28/10/2012

Joël Dicker : La Vérité sur l’affaire Harry Quebert. Les affres de l’imposture.

Joël-Dicker-La-Vérité-sur-lAffaire-Harry-Quebert1.pngEn dépit de la note d’intention de l’éditeur qui semble avoir été reprise par tous les critiques et bloggeurs littéraires, La Vérité sur l’Affaire Harry Québert est un polar. Mais, comme si l’on avait voulu le débarasser de ce titre de genre infamant et l’introduire dans les « grands salons littéraires parisiens », on évoque avant tout les thèmes de second plan que sont la relation écrivain-public, les clés et les notions du succès et les affres de la création. Il est pourtant évident que la question qui taraude le lecteur et qui fait qu’il tourne les pages sans pouvoir s’arrêter, c’est de savoir qui a tué la jeune Nola Kellergan, disparue en 1975 et dont le cadavre est découvert trente ans plus tard dans le jardin de l’écrivain de renom Harry Quebert que tout accuse puisqu’il admet avoir eu une liaison avec cette jeune fille de 15 ans. C’est son ami et ancien étudiant, Marcus Goldman, jeune écrivain à succès, momentanément en panne d’inpiration qui mènera son enquête dans cette petite ville d’Aurora  du New Hampshire pour découvrir ce qu’il s’est réellement passé durant cet été de 1975.

Une liaison entre un homme de plus de trente ans et une jeune adolescente et l’on ne manquera pas d’évoquer Lolita de Nabokov. Une jeune fille assassinée dans une petite ville d’Amérique et l’on se rapellera sans doute de la série Twin Peaks. Pour les affres de la création on ne peut s’empêcher de penser à Misery ou Shining de Stephen King. Il y a un peu de tout cela dans la Vérité sur l’Affaire Harry Quebert même si Joël Dicker nous livre dans son roman des personnages beaucoup plus lisses et beaucoup moins torturés.

Mais que l’on ne s’y trompe pas, La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert est un ouvrage qui se lit d’une traite grace notamment à sa superbe construction narrative qui entraîne le lecteur d’une époque à l’autre au gré des multiples rebondissements qui jalonnent l’histoire et des différents points de vue des protagonistes sur les évènements relatés. Une écriture convenue mais extrèmement fluide nous permet de venir à bout des 670 pages de ce récit en découvrant l’atmosphère presque surrannée de cette petite ville du New Hampshire. Une Amérique qui correspond bien à la couverture du livre avec ce tableau d’Edward Hopper qui nous livre l’image idillyque d’une petite ville bien propre sur elle mais dont on ne peut s’empêcher de ressentir un sentiment de malaise ou d’inquiétude.

En guise d’introduction à chacun des chapitres, on découvrira les 31 conseils que Harry Quebert prodigue à son jeune étudiant pour façonner un grand roman à succès ce qui explique le décompte de cette numérotation des chapitres. Des conseils qu’il faudra mettre en perpective avec l’un des derniers rebondissement concernant l’un des protagonistes de cet excellent polar.

Le succès, le rapport avec le public, tout cela fait écho avec le battage médiatique qui concerne ce jeune auteur genevois qui vient de se voir attribuer le  Grand Prix de l’Académie Française et qui reste encore en lice pour le prestigieux Prix Goncourt. Ce qui est réjouissant c’est que Joël Dicker semble avoir adopté un rapport décomplexé avec le succès à l’instar des auteurs nord-américain dont il décrit les affres et les vicissitudes mais également la satisfaction et la plénitude de se savoir apprécié par un public conquis par le talent mais également par les subterfuges du marketing.

Joël Dicker est un grand auteur de polar qui a su se saisir des codes pour construire un récit haletant. Mais peut-être est-ce en même temps l’échec de l’écrivain qui prétend ne pas lire ce genre de roman et qui semble, dans ses entretiens, absolument vouloir réduire l’aspect polar de son récit pour mettre en avant l’évocation des mécanismes de la création littéraire et les rapports entre l’élève et le maître qui ne sont pourtant qu’une succession de clichés convenus qui n’apportent pas grand chose au cœur du récit.

Finalement ce qu’il manque sur la couverture, juste en dessous du titre, c’est l’adjectif « policier » accolé au mot « Roman » pour faire de la Vérité sur l’Affaire Harry Quebert un roman de genre pleinement assumé. Mais est-ce qu’un grand prix littéraire récompensera un polar pleinement assumé ? En guise de réponse il faudra se pencher sur la souffrance de l’imposture et le poids du marketing qui sont également des sujets abordés dans ce magnifique récit. Deux sujets qui résonnent étrangement autour de la trajectoire médiatique dont l’auteur et son roman font désormais l’objet.

Sega

Joël Dicker : La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert. Editions de Fallois/L’Âge d’Homme 2012.

A lire en écoutant : Un Bel Di Vedremo - Madame Butterfly de Giacomo Puccini. Victoria de Los Angeles ; Guiseppe Di Stefano ; Tito Gobbi. Orchestra e Coro dell’Opera di Roma Gianandrea Gavazzeni. EMI 1987.

19/02/2012

Victor Del Àrbol : La Tristesse du Samouraï, dans la forge de la rancœur.

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"Toutes le choses vraiment atroces démarrent dans l'innocence"

Ernest Hemingway

 

Je dois bien l'avouer, lorsque l'on évoque le mot Samouraï, je ne peux m'empêcher de penser au film légendaire de Jean-Pierre Melville, mettant en scène un Alain Delon au firmament de sa carrière. Comme pour le film, hormis l'évocation d'un sabre d'un guerrier légendaire vous ne trouverez pas grand-chose ayant un rapport direct avec ces guerriers d'autrefois soumis au code très strict du Bushido.

Dans la mélancolie de ce titre, Victor Del Àrbol évoque le passé sombre d'une Espagne enlisée dans une guerre civile dévastatrice qui au travers de trois générations décimées par la haine, les coups bas et les vengeances trouvera sa conclusion en 1981, année de la tentative de putsch dont l'un des coups d'éclat fut l'attaque du congrès des députés. C'est lors de ce dernier événement que le récit débute. Maria, avocate réputée, agonise sur son lit d'hôpital en présence de son père muet et d'un inspecteur de police qui la suspecte de plusieurs assassinats et de complicité d'évasion. A-t-elle vraiment commis tous ces crimes ? Et si oui pourquoi ?

Toute l'histoire démarre en décembre 1941, sur le quai d'une gare, avec cette belle femme élégante, accompagnée de son plus jeune fils, Elle s'apprête à fuir un mari odieux, chef des brigades phalangistes. Mais la tentative échoue et au grand désespoir du jeune garçon, elle disparaîtra sans laisser de trace. On suivra également le parcours du frère aîné qui sera contraint de s'engager dans la sinistre Légion Azul qui le mènera sur le front russe. Et puis il faudra également comprendre pourquoi cet inspecteur de police respectable est devenu un odieux tortionnaire. Sur fond historique, nous découvrirons donc les imbrications tragiques d'évènements dont les répercussions trouveront un écho sur quatre décennies. Des bourreaux qui deviennent victimes et des victimes qui se transforment en monstres psychopathes.

Un texte extrêmement bien rédigé et empreint d'une grande sensibilité, c'est ce qui fait la force de la Tristesse du Samouraï. On traverse les différentes époques d'un passé douloureux, en compagnie de personnages complexes dotés d'une épaisseur dramatique savamment bien dosé. Le talent de Victor Del Àrbol c'est d'avoir su bâtir ce thriller sur fond historique sans toutefois nous plonger dans les affres d'une déclinaison de chronologie fastidieuses. C'est donc par petites touches subtiles que l'auteur aborde ce sujet complexe qui n'a pas finit de faire frémir l'Espagne si l'on se réfère à l'actualité récente concernant le juge Garzòn qui tentait de faire la lumière sur les disparitions survenues durant la période opaque du régime franquiste.

Une belle écriture empreinte d'une certaine mélancolie pour évoquer la noirceur d'une vendetta qui balaiera le libre-arbitre des protagonistes de cette histoire. Monté comme un puzzle dont les différentes pièces s'assemblent au gré des différentes périodes, on ne peut qu'apprécier la maîtrise scénaristique d'un grand écrivain, même si l'on peut déplorer ici et là quelques petites incohérences qu'un hasard bien trop salutaire, au service de l'auteur, tente de gommer.

Victor del Àrbol : La Tristesse du Samouraï. Editions actes noirs/ACTES SUD 2012. Traduit de l'espagnol par Claude Bleton.

A lire en écoutant : Déportation / Iguazu de Gustavo Santaolalla. BOF du film Babel. Concord Music Group inc. 2006.

 

 

 

 

05/12/2011

Francesco De Filippo : L’Offense, la complainte d’un camorriste

 

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On peut le dire sans conteste, le Parrain de Mario Puzo fut un chef-d’œuvre à partir duquel Francis Ford Coppola adapta son triptyque éponyme que l’on peut considérer comme un monument du cinéma. Malgré la violence des scènes et le sort tragique de certains personnages (pour l’époque) il faut néanmoins admettre que l’on pouvait avoir une certaine empathie pour cette famille Corléone qui s’opposait au trafic de drogue et tentait même de se racheter une conduite. D’un certain point de vue, et particulièrement dans le dernier épisode de la saga, on pouvait même considérer que c’était la mafia qui corrigeait les travers d’une société bien plus sordide que les membres de cette « belle famille ». Une mafia acceptable en quelque sorte !

Pour déconstruire ce mythe, il fallut attendre bien des années avant que ne paraisse Gomorra de Roberto Saviano. Une véritable bombe littéraire que l’on ne peut pas considérer comme un roman noir, mais comme la réalité ultra sombre de ces empires mafieux qui gangrènent toutes les strates de la société. Personne n’oubliera le destin de ce tailleur qui façonne des vêtements de luxe pour les stars dans des ateliers clandestins dans lesquels travaillent les esclaves du 21ème siècle. Sa reconversion comme conducteur de camion nous entraine vers la problématique du traitement des déchets version camorra. L’adaptation cinématographique du livre est également époustouflante. Vous pourrez suivre l’ascension de deux jeunes camorristes issus de la Scampia, une des banlieues les plus sordides de Naples.

C'est ainsi que l'on s'est éloigné de cette image édulcorée du mafieux en costume rayé et borsalino évoluant dans des cadres somptueux, que ce soit en Sicile, à New-York, Chicago, Long Island ou au Nevada.

Pour poursuivre cette démarche de démystification, il y a l’Offense de Francesco De Filippo. Gennaro ne travaille pas, il se débrouille en rendant de menus services aux mafieux d’un quartier populaire de Naples où il vit avec sa femme et ses deux enfants. Satisfait de son sort, il se complait dans ce petit train-train quotidien qui lui permet de rester éloigner des "affaires". Mais Don Rafale, parrain du quartier en décide autrement et c’est ainsi qu’à 23 ans, le jeune homme devient membre de mafia. Sous la houlette, de Paolino, tueur psychopathe sans scrupule, Gennaro va entamer son apprentissage de camorriste et commencer son voyage en enfer. Au menu ce sont magouilles électorales, contacts avec immigrés clandestins, trafic de stups, intimidations en tout genre et torture. Il servira de prête-nom aux diverses sociétés que Don Rafale possède à travers le monde. Des voyages aux quatre coins de la planète pour prendre en charge des mules bourrées de cames par ses soins et une traversée de guérilla mafieuse achèveront de déshumaniser cet homme dépassé par l’horreur qu’il vit au quotidien. Il y perdra son âme, sa femme et ses enfants au cœur d’une région complètement ravagée par l’économie mafieuse.

C’est tout d’abord un hommage à Naples et à son petit peuple que Francesco De Filippo a voulu rendre dans ce livre baroque et époustouflant. Et puis, il y a cette plongée hallucinante au cœur de l’appareil mafieux qui semble tellement irréaliste qu’elle ne peut être qu’inspirée de faits réels. Dans un univers de violence, de prostitutions, de viols et de drogue où la vie n’a plus aucune valeur, les hommes qui composent ce monde tentaculaire perdent rapidement pied et sombrent dans la folie et le désespoir, sans qu’il n’y ait aucune possibilité de rédemption. Le texte est particulièrement rythmé et intense et on peut saluer l’excellente traduction de Serge Quadruppani qui a su restituer le langage populaire des quartiers napolitains. Les scènes que l’on découvre au fil des chapitres sont parfois d’une violence extrêmement crue et presque troublante suscitant auprès du lecteur une palette de sentiments contradictoires qui varient entre la fascination et le dégoût. L’Offense de Francisco De Fillipano est grand roman noir aux couleurs baroques, dont les descriptions flamboyantes et terrifiantes n’ont pas encore fini de vous faire frissonner, même si l’on regrettera peut-être un épilogue un peu mièvre. Peu importe, vous serez secoué par cette complainte d’un camorriste dépassé par les forces noires d’une organisation tentaculaire qui a su altérer toutes les couches de cette magnifique cité napolitaine que l’auteur se plaît à nous décrire avec passion.

Pour en savoir plus sur la mafia et les hommes qui la combatte, vous pouvez également découvrir une livre passionnant sur ce sujet :  Les Hommes de l'Antimafia écrit par mon collègue Christian Lovis, qu'il définit comme un essai romancé sur ces hommes et ces femmes courageux qui osent se dresser contre cet "ordre établi" et pourtant inacceptable dans un état de droit. Vous pouvez vous rendre sur son site très riche en articles édifiants sur ce monde méconnu et inquiétant de la mafia  : http://leshommesdelantimafia.wordpress.com/

 

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SEGA

Francesco De Fillippo : L’Offense. Editions Métalié/Noir 2011. Traduit de l’italien par Serge Quadruppani.

Christian Lovis : Les Hommes de l'Antimafia. Mon Petit Editeur 2011.

A lire en écoutant : Titre : Herculaneum – Auteur : DJ Pandaj – Album : Herculaneum Record Kids 2007

 

28/11/2011

SEAN DOOLITTLE : RAIN DOGS, OÙ S’ECHOUENT LES ÂMES BRISEES ?

 

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Si vous me demandez la raison pour laquelle j'ai acheté Rain Dogs, je ne vous ferai pas de réponses alambiquées en prétendant avoir fait un examen complexe pour dégotter un bon polar. Ce livre a piqué ma curiosité tout simplement parce qu'il porte le même titre qu'un album de Tom Waits datant des années 80 et que les chansons cabossées du chanteur à la voix rauque pouvaient correspondre aux fêlures du personnage principale de Sean Doolitle. De toute manière avec un roman édité aux éditions Rivages/Noir, je ne prenais pas de gros risques en matière de déconvenue.

Après la mort de sa petite fille et le départ de sa femme, Tom Coleman, ancien journaliste à Chigago, est un homme qui ne trouve le réconfort que dans le fond d'une bouteille d'alcool. En reprenant une petite exploitation de location de canoës, perdue au fin fond du Nebraska, héritée de son grand-père, il n'aspire qu'à s'enterrer d'avantage dans son chagrin. Mais panser ses plaies en retournant sur les lieux de son enfance n'est pas une chose aisée, surtout lorsque l'on retrouve son amour de jeunesse. Elles les sont d'autant moins lorsque, à proximité du domaine, explose un laboratoire de came clandestin et que des flics ripoux s'en prennent à l'un de ses employés. Ces magnigances ne vont qu'attiser la curiosité de l'ancien journaliste d'investigation et tant pis s'il le fait à ses propres risques et périls.

On pourrait reprocher le style très classique de Rain Dogs, mais c'est ce qui en fait sa force. Exit les intrigues tarabiscotées et les rebondissements douteux. Avec Rain Dogs on retrouve le classicisme du polar nord-américain dans ce qu'il a de plus noble et de plus efficace. Chaque mot est pesé avec soin, les dialogues sont forts bien construits et cette efficacité dans l'écriture nous permet de nous plonger dans ce coin perdu du Nebraska où, au travers des superbes descriptions de l'auteur, l'on se surprend à deviner les tumultes de la rivière dissimulée derrière un bouquet de chênes noueux et de pins odorants. Une histoire simple, des personnages familiers, cela pourra dérouter plus d'un lecteur bien trop habitué aux récits sophistiqués de certains auteurs plus soucieux du nombres d'exemplaires écoulés que de la qualité de leurs textes.

C'est dans les liens qui unissent les personnages que l'on trouvera l'émotion à fleur de peau qui caractérise Rain Dogs et l'on frissonnera particulièrement avec cette relation posthume entre un grand-père et son petit-fils pouvant évoquer une enfant que la maladie a emporté bien trop rapidement. En guise d'introduction au récit, il y a cette du lettre du vieil homme qu'il adresse à son petit-fils. A elle seule, elle donne un avant-goût de la sobriété talentueuse d'un écrivain méconnu, mais bourré de talent.

« Thomas,

Aujourd'hui tu enterres ta petite. J'imagine que tu as le cœur brisé et je suis bigrement désolé. J'aimerais te dire que j'aurais aimé être là, mais en fait, non. Plus le temps passe, et moins je supporte les gens. Je suppose que cette rivière est probablement ce qu'il y a de mieux pour un vieux chien sans collier comme moi. Peut-être que tu ne voudras rien avoir à faire avec cet endroit. De toute manière, la terre, les bâtiments et le camion sont à toi. Fais en ce que tu veux. Peu importe, moi je suis sous terre. Pas grand-chose à ajouter. Bonn chance fiston.

Parker Coleman »

Où vont s'échouer les âmes brisées ? Probablement au bord d'un rivière perdue au cœur du Nebraska. Sean Doolittle : un nom à retenir.

SEGA

 

Sean Doolittle : Rain Dogs. Editions Rivages/Noir 2011. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Sophie Aslanides.

A lire en écoutant : Tom Waits : Jockey Full Of Bourbon / Album : Rain Dogs / Island Records 1985

Tom Waits : Jersey Girls / Album : Heartattack and vine / Asylum Records 1980

 

 

 

00:17 Publié dans 4. Roman noir, Auteurs D, LES AUTEURS PAR PAYS, USA | Tags : sean doolittle, rain dogs, tom waits, rivages | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | |

18/09/2011

Fureur noire : Manotti / DOA, le polar politique

 

 

A l'heure des élections, c'est bien évidemment le sempiternelle sujet de la sécurité qui enflamme les débats où l'on assène aux citoyens, à coups de slogans ravageurs et phrases rapides, les recettes qui vont remettre la cité sur les rails.

Police de proximité ! Patrouilles pédestres ! Tolérance zéro ! Des termes génériques qui prennent désormais des teintes politiques sans que l'on soit bien certain que les protagonistes en connaissent toutes les implications. La plupart d'entre eux seraient bien avisés de se pencher sur les ouvrages de nombreux spécialistes qui se sont intéressés à la question depuis bien des années, ceci avant même que ce sujet émotionnel, ne devienne le thème majeur des politiques et ne soit justement dévoyé par certains d'entres eux ! Dans le domaine francophone, on peut citer : Sebastien Roché, Loïc Wacquant, Jean-Paul Brodeur, Dominique Monjardet, Jean-Louis Loubet de Bayle et François Dieu.

Certains ouvrages de ces auteurs sont même disponibles en ligne !

 

Il faut l'admettre certaines de ces études, toutes passionnantes qu'elles soient, peuvent tout de même s'avérer extrêmement arides et on peut aborder le sujet de la sécurité et de la police par le biais du polar en s'intéressant particulièrement aux romans de nos voisins français.

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Avec « Bien connu de nos services » Dominique Manotti nous invite à partager la vie quotidienne des policiers du commissariat de Panteuil (lieu fictif), dans la banlieue nord de Paris, dirigé par la commissaire Le Muir, femme ambitieuse qui a adopté la politique du chiffre imposée par les pouvoirs politiques du Ministère de l'Intérieur. Flics aguerris, jeunes débutants, hiérarchie dépassée, truands chevronnés, petits voyous, tout ce petit monde s'entrecroise dans un chassé-croisé rapide et passionnant. Description du travail des BAC, de police-secours qui semble tellement vain au milieu de banlieues défavorisées, de camps gitans et de squats vétustes prêts à flamber. Afin de favoriser l'intrigue, l'auteur a parfois forcé le trait au détriment de la réalité. Mais cela importe peu, car au travers de ces pages on peut tout de même se rendre compte du désarroi de ces policiers qui, manipulés par leurs hiérarchies et le pouvoirs politiques, se referment sur eux-mêmes se révélant ainsi incapables de faire face aux défis sociaux qui les submergent. Débrouillardise et improvisation pour régler les problèmes au jour le jour tout cela à l'ombre de la compromission et  de la corruption. Un tableau sombre, probablement exagéré mais qui reflète tout de même le malaise du monde policier.

Pour DOA le tableau n'est guère plus reluisant même s'il s'attarde sur les SG et le monde des services secrets pour dépeindre les arcanes d'un monde souterrain inquiétant. « Citoyens Clandestins » c'est un thriller haletant avec cette menace d'attentat à la Dioxine sur la France par un groupuscule d'islamistes radicaux. Une description froide et troublante de réalisme d'une traque sanglante d'un ensemble de clandestins, d'agents doubles, d'espions à la solde d'une clique de manipulateurs qui mettent la raison d'état au-dessus de tous les principes moraux. Un livre volumineux extrêmement bien documenté qui se lit d'une traite, même s'il pêche parfois par son ton quelque peu professoral.

 

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La réunion des ces deux talents se retrouve dans « L'Honorable Société », livre à quatre mains de moins bonne facture qui se penche sur les arcanes des institutions étatiques liées à l'énergie atomique. Police criminelle, DGSE, éco terroristes, journalistes et milieu patronal s'interrogent ou tentent de dissimuler les mobiles du meurtre d'un policier rattaché à la commission pour l'Energie Atomique. Le tout se déroulant sur fond de campagne présidentielle, on assistera à la compromission des diverses instances étatiques qui useront de tous les expédients, même les plus extrêmes, pour parvenir à leur fin. On reprochera le côté impersonnel des personnages qui manquent de saveur. Toutefois l'intrigue, quoique classique, nous entrainera dans un récit passionnant, assez inquiétant et très bien documenté qui, espérons-le, ne s'avérera pas trop réaliste. Un sujet sensible (le nucléaire en France) que l'on retrouve d'ailleurs au cœur des débats pour l'élection présidentielle, rendent les tribulations du commandant Petrus Paris encore plus passionnantes. Cet enquêteur de la police criminelle, secondé par son équipe, devra faire preuve d'une pugnacité des tous les instants pour parvenir à résoudre cette sombre affaire.

Pour la Fureur de Lire, on retrouvera Dominique Manotti et DOA lors d'une table ronde qui aura lieu le jeudi 6 octobre 2011 à 21h50 à la salle du Faubourg, sur le thème du polar social et politique. Le polar qui devient protestataire et contestataire, cela promet un beau débat qui sera précédé d'une pièce de théâtre intitulée « Je refuse de répondre » qui relate le combat de Dashiell Hammett en proie à l'inquisition de la commission du sénateur McCarthy. Cela se déroulait en 1953. Le polar contestataire, protestataire, une forme d'écriture qui ne date pas d'hier.

 

 

Dominique Manotti : Bien connu des services de police. Série Noire/Gallimard 2010

DOA : Citoyens Clandestins. Série Noire/Gallimard 2007

Manotti / DOA : L'Honorable Société. Serie Noire/Gallimard 2011

A lire en écoutant : Demain c'est loin - IAM/L'Ecole du Micro d'Argent/Delabel-Virgin 1997

 

 

 

 

14/05/2011

PASCAL DESSAINT : CRUELLES NATURES !

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Déclassement de zone agricole, mobilité douce. A Genève, ce wek-end c'est la conscience verte des électeurs qui va être mise à l'épreuve. Pour rester dans le ton, on peut lire « Cruelles Natures » de Pascal Dessaint. « Cruelles Natures » au pluriel c'est la flore, la faune et bien sûr la nature humaine qui à force de ne plus se comprendre finissent par disjoncter. De Dunkerque à la Brenne, l'auteur nous invite à suivre le point de vue de trois personnages à la dérive qui se perdent sous  le ciel plombé du Nord et dans les brumes de la région brennoise. Il y a Antoine, l'écologue qui vit reclus au cœur d'un parc naturel en parcourant les routes de la région pour un décompte macabre des animaux écrasés. Constat d'une civilisation qui empiète sur la vie sauvage contraignant des sangliers à se comporter comme des loups, des geais comme des faucons, des hiboux comme des hérons et forçant ainsi cette tortue à traverser une route pour rejoindre l'étang propice à la ponte de ses œufs. Myriam la compagne d'Antoine a quitté mari et fille pour suivre cet homme autrefois reconnu dans son domaine. Déceptions et regrets pour ce couple qui sombre dans la rancœur et la dépression d'un mal être que l'isolement des lieux n'arrange guère.  Pour sortir de cette spirale infernale, Myriam écrit à sa fille, Mauricette qui ne lui répond pas. Et pour cause, à Dunkerque, Mauricette veille son père hospitalisé suite à un accident et désormais dans le coma. Pour tromper sa solitude, elle fréquente Régis et  Thierry, deux jeunes garçons un peu paumés qui l'entrainent dans le braquage foireux d'un bar-tabac. Leur fuite éperdue ponctuée d'épisodes sordides, les conduiront dans la Brenne où se jouera leur destin.

Pascal Dessaint, c'est un peu la conscience verte du roman noir français. Dans ses récits on trouve toujours une référence à la faune ou à la flore, sans pour autant tomber dans les clichés moralisateurs. « Cruelles Natures » c'est tout simplement le constat et les conséquences tragiques d'une nature perturbée par la civilisation et c'est par petites touches subtiles qu'on en prend la pleine mesure. Rien de cataclysmique, rien de grandiloquent avec Pascal Dessaint, tout est dans le quotidien et presque dans la banalité qui vire au tragique. Durant tout le récit l'auteur a pris soin de nous décrire minutieusement les décors dans lesquelles évoluent ses personnages. Il a délaissé la région toulousaine où il situe habituellement la plupart de ses histoires pour nous entrainer dans la région du Nord d'où il est originaire, en s'excusant de la vision sombre qu'il en a donné. Mais comme il le dit : il est un fait que les gens y sont chaleureux, que la lumière est très belle, mais qu'on y rigole pas tous les jours.

Pas de promoteurs-bétonneurs véreux ou d'écolos fanatiques avec « Cruelles Natures », mais un message aussi simple qu'évident : la nature est fragile. Un message qui, à l'heure de ces votations du week-end, doit résonner dans nos esprits. Pour ou contre les Cherpines, pour ou contre la mobilité douce ce qui importe c'est d'aller voter !

Pour ma part je n'ai qu'un seul mot d'ordre pour ce week-end pluvieux : Lisez du polar ou du roman noir !

SEGA

 

 

Pascal Dessaint : Cruelles Natures. Edition Rivages thriller 2007.