12/02/2014

NURY/BRÜNO : TYLER CROSS. LÀ OÙ FINISSENT LES FLEUVES.

Capture d’écran 2014-02-12 à 17.22.32.pngUn braquage de came qui tourne au carnage. Une échappée dans le désert pour un truand qui trouve refuge dans un bled paumé aux mains d’une famille de tarés congénitale. Un règlement de compte sanglant dans un train bourré de mafieux. Une histoire digne des meilleurs films de Peckinpah ou des meilleurs scénarios de Jim Thompson ou Donald Westlake, c’est ce que vous allez découvrir avec Tyler Cross, grande découverte du 9ème art de Brüno et Nury.

Digne successeur de Parker, Tyler Cross balade sa froide carcasse anguleuse dans ce scénario de Nury qui prend vie avec le dessin de Brüno pour donner une bande dessinée époustouflante qui reprend avec brio tous les archétypes du roman noir abordant la thématique du braqueur solitaire et sans pitié. Malgré cela on entrevoit au tréfonds de l’âme de ce personnage énigmatique un semblant d’humanité dans cet instant sublime où Tyler Cross se sépare de sa belle complice CJ Harper. Un mélange de cruauté et de romantisme qui frise la perfection avec un hommage appuyé à Robin Cook et James Ellroy comme Nury l’explique ici en commentant l’une des plus belle page de l’ouvrage.

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Que l’on ne s’y trompe pas le dessin stylisé, presque naïf, de Brüno ne sert qu’à mettre d’avantage en relief la noirceur, la cruauté et la duplicité des personnages qui jalonnent le récit. La BD n’est d’ailleurs pas à mettre entre les mains de lecteurs trop jeunes. On oscille entre humour noir et violence crue au gré des planches dont le découpage n’est qu’une longue référence cinématographique aux meilleurs films du genre.

Bien sûr on pourrait reprocher d’avoir lu ou revu mille et une fois cette même histoire de braquage foireux qui tourne à la confrontation sanglante. Mais c’est sans compter la maîtrise scénaristique de Nury qui parvient avec un fulgurance inouïe à nous transporter d’un bout à l’autre de son récit sans que l’on aie le temps de prendre conscience de quoique ce soit tant cette histoire trépidante vous secoue vos neurones qui n’auront donc pas le loisir de restituer la moindre analyse critique cohérente durant la lecture.

Bref, Tyler Cross c’est une BD qui a du punch et qui vous coupe le souffle comme le direct d’un boxeur. Il n’y a rien d’autre à en dire.

SEGA

Dessin : Brüno / Scénario : Fabien Nury / Couleurs : Laurence Croix : Tyler Cross. Editions Dargaud 2014.

A lire en écoutant : Back to Black. Amy Winehouse. Album : Back to Black. Island Records 2006.

26/01/2014

LEIF GW PERSSON : AUTRE TEMPS, AUTRE VIE. L'OUTRANCE DE L'IDEALISME.

Capture d’écran 2014-01-26 à 18.25.38.pngQuelle meilleure façon de déconstruire la mythologie de cet état bienveillant que l’on décrit lorsque l’on évoque la Suède en articulant un récit autour d’évènements réels comme la prise d’otage de l’ambassade d’Allemagne à Stockholm qui s’est déroulée le 25 avril 1975.

15 ans après cette tragédie, Les inspecteurs Jarnebring et Holt sont affectés sur le meurtre d’un individu sans histoire. Malgré leurs efforts, l’enquête dirigée par un supérieur incompétent va être classée jusqu’au jour où Lars Martin Johansson propulsé à la tête de la police de sécurité  découvre de nouveaux éléments dans un dossier qui n’apparaît pas aussi fortuitement qu’on pourrait le croire. C’est au plus haut niveau d’un état assez inquiétant que Lars Martin Johansson va devoir évoluer pour trouver des réponses à ses questions.

Si une grande partie récit  décrit la procédure d’une enquête classique c’est bien évidemment lorsque l’auteur nous entraîne dans les rouages des hautes directions des services de police que le roman prend tout son intérêt. Car Leif GW Persson possède un talent inné pour décrire les rouages complexes de cette puissante administration policière où l’on découvre les cloisonnements interdépartementaux qui, au nom de la sacro sainte raison d’état, peuvent conduire aux manipulations les plus abjectes.

L’usage, l’exploitation de données sensibles, récoltées après la chute du mur en 1989 et le démantèlement des services secrets de la Stasi sont le second moteur que l’auteur s’ingénie à démonter pour nous livrer la moindre pièce de cette trame de l’histoire contemporaine qui trouvera une répercussion au cœur d’une banale enquête policière.

Capture d’écran 2014-01-26 à 18.32.57.pngIl faut bien le dire, l'arche narrative qui s’étale sur 25 ans est extrêmement bien construite dans un style très classique qui permet au lecteur de ne pas se perdre dans les circonvolutions historiques et administratives d’une histoire aux ramifications complexes. L’auteur parvient habilement à entremêler la fiction et la réalité pour nous démontrer que les actes d’un autre temps peuvent faire basculer les destins d’hommes et de femmes cherchant à basculer dans une autre vie pour échapper aux conséquences des choix qu’ils ne parviennent plus à maîtriser. Le tout est teinté d’un certain mordant que l’on ressent particulièrement au travers des propos du personnage principal qui découvre l’aspect sombre des coulisses du pouvoir et tente par tous les moyens de s’y mouvoir sans trop y perdre de son intégrité ce qui s’avèrera un exercice périlleux qui lui laissera un goût amer.


Capture d’écran 2014-01-26 à 18.28.23.pngFinalement, avec Leif GW Persson, il importe peu de connaître l’identité du meurtrier car l’auteur s’attache principalement à décortiquer le mobile qui l’a poussé à commettre cet acte ultime pour décliner sur fond de corruption étatique, d’incompétences policières et de compromissions politiques, les affres d’une société qui ne sait comment faire face aux changements de plus en plus trépidant d’un monde en constante évolution. C’est peut-être cet aspect un peu déroutant où l’action peu présente laisse la part belle aux réflexions des personnages qui pourra heurter les lecteurs. Ils devront surmonter cette appréhension pour découvrir un superbe polar qui oscille entre le roman noir, le roman d’espionnage (contre-espionnage) et le roman d’enquête traditionnel.

Des policiers machistes, un brin sexistes et parfois racistes c’est aussi cela que vous découvrirez au détour des dialogues de certains personnages que l’auteur prend la peine de faire évoluer dans le cadre de leur vie privée. L’exercice de style ne s’avère pas exempt de clichés mais est contrebalancé par un zeste d’humour qui donne encore d’avantage d’épaisseur à ce magnifique récit riche en rebondissements historiques.

SEGA

Photo 1 : Prise d'otage de l'ambassade d'Allemagne à Stockholm

Photo 2 : Chute du mur de Berlin

Leif GW Persson : Autre Temps, Autre Vie. Editions Rivages/Noir 2013. Traduit du suédois par Philippe Bouquet.

A lire en écoutant : Tanya (Donald Byrd) interprété par Dexter Gordon. Album : One Flight Up. Blue  Note 1964

19/01/2014

Alexis Ragougneau : La Madone de Notre-Dame. Le fantôme d’Esmeralda.

Capture d’écran 2014-01-19 à 13.58.05.pngService de presse

Lorsque l’on évoque la fameuse cathédrale érigée au cœur de Paris on ne peut s’empêcher de penser que l’on va avoir à faire à un énorme pavé à l’instar du grand classique de Victor Hugo. Ce n’est pas le cas avec la Madone de Notre-Dame d’Alexis Ragougneau qui nous immerge, dans une poignée de page, au cœur de ce monument qui est l’un des plus visité de France, devançant même la fameuse Tour Eiffel.

C’est au lendemain de la procession de l’Assomption de la Vierge Marie que l’on découvre dans la nef principale, le corps figé d’une belle inconnue dont l’immaculée tenue provocante contraste singulièrement avec ce lieu sacré. Le sexe scellé avec la cire d’un cierge orientera la police et le procureur Claire Kauffmann vers un dévot de la Vierge Marie qui a eu une altercation avec la victime lors de la cérémonie religieuse. Néanmoins, le père Kern, prêtre à Notre-Dame, doute sérieusement du bienfondé des soupçons des autorités. Secondé par un détenu qu’il visite régulièrement, la quête que va mener le père Kern permettra-t-elle de rétablir la vérité ?

L’auteur, homme de théâtre, s’attache principalement aux personnages et bien évidemment au décor grandiose qu’il semble connaître parfaitement pour nous livrer une enquête des plus classiques qui s’étale sur un laps de temps assez court. Au fil de l’histoire vous allez découvrir l’univers des surveillants, diacres, prêtres et égarés qui gravitent autour d’une cathédrale désormais livrée à un flot incessant de touristes. Lieu touristique, lieu de culte c’est cette attribution contradictoire que l’auteur met en exergue par petites touches tout au long du récit.

Dans l’univers du polar, les « hommes de dieu – enquêteurs », comme le frère Cadfael, le père Brown ou même le frère Guillaume de Baskerville sont très communément dotés de facultés de réflexion et d’observation hors du commun. Le père Kern lui ne possède aucune de ces caractéristiques. L’homme affligé d’une terrible maladie qui l’a empêché de grandir (il mesure un mètre quarante huit) et dont les terribles crises paralysent ses articulations n’est pourvu que d’une formidable humanité et d’un sens de l’écoute qui lui permettront de résoudre son enquête. C’est ce qui fait toute la force du personnage qui apparaît dans sa vulnérabilité aussi bien psychique que physique comme un être aussi fragile que les pauvres âmes qu’il tente de réconforter.

On regrettera peut-être un petit manque d’équilibre entre certains personnages secondaires qui paraissent plus fades (La procureur Claire Kaufmann, l’inspecteur Landard) et que l’auteur a pourtant jugé bon de développer plus que de raison au détriment de certains protagonistes atypiques dont les caractéristiques semblaient beaucoup plus prometteuses comme par exemple Djibril le détenu qui seconde le père Kern, le vieux clochard polonais ou la dame aux coquelicots. On pourrait également regretter le côté archi convenu de ce récit jusqu’au moment où l’on plonge dans le passé du meurtrier qui évoque une page sombre de l’histoire de France et qui permet à l’auteur, comme un clin d’œil redoutable, de nous demander si l’on peut espérer trouver le salut dans la foi et la prière.

Avec la Madone de Notre-Dame, vous allez faire la connaissance d’un nouvel enquêteur un brin décalé qui prend naissance dans l’ombre éthérée d’un monument majestueux. Bel atmosphère envoutante pour ce premier livre d’Alexis Ragougneau qui se lira d’une traite.

Sega 

Alexis Ragougneau : La Madone de Notre-Dame. Editions Viviane Hamy. En librairie le 23 janvier 2014.

A lire en écoutant : Spem in Alium. Album : The Tallis Scholar sing Thomas Tallis – Spem in Alium. Gimell 2004.

 

12/01/2014

Thierry Chavant/David Chauvel/Olivier Le Bellec : 22 (Une enquête explosive). Lumière sur police-secours.


22 une enquête explosive, delcourt, david chauvel, thierry chassant, olivier le belles, BRB, police-secours Les immersions dans le cadre de police-secours sont bien trop rares pour être passées sous silence surtout lorsqu’elles sont contées par un flic de la BRB, Olivier le Bellec qui a débuté comme policier en uniforme. A l’heure où l’on a confronté deux métiers soi-disant différents (Police judicaire – gendarmerie) dans le cadre du débat concernant l’école de police unique à Genève, j’aime assez le point de vue que nous livre ce collègue français dans le postface de ce premier opus :

« Voilà quatorze ans, lorsque j’intégrai l’Ecole de police, je ne connaissais rien à la police. Uniquement ce que je voyais à la télé et dans les journaux, autant dire pas grand-chose. J’ai commencé ma carrière comme « bleu », gardien de la paix en uniforme, affecté au sein d’une brigade de nuit dans le 93. Faut reconnaître que ce n’était pas ce dont je rêvais à la base !

Moi je voulais être policier en civil comme les héros télévisée de ma jeunesse, Belmondo, Starsky et Hutch …  Je me suis néanmoins investi pleinement dans mon boulot et j’ai rapidement découvert l’ordinaire du flic de police secours, de nuit : les violences conjugales, les mecs bourrés, les effets de la pleine lune, les accidents de la circulation, les violences sexuelles, les premiers morts …

Avant d’intégrer la boîte je n’avais jamais été confronté à la mort et je l’ai prise dans la gueule sous toutes ses formes : la simple mort naturelle, le suicide, l’overdose, le meurtre … Mais j’ai aussi découvert mon goût pour le « flag », l’interpellation de « casseurs », de voleurs de voitures, de braqueurs …

L’expérience acquise chez les « bleus » me sert désormais dans mon travail à la prestigieuse Brigade de répression du banditisme. Cette dernière m’a permis de découvrir un autre aspect de la police. « Bleu » je devais être vu. Flic à la BRB, je devais désormais apprendre à ne plus l’être, à filocher, à appréhender un minimum la procédure et les écoutes, et à travailler avec les « tontons ». Aujourd’hui je considère que la police est une grande maison aux pièces multiples. Il y en a plein que je n’ai pas encore découvertes et d’autres que je connais bien ou pour partie. J’aimerais vous en faire découvrir certaines Vous ne saurez jamais quelle part de ces histoires est réelle ou fictive, mais elles sentiront toujours la sueur, le sang, le vécu… Tout ce qui fait de moi et de mes collègues des flics. »

22 une enquête explosive, delcourt, david chauvel, thierry chassant, olivier le belles, BRB, police-secours

Avec 22 vous allez faire la connaissance d’Inès, jeune femme gardien de la paix, qui patrouille avec ses deux collègues dans les rues de Paris. Le trio est interpellé par une jeune femme qui leur fait part de son agression. S’ensuit une poursuite épique dans le métro tandis que dans un autre quartier de la Ville Lumière, deux braqueurs s’en prennent à la vitrine d’une bijouterie qu’ils font exploser pour s’emparer des bijoux avant de s’enfuir à moto. Yves, jeune flic de la BRB, dépêché sur les lieux, parviendra-t-il à appréhender ces deux malfaiteurs ? Nous découvrirons la finalité de ces trois trajectoires dans le second opus encore à paraître.

On reconnaît tout de suite dans les scènes d’actions (magnifiquement mises en scène par Chavant), les actes d’enquêtes et le langage des protagonistes, l’influence du flic de terrain qui nous livre quelques éléments de ses années d’expérience. Mais c’est peut-être au travers du regard d'Inès que l’on retrouve probablement le plus de réminiscences liées au début de carrière de ce policier qui ose évoquer les récurrents problèmes de sexisme que l’on retrouve dans tous les corps de police car de nos jours encore, être policière tient de la gageure.

Un scénario brillamment construit qui pourra paraître singulier au niveau de la temporalité avec l'intervention d'Inès qui se déroule sur une journée alors que l'enquête d'Yves semble se dérouler sur plusieurs semaines pouvant amener une certaine confusion qui trouvera peut-être sa finalité dans le second tome que l'on attend avec impatience.

De police-secours à la BRB en passant par l'élaboration de scénarios, Olivier Le Bellec applique un des préceptes essentiels pour durer dans ce métier si intense qui a brisé tant de collègues qui peinent parfois à comprendre que le salut réside aussi dans la possibilité de changement en explorant les multiples pièces de la grande maison. 

Sega

 

Dessin : Thierry Chavant  - Scénario : David Chauvel/Olivier Le Bellec : 22 (Une Enquête Explosive). Editions Delcourt 2014.

A lire en écoutant : Brain Stew de Green Day. Album : Insomniac. Reprise 1995.

05/01/2014

JEAN-JACQUES BUSINO : UN CAFE, UNE CIGARETTE. LE ROMAND NOIR.

jean-jacques busino, un café une cigarette, rivages, orphelinat naplesJ’ai connu Jean-Jacques Busino bien avant qu’il ne se lance dans l’écriture alors qu’il trônait derrière le comptoir de son magasin de disque ABCD qui se situait à proximité de la gare. Une époque bénie où l’on ne vendait pas du disque au kilo et où l’on prenait le temps de vous raconter des histoires. Car Jean-Jacques était déjà un conteur d’histoire qui vous déclamait son amour pour Frank Zappa et le Thallis Scholar en vous servant des cafés noirs et bien serrés. Un regard aussi sombre que sa chevelure vous évaluait en quelques secondes avant de vous dispenser ses conseils avisés dans les domaines musicaux les plus variée. Un passionné l’ami Busino que j’ai perdu de vue après la fermeture de son magasin.

C’est en 1994, sur le présentoir d’une librairie que j’ai eu de ses nouvelles en découvrant son premier roman Un café, une cigarette qui se lit le temps de consommer l’un et l’autre en découvrant les tourments d’une bande de gamins écumant les ruelles de la ville de Naples. Un récit fulgurant qui vous sonne avec la brutalité d’une balle de 44 Magnum.

Largué par sa fiancée qui lui a laissé leur fille à peine âgée d’un an, André quitte la Suisse pour retrouver son cousin napolitain qui se fait fort de lui remonter le moral. Car Massimo est un petit caïd de la ville haut en couleur qui survit en fourguant des couteaux suisses qu’André lui fait parvenir. Un commerce florissant qu’il partage avec une bande de gosses cabossés par la vie. Avec Massimo comme guide, André va percevoir les malheurs quotidiens de ces enfants perdus qui survivent comme ils peuvent dans cette ville tentaculaire qui broie les âmes sans aucune pitié. Loin de se résigner, le jeune suisse, tout aussi borderline qu’idéaliste, va monter avec l’aide de son cousin un orphelinat pour abriter cette jeunesse condamnée à assouvir les vices d’adultes sans scrupule. Mais pour mener à bien ce projet, les deux jeunes garçons devront livrer un combat sans merci contre la mafia. L’histoire d’une rédemption au travers d’une guerre perdue d’avance.

Que l’on ne s’y trompe pas, il ne s’agit pas d’un énième roman sur la mafia qui apparaît d’ailleurs de façon presque fantomatique tout au long du roman. Jean-Jacques Busino se focalise exclusivement sur ces enfants malmenés qui hantent les rues de Naples. Avec la rencontre de la Suisse et de l’Italie par le biais de la verve endiablée de Massimo et la réserve silencieuse d’André c’est tout d’abord cette dualité que l’on découvre tout au long de ce récit comme si l’auteur faisait remonter l’ambivalence de ses origines. Et puis il y a cette violence qui monte crescendo au fil des seize chapitres du roman. On la trouve dans les propos simplistes de Massimo qui parvient à résumer en quelques mots tout le fonctionnement d’une ville qui broie ses enfants perdus et fait écho à la révolte désespérée d’André qui ne peut accepter ce que son entourage considère comme une fatalité. Puis c’est au rythme de la fureur des tueries et du cri des armes à feu que l’on assiste à l’apothéose d’un final aussi brutal que trivial qui ne nous offre aucune concession.

jean-jacques busino, un café une cigarette, rivages, orphelinat naplesL’Alfa Spider de Massimo, le 44 Magnum 12 pouces d’André, Jean-Jacques Busino s’attarde sur ces petits éléments à la manière d’un auteur comme Manchette auquel il emprunte également toute la noirceur et talentueuse simplicité d’un récit brutal.jean-jacques busino, un café une cigarette, rivages, orphelinat naples

Un café, une cigarette c’est l’emblème même du roman noir dans toute sa splendeur que vous retrouverez dans ses quatre autres romans édités aux éditions Rivages car Jean-Jacques Busino est un artisan de l’écriture qui va à l’essentiel avec tout ce que cela signifie en regard de ces auteurs qui travaillent avec une pléthore de collaborateurs recherchistes pour nous pondre des récits alambiqués à la limite de l’incompréhension.

Sega

Jean-Jacques Busino : Un café, une cigarette. Editions Rivages/Noir 1994

A lire en écoutant : Guarda Che Luna interprété par Petra Magoni & Ferrucio Spinetti. Album : Musica Nuda. Bonsaï Music 2004.

 

 

31/12/2013

Sunil Mann : Fête des Lumières. Zurich ethnique.


Capture d’écran 2013-12-31 à 19.56.57.pngEn Suisse, il n’y a guère que Dürrenmatt qui se soit essayé au polar et c’est sous le prétexte d’une déconstruction du genre camouflant des besoins alimentaires que le célèbre dramaturge helvétique nous a livré, entre autre, La Promesse avec comme sous-titre évocateur « requiem pour le roman policier ». Il semble que cette oraison funèbre ait eu raison des velléités d’autres auteurs à se lancer dans un genre qui pourrait déparer l’ensemble de l’œuvre littéraire du bon écrivain suisse. A l’exception de Corinne Jaquet qui, dans une série de romans policiers, nous livre, quartier par quartier, un catalogue touristique de la ville de Genève et de Jean-Jacques Busino qui se fait bien trop rare après avoir confectionné cinq perles noires aux éditions Rivages, le paysage romand en matière de polar reste dramatiquement désert.

C’est donc pour palier à ce manque chronique que mon amie Valérie Solano a décidé de mettre sur pied une collection luxueuse de polars helvétiques afin de fusiller les sempiternelles clichés dont ce pays fait régulièrement l’objet. Car au delà de l’aspect propret et lissé d’une contrée aux paysages pittoresques vous allez découvrir avec les éditions des Furieux Sauvages le visage sombre d’une Suisse en proie aux conflits culturels, aux magouilles financières, aux combines foncières et aux problèmes d’immigration et d’intégration.

Pour découvrir ces auteurs vous vous rendrez en librairie (la collection n’est pas  disponible sur A…) pour faire l’acquisition d’un ouvrage relié, imprimé sur un papier de qualité. Un polar relié c’est une première et c’est ce qui explique peut-être l’utilisation du marque page pour me défaire de la détestable habitude de corner les pages. L’avenir du livre réside aussi dans l’excellence de sa conception et la cohérence de diffusion.

Première salve avec la Fête des Lumière de Sunil Mann qui nous entraîne dans les méandres de la ville de Zürich. Oubliez la Paradeplatz et ses « vénérables » établissements bancaires et bienvenue au Kreis 4, quartier multiculturel truffé de bars à champagne, de sex-shops, de restaurants indiens et de kebabs douteux où gravitent les filles faciles. Au cœur de ce quartier animé, vous allez suivre les tribulations du détective privé Vijay  Kumar qui est chargé par un magnat de la presse zurichoise de retrouver sa femme de ménage sud-américaine mystérieusement disparue. Lorsque Vijay réalise que cette même femme de ménage travaillait également pour le politicien de droite, Walter Graf, récemment trouvé mort à son domicile l’affaire prend une autre tournure d’autant plus que l’agression d’un jeune homme dont le jeune détective a été le témoin la veille n’est pas sans lien avec cette sombre affaire. Aidé de Miranda, sublime transsexuelle et de son meilleur ami journaliste José, Vijay devra faire preuve de toute sa sagacité pour parvenir à résoudre cette première enquête tout en complexité. Une lampée d’Amrut (single malt indien) pour la route et c’est parti !

Loyers exorbitants, corruption immobilière (problèmes majeurs des principales villes helvétiques) vont nous permettre de découvrir les différents Kreis (arrondissement) d’une ville plus animée qu’il n’y paraît. Vijay en sera le guide au travers de description teintée d’un humour ironique qui donne beaucoup de fraicheur à un récit qui pourrait s’avérer assez classique. On y décèle tout l’amour que l’auteur voue aux quartiers populaires de Zürich en déclinant toute une série de bars, d’épiceries et de restaurants que vous pourrez découvrir en visitant la ville.

L’immigration et l’intégration des migrants et de leurs enfants nés en Suisse et sont les principaux thèmes que Sunil Mann traite tout en subtilité et en légèreté comme par exemple la relation entre Vijay et sa mère qui au travers de dialogues aussi drôles que caustiques nous déclinent les incompréhensions de deux générations qui ne sont pas nées dans le même pays. Au delà de cette légèreté il y a en arrière plan, cette inquiétude permanente de se voir stigmatiser par des partis qui tentent par tous les moyens de diaboliser la venue de ces populations migrantes. Inquiétude que l’on retrouve notamment dans l’entourage de Rosie, la femme de ménage disparue.

On regrettera peut-être le fait que des personnages hauts en couleur et forts originaux  comme Miranda soient exploités de manière superficielle et gageons que nous les retrouverons dans les prochaines enquêtes de Vijay Kumar, détective privé zurichois !

Friedrich Dürrenmatt – Sunil Mann, tout un parcours !!

Sega

Sunil Mann : Fête des Lumières. Editions des Furieux Sauvages 2013. Traduit de l’allemand par Ann Dürr.

A lire en écoutant : Lake of Udaïpur de Le Tone. Album : En Inde. Label : Cantos 2008.

 

 

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24/11/2013

VICTOR GISCHLER : COYOTE CROSSING. AU MILIEU DE NULLE PART.

victor gischler, coyote crossing, jim thompson, 1275 âmes, Cormac McCarthyUne ville paumée au beau milieu d’un état poussiéreux, un adjoint du shérif dépassé sont les archétypes de nombreux romans qui débarquent dernièrement sur les étales des librairies depuis le succès de Cormac McCarthy, « Non ce pays n’est pas pour le vieil homme ! », chef-d’œuvre du roman noir américain, commenté ici.

Coyote Crossing de Victor Gishlerse situerait dans la veine d’un film de Quentin Tarantino selon le commentaire de l’éditeur et il faut bien avouer qu’au niveau de la syntaxe et de la dramaturgie on a plutôt la sensation de lire une espèce de scénario mal ficelé qui nous livre parfois au détour des pages quelques scènes assez originales.

Ancien musicien paumé, Toby Sawyer est retourné dans son trou natal pour endosser à mi-temps l’uniforme de shérif adjoint. Pour sa mission d’un soir, il est contraint de surveiller un cadavre truffé de plomb. La tâche ne s’avérant guère excitante, Toby part rejoindre sa maîtresse. Au retour de son escapade romantique, Toby s’aperçoit que le cadavre a pris la poudre d’escampette. Toute une nuit pour retrouver le corps perdu va l’amener à faire des rencontres aussi denses que sanglantes. Flics corrompus, gangs hispaniques, rednecks déchainés, Toby survivra-t-il à cet enchaînement de hordes sauvages tout en préservant son bébé que sa femme vient d’abandonner.

victor gischler, coyote crossing, jim thompson, 1275 âmes, Cormac McCarthyLe roman sec et nerveux est bourré d’actions. On peut le dire, on n’a guère le temps de souffler au détour de cet amoncellement de personnages stéréotypés qui s’entrecroisent sans que l’auteur daigne s’y attarder. Une volée de plomb et on passe à autre chose. Un peu simpliste comme système qui n’amène pas grand chose à une histoire incohérente où l'on s'entretuerait à tout va, sans que le moindre habitant n'intervienne durant la nuit. Et puis le personnage central n’est guère crédible alors qu’on le présente comme un paumé romantique qui se révèle au gré du roman comme un flic débrouillard et sanguinaire qui n’aurait pas peur de dégommer une tripotée de truands sauvages. Quelques scènes originales, comme la destruction d’un motel abritant une nuée de gangsters et le combat dans le poste de police, sauvent le roman d’un naufrage insipide. 

victor gischler, coyote crossing, jim thompson, 1275 âmes, Cormac McCarthyOn dira de Coyote Crossing qu’il s’agit d’un roman sans prétention et parfois distrayant qui se lit rapidement, ce qui est salutaire pour le lecteur, et après avoir tourné la dernière page, on ne pourra pas s’empêcher de penser à Nick Corey, shérif emblématique du roman de Jim Thompson dans 1275 âmes pour se dépêcher de lire ou relire ce polar d’envergure qui a inspiré avec plus ou moins de succès de nombreux auteurs !

 

SEGA

 

Victor Gischler : Coyote Crossing. Editions Denoël 2013. Traduit de l’anglais (USA) par Frédéric Brument.

A lire en écoutant : Los Lobos : Border Town Girl. Album : Wolf Track, Best of Los Lobos. Rhino 2006.

15/11/2013

James Ellroy/David Fincher – Matz/Miles Hyman : Le Dahlia Noir.

Capture d’écran 2013-11-15 à 16.36.31.pngLe corps coupé en deux, sauvagement mutilé, c’est le 15 janvier 1947, sur un terrain vague de Los Angeles, qu’a échoué le rêve d’actrice d’Elizabeth Short. Elle avait 22 ans et ne savait pas qu’elle deviendrait, 40 ans plus tard, le personnage emblématique du Dahlia Noir de James Ellroy.

Après le succès de la trilogie Llyod Hopkins, c’est en 1987 que François Guérif directeur des éditions Rivages publie ce qui allait devenir l’un des livres le plus emblématique du roman noir et du polar tout à la fois. Le style syncopé, marque de fabrique de James Ellroy n’était pas encore présent, mais la sauvagerie du texte et l’outrance meurtrière des scènes éclaboussait déjà les lecteurs. Un livre taillé avec ses tripes et dont la folie rageuse déborde au détour de chaque page voilà comment l’on pourrait décrire le Dahlia Noir, œuvre majeure de James Ellroy.

C’est probablement la démesure et la folie de cet auteur, impossible à restituer au cinéma, qui ont fait que les adaptations de ses ouvrages se sont soldées par des échecs, hormis L.A. CONFIDENTIAL de Curtis Hanson que l’on peut juger passable même si le perfide Dudley Smith campé par James Cromwell paraissait extrêmement fade. Pour LE DAHLIA NOIR de Brian de Palma, passez sans autre votre chemin car vous ne retrouverez pas cette chaleur étouffante d’une ville démoniaque qui se pare de lumière pour éblouir vos rêves. Tout y est édulcoré à un point tel que l’ensemble en devient insipide.

Capture d’écran 2013-11-15 à 15.23.29.pngPour vous approcher de ce qui aurait pu être une bonne adaptation, il vaut mieux revoir SANGLANTES CONFESSIONS de Ulu Grossbard avec Robert de Niro et Robert Duvall tiré d’un roman de John Gregory Dunne, Sanglantes Confidences parut en 1976 dans la collection Série Noire et réédité par les Humanoïdes Associés en 1980. Un ouvrage solide que l’on ne dénichera désormais plus que chez un bon bouquiniste. Avant l’arrivé de l’opus de James Ellroy on trouvait déjà dans ce roman l’atmosphère délétère d’un Los Angeles gangréné par la corruption avec en toile de fond le meurtre d’Elizabeth Short.

C’est en bande dessinée que l’on pourra désormais redécouvrir le Dahlia Noir de James Ellroy. Cela fait déjà quelques années que François Guérif dirige en collaboration avec Casterman une collection de polars adaptés en format BD. L’adaptation du Dahlia Noir a été effectuée par Matz en collaboration avec David Fincher et le moins que l’on puisse dire c’est qu’ils ont fait un excellent travail de découpage. Vous retrouverez la totalité de l’intrigue et les dialogues ciselés du maître. Mais c’est du côté du dessin que l’ouvrage pêche un peu. Trop raisonnable ! Le travail de recherche et le rendu des dessins de Miles Hyman sont magnifiques mais l’ensemble manque de dynamisme et rien ne déborde du cadre. Une succession de superbes illustrations bien trop figées qui étouffent l’histoire et c’est d’autant plus dommage que l’on trouve, malgré tout, au détour des pages quelques scènes magnifiques comme l’épisode où Bleichert enquête du côté du Capture d’écran 2013-11-15 à 16.43.52.pngMexique. Malgré ces petits défauts, le plaisir de retrouver les personnages d’Ellroy est bien trop grand pour vous priver de cet achat d’autant plus qu’il existe une édition luxueuse, reliée qui est absolument somptueuse.

Ellroy adapté en BD c’est aussi l’occasion pour ceux qui ne connaissent pas l’œuvre de ce grand écrivain de découvrir un univers absolument dantesque qui frise la perfection.

SEGA

James Ellroy : Le Dahlia Noir. Editions Rivages/Thriller 1988. Traduit de l’anglais (USA) par Freddy Michalski.

James Ellroy/David Fincher – Matz/Miles Hyman : Le Dahlia Noir. Editions Rivages/Casterman/Noir 2013.

John Gregory Dunne : Sanglantes Confidences. Editions Humanoïdes Associés 1980.

A lire en écoutant : Aria (orchestral suite n° 3 in D minor BWV 1068). Jacques Loussier Trio. Album: Play Bach aux Champs Elysées. Universal Music Jazz France 2000.

10/11/2013

DAVID PEACE : GB 84. LA REVOLTE DES GUEULES NOIRES

Capture d’écran 2013-11-10 à 15.19.03.pngSi durant toute la durée de la tétralogie, commentée ici et , chroniquant les heures sombres du West Yorkshire, David Peace s’employait à truffer ses textes d’une actualité servant à mettre en relief les motivations des personnages et les faits divers qui jalonnaient leurs parcours respectifs, il en va tout autrement avec GB 84 où l’actualité devient le thème central de ce roman flamboyant.

Mars 1984, pour protester contre la restructuration sauvage des houillères de Grande-Bretagne, les mineurs du Yorkshire vont entamer une grève qui s’étendra dans tout le pays et qui durera un an. Le conflit entre la commission national du charbon soutenue par le gouvernement Thatcher et le syndicat national des mineurs présidé par Arthur Scargill s’apparentera à une guerre sans merci où les parties ne lâcheront pas la moindre concession. Et c’est au travers du regard de trois protagonistes que vous découvrirez les manigances et les combats souterrains que se livrent deux blocs extrêmes qui savent déjà que la défaite est synonyme de chute et de discrédit.

Il y a tout d’abord Neil Fontaine, barbouze, garde du corps et homme des basses œuvres dont la mission est de mettre tout en place pour briser et discréditer la grève des mineurs. Il navigue entre le monde souterrain de mercenaires extrémistes sans scrupules et les coulisses d’un pouvoir qui n’en a guère d’avantage.

Terry Winters, membre de la direction du syndicat national des mineurs, se trouve au cœur des manœuvres financières d’un syndicat acculé par le gouvernement à livrer sa trésorerie auprès des tribunaux qui leur inflige de lourdes amendes. Paranoïa, corruption et illusions sont le lot quotidien d’un syndicat condamné au succès.


Capture d’écran 2013-11-10 à 15.17.09.pngEt puis il y a le témoignage poignant du quotidien de mineurs qui se retrouvent au cœur d’une grève interminable, d’un combat violent et sans concession entre un gouvernement inflexible, des policiers toujours plus violent. On découvre  le calvaire de familles exsangues financièrement, d’hommes épuisés par les piquets de grèves et par les trahisons de leur voisins, amis, et camarades de travail qui souhaitent reprendre le travail. Un clivage entre les « jaunes » et les grévistes qui laissera des cicatrices profondes qui ne se refermeront jamais.

Avec un texte syncopé à l’extrême, David Peace nous fait passer des uns aux autres dans un style flamboyant qui frôle la folie. Cette folie qui semble d’ailleurs être le trait d’union entre tous ces personnages lancés dans une course désespérée qui ne laissera personne indemne, pas même le clan victorieux. Paranoïa, manipulations, coups bas seront le quotidien de protagonistes qui ne peuvent désormais plus s’entendre. Des protagonistes aux égos surdimensionnés qui se défient par l’intermédiaire d’une population ouvrière sacrifiée sur l’autel d’idéologies extrêmes qui ne peuvent que conduire à une lutte meurtrière.Capture d’écran 2013-11-10 à 15.16.25.png

Comme à l’accoutumée avec David Peace, c’est à bout de souffle que vous achèverez GB 84, un roman épique et tragique qui vous narre par le menu la mort d’une caste ouvrière et le changement de cap d’une nation désormais livrée aux mains d’un libéralisme économique triomphant.

La folie d’une nation contée avec la démesure d’un auteur ! David Peace est un génie !

SEGA

David Peace : GB 84. Rivages/Noir 2009. Traduit de l’anglais par Daniel Lemoine.

A lire en écoutant Syncronicity II de Police. Album : Syncronicity. A&M Records 1983

 

03/11/2013

Bruce Holbert : Animaux Solitaires. L'ouest impitoyable.

bruce holbert,animaux sauvages,gallmeister,russel straw,clint eastwoodBlack Mask, principale revue de littérature policière des années 30, recelait toute une panoplie d’écrivains talentueux comme Dashiell Hammet et Raymond Chandler qui lui donnèrent ses lettres de noblesse et contribuèrent à forger le mythe du polar et du hardboiled. D’autres revues se spécialisaient dans des genres spécifiques comme le fantastique et le western. Néanmoins, le mélange des genres était soigneusement évité et on restait cantonné dans son domaine, même si quelques écrivains tentaient parfois l’aventure sous l’usage d’un pseudo. Il semble que ce cloisonnement se soit perpétué au fil des décennies et très franchement polar et western n’ont jamais fait bon ménage ensemble.  

Les éditions Gallmeister semblent toutefois relever ce défi en publiant bon nombre de romans policiers qui se déroulent dans les contrées sauvages des USA avec , entre autre, la série phare du sheriff Longmire de Graig Johnson qui possède toutes les tonalités du western contemporain.

Avec Animaux Solitaires de Bruce Holbert nous pénétrons cette fois-ci de plain-pied dans le western en découvrant les derniers bastions d’un monde qui ne peut résister à l’assaut de progrès et qui est donc condamné à disparaître. L’histoire se déroule en 1932 dans l’état de Washington et nous suivons le parcours de Russel Straw,  ancien officier de police travaillant pour le compte de l’armée, qui reprend du service pour traquer un tueur en série particulièrement sadique qui sème des cadavres d’indiens mutilés sur son chemin.

Un western noir voilà comment l’on pourrait qualifier le premier roman de Bruce Holbert, car même si le résumé possède quelques relents de polar ou de thriller, il ne faut pas se leurrer, l’intrigue pêche un peu par son absence de surprise et le lecteur moyen découvrira d’ailleurs très rapidement qui est le responsable de ces meurtres odieux. Cette petite déception ne doit toutefois rien enlever à la qualité de ce roman où l’on se plait à suivre les pérégrinations d’un homme vieillissant dont les sursauts de violence font écho au tueur qu’il traque sauvagement. Straw traîne derrière lui tout le poids d’une force indomptée qu’il ne peut maîtriser et qui se traduit par des explosions épiques comme lorsqu’il s’en prend  aux policiers des Affaires Indiennes. Le personnage est désormais hors-cadre et semble inquiéter tout son entourage qui ne comprend plus cet homme issu d’une époque révolue.  Car même si la plupart des hommes qui l’entourent ont du sang sur les mains, même si la violence a fait partie de leur culture, il apparaît que les mirages du progrès les ont contraint à vêtir l’habit étriqué de la civilisation. Les voitures, l’apparition de l’éclairage publique et surtout la construction de barrages qui engloutissent des régions entières comme pour mieux effacer cette période sauvage dont plus personne ne veut entendre parler, voici le décors dans lequel évolue désormais Straw qui se plaît de plus en plus à bivouaquer dans les forêts montagneuses du comté de l’Okanogan, en compagnie de Stick, son fidèle cheval..

Teintés de références bibliques et shakespeariennes, le récit se perd parfois dans des digressions qui alourdissent inutilement le texte comme ces références criminalistiques sur les tueurs en séries qui semblent complètement anachroniques à une époque où l’on ne se posait aucune question sur les motivations d’un assassin ou d’un voleur. Comparé à Cormac McCarthy, il manque à Bruce Holbert ce dépouillement qui donnerait plus d’ampleur à une histoire aussi âpre que tragique. Néanmoins il faut saluer un auteur qui signe avec Animaux Solitaires un premier roman riche en personnages intenses et pittoresques qui évoluent dans une superbe époque en pleine mutation.


Capture d’écran 2013-11-03 à 20.52.35.pngEn compagnie de Russel Straw qui n’est pas sans rappeler William Munny, héros crépusculaire que campait Clint Eastwood dans Impitoyable, vous partirez sur les chemins de la perdition au travers d’un roman sans retour.

SEGA

Bruce Holbert : Animaux Sauvages. Editions Gallmeister 2013. Traduit de l’anglais (USA) par Jean-Paul Gratias.

A lire en écoutant : L'assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford. Nick Cave/ Warren Ellis. EMI/Mute Records 2007