Wojciech Chmielarz : La Ferme Aux Poupées. Marchandise humaine.

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Capture d’écran 2018-12-17 à 16.55.17.pngPolar rural ou plus récemment polar des périphéries, voici quelques désignations pour évoquer la littérature noire se déroulant hors des grands centres urbains. Il ne reste plus qu’à s’en arroger la paternité à l’instar d’Aurélien Masson, ancien directeur de la Série Noire, estimant être l’origine de cet engouement pour le genre alors que l’on sait bien que ce sont des maisons d’éditions indépendantes qui se sont intéressées aux romans noirs se déroulant dans les contrées campagnardes. Toujours quête d’originalité, ce sont également ces même éditeurs indépendants qui mettent en avant des polars provenant de nations périphériques méconnues, comme les pays de l’est et plus particulièrement la Pologne suscitant un intérêt particulier depuis le succès des trois romans de Zygmunt Miloszewski mettant en scène les enquêtes du procureur Teodore Szacki débutant avec Les Impliqués (Mirobole éditions 2013) se poursuivant avec Un Fond De Vérité (Mirobole éditions 2014) et s’achevant avec Rage (Fleuve Noir 2016). Toujours en Pologne et inaugurant une nouvelle série de romans policiers, c’est désormais par l’entremise d’Agullo éditions que l’on poursuit notre exploration du pays avec Pyromane (Agullo 2017) de Wojciech Chmierlarz. On découvrait alors l’inspecteur Jakub Mortka, surnommé le Kub, officiant à Varsovie avant de le retrouver dans un dernier opus, La Ferme Aux Poupées, se déroulant dans une région minière de la voïvovide de Silésie.

 

Après une enquête éprouvante dans la banlieue de Varsovie, l’inspecteur Jakub Mortka, que tout le monde surnomme le Kub, se retrouve muté à Kretowice dans une province montagneuse de la Pologne afin de dispenser aux policiers locaux le nouvelles méthodes d’investigations. Mais dans cette ancienne région minière les affaires reprennent avec la disparition d’une petite fille. L’affaire est d’autant plus délicate qu’elle met en évidence une série d’enlèvements dont certains touchent la communauté Rom. Mais un pédophile récidiviste est rapidement interpellé. Tout irait donc pour le mieux si l’on ne découvrait pas dans les entrailles de la montagne quelques cadavres étrangement conservés qui entraînent le Kub dans des investigations qui vont mettre en évidence un inquiétant trafic d’êtres humains.

 

On prend énormément de plaisir à retrouver le Kub, ceci d’autant plus que Wojciech Chmierlarz a étoffé son personnage en mettant en évidence quelques failles sans pour autant sombrer dans les stéréotypes propre au genre. Ainsi le Kub se révèle être un policier plus ou moins intègre, ceci en fonction de l’avancée de ses enquêtes qui prennent évidemment un place trop importante dans sa vie. Mais intuitif et assez claivoyant dans le cadre des investigations, le policier est à la peine lorsqu’il s’agit de son entourage auquel il ne prête pas suffisement d’attention, ce qui peut le conduire à certaines déceptions. Prompt à la colère, loin d’être exemplaire et pouvant parfois se fourvoyer, Jakub Mortka, dont la vie privée reste en friche, échappe à la banalité de son quotidien en s’investissant pleinement dans une profession qui devient une espèce d’échappatoire. On retrouve cette ambivalence et ces failles pour l’ensemble des personnages récurrents  de la série à l’exemple de l’ex femme du Kub ou de ses anciens partenaires de Varsovie qui mettent en exergue les faiblesses du Kub mais également toute sa détermination lorsqu’il s’agit d’exercer son métier.

 

Après Varsovie, le Kub se retrouve donc affecté dans une petite ville de province de seconde zone donnant ainsi l’occasion de découvrir un nouvel environnement. Ancienne cité minière, l’intrigue permet d’appréhender le contexte sociale d’une communauté  aux prises avec les difficultés inhérentes au déclin économique de la région. C’est dans cet univers pesant que La Ferme Aux Poupées, titre aussi glaçant que la couverture,  prend toute sa dimension en mettant en exergue une détresse sociale permettant de mettre en place les trafics les plus odieux. On décèle déjà ce milieu difficile lorsque le Kub interroge les parents d’une petite fille qui vient d’être enlevée. Violence, alcoolisme l’auteur parvient à saisir une scène en quelques mots sans s’apesantir sur le misérabilisme de la situation. Il en va d’ailleurs de même lorsqu’il nous dépeint sans fard les affres d’une communauté Rom méfiante et parfois hostile vis à vis des autochtones qui le leur rendent bien. Une tension latente au service d’une intrigue dont on perd parfois le fil tant les interactions sont parfois complexes et surprenantes à l’instar de cette ferme aux poupèes qui révèle l’odieuse ingniosité de trafiquants sans scrupules.

 

Une série d’enlèvement d’enfants, des cadavres démembrés, un trafic d’être humain et des malfaiteurs cruels et violents, nul doute que La Ferme Aux Poupées prend parfois l’allure d’un thriller incisif qui se garde pourtant bien de sombrer dans les dérives narratives souvent liées à ce genre, pour s’intéresser davantage aux causes sociales de situations sordides qui se suffisent à elles-mêmes. Un bel équilibre de tensions et de réflexions pour une intrigue qui fait froid dans le dos.

 

Wojciech Chmielarz : La Ferme Aux Poupées. Editions Agullo 2018. Traduit du polonais par Erik Vaux.

A lire en écoutant : So Nice de Tomasz Stanko. Album : Dark Eyes – Tomasz Stanko Quintet. 2009 ECM Records GmbH.

 

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