MON ROMAN ? NOIR ET BIEN SERRE !

  • SETH GREENLAND : MECANIQUE DE LA CHUTE. LE VERTIGE DES SOMMETS.

    Imprimer

    Seth Greenland, mécanique de la chute, éditions liana leviLorsque l'on arrive au sommet, il ne nous reste que deux options, s'y accrocher ou redescendre tout en prenant soin de ne pas être subitement pris de vertige. Une logique implacable que l'on peut aisément comparer à cette fameuse consécration du rêve américain qui n'a jamais été aussi éphémère qu'à notre époque comme le démontre l'actualité récente à l'instar de l'affaire Weinstein et du mouvement MeToo qui en a découlé. C'est autour de ce phénomène du déclin brutal que Seth Greenland s'est penché en nous offrant avec Mécanique De La Chute une tranche de vie d'un magnat de la finance dont l'image public va soudainement se détériorer en précipitant sa chute au gré d'une fine observation de ces rouages impitoyables qui broient les individus dans une déferlante médiatique que nul ne saurait contrôler, aussi puissant soit-il. Sur fond d'une tension raciale exacerbée, alors que Barack Obama s'apprête à entamer son second mandat, Seth Greenland nous permet également d’entrevoir autour de la thématique de la discrimination à l’encontre des minorités ethniques toutes les rancœurs entre les différentes communautés du pays avec cette sensation de passif autour des stigmatisations dont elles ont fait l’objet et qui perdurent et surtout avec cette impression de revendication quant à celle qui souffrirait le plus.

     

    Héritier d’un empire financier dans l'immobilier qu’il a su faire fructifier, Jay Harold Gladstone doit faire face, comme le commun des mortels, aux petits tracas du quotidien avec une seconde épouse souhaitant un enfant alors qu’il n’en avait jamais été question, une fille issue d’un premier mariage absolument odieuse, un frère calculateur et envieux à l’affût du moindre faux pas ainsi qu’à une multitude de contraintes sociales qui lui prennent tout son temps. Fabuleusement riche, il a pu se permettre de devenir propriétaire d’une équipe de basket de la NBA lui demandant autant d’investissement en argent qu’en temps afin de combler les caprices de joueurs pour la plupart d’origine afro-américaine dont Dag, une des superstar de la ligue. Mais en 2012, un tel positionnement d’homme blanc, richissime, à la tête d’une équipe majoritairement composée de joueurs noirs. n’a rien d’anodin alors que le pays est profondément divisé suite au meurtre d’un jeune noir abattu en Floride par un vigile. Dans ce contexte de tensions exacerbées, Jay Gladstone prend donc la mesure des difficultés que lui impose son image d’homme public, où le moindre faux pas peut vous entrainer dans la spirale d’un emballement médiatique incontrôlable, relayé par les réseaux sociaux. Il suffit d’ailleurs d’une étincelle pour que tout bascule avec ce flic blanc tirant sur un suspect noir et cette procureure ambitieuse en quête de notoriété. Les communautés s’embrasent, se défient et la mécanique de la chute peut se mettre en place. 

     

    Avec un sens de la narration très affuté, laissant planer le doute durant une grande partie de l’intrigue, Mécanique De La Chute se focalise donc autour de Jay Harold Gladstone, ce milliardaire blanc, de confession judaïque aspirant à vivre en harmonie avec son entourage, ce qui n’a rien d’une évidence. Que ce soit dans ses rapports avec sa seconde femme, son frère, son joueur de basket vedette et plus particulièrement avec sa fille, on découvre un portrait en apparence idéal qui se lézarde peu à peu en fonction des revendications de chacun des membres de cet entourage bigarré. L’air de rien, au gré de ces interactions, Seth Greenland installe subtilement les rouages d’une mécanique impitoyable dont on ne perçoit pas immédiatement toute la finalité en laissant ainsi planer le doute à chaque instant. En découvrant les affres du politiquement correct confronté aux revendications des diverses communautés que Jay Gladstone côtoie, on appréciera ce portrait social impitoyable d’une Amérique contemporaine, composée d’une diaspora complexe revendiquant sa part de légitimité dans les discriminations dont elle a fait l’objet. Ainsi on perçoit toute cette rancœur et ce ressentiment qui affectent l’ensemble de ces communautés stigmatisées en se rendant compte de cette manière que rien n’a été réglé, loin s’en faut. Dans cet environnement explosif, difficile donc pour une homme public tel que Jay Gladstone de rester dans cette posture du politiquement correct auquel il aspire, alors que les tensions autours de lui deviennent de plus en plus cinglantes au gré d’échanges à la fois incisifs et percutants où chacun des protagonistes revendique sa légitimité dans la souffrance des discriminations à l’encontre de leurs communautés respectives.

     

    Comme s’il s’agissait d’une intrigue parallèle, on découvre également ce fait divers impliquant l’agent Russel Plesko, officier de police blanc, qui a abattu un déséquilibré afro-américain résidant dans l’un des nombreux immeubles de la société Gladstone. Avec une instruction menée par la procureure Christine Lupo en quête de notoriété, Seth Greenland décline également tout cet emballement médiatique sur fond de meurtre racial et dont on se demande à tout moment comment il va entrer en collision avec la trajectoire de Jay Gladstone. C’est tout l’enjeu et même l’intérêt de ce roman où l’incertitude prédomine tout en nous offrant un portrait acide d’un pays qui vit au rythme des dépêches et des infos flash sans jamais prendre le temps de se remettre en question.

     

    Féroce portrait d’une Amérique qui ne s’écoute plus, Seth Greenland nous propose avec Mécanique De La Chute, un roman marquant, sur fond de tensions raciales, qui sort de sentiers battus avec ce parcours surprenant d’un homme qui se croyait à l’abri de tout. Brillant.

     

    Seth Greenland : Mécanique De La Chute (The Hazards Of Good Fortune). Editions Liana Levi 2019. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jean Esch.

     

    A lire en écoutant : Fight The Power de Public Enemy. Album : Fear of a Black Planet. 1990 Def Jam Recording.

  • Kanae Minato : Expiations, Celles Qui Voulaient Se Souvenir. Le prix à payer.

    Imprimer

    Capture d’écran 2020-03-12 à 10.43.57.pngPour prendre la pleine mesure de l’abîme qui sépare deux cultures comme celles de l’occident et de l’extrême-orient, on peut se focaliser sur les textes japonais pour appréhender bien évidemment la typologie si particulière du système graphique, mais également la façon de parcourir une texte qui se lit à la verticale. Néanmoins c’est certainement au niveau de la sémantique que l’on s’aperçoit des différences radicales dans la manière d’aborder des notions telles que le singulier/pluriel ou le présent/passé comme l’évoque Dominique Sylvain lorsqu’elle explique son travail de traduction en collaboration avec son mari Franck pour la maison d’éditions Atelier Akatombo qu’ils ont créée afin de nous permettre de découvrir les textes d’un pays à la fois fascinant et mystérieux, notamment pour ce qui a trait à la littérature noire. Une expérience déconcertante si l'on en croit ses propos (1). Même s’ils ne sont pas encore très nombreux à être traduits, on commence à distinguer dans le domaine du roman policier quelques auteurs contemporains japonais émergeant dans nos contrées francophones comme Keigo Higashino publié chez Actes Sud, Tetsuya Honda chez Atelier Akatombo et désormais Kanae Minato qui intègre la même maison d’éditions après une parution chez Seuil de son premier roman, Les Assassins De La 5e B, un thriller dérangeant se déroulant dans le cadre d’un établissement scolaire. Second ouvrage de la romancière traduit en français (publié en 2009 dans sa version originale) et intégrant donc Atelier Akatombo, Expiations, Celles Qui Voulaient Se Souvenir met en scène, dans un contexte similaire, le meurtre d’une écolière qui va impacter le destin de ses quatre amies et camarades de classe.

     

    Une petite ville tout ce qu’il y a de plus ordinaire, hormis l’air qui est le plus pur du Japon. Cinq fillettes qui jouent au ballon, après les cours, à l’ombre du bâtiment scolaire. Une journée estivale comme les autres jusqu’à l’apparition d’un individu demandant leur aide pour vérifier le ventilateur du vestiaire de la piscine de l’école primaire. Sae, Yuka, Maki et Akiko sont toutes volontaires, mais c’est Emiri qui est choisie pour accompagner l’inconnu. Alors qu’il est temps de rentrer à la maison, ses camarades s’inquiètent de ne pas la voir revenir et, après quelques recherches, découvrent son corps sans vie dans le vestiaire. Seules témoins du crime, les fillettes sont incapables de fournir un signalement du meurtrier en affirmant à la police n’avoir plus aucun souvenir. Mais la mère d’Emiri, broyée par le chagrin, ne peut accepter cette perte totale de mémoire et les exhorte à collaborer avec les forces de l’ordre pour trouver le criminel, sans quoi elles devront trouver un moyen pour expier leur faute car sinon elles ne pourront pas échapper à sa vengeance. Mais 15 ans plus tard, le coupable n’a toujours pas été identifié et les fillettes sont devenues des adultes. Et alors que le délai de prescription du crime est tout proche, Sae, Yuka, Maki et Akiko sont toutes confrontées à une série d’événements tragiques les contraignant à revivre cette terrible journée qui a toujours pesé sur leur existence. Expier ou se souvenir, tel est le choix qui s’impose désormais à ces jeunes femmes bouleversées par les terribles épreuves auxquelles elles doivent faire face.

     

    A la lecture d’un roman tel que Expiations, Celles Qui Voulaient Se Souvenir on ne peut s’empêcher d’éprouver un sentiment de tension et de malaise qui imprègne l’ensemble d’un texte tout en retenue, distillant pourtant quelques scènes effroyables d’une grande maîtrise. Il faut dire que  Kanae Minato possède cette capacité extraordinaire en matière de construction narrative pour mettre en place de terribles et implacables machinations qui s’emboitent à la perfection, telles de fines mécaniques subtiles et délicates que l’on découvre par l’entremise du point de vue des différents protagonistes intervenant tout au long du récit. L’intrigue tourne donc tout d’abord autour des souvenirs du meurtre d’Emiri pour se focaliser ensuite sur Sae, Yuka, Maki et Akiko, ses quatre camarades de classe devenues adultes puis sur la mère de la victime rongée par le chagrin et la rancoeur. Chaque chapitre nous permet donc de découvrir les drames auxquels sont confrontés chacune de ces protagonistes. Des drames qui vont bien évidemment bouleverser leur vie tout en leur permettant de présenter la forme d’expiation qu’elles ont endossé afin de satisfaire aux exigences de la maman d’Emiri qui va devoir expier à son tour.  C’est également l’occasion pour ces jeunes femmes de tenter de recouvrer quelques souvenirs enfouis qui permettraient d’identifier le meurtrier. Mais avec Kanae Minato, rien n’est simple et tout demeure incertain jusqu’au chapitre final qui fait figure d’épilogue au goût amer. 

     

    Ce que l’on apprécie également avec un roman comme Expiations, Celle Qui Voulaient Se Souvenir c’est de pouvoir s’immerger dans le quotidien d’une petite ville de province japonaise pour saisir les us et coutumes d’une communauté d’un pays lointain qui paraît forcément quelque peu décalée pour l’occidental néophyte que je suis. Et c’est bien évidemment à travers le prisme de ce quotidien que Kanae Minato diffuse les malaises et les dysfonctionnements qui vont submerger l’ensemble de personnages dont l’affliction paraît exacerbée. Le poids de la faute et du devoir qui n’a pas été accompli, on ressent en permanence cette frustration pesant sur les épaules de Sae, Yuka, Maki et Akiko qui n’ont pas été capable de répondre aux attentes d’une mère éplorée qui s'est délestée de son propre fardeau, sans même s'en rendre compte jusqu'au moment où elle devra endosser la somme d'expiations des quatre camarades de sa fille. 

     

    Présentée par ses pairs comme "la reine du Iyamisu", terme japonais désignant des thrillers à l’arrière-goût désagréable, Kanae Minato nous offre avec Expiations, Celles Qui Voulaient Se Souvenir, un récit choral à la fois terrifiant et raffiné où les vies de cinq femmes se désagrègent dans l’amertume de la faute, du remord et du désarroi. 

     

    Kanae Minato : Expiations, Celles Qui Voulaient Se Souvenir (Shokuzai). Atelier Akatombo 2019. Traduit du japonais par Dominique Sylvain, Saori Nakajima et Frank Sylvain.

     

    A lire en écoutant : Natsu No Maboroshi (Summer Illusion) de Akiko Yano. Album : Piano Nightly. 2005 Nonesuch Records.

     

    (1) "Toi qui traduit du japonais, abandonne toute espérance" par Dominique Sylvain. Article paru dans la revue 813 n° 135, décembre 2019.

  • JAMES ELLROY : LA TEMPETE QUI VIENT. REMINISCENZA.

    Imprimer

    james ellroy, la tempête qui vient, éditions rivages

    C’est toujours enthousiasmant d’évoquer l’oeuvre de James Ellroy à l’occasion de la parution d’un de ses romans qui entre dans l’actualité littéraire parce que cela nous donne l’occasion de faire la retrospective d’un auteur monumental qui a radicalement changé la perception que l’on pouvait avoir de la littérature noire. Et si l’on me demande quel est mon roman préféré de James Ellroy, je réponds sans hésitation Lune Sanglante (Rivages/Noir 1987), premier opus de la série Llyod Hopkins, sergent tourmenté du LAPD. Adoubé à l’époque par Jean-Patrick Manchette avec cette phrase emblématique où balistiquement parlant, le redoutable chroniqueur faisait référence à «son épouvantable puissance d’arrêt » pour un ouvrage qui détonnait dans le paysage du roman policier francophone. A sa parution, alors à peine âgé de 20 ans, je découvrais donc un livre où l’auteur passait déjà un contrat moral avec son lecteur où l’intellectualisation de la pensée faisait déjà partie de l’exigence pour accéder à un texte dense aux ramifications complexes où l’on rencontrait le personnage « ellroyien » par excellence, implicitement maudit, se déclinant sur toute une gamme de sentiments oscillant entre le désarroi et la colère pour le précipiter dans une dimension tragique ponctuée d’éclats de fureur d’une rare intensité reléguant par exemple des tueurs en série tels que Hannibal Lecter au rang d’hystérique maniéré. Que ce soit Le Poète dans Lune Sanglante ou plus tard Martin Plunkett dans Un Tueur Sur La Route (Rivages/Noir 1989), autre ouvrage emblématique de James Ellroy, vous pouvez avoir une idée de la capacité phénoménale d’un auteur à décliner le réalisme du terrible processus de folie qui hante ses personnages au gré d’un texte où l’importance et la précision du mot sublime l’horreur de la scène qu’il dépeint et que l’on retrouve également dans Le Dahlia Noir (Rivages/Noir 1988), ouvrage de référence de James Ellroy, qui inclut désormais une dimension historique dans ses récits avec cette première tétralogie du Los Angeles des années cinquantes qui s'achève avec White Jazz (Rivages/Noir 1991) où le fameux style "télégraphique" de l'auteur poussé à l'extrême marque un tournant dans son oeuvreS’ensuit la trilogie Underworld USA où la dimension historique, voire politique, supplante la noirceur du crime avec une ambition marquée de démystifier cet aspect manichéen d’une Amérique idéalisée dont le revers de la médaille nous permet de distinguer une lutte d’influence où tous les coups sont permis (complots/intimidations/collusions/ corruptions et extorsions). Il en résulte donc un choc entre le fracas de l’histoire, la violence du crime et le rythme ou plutôt la musicalité d’une langue impactant un texte où l’on retrouve les caractéristiques d’un auteur à la fois outrancier et précis que ce soit au niveau de l’intrigue forcément complexe et du langage intégrant les idiomes de l’époque afin de restituer au mieux l’atmosphère des lieux et l’état d’esprit des personnages. Rien n’est donc aisé en lisant Ellroy qui continue à évoluer en déstabilisant ainsi son lectorat pour mieux l’interpeller comme c’est le cas avec ce deuxième quatuor de Los Angeles se déroulant durant la seconde guerre mondiale avec en point de mire le bombardement de Pearl Harbor pour Perfidia (Rivages/Noir 2015) premier opus de la série et la mystérieuse bataille de Los Angeles pour La Tempête Qui Vient, dernier roman fracassant de l’auteur.

     

    En janvier 1942, les habitants de Los Angeles sont encore sous le choc de l’attaque de Pearl Harbour et s’attendent à un bombardement imminent tandis que l’on repère des sous-marin japonais au large des côtes californienne. Alors que des pluies diluviennes s’abattent sur la ville, on découvre, à l’occasion d’un glissement de terrain, un corps vraisemblablement enterré sur les hauteurs de Griffith Park. Ainsi débute une enquête au sujet d’un braquage d’une cargaison d’or transportée dans un train et dont le butin va attirer toutes les convoitises. C’est durant cette période trouble que l’on organise la déportation méthodique des citoyens américains d’origine japonaise. Une opportunité pour le sergent Dudley Smith qui met en place un système d’extorsion couplé à un trafic de drogue entre le Mexique et les USA tout en étant sous le charme de la troublante Kay Lake. Entre amour et trahison il s’alliera avec l’as de la police scientifique Hideo Ashida qui lui est dévoué corps et âme et la perspicace et fringuante Joan Conville qui vient d’intégrer le LAPD contre son gré. On assistera alors à une terrible lutte d’influence et de pouvoir au sein d’un service de police totalement corrompu opposant le capitaine Bill Parker, secondé du sergent Jackson au génie du mal Dudley Smith. Une épopée chaotique où l’on croisera espions japonais, fascistes mexicains, nazis déjantés et flics totalement dévoyés qui luttent également contre le péril rouge alors que la cinquième colonne poursuit son travail de sape.

     

    Avec La Tempête Qui Vient, James Ellroy ne déroge pas à la règle en nous livrant un roman aux multiples intrigues complexes qui s’entrecroisent dans un agencement dantesque et qu’il décline avec un style syncopé extrême traduisant le chaos de l’époque et l’énergie folle de personnages déjantés que l’on a croisé soit dans le premier quatuor de Los Angeles, soit dans la trilogie Underwold USA. C’est peu dire qu’il importe de lire ces ouvrages pour appréhender la trajectoire d’individus ambivalents, forcément torturés, reflets d’une Amérique obscure qui n’a pas grand chose à voir avec l’image idéalisée de ces années clinquantes où le rêve américain serait à son apogée. Au terme d’une lecture nécessitant attention et concentration pour appréhender toute la singularité d’une période méconnue, certains lecteurs seront davantage enclin à effectuer un bilan comptable en relevant le nombre de protagonistes et la somme de pages dont ils seront finalement venus à bout tout en soulignant les excès d’une prose vulgaire et de scènes scabreuses pour évoquer finalement le déclin d’un auteur outrancier qui ne serait plus que l’ombre de lui-même. Ce serait peut-être aller vite en besogne que d’enterrer un romancier d’envergure en se focalisant sur des aspects secondaires qui peuvent effectivement perturber un lectorat plus habitué au confort d’un langage lissé et d’une intrigue linéaire. Secoué, malmené, le lecteur devra donc littéralement empoigner La Tempête Qui Vient afin d’apprivoiser un texte au rythme frénétique dont la musicalité s’apparente à un long morceau de bebop tonitruant, incarnation furieuse de la paranoïa qui imprègne le texte. C’est autour de ce sentiment fondamental que James Ellroy bâtit un récit intense, parfois chaotique, jalonné d’événements historiques plutôt méconnus à l’instar de l’internement de la communauté d’origine japonaise, vivant sur le sol américain, dans des camps tel que celui de Manzanar, située à 370 km de Los Angeles, au pied de la Sierra Nevada ou de cette bataille de Los Angeles où la DCA ouvre le feu durant de longues heures en ayant la certitude d’avoir à faire une attaque aérienne japonaise et qui donne lieu à une scène d’anthologie devenant la pierre d’achoppement du roman. Couvre-feu, blackout, déportations, trafics en tout genre sur fond de corruption endémique des forces de police, bouleversement des forces et des alliances à la suite de la rupture du pacte germano-soviétique, James Ellroy romance avec maestria l’ensemble de ces événements historiques pour restituer une intrigue qui tourne autour d’une quête d’une cargaison d’or volé et des investigations sur le meurtre de deux flics exécutés dans un club de jazz d’un ghetto afro-américain.

     

    A la lecture de La Tempête Qui Vient on prend surtout plaisir à retrouver les caractéristiques emblématiques du personnage ellroyien romanesque avec ce sens du sacrifice pour la cause qu’il défend jusqu’à l’excès et cette ambition, voire cette convoitise qu’il affiche parfois sans complexe. C’est cette ambivalence qui nourrit l’ensemble de protagonistes précipités dans une successions d’événements qu’ils sont incapables de maîtriser. Et puisqu’il s’agit d’un préquel où l’on connaît déjà la destinée d’un grand nombre de protagonistes, c’est autour des nouveaux personnages du quatuor tels que Hidao Ashida et Joan Conville que s’instaure le doute quant à leur devenir dans ce foisonnement d’intrigues qui les dépassent complètement, même si leur perspicacité respective va servir les forces occultes qui les dirigent, incarnés par le sergent Dudley Smith pour l’un et le capitaine William Parker pour l’autre. Autre personnage romanesque côtoyant les célébrités de l’époque comme l’acteur réalisateur Orson Welles ou le compositeur Otto Klemperer, on appréciera la troublante Kay Lake dont les extraits de son journal deviennent des îlots d’apaisement teintés d’un certain romantisme qui tranchent radicalement avec la fureur des intrigues connexes dont elle est l’une des protagoniste centrale et par conséquent le témoin intrinsèque des événements qu’elle relaie au gré de ses réminiscences éthérées. 

     

    Chronique intense et déjantée d’une guerre dépourvue de champ de bataille, La Tempête Qui Vient est un brillant récit évocateur d’une époque incertaine qui secoue le lecteur jusqu’à la dernière page. Certains ne s’en remettront probablement pas et c'est bien dommage car, au-delà de quelques excès au service du récit, la puissance de feu de James Ellroy est toujours intact et l’on ne peut que s’en réjouir.

     

    James Ellroy : La Tempête Qui Vient (This Storm). Editions Rivages/Noir 2019. Traduit de l’anglais (USA) par Jean-Paul Gratias et Isabelle Aslanides.

     

    A lire en écoutant : Forgotten Melodies I, Op. 38:No. 1, Sonata in A Minor « Reminiscenza » de Nikolaï Medtner interprété par Ludmilla Berlinskaya. Album : Reminiscenza. 2017 JSC « FIRMA MELODIYA ».

  • Marin Ledun : Les Visages Ecrasés. Mon Ennemi Intérieur.

    Imprimer

    marin ledun, mon ennemi intérieur, éditions du petit écart, éditions points

    Le noir est une affaire sérieuse qui à la lumière des codes du polar ne se prend jamais au sérieux.

     

    Marin Ledun - Mon Ennemi Intérieur.

     

     

    Romancier, mais également ingénieur en sciences humaines et sociales, Marin Ledun a eu la bonne idée de s’interroger sur les raisons qui l’ont conduit à se lancer dans l’écriture de romans noirs en évoquant son parcours, ses réflexions et ses références au gré d’un remarquable essai à la fois pertinent et synthétique qui prend la forme d’un bel opuscule dont la couverture élégante, ornée d’un visage au regard incisif souligne le titre de l’ouvrage, Mon Ennemi Intérieur. Ce regard incisif, on le retrouve bien évidemment dans le texte qui débute avec cette question essentielle que l’on ne cesse de poser à l’auteur : « Pourquoi écrivez-vous du roman noir ? » avec, de manière sous-jacente, cette espèce de commisération qui émane d’un interlocuteur ayant parfois une piètre estime pour un genre bien trop anxiogène qui ne correspond définitivement pas aux critères des succès commerciaux littéraires tels que les thrillers où les effets prennent davantage le pas sur le fond de l’intrigue. A partir de cette interrogation, Marin Ledun se plaît à décortiquer de manière très subjective et bien loin de tout postulat scientifique, tous les éléments qui marin ledun,mon ennemi intérieur,éditions du petit écart,éditions pointsl’ont mené vers ce qui s’apparente désormais à un véritable métier, écrivain de romans noirs, pour nous livrer une impressionnante mise à nu de sa démarche littéraire. Engagement social, examen sans fard d’une société en crise, Marin Ledun ausculte ainsi les aspects d’un genre qu’il affectionne depuis toujours, ceci aussi bien en tant que lecteur d’écrivains  qui ont influencé ses choix et son travail. L’air de rien, on s’achemine de cette manière sur une définition du roman noir propre au romancier et sur laquelle le lecteur pourra développer ses propres réflexions en prenant en compte les références d'auteurs emblématiques qui ponctuent cet essai. Rien de pontifiant ou de rébarbatif dans ce trop bref ouvrage auquel on agréera sur de nombreux points essentiels tel que le fait que l’on peut concilier divertissement et réflexion autour d’un genre populaire qui ne cesse de s’interroger sur le monde qui nous entoure. Ce qu’il importe également de souligner avec Mon Ennemi Intérieur c’est cette part d’ombre personnelle et professionnelle, notamment au sein de France Telecom, que Marin Ledun évoque avec beaucoup de pudeur et qui explique également, d’une certaine manière, son engagement pour un genre littéraire qui lui convient parfaitement faisant probablement figure de catharsis à l’instar d’un roman tel que Les Visage Ecrasés, ouvrage emblématique de l’auteur qu’il convient d’évoquer alors que la notion de « harcèlement moral institutionnel » a été prise en compte dans le verdict récent du procès France Telecom.

     

    Non loin de Valence, Carole Matthieu officie en tant que médecin du travail au sein d’une entreprise de téléphonie où elle voit passer depuis quelques années des employés à bout de souffle comme Vincent Fournier qui semble faire les frais de réformes et de méthodes de management aberrantes. Incapable de juguler cette épidémie qui frappe le personnel, le docteur Matthieu observe, impuissante, une succession d’hommes et de femmes présentant des formes sévères de dépression quand ce ne sont tout simplement pas des idées suicidaires que les employés évoquent devant la praticienne. Avec une direction sourde à la détresse de son personnel, encourageant d’ailleurs des pratiques managériales délétères, Carole Matthieu ne sait donc plus vers qui se tourner pour dénoncer ces dérives qui déciment les salariés. Mais la doctoresse déterminée et ulcérée va tout mettre en œuvre pour appliquer le traitement adéquat afin de restituer une once de dignité à des individus laminés par leur emploi. Un traitement à l'impact mortel.

     

    Le Couperet (Rivages/Noir 1998) de Donald Westlake évoquait la difficulté d’un demandeur d’emploi à retrouver du travail qui le contraignait à éliminer ses concurrents en vue d’obtenir le poste convoité. Avec Les Visages Ecrasés, Marin Ledun adopte cette même logique béhavioriste extrême au sein d’une entreprise en pleine restructuration qui broie ses employés au grand dam de cette médecin du travail qui ne sait plus vers qui se tourner pour mettre fin à ces méthodes managériales délétères. Chez Donald Westlake il y avait ce cynisme mordant tandis que chez Marin Ledun c’est ce désespoir latent qui imprègne chacune des pages d’un récit qui vous accable littéralement en suivant le parcours de Carole Matthieu, qui prend la forme d’une fuite en avant. Méthode ultime pour restituer la dignité de ses patients et alerter l’opinion public, la solution résiderait donc dans le crime qui devient l’argument définitif, le traitement extrême pour lutter contre les dérives d’une direction et d’une hiérarchie instaurant un climat de travail toxique qu’elles mettent sur le compte de ses employés minés par leurs problèmes personnels qui n’auraient aucun lien avec leur emploi. Marin Ledun passe donc au crible les rapports parfois malsains qui régissent les employés de cette société de téléphonie en passant par les préposés aux appels, surnommés les lignards ce qui n’a rien d’anodin, puis aux cadres de proximité et à la direction tout en mettant en exergue le fait que selon le positionnement hiérarchique qu’ils occupent et l’interlocuteur vers qui ils se tournent, ces hommes et ces femmes endossent le rôle de bourreau ou de victime quand ce ne sont pas tout simplement les deux. Une tragédie humaine qui fait écho à la froideur des rapports médicaux des confrères de Carole Matthieu énumérant les maux de ses patients et qui ponctuent un texte où les sentiments de détresse et d’urgence rythment une intrigue haletante dont l'épilogue à l’impact puissant vous assèche l'esprit avec une mise en abîme terrifiante de cette protagoniste sacrifiée qui a perdu de vue le fait essentiel qu'elle est une salariée comme une autre. Un oubli qui conduit Carole Matthieu à sa perte au terme d'un effroyable parcours.

     

    Ainsi Les Visages Ecrasés devient l’un des romans noirs emblématiques dénonçant les dérives du monde du travail en s’appuyant sur les principes d’un genre que Marin Ledun dépeint avec pertinence dans Mon Ennemi Intérieur en vous donnant, au travers de ces deux ouvrages, une belle vision du potentiel d’une littérature noire résolument engagée. Indispensable.

     

    Marin Ledun : Les Visages Ecrasés. Editions Seuil, Roman Noir 2011.

     

    Marin Ledun : Mon Ennemi Intérieur. Editions du Petit Ecart 2018.

     

    A lire en écoutant : Bull In The Heather de  Sonic Youth. Album : Experimental Jet Set, Trash and No Star. 2016 Geffen Records.

  • GILLES SEBHAN : LA FOLIE TRISTAN. LE ROYAUME DES INSENSES.

    Imprimer

    gilles seb han,la folie triste,rouergue noirCe qu’il y a de réjouissant avec la littérature noire c’est de se retrouver confronté parfois à des univers à la fois surprenants et dérangeants comme ceux que nous propose Gilles Sebhan, auteur notamment de deux biographies du très contreversé Tony Duvert et du peintre Stéphane Mandelbaum dont l’œuvre provocante réalisée, pour une grande partie, au stylo bille évoque un univers violent de souffrance, de mort et de sexe au détour de portraits et d’autoportraits dissonants et inquiétants. Vivant à la marge de la société, ces deux artistes marginaux ont en commun une mort tragique au terme d’un isolement volontaire pour l’un et d’un crime sordide pour l’autre. Au confin de la folie, Gilles Sebhan s’intéresse donc à cet environnement trouble de l’enfance meurtrie dont on percevait quelques éléments singuliers avec Cirque Mort (Rouergue 2018) mettant en scène le lieutenant Dapper que l’on retrouve dans La Folie Tristan, second opus qui débute là où s’achevait le livre précédent qu’il est d’ailleurs fortement recommandé de lire avant d’entamer ce récit tournant une nouvelle fois autour de ce mystérieux établissement psychiatrique pour enfants d’une petite ville du nord de la France.

     

    Le lieutenant Dapper se remet d’une blessure par balle que lui a infligé le ravisseur de son fils Théo. Après avoir abattu le criminel, l’officier de police est considéré comme un héro qui est parvenu à reconstituer le cadre familial idéal dans lequel il évolue. Mais suite à cet enlèvement, le père s’aperçoit qu’il est incapable de renouer les liens avec son fils qui fait preuve d’un comportement étrange, probablement en lien avec les trois mois de captivité qu’il a subit. Alors qu’il se réfugie dans le travail, le lieutenant Dapper est confronté à un nouvel enlèvement, celui d’une femme qui lui avait fait part de son inquiétude quant au comportement inquiétant d’un homme aux allures martiales, accompagné d’un enfant présentant des déficiences mentales. Un indice qui conduit le policier une nouvelle fois du côté de l’établissement psychiatrique du docteur Tristan pour tenter d’obtenir des réponses auprès du praticien et de ses jeunes internés comme Ilyas, cet enfant troublant qui l’a aidé à retrouver son fils. Des réponses qui vont rejaillir sur son propre passé et le conduire à découvrir les mystères qui entourent son enfance. Dérives et folies vont à nouveau s’abattre sur cette petite ville qui cultive les secrets enfouis des origines.

     

    On ne s’attendait pas vraiment à une suite au terme de Cirque Mort, premier roman policier de Gilles Sebhan qui s’articulait autour de la disparition de Théo et du massacre d’animaux d’un cirque itinérant. Alors que l’on considère souvent le roman policier comme une epèce de remise à l’ordre de la société au terme d’un crime résolu, il est intéressant de constater que tel n’est pas le cas avec un auteur qui nous invite à retrouver cet univers singulier où les retrouvailles d’un père et d’un fils n’ont rien du happy end que l’on s’imaginait au terme du premier opus. Avec La Folie Tristan, Gilles Sebhan s’emploie donc à décortiquer les rapports qui unissent les différents personnages d’un récit qui tourne autour d’une nouvelle affaire d’enlèvement qui n’a rien d’exceptionnel. On regrette même cette intrigue policière plutôt simpliste où apparaît Marlène, une quarantenaire séduisante, au prise avec deux terrifiants ravisseurs. Mais avec Gilles Sebhan, l’essentiel est ailleurs puisque le schéma narratif de cette intrigue policière n’est qu’un prétexte pour mettre en exergue les liens entre les divers protagonistes du récit en se focalisant plus particulièrement sur le lieutenant Dapper et le docteur Tristan qui règne toujours, tel un desposte, sur son petit royaume des insensés comme il se plaît à surnommer ces étranges pensionnaires de l’hôpital psychiatrique qu’il dirige. On retrouve donc avec une certaine délectation cette atmosphère dérangeante qui plane au-dessus de l’ensemble d’un roman qui nous apporte tout un lot de révélations dont on mesurera probablement toutes les conséquences dans un troisième ouvrage, Feu Le Royaume, qui vient de paraître.

     

    Enfance meurtrie tournant autour de la transmission et de la filiation au travers de l’héritage qu’il soit matériel, génétique et psychique, Gilles Sebhan met en avant toute la souffrance et la violence des secrets enfouis qui ne sont pas sans rappeler les parcours de l’écrivain Duvert ou du peintre Mandelbaum dont les allusions affleurent au fil des pages comme ce personnage qui trouve la mort dans des circonstances similaires à celle du dessinateur maudit. Il résulte finalement de La Folie Tristan une confrontation grinçante entre l’univers psychiatrique et le monde policier incarnés par le docteur Tristan pour l’un et le lieutenant Dapper pour l’autre. Et c’est au gré de ces téléscopages entre ces deux entités que l’on peut mesurer la fragilité des certitudes des uns et des autres alors que les enfants endossent paradoxalement un savoir et une sagesse mystérieuse qui dépassent le monde des adultes tentant vainement de décortiquer cette logique enfantine, telle une équation insoluble. C’est particulièrement le cas avec Ilyas, jeune garçon mutique, qui semble doté d’une perpection exacerbée lui permettant de déceler les secrets les plus intimes des individus qu’il croise sur son chemin. Ainsi l’enquête policière prend-t-elle parfois des allures de récit fantastique permettant quelques facilités au niveau de la résolution de l’affaire.

     

    Second opus de ce qui apparaît comme une trilogie qu’il convient de lire dans l’ordre de parution, La Folie Tristan poursuit donc l’exploration de cette enfance dévoyée rejaillissant tragiquement sur la psyché d’adultes qui ne cessent d’expier les fautes de leurs ascendants. Une somme de douleurs et de souffrances, baignant dans un climat dérangeant qui nous interpelle.

     

     

    Gilles Sebhan : La Folie Tristan. Editions du Rouergue/Noir 2019.

     

    A lire en écoutant : Tristan de William Sheller. Album : Avatar. 2017 Mercury Music Group.

  • Joseph Incardona : La Soustraction Des Possibles. Le fric c’est chic.

    Imprimer

    joseph incarna, la soustraction des possibles, éditions finitudeEn examinant l’ensemble de l’œuvre de Joseph Incardona on observe tout d’abord le parcours de son alter ego de papier, André Pastrella dont on découvrait les aventures dans un premier roman intitulé Le Cul Entre Deux Chaises (BSN Press 2014) suivi de Banana Spleen (BSN Press 2018) pour s’achever avec Permis C(BSN Press 2016) prequel à la fois tragique et émouvant évoquant l’enfance de l’auteur. Un ensemble de personnages cabossés, vivant à la marge, qui nous rappelle l’univers désenchanté de John Fante ou même de Harry Crews au détour de péripéties déjantées prenant pour cadre la ville de Genève. Oscillant entre la tragédie et la critique sociale, les autres ouvrages de Joseph Incardona ont la particularité de s’aventurer sur le registre du roman noir tout en se déroulant bien loin de nos régions helvétiques. 220 Volts (Fayard Noir 2011) nous entraînait du côté des Alpes françaises tandis que Lonely Betty (Finitude 2010) et Les Poings (BSN Press 2016) nous présentait des coins reculés des USA. On échouait dans une station-service d’une autoroute du sud de la France avec Derrière Les Panneaux Il y a Des Hommes (Finitude 2015) alors que l’on séjournait sur une île perdue du Pacifique dans Aller Simple Pour Nomad Island (Seuil 2014) et que l’on suffoquait dans la touffeur d’un sauna surchauffé en suivant une compétition finlandaise déjantée dans Chaleur (Finitude 2018). Conjonction des lieux, conjonction des genres avec une intrigue se déroulant dans la Genève des eighties à une époque où l’évasion fiscale est considérée comme un art de vivre, Joseph Incardona revient sur le devant de l’actualité littéraire avec La Soustraction Des Possibles en nous proposant un roman à la fois complexe et ambitieux où il est question bien évidemment d’argent, mais également d’amour sur fond de magouilles financières qui vont forcément virer au tragique au détour d’un récit prenant la forme d’une comédie humaine à la fois sombre et féroce.

     

    Aldo Bianchi officie comme moniteur de tennis au luxueux club du parc des Eaux-Vives à Genève. Séduisant, vaguement gigolo, il trouve dans ce magnifique écrin, quelques bourgeoises esseulées en quête d’aventures extraconjugales comme la séduisante Odile Langlois. Au-delà de leur relation, Odile propose à son amant de convoyer entre la France et la Suisse quelques valises pour le compte d’un banquier, relation d’affaire de son mari. Hautes sphères financières sur fond d’évasions fiscales, Aldo côtoie ainsi toute une diaspora de privilégiés et rencontre Sveltlana Novák, une jeune et belle financière ambitieuse dont il tombe follement amoureux. Une passion dévorante conjuguée à cette envie d’obtenir toujours plus, le couple met au point un stratagème pour écrémer une partie de ces fortunes qui transitent dans les coffres de la banque où travaille Sveltana. Mais ils vont découvrir qu’il y a plus vorace qu’eux. Une histoire d’amour, une histoire de fric, une histoire de trahison, les composantes implacables de l’équation de la tragédie.

     

    L’une des caractéristiques du style Incardona ce sont ces fulgurantes digressions qui fusent avant d'éclater comme des feux d'artifice pour retomber sur le fil de l'histoire en définissant deux éléments essentiels de l’intrigue que sont le contexte social et le territoire. Avec La Soustraction Des Possibles c’est donc l’occasion de découvrir Genève, au terme des années 80 alors que la cité calviniste baigne paradoxalement dans un océan d’argent provenant d’une évasion fiscale outrancière qui, sous le couvert du secret bancaire inscrit dans la Constitution helvétique, se présente sous la forme d’une optimisation financière décomplexée. Et à l’aune d’une ère informatique encore balbutiante, on transfère les fonds d’un pays à l’autre dans des valises bourrées d’espèce, que l’on confie à des individus comme Aldo Bianchi qui se chargent du transport contre rémunération. Transactions financières douteuses, blanchiment d’argent, on découvre derrière les façades d’une ville austère toute une série de lieux emblématiques de Genève où se côtoient banquiers avides et entrepreneurs fortunés autour desquels gravitent toute une kyrielle d’individus souhaitant obtenir leur part du gâteau. Que ce soit le quartier des banques, les bars et autres endroits de villégiature d’une diaspora fortunée, les luxueuses résidences du bord du lac ou une périphérie plus modeste se situant en France voisine, Joseph Incardona restitue avec une redoutable précision tout un environnement vicié par l’argent, le pouvoir et une avidité sans fin. Dès lors, on ressent une certaine forme d’amour haine pour cette agglomération où l’on croise quelques personnalités comme Griselidis Réal, Mary Shelley quand ce n’est pas l’auteur lui-même qui interpelle le lecteur tout au long d’un récit rythmé qui ne cesse de bousculer nos convictions quant à l’image de cet univers de la finance s’apprêtant à basculer dans un monde globalisé où les algorithmes et les investissements dans les OGM n’en sont alors qu’à leurs balbutiements. Outre le fait de dépeindre, avec un regard éclairé, une période impitoyable où tout bascule en décrivant au vitriol tout un environnement financier complètement dévoyé, Joseph Incardona n’a pas décidé au hasard de situer son roman à la fin des années 80, puisque cela coïncide également avec le fameux casse de l’UBS, un fait divers qui a défrayé la chronique judiciaire genevoise en 1990 et dont l’auteur a choisi de s’inspirer librement en évoquant l’ombre de la mafia corse commanditaire de ce braquage rapportant un butin de 31 millions francs suisses qui n’a jamais été retrouvé.

     

    Cette mafia corse il en est justement question avec Mimi Leone, un des personnages saisissants de La Soustraction Des Possibles qui découvre l’œuvre de Ramuz et de Hodler ce qui l’incite à parcourir le pays pour retrouver dans les paysages helvétiques cette émotion qui inspira ces deux artistes, tout en profitant de son séjour pour faire fructifier sa fortune. C’est l’autre particularité du style Incardona qui insuffle à chacun de ses personnages cette part d’humanité qui transparaît même chez les individus les plus abjects en leur conférant une vulnérabilité qui se décline sur toute une palette d’émotions qui ne les rends d’ailleurs pas plus sympathiques à l’instar du banquier Horst Ridle, atteint d’un cancer et de Christian Noir comblant sa solitude à coup de lignes de coke et de partenaires tarifiées. Mais le dénominateur commun qui lie l’ensemble des acteurs de La Soustraction Des Possibles c’est bien évidemment cette voracité qui va alimenter une intrigue prenant la forme d’une tragédie impitoyable. Et que ce soit dans les rapports à l’argent, à l’amour et même, de manière plus triviale, au sexe, on retrouve bien cette notion de voracité au cœur de ce triangle relationnel que forme Aldo Bianchi, gigolo pathétique, Odile Langlois, bourgeoise désœuvrés et Sveltana Novák, employée bancaire arriviste, personnages centraux d’un roman s’articulant autour de cette volonté d’en vouloir toujours plus en les conduisant ainsi à leur perte au détour d’une mécanique précise où les destins se dessinent autour de l’âpreté au gain et du crime qui en découle. Ainsi derrière l’opulence du milieu qu’il décrit, des paysages somptueux qu’il dépeint et de l’étude de caractère des personnages qu’il crée, Joseph Incardona nous offre une remarquable et ambitieuse fresque humaine qui flirte avec les codes du roman noir dont il cite un des maître du genre avec un extrait de Fatale (Gallimard 1977) l’un des derniers opus de Jean-Patrick Manchette qui s’intègre parfaitement à un récit nous offrant une multitude de références que les lecteurs, et plus particulièrement ceux ayant séjourné en Suisse et notamment à Genève, se plairont à déceler.

     

    Symbole d’un intrigue parfaite avec cette fine mécanique ornant une couverture dorée tel un lingot clinquant, La Soustraction Des Possibles souligne incontestablement la somme de travail colossal d’un écrivain talentueux nous offrant un roman cinglant d’une rare intensité dont l’impact nous fait encore vaciller une fois l’intrigue digérée. Joseph Incardona est un auteur saisissant.

     

    Joseph Incardona : La Soustraction Des Possibles. Editions Finitude 2020.

     

    A lire en écoutant : Ordinary People de John Legend. Album : Get Lifted. 2004 Getting Out Our Dreams and Sony Music Entertainment Inc.

  • B. MICHAEL RADBURN : L’ARBRE AUX FEES. DISPARITIONS ET EXTINCTIONS.

    Imprimer

    Capture d’écran 2020-01-26 à 16.23.27.png

    Service de presse

     

    Toujours une belle occasion d’explorer de nouvelles contrées par l’entremise de la littérature noire, ceci d’autant plus lorsque l’on s’aventure du côté de l’Océanie. Peter Temple pour Rivages Noir, Jane Harper pour Calmann-Lévy, Paul Cleave et Tony Cavanaugh chez Sonatine, les auteurs australiens sont de plus en plus nombreux à débarquer dans nos régions francophones avec polars, romans noirs et thrillers dont la majeure partie se déroule dans les environs de Melbourne. Mais c’est plus au sud, sur l’état insulaire de Tasmanie que B. Michael Radburn nous invite à découvrir L’Arbre Aux Fée, premier roman d’une série mettant en scène le ranger australien Taylor Bridges qui a choisi de s’exiler dans le parc national Ben Lomond, suite à la disparition de sa fille Claire dont il ne peut se remettre.

     

    Muté à sa demande, Taylor Bridges débarque en Tasmanie en tant que ranger où il a la charge de gérer le parc national Ben Lomond. Hanté par le souvenir de Claire, sa petite fille qui a disparu dans des circonstances tragiques, Taylor réside désormais à proximité de la petite localité de Glorys Crossing en comptant bien trouver une certaine quiétude dans la solitude des lieux. Mais avec les cauchemars et les crises de somnambulisme dont il est sujet, le ranger reste un homme tourmenté, ceci d’autant plus lorsqu’il apprend la disparition de Drew, une fillette du même âge que Claire. Impliqué plus que de raison dans les recherches, Taylor Bridges mène une enquête qui n’est pas du goût du chef de la police locale et des habitants qui se montrent hostiles. Mais rien n’arrêtera le ranger obstiné qui est persuadé que Drew est encore vivante tout en découvrant au gré de ses investigations que d’autres fillettes ont disparu avant elle. L’enquête va prendre davantage d’ampleur avec l’arrivée d’un inspecteur du continent qui va déterrer quelques secrets bien enfouis.

     

    Un long voyage aux antipodes de nos contrées, B. Michael Radburn nous emmène donc du côté de cette île méconnue, ancienne colonie pénitentiaire, située à près de 250 kilomètres au large de Melbourne. D’entrée de jeu, il est question de paysages montagneux figés par le froid avec des forêts de cèdres saupoudrées de neige et un lac artificiel qui ronge la petite localité fictive de Glorys Crossing s’apprêtant à être engloutie par l’inexorable montée des eaux. Il émane ainsi une atmosphère de désolation inquiétante, quelque peu gothique que l’auteur exploite à fond à l’exemple de ces cercueils du cimetière inondé remontant à la surface pour livrer quelques macabres révélations, de cette étrange tour à plomb qui servait à la fabrication de balles de fusil et de ce vieux poivrier sauvage dont la silhouette insolite donne son titre au roman. C’est dans ce décor à la fois sauvage et menaçant qu’évolue Taylor Bridges, garde forestier en quête de rédemption après la disparition de sa fille Claire. Hasard extraordinaire, c’est une autre fillette qui disparaît dès l’arrivée de Taylor. Ainsi, tout le récit s’articule autour de l’enlèvement de la jeune Drew avec une intrigue plutôt convenue pour ce genre de thèmes maintes fois rabâchés. Le récit est d’autant plus décevant que B. Michael Radburn ne se fatigue pas, en nous proposant des ressorts narratifs simplistes qui fonctionnent sur la base de coïncidences peu probables quand ce ne sont pas tout simplement des rêves prémonitoires qui permettent au ranger tourmenté, en proie à des crises de somnambulisme, de progresser dans son enquête.

     

    Comme s’il voulait aborder tous les thèmes en lien avec la Tasmanie, tout en se focalisant sur les aspects d’un thriller convenu avec le sempiternelle tueur en série rôdant dans les parages, ponctué d’éléments fantastiques, B. Michael Radburn nous donne l’impression de s’être égaré au gré d’une intrigue manquant singulièrement de tenue où bien trop de thèmes ont été effleurés à l’instar de la disparition des tigres de Tasmanie qu’il aborde de manière bien trop superficielle quand il ne s’autorise pas quelques entorses avec la réalité de la situation. On regrettera également cette galerie de personnages caricaturaux qui compose la petite communauté de Glorys Crossing en nous donnant l’impression d’avoir à faire à des bouseux ignares complètement déconnectés de la réalité, seule explication valable pour expliquer cet abandon des recherches d’une fillette, au bout de quelques heures, ou le fait de ne pas exploiter l’existence d’une faune que l’on croyait disparue qui empêcherait la mise en place d’un barrage auquel l’ensemble des habitants est opposé.

     

    Inaugurant une série à venir, L’Arbre Aux Fées, roman plein de promesses, se révèle au final plutôt décevant avec un auteur qui a pris le parti de rester sur des registres extrêmement convenus en dépit d’un cadre qui sort de l’ordinaire mais qui est fort mal exploité.

     

    Michael Radburn : L’Arbre Aux Fées (The Crossing, 2011). Editions Seuil/Cadre noir. Traduit de l’anglais (Australie) par Isabelle Troin.

     

    A lire en écoutant : Artic World de Midnight Oil. Album : Diesel and Dust. 1987 Midnight Oil Ents Pty Ltd.

  • Dorothy B. Hugues : Un Homme Dans La Brume. Voile déchiré.

    Imprimer

    dorothy b. hugues,un homme dans la brume,rivages noirMême si l’on n’est pas forcément un adepte de mouvements sociaux comme #MeeToo, il importe tout de même de se questionner sur la représentativité des femmes, ceci notamment dans le domaine de la littérature noire pour débuter cette année 2020 en évoquant l’œuvre de Dorothy B. Hugues, romancière méconnue dans nos contrée francophones, qui fut une contemporaine d’auteurs tels que Hammett, Chandler et Goodis. A une époque où le pulp était une affaire exclusivement d’hommes et où l’on célèbrait les détectives privés désabusés, Dorothy B. Hugues se distingue avec des récits centrés sur des individus tourmentés dont la destinée vire au tragique comme c’est le cas avec Un Homme Dans La Brume qui fait l’objet d’une nouvelle traduction nous permettant de découvrir ce qui apparaît comme l’un des premiers thriller psychologique en nous confrontant aux réflexions d’un tueur psychopathe sévissant dans les rues de Los Angeles, alors que la seconde guerre mondiale est à peine achevée.

     

    Ancien pilote de chasse démobilisé au terme de la seconde guerre mondiale, Dix Steele est un homme solitaire qui arpente les rues de Los Angeles. En quête d’inspiration pour l’élaboration d’un roman policier, l’homme apparaît comme désœuvré en profitant de l’appartement de Berverly Hills que son ami Mel lui a prêté avant d’entamer un long séjour au Brésil. Au cours de ses pérégrinations nocturnes, Dix se rend à Santa Monica pour retrouver son ancien camarade de combat Brub Nicolai qui a intégré le LAPD en tant qu’inspecteur à la brigade criminelle et qui semble avoir trouvé le bonheur en épousant Sylvia. Mais avec un prédateur rôdant dans les rues de la ville en étranglant des jeunes femmes, Dix perçoit l’inquiétude qui ronge le couple. Les victimes se succèdent sans que l’on ne parvienne à identifier le tueur. Des victimes que Dix a croisées sur son chemin.


    Porté à l’écran en 1950 par Nicholas Ray, avec Humphrey Bogart en vedette, Le Violent est une adaptation du roman de Dorothy B. Hugues qui s'intéresse davantage sur l’envers du décor des studios hollywoodiens avec un scénariste en proie à des accès de violence incontrôlable. Le récit de la romancière s’articule sur un tout autre registre en se focalisant sur la confrontation des genres à une période où l’homme, après des années de conflit, doit retrouver sa place au sein d’une société où les femmes se sont émancipées en occupant des emplois habituellement destinés à la gent masculine. Personnage central de l’intrigue, Dix Steele incarne ce ressentiment larvé à l’égard des femmes qui vire à la folie furieuse au gré de réflexions et de préjugés misogynes. Alors qu’il côtoie Sylvia, l’épouse de son ami Brub Nicolai ou sa voisine Laurel qu’il veut séduire à tout prix, on perçoit cette colère et cette frustration vis à vis de femmes émancipées qui n’entrent clairement pas dans l’idée qu’il se fait d’une caste féminine qu’il juge forcément à un niveau inférieur. Il faut dire que Dix Steele apparaît comme un individu égocentrique et antipathique qui devient franchement inquiétant tandis que l’on retrouve des jeunes femmes étranglées dans les rues de Los Angeles. Mais tout en suggestion, notamment pour tout ce qui a trait aux meurtres, Dorothy B. Hugues prend soin d’entretenir le doute avec cet individu ambivalent dont on perçoit les fêlures et même le désarroi à mesure que les soupçons convergent vers lui. C’est une espèce de voile qui se déchire lentement pour distinguer la véritable personnalité d’un homme solitaire qui a perdu tous ses repères sans vouloir réellement l’admettre en se complaisant dans le costume d’un personnage idéal qu’il a façonné de toute pièce.

     

    Ainsi, dans cette inquiétante comédie de mœurs hollywoodienne, le lecteur découvre donc un individu qui entretient les apparences derrière une façade de faux-semblant au delà de laquelle on distingue les affres de la solitude et de la rancœur dans une ville de Los Angeles rutilante qui prend la forme d’un labyrinthe dantesque et étouffant où proies et bourreaux se rencontrent dans la lumière des néons des dîners et autres clubs selects pour disparaître dans cette brume qui emporte tout.

     

    Bénéficiant d’une nouvelle traduction de Simon Baril, on ne peut que saluer l’initiative des éditions Rivages qui ont su mettre au goût du jour Un Homme Dans la Brume, un roman à la fois saisissant et subtil qui n’a pas pris une ride et qui résonne même curieusement dans l’actualité évoquant la parité entre hommes et femmes.

     

     

    Dorothy B. Hugues : Un Homme Dans La Brume (In A Lonely Place, 1947). Rivages/Noir 2019. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Simon Baril.

     

    A lire en écoutant : Ruby My Dear de Thelonius Monk. Album : Thelonius Monk with John Coltrane. 2016 Concord Music Group, Inc.

  • MISE AU POINT 2019 : ON CONTINUE !

    Imprimer

    Capture d’écran 2020-01-01 à 22.21.34.pngAlors que l’on célèbre la nouvelle année 2020, je réalise que ce blog entame ainsi, l’air de rien, sa neuvième année d’existence et que si la quantité de chroniques a quelque peu diminué en 2019, il ne s’agit nullement d’un effet de lassitude quelconque, bien au contraire, mais tout simplement d’activités professionnelles qui ont pris le pas sur les loisirs en rognant sensiblement le temps consacré à la lecture. Comme à l’accoutumée, je me garderai bien de vous fournir classements et autres chiffres concernant ce blog qui n’ont, à mon avis guère de sens, hormis se donner une certaine importance qui n’a pas lieu d’être. Avec l’aide de nouvelles fonctionnalités mise à disposition par la Tribune De Genève, hébergeur de ce blog, le contenu du site a pu faire l’objet d’un toilettage qui, sans être révolutionnaire, lui a permis de lui donner un certain caractère, que l'on appréciera ou pas, ce qui me donne l’occasion de remercier son administrateur, Jean-François Mabut, journaliste émérite, qui prend toujours la peine de publier quelques extraits de chroniques sur la version papier du quotidien.

     

    Point final d’une année écoulée, c’est également le moment d’évoquer quelques passeurs qui m’ont toujours inspiré en me permettant de faire des découvertes à la fois belles et originales tout au long de ces années d’existence. Pour les éditeurs, il y a Giuseppe Merrone (BSN Press), Pierre Fourniaud qui célèbre les dix ans d’existence de sa maison d’éditions (La Manufacture de Livres), Sébastien Wespiser (Agullo Editions) qui vous livre, sans fard, tous les petits secrets du monde de l’édition et Dominique Sylvain traductrice et éditrice de littérature noire japonaise (Atelier Akatombo). En ce qui concerne les libraires, il faut parler d’Ann Dürr de La librairie du Boulevard à Genève, de Stéphanie Berg et Mohamed Benabab de la librairie Payot à Lausanne tout en vous rappelant qu’outre leurs bons conseils personnalisés vous pouvez passer des commandes sur leurs sites respectifs. Le rendez-vous est désormais pris chaque année avec le prix des chroniqueurs de Toulouse Polar du Sud qui me donne l’occasion de retrouver sa taulière Lau Lo qui anime le blog Evadez-Moi, Yan Lespoux créateur du site Encore du Noir, Caroline de Benedetti, rédactrice du journal et site Fondu au Noir, Jean-Marc Laherrère animant le blog Actu du Noir et Bruno Le Provost qui a créé le site Passion Polar. N’hésitez pas à puiser dans leurs chroniques pour dénicher quelques pépites de la littérature noire. Et si cela ne suffit pas vous pouvez également consulter le Polar de Velda, grande spécialiste de la littérature noire du Royaume-Uni, Milieu Hostile, Nyctalope et Mœurs Noires. Et en désespoir de cause si vous n’en aviez pas assez, vous pouvez vous abonner à Corse-Matin pour découvrir les articles de Christophe Laurent, un véritable passionné de polars et romans noirs, qui anime également le blog The Killer Inside Me et que j’espère rencontrer un de ces jours à l’occasion d’un des nombreux festivals consacrés à la littérature noire.

     

    Capture d’écran 2020-01-01 à 22.28.32.pngL’année 2019 a été également l’occasion de réfléchir sur l’évolution de la littérature noire et des dérives qui en découlent et dont il faut parler de temps à autres avec des éditeurs qui sont devenus imprimeurs en cessant de parier sur l’intelligence du lecteur et des auteurs qui bâclent leurs récits pour se consacrer presque exclusivement à leurs tournées de dédicaces en étanchant leur soif de reconnaissance. Un phénomène qu’évoque Luc Chomarat avec beaucoup d’humour dans Le Dernier Thriller Norvégien ainsi qu’Eric Chevillard dans l’hilarant Prosper A L’œuvre que je ne saurai trop vous recommander. Dans un autre registre, j’ai été interpellé par le petit essai de Marin Ledun, Mon Ennemi Intérieur qui nous entraîne dans les réflexions d’un auteur nous livrant des fragments de son parcours personnel et professionnel ainsi que ses Capture d’écran 2020-01-01 à 22.31.30.pnglectures et autres influences qui l’on conduit à écrire des romans noirs. Un bel opuscule, au papier élégant, évoquant également quelques éléments qu’il peut apprécier, mais également détester, dans d’autres genres littéraires. Une réflexion à la fois lucide et intelligente où la distinction du roman noir, du roman policier ou du thriller ne fera qu’animer un débat que l’on n’a jamais vraiment trop osé empoigner en se contentant de cohabiter avec des genres populaires que finalement tout oppose. J’aurai certainement l’occasion de vous en parler Capture d’écran 2020-01-01 à 21.56.06.pngen évoquant la programmation du nouveau festival Lausan’noir 2020 qui renaît de ses cendres, grâce à la pugnacité de sa présidente Isabelle Faconnier, en se tenant au casino de Montbenon, un bâtiment extraordinaire bâtit en 1908 qui, paradoxalement, n’a jamais accueilli de salle de jeux. Lieu idéal pour abriter l’unique festival du polar en Suisse romande qui se tiendra du 29 au 31 mai 2020. Au plaisir de vous y croiser. En attendant il ne me reste qu'à vous souhaiter une bonne année 2020, riche en belles découvertes littéraires.

     

    Marin Ledun : Mon Ennemi Intérieur. Editions du Petit Ecart 2018.

     

    Luc Chomarat : Le Dernier Thriller Norvégien. La Manufacture de livres 2019.

     

    Eric Chevillard : Prosper à l’œuvre. Editions Notabilia 2019.

     

    A lire en écoutant : Wanted Woman. AC/DC de Larkin Poe. Album : Peach. 2017 Tricki-Woo Records

  • Nicolas Mathieu : Rose Royal. Point de rupture.

    Imprimer

    nicolas mathieu,rose royal,éditions in8
    "Le feu passe au vert et elle redémarre lentement. La silhouette de la Saab devient comme une bande noire sur les vitrines sans lumière. Un matin comme celui-là, à l’aube, elle a cru voir Martel. C’est impossible bien sûr. Elle rentre chez elle, elle va dormir, demain c’est lundi, une grosse journée. Un accident dans une papeterie, un mec presque mort. Tout le monde est désolé. Elle monte le son. Elle n’est pas triste. Elle persévère."

     

    Nicolas Mathieu. Aux Animaux La Guerre.

     

     

    Qu’est qu’on avait aimé ce portrait sans fard de Rita, cette inspectrice du travail opiniâtre qui tente de faire en sorte que les conditions des ouvriers soient respectées dans un environnement paradoxal où les usines ferment les unes après les autres en assistant impuissant au lent déclin d’une désindustrialisation programmée qui devient la toile de fond sociale de Aux Animaux La Guerre (Actes Noirs 2014), premier roman noir de Nicolas Mathieu. Avec son second livre, Leurs Enfants Après Eux (Acte Sud 2018), auréolé du prix Goncourt 2018, toujours ancré dans le même contexte de marasme économique, on appréciait également le personnage de Stéphanie, cette jeune fille qui tente d’échapper à la monotonie d’une bourgeoisie provinciale étriquée en s’engouffrant dans l’enfer du parcours des filières scolaires, un véritable tamis social sans concession, où seule l’élite est admise, au rythme d’un « marche ou crève » hallucinant. Après la digestion des fastes d’un Goncourt, Nicolas Mathieu, fait un retour plutôt discret au sein de la littérature noire en intégrant la maison d’éditions In8 et plus particulièrement la collection Polaroïd dirigée par Marc Villard et qui compte quelques grands noms du roman noir qui se sont essayés à l’exercice du récit sous forme de nouvelle ou de novella comme on l’appelle aujourd’hui. Brièveté du récit, quintessence de ce qu’il fait de mieux, à savoir la capture de l’âme d’un personnage, Nicolas Mathieu nous invite donc à découvrir, avec Rose Royal, l'instantané, le polaroïd tragique de Rose qui s’inscrit dans ce quotidien ordinaire d’une femme cinquantenaire qui n’a guère été épargnée par la vie.

     

    La cinquantaine énergique, divorcée, des enfants qui se sont éloignés, Rose a collectionné les déboires sentimentaux avec des gars qui lui ont davantage fait de mal que de bien. Aussi après le boulot, elle soigne ses désillusions en éclusant quelques verres au Royal où elle a ses habitudes avec sa meilleure amie Marie-Jeanne. Des soirées de rires, de confidences et de complicités qui s'enchaînent jusqu'à ce que Luc débarque un soir dans le rade et que Rose ne se laisse entraîner dans une nouvelle histoire d'amour qui ne lui fera pas de mal car elle s’est jurée de ne plus jamais se laisser avoir. Et dans son sac à main, Rose a un flingue.

     

    Les petites péripéties de la vie, des attouchements d’adolescents maladroits et parfois quelques beignes, préliminaires d’accouplements expéditifs, voici la jeunesse de Rose, le prix à payer en refusant d’admettre la notion de viol ou de contrainte dans une société où les filles ne récoltent que ce qu’elles méritent comme l’évoque d’ailleurs la mère de Rose en parlant d’une de ses camarade. C’est toute une mécanique du quotidien d’une jeune femme malmenée que Nicolas Mathieu dépeint avec un réalisme qui fait froid dans le dos. Tout s’inscrit dans une certaine acceptation, une certaine banalité qui nous donne envie de hurler tandis que l’horreur indicible s’estompe dans le silence et les larmes, même s'il en reste un lourd passif qui va interférer dans ses relations comme l’achat de ce petit pistolet calibre .38 qui va devenir le point névralgique de l’intrigue. Comme une menace, on se demande tout au long du récit ce qu’il va advenir de cette arme et qui va finalement s’en servir.

     

    Du bar Royal à l’hôtel Royal d’Evian, on assiste donc à cette ascension sociale du couple que forme Rose et Luc qui s’aiment malgré quelques petites dissonances dont Rose semble accepter la sale petite musique qui s’installe au gré d’un enfermement dont elle ne prend pas pleinement conscience. Nicolas Mathieu décortique ainsi, dans le quotidien du couple, la terrible mécanique de l’isolement et de la dépendance de Rose vis-à-vis de Luc avec l’abandon de son travail, l’éloignement de ses amies et l’installation dans sa résidence. On s’achemine ainsi vers la tragédie sans trop vraiment savoir ce qu’il va advenir de ces deux personnages tout en imaginant un final aussi terrible que percutant.

     

    Magnifique portrait d’une femme meurtrie, on apprécie le retour de Nicolas Mathieu qui parvient à transcender, avec Rose Royal, le quotidien de cette cinquantenaire dont on découvre toute la complexité au gré de ces petits moments de joie et de ces instants dramatiques qui résonnent durement pour nous livrer la conclusion d’un drame programmé. Une nouvelle d’une noirceur implacable.

     

    Nicolas Mathieu : Rose Royal. Editions In8/Collection Polaroïd 2019.

     

    A lire en écoutant : Dormir Dehors de Daran et les Chaises. Album : Huit Barré. 1994 WEA Music.