12/11/2016

FREDERIC JACCAUD : EXIL. L’OMBRE ET LA LUMIERE.

Capture d’écran 2016-11-12 à 19.13.05.pngChronique publiée pour le journal littéraire Le Persil, numéro spécial polars romands.

Le lien entre l’homme et la technologie devient de plus en plus complexe au regard de l’évolution et du perfectionnement de ces outils désormais indispensables que sont les téléphones portables, tablettes, ordinateurs et autres appareils électroniques qui investissent chaque jour un peu plus notre quotidien, sans que l’on ne s’en rende vraiment compte. C’est par le biais de nos données que l’on diffuse journellement sur les canaux numériques, et qui sont rassemblées sous la fameuse dénomination floue de « big data » que l’on commence à se poser quelques questions sur notre capacité à prendre la pleine mesure de la puissance de ces instruments et de ceux qui savent en exploiter tous les éléments. Dans ce contexte, au travers d’un polar anxiogène flirtant sur le genre du thriller, Exil de Frédéric Jaccaud pose le postulat effrayant de savoir si l’homme peut encore maîtriser cette technologie qu’il a créée.

A l’exception de vagues souvenirs d’enfance, il n’a plus de passé, plus d’avenir, plus de nom. Il est en exil. Déconnecté du monde numérique, il est chauffeur pour une agence d’escort girls et surfe sur les routes de Los Angeles en conduisant les filles au gré de leurs différents rendez-vous. La lecture comble l’attente, l’ennui, la vacuité d’une vie sans relief jusqu’à ce que Peggy Sue revienne de son rendez-vous tarifié en lui remettant une carte magnétique avant de succomber à ses blessures. Poursuivi par des tueurs déterminés il échoue dans l’étrange petite ville de Grey Lake. Quels secrets renferment cette agglomération et cette mystérieuse carte magnétique ? Et que recèle ces étranges messages codés qu’il retrouve sur les cadavres qui jalonnent sa route ? D’un exil à l’autre, il est des errances sans fin.

De l’imaginaire à l’utopie jusqu’à sa concrétisation, du rêve bricolé dans un garage jusqu’à la réalité d’un consumérisme aussi aveugle qu’effréné, Frédéric Jaccaud pose un regard désenchanté, presque amer, sur ce parcours numérique qu’il questionne. Exil est un roman étrange qui s’installe sur la vague du polar en oscillant sur les rivages du thriller pour nous conduire subtilement sur la bordure de l’anticipation en faisant la part belle aux références, comme Burrough, Philip K. Dick et Gibson dont l’un des romans accompagne cet énigmatique protagoniste sans nom. On pense aussi au regretté Dantec qui nous a quitté récemment. Une abondance d’influences donc, qui émanent probablement de la Maison d’Ailleurs à Yverdon, musée de la science fiction et des voyages extraordinaires dont l’auteur est le conservateur et dont on perçoit une infime richesse avec cet abécédaire que l’on découvre en fin d’ouvrage permettant ainsi au lecteur de prolonger ses réflexions ou d’appréhender l’histoire sous des prismes différents.

L’intrigue débute avec une scène d’action qui se déroule sur un très court instant, mais qui jalonnera tout le récit comme pour incarner cette relativité du temps ou cette métrique logicielle que l’on perçoit au travers des lignes mystérieuses de ces étranges codes qui émaillent la narration. Une interruption brutale puis l’auteur nous invite dans l’environnement de cet homme sans nom qui circule dans les artères de Los Angeles dont l’urbanisme présente toutes les similitudes avec ce circuit imprimé qui illustre la couverture de l’ouvrage, évoquant le souvenir lointain d’un film comme Tron où l’homme se glisse au cœur de cette architecture numérique. L’individu semble posséder des compétences dans le hacking, mais a désormais retiré la prise de la machine qu’il possède et qui le relie à ce passé comme un cordon ombilical. Un homme éteint, un programme en latence ou incarne-t-il Sadziak, étudiant surdoué, pionnier de cette ère numérique où l’on met au point des machines capables de communiquer avec d’autres machines sans percevoir les implications qu’elles peuvent engendrer par le biais d’un langage codé ? Ainsi, sur un rythme nonchalant, Jaccaud dépeint cette évolution désenchantée d’un environnement désincarné. Puis, de poursuites trépidantes en fusillades percutantes, tout s’accélère jusqu’à ce que l’on découvre la ville de Grey Lake, incarnation parfaite de ces agglomérations servant de décor pour la Quatrième Dimension. Dans cet univers baigné de quiétude, notre héros aspire à nouveau à l’oubli, malgré un climat étrange teinté d’une certaine paranoïa.

Finalement, Exil peut se présenter comme un immense code que le lecteur déchiffrera au gré de ses propres connaissances et de ses propres références ; il déchiffrera aussi, à sa manière, ce roman érudit, à l’écriture maîtrisée, fluide, tout en élégance, et où le visuel omniprésent permet de s’immerger dans les méandres d’un récit énigmatique. Ainsi la réalité côtoie le virtuel dans une oscillation entre les délires paranoïaques et la lucidité troublée d’un homme qui ne parvient plus à définir la périphérie entre le réel et l’imaginaire dans laquelle il se situe.

Dans un registre différent par rapport à Hécate (Gallimard, 2014), on ressent ce même malaise et ce trouble, qui s’invite dans un climat délirant propice à toutes les interprétations que susciteront notamment ce mystérieux portrait qui achève un récit où les questions se heurtent au silence obstiné d’un monde numérique que l’on ne comprend plus.

Dans le cadre du festival du polar Lausan’noir retrouvez Frédéric JACCAUD le vendredi 18 novembre 2016 :

16h30 Suspense à la Sillicon Valley

Alors que dans « Exil » (Gallimard), le héros de Frédéric Jaccaud tente d’échapper à des tueurs impitoyables à l’aide d’une mystérieuse carte magnétique, on se demande avec Guillaume Sire que deviendrait le monde sans Internet dans « Où la lumière s’effondre » (Plon). Machination et suspens.

Frédéric Jaccaud : Exil. Editions Gallimard/Série Noire 2016.

A lire en écoutant : Broken de Gorillaz. Album : Plastic Beach. EMI Group 2010.

 

 

01/11/2016

STEVE WEDDLE : LE BON FILS. ILLUSIONS PERDUES.

steve weddle, le bon fils, éditions gallmeister, roman noir, usaUne nouvelle fois, nous partons à la rencontre de cette Amérique profonde avec Le Bon Fils, premier roman de Steve Weddle qui présente des scènes de vie du quotidien désenchanté des habitants d’une petite ville située à la frontière de l’Arkansas et de la Louisiane. Crise économique et petite délinquance sont les cocktails détonants pour une population enlisée dans la désillusion et l’absence de perspective d’avenir conjugée à une spirale de violence qui vire parfois au drame sordide. Sur l’autel des sacrifiés, c’est la jeunesse qui fait les frais de cette précarisation avec cette propension effrayante à trouver refuge dans la consommation de stupéfiants dont la fabrication et le trafic deviennent l’unique ressort économique de la région suscitant de ce fait toutes les convoitises.

Roy Allison aura beau faire, il restera toujours le garçon qui a tué ses parents lors d’un accident de la route alors qu’il était sous l’emprise de la drogue. Une alternance de délits et de frasques agrémentée de séjours en prison ont émoussé ses vélleités de révolte et désormais hébergé chez sa grand-mère il aspire à une vie plus paisible. Mais il est parfois difficile de s’en tenir à une ligne de conduite honorable lorsque l’on ne parvient pas à conserver son job en vous jetant constamment votre passé à la figure. Et puis cette misère sociale est comme un cancer qui vous empêche d’avancer. Mais coûte que coûte Roy Allison se frayera un chemin pour s’extriper d’un destin foireux, même si pour cela il doit trahir tout en faisant usage d’une violence aussi déterminée que calculée.

S’agit-il d’un roman choral ou d’un recueil de nouvelles ? On ne saurait le dire vraiment et c’est peut-être pour cette raison que le roman de Steve Weddle s’avère extrêmement troublant avec une narration confuse dont on peine à trouver le sens au niveau de l’intrigue. C’est d’autant plus dommageable qu’il faut bien reconnaître l’excellente mise en scène des dix-huit chapitres composant le roman. Chacun d’entre eux portent des titres parfois singuliers soulignant d’autant plus cette sensation de nouvelles où l’auteur dénonce tour à tour les spirales infernales de la délinquance et du surendettement, les ravages de la drogue et de ses réglements de compte liés aux trafics, l’écho de la guerre dont les répercussions bouleversent ces parents plongés dans un deuil bien trop prématuré. Sur fond de récession et de ralentissement économique on perçoit l’enlisement d’une société qui ne peut trouver d’avenir pour sa jeunesse que dans le baseball qui cesse d’être un jeu pour devenir un enjeu lié aux bourses d’étude que l’on peut obtenir en fonction d’un hypothétique potentiel dans ce sport complexe. On est loin des récits de rednecks associaux pour se plonger dans un univers déliquescent où l’on s’efforce de survivre du mieux que l’on peut afin de préserver un semblant d’espoir.

C’est lorsque l’on aborde le récit dans son ensemble que les difficultés surviennent à l’instar de la kyrielle de personnages qui se manifestent parfois de manière très fugace et dont certains sont dépourvus d’identité comme le fils de Champion Tatum qui apparaît dans les chapitres Champion et Le Truc Avec des Plumes. On ignore également l’identité du mari de Nancy (chapitre All’Star) et du petit frère de Dougie Robinson qui intervient de manière déterminante dans le chapitre La Fumée se Dissipe. Pour corser le tout, ces deux protagonistes sont déclinés sur le point de vue narratif interne tout comme les parties concernant Roy Allison, acteur central du roman, son cousin Cleovis Potterfield (chapitre A Crédit) ainsi qu’un mystérieux personnage prénommé Doyle (chapitre Réception). Néanmoins dans le chapitre Ce Genre de Tête, Roy Allison est subitement conjugué sur le point de vue narratif externe sans que l’on n'en comprenne l’utilité ou le sens alors qu’il s’agit peut-être tout simplement d’un effet de style destiné à souligner le malaise en perturbant le lecteur. Il faut également prendre en considération le fait que les personnages sont parfois désignés au moyen de leurs diminutifs ce qui achévera de déconcerter les lecteurs les plus aguerris.

Ainsi Le Bon Fils génère davantage de confusion au fur et à mesure de la progression d’une lecture devenant tellement laborieuse qu’elle peut inciter à l’abandon pur et simple du roman. Et quelle que soit la qualité d’écriture où la belle fulgurance de certains passages on demeure immanquablement contrarié par un récit qui décoit plus qu’il ne surprend. Dommage.

 

Steve Weddle : Le Bon Fils (Country Hardball). Editions Gallmeister 2016. Traduit de l’anglais (USA) par Josette Chicheportiche.

A lire en écoutant : Cross Bones Style de Cat Power. Album : Moon Pix. Matador 1998.

25/10/2016

Hervé Le Corre : Du Sable Dans la Bouche. Le sacre du désespoir.

hervé le carre, du sable dans la bouche, éditions rivages, polar bordeaux, conflit basqueLa mort dans l’âme, il faut parfois savoir renoncer à s’inscrire dans le courant enthousiaste des chroniqueurs encensant un roman comme Après la Guerre d’Hervé Le Corre. Car dans cette déferlante de louanges unanimes que pourrait-on ajouter de plus qui n’a pas été dit ? Alors, après deux ans de silence, il ne reste peut-être plus qu’à exprimer simplement son impatience à l’idée de retrouver cet auteur majeur du polar français. Aussi, pour nous faire patienter, Rivages/Noir a choisi de publier Du Sable Dans la Bouche, dans une nouvelle édition entièrement révisée pour ce roman paru en 1993 chez Gallimard pour la collection Série Noire (n° 2327).

Mathilde marche dans les rues de Bordeaux. Elle est sortie de prison et elle boite. Elle laisse derrière elle les quelques amis qui n’osent évoquer le drame d’autrefois. Difficile de réveiller les vieux souvenirs enfouis. Ce groupuscule d’autonomistes basques traqués par un tueur psychopathe à la solde des services secrets espagnols. Est-ce au nom d’un amour de jeunesse ou de ses anciennes convictions que Pierre s’est mis en tête d’aider les membres de cette cellule terroriste. Un démarche dangereuse, d’autant plus que les flics français ont mis en place un traquenard machiavélique pour appréhender les fugitifs. Mathilde marche dans les rues de Bordeaux. Elle est sortie de prison et elle boite. Mais la démarche est assurée car elle a fait l’acquisition d’un fusil. Il est des meurtrissures plus profondes dont on ne saurait guérir.

L’essouflement des convictions, la résignation et le sursaut dont l’ensemble est imprégné d’une logique de vengeance tels sont les thèmes qu’Hervé Le Corre aborde avec une habilité narrative singulière où, par exemple, la conjugaison des temps désigne les différentes périodes de l’histoire permettant ainsi de se dispenser de dates ou autres notions temporelles. Car finalement c’est en cela que l’auteur se distingue, avec quelques autres, dans cette maîtrise de la langue qu’il manipule avec un talent indéniable pour servir un récit à la fois poétique et implacable.

 A bien des égards, Du Sable Dans la Bouche contient de nombreux éléments qui composeront la trame d’Après la Guerre. Outre l’inexorable parcours de représailles, on retrouvera des thématiques qui accompagnent toute l’œuvre de l’auteur à l’instar de ces femmes vulnérables devenant les victimes expiatrices de bourreaux manipulateurs. Dans Du Sable Dans la Bouche, Mathilde incarne donc ce personnage à la fois déterminé et fragile, en rupture total qui va demander réparation. L’enjeu du roman consiste à déterminer les raisons qui poussent la jeune femme à s’engager sur cette voie de la violence en entraînant le lecteur dans une longue analepse mettant en scène des protagonistes inquiétants comme Angel Matanzas, tueur froid et déterminé, prenant un plaisir sadique à malmener ses victimes avant de leur ôter la vie. Mais plus retords et finalement plus monstrueux il y a ces flics ambitieux n’hésitant pas à manipuler et sacrifier des vies sur l’autel de la raison d’état pour mettre en place une opération visant à interpeller un groupe d’indépendantistes basques.

Avec ce récit dense et ramassé Hervé Le Corre ne s’attarde pas vraiment sur le contexte du combat lié au nationalisme basque pour se concentrer principalement sur les protagonistes et leurs divers degrés d’implication dans cette lutte armée. Ayant choisis plus ou moins sciemment de s’engager dans le conflit on assiste au rapprochement entre Emilia la combattante déterminée et Pierre l’ancien syndicaliste qui renoue avec des convictions qu’il avait mises de côté depuis bien des années. Sympathie pour la cause ou reliquat d’un amour défunt, les motifs de Pierre sont incertains mais mettront en péril le couple qu’il vient de former avec sa compagne Mathilde qui est totalement étrangère au conflit basque. Impliquée malgré elle, la jeune femme subira les affres de cette guerre sans nom dans une inéluctable spirale de violence.

L’ambiance est triste et froide, à l’image du contexte hivernal dans lequel évoluent les différents protagonistes. Dans cette ville de Bordeaux, ainsi que dans les campagnes landaises transies on s’imprègne d’une atmosphère pesante et désenchantée qui alimente toute la noirceur d’un récit cruel où la barbarie et la compromission ne laisse aucune place à un quelconque perspective de probité et d’intégrité.

Un récit solide, une intrigue forte, Du Sable Dans la Bouche décline toute la nébulosité d’une implication belliqueuse dont les conséquences mettront à mal tous les principes de victimes qui deviennent forcément bourreaux. Un texte lumineux servant la noirceur d’un roman au souffle désespéré.

Hervé Le Corre : Du Sable Dans la Bouche. Edition Rivages/Noir 2016

A lire en écoutant : La Ville S’endormait de Jacques Brel. Album : Les Marquises. Barclay 1977.

21/09/2016

Donald Ray Pollock : Une Mort Qui en Vaut la Peine. La part d’ombre.

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L’Homme pour l’essentiel est ce qu’il cache : un misérable petit tas de secrets. C’est probablement avec cette citation d’André Malraux que l’on peut appréhender toute la noirceur de l’œuvre de Donald Ray Pollock qui nous avait ébloui avec Le Diable, Tout le Temps, un roman ténébreux démystifiant sauvagement la période faste des années quarante aux années soixante, incarnée par ce fameux rêve américain. Troisième roman de l’auteur, Une Mort Qui en Vaut la Peine poursuit cette sombre exploration de l’âme humaine en nous proposant de suivre le destin des frères Jewett, braqueurs de banque néophytes, sévissant durant l’année 1917 entre les états de l’Alabama et de l’Ohio.

En 1917, dans un coin paumé situé entre la Georgie et L’Alabama, les frères Jewett s’échinent à la tâche comme ouvriers agricoles, sous la férule d’un père mystique. Une vie de misère qui trouvera sa récompense au paradis, lors du festin céleste comme le certifie ce vieillard qui perd peu à peu la raison. Mais à sa mort, les trois frères décident de poursuivre un autre rêve inspiré d’un roman populaire mettant en scène un bandit de grand chemin. Chevauchant leurs montures, ils écument les banques de la région avec une audace surprenante tout en bénéficiant d’une chance insolente. Dès lors, une horde de poursuivants se lancent à leurs trousses pour bénéficier de la récompense qui devient de plus en plus conséquente, à la mesure de leurs retentissants exploits.

Même si les événements se déroulent en 1917, on est bien loin de la fresque historique puisque Donald Ray Pollock se détourne des personnages célèbres pour mettre en scène une kyrielle de protagonistes anonymes qu’il dépeint dans des portraits féroces, dépourvus de la moindre complaisance. Néanmoins, pour s’immerger dans le contexte de l’époque, on perçoit, comme des échos lointains, le fracas de cette guerre qui ravage l’Europe et l’émergence des chaînes de montage de Détroit, illustrant les débuts d’une ère nouvelle d’industrialisation. Mais bien loin de tous ces progrès, les frères Jewett vont s’illustrer dans des braquages brutaux et parfois sanglants qui font référence à ce temps révolu des westerns tandis que le couple Fiddler, privé de leur fils indigne, s’acharne à remettre en selle leur petite exploitation agricole après avoir été spolié par un escroc qui s’est emparé de toutes leurs économies. On suit donc ces parcours parallèles en se demandant tout au long du récit comment ces deux destinées si dissemblables peuvent être amenées à se croiser. C’est l’un des enjeux du roman où Donald Ray Pollock mets en scène une impressionnante succession de personnages dont les caractéristiques se dévoilent au rythme d’anecdotes croustillantes, parfois cocasses et très souvent terrifiantes révélant toute les failles, perversions et dépravations des acteurs du roman.

Avec Une Mort Qui en Vaut la Peine, une grande partie du récit se déroule en dehors de l’Ohio. Mais on retrouve tout de même le comté de Ross, où l’auteur à l’habitude de camper toutes ses histoires. On découvre ainsi le Camp Sherman, centre de recrutement situé à proximité de la ville de Meade (Chillicothe) où les soldats côtoient la population au cœur d’une espèce de cloaque grouillant dans lequel se débattent tous les personnages du récit. Une cité animée qui devient l’illustration pernicieuse d’un progrès chaotique à l’instar des toilettes que l’on installe désormais dans tous les foyers et dont Jasper, inspecteur de l’hygiène publique, doit contrôler le niveau, les deux pieds plantés ainsi, au propre comme au figuré, dans la fange de l’humanité. Paradoxalement il s’agit du personnage le plus lumineux du roman avec le jeune Cob Jewett car du barman sociopathe au lieutenant homosexuel fantasmant sur ses recrues, du banquier véreux au shérif corrompu, des prostituées fanées aux artistes licencieux, il y a dans ce roman des personnages qui s’acceptent dans le mal qu’ils incarnent ou qui tentent, souvent en vain, de rejeter les travers de leurs personnalités. Parce qu’il opère par petites touches au travers de tous ces portraits, Donald Ray Pollock répand insidieusement le mal tout au long d’un texte extrêmement riche en péripétie nous permettant de digérer ce roman aussi dense qu’intense et dont le titre évoque les thématiques du sacrifice et du renoncement. Ainsi, au-delà de l’abjection, au-delà du mal, on distingue une lueur d’espoir dans un épilogue aussi poignant que bouleversant.

Sobre quand c’est nécessaire, lyrique quand il le faut, Une Mort Qui en Vaut la Peine est un bel équilibre de noirceur et d’espérance confirmant la propension d’un auteur à mettre en scène, sans fard, sans fioriture et avec un talent qui semble presque inné, toutes les fêlures désagrégeant la conscience de chacun des protagonistes de ce roman crépusculaire.

Donald Ray Pollock : Une Mort Qui en Vaut la Peine (The Heavenly Table). Editions Albin Michel/Terres d’Amérique à paraître le 3 octobre 2016. Traduit de l’anglais par Bruno Boudard.

A lire en écoutant : In the Garden de Van Morisson. Album : No Guru, No Method, No Teatcher. The Exil productions Ltd 1986.

 

14/09/2016

ANTONIN VARENNE : CAT 215. TOUJOURS PLUS LOIN, TOUJOURS PLUS FOU.

antonin varenne, cat 215, territori, la manufacture de livresLe format change tout comme la région, mais la qualité reste la même avec Cat 215 très court et intense roman d’Antonin Varenne publié au sein de la collection Territori de la Manufacture de Livres en s’éloignant des régions rurales de la métropole afin de s’engouffrer dans le sillon d'une pelleteuse mécanique se frayant un chemin à travers l’épaisse jungle de la Guyane.

Marc, mécano sans le sou, avec une famille à nourrir, n’hésite pas bien longtemps à l’attrait de l'offre d’un ancien associé véreux qui lui propose de retourner en Guyane pour réparer une pelleteuse Caterpillar, modèle Cat 215, tombée en rade en pleine jungle. Moteur à changer pour que l’engin puisse être acheminé, à l’insu des autorités, vers un camp d’orpaillage permettant d’accélérer l’extraction du métal précieux. Au bout d’une piste chaotique, Marc rejoint la machine immobile et l’équipe chargée de la convoyer, composée d’un ancien légionnaire parano et d’un guide brésilien mutique. Dans cette jungle équatoriale, les tensions sont palpables et la violence menace d’éclater à tout instant. Une simple question de temps.

A peine six pages pour poser le contexte et nous faire passer des frimât d’un hiver campagnard à la moiteur étouffante d’une jungle. On mesure ainsi tout le talent d’Antonin Varenne capable de nous faire basculer en quelques mots d’un univers à un autre et de distiller ensuite, tout au long d’un texte captivant, un climat et une ambiance oppressante qui sont finalement les moteurs essentiels de cette intrigue. Un livre de sensation et d’impression dans lequel on perçoit les bruits et les odeurs de cette forêt équatoriale où les hommes s’égarent dans un mélange de folie et de convoitise. Comme absorbés par la jungle, ils retournent peu à peu à l’état sauvage tandis que cette pelleteuse mécanique incarne l’ultime vestige d’une civilisation vouée à disparaître.

Ainsi, dans cette forêt luxuriante, les arbres deviennent des murailles infranchissables et l’immensité de la jungle se transforme en une cage exiguë où gravitent désormais Marc le mécano, Joseph le légionnaire et le guide Alfonso. Dans ce décor aussi mystérieux qu’étouffant, la tension s’installe comme une fièvre sournoise et s’empare de la raison des trois hommes accablés par la chaleur et l’humidité pour nous laisser pantois au seuil d’une folie dont le paroxysme et la conclusion seront à la charge de l’imagination du lecteur permettant de prolonger durablement l’intensité de ce roman percutant.

Cat 215, c’est un roman sec et tranchant comme la lame affûtée d’une machette.

Antonin Varenne : Cat 215. Editions La Manufacture de Livres/Territori 2016.

A lire en écoutant : Eldorado de Bernard Lavilliers. Album : Nuit d’Amour. Barclay 1981.

10/09/2016

Peter Heller : Peindre, Pêcher et Laisser Mourir.

Actes Sud, Peter Heller, Peindre pêcher & laisser mourir, nature writingLe choix d’un livre tient parfois à bien peu de chose. Une belle couverture qui attire le regard et l’ouvrage se retrouve entre vos mains afin de l’examiner plus attentivement pour consulter le quatrième de couverture achevant de vous convaincre d’en faire l’acquisition comme ça été le cas pour Peindre, Pêcher et Laisser Mourir de Peter Heller en constatant avec étonnement que l’image illustrant la couverture n’est pas tirée d’une peinture, mais d’une photographie de Jack Spencer dont l’œuvre est aussi belle que singulière.

Long est le chemin de la résilience pour Jim Stegner qui s’est retiré depuis plusieurs mois dans une petite ville du Colorado afin d’assouvir ses deux passions que sont la peinture et la pêche. De sa vie antérieure brouillée par l’alcool, il ne lui reste que le souvenir de sa fille disparue tragiquement et un mariage bousillé. Peintre reconnu, il aspire au calme et à la sérénité par le biais de la réalisation de ses tableaux. Un équilibre retrouvé mais extrêmement fragile, car Jim Stegner est un homme dont la colère semble prête à jaillir à chaque instant. Il ne peut ainsi supporter les sévices qu’un groupe d’individus inflige à une petite jument et intervient dans une confrontation violente. Les conséquences seront lourdes et pulvériseront à tout jamais le quotidien du peintre. Désormais la traque peut commencer. Elle sera brutale et sanglante.

Le rapport de l’homme à la nature abordé par le prisme de la pêche devient une thématique récurrente du genre littéraire « nature writing » permettant d’évoquer la grandeur de paysages somptueux alliée à un sentiment de liberté. Peter Heller y ajoute une dimension supplémentaire par l’entremise de l’art, notamment la peinture, pour appréhender toute la beauté de ces régions grandioses et sauvages du Colorado et du Nouveau-Mexique dans lesquels évoluent les différents protagonistes du roman. Ayant collaboré avec des magazines prestigieux consacrés à la protection de la faune et de la flore, on perçoit au travers du roman toute la passion de l’auteur qui nous livre un texte tout en maîtrise n’évitant cependant pas quelques longueurs et quelques passages trop techniques notamment en ce qui concerne la pêche, perturbant ainsi la dynamique d’une intrigue axée sur la thématique de la vengeance.

Chacun des chapitres porte le nom d’une toile de Jim Stegner permettant de faire connaissance avec ce peintre bourru, tourmenté par les souvenirs de sa fille morte dans des circonstances tragiques et dont il ne parvient pas à faire le deuil. C’est au travers de l’inspiration et de l’élaboration de ses tableaux originaux que l’on découvre toute la sensibilité d’un homme fragile qui peine à canaliser toute la colère et la violence qui gronde en lui. Malgré le deuil, malgré le talent et toute sa sensibilité on ne peut s’empêcher d’éprouver un certain malaise vis à vis de ce personnage tuant un homme qui a certes torturé un cheval mais qu’il connaît finalement à peine. Ainsi l’on peut s’interroger sur l’arrogance de ce peintre farouche aux opinions bien arrêtées qui peut ôter la vie dans une explosion de fureur. S’ensuit donc une traque sournoise où les comparses de la victime vont réclamer leur tribut de violence et de sang. Jim Stegner qui s’est soustrait à la justice des hommes est-il en droit de leur refuser cet écot ? C’est dans la confrontation finale avec Jason, un poursuivant aussi mystérieux qu’impitoyable, que l’on découvrira tous les rapports biaisés entre les différents protagonistes qui perçoivent ce qui est bien et ce qui est mal selon leurs propres points de vue. Dans un pays où le port d’arme devient une espèce d’art de vivre, conférant à leurs possesseurs une suffisance aveugle, ces dynamiques de vengeance prennent une dimension tragique qui trouble les rapports sociaux. Dans cette escalade de fureur, le mot de la fin revient peut-être à ce pompiste abordant Jim Stegner pour délivrer un message plein de bon sens : « - Jim, si quelqu'un méritait une fin prématurée c'était bien ce fils de pute. Mais tu sais, on peut pas juste tuer des gens quand ça nous prend. Je dis ça comme ça. »

En suivant le parcours de Jim Stegner, le lecteur découvrira également, dans une vision quelque peu stéréotypée, le monde de la peinture où l’auteur évoque des artistes tels que Winslow Homer, source d’inspiration pour son personnage principal ainsi que des peintres plus contemporains que sont Alex Katz et Eric Aho. Ainsi nous n’échapperons pas à cette sempiternelle confrontation lors d’un cocktail/vernissage où le peintre acariâtre peine à communiquer avec un public élitiste et sophistiqué venu admirer l’une de ses œuvres. On se demande d’ailleurs si ce public n’est pas davantage fasciné par l’outrance de l’artiste que par ses œuvres donnant ainsi un écho supplémentaire aux accès de violence de ce personnage troublant.

Finalement on regrettera que Peindre, Pêcher et Laisser Mourir, à l’image de ce long titre, aborde un trop grand nombre de sujets comme le deuil, la vengeance, la pêche et l’art, que Peter Heller traite de manière inégale distillant ainsi, tout au long du récit, une sensation de déséquilibre et un sentiment d’inachevé particulièrement flagrant au terme de l’ultime chapitre d’un roman qui paraissait pourtant prometteur. Que voulez-vous, la beauté d’une couverture ne fait pas tout.

 

Peter Heller : Peindre, Pêcher et Laisser Mourir (The Painter). Editions Actes Sud 2016. Traduit de l’anglais (USA) par Céline Leroy.

A lire en écoutant : César Franck : Piano in F Minor. Album : Idil Biret & The London String Quartet – Archive Edition 5. IBA 2010.

 

 

 

14/08/2016

Bill Beverly: Dodgers. Au bout de la route.

Editions Seuil, Bill Beverly, Dodgers, richard price, clockersEmployés dans des fonctions subalternes, souvent ingrates, les enfants font office de guetteurs avant de gravir les échelons de l’univers impitoyable des gangs. Des enfants soldats qui opèrent au cœur de nos cités dites civilisées en renonçant rapidement aux notions de l’enfance pour s’insinuer dans un monde d’adulte dénué de toutes valeurs morales. Avec Dodgers de Bill Beverly nous allons suivre le destin de deux jeune frères devant accomplir un périple à travers tous les Etat-Unis afin d’éliminer un adversaire acharné du gang auquel ils sont affiliés.

A Los Angeles, East, quinze ans, dirige déjà une équipe de gamins chargés de surveiller les Boîtes, petits univers interlopes de la dope, où officient dealers et toxicos déjantés. Mais leur vigilance est mise à mal, les flics débarquent et une fusillade éclate avec la mort d’une fillette au compteur. La Boîte est fermée et East doit se racheter auprès de son oncle. Il faut dire que ce dernier, dans le collimateur de la justice, est aux abois. Pour s’en sortir, il faut éliminer un juge, témoin dans une procédure impliquant les caïds du gang. Et c’est à East de s’en charger. Mais le travail est plus complexe qu’il n’y paraît car la cible se trouve dans le Wisconsin. Et puis il y a Ty pour l’accompagner, son petit frère complètement déjanté ainsi qu’un étudiant bidon et un faussaire obèse plus malin qu’il n’y paraît. Sans arme, munie de papiers bidons et d’un peu de liquide, l’équipe quitte L.A. à bord d’un monospace lambda pour traverser discrètement tout le territoire. Au fil des kilomètres qui défilent, l’ambiance devient de plus en plus tendue. Et le plan est loin de se dérouler comme prévu.

Avec Dodgers de Bill Beverly, on pense immédiatement à Clockers, grand roman de Richard Price, car outre la résonance similaire dans le titre, on y retrouve le même univers de gangs impitoyables où les enfants n’en sont déjà plus et auxquels les adultes leurs attribuent des responsabilités qui scellent à tout jamais leur destinée. Il y avait Strike, le dealer amateur de trains miniatures, il y a désormais East, quinze ans, guetteur pour le compte de son oncle qui dirige toute une série de taules où viennent se défoncer une horde de toxicos. On baigne dans cette incertitude d’un destin mutilé où la mort survient à tout moment dans une équation étriquée qui ne laisse place à aucune porte de sortie. Par le biais du portrait poignant de East on perçoit, tout au long du récit, cette notion d’enfermement. Que ce soit dans l’univers de la Boîte qu’il surveille, dans ses obligations vis à vis du gang, dans la boîte en carton où il dort ou dans cet habitacle au travers duquel il entrevoit toute l’immensité d’un pays dans lequel il ne se reconnaît pas.

Une fois sorti du ghetto, on s’engage dans un voyage qui n’a rien d’initiatique, puisqu’au bout de la route, la mort d’un homme est déjà programmée. Une certitude qui taraude les membres de l’équipe effectuant ce périple morbide au bout duquel personne ne sortira grandit. Pourtant la majesté des paysages touche le gamin en proie aux doutes. Mais pour contrecarrer son incertitude quant au bien-fondé de sa mission, son oncle lui a adjoint, comme une ombre mortelle et silencieuse, son petit frère Ty. Tout à l’opposé de l’aîné, Ty possède cette froide détermination d’un tueur qui ne se pose aucune question. Son univers oscille entre la virtualité violente des jeux vidéo et la réalité de la rue. De la console au pistolet, il n’y plus de frontière et plus aucune règle. Dès lors, la confrontation entre les deux frères semble inéluctable, comme une éternelle et tragique malédiction fratricide à l’image de Caïn et Abel. En arbitres instables et nerveux, les deux autre membres du groupe alimentent encore davantage cette tension narrative que l’on perçoit tout au long d’un périple jalonné de péripéties singulières et parfois brutales.

Road trip funèbre, roman noir oscillant parfois sur le registre du thriller le lecteur sera déconcerté par les trames d’un récit qui se révélera plus surprenant qu’il n’y paraît. Du voyage à la fuite, de la fuite au vagabondage il n’y a qu’un pas jusqu’à l’oubli. Et l’on se prend à espérer une espèce de rédemption qui pourrait s’opérer dans la désagrégation d’un personnage touchant que l’on se surprend à apprécier. Car East perçoit dans la désincarnation de ces territoires fantomatiques qu’il a traversé, l’éventualité d’une régénération possible.

Une écriture classique empreinte d’un certain lyrisme poétique marquant parfaitement les affres de personnages tourmentés et les désenchantements d’un pays où une once de ce rêve américain réside peut-être au détour des routes empruntées, dans un bled paumé de l’Ohio.

Singulier, impitoyable, Dodgers est un premier roman brillant et marquant.

Sega

 

Bill Beverly : Dodgers. Editions Seuil/Policier 2016. Traduit de l’anglais (USA) par Samuel Todd.

A lire en écoutant : People in Search of a Life de Marc Dorsey : Album : BO de Clockers. MCA Records 1995

09/08/2016

OLIVIER CHAPUIS : LE PARC. LE PRIX DU SANG.

bsn press,giuseppe merrone,olivier chapuis,le parMême si je ne suis pas un aficionado des rencontres avec auteurs et éditeurs en tout genre, même si je ne fréquente que très rarement les salons et autres festivals du livre, il est immanquable, au fil des années, de faire quelques agréables rencontres dans le monde littéraire à l’instar de Giuseppe Merrone, directeur de la maison d’éditions BSN Press, dont la connaissance en matière de romans noirs et policiers semble incommensurable. C’est peu dire que j’apprécie la sensibilité du personnage qui possède cette particularité, désormais presque exceptionnelle, de travailler avec les auteurs sur les textes qu’il publie au sein de cette belle maison d’édition. Alors bien sûr on pourra arguer le fait que la présente chronique est teintée d’un certain parti pris, ceci d’autant plus que l’on peut qualifier Le Parc d’Olivier Chapuis de parfaite illustration de ce que peut être un excellent roman noir helvétique.

Tout est si calme du côté de Lausanne. La quiétude de la neige recouvrant doucement l’étendue morose d’un parc figé par la froidure hivernale. Un homme étendu sur le côté, sa main encore accrochée à la serviette en cuir. Le sang qui se répand lentement sous sa tête. Un photographe saisissant silencieusement la scène du crime. L’art et le sang peuvent-ils avoir un prix ? « Si l’art ne possède pas le pouvoir de conjurer la mort, il peut cependant la magnifier. » Mais que s’est-il vraiment passé du côté du parc Mon-Repos ?

Lorsqu’ils sont de qualité, on dit souvent des romans très courts qu’ils génèrent un sentiment de frustration ce qui n’est pas le cas avec cet excellent texte d’Olivier Chapuis. En effet, Le Parc bénéficie d’un bel équilibre pour ce roman choral où l’auteur examine les points de vues des différents acteurs ayant pris part à ce fait divers sans pour autant s’appesantir sur une myriade de détails inutiles. Ici on va à l’essentiel et en quelques phrases bien senties, l’auteur parvient à dresser un portrait et surtout à capter une ambiance dans ce quotidien lausannois presque banal et ennuyeux. Mais le crime survient et alimente tout le récit en générant son lot de suspense avec une belle poursuite palpitante fourvoyant rapidement le lecteur qui ne peut se dépêtrer de certains à priori. Pourtant les apparences sont trompeuses et la résultante de l’intrigue s’avère des plus surprenantes. C’est la force de ce roman où Olivier Chapuis parvient à manipuler le lecteur et à le conduire là où il le souhaite en jouant avec la temporalité des multiples points de vue des personnages dont les noms titrent les différents chapitres.

Le portrait de la victime est particulièrement poignant. Ce quotidien ordinaire d’une vie bien rangée « agrémenté » de son lot de petites trahisons familiales et de regrets que le fait divers balaiera définitivement. Mais tout se détraque déjà légèrement avec ce rendez-vous reporté et cette rencontre surprenante dans une ancienne orangerie où officie un artiste peintre orientant ainsi toute une partie du récit vers une autre thématique où l’auteur nous interroge subtilement sur la définition de l’art et sur son prix. C’est finalement dans la réunion du fait divers et de l’art qu’Olivier Chapuis donnera une réponse teintée d’une certaine ironie morbide. Car le quotidien devient soudainement extraordinaire, le sang prend désormais une valeur artistique et l’art magnifie le crime tout en le rendant immortel.

Court et percutant, Le Parc d’Olivier Chapuis est un roman incisif dont le souffle mortel de cette balle perdue n’a pas encore fini de vous faire frémir. De la belle ouvrage comme on l’aime.

Sega

Olivier Chapuis : Le Parc. Editions BSN Press 2015.

A lire en écoutant : The Other Side of Town de Curtis Mayfield. Album : Soul Masters : Get Down. Warner Strategic Marketing 2004.

17/07/2016

ANTONIN VARENNE : BATTUES. QUASIMODO ET JULIETTE.

antonin varenne, battues, La manufacture de livres, éditons écorces, territoriiLa collection Territori, dirigée par Cyril Herry, s’est toujours distinguée en nous livrant de somptueux romans noirs célébrant le monde rural français tout en découvrant des auteurs dont les textes travaillés, ciselés, aux styles si particuliers ont séduit bon nombre de lecteurs à l’instar de Grossir le Ciel, Plateau de Frank Bouysse, Crocs de Patrick K Dewdney ou Clouer l’Ouest de Severine Chevalier. Avec Battues, Antonin Varenne se démarque de ses camarades d’écriture en nous livrant un roman pourvu d’une intrigue complexe et d’une mise en scène ambitieuse sur fond d’affrontement entre deux familles de notables.

Le Plateau des Millevaches, R. une agglomération déclinante sur laquelle les clans des Courbiers et des Massenet règnent comme des despotes. Les exploitations forestières appartiennent aux premiers tandis que les seconds dirigent les domaines agricoles de la région. On travaille pour les Courbier ou pour les Messenet et on se tait, car derrière les rivalités, il existe également les petites accointances indispensables pour se répartir, au mieux, le territoire. Mais vingt ans après l’accident, neuf jours après la découverte du premier cadavre et douze heures après la fusillade, Michèle Massenet raconte son retour dans cette ville honnie. Revenue pour son père malade, elle voulait surtout revoir Rémi le garde-forestier défiguré qui semble être au cœur de ces intrigues. Une histoire d’amour qui résonne comme une malédiction.

Avec Battues, Antonin Varenne fait une démonstration éclatante de son sens de l’intrigue et de son art de la mise en scène pour nous livrer un roman noir dont certains échos résonnent comme un lointain western rural à l’image de Haut-Fer de José Giovanni, se déroulant également dans le contexte des exploitations forestières. Battues est un récit éclaté où la temporalité des principaux événements passés et à venir s’inscrit au gré des titres de chaque chapitre, accroissant ainsi la tension narrative d’une histoire qui n’en manquait pas. L’auteur dévoile également des parties de son intrigue par l’entremise d’interrogatoires menés par le commandant de gendarmerie Vanberten, témoin presque impuissant des règlements de compte qui se trament dans la région. Tout comme les titres des chapitres qui rythment le récit, ces interrogatoires font état de faits dont le lecteur n’a pas encore pris connaissance, renforçant ainsi la puissance de cette théâtralité narrative.

S’il y a une myriade de personnages, l’auteur se focalise sur Michèle, la fille rebelle de la famille Massenet, et sur Rémi le garde-forestier autour duquel tourne toutes les intrigues. Un personnage atypique, dont les stigmates d’un accident agricole ravage toute une partie de son visage en le contraignant à faire un usage immodéré de codéine destinée à soulager les douleurs toujours présentes. L’homme à la recherche de Philippe, un collègue de l’Office National des Forêts mystérieusement disparu, va mettre à jour les arrangements douteux entre les deux grands propriétaires terriens de la région. De rixes brutales en tentatives de meurtre, Rémi est la proie de règlements de compte violents que la compagnie de gendarmerie ne semble pas être en mesure de pouvoir juguler.

Antonin Varenne met ainsi en exergue ces exploitations forestières et cette agriculture intensive qui s’inscrivent dans une logique de profit au détriment du respect des ressources naturelles que dénoncent tant bien que mal des groupuscules écologistes, ceci parfois au péril de leur vie, comme on le découvrira au détour du roman. Autour de ces luttes féroces, l’auteur met également en scène le quotidien des habitants d’une ville qui se désagrège en ponctuant son récit de petites anecdotes mettant en lumière toute la vicissitude de cette communauté.

Le roman est donc intense et extrêmement dense avec cette kyrielle d’intervenants et d’événements ponctuant un récit tout en maîtrise. Cela est peut-être dû à cette écriture simple, sans fioriture, au style rapide et direct qui permet au lecteur de se concentrer sur le corps du récit tout en s’immergeant dans cette terre sauvage que l‘auteur expose avec une passion dénuée d’excès. Les paysages, la flore et surtout la faune servent ainsi ce roman haletant à l’instar de cette battue, donnant le titre à l’ouvrage et devenant surtout l’un des points d’orgue d’un récit où se décline la beauté farouche d’une violence savamment maîtrisée.

Oui, maîtrise est bien le mot idéal permettant de définir ce roman puissant. Battues, un roman à lire sans retenue.

Sega

 

Antonin Varenne : Battues. La Manufacture des Livres/Editions Ecorce Territori 2015.

A lire en écoutant : Retourne Chez Elle d’Ariane Moffat. Album : Le Cœur Dans la Tête. Les Disques Audiogrammes 2005.

19/06/2016

CARLOS ZANON : J’AI ETE JOHNNY THUNDERS. PERDRE ET MOURIR.

carlos canon,j'ai été johnny thunders,asphalte éditionsIl y a parfois comme ça, au détour d’un livre, une espèce de charme indéfinissable où un auteur parvient à concilier au cœur d’un roman résolument noir, une petite musique poétique quelque peu décalée donnant à l’ensemble une allure décadente empreinte d’une sombre nostalgie. Une ville de Barcelone décatie sur fond de musique rock abrupte et cinglante, Carlos Zanon signe avec J’ai été Johnny Thunders un grand roman fiévreux.

Retour à la case départ pour Francis lorsqu’il débarque dans le quartier de Barcelone où il a grandit, en laissant derrière lui ses rêves de gloire et son double maléfique, Mr Frankie. Il est désormais un musicien déchu, complètement paumé qui n’est jamais parvenu à percer vraiment dans le monde cruel du rock. Il a pourtant joué avec des légendes comme Johnny Thunders, mais tout cela désormais n’est plus qu’un lointain souvenir. Aujourd’hui, la cinquantaine bedonnante, Francis, complètement fauché, retourne vivre chez son père. Il aspire à trouver un job pour rembourser ses dettes, payer la pension qu’il doit à son ex femme afin de renouer avec ses enfants. Mais le retour dans le droit chemin peut s’avérer être un parcours tortueux où les réminiscences du passé deviennent des obstacles insurmontables.

En guise d’introduction, Carlos Zanon nous immerge immédiatement dans l’univers chaotique d’un rock’n roll noir et cruel avec la rencontre de Johnny Thunders et de Mr Frankie qui scellera son destin ou plutôt son absence de destinée. Puis comme Francis, on ressort du club, complètement lessivé et dépassé par la violence d’un spectacle dramatique où les idoles se brûlent les ailes dans la lumière des projecteurs d’une gloire factice et dans l’ombre malsaine de la dope et de l’alcool. Le réveil est brutal et sans concession ainsi que la rédemption qui ne devient plus qu’une illusion supplémentaire pour continuer à avancer, tituber vers un dénouement aussi noir et cruel que ce concert rock qui a vu naître et mourir un Mr Frankie tragiquement immortel.

On découvre tout au long du texte une espèce d’amertume vénéneuse et poisseuse que l’auteur distille sur un rythme cinglant et nerveux en nous projetant dans les périphéries d’une ville de Barcelone désenchantée, bien éloignée des circuits touristiques, où Francis (et son double maudit, Mr Frankie) promène ses désillusions et ses échecs. Il n’y a rien de schizophrénique dans ce personnage s’alimentant de ses rêves perdus du passé et de ses projets étriqués du présent. Mr Frankie a été le guitariste qui a accompagné Johnny Thunders lors d’un concert épique où la légende n’était déjà plus qu’une ombre déchue en quête d’une prochaine dose. Francis est le looser fauché qui souhaite trouver un job stable afin de pouvoir renouer avec ses enfants. Lors de ce retour aux sources, au domicile d’un père honnis, Francis va devoir affronter les fantômes qu’il laissé derrière lui avec une déclinaison d’âmes brisées qui tentent de survivre comme elles peuvent dans un pays ravagé par la crise économique.

Outre Francis, on rencontre une déclinaison de personnages poignants à l’image de la jeune Marisol refusant de renoncer à ses rêves et s’abandonnant à toutes sortes de compromissions abjectes qui la brisent à petit feu. C’est le message que Carlos Zanon décline tout au long de ce roman puissant où une jeunesse en quête d’ambitions se heurte au marasme d’une société sans illusion. Et pour les plus âgés, il ne reste que la chute permanente et l’échec patent qui se décline dans un quotidien morose et sans lendemain, représenté par le père de Francis, petit homme infâme qui fera brutalement rejaillir l’ensemble de sa médiocrité et de ses frustrations sur son entourage. Pourtant, l’auteur n’a pas pour ambition de dénoncer quoique ce soit dans son roman. Carlos Zanon dépeint sans aucun misérabilisme et sans aucune pudeur cette vie de petites gens au détour d’un texte rugueux qui n’épargne personne. Une mise en scène s’installe lentement, de manière éclatée, par l’entremise des différents protagonistes animant le livre pour nous acheminer vers un final tragique d’une cruelle violence sordide.

J’ai été Johnny Thunders restitue donc ces quelques instants de gloire pour toute une somme de vies bousillées sur l’autel d’un rock tonitruant et impavide. De petites combines foireuses, en coups tordus le conte musical brutal devient un roman noir féroce qui laboure les cœurs et les âmes.

Sega

 

Carlos Zanon : J’ai été Johnny Thunders. Editions Asphalte 2016. Traduit de l’espagnol par Olivier Hamilton.

A lire en écoutant : Spanish Stroll de Mink DeVille. Album : Cabretta. 1977, 2001 Capitol USA.