31/12/2018

MISE AU POINT 2018 : LIRE REND MOINS CON.

claude mesplèdePlutôt que de me plier à l’exercice délicat des rétrospectives et des bilans permettant d’établir un listing des meilleurs ouvrages ayant marqué l’année 2018, j’ai beaucoup plus de plaisir à évoquer les blogs consacrés à la littérature noire et qui la défendent avec passion afin de nous offrir une impressionnante diversité d’ouvrages que le genre peut nous proposer. Une liberté de ton et un esprit critique acéré rassemblent ces chroniqueurs qui ont pris la peine, tout au long de l’année, de vous livrer leurs choix de lecture au gré de chroniques enthousiastes et sincères, ceci même lorsque le livre choisi ne leur convenait pas. J’ai eu le plaisir d’en croiser quelques uns à l’occasion du festival Toulouse Polar du Sud à l’instar de Yan animant le blog Encore du Noir, de Caroline rédactrice du site Fondu au Noir et de la revue L'Indic, de Bruno animant le blog Passion Polar et de Jean-Marc créateur du blog Actu du Noir et qui ont formé, sous l’impulsion et la présidence de Lau Lo du blog Evadez-Moi, le jury du Prix des chroniqueurs de Toulouse Polar du Sud en récompensant, pour sa première édition, Taqawan de Luc Plamondon (Editions Quidam 2018) figurant dans un trio final composé de La Guerre Est Une Ruse de Frédéric Paulin (Editions Agullo 2018) et Les Mauvaises de Séverine Chevalier (Editions La Manufacture de Livres 2018). Trois romans que je ne saurais, une fois encore, que trop vous recommander de découvrir impérativement.

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Sans l'ombre d'un doute, vous trouverez également votre bonheur en puisant dans les choix de sites tels que Le Vent Sombre vous proposant, entre autre, une belle palette d'ouvrages en provenance d'Asie, Bob Polar Express, Unwalker ainsi que Milieu Hostile, Moeurs Noires qui ne se focalisent pas uniquement sur l'actualité en vous permettant de découvrir quelques vieilleries qu'ils savent remettre au goût du jour et, pour finir, Le Polar de Velda grande connaisseuse de la littérature noire du Royaume Uni. 

claude mesplède,le dictionnaire des littératures policières,éditions josph kEt si vous êtes en quête de références plus matérielles, et s'il n'y avait qu'un seul ouvrage qu'il faille vous recommander afin d'appréhender toute les facettes de cette littérature populaire, il vous faut acquérir, sans plus attendre, Le Dictionnaire Des Littératures Policières (Editions Josph K. 2003) rédigé sous la direction de Claude Mesplède qui nous a malheureusement quitté cette année. Je ne connaissais pas personnellement cet ardent défenseur du polar et du roman noir, et d'autres ont su rendre, bien mieux que moi, l'hommage qu'il méritait au regard du travail qu'il a accompli pour promouvoir cette littérature qu'il affectionnait tant. Je me contenterai seulement de reproduire le commentaire qu'il avait eu la gentillesse de rédiger à l'occasion d'un de mes coups de gueule à l'égard de quelques pompeux fustigeant le genre. C'était en juin 2011 et ses propos restent toujours d'actualité.

"J'abonde dans ton sens et depuis 60 ans que je lis du polar, j'en ai entendu des conneries de la part des antipolars. Permets-moi de recopier un extrait de mon discours inaugural du festival Toulouse polars du sud que je préside: "Un livre vendu sur quatre est un polar. N'en deduisez pas trop rapidement que les préjugés vis à vis de cette littérature ont disparu. Ils sont toujours présents chez un certain nombre de médiateurs culturels dont on trouve encore quelques robustes spécimens dans les instances où se discutent l'attribution des aides financières. A ce propos, j'ai imaginé la composition d'une table ronde assez inédite. Rassemblez un philosophe iakoute, un pakistanais derviche tourneur sur métaux, un bouddhiste mérovingien, un potier étrusque devenu cinéaste à l'époque de la blackexploitation et enfin un penseur de Rodin vélodidacte. Secouez le tout et servez chaud car si un animateur déposait un tel dossier, il recevrait plusieurs milliers de subvention. Déposez à présent une demande d'aide pour une table ronde avec cinq polardeux, il y a des chances pour que la subvention soit plus proche de zéro que de dix. Le pire tient au fait que ces détracteurs et ces censeurs de la culture populaire n'ont généralement jamais lu les textes qu'ils condamnent et je ne me lasse pas, à ce propos, de citer cette phrase de Boris Vian :"c'est drôle comme les gens qui se croient instruits, éprouvent le besoin de faire chier le monde". Ce qui nous amuse aussi, c'est de trouver sous la plume de divers critiques professionnels cette formule "c'est bien plus qu'on polar". A croire qu'ils n'ont encore pas compris que la littérature policière représente non seulement une intrigue avec son mystère et ses secrets, mais aussi une façon d'interroger le monde, d'ausculter la société, de raconter sa ville, son pays et les diverses catégories sociales qui en font partie.. Ecrire un polar est une façon de réfléchir, de s'interroger, de questionner les divers pouvoirs en place, de dévoiler les aspects cachés de la société, de montrer l'envers du décor, ce qui se cache derrière la façade pour susciter le doute et la réflexion chez le lecteur. Comme dit le grand Jim Harrison: "Pour comprendre le monde, j'écris sur lui." Et pour ironiser encore à propos des confusions relatives à la définition du roman noir, il y a ceux qui écrivent :"un roman noir très noir de chez noir". Je leur propose aussi de dire "un roman d'énigme très énigme de chez énigme ou encore un thriller très thriller de chez thriller. Ils devraient se rendre compte du ridicule de la formule. Ou bien il s'agit d'un roman noir ou bien d'une autre catégorie mais il n'existe pas de nuances du genre "très noir" ou "presque noir". Il n'y a aucun dosage à mesurer."

Et parce qu'il n'y a pas grand chose à rajouter, je terminerai en vous souhaitant de passer une trés belle année 2019 remplie de découvertes littéraires enthousiasmantes que vous découvrirez, entre autre, par le prisme de tous ces chroniqueurs que j'ai cité. Je laisserai le mot de la fin à Claude Mesplède qui avait pour habitude de citer cet aphorisme pertinent et qu'il faut toujours garder en tête : "Lire rend moins con".

A lire en écoutant : A Bout De Souffle de Nougaro. Album : Bidonville. 2014 Mercury Records S.A.

29/12/2018

Bastien Fournier : La Cagoule. Objets du désir.

bastien fournier, la cagoule, éditions de l'aireNouvelles, novellas, microromans, peu importe leurs désignations, le jour viendra où les chroniques, critiques et autres retours de lecture seront plus longs que les récits que l’on commente. Non pas qu’il ne faille pas apprécier le format court en matière de littérature, bien au contraire, ceci d’autant plus qu’il se prête parfaitement pour tout ce qui a trait aux polars et aux romans noirs alors que l’on nous assène régulièrement de gros pavés assommants aux couvertures sombres, parfois criardes et sanguinolentes. Une typographie noire des plus classiques, posée sur une jaquette gaufrée grise pour mettre en valeur un titre inquiétant, La Cagoule de Bastien Fournier n’a pas pour vocation de devenir un succès commercial, ceci d’autant plus que son format, sa brièveté et sa sobriété ne s’y prête guère ce qui est plus que regrettable car il s’agit d’un texte singulier évoquant, sous une forme romancée et avec une belle maîtrise, les pérégrinations d’un violeur cagoulé ayant commis ses forfaits sur plus d’une dizaine d’années dans le canton du Valais, ceci sans que l’on ne parvienne à l’appréhender.

Dissimulant ses traits sous une cagoule, un mystérieux prédateur sexuel sévit dans cette région montagneuse. Il prend son mal en patience afin d’observer les habitudes de ses victimes dont on ne saurait déterminer le nombre car certaines d’entre elles ont préféré se taire. Christine Hiltbrunner est moins chanceuse puisque l’on découvre son corps sans vie gisant sur une piste forestière. Morte étranglée. En charge de l’enquête, Arthur Millet et Amandine Copt vont découvrir, peu à peu, toute l’ampleur d’une affaire qui tourne au fiasco en dépit des profileurs et autres enquêteurs qui se sont attelés à la tâche afin de débusquer ce criminel en série. Alors que les investigations piétinent, corbeaux, dénonciateurs anonymes et presse à sensation s’en donnent à cœur joie pour alimenter les rumeurs les plus folles. Mais rien n’y fait, le violeur continue à sévir et dans l’ombre, il épie les faits en geste des deux policiers.

Une fois encore, c'est au travers du fait divers que l’on passe en revue les carences sociales d’une région qui n’a pas de nom car Bastien Fournier n’avait pas pour vocation de se livrer à un exercice de polar ethnique évitant ainsi de s’inscrire dans une définition géographique de la littérature noire suisse. Paradoxalement, dès les premières lignes du récit on ressent immédiatement cette atmosphère rurale helvétique que l’on peut retrouver d’ailleurs dans les romans de Friedrich Glauser et plus particulièrement dans ceux de Friedrich Dürrenmatt d’où émane une certaine forme de quiétude soudainement perturbée par la commission d’un acte abject avec cette incertitude latente quant à l’indentification de l‘auteur du crime. Et c’est en cela qu’un roman tel que La Cagoule présente tout son intérêt puisque le hasard et la chance penchent, cette fois-ci, en faveur du criminel en lui permettant de poursuivre ses funestes activités. C’est particulièrement flagrant lorsque l’une des victimes ayant pu déchiffrer le numéro d’immatriculation de la voiture du violeur, renonce à témoigner ou à informer la police de l’agression dont elle a été victime. Il s’agit donc d’un récit terrible mettant en exergue l’enlisement d’une enquête policière dont la résolution apparaît comme des plus incertaines en générant une frustration qui touche l’ensemble des personnages en les poussant à agir de manière obsessionnelle et en les contraignant ainsi à prendre des risques inconsidérés. Ces caractéristiques on les discerne aussi bien du côté des enquêteurs que du côté des victimes ou même du violeur dont on perçoit toute la froide cruauté au travers de ses actes sordides. De ces obsessions, le lecteur distinguera également la grande part de solitude et de non-dit émanant des différents protagonistes et plus particulièrement avec un personnage tel que le policier Arthur Millet présentant une certaine ambivalence avec le criminel qu’il pourchasse à un point tel que le lecteur pourra se demander s’ils ne sont pas une seule et même personne. Ainsi outre l’incertitude, l’auteur distille un doute permanent en suscitant un sentiment de malaise et d’inconfort qui cadre parfaitement avec le contexte de l’intrigue.

Sur l’espace de 80 courtes pages, le texte se présente sous la forme de chapitres extrêmement concis permettant d’appréhender les points de vue des différents protagonistes par le prisme d’une écriture épurée distillant une tension sous-jacente au fur et à mesure de l’avancée d’une intrigue aux allures incertaines. Intelligemment construit et sans faire preuve du moindre effet sensationnaliste en abordant un sujet aussi délicat, il faut bien admettre que Bastien Fournier parvient à restituer, avec une certaine aisance, un ensemble de scènes parfois sordides qui ne sombrent pourtant jamais dans une espèce de voyeurisme malsain. C’est ainsi que l’on assiste à des conversations complètement surréalistes entre cet étrange et inquiétant prédateur et ses nombreuses victimes pour laisser place à une succession d’actes odieux que l’auteur dépeint avec retenue sans pour autant vouloir nous épargner. Mais on ne saurait se focaliser uniquement sur les péripéties d’une enquête incertaine pour s’attarder sur l’environnement de ce décor montagneux dans lequel nous nous retrouvons complètement immergé. Au détour de ces forêts humides, de ces auberges isolées et de ces vallées encaissées on assiste aux vaines démarches d’individus en quête de consécration, d’absolution, de pardon ou tout simplement d’oubli qu’ils ne pourront jamais obtenir. Ainsi, c’est au détour de cette frustration, et parfois de cette colère insidieuse, de ne jamais parvenir à atteindre l’idéal souhaité que réside tout le désespoir de protagonistes égarés et toute la terrible noirceur d’un récit angoissant, diffusant une atmosphère à la fois pesante et mélancolique.

Chronique romancée d’une tragique succession de faits divers chamboulant la torpeur de cette paisible région alpestre, La Cagoule est un roman saisissant qui se distancie résolument de l’archétype du criminel excentrique ou du monstre sanguinaire peuplant une trop grande multitude de récits rocambolesques. Et parce que cette intrigue met en scène avec une froide sobriété, un individu déséquilibré s’intégrant parfaitement dans l’indolente quiétude de son environnement, elle n’en est que plus terrifiante. Un remarquable concentré de noirceur.

 

Bastien Fournier : La Cagoule. Editions de L’Aire 2018.

A lire en écoutant : Tel d’Alain Bashung. Album : L’imprudence. 2002 Barclay.

 

 

27/12/2018

DAVID JOY : LE POIDS DU MONDE. MADE IN USA.

Capture d’écran 2018-12-19 à 21.02.23.pngEncore une histoire de bouseux, de « redneck » évoluants au sein de cette Amérique de la marge dont on entend de plus en plus parler. En dépit d’une floraison d’ouvrages traitant le sujet, on aurait tord d’éprouver une certaine lassitude qui nous pousserait à passer à côté de quelques textes superbes reflétant le talent d’auteurs qui sont parvenus à capter toute la douleur et toute la violence d’une classe sociale défavorisée que l’on a dissimulée derrière le lourd rideau du rêve américain. Pourtant le phénomène ne date pas d’hier et l’on pense bien évidemment à quelques romanciers emblématiques comme Jack London,  John Steinbeck, Horace Mc Coy ou Earl Thompson pour n’en citer que quelques uns qui se sont employés à dépeindre cette Amérique profonde peu reluisante. C’est avec Daniel Woodrell qu’est apparu l‘expression country noir pour désigner un genre prenant pour cadre quelques villes méconnues ou quelques régions reculées, comme Denver, Cincinnati, la région des Appalaches ou des monts Orzacks, sur fond de violences et de détresses sociales en partie dues au trafic et à la consommation de crystal meth quand ce n’est pas tout simplement l’alcool qui ravage ces populations précarisées. De ce courant ont émergé quelques grands auteurs à l’instar de Ron Rash, Donald Ray Pollock et Benjamin Whitmer qui décrivent sans fard cette fureur, cette marginalité et cette souffrance imprégnant l’ensemble de leurs récits. Une liste loin d’être exhaustive puisque l’on peut y intégrer David Joy qui nous livre avec son second roman, Le Poids Du Monde, un sublime récit emprunt d’une noirceur terrible, se déroulant dans l’univers déliquescent de paumés toxicomanes évoluant sur les contreforts des Appalaches, du côté de Jackon county, terre d’élection de l’auteur.   

Après avoir abattu sa mère, son père lui a lancé un dernier je t’aime et avant de se tirer une balle dans la tête. Puis Aiden McCall s’est empressé de fuir son foyer d’accueil pour trouver refuge dans une caravane dans laquelle Thad Broom a été relégué par son beau-père qui ne le supportait plus tandis que sa mère April hantée par le viol qu’elle a subit dans sa jeunesse, semble incapable de lui manifester la moindre preuve d’affection. Les années passent et depuis sa démobilisation, après avoir été engagé dans les combats en Afghanistan, Thad peine à se réinsérer dans la vie civile. Ainsi les deux garçons vivent d’expédients avec, à la clé, un avenir incertain, ponctué de journées festives à base d’alcool et de drogue. Mais avec la mort accidentelle de leur dealer, les choses pourraient changer en raflant une quantité de drogue et d’argent qui constituent un butin inespéré. Mais en matière de stupéfiants les choses peuvent rapidement mal tourner. Thad et Aiden vont l’apprendre à leurs dépens.

Pour les lecteurs en quête de fusillades enragées et de délinquants déjantés possédants un certain charisme dans la nature de leurs actions sadiques, Le Poids Du Monde ne répondra pas à leurs attentes puisque l'auteur s'est focalisé sur l'ordinaire d'individus que la vie n'a pas épargné en les dotant d’un passif pesant trop lourd sur leurs épaules. Le souvenir du drame familial pour Aiden, La réminiscence des combats pour Thad et la résurgence du viol dont a été victime April dans sa jeunesse, on perçoit à chaque instant, cette charge écrasante fixant ainsi la destinée précaire de ces personnages qui sont privés de l'essentiel et qui trouvent quelques échappatoires dans la consommation de méthamphétamine. Avec une tension latente qui émane principalement de Thad, tout en colère contenue, le destin bascule subitement avec la mort accidentelle de ce dealer permettant à l'auteur de donner son point de vue quant à la détention et au maniement irresponsable d'armes à feu. On devine déjà que la découverte providentielle d'argent et d'un stock de drogue ne résoudra pas les problèmes de Thad et d'Aiden, bien au contraire. Un enchaînement de circonstances sordides, de règlement de comptes tragiques contribuera à mettre en exergue toute la rage et toute la douleur de ces trois marginaux en quête d'une vie meilleure sans pouvoir s'accorder sur les moyens d'y parvenir.

Avec un texte à la fois sobre et puissant, David Joy parvient à mettre en scène la chronique d'une vie ordinaire qui tourne à la débâcle, en mettant en évidence les failles d'un système qui n'apporte aucun secours à ces petites gens qui n'ont pas d'autre choix que de s'entraider, même si parfois ce soutient tourne court en laissant des stigmates qu'ils ne parviennent plus à effacer. De victimes, certains d'entre eux deviennent bourreaux pour infliger la somme de douleur qu'ils ne peuvent plus supporter et qui découle pourtant le plus souvent des choix qu’ils font que du courant d'un destin incertain qu'ils ne sauraient maîtriser. Vengeance, fuite en avant et désespoir, l'auteur parvient à insuffler, sans excès, une tension permanente, entrecoupée de quelques éclats de violence émaillant ce terrible récit, tout en nous offrant par moment, de beaux instants lumineux qui éclairent la noirceur d'un roman dressant le portrait acéré d'une Amérique perdue, sans rêve et sans espoir.

 

David Joy : Le Poids Du Monde (The Weight Of This World). Editions Sonatine 2018. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Fabrice Pointeau.

A lire en écoutant : Black de Pearl Jam. Album : Ten. 1991 Sony Music Entertainment Inc.

 

17/12/2018

Wojciech Chmielarz : La Ferme Aux Poupées. Marchandise humaine.

Capture d’écran 2018-12-17 à 16.55.17.pngPolar rural ou plus récemment polar des périphéries, voici quelques désignations pour évoquer la littérature noire se déroulant hors des grands centres urbains. Il ne reste plus qu’à s’en arroger la paternité à l’instar d’Aurélien Masson, ancien directeur de la Série Noire, estimant être l’origine de cet engouement pour le genre alors que l’on sait bien que ce sont des maisons d’éditions indépendantes qui se sont intéressées aux romans noirs se déroulant dans les contrées campagnardes. Toujours quête d’originalité, ce sont également ces même éditeurs indépendants qui mettent en avant des polars provenant de nations périphériques méconnues, comme les pays de l’est et plus particulièrement la Pologne suscitant un intérêt particulier depuis le succès des trois romans de Zygmunt Miloszewski mettant en scène les enquêtes du procureur Teodore Szacki débutant avec Les Impliqués (Mirobole éditions 2013) se poursuivant avec Un Fond De Vérité (Mirobole éditions 2014) et s’achevant avec Rage (Fleuve Noir 2016). Toujours en Pologne et inaugurant une nouvelle série de romans policiers, c’est désormais par l’entremise d’Agullo éditions que l’on poursuit notre exploration du pays avec Pyromane (Agullo 2017) de Wojciech Chmierlarz. On découvrait alors l’inspecteur Jakub Mortka, surnommé le Kub, officiant à Varsovie avant de le retrouver dans un dernier opus, La Ferme Aux Poupées, se déroulant dans une région minière de la voïvovide de Silésie.

Après une enquête éprouvante dans la banlieue de Varsovie, l’inspecteur Jakub Mortka, que tout le monde surnomme le Kub, se retrouve muté à Kretowice dans une province montagneuse de la Pologne afin de dispenser aux policiers locaux le nouvelles méthodes d’investigations. Mais dans cette ancienne région minière les affaires reprennent avec la disparition d’une petite fille. L’affaire est d’autant plus délicate qu’elle met en évidence une série d’enlèvements dont certains touchent la communauté Rom. Mais un pédophile récidiviste est rapidement interpellé. Tout irait donc pour le mieux si l’on ne découvrait pas dans les entrailles de la montagne quelques cadavres étrangement conservés qui entraînent le Kub dans des investigations qui vont mettre en évidence un inquiétant trafic d’êtres humains.

On prend énormément de plaisir à retrouver le Kub, ceci d’autant plus que Wojciech Chmierlarz a étoffé son personnage en mettant en évidence quelques failles sans pour autant sombrer dans les stéréotypes propre au genre. Ainsi le Kub se révèle être un policier plus ou moins intègre, ceci en fonction de l’avancée de ses enquêtes qui prennent évidemment un place trop importante dans sa vie. Mais intuitif et assez claivoyant dans le cadre des investigations, le policier est à la peine lorsqu’il s’agit de son entourage auquel il ne prête pas suffisement d’attention, ce qui peut le conduire à certaines déceptions. Prompt à la colère, loin d’être exemplaire et pouvant parfois se fourvoyer, Jakub Mortka, dont la vie privée reste en friche, échappe à la banalité de son quotidien en s’investissant pleinement dans une profession qui devient une espèce d’échappatoire. On retrouve cette ambivalence et ces failles pour l’ensemble des personnages récurrents  de la série à l’exemple de l’ex femme du Kub ou de ses anciens partenaires de Varsovie qui mettent en exergue les faiblesses du Kub mais également toute sa détermination lorsqu’il s’agit d’exercer son métier.

Après Varsovie, le Kub se retrouve donc affecté dans une petite ville de province de seconde zone donnant ainsi l’occasion de découvrir un nouvel environnement. Ancienne cité minière, l’intrigue permet d’appréhender le contexte sociale d’une communauté  aux prises avec les difficultés inhérentes au déclin économique de la région. C’est dans cet univers pesant que La Ferme Aux Poupées, titre aussi glaçant que la couverture,  prend toute sa dimension en mettant en exergue une détresse sociale permettant de mettre en place les trafics les plus odieux. On décèle déjà ce milieu difficile lorsque le Kub interroge les parents d’une petite fille qui vient d’être enlevée. Violence, alcoolisme l’auteur parvient à saisir une scène en quelques mots sans s’apesantir sur le misérabilisme de la situation. Il en va d’ailleurs de même lorsqu’il nous dépeint sans fard les affres d’une communauté Rom méfiante et parfois hostile vis à vis des autochtones qui le leur rendent bien. Une tension latente au service d’une intrigue dont on perd parfois le fil tant les interactions sont parfois complexes et surprenantes à l’instar de cette ferme aux poupèes qui révèle l’odieuse ingniosité de trafiquants sans scrupules.

Une série d’enlèvement d’enfants, des cadavres démembrés, un trafic d’être humain et des malfaiteurs cruels et violents, nul doute que La Ferme Aux Poupées prend parfois l’allure d’un thriller incisif qui se garde pourtant bien de sombrer dans les dérives narratives souvent liées à ce genre, pour s’intéresser davantage aux causes sociales de situations sordides qui se suffisent à elles-mêmes. Un bel équilibre de tensions et de réflexions pour une intrigue qui fait froid dans le dos.

 

Wojciech Chmielarz : La Ferme Aux Poupées. Editions Agullo 2018. Traduit du polonais par Erik Vaux.

A lire en écoutant : So Nice de Tomasz Stanko. Album : Dark Eyes – Tomasz Stanko Quintet. 2009 ECM Records GmbH.