19/08/2018

PETER LOUGHRAN : JACQUI. LA COMPLAINTE DU TUEUR.

Capture d’écran 2018-08-19 à 21.04.43.pngEn s’attardant un tant soit peu sur l’image de cet homme inquiétant adossé à un mur de brique, seule photo connue de Peter Loughran, on peut se dire qu’avec son long imperméable crasseux, sa gueule de mauvais garçon, l’auteur ressemble furieusement au narrateur de Jacqui ceci d’autant plus que le romancier a exercé tout comme le personnage principal, la profession de chauffeur de taxi. Si Londres Express (Série Noire 1967) traduit par Marcel Duhamel himself, et considéré comme un roman culte  désormais épuisé, a forgé la légende de Peter Loughran, les éditions Tusitala ont décidé de mettre à jour Jacqui le second roman de cet écrivain hors norme dont on ne sait finalement pas grand chose à un point tel que les éditeurs ont mentionné ne pas avoir trouvé trace de l’auteur ou des ayants droit, ce qui ne fait qu’amplifier l’aura mystérieuse de ce romancier irlandais. Publié en 1984 dans sa version originale, Jacqui bénéficie désormais de la traduction soignée de Jean-Paul Gratias qui nous a permis de découvrir en français les œuvres de James Ellroy, David Peace, John Harvey et Jim Thompson pour ne citer que quelques uns des auteurs les plus emblématique de la littérature noire anglo-saxonne qu’il a traduit.

Capture d’écran 2018-08-19 à 21.06.48.pngOù l’on se retrouve dans la tête de cet assassin nous livrant ses considérations sur la façon de se débarrasser d’un cadavre. Un gars plutôt ordinaire, chauffeur de taxi solitaire qui s’offre une petite vie tranquille en entretenant sa belle voiture,  son charmant jardin et sa somptueuse maison, un héritage de sa maman. Un gars plutôt beau gosse, quelque peu mysogine qui s’offre la compagnie de quelques jolies filles qu’il croise au gré de ses courses. Un gars plutôt mysanthrope qui va tomber raide dingue de la belle Jacqui en nous racontant de manière froide, calme et posée toutes les raisons qui l’ont contraint à l’étrangler dans le lit conjugal. Un gars plutôt sympathique finalement. Sauf lorsque l’on abuse un peu trop de sa gentillesse.

Outre le soin apporté à la traduction, on appréciera la maquette originale de l’ouvrage mettant en image, comme une notice de montage illustrée, les différentes manières de se débarrasser d’un corps. Une couverture permettant de saisir d’entrée de jeu l’humour grinçant d’un texte qui entraine le lecteur dans la dérive sordide d’un assassin veule et odieux trouvant toujours quelques justifications dans chacun de ses actes. L’ensemble du récit tourne exclusivement autour des considérations de cet individu nous livrant, avec une logique implacable, toutes les circonvolutions abjectes de son mode de pensée le conduisant inexorablement vers le crime immonde de la belle Jacqui.

Le paradoxe c’est que l’on apprécie de se plonger dans le magma d’opinions foireuses de ce cockney londonien râleur qui vous balance à coups de punchlines grinçantes ses réflexions mysogines vis à vis des femmes dont il nous livre des appréciations toutes bien arrêtées. D’emblée, on sait déjà que le couple qu’il forme avec Jacqui, jeune fille d’à peine 18 ans, complètement paumée, toxicomane et prostituée occasionnelle, ne fonctionnera pas. On aurait presque envie de plaindre ce pauvre jeune homme, comme dépassé par cette femme qui refuse d’entrer dans son schéma de bonne épouse soumise qui doit lui donner un enfant. Mais rapidement on entre dans le grinçant, le dérangeant et le sordide contrebalancé par cet humour noir ravageur devenant presque salutaire tant le récit pourrait virer vers une noirceur extrême quasiment insoutenable.

C’est tout le talent de Peter Loughran que de nous livrer, avec Jacqui, un récit à l’équilibre subtil, oscillant entre un humour corrosif et une tragédie abjecte, nous permettant d’arriver au terme de ce fait divers terrible avec ce constat atroce d’avoir éclaté de rire au gré d’un texte délicieusement irrévérencieux. Terriblement jubilatoire.

 

Peter Loughran : Jacqui (Jacqui, 1984). Editions Tusitala 2018. Traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Jean-Paul Gratias.

A lire en écoutant : Fifty Dollar Love Affair de Joe Jackson. Album : Big World. 1986 A&M Records.