14/07/2015

WILLIAM MCILVANNEY : LAIDLAW. LE SENS DE LA MISSION.

Capture d’écran 2015-07-14 à 17.49.14.pngLes éditions Rivages poursuivent leur magnifique travail de réédition en s’attaquant cette fois-ci à l’œuvre de William McIlvanney, considéré, à juste titre, comme l’un de grands auteurs du roman noir écossais. Il s’agissait de remettre au goût du jour un romancier injustement oublié auquel pourtant bon nombre d’écrivains comme Ian Rankin ou Val MacDermid rendent régulièrement hommage. C’est avec Docherty, roman social sur les mineurs de Glascow, que William McIlvanney débute sa carrière, avant d’entamer une quatuor de romans noirs mettant en scène l’inspecteur Jack Laidlaw. Il sied de prêter une attention soutenue en ce qui concerne l’ordre de la quadrilogie qui débute avec le roman éponyme Laidlaw, suivi de Les Papiers de Tony Veich et qui s’achève avec Big Man et Etranges Loyautés. Voilà pour les recommandations.

Le jeune Tommy Bryson court dans les rues de Glascow, sans trop savoir où aller. Il a de quoi paniquer car il vient d’assassiner une jeune fille et ne sait plus trop vers qui se tourner. Peut-être trouvera-t-il de l’aide auprès de son amant Harry Redburn, acoquiné au milieu de la pègre. Mais la nouvelle du meurtre suscite une grande émotion et il n’y a guère de personnes compatissantes pour soutenir un assassin de cet acabit. Surtout lorsque le père de la victime souhaite faire justice lui-même et demandant le soutient du caïd de la ville qui prône la justice impitoyable de la rue. L’inspecteur Laidlaw devra donc interpeller le jeune fugitif le premier, s’il veut éviter un bain de sang. D’autant plus que ses collègues ne seraient vraiment pas contre une justice expéditive.

Datant de 1977, Laidlaw met en scène tout d’abord un Glascow qui n’existe plus avec ses grands ensembles de quartiers ouvriers et une pègre atypique essentiellement basée dans les quartiers périphériques de la ville en fonction de la confession religieuse des habitants. La conglomération protestante est dirigée d’une main de fer par John Rhodes. L’homme incarne une espèce de patriarche aussi impitoyable qu’inquiétant  auprès duquel les ouvriers peuvent demander de l’aide comme le fera le père de la victime qui a toujours été incapable de développer le moindre sentiment d’affection vis à vis de sa fille. La perte de son enfant ne chagrine pas ce père désormais dépouillé de son sujet d’animosité. Pour compenser cette colère et cette dureté qu’il ne peut plus faire valoir, il devra canaliser sa haine et la diriger vers le jeune meurtrier. Le tout est de savoir si cet homme aussi dur qu’honnête parviendra à franchir le pas en devenant un meurtrier à son tour.

Pègre, policiers, meurtriers, on est pourtant bien loin avec Laidlaw du roman policier au sens classique du terme. Avec maestria William McIlvanney dresse le sombre portrait social d’une ville dont il maîtrise tous les aspects. Glascow devient une terrible scène dramatique sur laquelle l’auteur déploie une mécanique insidieuse de colère et de haine. Plutôt que de s’intéresser au meurtrier, l’auteur s’emploie à décrire le ressentiment et la détresse des gens face à un acte aussi abjecte. Il parvient à mettre en perspective ce désarroi terrible qui pousse les différents protagonistes vers leurs derniers retranchements.

Et puis il y a bien évidemment le personnage principal qui sort tout de même de l’ordinaire. Oui il y ce schéma classique du policier atypique, peu apprécié de ses collègues. Mais Jack Laidlaw est un personnage qui transcende les clichés. Il personnifie ces flics lucides et humanistes tout à la fois qui se dressent contre les a priori et les schémas simplistes de leurs collègues. Paradoxalement cela ne fait pas de Jack Laidlaw quelqu’un de meilleur, bien au contraire. Dépressif, solitaire, Jack Laidlaw est un personnage parfaitement antipathique que seul le jeune Harckness est en mesure d’apprécier, même s’il est parfois tenté de suivre les opinions tranchées et brutales de l’inspecteur Milligan. A force de cogiter et de se poser des questions sur le sens des actes criminels auxquels il est confronté, Jack Laidlaw ne fait qu’irriter sa hiérarchie et ses partenaires qui ne peuvent lui opposer que des certitudes factices, sans aucun fondement. Jack Laidlaw les renvoie à leur propre vacuité qui ne peut susciter qu’indignation et incompréhension. Pourquoi se poser des questions lorsque l’on est flic alors qu’il y a la certitude de la mission à accomplir.

"Laidlaw ne dit rien. Il était penché sur le guichet, écrivant sur son bout de papier lorsque Miligan entra, une porte de grange sur patte. Ces derniers temps il jouait les chevelus  pour montrer qu’il était libéral. Cela faisait paraître sa tête grisonnante plus grande que nature, une sorte de monument public. Laidlaw se souvint qu’il ne l’aimait pas. Ces derniers temps il avait été au centre de pas mal des interrogations de Laidlaw  quant à savoir ce qu’il faisait. Associé à Milligan par la force des choses, Laidlaw s’était demandé  s’il était possible d’être policier sans être fasciste."

Il était temps de redécouvrir la belle écriture de William McIlvanney et même s’il date, un peu, Laidlaw reste un roman terriblement actuel qu’il vous faut lire dans les plus brefs délais.

Sega

 

William McIlvanney : Laidlaw. Rivages/Noir 2015. Traduit de l’anglais par Jan Dusay.

A lire en écoutant : The Last Ship de Sting. Album : The Last Ship. A&M Records 2013.

 

17:52 Publié dans 3. Policier, Auteurs M, Ecosse | Tags : laidlaw, william mcilvanney, rivages, glascow, ecosse | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | |

29/06/2015

Zygmunt Miloszewski : Un Fond de vérité. Et si c’était vrai ?

 

Capture d’écran 2015-06-29 à 05.04.33.pngIl va falloir faire abstraction de cette appréhension qui pourra guetter certains lecteurs en découvrant le dernier opus de Zygmunt Miloszewski, Un Fond de Vérité, orné d’un bandeau mentionnant « Auteur finaliste du grand prix des lectrices de ELLE ». Pour faire l’effort de surmonter cet à priori, il suffira simplement se dire que le fait de ne pas avoir obtenu ce prix est un gage de qualité suffisant pour confirmer l’excellente facture de ce roman mettant en scène, pour la seconde fois, les tribulations du procureur Teodore Szacki.

Après une enquête houleuse et un divorce pénible, le procureur Teodore Szacki avait besoin de se faire oublier et de quitter la ville de Varsovie. Muté à sa demande dans la charmante et paisible bourgade de Sandomierz, il tente de refaire sa vie. Mais au bout de six mois, force est de constater qu’il peine à s’adapter au rythme indolent de cette petite ville provinciale. Alors qu’il sombre dans l’ennui et la dépression, la découverte du corps d’une femme littéralement vidée de son sang, à proximité d’une ancienne synagogue, va raviver son intérêt pour les affaires judiciaires. Le meurtre n’est pas sans rappeler cette légende de rites sacrificiels juifs dépeints, entre autre, dans un sinistre tableau de Charles de Prévôt exposé dans l’église de la cité. Sur fond de polémiques antisémites explosives, le procureur Teodore Szacki va devoir plonger dans les méandres du passé douloureux d’une bourgade qui déchaîne bien plus de passion qu’il n’y paraît d’autant plus qu’un second meurtre secoue la petite communauté. Y aurait-il un tueur psychopathe, juif de surcroît, sévissant dans la cité ?

Capture d’écran 2015-06-29 à 05.08.03.pngAprès avoir évoqué les aspects troubles des services secrets polonais dans Les Impliqués, Zygmunt Miloszewski aborde de manière beaucoup plus frontale toute la problématique de l’antisémitisme qui gangrène encore son pays. C’est tout d’abord au travers des constatations d’un généalogiste que l’on prend conscience de l’ampleur des pogroms qui ont décimé la population juive du pays. Avec cette première scène subtile l’auteur fait en sorte de nous immerger immédiatement dans le contexte car c’est également par l’entremise de ce personnage que nous découvrons la ville de Sandomiersz et la première victime du roman. Au delà de son décor pittoresque, Zygmunt Miloszewski réussit à intégrer la ville de Sandomierz au cœur du récit jusqu’à ce qu’elle devienne un personnage à part entière, doté de secrets peu flatteurs à l’instar de ce tableau de Charles de Prévôt mettant en scène des sacrifices de nouveaux-nés chrétiens pratiqués par les juifs pour confectionner le pain azyme. En intégrant des éléments réels, l’auteur installe une atmosphère pesante qui alimente la confusion et la paranoïa de tous les protagonistes. Et s’il y avait un fond de vérité dans ces vieilles légendes ? Le doute, comme une maladie honteuse, parvient même à faire vaciller les certitudes du procureur Szacki.

Outre l’intrigue policière bien ficelée, Un Fond de Vérité s’emploie à dresser le portrait sans concession d’une Pologne qui peine encore à s’affranchir des relents antisémites alimentant notamment la haine de jeunes nationalistes toujours prêts à en découdre. On appréciera d’ailleurs le personnage de Jurek Szyller, homme d’affaire tout aussi cultivé qu’orgueilleux qui dirige de manière opportune ces bandes d’extrémistes et dont la confrontation avec le procureur Teodore Szacki s’avère extrêmement savoureuse. Paradoxalement, cette joute verbale met en lumière le côté peu sympathique du personnage principal qui se drape d’une espèce de morgue citadine. On appréciera cet antagonisme entre l’homme de la ville aux arrogantes certitudes et les superstitions provinciales des différents acteurs peuplant la cité médiévale. Avec beaucoup de talent, l’auteur extrait de cette confrontation une intrigue riche en rebondissement qui ne cesse d’alimenter les ambiguïtés des différents personnages. Tout aussi désagréable que le procureur Szacki, le commissaire Wilczur incarne d’ailleurs cet esprit provincial doté d’un solide bon sens. Tel un miroir, le vieux policier septuagénaire reflète la personnalité revêche de Teodore Szacki, personnage à la fois ambitieux et désespéré qui ne trouve finalement son bonheur que dans les malheurs qui secouent la petite ville de Sandomierz. Trop semblables, les deux hommes ne s’apprécient guère et s’observent avec une défiance ironique lorsqu’elle s’inscrit dans les différents actes d’enquête jalonnant le récit.

S’il n’évite pas quelques scènes « téléphonées », Un Fond de Vérité se révèle être un excellent roman policier dénonçant avec une belle maîtrise tous les affres de l’intolérance et de la suspicion vis à vis d’une communauté qui ne cesse d’être mise en porte-à-faux au fil des siècles, victime des pires rumeurs mettant en perspective l’ignorance et l'incommensurable bêtise des hommes.

Sega

 

Zygmunt Miloszewski : Un Fond de vérité. Mirobole Editions 2014. Traduit du polonais par Kamil Barbarski.

A lire en écoutant : Maiden Voyage de Herbie Hancock. Album : Maiden Voyage. Blue Note / Manhattan Record 1986.

02/05/2015

SUNIL MANN : L’AUTRE RIVE. UN INDIEN A ZURICH.

Capture d’écran 2015-05-02 à 22.24.35.pngLorsqu’une série démarre, il y a toujours un peu d’appréhension lors de la découverte du second opus comme c’est le cas pour L’Autre Rive de Sunil Mann qui nous livre la deuxième enquête de son détective privé d’origine indienne Vijay Kumar. C’était avec la Fête des Lumières que l’on avait rencontré ce détective atypique arpentant les rues d’une ville de Zürich désormais classée  au premier rang des cités les plus chères du monde et au second rang des villes possédant la meilleure qualité de vie. Dans ce contexte d’une Suisse aux villes florissantes, les récits de Sunil Mann prennent une certaine intensité en pointant tous les aspects peu reluisants d’une société qui se voudrait être un modèle du genre.

Dans une forêt proche de l’aéroport de Zürich, on découvre le corps sans vie d’un jeune migrant. Congelée, les membres brisés, la victime semble être tombée d’un avion dans lequel elle se serait introduite clandestinement. C’est en tout cas à cette conclusion qu’arrive Vijay Kumar qui accompagne son ami journaliste José sur les lieux de la tragédie. L’affaire serait donc vite classée s’il n’y avait pas ce mystérieux commanditaire enjoignant le détective indien à faire la lumière sur les circonstances troubles de ce décès. D’une piste à l’autre, Vijay Kumar va évoluer dans le milieu gay pour traquer un mystérieux personnage souhaitant à tout prix dissimuler ses préférences sexuelles.

Des notables de la ville, aux migrants vivant dans la clandestinité, Sunil Mann parvient, avec un rare talent, à dresser tous les portraits de la scène gay zurichoise, sans pour autant verser dans une vision caricaturale. Parfois sensible, drôle ou franchement glauque, nous découvrons les différentes castes de ces protagonistes empêtrés dans un lourd voile d’apparences et de bienséances. C’est sous le poids du conformisme que ces personnages, en lutte avec eux-mêmes, doivent évoluer dans une ville qui derrière son apparence bienveillante, peine à accepter la différence. Chasses et tabassages d’homos, reprogrammations spirituelles, Sunil Mann nous livre un portrait réaliste et sans concession d’une société en proie à de lourdes intolérances sur l’orientation sexuelle que d’ailleurs le droit pénal suisse ne sanctionne toujours pas au niveau des discriminations.

Malgré la gravité du thème, il y a dans le texte de Sunil Mann cet humour corrosif qui émaille les dialogues en donnant à l’ensemble du récit une certaine légèreté. On apprécie toujours autant Vijay Kumar et son entourage, car il s’agit de personnages réalistes dont les évolutions s’avèrent particulièrement pertinentes en donnant d’avantage de relief à une histoire qui n’en manquait d’ailleurs pas. L’intégration d’une famille de migrants de première et seconde génération reste l’un des thèmes de prédilection de Sunil Mann. Avec un portrait poignant du père de Vijay, l’auteur parvient à nous exposer avec une belle sensibilité toute la problématique de l’insertion de ces premières vagues de migrants qui ont tout donné sans prendre le temps de s’intégrer, occupés qu’ils étaient à travailler sans compter pour le bien-être de leurs familles. Le Kreis 4 (arrondissement) où réside notre détective reste toujours aussi pittoresque, même si les lumières des bars à champagne et des sex-shops prennent des tonalités mélancoliques dans cette atmosphère hivernale d’une ville qui semble comme prête à s’endormir dans la quiétude des convenances.

L’Autre Rive est un récit habile et dynamique qui ne manque pas de suspense, sans pour autant tomber dans les artifices des rebondissements outranciers. Un bel équilibre entre le portrait social, l’enquête policière et la comédie de mœurs font de Sunil Mann un auteur à part qui mérite le détour. Du bon polar helvétique !

Sega

 

 

Sunil Mann : L’Autre Rive. Traduit de l’allemand par Ann Dürr. Editions des Furieux Sauvages 2015.

A lire en écoutant : Pass Them By de Agnes Obel. Album : Aventine. Agnes Obel released 2013. PIAS Entertainment group.

22:27 Publié dans 3. Policier, Auteurs M, Suisse | Tags : sunil mann, l'autre rive, furieux sauvages | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | |

11/04/2015

Fred Vargas : Temps Glaciaires. La dure loi des séries.

Capture d’écran 2015-04-11 à 13.15.36.pngDix ouvrages, pas un de plus. C’est le nombre de romans auquel l’auteur a droit pour développer un personnage récurent.  Cette règle, ce n’est pas moi qui l’énonce, mais John Harvey dans l’interview « en roue libre » de Velda dont vous découvrirez l’intégralité sur son blog que l’on peut considérer comme l’une des références dans l’univers des sites dédiés à la littérature policière. Dans cet entretien édifiant, l’auteur britannique se livre avec une franchise presque déconcertante sur l’aspect commercial de ces séries. La règle, qu’il n’a d’ailleurs pas respectée (et c’est bien dommage), se base sur les dix ouvrages mettant en scène Martin Beck dans le Roman d’un Crime. Même si cette série s’est achevée à la suite de circonstances tragiques, on s’accordera pour dire qu’il s’agit effectivement d’une règle parfaitement valable puisqu’elle fait référence à l’un des chefs-d’œuvre du roman policier. C’est peut-être à cause de la « règle des dix » que Fred Vargas a mis tant de temps à livrer Temps Glaciaires,  la onzième enquête du commissaire Adamsberg si l’on compte les trois affaires que l’on peut retrouver dans le recueil de nouvelles Coule la Seine. La crainte de fournir l’ouvrage de trop.

C’est sur la base des intuitions d’un collègue commissaire que débute l’enquête d’Adamsberg qui se lance sur les traces d’un tueur qui maquille ses crimes en suicide, mais ne peut s’empêcher d’apposer un mystérieux signe en forme de « H ». L’équipe bringuebalante du commissaire peut s’accorder à faire des rencontres toujours aussi déroutantes que ce soit avec Marc le sanglier ou la réincarnation de Robespierre afin de résoudre cette série de meurtres. Elle en a vu d’autre. Mais parviendra-t-elle à accepter que leur chef de file quitte le commissariat pour se rendre en Islande parce qu’il estime avoir été convoqué par l’afturganga, une entité démoniaque du pays qui n’a rien de folklorique. Une îlot islandais embrumé, des reconstitutions historiques des assemblées de la Terreur, il n’y a qu’un homme comme Adamsberg pour percevoir les liens entre ces deux univers diamétralement opposés. Mais parviendra-t-il à convaincre son équipe de le suivre dans ses délires. Rien n’est moins sûr !

Que l’on se rassure avec Temps Glaciaires, nous allons retrouver tous nos personnages hauts en couleur. Le commissaire Adamsberg reste toujours aussi décalé et rêveur, Danglard l’hypermnésique est toujours aussi porté sur la boisson et Veyrenc continue de déclamer ses alexandrins. Oui vous pouvez compter sur la présence de tous les personnages qui sont chers à votre cœur. Même le chat du commissariat fait son apparition. Au final, vous en aurez pour votre argent. Et c’est en cela que l’on rejoint les propos de John Harvey évoquant la facilité et l’absence de créativité. Le problème désormais de Fred Vargas est que son univers décalé est devenu, au fil des onze enquêtes de son commissaire fétiche, terriblement convenu. Il ne nous reste donc que l’intrigue et c’est peu dire qu’elle s’avère bringuebalante, tant l’auteur peine à conjuguer les deux univers que sont l’Islande et la reconstitution des périodes de la Terreur. L’enquête se déroule sur trois lieux à savoir Paris, Le Creux dans les Yvelines et l’Islande et si l’auteur admet n’avoir jamais « foutu les pieds » dans ce pays c’est paradoxalement la partie du roman la plus aboutie. On y retrouve le souffle du mystère et une atmosphère décalée qui fait particulièrement défaut lors de la partie parisienne de l’enquête. Ce qui faisait le charme de Vargas c’est qu’elle convoquait l’histoire au travers des lieux comme dans Pars Vite et Revient Tard ou L’Armée Furieuse et que l’aspect historique de la Terreur en est totalement dépourvu pour se concentrer sur le personnage de Château/Roberspierre qui manque terriblement d’épaisseur. On s’y ennuie à mourir et les anecdotes concernant ce fameux personnage historique n’amènent que très peu d’éléments pertinents pour compléter une intrigue assez bancale dont le dénouement  s’avérera peu convaincant. Sans vouloir dévoiler quoique ce soit de ce dénouement, je vous laisse imaginer Maigret dégommant ses adversaires à coup de flingue pour avoir une idée de l’incongruité de la confrontation finale.

On pouvait espérer que l’auteur démonterais la mécanique bien huilée qui régit l’équipe du commissaire Adamsberg avec ce petit vent de contestation soufflant dans le commissariat. Mais ce vent s’avérera n’être qu’une légère brise qui n’interfèrera guère sur l’architecture des relations qui lie le personnage principal à ses acolytes. Il faut bien que la série continue sans mettre le lecteur dans un inconfort trop perturbant. Car l’enjeu est de taille. On a pu le percevoir avec la confrontation entre l’auteur et son ancienne éditrice Viviane Hamy lors du changement de maison d’édition orchestré par son agent François Samuelson. Car si l’auteur s’en défend, il y a tout de même une histoire de gros sous qui se cache derrière la série Adamsberg. Et à nouveau on peut mettre en perspective les propos de John Harvey évoquant les tentations financières des auteurs qui se retrouvent prisonniers de leurs personnages. Fred Vargas ne dit pas autre chose lorsqu’elle déclare à la presse «qu’elle n’en a pas finit avec Adamsberg ». On imagine la tête de l’équipe Flammarion si elle avait évoqué la conclusion de la série avec Temps Glaciaires. Mais que l’on se rassure, rien ne pourra perturber l’attente des lecteurs, pas même la couverture de l’ouvrage qui ressemble furieusement aux couvertures précédentes, des fois que le consommateur louperait la muraille de livre qui trône régulièrement en bonne place dans les librairies. Il va bien falloir les écouler ces centaines de milliers d’exemplaires … même si les moyens manquent parfois d'une certaine élégance.

Capture d’écran 2015-04-11 à 13.19.37.pngCapture d’écran 2015-04-11 à 13.15.36.png

 

Sega

 

Fred Vargas : Temps Glaciaires. Editions Flammarion 2015.

A lire en écoutant : The Anchor Song de Bjork. Album : Début. One Little Indian 1993.

22/02/2015

PETER GUTTRIDGE : ABANDONNES DE DIEU. LE MYSTERIEUX TUEUR DE LA MALLE DE BRIGHTON.

peter guttridge, la trilogie de brighton, le dernier roi de brighton, promenade du crime, abandonnes de dieu, Babel Noir, Rouergue NoirIl existe des villes qui sont irrémédiablement associées à l’aura maléfique de tueurs mystérieux qui y ont sévis à l'exemple de Jack l’Eventreur pour Londres, du Zodiac pour San Francisco et sa région ou de l’Etrangleur de Boston à … Boston. Pour Brighton, ville balnéaire excentrique du sud de l’Angleterre, ce fut le Tueur de la Malle qui défraya la chronique en 1934 et auquel Pierre Mac Orlan consacra un grand reportage qui s’intéressait d’avantage au climat social de la ville et à son atmosphère qu’à l’investigation à proprement parler.

Basée sur ce fait divers tragique, Abandonnés de Dieu conclut la trilogie de Brighton que Peter Guttridge avait entamée en 2012 avec Promenade du Crime, suivie en 2013 du Dernier Roi de Brighton. Il est important de préciser que les trois livres sont étroitement liés entré eux  et ne sauraient être lus dans le désordre, raison pour laquelle il convient d’ailleurs de faire un résumé de la trilogie plutôt que de chacun des ouvrages.

La police donne l’assaut d’une villa située au cœur d’une banlieue défavorisée de Brighton où serait retranché un dangereux criminel. L’opération tourne au carnage puis à l’émeute contraignant le chef de la police, Robert Watts, à démissionner alors que plusieurs officiers ayant participé à l’assaut disparaissent mystérieusement. Estimant avoir été piégé, Robert Watts va tenter de faire la lumière sur cette affaire que les autorités politiques et policières vont s'employer à enterrer. Pour y parvenir, il va s’adjoindre les compétences de Kate Simpson, jeune journaliste radio, qui vient de retrouver de vieilles archives policières concernant le mystérieux Tueur de la Malle qui défraya la chronique en 1934 à l’époque où le père de Robert Watts, auteur de thriller à succès, travaillait comme policier. Dans un échange de bons procédés, Robert et Kate, aidés de plusieurs comparses, vont essayer de démêler les écheveaux complexes de ces deux affaires qui ont en point commun de mettre en exergue les liens occultes entre le monde de la politique et celui de la pègre qui gangrène depuis toujours la ville de Brighton. Eblouissantes, les lumières du Pier ne sauraient dissimuler le parfum de mort et de corruption qui règne sur la cité balnéaire.

Outre le fait de l’appréhender dans l’ordre, il est recommandé de lire la trilogie d’une traite, tant le découpage est laborieux ce qui contraint le lecteur à garder en mémoire des éléments qui apparaissent lors du premier opus et qui trouveront leurs résolutions dans le dernier ouvrage de la série ce qui est loin d’être aisé car l’auteur assène son récit d’une foultitude de détails qu’il faudra garder à l’esprit tout au long de l’histoire. Outre un récit dense et riche qui part dans toutes les directions il sera également nécessaire de se mémoriser un panel impressionnant de protagonistes qui n’ont pas la même importance en fonction des divers opus de la trilogie.


peter guttridge, la trilogie de brighton, le dernier roi de brighton, promenade du crime, abandonnes de dieu, Babel Noir, Rouergue NoirAvec Promenade du Crime l’auteur pose les deux axes principaux que l’on retrouvera tout au long de la trilogie. Il y a tout d’abord le massacre dans une villa qui se déroule de nos jours et en contrepoint, des extraits d’un journal récemment découvert qui évoque l’affaire sanglante du Tueur de la Malle qui se produisit en 1934. C’est particulièrement l’atmosphère du Brighton des années 30 que l’on appréciera dans cette première partie, même si l’on déplore quelques petites incohérences lorsque l’auteur du journal exprime des regrets au sujet d’évènements qui ne se sont pas encore produit.

Le Dernier roi de Brighton évoque essentiellement l’ascension d’un fils de gangster tout au long des années 60. C’est l’un des passages les plus réussi du roman où l’on découvre une ville de Brighton bercée par la musique de Beatles et des Pink Floyd sur fond d’émancipations et de désillusions. La seconde partie du roman permet de découvrir certains éléments qui ont rapport avec le massacre de la villa. On y découvre également en préambule, la préparation minutieuse ainsi que  l’importance des moyens en homme et en matériel afin d’empaler une victime, ce qui donne à cet épisode sanglant une tournure très réaliste peu coutumière.

peter guttridge, la trilogie de brighton, le dernier roi de brighton, promenade du crime, abandonnes de dieu, Babel Noir, Rouergue NoirAbandonnés de Dieu nous permettra de découvrir l’identité du Tueur de la Malle dont on suit le parcours tragique durant son incorporation dans les premiers contingents de soldat engagés lors de la première guerre mondiale. Il s’agit de la meilleure partie du roman avec une succession de passages sanglants émaillés d’instants poignants où nombre de soldats démobilisés et perturbés psychiquement embrassent la carrière de malfrats pour subvenir à leurs besoins. Une autre partie du récit se déroule en Italie durant la fin de le seconde guerre mondiale tout en faisant quelques incursions de nos jours afin de conclure l’affaire du massacre de la villa.

Finalement la trilogie de Brighton sera l’écho de toute une époque qui résonne à travers le monde et dont les retentissements impacteront tous les protagonistes de ce récit bigarré qui manque parfois de cohésion et dont le rythme inégal peu parfois perturber le lecteur qui ne regrettera toutefois pas ce voyage à travers le temps.

Sega

 

Petert Guttridge : La Trilogie de Brighton

Promenade du Crime. Editions Babel Noir 2012. Traduit de l’anglais par Jean-René Dastugue

Le Dernier Roi de Brighton. Editions Babel Noir 2013. Traduit de l’anglais par Jean-René Dastugue.

Abandonnés de Dieu. Editions Rouergue Noir 2014. Traduit de l’anglais par Jean-René Dastugue.

 

14/01/2015

IAN RANKIN : DEBOUT DANS LA TOMBE D’UN AUTRE. LE RETOUR DE L’INSPECTEUR JOHN REBUS.

Capture d’écran 2015-01-14 à 00.07.40.pngAvec dix-huit aventures au compteur, on peut dire que John Rebus a fait pas mal de chemin dans le paysage de la littérature policière et semble être devenu un personnage bien trop encombrant pour son auteur qui ne sait plus trop bien comment il pourrait s’en débarrasser. Tout comme la série Dave Robichaux de James Lee Burke, le personnage fétiche de Ian Rankin a vu le jour en 1987 et outre cette particularité commune, les deux personnages affichent un certain vague à l’âme qui frise l’état dépressionnaire.

Bien qu’encensée, adulée et récompensée, la série a souffert d’un certain manque de constance au niveau de la qualité des intrigues. Mais L’Ombre du Tueur et Fleshmarket Close peuvent être considérés comme les deux excellents romans qui doivent orner les rayons de votre bibliothèque. Et puis il faut également admettre que la série Rebus ne se concentre pas uniquement sur l’aspect de la dramaturgie de l’histoire puisque son auteur s’intéresse également aux caractéristiques sociologiques et folkloriques de la ville d’Édimbourg qui dégage un climat singulier et envoutant. En dehors de ses aventures rien n’est plus prenant que de suivre John Rebus parcourant les rues de la ville lors de ses pérégrinations nocturnes où il rencontre, dans ses bars et pubs favoris, toute une série de camarades de boisson atypiques, puis de le retrouver seul dans son appartement en distillant un mélange de réflexions teintées mélancolie et enrobées d’une bande sonore issue de son extraordinaire collection de vinyls.

Debout Dans la Tombe d’un Autremarque donc le retour de John Rebus qui a quitté les forces de police pour prendre une retraite, certes méritée, mais qu’il ne souhaitait pas. Loin de renoncer à ce qui l’anime depuis toujours, Rebus est  désormais affecté à un service civil qui examine les enquêtes classées non élucidées. L’une d’entre elles attire son attention lorsqu’une mère de famille tente de persuader le service de retrouver sa fille disparue. C’est ainsi que Rebus renoue avec ses collègues de la brigade criminelle lorsqu’il met à jour toute une série de disparitions ayant pour point commun de se situer à proximité de la portion d’autoroute A9 reliant Perth à Inverness. Ses habiles intuitions pourraient permettre à Rebus de réintégrer la police, mais sa nonchalance et son aversion pour toute forme d’autorité lui valent les foudres de sa hiérarchie et la suspicion de Malcom Fox, des affaires internes, qui apprécie peu le fait que l’inspecteur Rebus ait noué des liens étroits avec son adversaire d’autrefois, Morris Gérald « Big Ger » Cafferty.

Il faut reconnaître que malgré un sentiment de répétition on ne peut s’empêcher de se réjouir du retour de l’insolent inspecteur Rebus et de son humour mordant qui lui confère un charme si particulier. Dans Debout Dans la Tombe d’un Autre, Ian Rankin conjugue l’univers de Rebus avec celui de Fox dans une confrontation qui ne rendra guère hommage à ce dernier. Outre cet aspect, l’auteur nous embarque dans une affaire de disparitions en série et évoque un cas de pédophilie que Rebus parvient à mettre en évidence dans une suite de déductions plus que hasardeuses.  La manière dont l’inspecteur résout une partie de l’affaire s’avère également plus que douteuse voir même peu convaincante en matière de procédures policières, même si l’une des scènes finales donne son titre au roman.

Debout Dans la Tombe d’un Autre ne figurera donc pas parmi les ouvrages indispensables de la série Rebus même s’il s’en dégage une atmosphère assez particulière qui envouteront les lecteurs. Car Ian Rankin connaît les ficelles du métier lui permettant de séduire son lectorat afin de l’entraîner dans le sillage de cet inspecteur atypique. Outre le fait de désigner une des scènes du roman, le titre du dernier opus de l’auteur rend hommage au chanteur écossais Jackie Leven qui a composé et interprété une chanson intitulée, Standing in Another Man’s Rain. Car c’est aussi l’un des talents de l’auteur que de parvenir à nous glisser subtilement, au fil des pages, une bande sonore toujours extrêmement soignée qui anime de manière dynamique les enquêtes de l’inspecteur Rebus.

Sega

 

Ian Rankin : Debout Dans la Tombe d’un Autre. Editions du Masque 2014. Traduit de l’anglais (Ecosse) par Freddy Michalski.

A lire en écoutant : Standing in Another Man’s Rain de Jackie Leven. Album : Oh What a Blow That Phantom Dealt Me. Cooking Vinyl 2006.

31/08/2014

Mary Anna Barbey : Swiss Trafic. Les gentianes de Rilke.

Capture d’écran 2014-08-31 à 22.39.35.pngLa journaliste ou romancière qui met à jour les pires turpitudes en supplantant les services de police à l’image d’une Erica Falck a fait des ravages dans les rayonnages des librairies à un point tel que cela en devient indigeste. Lorsque je découvre ce type de personnage en résumé sur les quatrièmes de couverture, je ne peux m’empêcher de frisonner en adoptant une attitude des plus méfiantes. Si, comme moi, vous avez ce type d’a priori, il faudra vous en défaire pour découvrir l’excellent roman de Mary Anna Barbey intitulé Swiss Trafic.

En découvrant un cadavre dans la piscine de l’hôtel d’une station thermale des Alpes où elle séjourne, Delphine pensait avoit encaissé sa dose d’émotions fortes. Pourtant c’est en reprenant son travail de responsable de la rubrique du courrier du cœur d’un grand magazine national qu’elle va débuter une mystérieuse correspondance avec l’auteur d’une lettre anonyme qui lui lance un appel au secours codé dénonçant les auteurs d’un odieux trafic d’être humain. Les menaces, intimidations et cadavres vont jalonner les investigations de cette journalite atypique.

Avec Swiss Trafic, Mary Anna Barbey nous entraîne au cœur de la problématique des réfugiés en Suisse et particulièrement sur la condition tragique des femmes qui subissent les pires outrages afin d’alimenter les « clubs » et « dancing » que l’on retrouve dans les grandes villes du pays mais également dans des localités plus modestes. Même si le destin de ses personnages est poignant, l’auteur ne verse pas dans le pathos et se contente de rester dans le sillage du réalisme en expliquant avec une très grande maîtrise les mécanismes qui poussent ces femmes à entrer dans la clandestinité, devenant ainsi encore plus vulnérables.

En mettant beaucoup d’elle-même dans le portrait de Delphine, Mary Anna Barbey est parvenue à créer un personnage extrèmement attachant et intéressant qui nous amuse parfois avec son petit côté décalé. On apprécie le côté frondeur de cette femme qui reste pourtant très fragile et très sensible en amenant au travers de ses introspections une épaisseur d’âme qui tranche avec les héroïnes formatées que l’on trouve dans la plupart des romans policiers. Vaudoise, née aux Etats-Unis, Delphine est une quinquagénaire, veuve qui, par le biais de la rubrique du courrier du cœur s’intéresse particulièrement au domaine de la santé sexuelle tout comme son auteure.

L’autre intérêt du roman, réside dans l’atmosphère parfois sombre d’une Suisse qui sort de l’ordinaire et qui n’est pas sans rappeler l’œuvre fameuse de Mary Shelley, particulièrement lorsque son héroïne se rend à Rarogne pour découvrir la tombe du célèbre poète autrichien Rainer Maria Rilke. Ce sont ces instants délicieux qui donnent une belle tonalité à ce roman qui sort des sentiers battus. Il faut l’avouer, les scènes se déroulant dans le canton du Valais sont vraiment très réussies.

Hitchcock l’avait dit : « Meilleur est le méchant, meilleur est le film » et il faut admettre que c’est peut-être le point faible du roman avec cet homme d’extrême-droite qui manque d’envergure et qui arrive un peu trop tardivement dans le fil de l’intrigue pour pouvoir être développé de manière correcte. Un peu trop manichéen, le personnage manque de substance au regard des autres protagonistes du roman.

De très beaux portraits de femmes, une intrigue bien maîtrisée pleine de suspense, avec Swiss Trafic, Mary Anna Barbey va vous entraîner dans la sombre enquête d’une lumineuse et pétillante Delphine que l’on espère retrouver très prochaînement dans de nouvelles aventures qui nous permettront de découvrir les aspects peu reluisants d’une Suisse des plus surprenante.

Sega

 

Mary Anna Barber : Swiss Trafic. Editions des Furieux Sauvages 2013.

A lire en écoutant : Guggisberglied interprété par Stefan Eicher. Album : My Place. Barclay 1989.

 

 

28/07/2014

Irvine Welsh : Crime. Les caïmans de Lolita.

Capture d’écran 2014-07-28 à 01.24.17.pngTrash et rock’n’roll, auteur du roman culte Trainspotting, c’est avec une longue liste de qualificatifs parfois outranciers décrivant les romans d’Irvine Welsh que j’ai lu son dernier opus traduit en français, intitulé Crime, abordant ainsi pour la première fois l’œuvre de ce fameux auteur écossaisà la réputation sulfureuse. J’avais tout de même eu un aperçu de l’univers de Welsh au travers du regard du réalisateur Danny Boyle qui avait adapté son roman Trainspotting donnant encore d’avantage de visibilité à un auteur qui n’en demandait peut-être pas tant. Car c’est peut-être bien là que se situe le problème de Welsh qui semble être constamment ramené à son premier succès.

Pour se remettre d’une dépression faisant suite à une douloureuse affaire d’infanticide et d’un problème d’addiction à la cocaïne qu’il semble avoir difficilement surmonté, l’inspecteur Ray Lennox quitte Edimbourg pour un congé bien mérité à Miami, accompagné de sa fiancée qui ne songe qu’au préparatif de leur mariage. C’est après une dispute suivie d’une folle virée nocturne que Ray Lennox va faire la connaissance d’une fillette de dix ans qu’un toxicomane tente d’abuser lors d’une fin de soirée endiablée. Pris d’un accès de rage, Ray Lennox va traverser toute la Floride pour protéger la jeune fille des prédateurs abjects qui veulent la reprendre à tout prix.

Une alternance omniprésente entre le présent et le passé s’installe à mesure que l’on suit l’inspecteur Lennox durant son périple à travers l’état de Floride en compagnie de la jeune Tianna. On découvre ainsi l’enquête douloureuse que Ray Lennox a mené à Edimbourg pour traquer un sadique tueur d’enfants, mais également la tragique raison qui pousse ce policier brisé à traquer les pervers et à tenter protéger cette fillette qui le désarçonne par sa confondante naïveté et cette perte d’innocence irrémédiable. Même s’il est lumineux, le personnage de la jeune Tianna n’en demeure pas moins quelque peu caricaturale, manquant de profondeur et souffrant de trop nombreux clichés entre la jeune écervelée et la fille mature tandis que l’inspecteur déchu en quête de rédemption est un classique du genre qu’Irvine Welsh s’approprie sans y apporter quoique ce soit de bien nouveau. On appréciera tout de même le passage où le personnage principal s’enlise dans une bacchanale nocturne déjantée qui l’amènera à rencontrer cette fillette vulnérable. Si Welsh évoque dans ses interviews l’envie de faire un « anti-Lolita », ses personnages manquent d’une certaine envergure et semblent parfois coincés dans une espèce de conformisme que l’auteur ne parvient pas à contourner, même si parfois quelques scènes burlesques, bien trop rares, font une espèce de clin d’œil à l’œuvre de Nabokov.

Bien évidemment que les fans de la première heure d’Irvine Welsh pourront être déçu par le côté classique d’un récit qui aborde le thème délicat de la pédophilie. Mais c’est justement en délaissant  tout cet aspect trash et rock’n’roll de ces précédents romans que l’auteur façonne avec une belle intelligence toute une série de pédophiles qui détonnent au milieu de ces sempiternelles clichés de prédateurs sexuels machiavéliques et démoniaques qui occupent bien trop souvent les pages de romans traitant le sujet de l’abus sexuel sur enfants. Car s’ils sont abjectes et quelque peu organisés, les prédateurs de Crime restent avant tout des pauvres types, voire même des paumés, conférant encore d’avantage de réalisme et donc d’inhumanité à leurs actes odieux. Ce sont donc principalement les personnages secondaires de Crime qui apportent une certaine originalité à un récit qui manque parfois un peu de souffle.  

Sega 

 

Irwin Welsh : Crime. Editions Au Diable Vauvert 2014. Traduit de l’anglais (écossais) par Diniz Galhos.

A lire en écoutant : Nothing But de Skin. Album : Fake Chemical State. V2 Music Limited 2006.

 

 

12:00 Publié dans 3. Policier, Auteurs W, Ecosse, LES AUTEURS PAR PAYS | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | |

07/07/2014

KENT ANDERSON : CHIENS DE LA NUIT. DEPOSER L’UNIFORME.

Capture d’écran 2014-07-07 à 03.27.37.pngL’uniforme que nous portons, l’arme et la plaque que nous détenons ne sont qu’un prêt qu’il nous faudra restituer à la fin de notre carrière. Ils ne sont que les symboles du pouvoir qui nous est confié un temps durant et n’en déplaise à certain, ce n’est d’ailleurs pas l’uniforme, ni la plaque et encore moins l’arme qui constituent le policier. Ils sont incarnés par les principes et les valeurs de l’homme ou de la femme qui les détient. Pour preuve, une fois rendus, ces attributs ne seront plus que des coquilles vides puisque nous garderons en nous les instants douloureux qui ont jalonnés notre carrière. Et pourtant, bien plus que l’habit, ce sont ces réminiscences parfois intolérables que nous voudrions restituer.

Ces tragédies dont nous sommes les témoins directs sont bien trop souvent passées sous silence. Le policier est de nature discrète. C’est un taiseux qui encaisse du mieux qu’il le peut. Ce silence, cette discrétion sont peut-être les éléments, parmi d’autres, constituant le brouillard de mystification qui enveloppe la profession et en regard de l’actualité genevoise, ce n’est pas ce que je lis sur les blogs ou sur les réseaux sociaux qui me donnera tort. Détracteurs et supporters s’écharpent sur le sujet et bien souvent le débat vire à la farce dans un échange de propos peu amènes qui desservent encore d’avantage la profession. 

Pour s’extirper de ces discussions stériles où les provocations des uns amènent les répliques outrageantes des autres il faudra peut-être se tourner vers les récits ou les romans de ces policiers qui rompent parfois le silence pour nous livrer le témoignage de leurs expériences. Le plus remarquable d’entre eux s’intitule Chiens de la Nuit, de Kent Anderson qui fut membre des forces de police de Portland durant sept ans.

Portland 1975, Hanson, de retour du Viet-Nam, a intégré les force de police et parcourt les rues du North Precinct, l’un des secteurs le plus déshérité de la ville avec son camarade Dana, un vieux flic chevronné. Nuit et jour, ils patrouillent au cœur de ces artères misérables en effectuant les réquisitions diffusées par le dispatcher et en essayant de composer avec une population démunie et bien souvent hostile. Un quotidien de défiance, de danger et de peur sur fond de drogue et de violence. Tant bien que mal, Hanson parvient à supporter le lourd passé qu’il traîne depuis la guerre. Mais le retour d’un ancien compagnon d’arme risque fort de l’entraîner bien au delà du fil du rasoir sur lequel il se tient.

Outre les chiens errants qui parcourent les rues du ghetto, Chiens de la Nuit, désigne également ces policiers qui, à l’instar de ces animaux devenus sauvages, paraissent livrés à eux-mêmes dans un univers cruel et violent. Bien plus que le contexte social dans lequel les policiers opèrent, ce sont les réquisitions auxquelles ils doivent faire face qui en font un roman universel. Que l’on soit policier à Portland, à Genève ou ailleurs, on retrouve ces mêmes levées de corps, ces mêmes accidents de la route, ces mêmes conflits familiaux, ces mêmes cambriolages et surtout cette même déshérence sociale qui affecte les populations les plus précarisées. Ce n’est d’ailleurs pas autour des fusillades mais au cours d’interventions banales que s’inscrivent les tragédies qui surprennent les policiers. Il en a toujours été ainsi et le roman en fait la funeste démonstration.

Kent Anderson nous livre un récit âpre et violent parfois dérangeant surtout de par l’attitude de ces policiers  qui suscitera un certain malaise. C’est cet aspect cru, mais véridique, de certaines interventions qui pourra parfois choquer le lecteur. Mais que l’on ne s’y trompe pas, c’est derrière cette indifférence feinte ou ce cynisme que le policier tente de se protéger des vicissitudes des dynamiques de la rue. Car outre l’aspect opérationnel, Kent Anderson décrit avec force de talent les mécanismes insidieux conduisant le policier à la perte de ses repères et de ses valeurs morales. La désillusion, le manque de considération et le découragement en sont les principaux vecteurs et c’est paradoxalement auprès des laissez pour compte que Hanson parviendra à retrouver une certaine rédemption. Ce sont d’ailleurs ces personnages de seconde zone qui donnent encore d’avantage d’authenticité et de relief au récit. Plus qu’une main courante, Chiens de la Nuit, est doté d’une intrigue simple mais solide qui en fait un roman un peu à part et un superbe témoignage du métier de police-secours.

Publié en 1998 et récemment réédité en 2014, Chiens de la Nuit, de par sa force d’écriture, reste un roman terriblement actuel. Et outre la superbe préface de James Crumley, c’est surtout l’avertissement de l’auteur qui donne le ton de cette fiction qui laisse transparaître les stigmates d’expériences vécues

« Bien que se déroulant à Portland, où j’ai exercé le métier de policier au milieu des années 70, Chiens de la Nuit est avant tout un roman, un monde fictif et autonome, et j’ai modifié les noms des rues, les décors, afin d’alimenter cet univers. Tous les personnages, les faits et les dialogues sont le produit de mon imagination.

Je suis fier d’avoir été membre des services de police de Portland, et en écrivant ce livre, j’ai été aussi honnête que je peux l’être. Quelques lecteurs le trouveront peut-être dérangeant ou « choquant » Le vérité produit parfois cet effet chez certaines personnes.

La situation est bien plus dramatique aujourd’hui qu’en 1975. »

Kent Anderson

Salaire, avantages, primes, heures supplémentaires, il faudra bien comprendre que l’on n’embrasse pas la carrière de policier uniquement pour les aspects financiers et c’est au travers de Dana, ce vieux flic vieillissant qui ne parvient pas à mettre un terme à sa carrière tant il aime son métier que l’on percevra le sens des valeurs qui anime le policier.

Pour Dana ou Hanson, déposer l’uniforme n’aura pas la même signification. Mais quoiqu’il en soit, ils garderont pour toujours les affres d’une vie professionnelle qui les marquera à jamais.

SEGA

Kent Anderson : Chiens de la Nuit. Edition Folio Policier 2014. Traduit de l’anglais (USA) par Jean Esch.

Prix Calibre 38 du Meilleur Roman policier 1998.

Prix Marcel-Duhamel de la meilleure traduction du roman policier 1998.

 

A lire en écoutant : Retrograde de James Blake. Album : Retrograde. Polydor Ltd (UK) 2013.

 

02/07/2014

Lee Jung-Myung : Le Garde, le Poète et le Prisonnier. Dans le sillage glacé du Voyage d'Hiver de Schubert.

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Il y a parfois comme ça des instants parfaits où la succession des chants du Winterreise de Schubert s’entremêlent aux chapitres d’un magnifique roman comme celui du coréen Lee Jung-Myung, Le Garde, le Poète et le Prisonnier qui s’inspire de la vie du poète Yun Dong-Ju en vous immergeant au cœur d’un camp de prisonnier japonais durant la seconde guerre mondiale. Une intrigue policière hors norme qui se déroule sur fond de poésie, de littérature et de musique classique c’est ce que vous découvrirez tout au long de ce récit dont le titre fait référence au recueil de poèmes de Yun Dong-Ju, Le Ciel, le Vent, les Etoiles et la Poésie qui est aujourd’hui encore considéré comme un des ouvrages de référence en Corée du Sud.

En 1944, dans le sinistre pénitencier de Fukuoka, on découvre le corps sans vie de Sugiyama, un gardien sadique redouté de tous les prisonniers. Sur insistance du directeur de l’établissement pénitentiaire, le jeune conscrit, Watanabe est chargé d’une enquête qui s’avérera expéditive puisqu’un détenu coréen communiste va rapidement s’accuser du crime. Mais malgré les apparences, Watanabe va poursuivre son enquête pour mettre à jour l’étrange relation qui s’est nouée entre l’ignoble Sugiyama et Yun Dong-Ju un jeune poète  coréen condamné pour ses écrits contestataires. Ancien libraire, Watanabe va découvrir le talent de ce jeune poète et tenter par tous les moyens de le protéger afin qu’il poursuive son œuvre. Mais les complots et les terribles expériences qui se déroulent au cœur de la prison auront peut-être raison de sa volonté de préserver le peu de lumière qui règne dans ce monde de ténèbres.

D’une subtilité sans commune mesure, l’auteur construit son récit au travers des poèmes de Yun Dong-Ju, mettant en valeur les auteurs qui influencèrent son œuvre comme Rielke et Jammes. Retranscrits tout au long du récit, ce sont les textes lumineux de ces auteurs qui transcendent la vie de ces prisonniers trouvant ainsi une lueur d’espoir et de rédemption par l’entremise d’une joute culturelle souterraine qu’ils mènent contre l’autorité carcérale.

Capture d’écran 2014-07-02 à 12.22.08.pngPar le biais de très belles scènes comme ce combat de cerf-volant ou la rédaction de cartes postales destinées aux familles de prisonniers, Lee Jung-Myung met en place les rebondissements de ce polar qui intègre toutes les arcanes du complot politique. Car l’auteur maîtrise aussi bien les aspects historiques, culturelles et policiers d’un récit parfaitement équilibré pour nous restituer le quotidien de gardiens et prisonniers enfermés dans leurs certitudes respectives que seul le poète va parvenir à faire voler en éclat. Mais derrière les murs de cette inquiétante infirmerie pénitentiaire se préparent la mise en place d’un plan macabre qui mettra fin à toute forme d’espérance.

C’est peut-être cette conjugaison subtile, presque improbable de la culture asiatique et du romantisme allemand qui séduira le lecteur pour l’entraîner dans les méandres de cette histoire palpitante et crépusculaire qui n’en demeure pas moins un roman policier dans le plus pur des styles. Comme un écho dramatique vous suivrez le destin tragique d’un poète dissident qui semble s’imprimer sur la partition poignante du Winterreise de Schubert.

Le Garde, le Poète et le Prisonnier c’est le voyage dans les tourments d’une saison hivernale qui semble ne jamais vouloir s’achever. Un polar tragique et raffiné tout à la fois qui le placera parmi les meilleurs romans de l’année.

Après son entrée fracassante dans le monde cinématographique du polar, la Corée du sud débarque dans le domaine du roman policier et croyez-moi, le choc culturel va être immense.

SEGA

Lee Jung-Myung : Le Garde, le Poète et le Prisonnier. Editions Michel Lafon 2014. Traduit  du coréen vers l’anglais par Kim Chi-Young et traduit de l’anglais vers le français par Eric Betsch.

Die Winterreise de Schubert. Baryton : Dietrich Fischer-Dieskau - Piano : Gérald Moore 1912. Deutsche Grammophon GmbH 1985.