29/06/2015

Zygmunt Miloszewski : Un Fond de vérité. Et si c’était vrai ?

 

Capture d’écran 2015-06-29 à 05.04.33.pngIl va falloir faire abstraction de cette appréhension qui pourra guetter certains lecteurs en découvrant le dernier opus de Zygmunt Miloszewski, Un Fond de Vérité, orné d’un bandeau mentionnant « Auteur finaliste du grand prix des lectrices de ELLE ». Pour faire l’effort de surmonter cet à priori, il suffira simplement se dire que le fait de ne pas avoir obtenu ce prix est un gage de qualité suffisant pour confirmer l’excellente facture de ce roman mettant en scène, pour la seconde fois, les tribulations du procureur Teodore Szacki.

Après une enquête houleuse et un divorce pénible, le procureur Teodore Szacki avait besoin de se faire oublier et de quitter la ville de Varsovie. Muté à sa demande dans la charmante et paisible bourgade de Sandomierz, il tente de refaire sa vie. Mais au bout de six mois, force est de constater qu’il peine à s’adapter au rythme indolent de cette petite ville provinciale. Alors qu’il sombre dans l’ennui et la dépression, la découverte du corps d’une femme littéralement vidée de son sang, à proximité d’une ancienne synagogue, va raviver son intérêt pour les affaires judiciaires. Le meurtre n’est pas sans rappeler cette légende de rites sacrificiels juifs dépeints, entre autre, dans un sinistre tableau de Charles de Prévôt exposé dans l’église de la cité. Sur fond de polémiques antisémites explosives, le procureur Teodore Szacki va devoir plonger dans les méandres du passé douloureux d’une bourgade qui déchaîne bien plus de passion qu’il n’y paraît d’autant plus qu’un second meurtre secoue la petite communauté. Y aurait-il un tueur psychopathe, juif de surcroît, sévissant dans la cité ?

Capture d’écran 2015-06-29 à 05.08.03.pngAprès avoir évoqué les aspects troubles des services secrets polonais dans Les Impliqués, Zygmunt Miloszewski aborde de manière beaucoup plus frontale toute la problématique de l’antisémitisme qui gangrène encore son pays. C’est tout d’abord au travers des constatations d’un généalogiste que l’on prend conscience de l’ampleur des pogroms qui ont décimé la population juive du pays. Avec cette première scène subtile l’auteur fait en sorte de nous immerger immédiatement dans le contexte car c’est également par l’entremise de ce personnage que nous découvrons la ville de Sandomiersz et la première victime du roman. Au delà de son décor pittoresque, Zygmunt Miloszewski réussit à intégrer la ville de Sandomierz au cœur du récit jusqu’à ce qu’elle devienne un personnage à part entière, doté de secrets peu flatteurs à l’instar de ce tableau de Charles de Prévôt mettant en scène des sacrifices de nouveaux-nés chrétiens pratiqués par les juifs pour confectionner le pain azyme. En intégrant des éléments réels, l’auteur installe une atmosphère pesante qui alimente la confusion et la paranoïa de tous les protagonistes. Et s’il y avait un fond de vérité dans ces vieilles légendes ? Le doute, comme une maladie honteuse, parvient même à faire vaciller les certitudes du procureur Szacki.

Outre l’intrigue policière bien ficelée, Un Fond de Vérité s’emploie à dresser le portrait sans concession d’une Pologne qui peine encore à s’affranchir des relents antisémites alimentant notamment la haine de jeunes nationalistes toujours prêts à en découdre. On appréciera d’ailleurs le personnage de Jurek Szyller, homme d’affaire tout aussi cultivé qu’orgueilleux qui dirige de manière opportune ces bandes d’extrémistes et dont la confrontation avec le procureur Teodore Szacki s’avère extrêmement savoureuse. Paradoxalement, cette joute verbale met en lumière le côté peu sympathique du personnage principal qui se drape d’une espèce de morgue citadine. On appréciera cet antagonisme entre l’homme de la ville aux arrogantes certitudes et les superstitions provinciales des différents acteurs peuplant la cité médiévale. Avec beaucoup de talent, l’auteur extrait de cette confrontation une intrigue riche en rebondissement qui ne cesse d’alimenter les ambiguïtés des différents personnages. Tout aussi désagréable que le procureur Szacki, le commissaire Wilczur incarne d’ailleurs cet esprit provincial doté d’un solide bon sens. Tel un miroir, le vieux policier septuagénaire reflète la personnalité revêche de Teodore Szacki, personnage à la fois ambitieux et désespéré qui ne trouve finalement son bonheur que dans les malheurs qui secouent la petite ville de Sandomierz. Trop semblables, les deux hommes ne s’apprécient guère et s’observent avec une défiance ironique lorsqu’elle s’inscrit dans les différents actes d’enquête jalonnant le récit.

S’il n’évite pas quelques scènes « téléphonées », Un Fond de Vérité se révèle être un excellent roman policier dénonçant avec une belle maîtrise tous les affres de l’intolérance et de la suspicion vis à vis d’une communauté qui ne cesse d’être mise en porte-à-faux au fil des siècles, victime des pires rumeurs mettant en perspective l’ignorance et l'incommensurable bêtise des hommes.

Sega

 

Zygmunt Miloszewski : Un Fond de vérité. Mirobole Editions 2014. Traduit du polonais par Kamil Barbarski.

A lire en écoutant : Maiden Voyage de Herbie Hancock. Album : Maiden Voyage. Blue Note / Manhattan Record 1986.

15/05/2015

Zygmunt Miloszewski : Les Impliqués. Sous le ciel de Varsovie.

Capture d’écran 2015-05-15 à 15.58.09.pngLe ghetto de Varsovie, la révolte ouvrière de Gdansk, Solidarnosc … De prime abord on a une image bien sombre de la Pologne qui reste à bien des égards un pays méconnu que l’on peut désormais découvrir par le biais des excellents romans policiers de Zygmunt Miloszewski. L’auteur connaît un succès retentissent et mérité avec Un Fond de Vérité paru cette année aux éditions Mirobole. Même s’il n’est pas indispensable à la compréhension du récit, il serait pourtant dommage de passer à côté du premier roman de la série intitulé Les Impliqués, paru en 2013, mettant en scène le procureur Teodore Szacki officiant dans la ville de Varsovie.

Un patient retrouvé mort, avec une broche à rôtir plantée dans l’œil, met fin à la thérapie de groupe dirigée par le Dr Rudzki. Sous sa conduite le groupe s’était retiré dans un ancien monastère pour pratiquer une méthode de mise en situation appelée « Constellation familiale ». Cette thérapie d’un nouveau genre serait-elle allée trop loin ? S’agirait-il d’un cambriolage qui aurait mal tourné ? C’est ce que le procureur Teodore Szacki va devoir déterminer. Mais en mettant à jour des éléments enfouis dans un passé pas si lointain, le fonctionnaire de justice va raviver les souvenirs douloureux d’un pays autrefois sous le joug d’influences idéologiques inquiétantes. Car malgré une transition pacifique, les réseaux secrets d’un régime à présent honni ont-ils vraiment tous disparus ?

Les Impliqués est un récit qui se déroule  sur une quinzaine de jours en juin 2005. Si l’enquête du procureur Szacki débute de manière laborieuse avec les aspects  fastidieux d’un traditionnel « mystère de la chambre close » il ne faut pas se décourager et persévérer dans cette lecture qui s’avèrera plus enrichissante qu’il n’y paraît de prime abord. En introduction aux différentes journées, l’auteur dresse avec maestria un panorama de l’actualité du pays et de la ville de Varsovie pour poser le contexte dans lequel vont évoluer ses personnages. L’approche est pertinente et nous incite donc à découvrir la suite d’un récit destiné initialement à un lectorat local. Zygmunt Miloszewski prend son temps pour installer son personnage principal et le faire évoluer dans les rouages complexes d’une entité judiciaire où il peine à trouver sa place tant les affaires courantes sont monotones avec son cortège de violences domestiques et d’agressions entre ivrognes.  Par petites touches subtiles, nous découvrons le quotidien de ce procureur au travers des enquêtes parallèles qu’il doit mener en marge de son affaire principale. Szacki est un personnage en proie aux doutes que ce soit dans le système judiciaire de son pays, que dans tous les aspects de sa vie familiale et sentimentale. Il évolue ainsi dans une ville de Varsovie que l’auteur décrit sans complaisance ce qui lui donne d’avantage de crédibilité. On est donc loin de la carte postale idyllique ou pittoresque et du héro sans peur et sans reproche. C’est là toute la force de ce roman où l’on découvre de manière subtile les problèmes journaliers auxquels doit faire face ce fonctionnaire peu sympathique, séducteur dans l’âme et surtout très imbu de lui-même.

Entre un début plutôt hésitant et une transition finale quelque peu brutale, on déplorera le manque d’équilibre entre les différentes parties du roman. Mais l’enquête comporte son lot de rebondissements et de fausses pistes qui nous entrainent dans le passé d’un pays qui se remet doucement des affres du communisme mais qui est loin d’avoir réglé ses comptes avec les évènements tragiques qui l’ont amené à se libérer du joug totalitaire. On regrettera d’ailleurs que l’auteur ne s’attarde pas suffisamment sur ses aspects historiques qu’il amenait pourtant avec beaucoup de talent sur le devant de la scène. Edulcorés, certains évènements réels méritaient peut-être d’avantage de développement pour le lecteur peu au fait de l’histoire contemporaine polonaise. Néanmoins, l’auteur installe une dose de suspense teinté de paranoïa qui donne du dynamisme à un récit brillant dont le final s’avèrera aussi surprenant qu’un célèbre roman d’Agatha Christie dont la référence ne saurait être citée afin de ne pas gâcher la surprise.

Les Impliqués c’est le début d’une nouvelle série policière qui se révèle être une des très agréables surprises qui vient désormais agrémenter le paysage du roman policier. Une belle découverte à ne manquer sous aucun prétexte.

Sega

 

Zygmunt Miloszewski : Les Impliqués. Traduit du polonais par Kamil Barbarski. Mirobole éditions 2013.

A lire en écoutant : II (Suspended Variations). Album : Suspended Night. Tomasz Stanko Quartet. ECM Records GmbH 2004.

02/05/2015

SUNIL MANN : L’AUTRE RIVE. UN INDIEN A ZURICH.

Capture d’écran 2015-05-02 à 22.24.35.pngLorsqu’une série démarre, il y a toujours un peu d’appréhension lors de la découverte du second opus comme c’est le cas pour L’Autre Rive de Sunil Mann qui nous livre la deuxième enquête de son détective privé d’origine indienne Vijay Kumar. C’était avec la Fête des Lumières que l’on avait rencontré ce détective atypique arpentant les rues d’une ville de Zürich désormais classée  au premier rang des cités les plus chères du monde et au second rang des villes possédant la meilleure qualité de vie. Dans ce contexte d’une Suisse aux villes florissantes, les récits de Sunil Mann prennent une certaine intensité en pointant tous les aspects peu reluisants d’une société qui se voudrait être un modèle du genre.

Dans une forêt proche de l’aéroport de Zürich, on découvre le corps sans vie d’un jeune migrant. Congelée, les membres brisés, la victime semble être tombée d’un avion dans lequel elle se serait introduite clandestinement. C’est en tout cas à cette conclusion qu’arrive Vijay Kumar qui accompagne son ami journaliste José sur les lieux de la tragédie. L’affaire serait donc vite classée s’il n’y avait pas ce mystérieux commanditaire enjoignant le détective indien à faire la lumière sur les circonstances troubles de ce décès. D’une piste à l’autre, Vijay Kumar va évoluer dans le milieu gay pour traquer un mystérieux personnage souhaitant à tout prix dissimuler ses préférences sexuelles.

Des notables de la ville, aux migrants vivant dans la clandestinité, Sunil Mann parvient, avec un rare talent, à dresser tous les portraits de la scène gay zurichoise, sans pour autant verser dans une vision caricaturale. Parfois sensible, drôle ou franchement glauque, nous découvrons les différentes castes de ces protagonistes empêtrés dans un lourd voile d’apparences et de bienséances. C’est sous le poids du conformisme que ces personnages, en lutte avec eux-mêmes, doivent évoluer dans une ville qui derrière son apparence bienveillante, peine à accepter la différence. Chasses et tabassages d’homos, reprogrammations spirituelles, Sunil Mann nous livre un portrait réaliste et sans concession d’une société en proie à de lourdes intolérances sur l’orientation sexuelle que d’ailleurs le droit pénal suisse ne sanctionne toujours pas au niveau des discriminations.

Malgré la gravité du thème, il y a dans le texte de Sunil Mann cet humour corrosif qui émaille les dialogues en donnant à l’ensemble du récit une certaine légèreté. On apprécie toujours autant Vijay Kumar et son entourage, car il s’agit de personnages réalistes dont les évolutions s’avèrent particulièrement pertinentes en donnant d’avantage de relief à une histoire qui n’en manquait d’ailleurs pas. L’intégration d’une famille de migrants de première et seconde génération reste l’un des thèmes de prédilection de Sunil Mann. Avec un portrait poignant du père de Vijay, l’auteur parvient à nous exposer avec une belle sensibilité toute la problématique de l’insertion de ces premières vagues de migrants qui ont tout donné sans prendre le temps de s’intégrer, occupés qu’ils étaient à travailler sans compter pour le bien-être de leurs familles. Le Kreis 4 (arrondissement) où réside notre détective reste toujours aussi pittoresque, même si les lumières des bars à champagne et des sex-shops prennent des tonalités mélancoliques dans cette atmosphère hivernale d’une ville qui semble comme prête à s’endormir dans la quiétude des convenances.

L’Autre Rive est un récit habile et dynamique qui ne manque pas de suspense, sans pour autant tomber dans les artifices des rebondissements outranciers. Un bel équilibre entre le portrait social, l’enquête policière et la comédie de mœurs font de Sunil Mann un auteur à part qui mérite le détour. Du bon polar helvétique !

Sega

 

 

Sunil Mann : L’Autre Rive. Traduit de l’allemand par Ann Dürr. Editions des Furieux Sauvages 2015.

A lire en écoutant : Pass Them By de Agnes Obel. Album : Aventine. Agnes Obel released 2013. PIAS Entertainment group.

22:27 Publié dans 3. Policier, Auteurs M, Suisse | Tags : sunil mann, l'autre rive, furieux sauvages | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | |

25/04/2015

François Médéline : Les Rêves de Guerre. "Lire rend moins con"

françois médecine, les rêves de guerre, la manufacture des livres, « Lire rend moins con » c’est avec cet aphorisme de Claude Mesplède que l’on pourrait débuter cette chronique consacrée au dernier roman de François Médéline, Les Rêves de Guerre. Il y a comme ça dans le paysage littéraire des ouvrages qui vous échappent. Et malgré toute la bonne volonté que vous y apportez, il faut bien admettre que l’on ne parvient pas toujours à saisir le sens du récit vers lequel certains auteurs veulent entrainer le lecteur. Lire rend peut-être moins con, mais donne parfois l’impression de l’être toujours un peu. Roman iconoclaste ou récit brillant, Les Rêves de Guerre fait partie de ceux-là.

Michel Molina est un flic atypique qui dirige un groupe de la SRPJ de Lyon. La quiétude des bord du Léman et son charmant petit village d’Yvoire qui l’a vu naître, tout cela est désormais loin derrière lui jusqu’au jour où il reçoit deux coupures de presse relatant le parcours d’un simple d’esprit de la région, condamné pour le meurtre d’un ami d’enfance et qui, après vingt ans de placard, s’empresse de tuer le frère de la victime. Mais autour de ces deux faits divers tragiques, Molina sait parfaitement que la version des journaux ne reflète pas toute la vérité. Accompagné du « Vieux », flic revêche et alcolo, Michel Molina va retourner sur les lieux de son enfance pour mettre à jour les magouilles de cette bourgeoisie provinciale. Amours défunts, sectes solaires, combines financières et politiques, tractations douteuses entre deux pays voisins, Michel Molina va surtout mettre à jour les secrets liés à sa jeunesse et à sa famille peu ordinaire composée d’un frère truand international désormais en cavale et d’une mère mystérieuse dont il découvre le passé par le biais du texte d’un écrivain mythique qui porte le même nom que lui. Du bordel du camp de la mort de Mauthausen aux eaux troubles du Léman, François Médéline interroge la mort, la vengeance et surtout cet irrépressible besoin d’écrire.

Que l’on ne s’y trompe pas, outre le fait d’être tous un peu con, il faut comprendre que Les Rêves de Guerre est un roman spécialement destiné à malmener le lecteur. C’est un récit baroque, chaotique, surchargé de fioritures dont certaines s’avèrent inutiles. Il y a trop de trop dans ce récit. Trop d’intrigues parallèles, trop de styles différents, trop de questions, trop de réponses, trop de références. On s’y perd. C’est très souvent brillant, parfois pompeux et très rarement ennuyant. Le tout est déconcertant, c’est le moins que l’on puisse dire.

Je vous laisse tout d’abord vous attarder sur la couverture du livre. Elle est magnifique. Le portrait d’une femme du ghetto de Varsovie prise par le photographe personnel de Hitler. Ce visage souriant qui se ferme au cliché suivant, illustre l’ambivalence qui résonne tout au long du livre de François Médéline. C’est probablement une Natacha, personnage central du roman.

En guise d’introduction les cinq premières pages au style aussi insolite qu’artificiel nous présente un trio maudit, composé de deux hommes et d’une femme, s’évadant du camp de la mort de Mauthausen. Un style qui n’appartient pas à François Médéline, mais à l’un de ses personnages dont il nous livre des extraits de son roman culte. On oscille entre l’agacement et l’émerveillement pour finalement se laisser entrainer dans ce déferlement de mots disparates chargés d’émotions. Le retour à la normal est relatif puisque le style de l’auteur reste déconcertant avec cette propension surprenante à décliner le passé sur le mode du présent. On évolue principalement dans les années 80 que François Médéline parvient à nous restituer avec une belle justesse que ce soit par l’entremise de la musique, des nouvelles diffusées par les médias et surtout la fameuse Citroën CX. Une belle écriture très bien travaillée nous permet de découvrir des protagonistes atypiques évoluant dans une atmosphère qui évoque les films de Guillaume Nicloux. On appréciera donc ces seconds couteaux comme le « Vieux » flic qui rappelle un Bérurier à l’âme plus sombre. Le personnage principal n’est malheureusement pas dépourvu de clichés. Un flic rebelle qui fume et deal du haschich, franchement on a vu mieux et surtout plus original. Le côté borderline reste également très convenu. Et puis il y a ce romancier énigmatique qui nous livre dans une interview d’Apostrophe sa vision  alambiquée, parfois conflictuelle du monde littéraire qu’il méprise dans des envolées délirantes. Sans servir le récit, ce passage ostensiblement pompeux semble parfois refléter le point de vue de l’auteur qui se dissimule derrière les propos de son personnage.

Alors bien sûr, on me dira que je suis trop con pour avoir saisi derrière ce texte chaotique toute la quintessence du génie de l’auteur, la perspective du bien et du mal, la puissance d’un final onirique qui donne son titre au livre, des personnages qui rendent hommage à l’univers de Bialot. Et puis Emile Verhaeven, Juan Ramon Jiménez, Les Nocturnes de Chopin et même Nietzsche. Un étalage culturel éblouissant qui devient finalement trop indigeste.

Avec Les Rêves de Guerre, je me suis perdu dans un roman troublant, déstabilisant où le talent de l’auteur se disperse dans une mise en scène qui oscille entre le sublime et le grotesque. Un livre puissant qui manque parfois de tenue mais qui mérite d’être découvert car même si vous n’en maîtrisez pas tous les tenants et aboutissants, il est absolument certain qu’il vous rendra un peu moins con. 

Sega

 

François Médéline : Rêves de Guerre. Edition La Manufacture de Livres 2014.

A lire en écoutant : Gorecki - Symphony No. 3 : III. Lento - Cantabile semplice.                             David Zinman, Dawn Upshaw & London Sinfonietta. Nonesuch Classique 1998.                       

 

29/03/2015

Nicolas Mathieu : Aux Animaux la Guerre. Chronique de la déshumanisation ordinaire.

Capture d’écran 2015-03-29 à 12.29.53.png« Le bon roman noir est un roman social, un roman de critique sociale, qui prend pour anecdote des histoires de crimes »

Manchette

Après Pauvres Zhéros de Pierre Pelot, restons dans les Vosges mais en effectuant un bon d’une trentaine d’années dans une région désormais minée par les fermetures d’usine et les licenciements. Car c’est dans cet univers moribond que nous entraine Nicolas Mathieu avec Aux Animaux la Guerre qui prend pour cadre une usine vacillante dont il chronique les différentes étapes d’une mort programmée.

Martel est dans une sale posture. Ouvrier et délégué syndical de l’usine Vélocia il s’est endetté lourdement en puisant dans la caisse du Conseil d’Entreprise tout en espérant pouvoir éponger sa dette à plus ou moins long terme. Mais avec la fermeture de l’usine et l’examen des comptes qui va avoir lieu très prochainement, le temps est désormais compté. Alors il va peut-être falloir accepter la proposition de Bruce, le colosse bodybuildé, vaguement intérimaire à l’usine, vaguement dealer, dont la plupart des neurones ont été calciné par la consommation de produits dopants et une légère addiction à la cocaïne. Le job est plutôt simple puisqu’il consiste à enlever à Strasbourg une prostituée en main de caïds mafieux pour le compte de deux truands locaux avec qui Bruce est en cheville.  Dans un climat de travail délétère où la solidarité ouvrière n’est désormais plus qu’un lointain souvenir on se débrouille désormais comme on peut pour survivre. Ce n’est pas Rita, l’inspectrice du travail, vaguement désabusée, qui vous dira le contraire, même si ses mornes journées sortent quelque peu de l’ordinaire depuis qu’elle a recueilli une jeune fille qui courait, quasiment dénudée, dans la forêt vosgienne.

Ayant pour décor une région minée par le cataclysme des licenciements en cascade, Nicolas Mathieu nous invite à travers la voix de ses protagonistes à partager le marasme et la désillusion qui rythment le quotidien d’hommes et de femmes ordinaires qui font ce qu’ils peuvent pour survivre. Avec la fermeture d’une usine et l’enlèvement d’une jeune fille, l’auteur allie la chronique sociale au fait divers pour nous livrer un roman noir d’une belle singularité qui réjouira les lecteurs les plus blasés. Chaque chapitre se concentre sur le point de vue d’un des nombreux personnages du roman sans se soucier de l’aspect temporel des événements qui surviennent au fil du récit offrant ainsi une tonalité originale et surprenante pour un texte tout en maîtrise.

Si Aux Animaux la Guerre est d’apparence classique, Nicolas Mathieu n’hésite pas à casser les codes du genre afin de fourvoyer le lecteur trop prompt à tirer des conclusions hâtives au fur et à mesure de l’avancée du récit. L’auteur se concentre sur certains personnages pour en délaisser d’autres qui ne connaîtront leur destin que par le biais de notre imagination ou de notre esprit de déduction. Le grand talent de l’auteur c’est d’avoir construit un récit où le hasard joue un grand rôle sans être forcément au service de l’histoire.

Aux Animaux la Guerre n’est pas un plaidoyer larmoyant sur la fin du monde ouvrier. On l’apparenterait presque à un récit social analytique qui nous présente les modes de pensées des différents acteurs sociaux qui partagent la destinée d’une usine avec en toile de fond cette vague libérale assassine qui met en avant le profit et la rentabilité au détriment de l’humain à qui il ne reste plus que la résignation ou la révolte tellement vaine qu’elle vire parfois à la sauvagerie animale. C’est  finalement cette déshumanisation qui anime le récit de Nicolas Mathieu en mettant en avant les perspectives incertaines de ses protagonistes qui tenteront par tous les moyens de se tirer de leurs situations si précaires.

"Le feu passe au vert et elle redémarre lentement. La silhouette de la Saab devient comme une bande noire sur les vitrines sans lumière. Un matin comme celui-là, à l’aube, elle a cru voir Martel. C’est impossible bien sûr. Elle rentre chez elle, elle va dormir, demain c’est lundi, une grosse journée. Un accident dans une papeterie, un mec presque mort. Tout le monde est désolé. Elle monte le son. Elle n’est pas triste. Elle persévère."

Nicolas Mathieu - Aux Animaux la Guerre.

Cruel, parfois abject, Aux Animaux la Guerre est un conte noir qui n’épargnera personne et balaiera toutes les belles lueurs d’espoirs qui jalonnent ce roman sans concession.

Sega

 

Nicolas Mathieu : Aux Animaux la Guerre. Actes Sud/Actes Noires 2014.

A lire en écoutant : Malédiction d’Alain Bashung. Album : Passer le Rio Grande. Barclay 1986.

12:32 Publié dans 4. Roman noir, Auteurs M, France | Tags : actes noirs, actes sud, nicolas mathieu, aux animaux la guerre | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | |

08/03/2015

Cycle grands détectives de la BD : 1. Manchette - Tardi : Griffu

Capture d’écran 2015-03-08 à 17.53.01.pngDans la collection Quarto, chez Gallimard, vous ne trouverez pas beaucoup de BD et c’est tant mieux car le format ne s’y prête guère. Pourtant lorsque les éditeurs s’emparent de l’œuvre de Manchette, ils sont bien contraint d’y inclure Griffu, une des œuvres majeures de l’auteur, brillamment mis en image par Jacques Tardi.

C’est 1977 que fut prépublié Griffu qui parut dans le journal BD, l’hebdo de la BD à une époque où les revues concernant le 9ème art fleurissaient dans un monde de la presse qui comptait des titres prestigieux comme A Suivre, Pilote, Métal Hurlant, Charlie Mensuel et Fluide Glacial pour ne citer que quelques un d’entre eux.

Griffu restera la seule collaboration que l’écrivain effectua de son vivant avec Jacques Tardi et c’est vraiment dommage tant l’univers des deux artistes est complémentaire. Avec ses dessins, Tardi décuplent les références qu’évoque Manchette dans ses récits.

Gérard Griffu est un conseiller juridique paumé qui se prend parfois pour un détective privé tentant de sauver les jeunes femmes en détresse. C’est pour l’une d’entre elles qu’il accepte de cambrioler un bureau afin de récupérer un dossier compromettant. Mais piégé par la belle, Griffu va vite se rendre compte qu’il évolue dans un monde dangereux où les milieux de l’immobilier, le monde de la pègre et les pouvoirs politiques se côtoient  pour mettre en place des magouilles financières plus que douteuses. Les règlements de compte entre ces trois entités seront sanglants, dans un Paris en pleine mutation où les grands ensembles prennent le pas sur les taudis sordides qui pullulent aussi bien en ville que dans la banlieue.

En créant le personnage de Griffu, Manchette a modelé un détective atypique que l’on retrouve dans les standards  des romans noirs américains. Mais pour se démarquer de ces modèles comme Marlowe ou Sam Spade, l’auteur a dépouillé son personnage de toute classe et de toute élégance pour ne conserver que le cynisme et la désinvolture d’un détective plutôt maladroit qui évolue dans un monde qu’il ne maîtrise absolument pas. Ce monde en pleine mutation on peut le percevoir, dès la première case avec en arrière plan cet ensemble de grues et de grands buildings qui écrasent un reliquat vétuste d’immeubles et de pavillons de banlieues vacillants.

Avec Griffu nous pénétrons dans un climat résolument malsain où chaque personnage tente de prendre la main sur les autres protagonistes qui ripostent avec une violence décoiffante et parfois originale à l’instar de ce tueur qui utilise un bulldozer pour éliminer un rival trop gênant ou de ce règlement de compte sanglant dans un cabine téléphonique. Quant à l’épisode final, il se règle dans un déchainement de coup de feu qui ne laisse presque plus de place au dialogue hormis les dernières réflexions d’un héro en bout de course qui nous livre sa dernière pensée cinglante comme une épitaphe tragique.

Capture d’écran 2015-03-08 à 17.52.15.pngGriffu est considéré à juste titre comme un des grands classiques de la BD parce que les auteurs sont parvenus s’imprégner de leur temps tout en abordant les thèmes intemporels de la corruption et de la trahison. Tout y est soigneusement stylisé que ce soit les costumes, armes, voitures et maisons qui ne sont pas sans rappeler les univers de Wenders ou de Melville auxquels les deux comparses rendent un hommage appuyé avec cette affiche de l’Ami Américain l’on aperçoit sur un mur ou cette tapisserie rayée dans ce petit pavillon de banlieue qui fait référence au logement qu’occupe Yves Montant dans le Cercle Rouge. Bien évidemment l’écrivain ne peut s’empêcher de glisser quelques références de la gauche prolétarienne au détour d’une histoire qui conspue indirectement les arcanes d’un pouvoir en place qui semble indéboulonnable.

Capture d’écran 2015-03-08 à 17.59.42.pngCapture d’écran 2015-03-08 à 16.39.24.png

 

Une grande partie des romans noirs de Manchette ont été adaptés au cinéma sans pour autant que l’écrivain y trouve son compte et on peut le comprendre car aucun de ces films, à l’exception peut-être du médiocre Polar de Jacques Bral, ne parviennent à restituer le climat si particulier d’une œuvre qui n’a pas finit de faire parler d’elle. Finalement, tout le monde s’accordera à dire qu’il n’y avait que Tardi qui pouvait parvenir à transcender les romans de Manchette. Griffu en est le parfait exemple.

Sega

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Manchette Romans Noirs. Editions Quarto/Gallimard 2005.

Manchette/Tardi : Griffu. Editions Casterman 2010.

A lire en écoutant : Terminal 7 de Tomasz Stanko. Album : Dark Eyes – Tomasz Stanko Quintet. ECM 2009

  

18:07 Publié dans 2. BD, Auteurs M, Auteurs T, France | Tags : manchette, tardi, griffu | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | |

01/06/2014

ADRIAN MCKINTY : DANS LA RUE RUE J'ENTENDS LES SIRENES. RETOUR VERS LE FUTUR !

Capture d’écran 2014-06-01 à 11.14.36.pngUne fois encore, un titre énigmatique, extrait d’une chanson de Tom Waits pour ce second opus initié avec Une Terre Si Froide (commenté ici). Un titre dont la force évoque avec une petite touche de lyrisme ce que pouvait être la ville de Belfast dans les années quatre-vingt, laminée par une guerre civile interminable.

C’est dans ce contexte de terreur quotidienne, où l’on prend chaque matin l’habitude de vérifier si sa voiture n’a pas été piégée, qu’évolue le sergent Sean Duffy, flic de confession catholique qui travaille pour le RUC, une institution policière royaliste affrontant l’IRA.

Un torse découvert dans une valise que l’on a balancée dans le container d’une usine désaffectée pourrait résonner comme le glas d’une enquête à peine amorcée. Mais pour Sean Duffy et son équipe, habitués à travailler avec des moyens dérisoires, il suffit parfois d’un maigre indice, comme un tatouage, pour que l’enquête se poursuive que ce soit dans les landes irlandaises ou au cœur des reliquats d’une industrie qui survit dans un pays économiquement exsangue.

Avec Dans la Rue J’entends les Sirènes, l’auteur délaisse quelque peu les diverses factions armées qui occupaient les devants de la scène dans son premier roman. Il va  s’intéresser à la situation économique d’une nation qui, outre les rivalités armées,  est ravagée par le chômage, en évoquant, entre autre, les ennuis réels de l’usine automobile DeLoréane installée en Irlande du Nord. Cette entreprise créa, un unique modèle qui deviendra emblématique grâce à la trilogie des films Retour Vers le Futur où un professeur farfelu décrétait : « Quitte à voyager dans le temps au volant d'une voiture, autant en prendre une qui ait de la gueule ! ».

Capture d’écran 2014-06-01 à 11.24.28.pngUne nouvelle fois, Adrian McKinty mêle habilement fiction et réalité en évoquant également la guerre des Malouines, la fermeté du gouvernement Tatcher et les chances de l’équipe d’Irlande du Nord lors de la coupe du Monde de 1982, le tout saupoudré d’une bande sonore détonante qui agrémente tous les chapitres du roman. Hormis la qualité narrative, c’est bien évidemment l’humour parfois corrosif du sergent Sean Duffy qui donne cette tonalité si particulière au récit. Un personnage attachant qui n’est pas sans rappeler le célèbre détective Philip Marlowe au regard de sa solitude, de sa loyauté tenace et de son penchant pour les boissons alcoolisées. Mais contrairement au personnage de Chandler, Adrian McKinty plonge son héro dans des situations si inextricables qu’elles ne peuvent pas être sans conséquence néfaste comme le démontrera l’ultime chapitre qui laisse peu d’espoir quant au devenir du sergent Sean Duffy. C’est avec ces dernières pages que l’on saisira tout le talent d’un auteur qui sait mettre en perspective la tragédie quotidienne d’habitants qui n’ont plus aucun espoir et la vaine action de policiers enchaînés dans une spirale de violence sans fin.

Fermez les yeux. Ouvrez votre esprit. Ecoutez le vrombissement des pales des hélicos. Regardez la poussière qui tournoie comme un nuage maléfique. Sentez l’odeur de la fumée des incendies. Et dans le lointain vous distinguerez le chant des sirènes qui résonnent dans les rues de Belfast.

SEGA

Adrian McKinty : Dans la Rue J’entends les Sirènes. Edition Stock/Cosmopolite Noire 2013. Traduit de l’anglais (Irlande) par Eric Moureau.

A lire en écoutant : Kickface de Little Foot Long Foot. Album : Oh, Hell. Little Foot Long Foot 2013.

11/05/2014

GUSTAVO MALAJOVICH : LE JARDIN DE BRONZE. LE FIL DE L’ARAIGNEE.

Capture d’écran 2014-05-11 à 22.16.58.pngSur les étals de nos librairies vous trouverez bien évidemment des polars français et une quantité importante de romans anglo-saxon, sans compter cette omniprésente déferlante d’ouvrages provenant des pays nordiques. Mais depuis quelques temps, c’est le roman noir ou le polar d’origine hispanique qui fait son apparition et commence à prendre une place prépondérante dans cet univers littéraire à l’instar du cinéma espagnol et argentin. Bien sûr il y avait Paco Ignacio Taibo II et Leonardo Padura deux grandes pointures du polar qui faisaient figure d’exceptions, mais désormais il faut compter avec des auteurs émergeants comme Victor del Arbol et Suso De Toro ou résurgents comme Francisco González Ledesma.

L’argentin Gustavo Malajovich s’inscrit dans cette mouvance en nous livrant son premier roman Le Jardin de Bronze qui narre les affres d’un père obstiné à la recherche de sa fille disparue.

A Buenos Aires, la petite Moira, âgée de 4 ans disparaît mystérieusement avec sa baby-sitter alors qu’elles se rendaient à un goûter d’anniversaire. Le père, Fabien Danubio, va devoir faire face à l’incompétence de la police tout en soutenant sa femme qui perd pied à mesure que l’enquête piétine. Sur plus d’une décennie, Fabien Danubio aidé d’un détective assez original va tenter de retrouver sa fille en comptant sur de maigres indices comme cette petite araignée de bronze dont l’alliage particulier le conduira au cœur de la province d’Entre Rios où règne un sculpteur despote à la tête d’une exploitation forestière.

Dans un premier temps urbain pour devenir rural, Le Jardin de Bronze est avant tout une invitation au voyage pour découvrir une Argentine méconnue que l’auteur distille au fil d’une histoire de disparition qui sort des sentiers battus. Il y a tout d’abord cette magnifique ville de Buenos Aires que l’auteur revêt d’habits sombres et mystérieux diffusant cette atmosphère envoutante dans laquelle le personnage principal s’égard en parcourant les dédales de rues interminables et inextricables à l'image de la tragédie qui le hante. Puis le récit prends des allures de Au Cœur des Ténèbres lorsque notre héros remonte le grand fleuve Panarà pour s’aventurer sur les berges sinueuses d’un confluent dévoré par une végétation aussi étouffante que la grande ville de Buenos Aires.

Capture d’écran 2014-05-11 à 22.21.26.pngMais il n’y a pas que l’aspect touristique qui entre en ligne de compte dans le cadre de ce roman envoutant où, au fils des années qui s’écoulent, l’espoir de retrouver son enfant disparu se dilue au grand désespoir de ce père qui lutte pour ne pas oublier le visage de sa fille. Car Fabien Danubio est un personnage profondément humain tout en courage et vulnérabilité qui se retrouve très fréquemment dépassé par les évènements qui le submergent. Vulnérable, dépassé, Fabien Danubio sera soutenu par Doberti, un détective privé peu ordinaire dont le bureau, véritable capharnaüm, se situe dans l’immeuble baroque du Palais Barolo, vibrant hommage architectural à l’Enfer de Dante. Capture d’écran 2014-05-11 à 22.23.03.pngLe personnage qui n’a rien de reluisant et qui peu paraître extrêmement maladroit pour exercer un métier pareil,  se révélera indispensable pour faire rebondir l’enquête avec quelques éléments qu’il découvrira grâce à un don d’observation et une obstination qui frise le cas pathologique. Et que dire de ce mystérieux sculpteur qui façonne le bronze pour créer des œuvres mécaniques aussi mystérieuses que mortels tout en ornant son jardin de statues délicates reproduisant encore et toujours la femme qu’il ne pourra jamais véritablement aimer.

Le talent de Gustavo Malajovich c’est de n’épargner aucun de ces personnages, aussi attachants soient-ils, pour parsemer son récit de fausses pistes et de rebondissements qui saisissent le lecteur jusqu’à la dernière page, dans un exercice d’équilibre narratif parfaitement maîtrisé. Transgressant les structures classiques du récit de disparition, Le Jardin de Bronze est un roman aussi envoutant qu’original qu’il faut absolument découvrir afin de s’immerger au cœur d’un univers  qui saura séduire les plus blasés d’entre vous.

(Photos : Palais Barolo. Buenos Aires http://www.argentour.com & http://assistanceexpatsbuenosaires.wordpress.com)

Gustavo Malajovich : Le jardin de Bronze. Editions Actes Sud/Actes Noires 2014. Traduit de l’espagnol (Argentine) par Claude Fell.

A lire en écoutant : Over de Portishead. Album : Roseland NYC Live. Go ! Discs/London 1998.

22:32 Publié dans 4. Roman noir, Argentine, Auteurs M, LES AUTEURS PAR PAYS | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | |

04/05/2014

Adrian McKinty : Une Terre Si Froide. Le brasier irlandais.

Capture d’écran 2014-05-04 à 23.41.06.pngC’est parfois avec le polar que l’on parvient à comprendre les enjeux majeurs et les circonvolutions complexes d’une guerre civile comme celle qui s’est déroulée durant plusieurs décennies sur les territoires de l’Irlande du Nord.

Une Terre Si Froide est le premier opus d’une trilogie consacrée à ce conflit qui nous relate les aventures du sergent Sean Duffy, personnage atypique ayant la particularité d’être un enquêteur de confession catholique au service d’une institution policière à majorité protestante qui combattait l’IRA.

Un homme abattu que l’on retrouve sur un terrain vague avec la main coupée, n’a rien d’inhabituel pour Sean Duffy. C’est le sort que réserve habituellement l’IRA aux indics qui collaborent avec la police. Sauf que des sévices d’ordre sexuels tendent à orienter les policiers vers un tueur qui a décidé de s’en prendre à la communauté homosexuel d’autant plus qu’un deuxième cadavre ayant subit les mêmes sévices est découvert quelques jours plus tard. A-t-on à faire au premier serial killer opérant sur les terres irlandaises ? Une enquête extrêmement périlleuse pour Sean Duffy qui va devoir évoluer dans une région sous haute tension avec la mort de Bobby Sands, gréviste de la faim emprisonné à la prison de Maze. En 1981, les émeutes, attentats et exécutions sont le lot quotidien des policiers de l’Irlande du Nord !

En mêlant la fiction aux faits historiques, Adrian McKinty nous entraine au cœur d’une enquête policière particulièrement palpitante tout en nous décrivant les différentes factions qui s’opposèrent durant ce conflit sans pour autant perdre le lecteur dans de laborieuses explications. Tout y est finement décrit sans aucune lourdeur et à la fin de ce récit IRA, Sinn Fein, RUC et autres groupuscules n’auront plus aucun secret pour vous. On y découvre, entre autre, les modes de financements occultes et peu glorieux qui permirent à ces différentes factions d’opérer durant des années en se partageant notamment les bénéfices de la vente de la drogue qui ravageait le pays. Des petits arrangements entre ennemis qui donnent une vision encore plus sombre du conflit. L’auteur évoque également les tabous que sont l’avortement et l’homosexualité dans une société gangrénée par la violence, le racket et la corruption. Pour parfaire le tout, il y a cet humour irlandais corrosif et grinçant qui pimente parfois l’histoire d’une façon saisissante.

Capture d’écran 2014-05-04 à 23.45.29.pngEt puis il y a ce plaisir de retrouver le climat des années 80 que l’auteur a distillé par petites touches tout au long de son récit. Car outre l’actualité c’est avec les voitures (Ford Granada), les looks et le cinéma (Les Chariots de Feu) que vous allez découvrir cette époque. Pour s’y immerger encore d’avantage on ne peut que conseiller de se constituer une « bande originale du livre » en relevant le titre des albums qu’écoute l’attachant Sean Duffy dans sa petite maison de Coronation road. Un personnage qui n’est pas d’ailleurs pas sans rappeler le fameux policier écossais John Rebus également grand amateur de musique. Capture d’écran 2014-05-04 à 23.46.54.png

Tout en fluidité, bien maitrisé, Une Terres Si Froide est un récit aux intonations aussi rauques que la voix de Tom Waits auquel Adrian McKinty a emprunté le titre d’une de ses chansons A Cold Cold Ground.

Adrian McKinty : Une Terre Si Froide. Stock/La Cosmopolite Noire 2013. Traduit de l’anglais (Irlande) par Florence Vuarnesson.

A lire en écoutant : A Cold Cold Ground de Tom Waits. Album : Frank Wild Years. The Island Def Jam Music Group 1987.

 

02/04/2014

Michaël Mention : Adieu Demain. Le monstre d’aujourd’hui.

Adieu demain, rivages/noir, Yorkshire, Michael Mention, David PeaceVéritables entités maléfiques les monstres d’aujourd’hui sont désormais incarnés par les sérial killers dont l’image a été largement dévoyée avec l’apparition de personnages tels que Dexter ou Hannibal qui nous content leurs aventures au travers d’un « art délicat » qu’ils pratiqueraient pour le plus grand bien de la communauté. Effrayantes, leurs aventures « raffinées » sont pourtant à mille lieues des atrocités commises par Francis Heaulme, Guy Georges, Peter Sutcliffe et consort.

Dans le domaine, ce sont des écrivains comme James Ellroy et David Peace qui sont parvenus à restituer le contexte mental et social dans lequel ont évolué leurs bourreaux respectifs au travers de récits qui font, de nos jours encore, office de référence en la matière.

Avec Adieu Demain, Michaël Mention reprend le flambeau et nous retournons dans le Yorkshire, abandonné par David Peace, pour effectuer un voyage à travers le temps qui débutera en 1969 et  s’achèvera un fameux jour de septembre 2001. C’est par les regards d’un tueur naissant dans l’ombre de l’Eventeur du Yorkshire et des deux enquêteurs chargés de l’arrêter que l’auteur va égrener une actualité angoissante qui colle littéralement à la peau des principaux protagonistes du récit.

20 ans après l’arrestation du fameux éventreur, la police se retrouve avec un nouveau tueur sur le bras qui transperce ses victimes féminines avec des carreaux d’arbalète. Le superintendant Mark Burstyn est chargé de l’enquête et s’adjoindra les services d’un jeune enquêteur Clarence Cooper qui va s’impliquer au delà des limites raisonnables pour se retrouver confronter à ses propres angoisses qui ne seront pas sans conséquences pour son équilibre mental.

Dans Adieu Demain, il y a tout d’abord l’ombre de David Peace, auquel l’auteur rend d’ailleurs un hommage appuyé, qui plane sur le récit qui se décompose en deux parties. Vous allez découvrir dans un premier temps la jeunesse de Peter Griffith (personnage librement inspiré du tristement célébre tueur à l’arbalète, Stephen Griffiths) jusqu’à sa rencontre, avec Paul Witcliffe (inspiré de Peter Sutcliffe) interné, comme lui, dans un hôpital psychiatrique. Puis dans la seconde partie vous suivrez les pérégrinations de Mark Burstyn et de son accolyte Clarence Cooper qui vont traquer un tueur en série qui s’en prend une nouvelle fois aux femmes du Yorkshire.

Il faut bien l’avouer que l’on ne pouvait pas faire autrement que de comparer le roman avec ceux de David Peace et craindre le pire ce qui est loin d’être le cas. Michaël Mention s’en tire plus qu’honorablement et nous plongeant au cœur d’un récit extrèmement prenant où l’actualité égrenée au fil des années embrasse les personnages pour en faire une espèce d’acteur à part entière qui interviendra même dans le final surprenant de ce roman. Car il faut l’admettre, Michaël Mention est un manipulateur qui sait fourvoyer ses lecteurs sans toutefois tomber dans les excès peu crédible du rebondissement à répétition. Outre l’actualité, c’est la  thématique de la peur revient tout au long de l’histoire avec les phobies des principaux suspects qui font écho aux nouvelles anxiogènes d’un monde qui semble devenu complètement hors de contrôle.

Si l’écriture est assez classique c’est principalement pour son sens de la transition que l’on appréciera Adieu Demain où l’auteur passe d’un personnage à un autre autre par le prisme d’un fait divers, d’une chanson ou d’un grand fait d’actualité qui accentue le rythme trépident du roman.

Adieu Demain est le second tome d’une trilogie qui a débutée avec Sale Temps Pour le Pays. Bien plus abouti que le premier opus on ne peut que se réjouir de découvrir le prochain roman d’un auteur qui va désormais compter dans le paysage sinistre des sérial killers.

SEGA

 

Michaël Mention : Adieu Demain. Editions Rivages/Noir 2014.

A lire en écoutant : Faze Wave interprété par The Cave Singer. Album : No Witch. Jagjaguwar 2011.