04/10/2017

Magdalena Parys : 188 Mètres Sous Berlin. Au bout du tunnel.

Capture d’écran 2017-10-04 à 18.54.07.pngVoici l’histoire d’un autre monde, d’un autre univers où l’Europe se trouvait scindée en deux blocs avec pour emblème cette ville de Berlin enclavée au beau milieu de la République Démocratique Allemande. De cette époque je ne conserve que le souvenir de ce portfolio d’Enki Bilal, Die Mauer - Berlin (Futuropolis 1982) qui restituait en quelques planches à la fois poignantes et sinistres le bouleversement de ces femmes et de ces hommes séparés au nom d’une idéologie. Et puis il y a l’ouvrage de John le Carré, L’Espion Qui Venait Du Froid qui mettait en scène avec talent cette guerre que l’on disait froide. Plus de 25 ans après la chute du rideau de fer, Magdalena Parys nous propose avec 188 Mètres Sous Berlin de revenir, sur l’espace de trois générations, sur les évènements qui ont entouré cette abomination architectonique qui est devenue le quotidien presque ordinaire d’une population berlinoise déchirée et dont quelques citoyens ont tenté de s’affranchir par tous les moyens en construisant notamment des tunnels.

Klaus picolait pas mal en vivant modestement dans un petit appartement à Berlin et il n’y avait plus grand monde qui se souvenait de son rôle dans la mise en œuvre d’un tunnel de 188 mètres qui passait sous le mur de Berlin. En 2000 lorsqu’il est retrouvé mort devant son domicile, l’enquête ne suscite guère d’intérêt à l’exception de son camarade Peter qui s’est mis en tête de rassembler témoignages et documents afin d’identifier l’assasssin. Dix ans d’investigations lui permettent d’avoir la certitude que la mort de Klaus est en lien avec la construction périlleuse de ce souterrain destiné à faire passer des réfugiés vers l’ouest et qu’il trouvera la réponse dans les confessions et souvenirs des membres qui ont contribué à sa conception. Et si toute cette aventure héroïque à laquelle il a participé avec tant de ferveur se révèlait moins altruiste qu’il n’y paraît ?

Récit choral où la vérité des protagonistes se heurte à celle des autres, 188 Mètres Sous Berlin évoque ce miroir brisé dont l’ensemble des fragments ne reflètent qu’une réalité distordue à l'image  du jeu trouble de ces personnages aux apparences ordinaires qui se retrouvent projetés, parfois malgré eux, dans les méandres de l’histoire contemporaine allemande. Par le prisme de chacun des témoignages qui composent les six parties du roman, Magdalena Parys nous projette donc, avec beaucoup de finesse, au cœur des évènements marquants qui ont contribué à la création de ce sinistre mur en évoquant, dans un jeu complexe d’analepses, l’avènement et la chute du Troisième Reich ainsi que le quotidien de cette population est-allemande soumise au terrible dictat du gourvernement Honecker. Avec un texte à la fois habile et délicat, Magdalena Parys nous permet d’appréhender la profondeur des sentiments parfois ambivalents qui animent les différents personnages ainsi que leurs motivations parfois peu louables les poussant à s’engager dans une entreprise aussi périlleuse que l’élaboration d’un tunnel dans un environnement hostile où chaque citoyen devient un potentiel informateur de la tristement célèbre Stasi.

188 Mètres Sous Berlin est un roman subtil, nécessitant une lecture attentive afin de pouvoir recouper les multiples points de vue permettant d’appréhender l’ensemble des enjeux qui tournent autour de Franz, cet étudiant énigmatique qui, une fois passé à l’Ouest, endosse une autre identité en prenant la direction d’un école avec une facilté déconcertante suscitant quelques interrogations. Ainsi, au gré d’une écriture très aiguisée, l’auteure bâtit une trame aussi impitoyable qu’élaborée où souffrances, séparations, déceptions amoureuses et autres trahisons ou manipulations en tout genre deviennent le quotidien d’un entourage qui ne peut percevoir les menaces venant de l’extérieur et notamment des agences gourvernementales qui se livrent une guerre aussi silencieuse qu’impitoyable.

Troublant, raffiné, 188 Mètres Sous Berlin nous entraîne dans un climat de paranoïa propre aux romans d’espionnage tout en saisissant la dimension humaine d’une tragédie contemporaine caractérisant les grands romans noirs. Absolument saisissant.

 

Magdalana Parys : 188 Mètres Sous Berlin (Tunel). Editions Agullo Noir. Traduit du polonais par Margot Carlier et Caroline Raszka-Dewez.

A lire en écoutant : Berlin de Lou Reed. Album : Berlin. RCA 1973.

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