23/10/2015

Séverine Chevalier : Recluses. Prisonnières du silence.

severine chevalier, cyril herry, éditions écorce, reclusesDécouvrir par hasard, au détour des rayonnages d’une librairie, un ouvrage des Editions Ecorce/noir, c’est comme mettre à jour un écrin recelant quelques perles rares et délicates que sont ces instants précieux de lecture où l’on s’imprègne de textes ciselés à la perfection par des auteurs qui travaillent le mot, la phrase en forgeant, tels des artisans acharnés, les contes obscurs de notre temps. En maître d’œuvre discret, Cyril Herry, directeur de la collection, vous propose une autre vision du roman noir avec une déclinaison d’auteurs aux essences particulières à l’instar de Séverine Chevalier et de son premier roman intitulé Recluses.

Cela faisait bien des années que Zia n’attendait plus sa sœur Suzanne. Recluse au fond de ce corps détruit, elle s’abreuve d’ennui, de silence et d’immobilité jusqu’à ce que Suzanne déboule et l’embarque, elle et son fauteuil roulant, dans un périple incertain à la poursuite du fantôme de Zora Korps, cette fille en jaune qui s’est fait exploser dans un supermarché. Recluse dans la confusion de ses souvenirs, Suzanne cherche à comprendre la mort de son fils Polo en traquant l’ombre trouble de cette jeune fille énigmatique. Dans cette quête éperdue, les deux sœurs sont désormais recluses dans un corps de ferme perdu où la mémoire se dissout dans un torrent de pluie et de sang.

Il y a tout d’abord cette écriture épurée, presque magique qui oscille entre les instants lyriques et les passages scandés pour nous livrer un texte éclaté en une multitude de points de vue propres aux différents acteurs qui hantent les pages d’un livre où le silence et les non-dits sont autant de douleurs, de regrets et de désespoirs que rien ne peut atténuer. C’est en cela que la quête effrénée de Suzanne devient une cause perdue d’avance qui ne sert qu’à mettre en perspective la vacuité des souvenirs d’une jeunesse disloquée par l‘absence d’un père, la maladie d’une mère et la paralysie d’une sœur. Suzanne s’est donc mise en tête de recueillir tous les témoignages relatifs à la vie Zora Korps pour tenter de saisir l’inexplicable raison de son terrible geste.

Recluses traduit la déshérence psychique et physique de deux âmes esseulées bien trop éloignées les unes des autres pour parvenir à une quelconque résilience mutuelle. L’esprit comme le corps sont bien trop abîmés, mais seule Zia, emprisonnée dans ce corps absent, parvient à le percevoir en promenant son regard lucide, parfois cynique sur cette succession d’êtres désincarnés qu’elles croisent au cours de leur périple.

Récit solide construit sur une délicate dentelle de mots, Recluses égrène dans une narration éclatée, l’introspection bancale d’individus prostrés dans une déshérence de sentiments à l’égard des autres qui les conduisent parfois dans les tréfonds obscurs de l’abîme.

Roman dépourvu de clés narratives et de rebondissements époustouflants, Recluses contraint le lecteur à s’impliquer en s’immergeant dans un texte singulier et rythmé qui impose parfois une image tronquée d’une réalité forcément sujette à la subjectivité des différents personnages qui composent l’histoire. Comme des balises égarées dans ce naufrage de mutisme et de déni, la longue lettre du Dr Shaw, le rapport de police du capitaine Hame et la courte missive d’une détenue apporteront quelques éclaircissements à un ultime document intitulé Recluses. De cette manière, comme enfermé dans cercle infernale, Séverine Chevalier  nous contraint à reconsidérer son récit dans la lumière trouble de nouvelles perspectives qui n’apporteront, de loin pas, toutes les réponses, laissant au lecteur une grande part d’interprétation tout en lui permettant de s’imprégner une nouvelle fois dans ce roman bâti sur une succession de sensations, d’images et de lumières que l’auteur égrène dans un style maîtrisé à la perfection, tout comme son second ouvrage Clouer l’Ouest, un autre bijou littéraire à découvrir impérativement.

Sega

 

Séverine Chevalier : Recluses. Editions Ecorce/Noir 2011

A lire en écoutant : On ne Dit Jamais Assez aux Gens Qu’on Aime, Qu’on les Aime de Louis Chédid. Album : On ne Dit Jamais Assez aux Gens Qu’on Aime, Qu’on les Aime. Atmosphériques 2010.

14/09/2015

NURY/BRÜNO : ANGOLA. DANS LA CAGE A SUEE.

Capture d’écran 2015-09-14 à 23.04.28.pngAngola c’est un nom aux consonances inquiétantes qui désigne la prison d’état de la Louisiane et qui demeure l’un des établissements les plus emblématiques de l’univers carcéral tout comme les sinistres pénitenciers d’Alcatraz ou de Sing Sing. Ancienne plantation de canne à sucre, située au bord du Mississipi elle est rapidement devenue une ferme pénitentiaire qui continue aujourd’hui encore à accueillir des prisonniers condamnés aux travaux forcés. C’est dans ce cadre hors du commun que l’on retrouve Tyler Cross personnage désormais culte du 9ème art  qui s’impose avec deux albums seulement, comme l’une des nouvelles  grandes séries de la bande dessinée.

C’est à l’isolement, plus communément appelé cage à suée, que Tyler Cross prend la peine de revenir sur le braquage foireux qui l’a conduit à purger une peine de 20 ans à la ferme pénitentiaire d’Angola. Il a eu plus de chance que son complice Neville descendu par les flics. Mais c’est à la belle et sulfureuse  Iris qu’il pense alors qu’elle s’est enfuie sans l’attendre avec le butin qu’elle doit remettre au bijoutier aussi foireux qu’endetté qui a organisé le braquage. S’échapper d’une prison où toutes les tentatives d’évasions ont échouées c’est aussi à cela que songe Tyler Cross afin de récupérer le butin. Mais avant toute chose il devra s’employer à déjouer les combines du gros Carmine, mafieux obèse qui a mis un contrat sur sa tête. Angola c’est loin d’être un camps de vacances et Tyler Cross n’a pas l’intention de s’y attarder plus que de raison.

Dans ce second opus des aventures de Tyler Cross, Nury et Brüno puisent, avec une véritable jubilation, dans le vivier de références lié au monde pénitentiaire. Luke la Main Froide, Brubacker et Les Evadés, ce sont quelques un des films auxquels on pense lorsque l’on s’immerge dans ce magnifique second album qui rend également un hommage appuyé à l’univers de James Lee Burke. Le scénario est solide et n’évite aucun cliché, bien au contraire. C’est ce qui fait le charme de cette bande dessinée où l’on retrouve avec un certain plaisir tous les archétypes des intrigues carcérales à l’exemple du gardien chef sadique et de sa femme frivole, des rivalités sanglantes entre détenus, des sévices infligés aux détenus et bien évidemment de l’évasion dans les bayous qui reste l’un des plus beaux passages au niveau graphique. Il faut avouer que l’on est complètement séduit par le dessin de Brüno et le découpage de scènes extrêmement bien élaborées qui mettent en exergue des actions saisissantes. Le succès de la série réside dans cette alliance du trait « naïf » de Brüno conjuguée à la violence crue de l’histoire élaborée par Nury avec une mise en couleur tout simplement somptueuse.

Avec Angola, c’est également de manière très subtile que Nury met en lumière tout le système de « management » d’une prison avec une déclinaison comptable qui fait froid dans le dos. On découvre ainsi tout un système d’exploitation des prisonniers, de corruptions et de détournements en tout genre au profit de la mafia locale de la Nouvelle-Orléans.

En deux épisodes Tyler Cross, personnage amoral par excellence, devient l’une des séries les plus emblématiques de la BD faisant honneur à l’univers du polar et du roman noir.  

Tyler Cross – Angola. Dessin Brüno /Scénario Fabien Nury / Couleurs Laurence Croix. Editions Dargaud 2015. 

A lire en écoutant : Cross Road Blues de Robert Johnson. Album : Robert Johnson The Complete Recordings. Sony Music Entertainment 1990.

23:08 Publié dans 2. BD, Auteurs B, Auteurs N, France | Tags : tyler cross, angola, louisiane, dargaud, prison | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | |

02/08/2015

Thierry Marignac : Fasciste. Un pavé dans la gueule.

thierry marginac,fasciste,hélios noir,pierric guittaut,fn,extreme droitePlus que partout ailleurs, c’est en France que le polar et le roman noir sont devenus l’instrument d’une espèce de propagande politique entretenue par des militants de gauche et d’extrême gauche. Il ne s’agit en rien d’une critique mais d’un constat dont il faut prendre conscience en lisant les œuvres de ces écrivains reconnus avec en tête de file Jean-Patrick Manchette qui créa la mouvance de la critique sociale par l’entremise du roman noir. Il est même amusant de voir ces vieux briscards de gauche s’invectiver entre eux dans les salons du livre ou par l’entremise de la tribune des hebdomadaires en se traitant de négationniste, d’antisioniste ou autres joyeusetés à l’instar d’un Didier Daeninckx qui dresse régulièrement des procès d’intention aux accents parfois staliniens en s’en prenant aux écrivains qui n’entreraient pas dans le moule. C’est beaucoup moins amusant lorsque l’on sait que certains auteurs en marge subissent les foudres d’une censure ou d’un silence médiatique parfois assourdissant comme le révèle des auteurs comme Pierric Guittaut  ou Thierry Marignac. Ce dernier semble avoir fait les frais de cette censure lorsqu’il écrivit en 1988 son premier roman intitulé Fasciste qui fait l’objet d’une troisième réédition.

Rebelle sans cause, étudiant bourgeois achevant son service militaire, Rémi Fontevrault est un fasciste qui embrasse d’avantage la cause pour l’aura romantique du réprouvé que pour les convictions politiques de rejet. Manifs, bagarres, études bâclées, le jeune homme végète en vivant au crochet d’un père qu’il méprise. C’est en rencontrant Lieutenant et sa sœur Irène, tous deux issus d’une famille de collaborateurs que Rémi va orienter l’ensemble de ses actions en organisant le service d’ordre d’un homme politique du front national. Trafic d’armes, luttes d’influence, ratonades, Rémi et Lieutenant mettent leurs idéaux de côté pour laisser la place aux actions violentes et déterminées que même les politiques extrémistes de droite, en quête de respectabilité, doivent désormais rejeter. Quand on arrive à l’extrême de l’extrême on se retrouve au bord du vide.

Qualifié de roman culte, Fasciste est désormais présenté comme un ouvrage licencieux, voire même subversif dont la seule acquisition provoquerait un certain frisson. Une bravade de l’interdit en quelque sorte. Mais que l’on soit bien clair, Fasciste n’a rien du brûlot sulfureux que l’on veut nous décrire, bien au contraire. Certes l’auteur nous dépeint la trajectoire d’un fasciste sans pour autant décrier la démarche du personnage principal. En fait tout le postulat inconvenant du roman réside dans le fait que Rémi soit un fasciste. Et alors ? Héros ou antihéros, Thierry Marignac ne nous impose aucun jugement de valeur, aucune morale et surtout aucune démarche de rédemption et c’est tant mieux. Il semblerait que l’auteur parie finalement sur l’intelligence du lecteur. Car même s’il est beau, intelligent et cultivé, nous n’avons aucune envie d’apprécier ce jeune en rupture dont on suit la trajectoire dans une succession de scènes parfois ennuyeuses. Il est indéniable que Thierry Marignac possède une maîtrise de l’écriture qui lui permet de nous délivrer un texte fluide qui tranche avec la pauvreté de l’intrigue. On appréciera toutefois l’épisode où Rémi se rend à Belfast pour rencontrer un leader unioniste ainsi que la scène finale. Mais est-ce que tout cela est suffisant pour faire de Fasciste un roman culte ? Certainement pas.

Thierry Marignac nous explique qu’il souhaitait écrire un roman dans un registre où l’on ne l’attendait pas. Cela semble un peu court pour dépeindre le milieu de l’extrême droite et on le ressent tout au long du récit. Car Fasciste manque cruellement d’ampleur et c’est bien dommage, d’autant plus que l’on se doute bien que l’auteur en a sous la pédale. On déplorera également le manque de clarté environnementale et politique qui conduit les différents personnages vers leur destinée. Cette absence de contexte motivant l’action des protagonistes est l’une des faiblesses du roman qui perd de sa substance trash.

Il n’en demeure pas moins qu’il faut lire Fasciste, qui reste un des rares romans sans complaisance évoquant le FN et ses groupuscules d’extrême droite sans pour autant tomber dans les clichés de convenance. Et si l’on se demande ce que sont devenus les différents acteurs de l’histoire il suffit d’inscrire Fasciste dans la perspective de la démarche de dédiabolisation du rassemblement bleu marine que l’on vit actuellement en France.

Sega

Thierry Marignac : Fasciste. Editions ActuSF Hélios Noir 2015.

A lire en écoutant : Come Out and Play. The Offspring. Album : Smash (Epitaph 1994).

08/06/2015

Patrick K Dewdney : Crocs. Après nous, le déluge !

Service de presse

 

Capture d’écran 2015-06-08 à 00.19.33.pngCyril Herry et Pierre Fourniaud. Retenez bien ces deux noms car ces éditeurs possèdent le rare talent de concentrer dans leur nouvelle collection Territori, issue des éditions Ecorce et de la Manufacture de Livres, une palette d’auteurs exceptionnels comme Séverine Chevalier avec Clouer l’Ouest, ou Frank Bouysse avec Grossir le Ciel. Désormais il faut également compter avec Crocs de Patrick K Dewdney. Bien plus qu’un simple courant de type Nature Writing, Territori s’inscrit dans une volonté de mettre en lumière un artisanat de l’écriture finement ciselée d’où émane des textes d’une singulière puissance.

Il n’est plus qu’une ombre titubante que la forêt absorbe peu à peu. Il n’est plus qu’un animal traqué que les hommes poursuivent sans relâche. Mais rien n’arrêtera sa marche incertaine. Il tracera son chemin au travers des ronciers, des tourbières et des arrêtes rocheuses. Hirsute, il s’imprègnera de la nature et du souvenir des Anciens avec pour seul compagnon de misère, ce cabot famélique. En lisière de cette civilisation désormais honnie il avancera. Sa pioche sur l’épaule, il avancera vers le Mur. Droit dans le Mur.

Crocs est indubitablement un roman noir que l’auteur a enveloppé d’une tonalité poétique peu commune en puisant, entre autre, dans la richesse d’une langue maîtrisée à la perfection. Des accents pastoraux pour un récit qui se déroule dans une succession de paysages sauvages du Limousin déclinés sur une scène unique de fuite dont ne connaît ni les raisons, ni les buts, hormis celui d’atteindre, par tous les moyens, ce Mur hostile. On découvrira en alternance à cette fuite, quelques réflexions du personnage et quelques souvenirs lointains le poussant à s’immerger corps et âme au cœur d’une nature hostile qui se révèle être son ultime alliée. Puis dans les cinq dernières pages s’illustrera la tragédie poignante révélant les vains desseins de cet homme mystérieux. Car l’autre particularité du roman réside dans le fait que l’auteur ne s’embarrasse pas de détails concernant l’identité du fuyard. Il le débarrasse de tout ce qui fait de lui un homme dit civilisé. Libéré de ces oripeaux humains, notre fugitif s’imprègne d’un mysticisme acétique. Cela prend parfois des tournures bibliques à l’instar de son corps déchiré par les épines, de l’hostie animale ou du but final qu’il s’est assigné. Outre l’aspect divin, l’homme prend conscience, au fur et à mesure de l’échappée, de son animalité qui donne son titre au roman.  

Dans Crocs, vous vous immergerez dans les profondeurs troubles d’une nature magnifiée par un torrent de phrases et de mots qui donnent toutes leurs saveurs à ce roman sauvage qui pose les questions que personne ne souhaite formuler et auxquels personne n’ose répondre. D’ailleurs, dans cette errance forestière, l’homme a cessé depuis longtemps de s’interroger en laissant tout derrière lui, hormis cette pioche qu’il porte comme un fardeau. Il ne lui reste que cette fragile certitude d’avancer jusqu’au Mur accompagné des souvenirs enfouis de ce peuple oublié dont les reliques hantent la forêt.

Patrick K Dewdney dresse le constat amer et pessimiste d’une civilisation disparue qui fait écho à notre monde en voie de désintégration dont la spirale sans issue contraindrait  des hommes lucides aux actes les plus extrêmes afin de s’extraire du système. En contrepartie, il nous offre un texte fait de sensations et de ressentis où le lecteur perçoit le goût de l’eau impétueuse, la douceur de la mousse spongieuse et les effluves des écorces chauffées par le soleil. Un récit tout en vigueur et en douceur à l’image de ces bois sauvages dont on ne ressort pas indemne.

Lorsque l’on découvre Crocs, on capte immédiatement le talent d’un auteur qui maîtrise les jeux de l’écriture en façonnant des phrases toutes plus belles les unes que les autres. Il serait vraiment dommage de passer à côté d’un tel roman.

Sega

Patrick K Dewdney : Crocs. La Manufacture de Livres - Editions Ecorce/Collection Territori 2015.

A lire en écoutant : White Rabbit de Jeffeson Airplane. Album : The Best of Jefferson Airplane. Sony BMG Music Entertainment 2007.

25/04/2015

François Médéline : Les Rêves de Guerre. "Lire rend moins con"

françois médecine, les rêves de guerre, la manufacture des livres, « Lire rend moins con » c’est avec cet aphorisme de Claude Mesplède que l’on pourrait débuter cette chronique consacrée au dernier roman de François Médéline, Les Rêves de Guerre. Il y a comme ça dans le paysage littéraire des ouvrages qui vous échappent. Et malgré toute la bonne volonté que vous y apportez, il faut bien admettre que l’on ne parvient pas toujours à saisir le sens du récit vers lequel certains auteurs veulent entrainer le lecteur. Lire rend peut-être moins con, mais donne parfois l’impression de l’être toujours un peu. Roman iconoclaste ou récit brillant, Les Rêves de Guerre fait partie de ceux-là.

Michel Molina est un flic atypique qui dirige un groupe de la SRPJ de Lyon. La quiétude des bord du Léman et son charmant petit village d’Yvoire qui l’a vu naître, tout cela est désormais loin derrière lui jusqu’au jour où il reçoit deux coupures de presse relatant le parcours d’un simple d’esprit de la région, condamné pour le meurtre d’un ami d’enfance et qui, après vingt ans de placard, s’empresse de tuer le frère de la victime. Mais autour de ces deux faits divers tragiques, Molina sait parfaitement que la version des journaux ne reflète pas toute la vérité. Accompagné du « Vieux », flic revêche et alcolo, Michel Molina va retourner sur les lieux de son enfance pour mettre à jour les magouilles de cette bourgeoisie provinciale. Amours défunts, sectes solaires, combines financières et politiques, tractations douteuses entre deux pays voisins, Michel Molina va surtout mettre à jour les secrets liés à sa jeunesse et à sa famille peu ordinaire composée d’un frère truand international désormais en cavale et d’une mère mystérieuse dont il découvre le passé par le biais du texte d’un écrivain mythique qui porte le même nom que lui. Du bordel du camp de la mort de Mauthausen aux eaux troubles du Léman, François Médéline interroge la mort, la vengeance et surtout cet irrépressible besoin d’écrire.

Que l’on ne s’y trompe pas, outre le fait d’être tous un peu con, il faut comprendre que Les Rêves de Guerre est un roman spécialement destiné à malmener le lecteur. C’est un récit baroque, chaotique, surchargé de fioritures dont certaines s’avèrent inutiles. Il y a trop de trop dans ce récit. Trop d’intrigues parallèles, trop de styles différents, trop de questions, trop de réponses, trop de références. On s’y perd. C’est très souvent brillant, parfois pompeux et très rarement ennuyant. Le tout est déconcertant, c’est le moins que l’on puisse dire.

Je vous laisse tout d’abord vous attarder sur la couverture du livre. Elle est magnifique. Le portrait d’une femme du ghetto de Varsovie prise par le photographe personnel de Hitler. Ce visage souriant qui se ferme au cliché suivant, illustre l’ambivalence qui résonne tout au long du livre de François Médéline. C’est probablement une Natacha, personnage central du roman.

En guise d’introduction les cinq premières pages au style aussi insolite qu’artificiel nous présente un trio maudit, composé de deux hommes et d’une femme, s’évadant du camp de la mort de Mauthausen. Un style qui n’appartient pas à François Médéline, mais à l’un de ses personnages dont il nous livre des extraits de son roman culte. On oscille entre l’agacement et l’émerveillement pour finalement se laisser entrainer dans ce déferlement de mots disparates chargés d’émotions. Le retour à la normal est relatif puisque le style de l’auteur reste déconcertant avec cette propension surprenante à décliner le passé sur le mode du présent. On évolue principalement dans les années 80 que François Médéline parvient à nous restituer avec une belle justesse que ce soit par l’entremise de la musique, des nouvelles diffusées par les médias et surtout la fameuse Citroën CX. Une belle écriture très bien travaillée nous permet de découvrir des protagonistes atypiques évoluant dans une atmosphère qui évoque les films de Guillaume Nicloux. On appréciera donc ces seconds couteaux comme le « Vieux » flic qui rappelle un Bérurier à l’âme plus sombre. Le personnage principal n’est malheureusement pas dépourvu de clichés. Un flic rebelle qui fume et deal du haschich, franchement on a vu mieux et surtout plus original. Le côté borderline reste également très convenu. Et puis il y a ce romancier énigmatique qui nous livre dans une interview d’Apostrophe sa vision  alambiquée, parfois conflictuelle du monde littéraire qu’il méprise dans des envolées délirantes. Sans servir le récit, ce passage ostensiblement pompeux semble parfois refléter le point de vue de l’auteur qui se dissimule derrière les propos de son personnage.

Alors bien sûr, on me dira que je suis trop con pour avoir saisi derrière ce texte chaotique toute la quintessence du génie de l’auteur, la perspective du bien et du mal, la puissance d’un final onirique qui donne son titre au livre, des personnages qui rendent hommage à l’univers de Bialot. Et puis Emile Verhaeven, Juan Ramon Jiménez, Les Nocturnes de Chopin et même Nietzsche. Un étalage culturel éblouissant qui devient finalement trop indigeste.

Avec Les Rêves de Guerre, je me suis perdu dans un roman troublant, déstabilisant où le talent de l’auteur se disperse dans une mise en scène qui oscille entre le sublime et le grotesque. Un livre puissant qui manque parfois de tenue mais qui mérite d’être découvert car même si vous n’en maîtrisez pas tous les tenants et aboutissants, il est absolument certain qu’il vous rendra un peu moins con. 

Sega

 

François Médéline : Rêves de Guerre. Edition La Manufacture de Livres 2014.

A lire en écoutant : Gorecki - Symphony No. 3 : III. Lento - Cantabile semplice.                             David Zinman, Dawn Upshaw & London Sinfonietta. Nonesuch Classique 1998.                       

 

11/04/2015

Fred Vargas : Temps Glaciaires. La dure loi des séries.

Capture d’écran 2015-04-11 à 13.15.36.pngDix ouvrages, pas un de plus. C’est le nombre de romans auquel l’auteur a droit pour développer un personnage récurent.  Cette règle, ce n’est pas moi qui l’énonce, mais John Harvey dans l’interview « en roue libre » de Velda dont vous découvrirez l’intégralité sur son blog que l’on peut considérer comme l’une des références dans l’univers des sites dédiés à la littérature policière. Dans cet entretien édifiant, l’auteur britannique se livre avec une franchise presque déconcertante sur l’aspect commercial de ces séries. La règle, qu’il n’a d’ailleurs pas respectée (et c’est bien dommage), se base sur les dix ouvrages mettant en scène Martin Beck dans le Roman d’un Crime. Même si cette série s’est achevée à la suite de circonstances tragiques, on s’accordera pour dire qu’il s’agit effectivement d’une règle parfaitement valable puisqu’elle fait référence à l’un des chefs-d’œuvre du roman policier. C’est peut-être à cause de la « règle des dix » que Fred Vargas a mis tant de temps à livrer Temps Glaciaires,  la onzième enquête du commissaire Adamsberg si l’on compte les trois affaires que l’on peut retrouver dans le recueil de nouvelles Coule la Seine. La crainte de fournir l’ouvrage de trop.

C’est sur la base des intuitions d’un collègue commissaire que débute l’enquête d’Adamsberg qui se lance sur les traces d’un tueur qui maquille ses crimes en suicide, mais ne peut s’empêcher d’apposer un mystérieux signe en forme de « H ». L’équipe bringuebalante du commissaire peut s’accorder à faire des rencontres toujours aussi déroutantes que ce soit avec Marc le sanglier ou la réincarnation de Robespierre afin de résoudre cette série de meurtres. Elle en a vu d’autre. Mais parviendra-t-elle à accepter que leur chef de file quitte le commissariat pour se rendre en Islande parce qu’il estime avoir été convoqué par l’afturganga, une entité démoniaque du pays qui n’a rien de folklorique. Une îlot islandais embrumé, des reconstitutions historiques des assemblées de la Terreur, il n’y a qu’un homme comme Adamsberg pour percevoir les liens entre ces deux univers diamétralement opposés. Mais parviendra-t-il à convaincre son équipe de le suivre dans ses délires. Rien n’est moins sûr !

Que l’on se rassure avec Temps Glaciaires, nous allons retrouver tous nos personnages hauts en couleur. Le commissaire Adamsberg reste toujours aussi décalé et rêveur, Danglard l’hypermnésique est toujours aussi porté sur la boisson et Veyrenc continue de déclamer ses alexandrins. Oui vous pouvez compter sur la présence de tous les personnages qui sont chers à votre cœur. Même le chat du commissariat fait son apparition. Au final, vous en aurez pour votre argent. Et c’est en cela que l’on rejoint les propos de John Harvey évoquant la facilité et l’absence de créativité. Le problème désormais de Fred Vargas est que son univers décalé est devenu, au fil des onze enquêtes de son commissaire fétiche, terriblement convenu. Il ne nous reste donc que l’intrigue et c’est peu dire qu’elle s’avère bringuebalante, tant l’auteur peine à conjuguer les deux univers que sont l’Islande et la reconstitution des périodes de la Terreur. L’enquête se déroule sur trois lieux à savoir Paris, Le Creux dans les Yvelines et l’Islande et si l’auteur admet n’avoir jamais « foutu les pieds » dans ce pays c’est paradoxalement la partie du roman la plus aboutie. On y retrouve le souffle du mystère et une atmosphère décalée qui fait particulièrement défaut lors de la partie parisienne de l’enquête. Ce qui faisait le charme de Vargas c’est qu’elle convoquait l’histoire au travers des lieux comme dans Pars Vite et Revient Tard ou L’Armée Furieuse et que l’aspect historique de la Terreur en est totalement dépourvu pour se concentrer sur le personnage de Château/Roberspierre qui manque terriblement d’épaisseur. On s’y ennuie à mourir et les anecdotes concernant ce fameux personnage historique n’amènent que très peu d’éléments pertinents pour compléter une intrigue assez bancale dont le dénouement  s’avérera peu convaincant. Sans vouloir dévoiler quoique ce soit de ce dénouement, je vous laisse imaginer Maigret dégommant ses adversaires à coup de flingue pour avoir une idée de l’incongruité de la confrontation finale.

On pouvait espérer que l’auteur démonterais la mécanique bien huilée qui régit l’équipe du commissaire Adamsberg avec ce petit vent de contestation soufflant dans le commissariat. Mais ce vent s’avérera n’être qu’une légère brise qui n’interfèrera guère sur l’architecture des relations qui lie le personnage principal à ses acolytes. Il faut bien que la série continue sans mettre le lecteur dans un inconfort trop perturbant. Car l’enjeu est de taille. On a pu le percevoir avec la confrontation entre l’auteur et son ancienne éditrice Viviane Hamy lors du changement de maison d’édition orchestré par son agent François Samuelson. Car si l’auteur s’en défend, il y a tout de même une histoire de gros sous qui se cache derrière la série Adamsberg. Et à nouveau on peut mettre en perspective les propos de John Harvey évoquant les tentations financières des auteurs qui se retrouvent prisonniers de leurs personnages. Fred Vargas ne dit pas autre chose lorsqu’elle déclare à la presse «qu’elle n’en a pas finit avec Adamsberg ». On imagine la tête de l’équipe Flammarion si elle avait évoqué la conclusion de la série avec Temps Glaciaires. Mais que l’on se rassure, rien ne pourra perturber l’attente des lecteurs, pas même la couverture de l’ouvrage qui ressemble furieusement aux couvertures précédentes, des fois que le consommateur louperait la muraille de livre qui trône régulièrement en bonne place dans les librairies. Il va bien falloir les écouler ces centaines de milliers d’exemplaires … même si les moyens manquent parfois d'une certaine élégance.

Capture d’écran 2015-04-11 à 13.19.37.pngCapture d’écran 2015-04-11 à 13.15.36.png

 

Sega

 

Fred Vargas : Temps Glaciaires. Editions Flammarion 2015.

A lire en écoutant : The Anchor Song de Bjork. Album : Début. One Little Indian 1993.

29/03/2015

Nicolas Mathieu : Aux Animaux la Guerre. Chronique de la déshumanisation ordinaire.

Capture d’écran 2015-03-29 à 12.29.53.png« Le bon roman noir est un roman social, un roman de critique sociale, qui prend pour anecdote des histoires de crimes »

Manchette

Après Pauvres Zhéros de Pierre Pelot, restons dans les Vosges mais en effectuant un bon d’une trentaine d’années dans une région désormais minée par les fermetures d’usine et les licenciements. Car c’est dans cet univers moribond que nous entraine Nicolas Mathieu avec Aux Animaux la Guerre qui prend pour cadre une usine vacillante dont il chronique les différentes étapes d’une mort programmée.

Martel est dans une sale posture. Ouvrier et délégué syndical de l’usine Vélocia il s’est endetté lourdement en puisant dans la caisse du Conseil d’Entreprise tout en espérant pouvoir éponger sa dette à plus ou moins long terme. Mais avec la fermeture de l’usine et l’examen des comptes qui va avoir lieu très prochainement, le temps est désormais compté. Alors il va peut-être falloir accepter la proposition de Bruce, le colosse bodybuildé, vaguement intérimaire à l’usine, vaguement dealer, dont la plupart des neurones ont été calciné par la consommation de produits dopants et une légère addiction à la cocaïne. Le job est plutôt simple puisqu’il consiste à enlever à Strasbourg une prostituée en main de caïds mafieux pour le compte de deux truands locaux avec qui Bruce est en cheville.  Dans un climat de travail délétère où la solidarité ouvrière n’est désormais plus qu’un lointain souvenir on se débrouille désormais comme on peut pour survivre. Ce n’est pas Rita, l’inspectrice du travail, vaguement désabusée, qui vous dira le contraire, même si ses mornes journées sortent quelque peu de l’ordinaire depuis qu’elle a recueilli une jeune fille qui courait, quasiment dénudée, dans la forêt vosgienne.

Ayant pour décor une région minée par le cataclysme des licenciements en cascade, Nicolas Mathieu nous invite à travers la voix de ses protagonistes à partager le marasme et la désillusion qui rythment le quotidien d’hommes et de femmes ordinaires qui font ce qu’ils peuvent pour survivre. Avec la fermeture d’une usine et l’enlèvement d’une jeune fille, l’auteur allie la chronique sociale au fait divers pour nous livrer un roman noir d’une belle singularité qui réjouira les lecteurs les plus blasés. Chaque chapitre se concentre sur le point de vue d’un des nombreux personnages du roman sans se soucier de l’aspect temporel des événements qui surviennent au fil du récit offrant ainsi une tonalité originale et surprenante pour un texte tout en maîtrise.

Si Aux Animaux la Guerre est d’apparence classique, Nicolas Mathieu n’hésite pas à casser les codes du genre afin de fourvoyer le lecteur trop prompt à tirer des conclusions hâtives au fur et à mesure de l’avancée du récit. L’auteur se concentre sur certains personnages pour en délaisser d’autres qui ne connaîtront leur destin que par le biais de notre imagination ou de notre esprit de déduction. Le grand talent de l’auteur c’est d’avoir construit un récit où le hasard joue un grand rôle sans être forcément au service de l’histoire.

Aux Animaux la Guerre n’est pas un plaidoyer larmoyant sur la fin du monde ouvrier. On l’apparenterait presque à un récit social analytique qui nous présente les modes de pensées des différents acteurs sociaux qui partagent la destinée d’une usine avec en toile de fond cette vague libérale assassine qui met en avant le profit et la rentabilité au détriment de l’humain à qui il ne reste plus que la résignation ou la révolte tellement vaine qu’elle vire parfois à la sauvagerie animale. C’est  finalement cette déshumanisation qui anime le récit de Nicolas Mathieu en mettant en avant les perspectives incertaines de ses protagonistes qui tenteront par tous les moyens de se tirer de leurs situations si précaires.

"Le feu passe au vert et elle redémarre lentement. La silhouette de la Saab devient comme une bande noire sur les vitrines sans lumière. Un matin comme celui-là, à l’aube, elle a cru voir Martel. C’est impossible bien sûr. Elle rentre chez elle, elle va dormir, demain c’est lundi, une grosse journée. Un accident dans une papeterie, un mec presque mort. Tout le monde est désolé. Elle monte le son. Elle n’est pas triste. Elle persévère."

Nicolas Mathieu - Aux Animaux la Guerre.

Cruel, parfois abject, Aux Animaux la Guerre est un conte noir qui n’épargnera personne et balaiera toutes les belles lueurs d’espoirs qui jalonnent ce roman sans concession.

Sega

 

Nicolas Mathieu : Aux Animaux la Guerre. Actes Sud/Actes Noires 2014.

A lire en écoutant : Malédiction d’Alain Bashung. Album : Passer le Rio Grande. Barclay 1986.

12:32 Publié dans 4. Roman noir, Auteurs M, France | Tags : actes noirs, actes sud, nicolas mathieu, aux animaux la guerre | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | |

15/03/2015

PIERRE PELOT : PAUVRES ZHEROS. CRUELS PAUMES.


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Voyage au Bout de la Nuit
est l’un des premiers ouvrages classiques illustré par un auteur de BD. Il s’agissait d’une association entre les maisons d’éditions Gallimard et Futuropolis. De cette union surprenante est issu un ouvrage somptueux mis en image par l’immense Tardi que l’on ne présente plus. Depuis, d’autres auteurs se sont engouffrés dans la brèche avec le concours notamment des éditions Rivages et Casterman qui ont mis en place, en 2008, une série de BD adaptant les romans noirs et les romans policiers issus de l’illustre collection dirigée par François Guérif. Avec Rivages/Casterman/Noir vous découvrirez Winter’s Bone (Daniel Woodrell) mis en image par Romain Renard ; Nuit de Fureur (Jim Thompson) et Le Dahlia Noir (James Ellroy) mis en scène par Matz et Nymann. Parmi ces adaptations graphiques, il y a Pauvres Zhéros de Pierre Pelot brillamment mis en scène par Baru, un autre grand nom de la BD.

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Autant le dire tout de suite, des héros vous n’allez pas en trouver beaucoup dans Pauvre Zhéros. Par contre des zéros, minables et enfoirés en tout genre ce n’est pas ce qui manque dans ce roman que l’auteur a publié en 1982 dans la collection Engrenage, aujourd’hui disparue. C’est donc à l’occasion de son adaptation en version BD que les éditions Rivages ont eu la bonne idée de rééditer cette perle du roman noir français.

Dans un gros bourg des Vosges, les habitants sont en émoi suite à la disparition de Joël un enfant trisomique de 6 ans qui s’est perdu lors d’une promenade en forêt. Responsable de la sortie alors qu’elle n’avait  pas les compétences, l’aide-soignante Sylvette va probablement servir de bouc émissaire pour protéger les membres de la direction de l’hospice. A moins que Nanase ne retrouve le petit Joël. C’est qu’il en veut le bougre pour faire bonne figure dans les journaux et se faire mousser dans le rade qu’il fréquente à longueur de journée. Il serait d’ailleurs temps qu’on arrête de le traiter de feignant et de bon à rien le Nanase et surtout qu’on arrête de prétendre qu’il aurait tenté de fourguer sa cousine vaguement débile à une bande de maquereaux marseillais. Mais personne n’est dupe. Surtout pas Mannucci, le fiancé de Sylvette qui en aurait des choses à dire sur l’orphelinat où il a passé 14 ans de sa vie à se faire maltraiter. Et si on ne l’écoute pas, alors tant pis si sa colère explose. Au propre comme au figuré !

Pour expliquer la genèse de Pauvre Zhéros, l’auteur raconte qu’en rendant visite à sa femme qui venait d’accoucher il a entendu des cris provenant d’un soupirail et s’est aperçu qu’il s’agissait d’un enfant de l’orphelinat qui jouxtait la maternité. Le gamin suppliait qu’on le laisse sortir de son cachot. Alors en rentrant chez lui, Pierre Pelot a entamé l’écriture de Pauvre Zhéros en balançant toute sa colère, sa rage et sa souffrance dans un tourbillon de mots et de phrases qui malmèneront les lecteurs encore longtemps après avoir achevé la dernière phrase de ce roman explosif.

Il n’y a rien de poignant dans ce roman brutal qui vous plonge dans un monde rural calme et froid tout à la fois qui peu à peu prend la forme d’un conte cauchemardesque où les personnages ordinaires se transforment en monstres cruels guidés par la colère, la lâcheté et la survie. Une succession de scènes d’une violence crue relance régulièrement ce récit qui ne compte aucun temps mort. L’auteur ne cède pourtant pas à la fascination morbide d’une violence qu’il draine avec maestria dans une économie de mot qui accentue l’aspect dramatique de cette histoire cruelle.

pierre pelot,baru,pauvres zheros,rivages noir,casterman,vosges,roman noirCe n’est qu’après avoir lu le roman que vous pourrez vous imprégner de l’adaptation de Baru qui est parvenu à restituer toute la noirceur du roman de Pierre Pelot. L’un des grands talents de Baru c’est de nous livrer des planches qui se passent du texte tant le dessin est suffisamment explicite. Habitué des histoires dans le milieu rural, le dessinateur ne pouvait qu’exceller dans cette adaptation qui est l’une des meilleurs de la collection.

La bêtise, l’ignominie et la lâcheté sont les traits de caractères principaux de ces Pauvres Zhéros qui vous feront froid dans le dos en suivant leurs trajectoires minables bâties sur la peur, la colère et la violence. Un roman taillé à coups de burin !

Sega

A lire en écoutant : Chat d’Alain Bashung. Album : Passer le Rio Grande. Barclay 1986

Pierre Pelot : Pauvres Zhéros. Editions Rivages Noir 2008.

Pierre Pelot/Baru : Pauvres Zhéros. Editions Rivages/Casteman/Noir 2008.

08/03/2015

Cycle grands détectives de la BD : 1. Manchette - Tardi : Griffu

Capture d’écran 2015-03-08 à 17.53.01.pngDans la collection Quarto, chez Gallimard, vous ne trouverez pas beaucoup de BD et c’est tant mieux car le format ne s’y prête guère. Pourtant lorsque les éditeurs s’emparent de l’œuvre de Manchette, ils sont bien contraint d’y inclure Griffu, une des œuvres majeures de l’auteur, brillamment mis en image par Jacques Tardi.

C’est 1977 que fut prépublié Griffu qui parut dans le journal BD, l’hebdo de la BD à une époque où les revues concernant le 9ème art fleurissaient dans un monde de la presse qui comptait des titres prestigieux comme A Suivre, Pilote, Métal Hurlant, Charlie Mensuel et Fluide Glacial pour ne citer que quelques un d’entre eux.

Griffu restera la seule collaboration que l’écrivain effectua de son vivant avec Jacques Tardi et c’est vraiment dommage tant l’univers des deux artistes est complémentaire. Avec ses dessins, Tardi décuplent les références qu’évoque Manchette dans ses récits.

Gérard Griffu est un conseiller juridique paumé qui se prend parfois pour un détective privé tentant de sauver les jeunes femmes en détresse. C’est pour l’une d’entre elles qu’il accepte de cambrioler un bureau afin de récupérer un dossier compromettant. Mais piégé par la belle, Griffu va vite se rendre compte qu’il évolue dans un monde dangereux où les milieux de l’immobilier, le monde de la pègre et les pouvoirs politiques se côtoient  pour mettre en place des magouilles financières plus que douteuses. Les règlements de compte entre ces trois entités seront sanglants, dans un Paris en pleine mutation où les grands ensembles prennent le pas sur les taudis sordides qui pullulent aussi bien en ville que dans la banlieue.

En créant le personnage de Griffu, Manchette a modelé un détective atypique que l’on retrouve dans les standards  des romans noirs américains. Mais pour se démarquer de ces modèles comme Marlowe ou Sam Spade, l’auteur a dépouillé son personnage de toute classe et de toute élégance pour ne conserver que le cynisme et la désinvolture d’un détective plutôt maladroit qui évolue dans un monde qu’il ne maîtrise absolument pas. Ce monde en pleine mutation on peut le percevoir, dès la première case avec en arrière plan cet ensemble de grues et de grands buildings qui écrasent un reliquat vétuste d’immeubles et de pavillons de banlieues vacillants.

Avec Griffu nous pénétrons dans un climat résolument malsain où chaque personnage tente de prendre la main sur les autres protagonistes qui ripostent avec une violence décoiffante et parfois originale à l’instar de ce tueur qui utilise un bulldozer pour éliminer un rival trop gênant ou de ce règlement de compte sanglant dans un cabine téléphonique. Quant à l’épisode final, il se règle dans un déchainement de coup de feu qui ne laisse presque plus de place au dialogue hormis les dernières réflexions d’un héro en bout de course qui nous livre sa dernière pensée cinglante comme une épitaphe tragique.

Capture d’écran 2015-03-08 à 17.52.15.pngGriffu est considéré à juste titre comme un des grands classiques de la BD parce que les auteurs sont parvenus s’imprégner de leur temps tout en abordant les thèmes intemporels de la corruption et de la trahison. Tout y est soigneusement stylisé que ce soit les costumes, armes, voitures et maisons qui ne sont pas sans rappeler les univers de Wenders ou de Melville auxquels les deux comparses rendent un hommage appuyé avec cette affiche de l’Ami Américain l’on aperçoit sur un mur ou cette tapisserie rayée dans ce petit pavillon de banlieue qui fait référence au logement qu’occupe Yves Montant dans le Cercle Rouge. Bien évidemment l’écrivain ne peut s’empêcher de glisser quelques références de la gauche prolétarienne au détour d’une histoire qui conspue indirectement les arcanes d’un pouvoir en place qui semble indéboulonnable.

Capture d’écran 2015-03-08 à 17.59.42.pngCapture d’écran 2015-03-08 à 16.39.24.png

 

Une grande partie des romans noirs de Manchette ont été adaptés au cinéma sans pour autant que l’écrivain y trouve son compte et on peut le comprendre car aucun de ces films, à l’exception peut-être du médiocre Polar de Jacques Bral, ne parviennent à restituer le climat si particulier d’une œuvre qui n’a pas finit de faire parler d’elle. Finalement, tout le monde s’accordera à dire qu’il n’y avait que Tardi qui pouvait parvenir à transcender les romans de Manchette. Griffu en est le parfait exemple.

Sega

Capture d’écran 2015-03-08 à 12.23.00.png

 

Manchette Romans Noirs. Editions Quarto/Gallimard 2005.

Manchette/Tardi : Griffu. Editions Casterman 2010.

A lire en écoutant : Terminal 7 de Tomasz Stanko. Album : Dark Eyes – Tomasz Stanko Quintet. ECM 2009

  

18:07 Publié dans 2. BD, Auteurs M, Auteurs T, France | Tags : manchette, tardi, griffu | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | |

08/02/2015

Franck Bouysse : Grossir le Ciel. Le silence de la terre.

franck bouysse, grossir le ciel, la manufacture de livres, raymond depardonC’est le terroir ou la région qui imprègne parfois les pages des romans noirs d’une force peu commune où la puissance du langage immerge le lecteur dans des atmosphères aux teintes poétiques et inquiétantes.  En France, peut-être plus qu’ailleurs où la culture de la terre reste encore une des valeurs emblématiques du pays il y a toute une série d’auteurs qui abordent l’aspect rural de ces contrées pour nous offrir des ouvrages d’une rare intensité où l’émotion côtoie la tension de personnages en ruptures. Dans ce courant littéraire que l’on pourrait qualifier de rural writing, vous découvrirez Pascal Dessaint, Séverine Chevalier pour n’en citer que quelques un. Et puis il faut désormais compter sur Franck Bouysse qui nous livre un splendide roman intitulé Grossir le Ciel.

Les Doges, c’est un lieu-dit rugueux et enneigé, fait de silences où quelques hommes solitaires partagent une rude existence au coeur de cette région reculée des Cévennes. Les Doges ce sont Abel et Gus, deux paysans taciturnes qui croisent la destinée de leurs exploitations au rythme de la terre et du bétail qui cimentent cette amitié bancale. Dans ce décor hivernal, il y a des coups de feu qui résonnent et qui effraient les grives, des traces de pieds nus et du sang dans la neige. Parce que Les Doges, ce sont aussi des secrets enfouis, des regrets que l’on tait et des paroles que l’on ne sait pas offrir. Remué on ne sait trop pourquoi par le décès de l’Abbé Pierre, Gus, accompagné de son fidèle chien Mars, va peut-être bien finir par découvrir ce qui se trame du côté de la ferme d’Abel.

franck bouysse,grossir le ciel,la manufacture de livres,raymond depardonAvec Grossir le Ciel, Franck Bouysse restitue l’ambiance moribonde de ce monde terrien en déshérence que Raymond Depardon capta si bien tout au long de sa trilogie de Profils Paysans. D’ailleurs l’auteur rend un hommage appuyé au photographe documentariste qui semble avoir photographié la mémé de Gus. Frank Bouysse nous livre un texte évocateur d’une sobre puissance, tout en retenue à l’image de ces forçats de la terre qui hantent ces paysages silencieux des Cévennes. Dans ce monde en voie de disparition où la relève brille par son absence, il y a cette mort lente et silencieuse, presque sous-jacente qui ponctue les pensées de ces protagonistes vieillissants qui ne savent plus que faire de cette terre si précieuse que les anciens leur ont confiés. Au détour de chacune des  pages, on peut percevoir l’odeur forte du bétail, de l’humus et du fourrage, le parfum glacé de la neige et les effluves acides de la peur et des regrets. Gus et Abel sont des hommes en fin de course, broyés par le rythme inusable des saisons qui s’enchaînent. Mais outre le fait de dépeindre un univers avec une belle justesse, Franck Bouysse, installe au fil du récit une tension qui s’accentue de pages en pages sans que l’on ne puisse deviner où tout cela va nous mener. Un final onirique plonge définitivement le lecteur dans ces paysages de neige et de roches parsemés de forêts tout aussi silencieuses que les protagonistes qui parcourent l’histoire.

Outre le contenu, on appréciera le soin qu'a apporté la maison d'édition pour illustrer la maquette du livre avec cette photo qui sublime l'atmosphère désuète de ce monde rural à l'agonie.

Dans ce roman terrien, Grossir le Ciel c’est un titre évocateur qui trouvera toute sa signification dans les dernières lignes d’un texte puissant et poignant tout à la fois que vous n’oublierez pas de sitôt. Franck Bouysse : retenez bien ce nom !

SEGA

(Photo : Raymond Depardon : Paul Argaud, le paysan regardant la retransmission de la cérémonie d'enterrement de l'Abbé Pierre)

Franck Bouysse : Grossir le Ciel. Editions la Manufacture de Livres 2014.

A lire en écoutant : Into My Arms : Nick Cave & The Bad Seeds – Album : Best of. Mute Records 1998.