28/07/2014

Irvine Welsh : Crime. Les caïmans de Lolita.

Capture d’écran 2014-07-28 à 01.24.17.pngTrash et rock’n’roll, auteur du roman culte Trainspotting, c’est avec une longue liste de qualificatifs parfois outranciers décrivant les romans d’Irvine Welsh que j’ai lu son dernier opus traduit en français, intitulé Crime, abordant ainsi pour la première fois l’œuvre de ce fameux auteur écossaisà la réputation sulfureuse. J’avais tout de même eu un aperçu de l’univers de Welsh au travers du regard du réalisateur Danny Boyle qui avait adapté son roman Trainspotting donnant encore d’avantage de visibilité à un auteur qui n’en demandait peut-être pas tant. Car c’est peut-être bien là que se situe le problème de Welsh qui semble être constamment ramené à son premier succès.

Pour se remettre d’une dépression faisant suite à une douloureuse affaire d’infanticide et d’un problème d’addiction à la cocaïne qu’il semble avoir difficilement surmonté, l’inspecteur Ray Lennox quitte Edimbourg pour un congé bien mérité à Miami, accompagné de sa fiancée qui ne songe qu’au préparatif de leur mariage. C’est après une dispute suivie d’une folle virée nocturne que Ray Lennox va faire la connaissance d’une fillette de dix ans qu’un toxicomane tente d’abuser lors d’une fin de soirée endiablée. Pris d’un accès de rage, Ray Lennox va traverser toute la Floride pour protéger la jeune fille des prédateurs abjects qui veulent la reprendre à tout prix.

Une alternance omniprésente entre le présent et le passé s’installe à mesure que l’on suit l’inspecteur Lennox durant son périple à travers l’état de Floride en compagnie de la jeune Tianna. On découvre ainsi l’enquête douloureuse que Ray Lennox a mené à Edimbourg pour traquer un sadique tueur d’enfants, mais également la tragique raison qui pousse ce policier brisé à traquer les pervers et à tenter protéger cette fillette qui le désarçonne par sa confondante naïveté et cette perte d’innocence irrémédiable. Même s’il est lumineux, le personnage de la jeune Tianna n’en demeure pas moins quelque peu caricaturale, manquant de profondeur et souffrant de trop nombreux clichés entre la jeune écervelée et la fille mature tandis que l’inspecteur déchu en quête de rédemption est un classique du genre qu’Irvine Welsh s’approprie sans y apporter quoique ce soit de bien nouveau. On appréciera tout de même le passage où le personnage principal s’enlise dans une bacchanale nocturne déjantée qui l’amènera à rencontrer cette fillette vulnérable. Si Welsh évoque dans ses interviews l’envie de faire un « anti-Lolita », ses personnages manquent d’une certaine envergure et semblent parfois coincés dans une espèce de conformisme que l’auteur ne parvient pas à contourner, même si parfois quelques scènes burlesques, bien trop rares, font une espèce de clin d’œil à l’œuvre de Nabokov.

Bien évidemment que les fans de la première heure d’Irvine Welsh pourront être déçu par le côté classique d’un récit qui aborde le thème délicat de la pédophilie. Mais c’est justement en délaissant  tout cet aspect trash et rock’n’roll de ces précédents romans que l’auteur façonne avec une belle intelligence toute une série de pédophiles qui détonnent au milieu de ces sempiternelles clichés de prédateurs sexuels machiavéliques et démoniaques qui occupent bien trop souvent les pages de romans traitant le sujet de l’abus sexuel sur enfants. Car s’ils sont abjectes et quelque peu organisés, les prédateurs de Crime restent avant tout des pauvres types, voire même des paumés, conférant encore d’avantage de réalisme et donc d’inhumanité à leurs actes odieux. Ce sont donc principalement les personnages secondaires de Crime qui apportent une certaine originalité à un récit qui manque parfois un peu de souffle.  

Sega 

 

Irwin Welsh : Crime. Editions Au Diable Vauvert 2014. Traduit de l’anglais (écossais) par Diniz Galhos.

A lire en écoutant : Nothing But de Skin. Album : Fake Chemical State. V2 Music Limited 2006.

 

 

12:00 Publié dans 3. Policier, Auteurs W, Ecosse, LES AUTEURS PAR PAYS | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | |

07/07/2014

KENT ANDERSON : CHIENS DE LA NUIT. DEPOSER L’UNIFORME.

Capture d’écran 2014-07-07 à 03.27.37.pngL’uniforme que nous portons, l’arme et la plaque que nous détenons ne sont qu’un prêt qu’il nous faudra restituer à la fin de notre carrière. Ils ne sont que les symboles du pouvoir qui nous est confié un temps durant et n’en déplaise à certain, ce n’est d’ailleurs pas l’uniforme, ni la plaque et encore moins l’arme qui constituent le policier. Ils sont incarnés par les principes et les valeurs de l’homme ou de la femme qui les détient. Pour preuve, une fois rendus, ces attributs ne seront plus que des coquilles vides puisque nous garderons en nous les instants douloureux qui ont jalonnés notre carrière. Et pourtant, bien plus que l’habit, ce sont ces réminiscences parfois intolérables que nous voudrions restituer.

Ces tragédies dont nous sommes les témoins directs sont bien trop souvent passées sous silence. Le policier est de nature discrète. C’est un taiseux qui encaisse du mieux qu’il le peut. Ce silence, cette discrétion sont peut-être les éléments, parmi d’autres, constituant le brouillard de mystification qui enveloppe la profession et en regard de l’actualité genevoise, ce n’est pas ce que je lis sur les blogs ou sur les réseaux sociaux qui me donnera tort. Détracteurs et supporters s’écharpent sur le sujet et bien souvent le débat vire à la farce dans un échange de propos peu amènes qui desservent encore d’avantage la profession. 

Pour s’extirper de ces discussions stériles où les provocations des uns amènent les répliques outrageantes des autres il faudra peut-être se tourner vers les récits ou les romans de ces policiers qui rompent parfois le silence pour nous livrer le témoignage de leurs expériences. Le plus remarquable d’entre eux s’intitule Chiens de la Nuit, de Kent Anderson qui fut membre des forces de police de Portland durant sept ans.

Portland 1975, Hanson, de retour du Viet-Nam, a intégré les force de police et parcourt les rues du North Precinct, l’un des secteurs le plus déshérité de la ville avec son camarade Dana, un vieux flic chevronné. Nuit et jour, ils patrouillent au cœur de ces artères misérables en effectuant les réquisitions diffusées par le dispatcher et en essayant de composer avec une population démunie et bien souvent hostile. Un quotidien de défiance, de danger et de peur sur fond de drogue et de violence. Tant bien que mal, Hanson parvient à supporter le lourd passé qu’il traîne depuis la guerre. Mais le retour d’un ancien compagnon d’arme risque fort de l’entraîner bien au delà du fil du rasoir sur lequel il se tient.

Outre les chiens errants qui parcourent les rues du ghetto, Chiens de la Nuit, désigne également ces policiers qui, à l’instar de ces animaux devenus sauvages, paraissent livrés à eux-mêmes dans un univers cruel et violent. Bien plus que le contexte social dans lequel les policiers opèrent, ce sont les réquisitions auxquelles ils doivent faire face qui en font un roman universel. Que l’on soit policier à Portland, à Genève ou ailleurs, on retrouve ces mêmes levées de corps, ces mêmes accidents de la route, ces mêmes conflits familiaux, ces mêmes cambriolages et surtout cette même déshérence sociale qui affecte les populations les plus précarisées. Ce n’est d’ailleurs pas autour des fusillades mais au cours d’interventions banales que s’inscrivent les tragédies qui surprennent les policiers. Il en a toujours été ainsi et le roman en fait la funeste démonstration.

Kent Anderson nous livre un récit âpre et violent parfois dérangeant surtout de par l’attitude de ces policiers  qui suscitera un certain malaise. C’est cet aspect cru, mais véridique, de certaines interventions qui pourra parfois choquer le lecteur. Mais que l’on ne s’y trompe pas, c’est derrière cette indifférence feinte ou ce cynisme que le policier tente de se protéger des vicissitudes des dynamiques de la rue. Car outre l’aspect opérationnel, Kent Anderson décrit avec force de talent les mécanismes insidieux conduisant le policier à la perte de ses repères et de ses valeurs morales. La désillusion, le manque de considération et le découragement en sont les principaux vecteurs et c’est paradoxalement auprès des laissez pour compte que Hanson parviendra à retrouver une certaine rédemption. Ce sont d’ailleurs ces personnages de seconde zone qui donnent encore d’avantage d’authenticité et de relief au récit. Plus qu’une main courante, Chiens de la Nuit, est doté d’une intrigue simple mais solide qui en fait un roman un peu à part et un superbe témoignage du métier de police-secours.

Publié en 1998 et récemment réédité en 2014, Chiens de la Nuit, de par sa force d’écriture, reste un roman terriblement actuel. Et outre la superbe préface de James Crumley, c’est surtout l’avertissement de l’auteur qui donne le ton de cette fiction qui laisse transparaître les stigmates d’expériences vécues

« Bien que se déroulant à Portland, où j’ai exercé le métier de policier au milieu des années 70, Chiens de la Nuit est avant tout un roman, un monde fictif et autonome, et j’ai modifié les noms des rues, les décors, afin d’alimenter cet univers. Tous les personnages, les faits et les dialogues sont le produit de mon imagination.

Je suis fier d’avoir été membre des services de police de Portland, et en écrivant ce livre, j’ai été aussi honnête que je peux l’être. Quelques lecteurs le trouveront peut-être dérangeant ou « choquant » Le vérité produit parfois cet effet chez certaines personnes.

La situation est bien plus dramatique aujourd’hui qu’en 1975. »

Kent Anderson

Salaire, avantages, primes, heures supplémentaires, il faudra bien comprendre que l’on n’embrasse pas la carrière de policier uniquement pour les aspects financiers et c’est au travers de Dana, ce vieux flic vieillissant qui ne parvient pas à mettre un terme à sa carrière tant il aime son métier que l’on percevra le sens des valeurs qui anime le policier.

Pour Dana ou Hanson, déposer l’uniforme n’aura pas la même signification. Mais quoiqu’il en soit, ils garderont pour toujours les affres d’une vie professionnelle qui les marquera à jamais.

SEGA

Kent Anderson : Chiens de la Nuit. Edition Folio Policier 2014. Traduit de l’anglais (USA) par Jean Esch.

Prix Calibre 38 du Meilleur Roman policier 1998.

Prix Marcel-Duhamel de la meilleure traduction du roman policier 1998.

 

A lire en écoutant : Retrograde de James Blake. Album : Retrograde. Polydor Ltd (UK) 2013.

 

02/07/2014

Lee Jung-Myung : Le Garde, le Poète et le Prisonnier. Dans le sillage glacé du Voyage d'Hiver de Schubert.

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Il y a parfois comme ça des instants parfaits où la succession des chants du Winterreise de Schubert s’entremêlent aux chapitres d’un magnifique roman comme celui du coréen Lee Jung-Myung, Le Garde, le Poète et le Prisonnier qui s’inspire de la vie du poète Yun Dong-Ju en vous immergeant au cœur d’un camp de prisonnier japonais durant la seconde guerre mondiale. Une intrigue policière hors norme qui se déroule sur fond de poésie, de littérature et de musique classique c’est ce que vous découvrirez tout au long de ce récit dont le titre fait référence au recueil de poèmes de Yun Dong-Ju, Le Ciel, le Vent, les Etoiles et la Poésie qui est aujourd’hui encore considéré comme un des ouvrages de référence en Corée du Sud.

En 1944, dans le sinistre pénitencier de Fukuoka, on découvre le corps sans vie de Sugiyama, un gardien sadique redouté de tous les prisonniers. Sur insistance du directeur de l’établissement pénitentiaire, le jeune conscrit, Watanabe est chargé d’une enquête qui s’avérera expéditive puisqu’un détenu coréen communiste va rapidement s’accuser du crime. Mais malgré les apparences, Watanabe va poursuivre son enquête pour mettre à jour l’étrange relation qui s’est nouée entre l’ignoble Sugiyama et Yun Dong-Ju un jeune poète  coréen condamné pour ses écrits contestataires. Ancien libraire, Watanabe va découvrir le talent de ce jeune poète et tenter par tous les moyens de le protéger afin qu’il poursuive son œuvre. Mais les complots et les terribles expériences qui se déroulent au cœur de la prison auront peut-être raison de sa volonté de préserver le peu de lumière qui règne dans ce monde de ténèbres.

D’une subtilité sans commune mesure, l’auteur construit son récit au travers des poèmes de Yun Dong-Ju, mettant en valeur les auteurs qui influencèrent son œuvre comme Rielke et Jammes. Retranscrits tout au long du récit, ce sont les textes lumineux de ces auteurs qui transcendent la vie de ces prisonniers trouvant ainsi une lueur d’espoir et de rédemption par l’entremise d’une joute culturelle souterraine qu’ils mènent contre l’autorité carcérale.

Capture d’écran 2014-07-02 à 12.22.08.pngPar le biais de très belles scènes comme ce combat de cerf-volant ou la rédaction de cartes postales destinées aux familles de prisonniers, Lee Jung-Myung met en place les rebondissements de ce polar qui intègre toutes les arcanes du complot politique. Car l’auteur maîtrise aussi bien les aspects historiques, culturelles et policiers d’un récit parfaitement équilibré pour nous restituer le quotidien de gardiens et prisonniers enfermés dans leurs certitudes respectives que seul le poète va parvenir à faire voler en éclat. Mais derrière les murs de cette inquiétante infirmerie pénitentiaire se préparent la mise en place d’un plan macabre qui mettra fin à toute forme d’espérance.

C’est peut-être cette conjugaison subtile, presque improbable de la culture asiatique et du romantisme allemand qui séduira le lecteur pour l’entraîner dans les méandres de cette histoire palpitante et crépusculaire qui n’en demeure pas moins un roman policier dans le plus pur des styles. Comme un écho dramatique vous suivrez le destin tragique d’un poète dissident qui semble s’imprimer sur la partition poignante du Winterreise de Schubert.

Le Garde, le Poète et le Prisonnier c’est le voyage dans les tourments d’une saison hivernale qui semble ne jamais vouloir s’achever. Un polar tragique et raffiné tout à la fois qui le placera parmi les meilleurs romans de l’année.

Après son entrée fracassante dans le monde cinématographique du polar, la Corée du sud débarque dans le domaine du roman policier et croyez-moi, le choc culturel va être immense.

SEGA

Lee Jung-Myung : Le Garde, le Poète et le Prisonnier. Editions Michel Lafon 2014. Traduit  du coréen vers l’anglais par Kim Chi-Young et traduit de l’anglais vers le français par Eric Betsch.

Die Winterreise de Schubert. Baryton : Dietrich Fischer-Dieskau - Piano : Gérald Moore 1912. Deutsche Grammophon GmbH 1985.

17/06/2014

Daniel Abimi : Le Cadeau de Noël. Les filles du boulevard Sévelin.

Capture d’écran 2014-06-17 à 16.01.51.pngLe Cadeau de Noël s’inscrit dans la continuité du premier roman de Daniel Abimi, Le Dernier Echangeur, chroniqué ici. Certaines intrigues du premier roman trouveront leurs dénouements dans ce dernier opus, nécessitant donc une lecture dans l’ordre de parution de ces deux polars ayant pour cadre la ville de Lausanne. Si l’on trouve un certain enchaînement au niveau de la trame narrative, c’est dans l’atmosphère et le style que l’auteur a changé d’orientation en se plongeant résolument dans l’âme noire du polar pour délaisser les aspects saugrenus que l’on décelait parfois dans son premier roman.

Une employée d’une station service est abattue d’une balle dans la tête sur son lieu de travail, dans les hauteurs de Lausanne. Pour l’inspecteur Mariani, il n’y a pas de doute, il s’agit d’une exécution. Il ne reste qu’à en découvrir le mobile ce qui va s’avérer extrêmement ardu, d’autant plus que la jeune fille démunie de papier travaillait sans autorisation au profit d’un patron peu scrupuleux.  Avec l’aide de son camarade, le journaliste Michel Rod, en disponibilité suite à ses problèmes de boisson, l’enquête va s’orienter dans le milieu nébuleux de la prostitution lausannoise. Une activité en plein essor car durant la période désenchantée des fêtes de fin d’année, tout le monde a besoin d’un peu d’affection.

Un meurtre, un drame familial tragique, une prise d'otage et un Père Noël bourré, c’est dans ce contexte que l’on va découvrir ce processus d’éloignement d’un policier qui peine à retrouver ses marques, même au sein de sa famille qu’il perçoit désormais comme une espèce d’entité étrangère. C’est en cela que l’on appréciera le personnage de l’inspecteur Mariani qui prend le pas sur Michel Rod qui aura un rôle plus secondaire dans ce récit. L’alcoolisme, la dépression, les deux personnages se renvoient leurs détresses respectives au gré d’une histoire sordide que les festivités de Noël ne fait qu’accentuer.

Dans ce récit brillant, vous allez également découvrir toutes les strates de la prostitution qui passe par les escorts-girls officiant dans les vénérables palaces de la ville sous l’œil bienveillant du personnel, les salons tenus par d’aimables managers ou tenanciers que l’on ne saurait qualifier de maquereaux pour finir dans les rues froides du boulevard Sévelin et de la rue de Genève où les prostituées sans papier s’exhibent pour le plus grand bonheur des milliers de conducteurs qui tournent toute la nuit dans le quartier. Et en toile de fond il y a toujours le charme discret d’une bourgeoisie dévoyée que l’auteur décrit avec un sarcasme qui frise la perfection.

Des nuées de prostituées, un immeuble presque exclusivement dévolu au commerce du sexe, c’est dans ce contexte réaliste d’un quartier de la ville de Lausanne que l’auteur a planté son récit en l’humanisant par le biais de quelques personnages attachants comme cet ex banquier reconverti dans la vente de poulets grillés ainsi que la plantureuse Bianca, travestie lumineuse arpentant le bitume froid de la ville. Mais finalement, c’est peut-être la tante de Michel Rod qui séduira le lecteur, car la vénérable bourgeoise, au crépuscule de sa vie, promène son regard affuté et sans illusion sur cette famille qui l’entoure d’une affection de circonstance en cette période festive. Finalement l’intrigue du récit n’a que très peu d’importance et ne sert qu’à transporter le lecteur dans les différentes couches sociales d’une ville qui s’enveloppe d’un spleen provincial si caractéristique des agglomérations helvétiques.

Avec ce deuxième roman, Daniel Abimi entre dans la petite liste de ces auteurs romands qui ont la bonne idée de nous raconter une histoire qui reflète les aspects peu reluisant d’une société dont on ne soupçonne pas toujours les travers. Des auteurs comme Daniel Abimi sont bien trop rares pour être passé sous silence. Il vous faut les découvrir sans tarder !

Sega

 

Daniel Abimi : Le Cadeau de Noël. Bernard Campiche Editeur 2012.

A lire en écoutant : Brother de Stuck in the Sound. Album : Poursuit. Discograph 2012.

09/06/2014

DANIEL ABIMI : LE DERNIER ECHANGEUR. LAUSANNE BLUES.

Capture d’écran 2014-06-09 à 22.51.11.pngS’emparer d’une ville pour en décrire ses noirs secrets est une des thématiques majeurs du polar mais elle prend d’avantage d’intérêt lorsqu’il s’agit d’une cité propre et lissée comme Lausanne qui nous apparaît si calme et si tranquille.

Pourtant Daniel Abimi, natif de Lausanne et ayant travaillé des années durant comme journaliste pour un quotidien de la ville va bousculer les clichés de cette fameuse quiétude helvétique.

Avec Le Dernier Echangeur, nous partageons les pérégrinations de Michel Rod, journaliste porté sur la boisson, qui enquête sur la mort d’un médecin dont le cadavre sauvagement massacré est retrouvé au cœur d’un parc en périphérie de la cité. Avec l’aide de son ami l’inspecteur Mariani, Michel Rod va tenter de débrouiller l’écheveau complexe d’une vengeance qui tourne vite au jeu de massacre et c’est dans l’univers sordide d’une bande de bourgeois aux mœurs dissolues qu’il trouvera peut-être la réponse.

Même s’il joue parfois trop sur les expressions locales, il faut saluer la qualité d’écriture délicate de Daniel Abimi qui parvient à nous immerger dans les méandres d’une bourgeoisie qui tente de tromper son ennui au gré de partouzes sordides sans pour autant forcer le trait. Un peu à la manière de Claude Chabrol,  l’auteur nous décrit, sur un ton détaché et sardonique, ce petit monde lausannois où tout le monde se connaît et s’observe avec une morgue assassine. Il y a pourtant un certain déséquilibre dans ce récit où le nombre de meurtre (plus d’une dizaine), comme pour mieux relancer l’histoire, frise le grotesque et le guignolesque. Observation d’une société ou fresque burlesque, le lecteur peine à se situer dans ce récit oscillant parfois involontairement entre le premier et le second degré. C’est bien dommage.

Ce déséquilibre on le retrouve également dans le portrait des personnages qui jalonnent le roman. On appréciera l’humanité de Michel Rod et de son ami Emile qui au travers de leurs failles affectives donnent une tonalité encore plus sombre à cette ville peuplée d’âmes solitaires en quête d’amour. L’auteur ne cède d’ailleurs pas aux mirages de la rédemption ou d’une quelconque qualité qui pourrait nous donner l’envie d’apprécier le personnage principal. Pétrit de défauts et de travers, Michel Rod promène sa grasse carcasse et son mal de vivre en enquêtant parfois de manière plus que maladroite sur la vie de son entourage sans pour autant s’en intéresser complètement. Détacher de tout, sans le moindre idéal, Michel Rod est l’anti-héro parfait. C’est le paradoxe de ces personnages fort bien élaborés qui mettent en exergue les autres protagonistes de ce récit qui virent à la caricature à l’instar de ce promotteur immobilier qui est pourtant l’une des pièces maitresses du roman, sans parler des truands qui semblent sortis d’un film de Tarantino.

Présentée comme un guide touristique, la ville de Lausanne peine à touver ses marques dans ce récit. Il ne suffit pas de décliner une succesion d’établissements ou de rues pour faire de la cité une espèce de personnage qui donnerait du relief au roman. A quelques exceptions, comme la description des différentes diasporas qui la constitute, la ville reste en marge d’une histoire qui peine à convaincre.

Parfois brouillon dans sa trame narrative, Le Dernier Echangeur souffre d’un manque de consistance de l’auteur qui peine à se prendre au sérieux. Entre Ken Bruan et James Ellroy il faut parfois choisir ou posséder suffisement de talent pour parvenir à concilier les deux.  Mais qu’à cela ne tienne, Le Dernier Echangeur servira d’introduction à l’excellent second roman de Daniel Abimi, intitulé, Le Cadeau de Noël qui fera l’objet d’une  prochaine chronique.

 

SEGA

 

Daniel Abimi : Le Dernier Echangeur. Edition Bernard Campiche 2009.

A lire en écoutant : César Franck : Piano Quintet in F Minor, M. 7 : III. Idil Biret & London String Quartet. 2010 Idil Biret Archive.

01/06/2014

ADRIAN MCKINTY : DANS LA RUE RUE J'ENTENDS LES SIRENES. RETOUR VERS LE FUTUR !

Capture d’écran 2014-06-01 à 11.14.36.pngUne fois encore, un titre énigmatique, extrait d’une chanson de Tom Waits pour ce second opus initié avec Une Terre Si Froide (commenté ici). Un titre dont la force évoque avec une petite touche de lyrisme ce que pouvait être la ville de Belfast dans les années quatre-vingt, laminée par une guerre civile interminable.

C’est dans ce contexte de terreur quotidienne, où l’on prend chaque matin l’habitude de vérifier si sa voiture n’a pas été piégée, qu’évolue le sergent Sean Duffy, flic de confession catholique qui travaille pour le RUC, une institution policière royaliste affrontant l’IRA.

Un torse découvert dans une valise que l’on a balancée dans le container d’une usine désaffectée pourrait résonner comme le glas d’une enquête à peine amorcée. Mais pour Sean Duffy et son équipe, habitués à travailler avec des moyens dérisoires, il suffit parfois d’un maigre indice, comme un tatouage, pour que l’enquête se poursuive que ce soit dans les landes irlandaises ou au cœur des reliquats d’une industrie qui survit dans un pays économiquement exsangue.

Avec Dans la Rue J’entends les Sirènes, l’auteur délaisse quelque peu les diverses factions armées qui occupaient les devants de la scène dans son premier roman. Il va  s’intéresser à la situation économique d’une nation qui, outre les rivalités armées,  est ravagée par le chômage, en évoquant, entre autre, les ennuis réels de l’usine automobile DeLoréane installée en Irlande du Nord. Cette entreprise créa, un unique modèle qui deviendra emblématique grâce à la trilogie des films Retour Vers le Futur où un professeur farfelu décrétait : « Quitte à voyager dans le temps au volant d'une voiture, autant en prendre une qui ait de la gueule ! ».

Capture d’écran 2014-06-01 à 11.24.28.pngUne nouvelle fois, Adrian McKinty mêle habilement fiction et réalité en évoquant également la guerre des Malouines, la fermeté du gouvernement Tatcher et les chances de l’équipe d’Irlande du Nord lors de la coupe du Monde de 1982, le tout saupoudré d’une bande sonore détonante qui agrémente tous les chapitres du roman. Hormis la qualité narrative, c’est bien évidemment l’humour parfois corrosif du sergent Sean Duffy qui donne cette tonalité si particulière au récit. Un personnage attachant qui n’est pas sans rappeler le célèbre détective Philip Marlowe au regard de sa solitude, de sa loyauté tenace et de son penchant pour les boissons alcoolisées. Mais contrairement au personnage de Chandler, Adrian McKinty plonge son héro dans des situations si inextricables qu’elles ne peuvent pas être sans conséquence néfaste comme le démontrera l’ultime chapitre qui laisse peu d’espoir quant au devenir du sergent Sean Duffy. C’est avec ces dernières pages que l’on saisira tout le talent d’un auteur qui sait mettre en perspective la tragédie quotidienne d’habitants qui n’ont plus aucun espoir et la vaine action de policiers enchaînés dans une spirale de violence sans fin.

Fermez les yeux. Ouvrez votre esprit. Ecoutez le vrombissement des pales des hélicos. Regardez la poussière qui tournoie comme un nuage maléfique. Sentez l’odeur de la fumée des incendies. Et dans le lointain vous distinguerez le chant des sirènes qui résonnent dans les rues de Belfast.

SEGA

Adrian McKinty : Dans la Rue J’entends les Sirènes. Edition Stock/Cosmopolite Noire 2013. Traduit de l’anglais (Irlande) par Eric Moureau.

A lire en écoutant : Kickface de Little Foot Long Foot. Album : Oh, Hell. Little Foot Long Foot 2013.

19/05/2014

TREVANIAN : THE MAIN. FLIC DE RUE.

Capture d’écran 2014-05-18 à 23.58.47.pngThe Main de Trevanian, c’est l’ouvrage par excellence que le jeune flic devrait lire et que le vieux flic qu’il deviendra devrait relire pour contempler tout le chemin qu’il a parcouru durant sa carrière en arpentant les rues de son quartier. Un parcours de vie peu commun et épuisant.

Car la rue possède sa logique, ses codes, sa propre morale qu’aucune loi ou règlement ne parviendra à cadrer ou à réguler. La rue demeure un mystère insondable. Son éthique est aussi fluctuante que les flots de passants qui déambulent sur ses trottoirs. La rue est un être protéiforme qui vous emporte et qui vous broie, qui vous supporte et qui vous brise, qui vous recueille et qui vous chasse. La rue vous aime et vous déteste. La rue c’est propre et c’est dégueulasse tout à la fois. La rue c’est un ensemble mystérieux au milieu duquel gravite le flic de quartier qui tente de démêler cet écheveau géant dont les fils restent constamment entremêlés.

La rue c’est parfois quelques blocs, un quartier ou une ville toute entière. La rue c’est les Pâquis à Genève, Pigalle à Paris, Soho à Londres, Saint-Denis dans son ensemble. La rue ça peut être également The Main à Montréal où Trevanian a planté le décor de l’ouvrage qu’il publia en 1976.

The Main, c’est le surnom du boulevard Saint-Laurent à Montréal où évolue la silhouette solitaire du lieutenant LaPointe qui veille sur un petit peuple de commerçants, d’escrocs, de tenanciers de bar, de clochards et de prostituées auxquels se mêle une population de migrants en quête d’un monde meilleur. Flic vieillissant LaPointe applique ses principes peu orthodoxes au grand dam d’un jeune policier stagiaire qui l’accompagne durant quelques jours et qui peine à comprendre le sens d’une logique de rue  qui est à l’antipode de ses valeurs et des codes éthiques d’une institution policière en pleine mutation. Et ce n’est pas le cadavre d’un inconnu, poignardé au fond d’une ruelle qui va faciliter les relations entre deux générations de flic qui peinent à se comprendre. Une affaire banale qui amènera LaPointe à revisiter un passé qu’il croyait enfoui à tout jamais dans les méandres de l’oubli.

Même si elle n’est pas dénuée d’intérêt l’intrigue policière reste en marge du récit qui se concentre sur l’atmosphère d’un quartier que l’auteur parvient à restituer à la perfection par l’entremise de personnages secondaires dotés de parcours de vie peu commun. Par petites touches, au travers d’anecdotes on découvre l’âme de ce secteur que ce vieux flic  parcours inlassablement à pied afin de mieux entretenir les relations qu’il a noué, au fil des années, avec tous les acteurs qui composent le tissu social du quartier.

Avant même qu’elle ne soit définie sur papier et intégrée dans les structures policières modernes, The Main vous donne une bonne définition de ce qu’est la police de proximité avec ce flic qui effectue quotidiennement des patrouilles pédestres dans un quartier qu’il connaît parfaitement, en contact permanent avec les citoyens qui y travaillent et qui y vivent.

L’autre qualité de ce roman c’est qu’il transgresse en permanence les codes des intrigues policières en se focalisant sur ce flic atypique qui ne parvient à nouer aucune relation sérieuse avec qui que ce soit. Amis, femmes et collègues restent en marge de son existence  qui reste entièrement vouée à cette entité urbaine qui lui donne l’illusion de vivre pleinement sa vie.

Les éditions Gallmeister ont eu la bonne idée de remettre au goût du jour la série des best-sellers que publia Trevanian durant les années septante. Derrière ce pseudo se cachait un homme mystérieux dont on ne sait finalement pas grand chose hormis le fait qu’il possédait un grand talent narratif et un sens de l’intrigue qui font que ses textes, aujourd’hui encore, possède un superbe pouvoir de séduction. Et finalement c’est tout ce qui compte.

SEGA

Trevanian : The Main. Editions Gallmeister 2013. Traduit de l’anglais (USA) par Robert Bré.

A lire en écoutant : Becomes the Color (From «Stocker ») de Emily Wells. Album : Bande originale du film Stocker. 2013 Twentieth Century Fox Film Corporation.

 

04/05/2014

Adrian McKinty : Une Terre Si Froide. Le brasier irlandais.

Capture d’écran 2014-05-04 à 23.41.06.pngC’est parfois avec le polar que l’on parvient à comprendre les enjeux majeurs et les circonvolutions complexes d’une guerre civile comme celle qui s’est déroulée durant plusieurs décennies sur les territoires de l’Irlande du Nord.

Une Terre Si Froide est le premier opus d’une trilogie consacrée à ce conflit qui nous relate les aventures du sergent Sean Duffy, personnage atypique ayant la particularité d’être un enquêteur de confession catholique au service d’une institution policière à majorité protestante qui combattait l’IRA.

Un homme abattu que l’on retrouve sur un terrain vague avec la main coupée, n’a rien d’inhabituel pour Sean Duffy. C’est le sort que réserve habituellement l’IRA aux indics qui collaborent avec la police. Sauf que des sévices d’ordre sexuels tendent à orienter les policiers vers un tueur qui a décidé de s’en prendre à la communauté homosexuel d’autant plus qu’un deuxième cadavre ayant subit les mêmes sévices est découvert quelques jours plus tard. A-t-on à faire au premier serial killer opérant sur les terres irlandaises ? Une enquête extrêmement périlleuse pour Sean Duffy qui va devoir évoluer dans une région sous haute tension avec la mort de Bobby Sands, gréviste de la faim emprisonné à la prison de Maze. En 1981, les émeutes, attentats et exécutions sont le lot quotidien des policiers de l’Irlande du Nord !

En mêlant la fiction aux faits historiques, Adrian McKinty nous entraine au cœur d’une enquête policière particulièrement palpitante tout en nous décrivant les différentes factions qui s’opposèrent durant ce conflit sans pour autant perdre le lecteur dans de laborieuses explications. Tout y est finement décrit sans aucune lourdeur et à la fin de ce récit IRA, Sinn Fein, RUC et autres groupuscules n’auront plus aucun secret pour vous. On y découvre, entre autre, les modes de financements occultes et peu glorieux qui permirent à ces différentes factions d’opérer durant des années en se partageant notamment les bénéfices de la vente de la drogue qui ravageait le pays. Des petits arrangements entre ennemis qui donnent une vision encore plus sombre du conflit. L’auteur évoque également les tabous que sont l’avortement et l’homosexualité dans une société gangrénée par la violence, le racket et la corruption. Pour parfaire le tout, il y a cet humour irlandais corrosif et grinçant qui pimente parfois l’histoire d’une façon saisissante.

Capture d’écran 2014-05-04 à 23.45.29.pngEt puis il y a ce plaisir de retrouver le climat des années 80 que l’auteur a distillé par petites touches tout au long de son récit. Car outre l’actualité c’est avec les voitures (Ford Granada), les looks et le cinéma (Les Chariots de Feu) que vous allez découvrir cette époque. Pour s’y immerger encore d’avantage on ne peut que conseiller de se constituer une « bande originale du livre » en relevant le titre des albums qu’écoute l’attachant Sean Duffy dans sa petite maison de Coronation road. Un personnage qui n’est pas d’ailleurs pas sans rappeler le fameux policier écossais John Rebus également grand amateur de musique. Capture d’écran 2014-05-04 à 23.46.54.png

Tout en fluidité, bien maitrisé, Une Terres Si Froide est un récit aux intonations aussi rauques que la voix de Tom Waits auquel Adrian McKinty a emprunté le titre d’une de ses chansons A Cold Cold Ground.

Adrian McKinty : Une Terre Si Froide. Stock/La Cosmopolite Noire 2013. Traduit de l’anglais (Irlande) par Florence Vuarnesson.

A lire en écoutant : A Cold Cold Ground de Tom Waits. Album : Frank Wild Years. The Island Def Jam Music Group 1987.

 

27/04/2014

Jo Nesbo : Police. La fuite en avant !

Jo Nesbo, harry hole, police, serie noire, gallimardLa mondialisation et la surenchère sont les deux phénomènes qui desservent bien trop souvent le thriller qui devient un genre de plus en plus dévoyé par les impératifs commerciaux du nombre d’exemplaires vendus. On ne se préoccupe plus de la qualité de l’histoire ou de l’écriture qui devient d’ailleurs de plus en plus standardisée pour le confort du lecteur qui n’aura plus d’effort à faire pour intégrer le style particulier des auteurs. On lit le même livre … encore et encore … Bien souvent, l’auteur piégé dans la spirale du volume de tirages de son œuvre, se croit contraint d’inventer des histoires de plus en plus ahurissantes pour continuer à capter son lectorat. C’est encore pire avec le techno-thriller où certains écrivains (Thilliez – Crichton) vont même jusqu’à prétendre que leurs élucubrations sont tirées de faits réels ou d’observations scientifiques avérées.

J’avais soulevé cette problématique du thriller avec Kaïken de Jean-Christophe Grangé que vous retrouverez ici. Mais il est bien évidemment loin d’être le seul. L’exemple le plus dramatique on le constate avec l’œuvre de Thomas Harris qui avait tout d’abord publié l’excellent Dragon Rouge où l’on découvrait dans un rôle secondaire le fameux Dr Hannibal Lecter suivit du très convaincant Silence des Agneaux. Mais il faudra bien admettre que Hannibal et Hannibal, les Origines du mal malgré leurs records de vente se sont révélés être des livres absolument grotesques  nous révélant un Hannibal Lecter en couple avec Clarice Sterling où avoir été, dans sa jeunesse, un « gentil » serial killer. Soyons sérieux !

Avec Police, dernier opus de la série Harry Hole, nous sommes confrontés au même problème. Nous retrouvons notre héros bien en vie alors qu’il avait été laissé pour mort à la fin du très médiocre Fantôme qui résonne comme un artifice plus que douteux pour maintenir un lectorat en haleine. Parce que quand même, de vous à moi, on pouvait bien se douter que l’auteur n’allait pas laisser périr ainsi son personnage fétiche.

Un cadavre est découvert dans une forêt en bordure d’Oslo. Il s’agit d’un policier assassiné sur les lieux d’un crime qui n’a jamais été résolu. Une série de crimes similaires décimant les forces de police va contraindre Harry Hole, retiré comme enseignant à l’école de police, à reprendre du service pour traquer ce tueur mystérieux.

Dans ce récit, Jo Nesbo usera et abusera des artifices narratifs pour que le lecteur puisse tourner les pages en se demandant par exemple qui est le mystérieux personnage plongé dans un coma artificiel et maintenu sous surveillance policière. Mais si l’on a, tant soit peu, une étincelle de lucidité on pourra bien deviner qu’il ne s’agit pas du personnage principal tout comme l’on se doutera bien que la cérémonie finale n’est pas celle que l’auteur entend nous faire croire, ceci sur plusieurs dizaines de pages. Hormis cela, il y a cette manie abbérante qui consiste à équiper un serial killer particulièrement retord avec un matériel que l’on peinerait à faire entrer dans un semi-remorque mais que le type trimbale d’un bout à l’autre de la ville sans que cela pose le moindre problème. J’exagère un peu, mais à peine. Par contre je n’exagère pas en évoquant cet épisode plus que douteux (voir sexiste) où une inspectrice doit se triturer les seins, ceci sans contrainte, pour que le pervers qu’elle interroge lui livre des informations ! Rien que ça ! Ces mêmes informations virent à la farce en expliquant ainsi l’évasion rocambolesque d’un prisonnier qui en tue un autre et le planque durant trois jours dans une malle sans que personne dans la prison ne se rende compte de rien. Franchement !

Ce ne sont là que quelques exemples et la liste est loin d’être exhaustive. Je passe sur le tueur qui n'est pas celui que l'on croit mais qui reste quand même un tueur, le conflit entre le personnage principal et le chef de la police qui commandite des meurtres avec l'appui d'une conseillère administrative perverse, le flic homophobe amoureux de son chef et le final rocambolesque qui nous contraindra tout de même à nous demander si l'auteur ne nous prend pas pour des abrutis.

On aurait pu au moins s’attendre à une description particulièrement intéressante de l’institution policière comme le promettait le titre du roman, mais toute la thématique est galvaudée par des poncifs et des raccourcis qui frisent la caricature. Schémas simplistes, flics stéréotypés c’est tout ce que vous trouverez dans ce roman.

Il nous reste à analyser les relations qu’entretiennent Harry Hole, Rakel, (la femme qu’il aime) et Oleg, (le fils de cette dernière) qui virent à la farce.  On va nous faire croire que Harry Hole a pardonné son beau-fils d’avoir tenté de l’abattre de trois balles sans d’ailleurs que Rakel ne soit au courant. Une bonne petite cure de désintoxication pour le gamin et c’est reparti pour Oleg et Harry Hole qui s’adorent à nouveau comme si rien ne s’était passé. Un petit mariage pour conclure ce récit et on oubliera rapidement ce piètre épisode de la série. Mais tout cela n’est pas possible puisque plusieurs aspects de l’histoire restent encore en suspens et trouveront  leurs conclusions dans un prochain épisode (il faut bien entretenir la poule aux oeufs d'or) ce qui contraindra les pauvres lecteurs que nous sommes à se remémorer les divagations d’un auteur qui se révèle de plus en plus décevant au fur et à mesure de sa notoriété grandissante.

SEGA

Jo Nesbo : Police. Editions Gallimard/Série Noire 2014. Traduit du norvégien par Alain Gnaedig.

A lire en écoutant : Whispering d’Alex Clare. Album : The Lateness of the Hour. Universal Island Records 2011.

 

23:07 Publié dans 3. Policier, Auteurs N, LES AUTEURS PAR PAYS, Norvège | Tags : jo nesbo, harry hole, police, serie noire, gallimard | Lien permanent | Commentaires (5) | |  Facebook | | |

24/03/2014

ARNALDUR INDRIDASON : LE DUEL. LA DIAGONALE DU FOU.

Comme dit précédemment dans ce billetarnaldur indridason, Le duel, echecs, bobby fischer, Arnaldur, Marion Briem, il faut bien admettre que le commissaire Erlendur est un héros qui arrive en bout de course et dont Arnaldur Indridason semble avoir fait le tour à un point tel qu’il a délaissé à deux reprises son policier fétiche pour mettre au premier plan des protagonistes qui évoluaient dans la périphérie du personnage principal. 

Dans Le Duel  l’auteur renouvelle l’expérience en concentrant son récit sur Marion Briem, un des personnages le plus ambigu de la série. Une ambigüité qui réside déjà  dans le genre de ce personnage clairement féminin dans La Cité de Jarre mais qui semblera plus masculin dans ce dernier roman, notamment si l’on se réfère au résumé de l’ouvrage qui le fait passer pour un homme (une erreur peut-être ?). Confusion que Arnaldur Indridason se plaît à entretenir durant tout le récit car lorsque Marion Briem évoque une relation avec son amie celle-ci lui réplique : « Les gens risquent de jaser sur nous, non ? ». De plus. Durant toute l’histoire, l’auteur n’utilise jamais le pronom « il » ou « elle » pour désigner Marion Briem ce qui n’est probablement pas le fruit du hasard.

C’est lors de l’été 1972 à Reykjavík , que se situe le récit, période durant laquelle s’est déroulé le tournoi d’échec qui opposa l’américain Fischer et le russe Spassky et qui symbolisait la lutte entre les blocs de l’est et de l’ouest. En marge de ce tournoi, Marion Briem va enquêter sur la mort d’un jeune adolescent retrouvé poignardé dans un cinéma de la ville. Une investigation douloureuse et laborieuse conduira Marion Briem dans les méandres d’une lutte d’influence qui s’est focalisée au cœur de la cité islandaise.

Après avoir fait le tour de ce qui a façonné Erlendur sur le plan personnel en évoquant entre autre la disparition de son frère et sa relation chaotique avec sa fille Eva Lind, Arnaldur Indridason se tourne désormais vers la personne qui a modelé le fameux commissaire sur le plan professionnel. Prélude à cette démarche, Le Duel se construit comme à l’accoutumée sur deux périodes mais si la première évoque le déroulement de l’enquête à proprement parler, la seconde ne s’attarde cette fois-ci ni sur la victime, ni sur l’auteur du crime mais sur l’enfance tragique de Marion Briem marquée par la tuberculose qui sévissait sur l’île et la rencontre d’une jeune fille atteinte de la même maladie et qui va sceller le destin de ce personnage.

Prélude de la rencontre entre Arnaldur Sveinsson et Marion Briem, l’enquête que va mener ce dernier va très rapidement passer du fait divers sordide pour emprunter une tournure aux dimensions plus politiques sur fond de transfuge entre l’est et l’ouest dans un climat de paranoïa accentuée par la compétition dantesque que se livre les deux joueurs d’échecs. Détenteur d’informations sensibles, Marion Briem incapable de collaborer avec ses collègues va diriger sa barque d’une manière toute personnelle ce qui l’isolera encore d’avantage de la brigade comme pour faire écho à la carence affective de sa vie personnelle.

C’est bien évidemment sur l’évocation de la jeunesse de Marion Briem qu’il faut s’attarder pour tenter de cerner ce personnage trouble et peu avenant. Outre la terrible maladie qui l'affecte, Marion est issu d’une liaison illégitime entre un père qui ne reconnaitra jamais l'enfant et une mère qui disparaîtra dans le naufrage d’un navire. Errant de sanatorium en sanatorium, sous la protection bienveillante du chauffeur de la famille paternelle, Marion Briem ne se remettra jamais de ce manque d'affection et ne sera donc jamais en mesure d'en prodiguer à qui que ce soi à l'exception de cette jeune fille rencontrée dans un sanatorium danois.  

Sans verser dans le larmoyant, Arnaldur Indridason parvient à nous faire éprouver une certaine empathie pour cet antihéros qui devient un personnage pourvu d’une dimension psychologique et dramaturgique que ne possédaient pas les seconds couteaux des opus précédents. Toujours un peu en marge dans les enquêtes des opus précédent, Marion Briem, personnage quelque peu antipathique et un brin xénophobe, pourra désormais prendre plus de place dans les enquêtes à venir du jeune Erlendur, et Arnaldur Indridason semble donc miser sur un renouveau de la série qui peut s’avérer des plus intéressants avec la mise en place de cette  relation houleuse entre le jeune disciple et son mentor.  

Faut-il entrevoir avec Le Duel une tentative prometteuse de redynamiser une série qui peinait à se renouveler ? A découvrir peut-être dans le prochain épisode des enquêtes du désormais jeune inspecteur Erlendur qui pourra donc évoluer jusqu'au prémisse de La Cité des Jarres comme pour boucler la boucle entre passé et présent, schéma si cher à son auteur.

SEGA

 

Arnaldur Indridason : Le Duel. Editions Métailié Noir 2014. Traduit de l’islandais par Eric Boury.

One Night in Bangkok interprété par Murray Head. Album : Chess (Polar Music International) 1984.