10/07/2018

PHILIPPE LAFITTE : CELLE QUI S’ENFUYAIT. A BOUT DE SOUFFLE.

Philippe Lafitte, Celle qui s'enfuyait, éditions grassetC’est toujours agréable de découvrir un auteur par l’entremise d’une nouvelle ou d’un micro roman qui reste un exercice difficile permettant de mesurer la capacité du romancier à concilier l’intrigue et le style dans un format court, présentant également la particularité, dans le cadre de la littérature noire, d’offrir fréquemment une chute singulière afin de surprendre le lecteur. Loin d’être un néophyte dans le genre, j’ai eu l’occasion d’appréhender le travail de Philippe Lafitte avec Eaux Troubles (BSN Press/Collection Uppercut 2017), un bref huis clos troublant et anxiogène se déroulant dans l’atmosphère moite d’une piscine municipale en intégrant quelques éléments de suspense que l’on retrouve d’ailleurs dans son dernier roman Celle Qui S’enfuyait qui présente tous les aspects du thriller psychologique.

Quelle que soit les circonstances Phyllis Marie Mervil n’a jamais cessé de courir que ce soit pour entretenir sa forme ou pour prendre la fuite dès que le danger survient. Après avoir quitté New-York en 1975, cette afro-américaine s’est retirée dans une région reculée du sud-ouest de la France et connaît un certain succès avec les romans policiers qu’elle écrit en empruntant un pseudonyme. La course à pieds et l’écriture pour une vie de recluse qui lui convient parfaitement en cultivant le goût du mystère et du secret auprès des rares personnes composant son entourage. Mais qu’elles sont les événements de son passé qui l’ont poussée à s’enfuir et à se cacher ? L’homme qui rôde autour de la maison de Phyllis en l’observant au travers de la lunette de son fusil détient sûrement la réponse.

Une vengeance, une traque et des secrets enfouis dans le passé, pas de doute, Philippe Lafitte emploie bien quelques codes du thriller pour mieux les détourner. Cela se ressent tout d’abord avec cette écriture soignée et subtile qui permet d’appréhender de manière posée les ressorts qui animent l’intrigue et dont on découvre très rapidement les contours puisque l’auteur n’encombre pas son récit d’artifices narratifs destinés à leurrer le lecteur.  Bien loin des brefs chapitres et des petites phrases courtes, c’est également au niveau du rythme que l’on sera agréablement surpris avec un texte posé et intelligemment construit distillant une belle atmosphère emprunte d’une tension latente afin de mettre en scène une confrontation finale à la fois réussie et surprenante où tout reste ouvert.

Mais au-delà de l’aspect thriller, Celle Qui S’enfuyaitnous permet d’appréhender quelques réflexions sur l’errance dans cette fuite qui prend la forme d’une espèce de prison tandis que l’écriture devient l’échappatoire indispensable pour Phyllis Marie Mervil qui tente ainsi de se soustraire à son passé. Un équilibre fragile, ponctué par cette tension permanente d’être découverte, Phyllis s’éloigne ainsi du monde qui l’entoure, même si parfois la tentation est grande de nouer quelques relations plus durables que ce soit avec Paul, son amant ou avec Laurence, l’institutrice du village qui lui propose un emploi d’auxiliaire d’éducation. Mais au gré des retours dans la passé évoquant, sans être lénifiant, tout l’aspect de la lutte armée pour les droits civiques avec des groupuscules révolutionnaires faisant référence notamment au Weather Underground, Philippe Laffite aborde également les thèmes de la résilience et du pardon qui semblent être des notions totalement abstraites aussi bien pour Phyllis que son poursuivant dont la détermination apparaît bien plus fragile qu’il n’y paraît. Lâcheté ou mode de vie désormais incontournable, chacun appréciera le parcours de Phyllis qui nous rappelle ce qu’aurait pu être le destin d’Angela Davis, auquel l’auteur fait d’ailleurs référence, si elle n’avait pas été appréhendée au terme d’une cavale de deux semaines.

Philippe Lafitte dresse avec Celle Qui S’enfuyait, le magnifique portrait nuancé d’une femme afro-américaine soixantenaire, forte dans sa détermination mais également vulnérable dans le contexte de cette fuite permanente dont on suivra la destinée au gré d’un roman habile et plaisant.

 

Philippe Lafitte : Celle Qui S’enfuyait. Editions Grasset 2018.

A lire en écoutant : My World de Lee Field. Album : My World. Truth & Soul Records 2009.

 

08/07/2018

Daniel Woodrell : La Mort Du Petit Cœur. Famille modèle.

La mort du petit coeur, daniel woodrell, éditions rivagesLes éditions Rivages ont la bonne idée de mettre régulièrement au goût du jour quelques grands romans de leur collection dont quelques-uns figurent dans « lecture sur ordonnance » une sélection non exhaustive, dont je ne saurais que trop vous conseiller la consultation, destinée aussi bien aux néophytes que pour les amateurs de littérature noire en quête de découvertes. Dans la liste vous trouverez, La Mort Du Petit Cœur de Daniel Woodrell, un auteur qui a bénéficié d’une certaine notoriété avec son roman Un Hiver De Glace adapté pour le cinéma et que l’on trouve également dans une version BD. Outre le fait de se dérouler dans les Orzaks, région natale de l’auteur, ces deux romans noirs possèdent la particularité de mettre en scène, sur fond de sombres tragédies, des adolescents confrontés à un monde des adultes plutôt déliquescent.

Morris Shuggie Akins, jeune adolescent de treize ans un peu obèse, vaguement solitaire, supplée au travail de sa mère chargée de l’entretien du cimetière. Il faut dire que Glenda, est une femme fatale jouant de ses charmes dans n’importe quelle circonstance, ceci même avec son fils, tout en étant quelque peu portée sur sa «tisane» qu’elle absorbe à longueur de journée. Mais peu importe, Shug ferait n’importe quoi pour cette mère qui l’appelle son « petit cœur » quitte à supporter Red, celui qu’il suppose être son père et qui le traite de gros lard lorsqu’il ne le tabasse pas. Entre deux virées avec son pote Basil, Red revient de temps à autre au foyer pour faire le plein de drogue en chargeant son fils de cambrioler les domiciles des grands malades afin de subtiliser leurs médicaments. Tout irait donc pour le mieux au sein de cette famille modèle jusqu’au jour où surgit une magnifique T-Bird conduite par Jimmy Vin Pearce qui va bouleverser l’ordre des choses.

Parce qu’il est emprunt d’une certaine sobriété et d’une certaine forme de pudeur, le lecteur ne manquera pas d’être bouleversé à la lecture de La Mort Du Petit Cœur qui dépeint d’une manière à la fois magistrale et brutale l’anéantissement programmé d’un enfant dont tous les repères volent en éclat au sein de cette famille dysfonctionnelle. Que ce soit au travers des actes de violence perpétrés par Red ou par le prisme de cet amour toxique qui s’instaure peu à peu entre Glenda et son fils Shuggie, Daniel Woodrell met en place les élément d’une impitoyable tragédie dont il va déployer les terribles effets avec l’arrivée d’un protagoniste qui brouillera les cartes en mettant à mal le terrible « équilibre » qui régnait au sein de la famille Akins. Avec l’économie des mots et de la mise en scène, l’auteur instille, tout au long de ce bref récit, une tension latente dont on devinera l’impact de quelques coups d’éclat qu’il se garde bien de nous décrire à l’instar de cette confrontation entre Red et l’amant de Glenda dont on perçoit le dénouement  au travers du regard de  Shuggie qui se charge de nettoyer la maison en effaçant toutes les traces du drame. Et c’est désormais sur la base de ce déséquilibre, de ce bouleversement de la situation, que va se jouer une espèce de poker menteur où celui qui emportera la mise précipitera les perdants, tout comme le gagnant d’ailleurs, vers un destin tragique en observant ainsi la disparition définitive de tous les reliquats d’humanité que l’on pouvait encore percevoir dans cet ensemble de personnages paumés.

La nature sordide et parfois violente de l’intrigue est contrebalancée par cette écriture à la fois abrupte et poétique qui nous permet d’entrevoir cet univers des Orzaks et de cette Amérique de la marge que Daniel Woodrell sait si bien décrire en se gardant bien de céder à un quelconque misérabilisme, notamment lorsqu’il dépeint les quelques demeures que Shuggie cambriole pour le compte de son père. Car de la maison la plus modeste à la demeure la plus clinquante, c’est à nouveau au travers du regard de ce jeune adolescent perdu que l’on peut percevoir toutes les strates d’un monde qu’il souhaite intégrer et qui lui semble pourtant inaccessible.

Finalement, sur la base d’archétypes convenus que sont la femme fatale, le héros désemparé et l’odieuse crapule déclinés dans un contexte familial, La Mort Du Petit Cœur témoigne du grand savoir-faire d’un écrivain qui parvient mettre en scène, avec beaucoup de nuance, la poignante mise à mort de l’innocence de l’enfance.

 

Daniel Woodrell : La Mort Du Petit Cœur (The Death of Sweet Mister). Editions Rivages/Noir 2018. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Frank Reichert.

A lire en écoutant : I’m On Fire de Bruce Springsteen. Album : Born In The USA. 1984 Colombia Records.