15/03/2016

Castle Freeman Jr. : Viens Avec Moi. Nulle part où aller.

Capture d’écran 2016-03-15 à 17.08.09.pngJe ne sais pas ce que vaut un bourbon du Vermont, mais s’il possède la force des personnages qui habitent le roman de Castle Freeman Jr., j’en achète tout de suite une bouteille. Brut de décoffrage, Viens Avec Moi, premier roman de l’auteur, nous entraîne dans les régions forestières du Vermont où les comptes se règlent sur la durée d’une journée.

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Ex shérif adjoint, truand local, Blackway a décidé de s’en prendre à la mauvaise personne en tentant d’impressionner Lillian. Mais la jeune femme est bien décidée à faire face à la menace, même si le shérif Wingate se révèle impuissant à la protéger. Sur les conseils de ce dernier, Lilian va se tourner vers Whizzer, ancien bûcheron en chaise roulante qui traîne dans sa scierie désaffectée avec un groupe d’amis loufoques. Parmi eux il y a Nate, un jeune colosse taciturne et Les, un vieillard rusé, qui vont aider Lilian à retrouver Blackway pour tenter de l’empêcher de mettre en œuvre ses noirs desseins. De clandés louches en repaires de toxicos, le trio s’enfonce dans les forêts sombres de la région à la recherche du campement de Blackway. Tandis qu’ils progressent, Whizzer et ses amis devisent tranquillement en buvant quelques bières tout en se remémorant quelques anecdotes locales. Mais malgré cette apparente décontraction, tous savent que la confrontation entre Blackway et le trio sera féroce. Mais qui des deux parties l’emportera ?

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Viens Avec Moi, s’inscrit dans la lignée de cette ruralité américaine dépeinte par des auteurs comme Donald Ray Pollock ou Benjamin Whitmer. Il s’agit d’un roman court, assez atypique qui ne s’intéresse pas spécifiquement à la région dans laquelle il se déroule à la façon des stylistes « nature writing » mais plutôt au déroulement d’une intrigue qui se joue sur l’espace d’une journée. L’intrigue en elle-même est plutôt mince et la succession d’événements qui jalonnent le parcours de ce trio bancal se développent dans une tension presque ordinaire qui donne à l’ensemble du roman un certain réalisme parfois déconcertant, voire surprenant. Tout au long du récit on suit une alternance entre le périple du trio composé, de Lilian, Nate et Les et les conversations de Whizzer et de son groupe d’amis. C’est d’ailleurs par le biais de ces conversations que nous découvrons les personnalités des différents protagonistes ainsi que leurs motivations au travers de dialogues ponctués d’humour et de bon sens. Un procédé original qui nous permet d’entrevoir les caractères complexes des personnages qui se révèlent beaucoup moins stupides qu’il n’y paraît.

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Sans s’appesantir sur le sujet, Castle Freeman Jr. évoque également tout le passé rural de la région au travers d’anecdotes sur les entreprises forestières qui fournissaient du travail aux habitants de la région qui semble désormais vouée au tourisme et aux activités plus ou moins inavouables. Les camps de bûcherons sont désormais squattés par les camés et les truands, tandis que les aciéries tombent en ruine. On y décèle le temps qui passe de manière inexorable en brisant des hommes tels que Les ou Whizzer qui hantent les lieux comme des fantômes. C’est au travers de la jeune Lilian qu’ils prennent encore un peu vie avant de sombrer définitivement dans l’oubli.

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Une belle réussite donc pour ce premier roman publié en France qui restera une belle surprise de l’année 2016. Castle Freeman Jr. est un romancier talentueux que l’on suivra avec beaucoup d’attention. Viens Avec Moi est un roman noir, efficace et cinglant comme un coup fusil qui claque dans la forêt et l'on se réjouit déjà de découvrir les traductions des trois autres romans de l'auteur.

Sega

Castle Freeman Jr. : Viens Avec Moi. Editions Sonatine 2016. Traduit de l’anglais (USA) par Fabrice Pointeau.

A lire en écoutant : I’am Gone de Shawn Colvin. Album : Shawn Colvin Live. WEA International 2009.

06/03/2016

KIM UN-SU : LES PLANIFICATEURS. MA PETITE ENTREPRISE.

Capture d’écran 2016-03-06 à 16.20.00.pngAvec la littérature asiatique il y a toujours cette surprenante garantie de dépaysement intense capable d’interpeller les lecteurs les plus blasés. C’est particulièrement le cas avec les auteurs coréens à l’instar de Kim Un-Su qui revisite par l’entremise de son premier polar, Les Planificateurs, la thématique du tueur à gage en empruntant des tonalités tout à la fois poétiques et décalées.

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Les Planificateurs, personnages de l’ombre, sont les entremetteurs entre les commanditaires et les tueurs à gage. Et dans ce type de fonction, il s’agit de se montrer discret en organisant des assassinats en tout genre. C’est pour cette raison qu’en Corée du Sud, le père Raton-Laveur a fondé la bibliothèque des Chiens, un endroit discret et vénérable où les personnes fréquentant les lieux ne lisent pas le moindre ouvrage. Pour mener à bien ses funestes opérations, l’honorable bibliothécaire s’appuie notamment sur les compétences de son fils adoptif Laeseng qu’il a formé pour effectuer ce genre de tâche. Mais depuis la démocratisation et la libéralisation du pays, d’autres entreprises veulent obtenir des parts de marché pour concurrencer le père Raton-Laveur. Parmi ces entreprises, il y a celle de Hanja, autre fils adoptif du « respectable » bibliothécaire, qui souhaite prendre le pas sur cette officine vieillissante, ceci de gré ou de force. Et dans ce milieu, quand on parle de concurrence féroce, il ne s’agit pas forcément d’un point de vue imagé.

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Premier polar de l’auteur, Les Planificateurs dépeint un univers très hiérarchisé et très organisé où se côtoient, assassins, planificateurs et logisticiens mettant sur pied des processus élaborés permettant de camoufler des exécutions en tout genre. Une espèce de petite entreprise où le savoir se transmet de pères en fils dans un certain respect de règles bien établies. On suit la destinée de Laeseng, un jeune tueur indolent qui vit dans l’ombre de cette bibliothèque fantomatique dont il est le seul adhérant à parcourir les rayonnages pour emprunter des livres. C'est avec l’Odyssée et autres ouvrages classiques qu’il apprend à lire au grand dam de son père adoptif Père Raton-Laveur qui a créé l’endroit dans le but unique de camoufler ses activités. Ainsi Laeseng côtoie tueurs à gage, exécuteur et assassins en tout genre dont son frère adoptif Hanja qui est l’aîné et s’est émancipé de la petite entreprise pour constituer une société plus moderne effectuant des activités similaires à celle de son père adoptif. On assiste donc à ce duel du monde libéral où l’entreprise artisanale, vieillissante et déclinante doit céder le pas à une entreprise moderne sous pression qui doit impérativement fournir du chiffre et du résultat. Une très belle allégorie du monde du travail permettant de cerner les défis auxquels doit faire face cette Corée du Sud industrialisée et démocratisée.

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Même s’il a été trouvé dans une poubelle, le destin de Laesang paraît extrêmement banal, ceci en dépit de ses activités qu’il effectue comme s’il s’agissait d’un travail comme un autre. On y décèle une certaine nonchalance qui confine presque à l’ennui comme lorsqu’il livre les corps de ses victimes à Poilu qui possède un incinérateur pour animaux et qui se plaint continuellement des frais de fonctionnement de sa petite entreprise en demandant un lot plus important de morts. Une routine dans laquelle on distingue certaines similitudes avec le travail à la chaine lorsque le personnage principal, devant se faire oublier quelques temps, devient ouvrier qualifié dans une usine où il rencontre une jeune femme avec qui il se met en ménage. Une idylle étrange dans la vie de cet homme atypique. D’autres personnages originaux jalonnent le roman avec un groupe de femmes dont une planificatrice extrêmement manipulatrice qui donne d’avantage d’envergure à un univers généralement dédié à la gent masculine. Une bibliothécaire qui louche, un confrère tueur en sursis, une jeune femme adepte des figurines Disney complètent cette série de personnages hors normes qui croisent le destin de Laeseng.

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Avec Les Planificateurs Kim Un-Su s’émancipe des stéréotypes du genre en nous décrivant des combats qui s’effectuent principalement au couteau de cuisine et où l’adversaire principal, surnommé Le Barbier, travaille comme coiffeur dans une banlieue. Un univers en décalage constant dont il se dégage, au fil des pages, un certain spleen poétique à l’exemple de cette première confrontation entre un tueur et sa victime qui l’accueille pour la nuit dans sa maison de campagne et lui raconte les péripéties de son grand-père, chasseur de baleine repenti.

Un final assez classique achève de dérouter le lecteur qui découvrira avec Les Planificateurs un texte fort et original. Troublant.

Sega

« Si tu lis des livres, ta vie sera pleine de peurs et de honte »

Père Raton-Laveur

 

Kim Un-Su : Les Planificateurs (The Plotters). Editions de l’Aube/L’aube Noire 2016. Traduit du coréen par Choi Kyungran et Pierre Bisiou.

A lire en écoutant : Fifteen Floors de Balthazar. Album : Applause. 2010 Maarten Devoldere / Jinte Dprez, released Under exclusive License by (PIAS) Recording.