03/06/2014

Pierre Lemaitre : Au Revoir Là-Haut. Pour un Goncourt, arrange toi avec ça !

La musique se vend comme le savon à barbe. Pour que le désespoir même se vende, il ne reste qu'à en trouver la formule.
 Tout est prêt : les capitaux, la publicité, la clientèle.
 Qui donc inventera le désespoir ?

Préface

Léo Ferré

Capture d’écran 2014-06-01 à 20.58.53.pngT’es pas vraiment un écrivain. Tu n’as écrit que des polars. Qu’à cela ne tienne  on va te sortir du ghetto. On va t’extraire, t’extirper de la fange. Tu vas paraître enfin dans la lumière. T’es dans le trend mon ami. Un récit qui se déroule peu après la première guerre mondiale. T’as même pas idée. En plein Centenaire tu vas passer sans problème. T’es dans l’actualité coco ! Même Céline avec son voyage s'inclinerait  pour te céder la place. C'est couru d'avance !

Arrange toi avec ça !

Tu vas changer de nom ? Non ! Alors faudra changer de maison d'édition. Y a des convenances à respecter. Bien sûr faudra créer une bonne couverture. Quelque chose de sobre, de digne, de bien chiant. Ca fera sérieux tu verras. On s’abstiendra de tout sous-titre infamant. Policier, thriller, roman noir. Faut pas déconner avec ça. Les étiquettes c’est important. On laissera une place pour le bandeau rouge et blanc. Un label à trois millions d'euros ! Un concept Galligrasseuil sur lequel s’aligne les autres maisons d’édition. A chialer tellement c’est beau.

Arrange toi avec ça !

Le contenu du livre ! Pas important. Un concept ça s’achète. Ca ne se lit pas ou si peu.

- T'as acheté le dernier Goncourt ?
- Ouais !
- Ca parle de quoi ?
- Heu ... j'l'ai pas encore lu.

Mais t’as du style. Vraiment. Et puis qu’à cela ne tienne on va les embrouiller, les enfumer. Dans des interviews tu les éblouiras. Ce qui au début t'es apparu comme un polar est devenu un roman classique. Invente des trucs de ce genre. Dis leur que tu t'es débarrassé des codes. Tu veux leur expliquer que t'as écrit un roman picaresque ? Ouais picaresque ! Ca sonne vraiment bien. Ca fait vraiment érudit. Tu te réclameras d’auteurs classiques. Maurice Genevoix, Jules Romain et Dostoïevski, c’est la grande classe !

Arrange toi avec ça !

pierre lemaitre,au revoir là-haut,albin michel,goncourtEn pleine lumière tu te dévoileras. On parlera de roman populaire. T'auras la larme reconnaissante. Tu citeras tes références. James Ellroy, David Peace, Bret Easton Ellis et William McIlvanney. Tu rendras hommage à la famille à laquelle tu as appartenu. De laquelle tu t’es émancipé. Tu leur dois bien ça. Tu remercieras ces dix vieillards pour leur geste de mansuétude. Accueillir le roman populaire dans le sérail littéraire. On s’incline. Le bon peuple s’agenouille devant tant de bienveillance.  Mais évite de définir ton roman comme un polar ou un roman noir. Ce serait trop ! La sollicitude c'est bien mais faut pas en abuser. Bien sûr tu ne pourras pas faire comme ce jeune écrivain genevois. Déclarer ne pas avoir écrit un polar. Prétendre même n'en avoir jamais lu. Ce serait exagéré. Surtout pour un type comme toi qui en a écrit sept. Mais ça aurait été pas mal de dire un truc brillant comme ça. 

Arrange toi avec ça !

Après bien sûr t'auras le triomphe emprunté. Mais tu posséderas enfin une stature. Tu feras partie de l'élite, des grands. Un vrai écrivain quoi ! Point de polémique. Tu te placeras au-dessus de la mêlée. A ton âge y a plus de pression. T'es libre, débarassé de tout préjugé. Tu parleras de tes projets. Une fresque. Ouais ! C'est bon ça, une fresque du style Balzac ou Zola. Merde mon gars ! Tu tiens vraiment quelque chose. Une fresque pour oublier tes frasques littéraires. Parce que désormais t'es dans la cour des grands. Tu vas pas renier ton passé, mais quand même. Bienvenue au Paradis. Dans les sphères supérieures des sociétés littéraires. Quelques regrets ? C'est pas grave. Tu feras une déclaration émouvante. Tu diras, à qui veut l'entendre que le polar par ton entremise a presque acquis ses lettres de noblesse. Presque !

Arrange toi avec ça !

SEGA

Pierre Lemaitre : Au Revoir Là-Haut. Edition Albin Michel 2013.

A lire en écoutant : Préface de Léo Ferré. Album : Il n’y a plus rien ! Barclay 1973.

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