HERVE LE CORRE : DANS L’OMBRE DU BRASIER. SANGLANTE SEMAINE.

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hervé le corre, rivages noir, dans l'ombre du brasierOn peut bien évidemment consulter les livres d’histoire pour connaître les événements qui ont jalonné la période de la Commune et plus particulièrement, ceux qui ont émaillé cette fameuse Semaine sanglante durant laquelle communards et versaillais s’affrontèrent dans les rues de Paris. Mais pour s’imprégner de l’ambiance, pour prendre la pleine mesure de cette époque insurrectionnelle, rien ne saurait suppléer quelques romans de genre comme Le Cri Du Peuple de Jean Vautrin qui prend pour titre le quotidien éponyme créé par Jules Vallès et Pierre Denis. Et tant qu’à faire on ne saurait trop recommander la version BD, mise en image par Jaques Tardi et dont l’album intégral (Casterman 2005) contient également un CD reprenant quelques chansons populaires de la Commune. S’inscrivant dans la même veine, avec un récit oscillant entre le roman noir et le roman d’aventure prenant pour cadre cette tragique trame historique, Hervé Le Corre met en scène Dans L’Ombre Du Brasier l’inquiétant Henri Pujols que l’on avait déjà croisé dans L’Homme Aux Lèvres De Saphir (Rivages/noir 2004) et qui se livre désormais à un odieux trafic de femmes.

 

Au mois de mai 1871, le peuple dresse des barricades dans les rues de Paris pour faire face aux versaillais qui s’apprêtent à investir la capitale afin de mettre un terme à cette parenthèse insurrectionnelle de la Commune. Une période trouble, extrêmement propice pour se livrer à toutes sortes de sévices comme la disparition de ces jeunes filles enlevées par un individu plutôt inquiétant qui a mis en place un terrible trafic d’êtres humains. Parmi ces jeunes femmes disparues, il y a Caroline qui a eu le malheur de croiser le chemin de ce ravisseur repoussant. Apprenant sa disparition, Nicolas Bellec, sergent au sein de la Garde Nationale, va se lancer à la recherche de sa bien-aimée tout comme Antoine Roques,  récemment promu « commissaire » par la Commune, et qui veut faire la lumière sur cette série d’enlèvements. Chacun de leur côté, les deux hommes vont tenter de retrouver Caroline en bravant les bombardements, les incendies, les fusillades et les exécutions sommaires tandis que la jeune femme tente de survivre dans une cave ensevelie sous les décombres d’un immeuble effondré. Une lutte contre le temps s’engage alors que la Commune vit ses derniers instants dans un déluge de feu et de sang.

 

Chassé-croisé dans les rues dévastées de Paris, le lecteur ne manquera pas d’être subjugué par un texte d’une rare intensité prenant la forme d’une fresque historique bouleversante évoquant cette épopée héroïque d’un peuple oppressé en quête de liberté qui tente, dans un ultime sursaut, de faire face au choc des troupes versaillaises bien décidées à éradiquer jusqu’au dernier de ces insurgés. Un déferlement de sensations et d'impressions émane donc de ce récit qui nous rappelle les tableaux de ces grands maîtres impressionnistes auxquels l'auteur rend d'ailleurs hommage avec cette toile de Pissarro que l'un des protagonistes découvre sur la paroi d'un salon dans lequel il a trouvé refuge. Tout comme ces peintres de l'époque, Hervé Le Corre restitue, par petites touches subtiles, avec toute la richesse d'une palette chargée de mots, ce décor dantesque d'une guerre qui n'a rien de civile. On perçoit ainsi les remugles de la misère, l'odeur du sang et de la poudre, ces effluves de charognes balayées soudainement par le souffle dévastateur des combats et la fumée des incendies. Et puis il y a toute la gamme de sentiments et d'émotions qui habillent l'ensemble de personnages intenses, ballotés dans la fureur des événements qui s'enchainent en les contraignant parfois à renoncer à leurs idéaux ou à mourir pour eux dans un déchaînement de fureur et de violence.

 

Sur fond de cavalcades effrénées, Dans L'Ombre Du Brasier s'articule principalement autour de l'enjeu des retrouvailles entre Caroline, officiant comme infirmière dans un des dispensaires de fortune de la Commune, et Nicolas Bellec qui s'est engagé dans les troupes de la Garde Nationale, tandis que le décompte de cette Semaine sanglante devient de plus en plus oppressant à mesure de l'avancée des versaillais progressant dans les rues de Paris en balayant les barricades qui se dressent devant eux. Au-delà des sentiments qu'ils éprouvent l'un pour l'autre, c'est surtout cette soif de justice et de liberté qui plane sur l'ensemble de l'entourage venant à l'aide de ces deux jeunes gens traqués de toute part, quitte à y laisser leur vie. Le sacrifice de ce petit peuple de Paris qui voit peut-être une lueur d'espoir au détour de cet amour balbutiant tandis que les idéaux de la Commune vacille dans le tonnerre des canonnades et le crépitement des balles des lignards. Beaucoup plus ambivalents, on appréciera également des individus tels qu'Antoine Roques, communard convaincu, qui doit endosser presque à contrecœur la fonction de commissaire en s'efforçant d'exercer son nouveau métier du mieux qu'il le peut en appliquant les principes d'équité de ce gouvernement révolutionnaire. Plus énigmatique encore, on découvre Victor, ce mystérieux cocher, en quête de rédemption, après avoir été le complice d'un odieux ravisseur, en s’efforçant de venir en aide aux insurgés et en prenant fait et cause aux idéaux de la Commune. Toute une galerie de portraits nuancés évoluant dans la tourmente d'une époque aussi trouble que complexe que l'auteur parvient à saisir au détour d'un travail de documentation dont on devine l'importance et qu'il restitue au gré d'un récit ample et généreux qui se dispense d'explications pesantes et rébarbatives.

 

Évoluant dans les méandres des rues de Paris, de la porte de Saint-Cloud jusqu’au cimetière de Belleville en passant par Le Luxembourg, où l’on fusille les insurgés, et le Panthéon, théâtre du massacre de bon nombre de communards, qu’Hervé Le Corre dépeint avec la puissance évocatrice de ses mots au service d’une intrigue prenante, Dans L’Ombre Du Brasier est avant tout un portrait social mettant en lumière cette révolte d’un peuple valeureux en quête de liberté, d’égalité et de fraternité. Un roman intense et bouleversant qui vous laissera sans voix. 

 

Hervé Le Corre : Dans L’Ombre Du Brasier. Editions Rivages/Noir 2019.

 

A lire en écoutant : Nocturnes, Les Nuages de Debussy. Album : Les Siècles François-Xavier Roth. 2018 Les Siècles.

Commentaires

  • Peut-être - je dis bien peut-être - que si les heureux lauréats du suffrage universel avaient consacré plus de temps à la lecture au lieu de penser à leur future réélection, auraient-ils pris conscience de ce malaise général qui gangrène la France. Se pencher sur les pages prémonitoires de Nicolas Mathieu (Aux animaux la guerre et Leurs Enfants après eux), Marion Brunet (L'Été circulaire), Séverine Chevalier (Les Mauvaises), de Cloé Mehdi (Rien ne se perd) ou encore Christian Roux (Que la guerre est jolie) leur aurait évité de découvrir la tempête des rond-points remplis de gilets jaunes. Des "Points de convergence: on tourne autour et on peut s'arrêter pour discuter. Un lieu où l'on recrée de la solidarité, de la fraternité" comme aime à le souligner Jean Rouaud, un expert en matière de kiosques.
    Fabuleux ronds-points devenus tribunes, modernes agora.

    Enfermés dans leurs assemblées, leurs statuts, engoncés dans leur suffisance, nombre d'élus ont perdu de vue ces fameux "territoires" dont ils se targuent d'arpenter les marchés, ce zoo "périphérique" à qui l'on jette, de temps à autre, quelques miettes de subventions, charité et assistanat étant mamelles du mandat reconduit. En cas d'urgence on recourt à des perfusions chirurgicales dopées aux promesses pour maintenir le malade en vie.

    Dans l'Ombre du brasier, c'est une autre histoire. C'est, enfin, l'Histoire convoquée à la barre pour témoigner. La chronique, en toile de fond du roman, des derniers jours de la Commune du 17 au 28 mai 1871. L'agonie des laissés pour compte, de ces gueux d'hier qui ressemblent furieusement à ceux d'aujourd'hui. C'est une belle, tragique et folle histoire de dignité bafouée. Le chant vengeur des oubliés, des travailleurs qui s'autorisent à penser qu'ils ont droit à leur part du festin, qui croient pouvoir "vaincre l'injustice, supprimer la misère, établir l'égalité entre tous", qu'ils ont droit à mieux puisqu'ils font tourner la boutique et crèvent alors que d'autres s'engraissent sur leur dos, qu'ils ont leur mot à dire dans la France post Badinguet puis de Thiers et Mac Mahon comme dans celle de Macron, Philippe et consorts.
    La Commune était le bel espoir d'une conquête de dignité enfin reconnue.

    Hervé Le Corre a ressenti le besoin de revenir sur son parcours de militant politique sans le renier pour autant. De pratiquer, en quelque sorte, une analyse thérapeutique que le roman autorise. "La Commune, c'est par excellence la geste mythologique de la gauche. Or c'est un échec". (…) Marx montre "comment dès le début il y avait quelque chose de boiteux dans l'affaire. En somme il en pointe les imperfections et ces imperfections, justement, m'intéressent car le romancier doit être capable de penser contre lui-même…". (*)

    Or donc, revenons au roman. Paris assiégé, Paris brûlé, Paris pas encore brisé, Paris martyrisé mais Paris en résistance… Sous la fureur meurtrière des canons pilonnant la capitale défendue par "des bataillons de fatigues encore debout", entre deux combats acharnés et sanglants pour tenir une barricade de fortune sous la mitraille ennemie, Nicolas Bellec se lance dans une course désespérée pour porter secours à sa belle, Caroline, enlevée par un monstre pervers et bestial. Prisonnière d'une cave ensevelie sous les décombres d'un immeuble, celle pour qui "le temps ne s'écoulait plus, prisonnière d'une durée infinie qui n'était plus qu'un éternel présent" est aussi activement recherchée par un "commissaire" communard épris de justice et un mystérieux cocher revenu des tréfonds d'un enfer personnel. Une folle course contre le temps qui s'égrène tandis que se profilent les exécutions sommaires ou l'ombre de la Veuve prête à couper court aux rêves d'un peuple en révolte contre le mépris et la morgue des puissants, l'arrogance du bourgeois.

    Hervé Le Corre entraîne son lecteur dans une fresque dantesque, éruptive, foisonnante, loin du cliché romantique de La Liberté guidant le peuple (1831) peint par Delacroix. A travers le sang et les larmes, au son du fracas des culasses, au milieu des corps éventrés, des viscères répandus à chaque coin de rues, dans les odeurs nauséabondes des excréments et de la vinasse, dans la crasse qui cache la misère des corps s'insinuent, immondes reptiles malfaisants, la peur et la haine. Et malgré tout cela, persiste encore, insaisissable feu follet, la lueur de l'amour, de l'amitié et des rêves à bâtir.

    "Il aimerait lever la tête et les mieux voir, ces anonymes semblables, mais le ciel bascule encore et une nausée lui secoue l'estomac puis il se sent tomber dans un trou comme si le pavé s'ouvrait soudain sur un gouffre sans fond". Est-ce la fin pour Nicolas Bellec, sergent du 105 ͤ bataillon fédéré ? Pour Antoine Roques, relieur de son état, commissaire par devoir ? Clovis Landier a-t-il d'autres combats à mener que contre lui-même ?
    Adieu le Rouge, adieu Adrien, sachez qu'il y aura d'autres révoltes, d'autres espoirs de meilleurs lendemains. Et mort aux lignards, foi de communard !

    (*) Interview "Marianne" n° 1141 - Janvier 2019.

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