25/10/2018

LAURENT GUILLAUME : LÀ OÙ VIVENT LES LOUPS. CHASSE EN MEUTE.

laurent guillaume, là où vivent les loups, éditions denoëlLorsque l'on se rend à un festival de la littérature noire comme Toulouse Polar du Sud, on devrait prendre soin d'éviter les 65 auteurs présents de peur de sympathiser avec eux et d'avoir ainsi bien plus de mal à relever les imperfections des romans qu'ils nous proposent. En l'occurrence le problème ne se pose pas lorsque l'on rencontre un romancier comme Laurent Guillaume car en plus d'être un formidable conteur captant son auditoire lorsqu'il nous livre ses péripéties lors de ses missions en Afrique comme consultant international pour la lutte contre le crime organisé ou durant la période où il a été officier au sein de la police nationale française, l'homme possède un indéniable talent lorsqu'il couche sur papier des récits policiers empreints de ses expériences personnelles. Après une série de romans mettant en scène Mako, un policier affecté à la BAC de la région parisienne, Laurent Guillaume nous propose, avec son dernier roman Là Où Vivent Les Loups, de découvrir un nouveau flic, Priam Monet, se distinguant tant sur le plan physique que sur le plan relationnel ce qui en fait un personnage résolument hors norme.

Un ours mal léché, mal embouché, c’est ainsi que l’on pourrait qualifier le commandant Priam Monet dont la carrière au sein de la brigade criminelle et des stups à Paris n’est plus qu’une histoire ancienne lui qui est désormais affecté à l’IGPN, la police des polices. Cantonné à des tâches administratives il doit traîner sa grasse carcasse, deux mètres pour quelques cent cinquante kilos, au fin fond d’une vallée perdue de la Haute-Savoie, toute proche de la frontière avec l’Italie, afin d’inspecter un service de la Police aux Frontières, dans le cadre d’un audit. Une mission qui n’a rien d’une sinécure lorsqu’il se retrouve dans cette ville décrépite de Thyanne qui endure les affres de la désindustrialisation alors que la plupart des habitants de la vallée subissent la tyrannie d’un riche propriétaire terrien. Priam Monet n’a donc plus qu’une idée en tête, quitter au plus vite ce bled pourri dont il n’a que faire. Mais avec la découverte du cadavre d'un migrant qui aurait chuté d'une falaise, la donne change car Priam Monet ne croit guère à la version de l'accident. Et le vieux briscard va rapidement retrouver ses réflexes d'enquêteur chevronné pour mettre à jour d’obscurs secrets que la faune locale veut dissimuler à tout prix. Des hommes inquiétants qui rôdent dans la forêt. Des coups de feu qui résonnent dans le silence de cette vallée perdue. Il semble que l'on s'adonne à des parties de chasse qui sortent de l'ordinaire. Et on dirait bien que Priam Monet va s'attarder dans la région plus que de raison. Tant qu’il n’y demeure pas pour l’éternité.

Avec une parfaite connaissance du monde policier au sein duquel il a travaillé de nombreuses années et une certaine maîtrise des codes de la littérature noire, Laurent Guillaume nous livre avec Là Où Vivent Les Loups, un polar extrêmement bien calibré qui emprunte également quelques influences propre aux westerns. L'arrivée en train, le héros solitaire, la petite ville perdue et ses habitants hostiles, le riche propriétaire terrien régnant sans partage sur la région, nul doute que le lecteur décèlera quelques influences du genre, amplifiées par des décors improbables à l'instar du Route 66, un établissement perdu au milieu d'une zone industrielle qui prend l'allure d'un saloon ou d'un bar américain typique. Un décor clinquant contrebalançant l'ambiance glauque de cette petite ville perdue ou la majesté des contreforts montagneux et des forêts. Il faut dire que Laurent Guillaume, natif de la région où se déroule le récit, parvient à restituer avec une belle aisance cette atmosphère savoyarde lui permettant de mettre en scène une histoire somme toute assez classique, tout de même agrémentée de quelques rebondissements saillants sur fond de thématiques de migrants et de désindustrialisation qu'il évoque avec suffisamment  de tact et d'à-propos sans trop verser dans des considérations lénifiantes ou larmoyantes. Il faut dire que l'auteur possède un sens de l'écriture efficace qui lui permet d'aller vers l'essentiel en donnant du rythme à un roman où l'évocation des investigations et des procédures policières confère à l'ensemble de l'intrigue une solide sensation de réalisme sans jamais basculer vers l'ennui de l'explication pontifiante.

Mais il va de soi que l'indéniable plaisir que l'on a à lire un roman tel que Là Où Vivent Les Loups réside dans les échanges parfois extrêmement drôles entre ce flic hors du commun qu'est Priam Monet et des interlocteurs déconcertés par son attitude. On Tombe sous le "charme" de ce personnage irascible, parfois franchement odieux qui s'est bâti une carapace afin de contrer tous ceux qui aurait l'outrecuidance de faire quelques commentaires sur son obésité. Une prison de chair qui l'isole des autres pour en faire une espèce de misanthrope livrant ses considérations dépourvues du moindre filtre social. Il en résulte des dialogues savoureux, parfois franchement hilarants et des scènes d'actions qui prennent occasionnellement une tournure quelque peu cocasse ce qui les rend d'autant plus appréciables. L'ensemble est d'autant plus plaisant qu'en plus de son physique disgracieux et de son caractère ombrageux, ce flic, parisien jusqu'au bout des ongles,  ne supporte pas cet environnement alpin dans lequel il évolue et que c'est bien évidemment dans cette logique de confrontation que l'auteur met en scène des interactions à la fois drôles et percutantes avec les autres protagonistes tel que Claire, adjointe, à son corps défendant, de Monet ou d'autres personnages comme le Vieux Roc, montagnard bourru ou Marie, la journaliste locale. Des protagonistes très bien campés décelant, tout comme le lecteur d’ailleurs, cette part d'humanité que l'auteur concède à son personnage pour en faire un flic franchement attachant que l’on aura plaisir à retrouver.

Une intrigue bien menée, agrémentée de personnages étonnants et de dialogues à la fois drôles et efficaces, Là Où Vivent Les Loups fait partie de ces récits solides et plaisants qui donnent toutes ses lettres de noblesse au roman populaire.

 

Laurent Guillaume : Là Où Vivent Les Loups. Editions Denoël 2018.

A lire en écoutant : As Ugly As I Seem de Jack White. Album : Get Behind Me Satan. 2005 XL Recordings.

12/08/2018

Wojciech Chmielarz : Pyromane. Brûlure froide.

Capture d’écran 2018-08-12 à 21.03.48.pngIl va de soi que la série de romans policiers de Valerio Varesi, mettant en scène les investigations du commissaire Soneri, constitue l’une des belles trouvailles de la maison d’éditions Agullo. Le Fleuve Des Brumes (Agullo 2016), La Maison De La Via Saffi (Agullo 2017) et son dernier opus Les Ombres De Montelupo (Agullo 2018) ont ainsi bénéficié d’une belle mise en lumière en occultant peut-être une autre série policière également publiée par Agullo et dont l’action se déroule en Pologne. Il serait pourtant dommage de passer à côté de Pyromane de Wojciech Chmielarz, nous permettant de faire la connaissance de l’inspecteur Jakub Mortka, surnommé le Kub, et de découvrir sa première enquête se déroulant dans une morne banlieue de la ville de Varsovie.

 A Ursynow, en plein hiver, l’ex star de concours de beauté polonais, Klaudia Kameron, dont la carrière de chanteuse populaire a rapidement tourné court, peut s’estimer chanceuse. Elle a survécu à l’incendie qui a dévasté sa maison alors que son mari, un businessman aux fréquentations douteuses, est retrouvé mort dans les décombres. Hospitalisée, portant les stigmates du sinistre qui l’a défigurée, Klaudia tente de se remettre de l’événement, ceci d’autant plus qu’il s’agit d’un acte criminel. En charge de l’enquête, Jakub Mortka, que tout le monde surnomme le Kub, découvre rapidement qu’un pyromane sévit dans les rues de Varsovie et qu’il faut rapidement l’appréhender avant qu’il ne fasse de nouvelles victimes. Malgré les pressions émanant du pouvoir judiciaire, de sa hiérarchie et même du Milieu, le Kub, flic au caractère bien trempé, ne va pas s’en laisser compter pour mener à bien ses investigations en pouvant s’appuyer sur un partenaire au comportement douteux et une profileuse séduisante dont il n’a que faire mais que ses supérieurs lui imposent.

On peut définir Pyromane comme un examen sans fard de la société polonaise qui se traduit d’ailleurs avec l’environnement dans lequel se déroule l’enquête, une banale banlieue abritant la classe moyenne de Varsovie, nous permettant de découvrir le quotidien des habitants ainsi que leurs difficultés en s’attardant sur le thème des violences domestiques que subissent les femmes polonaises. Avec une telle thématique Wojciech Chmielarz pose un regard à la fois incisif et impitoyable sur l’ensemble des protagonistes qui vont intervenir dans le roman. Que ce soit le mari de Klaudia qui violente sa femme, tout comme l’adjoint de Jakub Mortka qui malmène son épouse, on voit bien que le phénomène impacte toutes les classes sociales. Et en rapport à ces exactions, on observe également le comportement passif des témoins à l’instar de Jakub Mortka qui préfère fermer les yeux sur les agissements de son collègue afin de poursuivre son enquête. Personnage ambivalent, dénué de tout centre d’intérêt hormis les enquêtes dont il a la charge, Jakub Mortka ne possède aucun talent particulier à l’exception d’une ténacité sans faille et d’un investissement professionnel démesuré qui lui a coûté son mariage. C’est d’ailleurs au travers des relations avec son ex femme que l’on perçoit l’humanité de cet individu dont la morale peut s’avérer extrêmement variable en fonction de l’avancée des investigations qu’il doit mener.

A la lecture d’une enquête extrêmement réaliste et très bien construite, comportant parfois quelques longueurs, le lecteur ne manquera pas d’être surpris par le dénouement d’une intrigue révélant quelques rebondissements singuliers qui font de Pyromane un excellent premier roman d’une série policière polonaise nous offrant un vision passionnante et sans concession d’un pays méconnu.

Wojciech Chmielarz : Pyromane (Podpalacz). Traduit du polonais par Erik Veaux. Editions Agullo 2017. Editions Le Livre de Poche 2018.

A lire en écoutant : When The Sun Goes Down de Arctic Monkey. Album : Whatever People Say I Am, That’s What I’m Not. 2005 Domino Recording Co.

21:06 Publié dans 3. Policier, Auteurs C, LES AUTEURS, LES AUTEURS PAR PAYS, Pologne | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook | | |

31/05/2018

Gilles Sebhan : Cirque Mort. Normes et désordres.

Capture d’écran 2018-05-31 à 00.05.17.png"Tous les enfants sont des hommes. Peu d'adultes le restent." C’est probablement avec cet aphorisme de Tony Duvert, auquel Gilles Sebhan a consacré deux ouvrages sur le destin de cet auteur sulfureux, que l’on peut résumer l’univers étroitement lié de ces deux écrivains dérangeants évoquant les thèmes de l’enfance au travers de la sexualité et d’une certaine forme de violence à la fois trouble et subversive. Comme un écho à cette sentence et à l’occasion de cette première incursion dans le domaine de la littérature noire, Gilles Sebhan reste donc fidèle à la thématique de l’enfance et du rapport avec l’adulte tout en délaissant les notions de sexualité pour nous livrer, avec Cirque Mort, un roman policier déroutant nous entraînant, par le biais d’une angoissante série de disparitions d’enfants, dans l’univers trouble d’une institution psychiatrique pour jeunes patients psychotiques.

Un mystérieux message anonyme conduit le lieutenant Dapper vers le centre hospitalier où sont internés de jeunes mineurs névrosés. Il s’agit de l’unique indice auquel il peut se raccrocher pour retrouver son fils Théo qui a disparu depuis plusieurs semaines tout comme les deux garçons sur lesquels il enquêtait avant d’être dessaisi de l’affaire. Comme un signe annonciateur, préfigurant cette série de disparitions, peut-il y avoir un lien avec le massacre à coup de hache de tous les animaux d’un cirque installé pour Noël ? Parce qu’il ne peut se résigner, Dapper va tenter de trouver des réponses au sein de cette institution singulière en plaçant tous ses espoirs sur le témoignage d’Ilyas, un adolescent en proie à d’étranges visions qui prétend être l’ami de Théo. Névroses ou hallucinations, Dapper n’a pas le choix et va devoir se départir de toutes ses certitudes pour tenter de retrouver son fils tout en se demandant ce qui a bien pu unir Ilyas et Théo issus de deux mondes tellement différents.

Si la littérature noire a souvent eu pour vocation de dénoncer par le biais du crime ou du fait divers des disfonctionnements au sein de la société, Gilles Sebhan interpelle le lecteur sur un registre quelque peu différent avec un récit dérangeant qui ne cesse de susciter le malaise notamment avec ce monde de l’enfance s’éloignant des archétypes de l’innocence, propre à cette thématique. De cette manière, l’enquête policière prend une toute autre tournure que ce à quoi l’on peut s’attendre avec une intrigue portant sur la disparition d’enfants impliquant un père désemparé à la recherce de son fils kidnappé. Car bien au-delà d’une mise en scène emprunte de suspense et de rebondissements bien maitrisés, il faut voir avec Cirque Mort toute la dimension étrange qui se dégage du rapport entre l’adulte et cet univers de l’enfance disloquée où la raison et la folie se désagrègent sur  une question de point de vue. Car tout l’enjeu réside au cœur de cette institution psychiatrique sur laquelle règne le docteur Tristan qui, tel un savant fou, façonne la personnalité de ses jeunes patients au gré de ses expérimentations issues de quelques théories obscures où la raison et la folie se déclinent en fonction des règles et des normes établies par la société et que l’on pourrait remettre en cause sur fond de grand chambardement. Dans le confinement de cet établissement, le psychiatre endosse ainsi le rôle d’arbitre, pour apparaître rapidement comme un homme dépassé, en quête de l’idéal absolu qui résiderait dans la personnalité trouble de ses petits protégés. Un constat d’autant plus effrayant que loin d’être vulnérable, un enfant perturbé tel qu’Ilyas se révèle être un patient redoutable et bien plus inquiétant qu’il n’y paraît en étant capable de se soustraire à toutes tentatives de manipulations pour parvenir à ses fins. Ainsi, au travers des investigations d’un homme vulnérable comme le lieutenant Dapper, le lecteur perçoit donc le jeu à la fois subtil et pervers des influences qu’exercent les différents protagonistes qu’il croise sur son chemin.

Dans la torpeur hivernale d’une ville de province anonyme et au détour de ces évènements étranges se situant à la lisière du fantastique, Gilles Sebhan distille, au gré d’une écriture à la fois surprenante et saisissante, une atmosphère oppressante pour mettre en exergue les rapports ambigus régissant le monde de l’enfance et l’univers des adultes qui résonnent au cœur de cette intrigue policière atypique faisant ainsi de Cirque Mort un roman singulier et provoquant.

Gilles Sebhan : Cirque Mort. Editions du Rouergue/Noir 2018.

A lire en écoutant : String Quartet n° 1 de Giörgy Ligeti interprété par le Quatuor Hagen. Album : Giörgy Ligeti : String Quartets Nos 1 & 2 Ramifications. 2003 Deutsche Grammophon GmbH Berlin.

03/04/2018

VALERIO VARESI : LES OMBRES DE MONTELUPO. REVES DECHUS.

valerio varesi, les ombres de montelupo, agullo éditionsAprès avoir arpenté les rives du Pô dans Le Fleuve Des Brumes, s’être égaré dans les rues de Parme au détour de La Pension De La Via Saffi, nous retrouvons le commissaire Soneri pour la troisième fois dans une intrigue plus intimiste puisqu’elle prend pour cadre le village natal de cet enquêteur emblématique du roman policier italien. Avec Les Ombres De Montelupo ce sont les réminiscences d’un père trop tôt disparu qui planent sur cette vallée perdue des Apennins où la brume s’invite une nouvelle fois pour diffuser cette atmosphère mélancolique enveloppant l’œuvre remarquable de Valerio Varesi.

Désireux de s’éloigner des tumultes de la ville de Parme, le commissaire Soneri s’octroie quelques jours de vacances bien méritées pour se ressourcer dans son village natal au gré de longues promenades sur les sentiers escarpés de Montelupo, en quête de quelques champignons qui accommoderont les petits plats mitonnés que lui préparent l’aubergiste de la pension où il séjourne. Mais la quiétude sera de courte durée. Les rumeurs bruissent dans le village. On évoque une éventuelle faillite de l’usine de charcuterie Rodolfi, unique source de revenu des habitants. Rumeurs d’autant plus inquiétantes que les Rodolfi père et fils disparaissent dans d’étranges circonstances qui suscitent l’émoi de toute une communauté. On parle d’emprunts frauduleux, d’escroqueries et d’économies de toute une vie parties en fumée. Et les détonations résonnant dans les châtaigneraies des environs ne font qu’amplifier la tension qui règne dans la bourgade, car à Montelupo les comptes se règlent parfois à coup de fusil de chasse.

Élément récurrent de la série mettant en scène les enquêtes du commissaire Soneri, l’évocation des partisans luttant contre les factions fascistes devient l’enjeu sous-jacent de cette nouvelle enquête où les souvenirs résonnent comme un écho sur les flancs de cette région montagneuse nimbée de brumes et de troubles compromissions. Bien plus que le devenir de Palmiro et de son fils Paride, deux entrepreneurs peu scrupuleux, il importe pour le commissaire Soneri de découvrir si son père s’est compromis avec le patriarche qui a fait prospérer la région avant que l’entreprise ne périclite en entraînant tout le village dans le chaos des désillusions desquelles émergeront tout un cortège de représailles. Une enquête qu’il mène presque contre son gré, sur les chemins sinueux de ces contrées boisées où les rencontres et les événements se succèdent dans les contreforts abrupts de cet environnement sauvage que parcourent braconniers et contrebandiers en tout genre.

Gestions déloyales, investissements hasardeux, même dans cette région reculée de l’Italie, les désillusions financières toucheront l’ensemble d’une communauté secouée par la brutalité des conséquences d’une entreprise en faillite. On décèle, notamment au travers de Sante, l’aubergiste grugé, tout le désarroi mais également toute la concupiscence de villageois appâtés par les gains faciles découvrant la tragique réalité de prêts téméraires qu’ils ont octroyé sans aucune garantie. Emprunt d’une certaine forme de mélancolie, il émane du récit tout un climat de suspicion qui pèse sur l’ensemble des villageois au gré d’une enquête qui trouvera son aboutissement dans une traque absurde ne faisant qu’exacerber ce sentiment d’injustice et de désillusion planant sur un monde qui semble désormais révolu et qu’incarne Le Maquisard, personnage emblématique du roman, qui va à la rencontre de son destin en fuyant les carabiniers qui le pourchassent. Sauvage, encore épris de liberté, le vieil homme parcourant les bois au crépuscule de sa vie, incarne le souvenir de cette figure paternelle dont Soneri tente de faire rejaillir quelques bribes au détour de ces paysages embrumés dans lesquels il puise une certaine forme de vérité. Mais bien plus que la brume, c’est cette neige ultime qui va recouvrir, tel un linceul, l’ensemble d’un passé amer dont il va pouvoir se détacher pour toujours.

Avec Les Ombres De Montelupo, Valerio Varesi décline dans l’équilibre d’un texte somptueux, où la nostalgie d’une époque révolue côtoie ce présent âpre et inquiétant, tout le savoir-faire d’un auteur accompli, capable de conjuguer émotions et tensions narratives émergeant des contreforts boisés de ces montagnes embrumées qui distillent un puissant parfum, mélange de liberté et d’humanité.

 

Valerio Varesi : Les Ombres De Montelupo (Le Ombre Di Montelupo) Editions Agullo/Noir 2018. Traduit de l’italien par Sarah Amrani.

A lire en écoutant : Après un rêve de Gabriel Fauré. Album : Fauré Requiem. Jules Esckin, Boston Symphony Orchestra & Seiji Ozawa. 2003 Deutsche Grammophon GmbH, Berlin.

25/03/2018

Joël Dicker : La Disparition De Stéphanie Mailer. J’suis snob.

joël dicker,la disparition de stéphanie mailer, éditions de falloisDepuis l’immense succès de son second livre, La Vérité Sur L’Affaire Harry Québert que j’avais bien apprécié, Joël Dicker a toujours eu un rapport conflictuel avec le polar pour lequel il réfute toute appartenance, ce qui se révèle, avec un roman comme Le Livre Des Baltimore, plutôt salutaire pour la réputation d’un genre déjà bien malmené par une cohorte d’ouvrages ineptes. Et aujourd’hui encore, à l’occasion de la parution de son nouvel opus, intitulé La Disparition De Stéphanie Mailer, l’auteur affirme, dans une longue interview de trois pages dans le Matin Dimanche, qu’il ne s’agit pas d’un polar qui en aurait les apparences et les habit, mais qui ne répondrait pas particulièrement à ses codes. Et de rajouter, certainement avec le sourire charmeur qui fait vaciller tous ses interlocuteurs, qu’il n’aime pas particulièrement le genre qu’il ne lit d’ailleurs pas. Il faut dire que Joël Dicker peut débiter, sans ciller, n’importe quelles fadaises face à une journaliste conquise par l’œuvre de ce jeune écrivain absolument adorable qui a eu l’élégance de lui préfacer son recueil des cent meilleures chroniques. Alors bien évidemment, dans de telles circonstances, il ne viendrait à l’esprit de personne de demander comment l’on peut aimer ou ne pas aimer un genre qu’on ne lit pas et plus encore, d’affirmer que son texte ne respecterait pas les codes dont on ignore, semblerait-il, absolument tout ? Mais tout cela importe peu puisque l’auteur n’en est pas à une contradiction ou à une élucubration près, lui permettant de décréter, dans la même interview, avoir construit avec La Disparition De Stéphanie Mailer « une sorte de roman russe » tout en se gardant bien de citer une quelconque référence en lien avec ce vaste pan de la littérature. Tolstoï, Dotoïevski, Soljenitsyne ou même l’œuvre fantastique de Sergueï Loukianenko, à la lecture du roman il sera bien plus facile d’identifier le responsable de La Disparition De Stéphanie Mailer que de percevoir cette fameuse influence russe imprégnant le texte. Parce qu’il est comme ça Joël Dicker à balancer tout azimut ses effets d’annonce évoquant les prestigieux romanciers qui planeraient sur l’ensemble de ses romans. Philip Roth pour Le Livre Des Baltimore et bien évidemment Norman Mailer pour son dernier opus, la manœuvre se révèle pourtant à double tranchant puisqu’au souvenir de romans tels que Pastorale Américaine ou La Nuit Des Bourreaux, on peut mesurer toute la faiblesse de l’œuvre insipide que produit laborieusement un Joël Dicker peinant à se positionner dans le milieu littéraire. Mais quitte à citer des auteurs américains, autant mentionner ceux qui ont obtenu le prix Pulitzer, afin d’éblouir journalistes, chroniqueurs et lecteurs conquis d’avance par le charisme d’un jeune écrivain au sourire ravageur qui devrait sérieusement songer à tourner une publicité pour une marque de dentifrice après avoir vanté les mérites d’une compagnie aérienne et d’un modèle de voiture.

En 1994, Orphéa, charmante petite ville côtière des Hamptons, a défrayé la chronique avec les meurtres du maire, de son épouse, de leur fils et d’une passante probablement témoin encombrant de cette terrifiante tragédie.

Jesse Rosenberg et Derek Scott, deux jeunes flics ambitieux de la police d’Etat, sont chargés de l’enquête qu’il vont mener jusqu'à son terme en constituant un dossier solide permettant l’appréhension du meurtrier. Auréolés de gloire, encensés par leur hiérarchie, les deux enquêteurs sont désormais respectés par leurs pairs.

Mais l’affaire comporte quelques zones d’ombre et vingt ans plus tard, Stéphanie Mailer, une brillante journaliste locale, prétend que la police s’est trompée de coupable et qu’il faut reprendre toute l’enquête. Des propos d’autant plus troublants que la jeune femme disparaît peu après avoir contacté Jesse Rosenberg qui n’a plus d’autre choix que de se replonger dans des investigations se révélant bien plus complexes qu’il n’y paraît.

Parviendra-t-il à retrouver Stéphanie Mailer ?

Et surtout pourra-t-il faire toute la lumière sur cette tragédie vieille de 20 ans qui n’a pas fini de secouer toute la petite communauté d’Orphéa ?

Ceci n’est pas un livre mais un produit destiné à conquérir le marché avec une maquette familière permettant aux consommateurs d’avoir la certitude de s’y retrouver en restant dans le même registre que l’ouvrage qui avait assuré la notoriété de l’auteur. Après Edward Hooper, Joël Dicker himself nous propose, en guise de couverture, une photo d’un amateur où l’on découvre une rue typique des USA investie par les forces de l’ordre. Pâle resucée de l’œuvre du photographe Gregory Crewdson, grand admirateur du peintre américain, l’image, reprend, avec beaucoup de lourdeur, tout le climat, parfois anxiogène, de ce décor de rêve américain qui émerge, presque insidieusement, de l’œuvre des deux artistes. Une illustration à l’image du contenu où l’absence de subtilité des personnages se conjugue avec la lourdeur d’une intrigue se déclinant sur le modèle fastidieux d’un calendrier que l’auteur égrène jusqu'à la nausée. « 33 jours avant la première du 21ème festival de théâtre d’Orphéa » ; « Mi-septembre 1994. Un mois et demi après le quadruple meurtre et un mois avant le drame qui allait nous frapper Jesse et moi. » Joël Dicker abuse de cette mécanique éculée du décompte, propre aux « page-turner », pour inciter le lecteur à poursuivre sa lecture jusqu’à la survenue des drames ou des coups d’éclat à venir, ce qui n’apparaît pas comme une évidence tant cette intrigue poussive, truffée d’invraisemblances, d’incohérences et ponctuée de dialogues mièvres, confine à la niaiserie voire même à la bêtise.

"- Merci mon amour, d’être un mari et un père aussi génial.

- Merci à toi d’être une femme extraordinaire.

- Je n’aurai jamais pu imaginer être aussi heureuse, lui dit Cynthia les yeux brillants d’amour.

- Moi non plus. Nous avons tellement de chance, repartit Jerry."

Avec une syntaxe approximative et cette pauvreté de la langue où des qualificatifs tels que extraordinaire, merveilleux et magnifique reviennent à tout bout de champ, on comprend, dès lors, le fait que Joël Dicker renonce à s’attarder sur la description des lieux et des personnages, préférant ainsi tabler sur l’imagination du lecteur, ce qui explique peut-être cette absence d’atmosphère qui émane d’un texte aseptisé où l’ensemble des personnages, caricaturaux à l’extrême, apparaissent complètement dénués de caractère. Les flics détenteurs de lourds secrets, l’amant benêt martyrisé par son odieuse maîtresse, l’adolescente dépressive haïssant ses parents, le metteur en scène déjanté et le critique odieux détestant tous les auteurs à succès, l’auteur prend soin de décliner tous les poncifs du genre. Mais au fait de quel genre s’agit-il ? Assurément pas un polar comme nous l’affirme l’auteur lui-même en tablant sur l’absence de scènes sanguinolentes ou sur le fait que son tueur exécute les gens par nécessité et non pas par plaisir comme un vulgaire serial killer. Il serait vain d’énumérer les romans policiers ou les romans noirs qui contrediraient les assertions de Joël Dicker pour s’attarder sur l’avis de quelques chroniqueurs avisés, reprenant ses propos afin de l’exonérer des invraisemblances et des situations absurdes qui jalonnent ce texte bancal car justement il ne s’agit pas d’un polar et que l’auteur tend vers autre chose. Satyre, vaudeville, conte absurde, allégorie d’une farce sociale tragique, célébration de la culture et plus particulièrement du théâtre, ou même hommage à ce fameux roman russe, La Disparition De Stéphanie Mailer ne s’orientera vers aucune de ces éventualités parce qu’il ne suffit pas de citer le titre d’une pièce de théâtre ou d’employer quelques didascalies pour rendre hommage à Tchekhov. Parce qu’il ne suffit pas d’une enseigne d’un bar portant le nom de Beluga, d’un restaurant baptisé La Petite Russie, d’une petite amie prénommée Natasha, de grands-parents grotesques natifs du pays ou de l’imbrication d’une pléthore de personnages pour en faire un roman russe. Parce qu’il ne suffit pas d’inscrire l’intrigue au cœur d’un festival de théâtre pour prétendre avoir abordé les thèmes de la dramaturgie et de la mise en scène. Et l’on pourra bien citer une multitude d’auteurs et de dramaturges comme Don Delillo, Philip Roth, John Irving, Patricia Highsmith (quand je repense au Journal d’Edith), Anton Tchekhov et bien d’autres qui entrent dans une vaine litanie suffisante. Mais rien n’y fera, car derrière l’emballage rutilant nous ne trouverons qu’une coquille vide dans laquelle résonnent les prétentions de l’auteur.

Prisonnier des enjeux de ventes phénoménales, de ses schémas éculés, de son écriture simpliste et de ses propos mièvres et convenus, Joël Dicker nous livre avec La Disparition De Stéphanie Mailer une triste et longue sentence du succès qui se fera au détriment des lecteurs de moins en moins crédules quant à la qualité du produit prétentieux qu’on leur propose.

 

Joël Dicker : La Disparition De Stéphanie Mailer. Editions De Fallois 2018.

A lire en écoutant : J’suis snob de Boris Vian. Album : Le Déserteur. 1997 Mecury Music Group.

13/03/2018

ERIC PLAMONDON : TAQAWAN. DANS LES MAILLES DU FILET.

Capture d’écran 2018-03-13 à 01.20.05.pngLivre destiné pour la jeunesse, Un Os Au Bout De L’Autoroute (Grand Angle 1978) de William Camus, un canadien aux origines iroquois, reste, aujourd’hui encore, un ouvrage qui m’a fortement marqué en découvrant le parcours d’un jeune indien tentant vainement de s’extirper des effroyables conditions sociales d’une réserve indienne de l’Etat d’Arizona où la jeune génération ne trouve d’issues que dans l’alcool et le suicide. J’avais à peine onze et je me souviens encore de la tragique destinée de Petit-Cheval. Quarante ans plus tard, c’est un roman comme Taqawan d’Eric Plamondon, également d’origine canadienne, qui marquera indéniablement l’esprit des lecteurs avec le récit noir d’une adolescente indienne, victime d’une viol et dont l’intrigue est fortement imprégnée du contexte social d’une réserve mig’maq située à la frontières des provinces du Québec et du New-Brunswick.

En 1981, sur la réserve de Restigouche, 300 agents de la Sûreté du Québec débarquent pour confisquer les filets des pêcheurs mig’maq. Dans un contexte d’émeutes et de répressions violentes, échapper à la police pour défendre les siens pourrait presque apparaître comme un jeu pour Océane, une jeune adolescente indienne en pleine révolte. Mais la tournure des événements vire au drame lorsque la jeune fille disparaît. Écœuré par les exactions dont il a été témoin, Yves Leclerc, un agent de la faune, démissionne de ses fonctions et trouve refuge dans sa cabane nichée au cœur de la forêt où il découvre Océane, bien mal en point. Afin de faire la lumière sur le déroulement des événement, il pourra compter sur Caroline, un jeune enseignante française en stage, et surtout sur William, un indien solitaire qui sait faire parler la poudre quand il le faut.

Désignation mig’maq du saumon, Taqawan n’a rien d’un titre anodin puisque ce fameux poisson devient l’enjeu d’un conflit historique qui a opposé, en juin 1981, les autochtones de la réserve de Restigouche aux autorités québécoises voulant imposer des quotas de pêche en bafouant ainsi les traditions ancestrales d’un peuple millénaire. Durant une période de crise constitutionnelle où la province du Québec entend affirmer sa position au sein de la nation, Eric Plamondon met en exergue tout le paradoxe d’un gouvernement québécois prônant des velléités d’indépendance tout voulant assujettir la population mig’maq afin de défier les autorités fédérales du pays.

Roman noir aux courts chapitres rythmés et percutants, entrecoupés de contes et de légendes, d’événements historiques romancés, de recettes de cuisine traditionnelles et autres aspects sociaux et culturels, Eric Plamondon dresse avec Taqawan une superbe carte anthropologique du peuple mig’maq permettant de mettre en lumière tous les éléments qui nourrissent une sombre intrigue se mariant parfaitement au contexte des événements. Avec cette structure narrative quelque peu atypique mais extrêmement bien équilibrée, ne cédant d’ailleurs jamais à un quelconque misérabilisme, l’auteur construit un récit solide, emprunt de quelques scènes d’actions trépidantes, oscillant sur les registres du polar et du roman historique. Apparaissant comme fragile et vulnérable, Océane va peu à peu se construire autour des terribles épreuves qu’elle subit et des rencontres qu’elle fera au cours d’un parcours éprouvant pour devenir la jeune femme déterminée que l’on découvre au terme d’un roman bouleversant qui aborde également la thématique des abus sexuels liés au trafic d’êtres humains. A l’instar d’une population québécoise davantage concernée par les victoires de Gilles Villeneuve en F1 ou les débuts de Céline Dion, Yves Leclerc, le garde-faune ulcéré par les événements dont il a été témoin, cherche tout d’abord refuge dans la solitude de sa cabane nichée au fond des bois avant de s’impliquer pour venir au secours d’Océane tout en pouvant compter sur l’aide de Caroline, une institutrice française qui le contraindra , à son corps défendant, à percevoir toute l’ambivalence du gouvernement québécois vis à vis de la population mig’maq. Autre personnage emblématique du roman, il y a William, vieil autochtone solitaire, mi-chasseur, mi-sorcier, incarnation de cet homme mutique préférant agir, quitte à employer la force quand cela s’avère nécessaire et dont les ressources vont s’avérer indispensables pour déjouer les pièges des individus traquant la jeune indienne.

Belle surprise de ce début d’année 2018, Taqawan est un roman à la fois social et politique absolument saisissant qui parvient en moins de 200 pages à nous immerger dans le contexte historique de cette « guerre du saumon », sur fond de polar nerveux, tout en appréhendant les aspects ethnographiques d’une population amérindienne révoltée tentant de se soustraire, parfois en vain, à toutes formes de vexations et d’humiliations que veut lui imposer une nation conquérante, refusant de se pencher sur son passé. Un livre prodigieux.

 

Eric Plamondon : Taqawan. Quidam éditeur 2018.

A lire en écoutant : The Pusher de Steppenwolf. Album : Steppenwolf. Geffen Records 1968.

 

16/02/2018

LOUISE ANNE BOUCHARD : NORA. LA DISPARUE.

Capture d’écran 2018-02-16 à 16.28.35.pngC’est officiel, La Scène du Crime du salon du livre à Genève passe à la trappe et très honnêtement que pouvait-on attendre d’autre de la part d’organisateurs qui mettent en avant des auteurs citant comme références les films de James Bond ou les ouvrages de Camilla Läckberg, limitant ainsi fortement les propos qu’ils pourraient tenir durant une animation littéraire dédiée aux romans policiers, ceci d’autant plus que leurs interventions se rapportent de manière quasiment exclusive à leurs écrits. On cantonnera donc ces stars du polar romand à ce qu’ils savent faire de mieux, à savoir vendre, dédicacer et surtout se taire pour notre plus grand plaisir. Et tant pis pour les écrivains qui n’entreraient pas dans cette catégorie ou qui ne seraient pas adeptes de cette fameuse écriture formatée, faisandée de petites phrases courtes mal rédigées que les médias affectionnent et encensent avec un enthousiasme consternant. Isolés, quand ils ne sont pas tout bonnement ignorés, ces auteurs souhaitant évoquer autre chose que les thrillers à la mode seront priés d’aller voir ailleurs. Dans un tel contexte, on ne s’étonnera pas que Nora de Louise Anne Bouchard, un troublant polar se rapportant à la disparition d’une jeune fille donnant son titre au roman, ne fasse l’objet que d’une maigre couverture médiatique régionale. On considérera ce silence des critiques comme un signe de bon augure pour cet unique polar romand publié en ce début d’année et qu’il faut d’ores et déjà compter parmi les excellents ouvrages de la littérature noire helvétique, capable de capter l’atmosphère du pays, ceci d’autant plus qu’il se déroule à Lucerne, au cœur même des contrées alémaniques, où cette auteure canado-suisse séjourna plusieurs années.

La jeune journaliste Helen Weber déambule dans la moiteur de son studio avant d’arpenter les rues tranquilles de la ville de Lucerne, en quête d’un scoop qui devrait confirmer son engagement au sein du Luzerner Press. Mais dans la torpeur de cette nuit estivale, il est difficile de dégotter un sujet pertinent à même de contenter son rédacteur en chef qui devient de plus en plus pressant. Il suffit pourtant d’une transaction qui tourne mal pour qu’elle s’intéresse à la mort de Paul Mutter, un escroc minable dont tout le monde se moque. Dans sa quête du meurtrier, Helen Weber va croiser la route de Jackson, un flic zurichois démis de ses fonctions qui demeure l’une des rares personnes à s’intéresser aux circonstances du décès de celui qui fut son ami. S’ensuit une enquête étrange qui va conduire ce duo bancal dans l’entourage des von Pfyffer, une famille de notables dont le patriarche reste encore marqué par le souvenir de la disparition tragique de son unique enfant. Une jeune fille qui se prénommait Nora.

Avec ce bref roman d’à peine 150 pages, on est tout d’abord surpris par l’équilibre d’un texte dense, fourmillant de détails, contenu dans de courts chapitres cinglants qui rythment cette intrigue déroutante avec cette sensation tenace de traverser la fulgurance d’un songe qui s’enliserait dans la langueur de cette chaleur estivale. Car tout est flou, imprécis dans ce récit prenant pour cadre une ville de Lucerne plutôt déroutante où le meurtre de Paul Mutter résonne comme un lointain écho, ou plutôt comme un prétexte pour découvrir de singuliers personnages arpentant les rues de cette cité alémanique à mille lieues des clichés usuels. Ainsi, que ce soit l’ombre inquiétante du Pilate qui masque l’horizon ou les messages funestes des fresques qui ornent la voûte du fameux Kapellbrücke, l’ensemble du décor distille une ambiance déplaisante pour nourrir la sensation de malaise qui pèse sur l’ensemble du récit.

Nora nécessitera une lecture attentive pour appréhender les détails qui se nichent au cœur d’un texte se dispensant d’explications ou de précisions superflues. Ce sont, par exemple, quelques éléments anodins comme les télégrammes ou le crépitement des télescripteurs qui font que l’on se rend subitement compte que le roman se déroule au début des années 90, durant la période des scènes ouvertes de la drogues qui fleurissaient dans les cantons suisses alémaniques, notamment au Letten à Zürich. Sans qu’elle l’évoque ouvertement, Louise Anne Bouchard installe ces éléments dramatiques dans le cours de l’intrigue où l’on distingue les silhouettes des toxicomanes qui hantent les bords de la Reuss. C’est également avec la mort de l’épouse de Jackson Clark, cet ex-flic zurichois, que l’on peut prendre la mesure du phénomène qui touchait toutes les couches de la population. Mais loin d’être des moteurs essentiels, tous ces éléments épars ne servent qu’à contextualiser une époque trouble et ambivalente à l’image de cette intrigue déroutante.

Avec Helen Weber, étrange héroïne déjantée qui dissimule ses traits sous une multitude de perruques différentes, avec un thème se rapportant à la disparition de cette mystérieuse Nora on pense aux romans de Boileau-Narcejac ou à l’ambiguïté des personnages de Marc Behm avec tout de même beaucoup plus de mesure, caractéristique toute helvétique. Il n’empêche, par petites touches subtiles, Louise Anne Bouchard décline toute une série de portraits équivoques avec le savoir-faire d’une écriture éclairée, saupoudrée d’une ironie parfois mordante. L’intrigue tourne donc autour de tous ces protagonistes aux personnalités fortes et ambivalentes, qui dissimulent leurs fêlures dans un ensemble de non-dits les vouant immanquablement à leur perte avec la surprise d’une scène finale quelque peu alambiquée mais qui trouve finalement parfaitement sa place dans ce polar aux tonalités résolument décalées.

Nora constitue donc une excellente surprise pour un récit parfaitement orchestré dans sa brièveté et dans son ambiance trouble où l’émotion et les souvenirs de l’auteure affleurent à chacune des pages de ce roman policier singulier. Une belle découverte helvétique.

Louise Anne Bouchard : Nora. Editions Slatkine 2018.

A lire en écoutant : Laura interprété par Eric Dolphy. Album : Eric Dolphy in Europe vol 2. Original Jazz Classics 1990.

21/01/2018

MARIE-CHRISTINE HORN : LA PIQÛRE. CE MAL QUI VOUS RONGE.

Capture d’écran 2018-01-21 à 19.33.39.pngDepuis quelques années, alors qu'elles s'en désintéressaient totalement, d’emblématiques maisons d’éditions romandes, comme Zoé ou L’Âge d’Homme, se sont lancées dans le roman policier sans que l’on ne comprenne très bien le sens de cette démarche si ce n’est une volonté de saisir l’opportunité du regain d’intérêt du public suisse romand pour la littérature noire, ceci d’autant plus que les médias ne cessent d’encenser les auteurs se lançant dans le polar sur le mode local que l’on affuble désormais du qualificatif ridicule « d’ethno ». Mais bien au-delà du phénomène de mode teinté d’accents folkloriques racoleurs ou de l’aspiration à épouser les modèles des best-sellers scandinaves ou d’autres contrées, ou même de réitérer un coup d’édition à la Dicker, on peut comprendre, à la lecture de certains textes, que les éditeurs n’aient pas voulu voir échapper quelques auteurs brillants, capables de saisir l’atmosphère de nos contrées helvétiques par le prisme du genre policier. Ainsi en compulsant le catalogue de l’Âge d’Homme on découvre une collection Poche Suisse Noir comportant un titre de Marie-Christine Horn, intitulé La Piqûre que l’auteure avait publié en 2006 et dont elle nous propose une version rémaniée pour la présente publication.

Surmonter le deuil n’est pas une chose aisée pour Lou, surtout lorsqu’il s’agit de Carlos, son amant brésilien qu’elle a retrouvé mort dans sa baignoire, les veines tranchées. Une image sordide qui ne cesse de la hanter, ceci d’autant plus qu’elle ne peut admettre la thèse du suicide. Fantasque, mythomane, alternant les moments joyeux et quelques humeurs plus mélancoliques, Carlos était un homme secret ne parlant que très peu de son pays d’origine. Mais pour faire la lumière sur sa mort et à mesure qu’elle découvre le passé de son compagnon, Lou met à jour un parcours de vie insoupçonné qui se dévoile peu à peu laissant entrevoir toute la détresse de ces immigrés clandestins devant tout abandonner dans l’espoir de trouver une vie meilleure dans de lointaines contrées. Et comme cette piqûre qui la démange, Lou n’aura de cesse de trouver la vérité, tout comme l’inspecteur Charles Rouzier en charge d’une enquête se révélant moins routinière qu’il n’y paraît.

Sur une trame narrative plutôt classique, où l’héroïne, envers et contre tous, découvre dans le passé de la victime quelques obscurs secrets en lien avec le crime, Marie-Christine Horn met en place une dramaturgie originale, un peu décalée, notamment au niveau de l’introduction avec cette piqûre nous renvoyant au souvenir du crime dans une redoutable et efficace mise en perspective permettant de percevoir toute la détresse d’une femme désemparée. Outre l’efficience d’un schéma narratif maîtrisé, on appréciera avec Marie-Christine Horn la convergence des genres pour une intrigue oscillant entre le polar et le roman noir. Ainsi l’enquête policière se met en place par l’entremise de l’inspecteur Charles Rouzier dont le profil s’apparente à celui d’un policier comme Jules Maigret ou Martin Beck tout en occupant un rôle plutôt secondaire pour mettre en exergue les carences des institutions cantonales révélant une corruption ne tournant pas forcément autour d’une simple question d’argent. Mais La Piqûre emprunte davantage de thèmes afférents aux romans noirs en mettent en scène cette dichotomie entre l’insouciance de Lou, représentation d’une classe moyenne aisée, et l’angoisse de Carlos dont le statut de séjour précaire le contraindra à quelques compromissions dont il ne peut révéler les tenants et les aboutissants. Parce qu’elle ne peut se départir du cliché du brésilien séducteur, Lou ne voit, dans les dissimulations de son amant, que de vagues petites histoires d’infidélité la conduisant sur le seuil de la rupture. Bien évidemment, rongée par le remord, ce n’est qu’à la mort de son amant que Lou va découvrir une réalité beaucoup moins glamour en se rendant dans un bidonville de Rio de Janeiro où vivait Carlos. Dans le cadre de cette dynamique de rédemption bien trop tardive, on appréciera également les personnages secondaires composant l’entourage de l’héroïne à l’instar de sa sœur Nicole, incarnation de la mère de famille modèle et de Daniel, son ami d’enfance dévoué, qui voit dans la quête de Lou, l’occasion de conquérir son cœur. L’ensemble se décline dans une atmosphère lausannoise que Marie-Christine Horn restitue par petites touches et avec beaucoup de justesse tout comme la ville de Rio de Janeiro et ses bidonvilles, dépeints avec beaucoup de pudeur en évitant tous les clichés sordides.

On l’aura deviné, l’ensemble du récit, dépourvu d’éléments gores ou de scènes d’actions trépidantes, tourne autour d’une tension psychologique continue que l’auteure entretient au gré de rebondissements surprenants qui alimentent une intrigue à la fois subtile et prenante. Avec une écriture précise et dynamique, sans abuser d’artifices narratifs propres au genre et avec une logique implacable, l’intrigue baigne dans une atmosphère de suspense se déclinant au rythme des nombreuses péripéties jalonnant le roman et dont l’issue ultime révélera encore quelques surprises que l’on découvrira sous la forme d’un épilogue à l’ironie mordante.

Pertinente dans le choix des thèmes qu’elle aborde avec beaucoup de finesse au travers de la belle énergie de cette figure héroïque d’une femme forte mais désemparée devant surmonter les obstacles de la disparition suspecte de son amant, Marie-Christine Horn nous offre, avec La Piqûre, un excellent polar dynamique conciliant la veine populaire du genre tout en abordant les multiples disfonctionnements sociétaux pouvant pousser l’individu à la commission d’un crime. Dans le paysage de la littérature noire helvétique il faut compter sur Marie-Christine Horn.

Marie-Christine Horn : La Piqûre. Editions L’Âge d’Homme 2017.

A lire en écoutant : O Caminho de Bebel Gilberto. Album : Bebel Gilberto. Crammed Disc 2004.

17/01/2018

Valério Varesi : Le Fleuve Des Brumes. La chronique de Stéphanie Berg - Lausanne.

Capture d’écran 2018-01-17 à 18.44.59.pngQuand une libraire enthousiaste et passionnée de littérature noire comme Stéphanie Berg vous présente Le Fleuve Des Brumes de Valério Varési cela donne une chronique enflammée relayant ainsi l'irrésistible envie de découvrir ce roman policier envoûtant.

"Quel regret de ne pas parler italien quand nous lisons Valerio Varesi. Malgré l’excellent travail de traduction de Sarah Amrani pour le Fleuve des Brumes, la mélodie des phrases est si délicate que nous rêverions de le lire dans la langue de Dante. Le Pô donne le tempo. Au gré de ses crues et décrues, les chapitres prennent leur temps, les phrases s’étirent dans les vapeurs d’eau, la brume invite à la mélancolie, la pluie martèle les mots avec une violence sourde. Toute l’atmosphère du roman est contenue dans son titre.

Dans un paysage littéraire qui veut trop souvent nous faire croire que nous cherchons des sensations, des claques et des images choc, Valerio Varesi nous pousse à contre-courant vers une littérature soignée, particulièrement attentive à ses personnages et à ses images. La promesse pour le lecteur de nourrir son imaginaire et de le plonger au coeur de son univers. Un univers fait d’hommes et de mémoires, de racines et d’histoires. Nulle attente de retournement de situation à chaque fin de chapitre, donc, nous nous soumettons au rythme que nous imposent les mots et les savourons comme une respiration.

L’Italie se prête parfaitement aux décors de romans noirs comme elle a sût se prêter aux décors de cinéma. Photogénique, sensuelle, dangereuse, raffinée. Nous sommes loin des étés écrasant de chaleur dont la littérature policière italienne regorge mais dans une ambiance tout aussi authentique. Les dialogues sont habités et les lieux s’animent sous nos yeux. Varesi nous fait respirer des embruns chargés d’odeurs de cuisine de bistro. Il nous incite à pousser la porte de l’Auberge du Sourd, repaire des vieux du coin où étrangers et indigènes se regardent en chien de faïence. L’auteur pousse l’évocation jusqu’à nous glisser discrètement, avec la complicité de son éditeur, la carte de l’Auberge en bordereau, satisfaisant notre appétence de détails en invoquant notre amour de la table et du bon vin. Le Fleuve des Brumes pourrait se trouver en quelque sorte au croisement du Bar Lume de Marco Malvaldi où les retraités tapent les cartes en refaisant le monde et réinventant la justice, et les rues pavées que foule le Commissaire Ricciardi de Maurizio De Giovanni durant de longues errances invitant à la réflexion, la méditation et parfois à la résolution de l’enquête.

L’intrigue est trouble le long du Pô. Le Commissaire Soneri, dont nous découvrons ici le premier opus en français bien qu’il ait existé dans trois précédents romans non traduits (nous laissant supposer que Sébastien Wespiser, son éditeur français, a estimé que Le Fleuve des Brumes saurait introduire au mieux cet attachant personnage de série policière), ne s’encombre pas de détours ni de masque. Pourtant derrière chaque mystère se cachent des vérités tues, des rancunes enfouies sous des façades de non-dits. Ce sont ces apparences qu’il va chercher à abattre avec la même application qu’utilise l’auteur pour ne pas brusquer ni braquer les acteurs du drame qui se joue. Tandis que la pluie ne cesse de s’abattre sur la plaine du fleuve, la péniche du vieux Tonna s’éloigne vers le large avant d’être retrouvée vide de son occupant. Tonna est-il véritablement monté à bord ? Et lorsque le corps de son frère est découvert sans vie, laissant croire qu’il a choisi de se défenestrer, pouvons-nous vraiment y voir une coïncidence ? La conviction qu’une autre histoire se joue derrière l’improbable hasard pousse le Commissaire Soneri à refuser les discours qui lui sont servis et nous autres lecteurs à nous jeter en toute confiance dans les remous boueux des secrets de ses personnages.

La montée des eaux ensevelit les indices, recouvrant d’une chape de silence les motivations et les blessures individuelles, ne laissant à la vue de tous qu’un cadavre et une disparition. Mais la décrue vient saluer la patience du lecteur et conforter son intuition. Lorsque les bourrasques s’apaisent et que l’eau se retire, les perceptions floutées par le brouillard prennent une dimension plus nette, plus évidente et surtout bien plus universelle que ne le laissaient penser les premiers chapitres du roman. Nous observons ici tout le talent de Valerio Varesi, celui que nous sommes nombreux à chercher dans les romans noirs bien au-delà des enquêtes haletantes et des frissons de suspense, l’art d’utiliser la fiction et le sens de l’intrigue pour nous servir un tableau de l’humanité. Une humanité indissociable de l’Histoire dont l’auteur dévoile les stigmates que porte son pays, qu’il porte certainement lui-même comme tout citoyen qui s’interroge sur la responsabilité des générations passées, pères ou grand-pères, acteurs d’une guerre qu’il peine à comprendre mais dont il observe la portée actuelle.

Si l’Italie est propice aux fantasmes de volupté et de chaleur, elle est aussi un terreau fertile pour les récits traumatiques. Honorant une mémoire collective et dénonçant un fascisme absurde et détestable, Varesi nous rappelle que nous sommes condamnés à porter notre passé si nous ne choisissons pas de le regarder en face. En utilisant l’attendrissement que peuvent nous inspirer les personnes âgées semblant n’aspirer qu’à la paix et la tranquillité, l’auteur nous rudoie, il nous renvoie le reflet d’une humanité divisée malgré l’apparent aplanissement des drames, les années écoulées n’ont pas plus de poids qu’un bois flotté charrié par le Pô, la haine est universelle et intemporelle, nous pouvons choisir de la comprendre ou l’ignorer en restant en surface, mais si nous laissons Varesi nous emmener dans les tourbillons de ses tourments, nous gardons l’assurance que la beauté de sa plume nous gardera toujours hors de l’eau."

Stéphanie Berg, libraire, responsable de la littérature noire à Payot Lausanne.

Valerio Varesi : Le Fleuve des Brumes (Il Fiume Delle Nebbie). Editions Agullo Noir 2016. Traduit de l’italien par Sarah Amrani.

A lire en écoutant : Une Notte Dispareta interprété par Musica Nuda. Album : Complici. 2011 Bonsaï Music.

18:41 Publié dans 3. Policier, Auteurs V, Italie, LES AUTEURS, LES AUTEURS PAR PAYS | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook | | |

14/01/2018

CORINNE JAQUET : LE PENDU DE LA TREILLE. PASSE SIMPLE.

Capture d’écran 2018-01-14 à 15.14.12.pngTout comme Jean-Jacques Busino, Corinne Jaquet fait figure, en Suisse, de précurseur dans le domaine de la littérature noire, à une époque où le polar ne suscitait que bien peu d’intérêt auprès d’un milieu littéraire romand se refusant à frayer avec le mauvais genre. Ce fut la France avec Rivages/noir qui édita les romans noirs de Busino tandis que la maison d’édition belge Luce Wilquin publiait les romans policiers de Corinne Jaquet. Historienne, journaliste spécialisée dans les chroniques judiciaires, cette auteure genevoise choisissait de concilier ses deux passions par le prisme d’une série de polars prenant pour thème les différents quartiers de Genève à l’instar de Léo Malet et ses arrondissements de Paris. Ainsi, au gré de faits divers ancrés dans l’histoire et les milieux sociaux-culturels des quartiers de Genève, l’aventure débutait en 1997 avec la parution d’un premier opus intitulé Le Pendu De La Treille mettant en scène la journaliste Alix Beauchamps et le commissaire Simon et que l’on trouve dans toutes les librairies romandes puisque l’ouvrage a fait l’objet, en 2017, d’une réédition dans La Collection Du Chien Jaune célébrant ainsi les vingt ans de la naissance de cet emblématique duo d’enquêteurs genevois.

Georges Bertin crée une double surprise en étant élu au gouvernement genevois et, au lendemain de son élection, en étant retrouvé mort, pendu à un marronnier de la promenade de la Treille, à deux pas de l’exécutif où il devait siéger. En charge de cette délicate enquête, le commissaire Simon doit trouver le mobile de ce crime odieux. Une vengeance de l’opposition frustrée par cet échec surprenant, une punition d’une des anciennes conquêtes de ce séducteur ou doit-on explorer dans la jeunesse tumultueuse de ce politicien sulfureux ? La médiatisation de l’événement rend les investigations difficiles car les journalistes sont sur la brèche pour obtenir quelques éléments croustillants afin d’alimenter leurs articles. Jeune et ambitieuse, la chroniqueuse judiciaire Alix Beauchamp n’est pas en reste pour percer les secrets et les travers d’une bourgeoise calviniste peu encline aux confidences. Derrière les honorables façades patriciennes des rues de la vieille ville, les rancœurs sont parfois meurtrières.

A une époque où les polars ne faisaient pas l’objet de pavés de plus de 600 pages, ce qui frappe avec Le Pendu De La Treille, c’est la brièveté d’un récit concentrant une intrigue policière à la fois classique et efficace, agrémentée de cette atmosphère délicieusement surannée d’une cité de Calvin dont on se plait à se remémorer quelques lieux emblématiques aujourd’hui disparus tandis que d’autres demeurent toujours d’actualité à l’instar du café Papon ou du Consulat où se déroulent de nombreuses scènes du roman. Avec une économie et une précision redoutable dans l’usage des mots, le texte est ponctué de brefs chapitres conciliant l’aspect historique du quartier de la vieille ville où se situe l’ensemble d’un récit tout en mettant en exergue les coulisses du pouvoir ainsi que les rouages du monde politique genevois. On appréhende ainsi la vie d’un quartier bourgeois recelant quelques éléments d’histoires méconnus comme ses affrontements entre jeunes issus des mouvances fascistes et anarchistes.

Du fait de ses connaissances du milieu de la justice et du monde policier en tant que chroniqueuse judiciaire,Corinne Jaquet nous entraîne dans les méandres d’une enquête réaliste permettant de comprendre les interactions entre les différentes institutions étatiques, mais également de découvrir la complexité des liens régissant la police et la presse. Bien évidemment avec Alix Beauchamps, c’est un peu de l’auteure qui s’est glissée dans cette jeune journaliste intrépide, sensible, dotée d’un caractère fort et pouvant parfois se montrer maladroite mais toujours déterminée à faire la lumière sur les affaires dont elle doit chroniquer les faits. En ce qui concerne le commissaire Simon, l’homme est un individu taciturne parfois colérique qui sort des archétypes du personnage torturé pour emprunter des caractéristiques plus classiques pouvant rappeler un certain Jules Maigret, se révélant tout de même beaucoup plus dynamique, à l’image du récit. Car tout va très vite dans Le Pendu De La Treille avec un dénouement quelque peu abrupt qui aurait mérité un épilogue permettant de mieux saisir l’impact de l’affaire sur les deux personnages principaux qui vont apprendre à se découvrir au fil des enquêtes à venir.

Malgré un meurtre peu commun, Corinne Jaquet ne s’attarde jamais sur les aspects racoleurs du crime pour s’intéresser aux dimensions psychologiques de protagonistes parfois atypiques qui donnent leurs tonalités au quartier visité et dont on aime à découvrir les lourds secrets au travers d’interactions maîtrisées et de dialogues pertinents. Un concentré de polar sur fond d’Histoire genevoise.

 

Corinne Jaquet : Le Pendu De La Treille. La Collection Du Chien Jaune 2017.

A lire en écoutant : Expedition Impossible de Hooverphonic. Album : With Orchestra. 2012 Sony Music Entertainment Belgium.