21/09/2016

Donald Ray Pollock : Une Mort Qui en Vaut la Peine. La part d’ombre.

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L’Homme pour l’essentiel est ce qu’il cache : un misérable petit tas de secrets. C’est probablement avec cette citation d’André Malraux que l’on peut appréhender toute la noirceur de l’œuvre de Donald Ray Pollock qui nous avait ébloui avec Le Diable, Tout le Temps, un roman ténébreux démystifiant sauvagement la période faste des années quarante aux années soixante, incarnée par ce fameux rêve américain. Troisième roman de l’auteur, Une Mort Qui en Vaut la Peine poursuit cette sombre exploration de l’âme humaine en nous proposant de suivre le destin des frères Jewett, braqueurs de banque néophytes, sévissant durant l’année 1917 entre les états de l’Alabama et de l’Ohio.

En 1917, dans un coin paumé situé entre la Georgie et L’Alabama, les frères Jewett s’échinent à la tâche comme ouvriers agricoles, sous la férule d’un père mystique. Une vie de misère qui trouvera sa récompense au paradis, lors du festin céleste comme le certifie ce vieillard qui perd peu à peu la raison. Mais à sa mort, les trois frères décident de poursuivre un autre rêve inspiré d’un roman populaire mettant en scène un bandit de grand chemin. Chevauchant leurs montures, ils écument les banques de la région avec une audace surprenante tout en bénéficiant d’une chance insolente. Dès lors, une horde de poursuivants se lancent à leurs trousses pour bénéficier de la récompense qui devient de plus en plus conséquente, à la mesure de leurs retentissants exploits.

Même si les événements se déroulent en 1917, on est bien loin de la fresque historique puisque Donald Ray Pollock se détourne des personnages célèbres pour mettre en scène une kyrielle de protagonistes anonymes qu’il dépeint dans des portraits féroces, dépourvus de la moindre complaisance. Néanmoins, pour s’immerger dans le contexte de l’époque, on perçoit, comme des échos lointains, le fracas de cette guerre qui ravage l’Europe et l’émergence des chaînes de montage de Détroit, illustrant les débuts d’une ère nouvelle d’industrialisation. Mais bien loin de tous ces progrès, les frères Jewett vont s’illustrer dans des braquages brutaux et parfois sanglants qui font référence à ce temps révolu des westerns tandis que le couple Fiddler, privé de leur fils indigne, s’acharne à remettre en selle leur petite exploitation agricole après avoir été spolié par un escroc qui s’est emparé de toutes leurs économies. On suit donc ces parcours parallèles en se demandant tout au long du récit comment ces deux destinées si dissemblables peuvent être amenées à se croiser. C’est l’un des enjeux du roman où Donald Ray Pollock mets en scène une impressionnante succession de personnages dont les caractéristiques se dévoilent au rythme d’anecdotes croustillantes, parfois cocasses et très souvent terrifiantes révélant toute les failles, perversions et dépravations des acteurs du roman.

Avec Une Mort Qui en Vaut la Peine, une grande partie du récit se déroule en dehors de l’Ohio. Mais on retrouve tout de même le comté de Ross, où l’auteur à l’habitude de camper toutes ses histoires. On découvre ainsi le Camp Sherman, centre de recrutement situé à proximité de la ville de Meade (Chillicothe) où les soldats côtoient la population au cœur d’une espèce de cloaque grouillant dans lequel se débattent tous les personnages du récit. Une cité animée qui devient l’illustration pernicieuse d’un progrès chaotique à l’instar des toilettes que l’on installe désormais dans tous les foyers et dont Jasper, inspecteur de l’hygiène publique, doit contrôler le niveau, les deux pieds plantés ainsi, au propre comme au figuré, dans la fange de l’humanité. Paradoxalement il s’agit du personnage le plus lumineux du roman avec le jeune Cob Jewett car du barman sociopathe au lieutenant homosexuel fantasmant sur ses recrues, du banquier véreux au shérif corrompu, des prostituées fanées aux artistes licencieux, il y a dans ce roman des personnages qui s’acceptent dans le mal qu’ils incarnent ou qui tentent, souvent en vain, de rejeter les travers de leurs personnalités. Parce qu’il opère par petites touches au travers de tous ces portraits, Donald Ray Pollock répand insidieusement le mal tout au long d’un texte extrêmement riche en péripétie nous permettant de digérer ce roman aussi dense qu’intense et dont le titre évoque les thématiques du sacrifice et du renoncement. Ainsi, au-delà de l’abjection, au-delà du mal, on distingue une lueur d’espoir dans un épilogue aussi poignant que bouleversant.

Sobre quand c’est nécessaire, lyrique quand il le faut, Une Mort Qui en Vaut la Peine est un bel équilibre de noirceur et d’espérance confirmant la propension d’un auteur à mettre en scène, sans fard, sans fioriture et avec un talent qui semble presque inné, toutes les fêlures désagrégeant la conscience de chacun des protagonistes de ce roman crépusculaire.

Donald Ray Pollock : Une Mort Qui en Vaut la Peine (The Heavenly Table). Editions Albin Michel/Terres d’Amérique à paraître le 3 octobre 2016. Traduit de l’anglais par Bruno Boudard.

A lire en écoutant : In the Garden de Van Morisson. Album : No Guru, No Method, No Teatcher. The Exil productions Ltd 1986.

 

14/09/2016

ANTONIN VARENNE : CAT 215. TOUJOURS PLUS LOIN, TOUJOURS PLUS FOU.

antonin varenne, cat 215, territori, la manufacture de livresLe format change tout comme la région, mais la qualité reste la même avec Cat 215 très court et intense roman d’Antonin Varenne publié au sein de la collection Territori de la Manufacture de Livres en s’éloignant des régions rurales de la métropole afin de s’engouffrer dans le sillon d'une pelleteuse mécanique se frayant un chemin à travers l’épaisse jungle de la Guyane.

Marc, mécano sans le sou, avec une famille à nourrir, n’hésite pas bien longtemps à l’attrait de l'offre d’un ancien associé véreux qui lui propose de retourner en Guyane pour réparer une pelleteuse Caterpillar, modèle Cat 215, tombée en rade en pleine jungle. Moteur à changer pour que l’engin puisse être acheminé, à l’insu des autorités, vers un camp d’orpaillage permettant d’accélérer l’extraction du métal précieux. Au bout d’une piste chaotique, Marc rejoint la machine immobile et l’équipe chargée de la convoyer, composée d’un ancien légionnaire parano et d’un guide brésilien mutique. Dans cette jungle équatoriale, les tensions sont palpables et la violence menace d’éclater à tout instant. Une simple question de temps.

A peine six pages pour poser le contexte et nous faire passer des frimât d’un hiver campagnard à la moiteur étouffante d’une jungle. On mesure ainsi tout le talent d’Antonin Varenne capable de nous faire basculer en quelques mots d’un univers à un autre et de distiller ensuite, tout au long d’un texte captivant, un climat et une ambiance oppressante qui sont finalement les moteurs essentiels de cette intrigue. Un livre de sensation et d’impression dans lequel on perçoit les bruits et les odeurs de cette forêt équatoriale où les hommes s’égarent dans un mélange de folie et de convoitise. Comme absorbés par la jungle, ils retournent peu à peu à l’état sauvage tandis que cette pelleteuse mécanique incarne l’ultime vestige d’une civilisation vouée à disparaître.

Ainsi, dans cette forêt luxuriante, les arbres deviennent des murailles infranchissables et l’immensité de la jungle se transforme en une cage exiguë où gravitent désormais Marc le mécano, Joseph le légionnaire et le guide Alfonso. Dans ce décor aussi mystérieux qu’étouffant, la tension s’installe comme une fièvre sournoise et s’empare de la raison des trois hommes accablés par la chaleur et l’humidité pour nous laisser pantois au seuil d’une folie dont le paroxysme et la conclusion seront à la charge de l’imagination du lecteur permettant de prolonger durablement l’intensité de ce roman percutant.

Cat 215, c’est un roman sec et tranchant comme la lame affûtée d’une machette.

Antonin Varenne : Cat 215. Editions La Manufacture de Livres/Territori 2016.

A lire en écoutant : Eldorado de Bernard Lavilliers. Album : Nuit d’Amour. Barclay 1981.

10/09/2016

Peter Heller : Peindre, Pêcher et Laisser Mourir.

Actes Sud, Peter Heller, Peindre pêcher & laisser mourir, nature writingLe choix d’un livre tient parfois à bien peu de chose. Une belle couverture qui attire le regard et l’ouvrage se retrouve entre vos mains afin de l’examiner plus attentivement pour consulter le quatrième de couverture achevant de vous convaincre d’en faire l’acquisition comme ça été le cas pour Peindre, Pêcher et Laisser Mourir de Peter Heller en constatant avec étonnement que l’image illustrant la couverture n’est pas tirée d’une peinture, mais d’une photographie de Jack Spencer dont l’œuvre est aussi belle que singulière.

Long est le chemin de la résilience pour Jim Stegner qui s’est retiré depuis plusieurs mois dans une petite ville du Colorado afin d’assouvir ses deux passions que sont la peinture et la pêche. De sa vie antérieure brouillée par l’alcool, il ne lui reste que le souvenir de sa fille disparue tragiquement et un mariage bousillé. Peintre reconnu, il aspire au calme et à la sérénité par le biais de la réalisation de ses tableaux. Un équilibre retrouvé mais extrêmement fragile, car Jim Stegner est un homme dont la colère semble prête à jaillir à chaque instant. Il ne peut ainsi supporter les sévices qu’un groupe d’individus inflige à une petite jument et intervient dans une confrontation violente. Les conséquences seront lourdes et pulvériseront à tout jamais le quotidien du peintre. Désormais la traque peut commencer. Elle sera brutale et sanglante.

Le rapport de l’homme à la nature abordé par le prisme de la pêche devient une thématique récurrente du genre littéraire « nature writing » permettant d’évoquer la grandeur de paysages somptueux alliée à un sentiment de liberté. Peter Heller y ajoute une dimension supplémentaire par l’entremise de l’art, notamment la peinture, pour appréhender toute la beauté de ces régions grandioses et sauvages du Colorado et du Nouveau-Mexique dans lesquels évoluent les différents protagonistes du roman. Ayant collaboré avec des magazines prestigieux consacrés à la protection de la faune et de la flore, on perçoit au travers du roman toute la passion de l’auteur qui nous livre un texte tout en maîtrise n’évitant cependant pas quelques longueurs et quelques passages trop techniques notamment en ce qui concerne la pêche, perturbant ainsi la dynamique d’une intrigue axée sur la thématique de la vengeance.

Chacun des chapitres porte le nom d’une toile de Jim Stegner permettant de faire connaissance avec ce peintre bourru, tourmenté par les souvenirs de sa fille morte dans des circonstances tragiques et dont il ne parvient pas à faire le deuil. C’est au travers de l’inspiration et de l’élaboration de ses tableaux originaux que l’on découvre toute la sensibilité d’un homme fragile qui peine à canaliser toute la colère et la violence qui gronde en lui. Malgré le deuil, malgré le talent et toute sa sensibilité on ne peut s’empêcher d’éprouver un certain malaise vis à vis de ce personnage tuant un homme qui a certes torturé un cheval mais qu’il connaît finalement à peine. Ainsi l’on peut s’interroger sur l’arrogance de ce peintre farouche aux opinions bien arrêtées qui peut ôter la vie dans une explosion de fureur. S’ensuit donc une traque sournoise où les comparses de la victime vont réclamer leur tribut de violence et de sang. Jim Stegner qui s’est soustrait à la justice des hommes est-il en droit de leur refuser cet écot ? C’est dans la confrontation finale avec Jason, un poursuivant aussi mystérieux qu’impitoyable, que l’on découvrira tous les rapports biaisés entre les différents protagonistes qui perçoivent ce qui est bien et ce qui est mal selon leurs propres points de vue. Dans un pays où le port d’arme devient une espèce d’art de vivre, conférant à leurs possesseurs une suffisance aveugle, ces dynamiques de vengeance prennent une dimension tragique qui trouble les rapports sociaux. Dans cette escalade de fureur, le mot de la fin revient peut-être à ce pompiste abordant Jim Stegner pour délivrer un message plein de bon sens : « - Jim, si quelqu'un méritait une fin prématurée c'était bien ce fils de pute. Mais tu sais, on peut pas juste tuer des gens quand ça nous prend. Je dis ça comme ça. »

En suivant le parcours de Jim Stegner, le lecteur découvrira également, dans une vision quelque peu stéréotypée, le monde de la peinture où l’auteur évoque des artistes tels que Winslow Homer, source d’inspiration pour son personnage principal ainsi que des peintres plus contemporains que sont Alex Katz et Eric Aho. Ainsi nous n’échapperons pas à cette sempiternelle confrontation lors d’un cocktail/vernissage où le peintre acariâtre peine à communiquer avec un public élitiste et sophistiqué venu admirer l’une de ses œuvres. On se demande d’ailleurs si ce public n’est pas davantage fasciné par l’outrance de l’artiste que par ses œuvres donnant ainsi un écho supplémentaire aux accès de violence de ce personnage troublant.

Finalement on regrettera que Peindre, Pêcher et Laisser Mourir, à l’image de ce long titre, aborde un trop grand nombre de sujets comme le deuil, la vengeance, la pêche et l’art, que Peter Heller traite de manière inégale distillant ainsi, tout au long du récit, une sensation de déséquilibre et un sentiment d’inachevé particulièrement flagrant au terme de l’ultime chapitre d’un roman qui paraissait pourtant prometteur. Que voulez-vous, la beauté d’une couverture ne fait pas tout.

 

Peter Heller : Peindre, Pêcher et Laisser Mourir (The Painter). Editions Actes Sud 2016. Traduit de l’anglais (USA) par Céline Leroy.

A lire en écoutant : César Franck : Piano in F Minor. Album : Idil Biret & The London String Quartet – Archive Edition 5. IBA 2010.

 

 

 

14/08/2016

Bill Beverly: Dodgers. Au bout de la route.

Editions Seuil, Bill Beverly, Dodgers, richard price, clockersEmployés dans des fonctions subalternes, souvent ingrates, les enfants font office de guetteurs avant de gravir les échelons de l’univers impitoyable des gangs. Des enfants soldats qui opèrent au cœur de nos cités dites civilisées en renonçant rapidement aux notions de l’enfance pour s’insinuer dans un monde d’adulte dénué de toutes valeurs morales. Avec Dodgers de Bill Beverly nous allons suivre le destin de deux jeune frères devant accomplir un périple à travers tous les Etat-Unis afin d’éliminer un adversaire acharné du gang auquel ils sont affiliés.

A Los Angeles, East, quinze ans, dirige déjà une équipe de gamins chargés de surveiller les Boîtes, petits univers interlopes de la dope, où officient dealers et toxicos déjantés. Mais leur vigilance est mise à mal, les flics débarquent et une fusillade éclate avec la mort d’une fillette au compteur. La Boîte est fermée et East doit se racheter auprès de son oncle. Il faut dire que ce dernier, dans le collimateur de la justice, est aux abois. Pour s’en sortir, il faut éliminer un juge, témoin dans une procédure impliquant les caïds du gang. Et c’est à East de s’en charger. Mais le travail est plus complexe qu’il n’y paraît car la cible se trouve dans le Wisconsin. Et puis il y a Ty pour l’accompagner, son petit frère complètement déjanté ainsi qu’un étudiant bidon et un faussaire obèse plus malin qu’il n’y paraît. Sans arme, munie de papiers bidons et d’un peu de liquide, l’équipe quitte L.A. à bord d’un monospace lambda pour traverser discrètement tout le territoire. Au fil des kilomètres qui défilent, l’ambiance devient de plus en plus tendue. Et le plan est loin de se dérouler comme prévu.

Avec Dodgers de Bill Beverly, on pense immédiatement à Clockers, grand roman de Richard Price, car outre la résonance similaire dans le titre, on y retrouve le même univers de gangs impitoyables où les enfants n’en sont déjà plus et auxquels les adultes leurs attribuent des responsabilités qui scellent à tout jamais leur destinée. Il y avait Strike, le dealer amateur de trains miniatures, il y a désormais East, quinze ans, guetteur pour le compte de son oncle qui dirige toute une série de taules où viennent se défoncer une horde de toxicos. On baigne dans cette incertitude d’un destin mutilé où la mort survient à tout moment dans une équation étriquée qui ne laisse place à aucune porte de sortie. Par le biais du portrait poignant de East on perçoit, tout au long du récit, cette notion d’enfermement. Que ce soit dans l’univers de la Boîte qu’il surveille, dans ses obligations vis à vis du gang, dans la boîte en carton où il dort ou dans cet habitacle au travers duquel il entrevoit toute l’immensité d’un pays dans lequel il ne se reconnaît pas.

Une fois sorti du ghetto, on s’engage dans un voyage qui n’a rien d’initiatique, puisqu’au bout de la route, la mort d’un homme est déjà programmée. Une certitude qui taraude les membres de l’équipe effectuant ce périple morbide au bout duquel personne ne sortira grandit. Pourtant la majesté des paysages touche le gamin en proie aux doutes. Mais pour contrecarrer son incertitude quant au bien-fondé de sa mission, son oncle lui a adjoint, comme une ombre mortelle et silencieuse, son petit frère Ty. Tout à l’opposé de l’aîné, Ty possède cette froide détermination d’un tueur qui ne se pose aucune question. Son univers oscille entre la virtualité violente des jeux vidéo et la réalité de la rue. De la console au pistolet, il n’y plus de frontière et plus aucune règle. Dès lors, la confrontation entre les deux frères semble inéluctable, comme une éternelle et tragique malédiction fratricide à l’image de Caïn et Abel. En arbitres instables et nerveux, les deux autre membres du groupe alimentent encore davantage cette tension narrative que l’on perçoit tout au long d’un périple jalonné de péripéties singulières et parfois brutales.

Road trip funèbre, roman noir oscillant parfois sur le registre du thriller le lecteur sera déconcerté par les trames d’un récit qui se révélera plus surprenant qu’il n’y paraît. Du voyage à la fuite, de la fuite au vagabondage il n’y a qu’un pas jusqu’à l’oubli. Et l’on se prend à espérer une espèce de rédemption qui pourrait s’opérer dans la désagrégation d’un personnage touchant que l’on se surprend à apprécier. Car East perçoit dans la désincarnation de ces territoires fantomatiques qu’il a traversé, l’éventualité d’une régénération possible.

Une écriture classique empreinte d’un certain lyrisme poétique marquant parfaitement les affres de personnages tourmentés et les désenchantements d’un pays où une once de ce rêve américain réside peut-être au détour des routes empruntées, dans un bled paumé de l’Ohio.

Singulier, impitoyable, Dodgers est un premier roman brillant et marquant.

 

 

Bill Beverly : Dodgers. Editions Seuil/Policier 2016. Traduit de l’anglais (USA) par Samuel Todd.

A lire en écoutant : People in Search of a Life de Marc Dorsey : Album : BO de Clockers. MCA Records 1995

09/08/2016

OLIVIER CHAPUIS : LE PARC. LE PRIX DU SANG.

bsn press,giuseppe merrone,olivier chapuis,le parMême si je ne suis pas un aficionado des rencontres avec auteurs et éditeurs en tout genre, même si je ne fréquente que très rarement les salons et autres festivals du livre, il est immanquable, au fil des années, de faire quelques agréables rencontres dans le monde littéraire à l’instar de Giuseppe Merrone, directeur de la maison d’éditions BSN Press, dont la connaissance en matière de romans noirs et policiers semble incommensurable. C’est peu dire que j’apprécie la sensibilité du personnage qui possède cette particularité, désormais presque exceptionnelle, de travailler avec les auteurs sur les textes qu’il publie au sein de cette belle maison d’édition. Alors bien sûr on pourra arguer le fait que la présente chronique est teintée d’un certain parti pris, ceci d’autant plus que l’on peut qualifier Le Parc d’Olivier Chapuis de parfaite illustration de ce que peut être un excellent roman noir helvétique.

Tout est si calme du côté de Lausanne. La quiétude de la neige recouvrant doucement l’étendue morose d’un parc figé par la froidure hivernale. Un homme étendu sur le côté, sa main encore accrochée à la serviette en cuir. Le sang qui se répand lentement sous sa tête. Un photographe saisissant silencieusement la scène du crime. L’art et le sang peuvent-ils avoir un prix ? « Si l’art ne possède pas le pouvoir de conjurer la mort, il peut cependant la magnifier. » Mais que s’est-il vraiment passé du côté du parc Mon-Repos ?

Lorsqu’ils sont de qualité, on dit souvent des romans très courts qu’ils génèrent un sentiment de frustration ce qui n’est pas le cas avec cet excellent texte d’Olivier Chapuis. En effet, Le Parc bénéficie d’un bel équilibre pour ce roman choral où l’auteur examine les points de vues des différents acteurs ayant pris part à ce fait divers sans pour autant s’appesantir sur une myriade de détails inutiles. Ici on va à l’essentiel et en quelques phrases bien senties, l’auteur parvient à dresser un portrait et surtout à capter une ambiance dans ce quotidien lausannois presque banal et ennuyeux. Mais le crime survient et alimente tout le récit en générant son lot de suspense avec une belle poursuite palpitante fourvoyant rapidement le lecteur qui ne peut se dépêtrer de certains à priori. Pourtant les apparences sont trompeuses et la résultante de l’intrigue s’avère des plus surprenantes. C’est la force de ce roman où Olivier Chapuis parvient à manipuler le lecteur et à le conduire là où il le souhaite en jouant avec la temporalité des multiples points de vue des personnages dont les noms titrent les différents chapitres.

Le portrait de la victime est particulièrement poignant. Ce quotidien ordinaire d’une vie bien rangée « agrémenté » de son lot de petites trahisons familiales et de regrets que le fait divers balaiera définitivement. Mais tout se détraque déjà légèrement avec ce rendez-vous reporté et cette rencontre surprenante dans une ancienne orangerie où officie un artiste peintre orientant ainsi toute une partie du récit vers une autre thématique où l’auteur nous interroge subtilement sur la définition de l’art et sur son prix. C’est finalement dans la réunion du fait divers et de l’art qu’Olivier Chapuis donnera une réponse teintée d’une certaine ironie morbide. Car le quotidien devient soudainement extraordinaire, le sang prend désormais une valeur artistique et l’art magnifie le crime tout en le rendant immortel.

Court et percutant, Le Parc d’Olivier Chapuis est un roman incisif dont le souffle mortel de cette balle perdue n’a pas encore fini de vous faire frémir. De la belle ouvrage comme on l’aime.

Sega

Olivier Chapuis : Le Parc. Editions BSN Press 2015.

A lire en écoutant : The Other Side of Town de Curtis Mayfield. Album : Soul Masters : Get Down. Warner Strategic Marketing 2004.

17/07/2016

ANTONIN VARENNE : BATTUES. QUASIMODO ET JULIETTE.

antonin varenne, battues, La manufacture de livres, éditons écorces, territoriiLa collection Territori, dirigée par Cyril Herry, s’est toujours distinguée en nous livrant de somptueux romans noirs célébrant le monde rural français tout en découvrant des auteurs dont les textes travaillés, ciselés, aux styles si particuliers ont séduit bon nombre de lecteurs à l’instar de Grossir le Ciel, Plateau de Frank Bouysse, Crocs de Patrick K Dewdney ou Clouer l’Ouest de Severine Chevalier. Avec Battues, Antonin Varenne se démarque de ses camarades d’écriture en nous livrant un roman pourvu d’une intrigue complexe et d’une mise en scène ambitieuse sur fond d’affrontement entre deux familles de notables.

Le Plateau des Millevaches, R. une agglomération déclinante sur laquelle les clans des Courbiers et des Massenet règnent comme des despotes. Les exploitations forestières appartiennent aux premiers tandis que les seconds dirigent les domaines agricoles de la région. On travaille pour les Courbier ou pour les Messenet et on se tait, car derrière les rivalités, il existe également les petites accointances indispensables pour se répartir, au mieux, le territoire. Mais vingt ans après l’accident, neuf jours après la découverte du premier cadavre et douze heures après la fusillade, Michèle Massenet raconte son retour dans cette ville honnie. Revenue pour son père malade, elle voulait surtout revoir Rémi le garde-forestier défiguré qui semble être au cœur de ces intrigues. Une histoire d’amour qui résonne comme une malédiction.

Avec Battues, Antonin Varenne fait une démonstration éclatante de son sens de l’intrigue et de son art de la mise en scène pour nous livrer un roman noir dont certains échos résonnent comme un lointain western rural à l’image de Haut-Fer de José Giovanni, se déroulant également dans le contexte des exploitations forestières. Battues est un récit éclaté où la temporalité des principaux événements passés et à venir s’inscrit au gré des titres de chaque chapitre, accroissant ainsi la tension narrative d’une histoire qui n’en manquait pas. L’auteur dévoile également des parties de son intrigue par l’entremise d’interrogatoires menés par le commandant de gendarmerie Vanberten, témoin presque impuissant des règlements de compte qui se trament dans la région. Tout comme les titres des chapitres qui rythment le récit, ces interrogatoires font état de faits dont le lecteur n’a pas encore pris connaissance, renforçant ainsi la puissance de cette théâtralité narrative.

S’il y a une myriade de personnages, l’auteur se focalise sur Michèle, la fille rebelle de la famille Massenet, et sur Rémi le garde-forestier autour duquel tourne toutes les intrigues. Un personnage atypique, dont les stigmates d’un accident agricole ravage toute une partie de son visage en le contraignant à faire un usage immodéré de codéine destinée à soulager les douleurs toujours présentes. L’homme à la recherche de Philippe, un collègue de l’Office National des Forêts mystérieusement disparu, va mettre à jour les arrangements douteux entre les deux grands propriétaires terriens de la région. De rixes brutales en tentatives de meurtre, Rémi est la proie de règlements de compte violents que la compagnie de gendarmerie ne semble pas être en mesure de pouvoir juguler.

Antonin Varenne met ainsi en exergue ces exploitations forestières et cette agriculture intensive qui s’inscrivent dans une logique de profit au détriment du respect des ressources naturelles que dénoncent tant bien que mal des groupuscules écologistes, ceci parfois au péril de leur vie, comme on le découvrira au détour du roman. Autour de ces luttes féroces, l’auteur met également en scène le quotidien des habitants d’une ville qui se désagrège en ponctuant son récit de petites anecdotes mettant en lumière toute la vicissitude de cette communauté.

Le roman est donc intense et extrêmement dense avec cette kyrielle d’intervenants et d’événements ponctuant un récit tout en maîtrise. Cela est peut-être dû à cette écriture simple, sans fioriture, au style rapide et direct qui permet au lecteur de se concentrer sur le corps du récit tout en s’immergeant dans cette terre sauvage que l‘auteur expose avec une passion dénuée d’excès. Les paysages, la flore et surtout la faune servent ainsi ce roman haletant à l’instar de cette battue, donnant le titre à l’ouvrage et devenant surtout l’un des points d’orgue d’un récit où se décline la beauté farouche d’une violence savamment maîtrisée.

Oui, maîtrise est bien le mot idéal permettant de définir ce roman puissant. Battues, un roman à lire sans retenue.

Sega

 

Antonin Varenne : Battues. La Manufacture des Livres/Editions Ecorce Territori 2015.

A lire en écoutant : Retourne Chez Elle d’Ariane Moffat. Album : Le Cœur Dans la Tête. Les Disques Audiogrammes 2005.

19/06/2016

CARLOS ZANON : J’AI ETE JOHNNY THUNDERS. PERDRE ET MOURIR.

carlos canon,j'ai été johnny thunders,asphalte éditionsIl y a parfois comme ça, au détour d’un livre, une espèce de charme indéfinissable où un auteur parvient à concilier au cœur d’un roman résolument noir, une petite musique poétique quelque peu décalée donnant à l’ensemble une allure décadente empreinte d’une sombre nostalgie. Une ville de Barcelone décatie sur fond de musique rock abrupte et cinglante, Carlos Zanon signe avec J’ai été Johnny Thunders un grand roman fiévreux.

Retour à la case départ pour Francis lorsqu’il débarque dans le quartier de Barcelone où il a grandit, en laissant derrière lui ses rêves de gloire et son double maléfique, Mr Frankie. Il est désormais un musicien déchu, complètement paumé qui n’est jamais parvenu à percer vraiment dans le monde cruel du rock. Il a pourtant joué avec des légendes comme Johnny Thunders, mais tout cela désormais n’est plus qu’un lointain souvenir. Aujourd’hui, la cinquantaine bedonnante, Francis, complètement fauché, retourne vivre chez son père. Il aspire à trouver un job pour rembourser ses dettes, payer la pension qu’il doit à son ex femme afin de renouer avec ses enfants. Mais le retour dans le droit chemin peut s’avérer être un parcours tortueux où les réminiscences du passé deviennent des obstacles insurmontables.

En guise d’introduction, Carlos Zanon nous immerge immédiatement dans l’univers chaotique d’un rock’n roll noir et cruel avec la rencontre de Johnny Thunders et de Mr Frankie qui scellera son destin ou plutôt son absence de destinée. Puis comme Francis, on ressort du club, complètement lessivé et dépassé par la violence d’un spectacle dramatique où les idoles se brûlent les ailes dans la lumière des projecteurs d’une gloire factice et dans l’ombre malsaine de la dope et de l’alcool. Le réveil est brutal et sans concession ainsi que la rédemption qui ne devient plus qu’une illusion supplémentaire pour continuer à avancer, tituber vers un dénouement aussi noir et cruel que ce concert rock qui a vu naître et mourir un Mr Frankie tragiquement immortel.

On découvre tout au long du texte une espèce d’amertume vénéneuse et poisseuse que l’auteur distille sur un rythme cinglant et nerveux en nous projetant dans les périphéries d’une ville de Barcelone désenchantée, bien éloignée des circuits touristiques, où Francis (et son double maudit, Mr Frankie) promène ses désillusions et ses échecs. Il n’y a rien de schizophrénique dans ce personnage s’alimentant de ses rêves perdus du passé et de ses projets étriqués du présent. Mr Frankie a été le guitariste qui a accompagné Johnny Thunders lors d’un concert épique où la légende n’était déjà plus qu’une ombre déchue en quête d’une prochaine dose. Francis est le looser fauché qui souhaite trouver un job stable afin de pouvoir renouer avec ses enfants. Lors de ce retour aux sources, au domicile d’un père honnis, Francis va devoir affronter les fantômes qu’il laissé derrière lui avec une déclinaison d’âmes brisées qui tentent de survivre comme elles peuvent dans un pays ravagé par la crise économique.

Outre Francis, on rencontre une déclinaison de personnages poignants à l’image de la jeune Marisol refusant de renoncer à ses rêves et s’abandonnant à toutes sortes de compromissions abjectes qui la brisent à petit feu. C’est le message que Carlos Zanon décline tout au long de ce roman puissant où une jeunesse en quête d’ambitions se heurte au marasme d’une société sans illusion. Et pour les plus âgés, il ne reste que la chute permanente et l’échec patent qui se décline dans un quotidien morose et sans lendemain, représenté par le père de Francis, petit homme infâme qui fera brutalement rejaillir l’ensemble de sa médiocrité et de ses frustrations sur son entourage. Pourtant, l’auteur n’a pas pour ambition de dénoncer quoique ce soit dans son roman. Carlos Zanon dépeint sans aucun misérabilisme et sans aucune pudeur cette vie de petites gens au détour d’un texte rugueux qui n’épargne personne. Une mise en scène s’installe lentement, de manière éclatée, par l’entremise des différents protagonistes animant le livre pour nous acheminer vers un final tragique d’une cruelle violence sordide.

J’ai été Johnny Thunders restitue donc ces quelques instants de gloire pour toute une somme de vies bousillées sur l’autel d’un rock tonitruant et impavide. De petites combines foireuses, en coups tordus le conte musical brutal devient un roman noir féroce qui laboure les cœurs et les âmes.

Sega

 

Carlos Zanon : J’ai été Johnny Thunders. Editions Asphalte 2016. Traduit de l’espagnol par Olivier Hamilton.

A lire en écoutant : Spanish Stroll de Mink DeVille. Album : Cabretta. 1977, 2001 Capitol USA.

 

 

05/06/2016

CHRIS OFFUTT : LE BON FRERE. PRISONNIERS DANS L’IMMENSITE.

chris offutt, le bon frère, éditions gallmeister, collection totem, missoula, montana, kentucky Une nature encensée et magnifiée dans laquelle on déploie les rapports humains au cœur de ces immensités sauvages pour nouer des tragédies silencieuses qui s’achèveront dans une violence sourde et assumée tout à la fois, en passant des forêts vallonnées du Kentucky aux massifs abrupts du Montana, Le Bon Frère de Chris Offutt s’inscrit dans ce fameux courant littéraire de nature writing en décrivant la longue errance d’un personnage enfermé dans cette logique du devoir à accomplir.

Le sang appelle le sang. Tout le monde sait qui a tué Boyd. Mais dans les contrées délaissées des Appalaches où rien ne se règle par le biais des tribunaux, il faudra bien que Virgil fasse le nécessaire pour venger la mort de son frère. C’est en tout cas ce que tout le monde attend de lui, même s’il aspire à une vie tranquille dans ses collines du Kentucky. Mais l’attente est trop forte et personne ne fera en sorte de le dissuader d’accomplir son devoir, bien au contraire. Pourtant, tuer un homme n’est pas une chose aussi simple qu’il y paraît et cette spirale de violence pourrait bien ne jamais s’achever. Il faut donc fuir, traverser les immenses plaines du pays, puis se faire oublier dans les vallées sauvages du Montana pour tenter de panser ses blessures et ses regrets dans la solitude de l’exil.

Sans être trop ostentatoire sur la forme, nous sommes immédiatement saisis par la prose lyrique de Chris Offutt dépeignant les contrées sauvages dans lesquelles évoluent ses personnages. Il y a tout d’abord cette première partie se déroulant dans le Kentucky où l’on perçoit toute l’affection que l’auteur porte à cette région dont il est originaire. Au travers des vallons, des forêts et de cette population locale disséminée, ce sont de somptueuses fresques naturalistes empruntes d’un élan poétique assumé qui nous permettent de nous immerger totalement dans le récit en suivant le quotidien de Virgil. Cette sensation de sérénité va bien évidemment s’estomper au fur et à mesure du périple de Virgil qui devient de plus en plus instable dans cette région du Montana paraissant plus hostile et plus inquiétante dans toute sa magnificence.

Même si les territoires sont immenses, même si certaines contrées sont complètement délaissées, Virgil semble être à la recherche de cette frontière lointaine de l’ouest sauvage dont l’Alaska deviendrait l’ultime incarnation d’une quête de liberté inassouvie. Et pour cause, le paradoxe du roman célébrant l’oubli, la fuite et le renouveau provient du fait que tous les acteurs sont prisonniers de leurs peurs et de leurs devoirs. Pour Virgil, c’est bien évidemment cette nécessité d’accomplir une vengeance dont il ne perçoit pas l’impérieuse nécessité hormis dans le regard de son entourage qui fait pression sur lui. C’est encore plus tangible dans la logique de ces miliciens du Montana qui craignent l’intrusion d’un gouvernement personnifiant désormais cet ennemi invisible contre lequel il va falloir en découdre. Les portraits de ces miliciens sont d’ailleurs saisissants d’humanité avec leurs certitudes de lutter pour le bien commun et de protéger des valeurs qu’eux seuls seraient à même de partager.

Un voyage mélancolique au cœur d’une Amérique rurale dépeinte sans ostracisme sur fond de paysages grandioses avec une belle description sans concession de la ville de Missoula, patrie de ce courant littéraire d’écrivains célébrant la nature et dont fait désormais partie Chris Offutt. Une belle écriture pour une intrigue solide sur le renoncement de l’identité et des racines. Le Bon Frère incarne le souffle brut de la poésie naturaliste, allié à la tragédie des grands romans noirs.

Sega 

Chris Offutt : Le Bon Frère. Editions Gallmeister/Collection Totem 2016. Traduit de l’anglais (USA) par Freddy Michalski.

A lire en écoutant : Song For James Welch de Richmond Fontaine. Album : $87 and a Guilty Conscience. 2007 El Cortez Records.

30/05/2016

Germán Maggiori : Entre Hommes. Le bal des cafards.

german maggiori, entre hommes, la dernière goutte, roman noir argentin, polar argentine, polar buenos airesAlors bien sûr qu’après avoir tourné la dernière page d’Entre Hommes de Germán Maggiori, nous serons tentés de le classer ou de le barder de références pour trouver quelque chose d’intelligent à dire au sujet de cet ovni littéraire s’affranchissant de toutes les règles. Mais ne cherchez pas Ellroy, encore moins Thompson, parce que Germán Maggiori est un auteur qui s’est émancipé de toutes espèces d’influences pour nous balancer un récit brutal mettant en scène des flics et des truands arpentant les rues chaudes de Buenos Aires, ville laminée par les crises successives et le paco, came pourrie, composée de résidus de coke, de mort aux rats et autres pesticides en tout genre.

Cortez Le Tucumano est un mac pressé qui doit rapidement mettre sur pied une petite orgie pour ses commanditaires. Il ramasse deux travestis et une fille de son staff pour les amener dans un appartement où les attendent un juge, un sénateur et un banquier. Bacchanale endiablée sur festival de coke s’interrompant brutalement avec une overdose fatale pour la fille. C’est d’autant plus gênant que toute la scène a été filmée derrière une glace sans teint et que la vidéo compromettante est désormais dans la nature. Ce sont deux flics de la Division dirigée par Diana Le Boucher qui sont chargés de la retrouver. Un duo charmant que cet ancien tortionnaire et cet obsessionnel psychopathe qui vont remuer tous les égouts de la ville pour parvenir à mettre la main sur l’enregistrement compromettant. Et quand les flics sont plus cinglés que les truands, on peut se demander comment tout cela va se terminer.

Livre culte, « meilleur polar argentin de tous les temps », chef-d’œuvre de la littérature argentine, vous trouverez de nombreux qualificatifs dithyrambiques pour encenser ce roman noir auquel il faut concéder une certaine tendance à la démesure en puisant sa force dans la flétrissure d’une société en pleine décomposition. Cette démesure se traduit dans la violence de scènes parfois dantesques dans lesquelles il ne faudrait pas voir seulement une simple mise en scène sensationnaliste destinée à horrifier le lecteur. Elles sont le miroir d’un quotidien brutal et âpre où l’on ne perçoit déjà plus les règles et les usages pour se focaliser dans une logique de survie sans aucun lendemain.

Conte barbare, Germán Maggiori a construit son récit à coup de grenades pour suivre, de manière parfois chaotique, les parcours hallucinants de personnages hauts en couleur, tous affublés de surnoms à la fois inquiétants et pittoresques à l’instar du Monstre et du Timbré désignant les deux flics véreux opérant dans une brigade où la corruption devient le gagne-pain de tout le personnel qui la compose. C’est au travers de leurs périples que l’on distingue ce système pérenne de désagrégation qui contamine toutes les strates d’une société complètement disloquée que l’auteur dépeint avec une écriture frontale qui va droit au but. Outre les flics, on prend plaisir à suivre les péripéties de cette horde de petites frappes, de braqueurs camés et de truands paumés mettant en place leurs coups foireux avec ce besoin permanent de se détruire la tête à coup de mauvais alcools et de cames pourries. En toile de fond, on découvre également les portraits parfois poignants de ces prostituées et de ces travelos en tout genre, arpentant les trottoirs torrides et les bordels miteux de Buenos Aires en subissant les foudres de dégénérés bestiaux et brutaux avides de faire subir les pires sévices pour apaiser cette colère et cette frustration qui lamine les cœurs.

Dans une atmosphère confinée, où l’odeur de la mort et de la pourriture gangrènent tout un monde déliquescent, Entre Hommes est l’incarnation du mal, de la violence et de l’horreur dans un quotidien abject où l’espoir de rédemption s’envole dans un remugle de sang et de tripes sur fond de rock tonitruant. Un livre qui foudroie.

Sega 

Germán Maggiori : Entre Hommes. Editions La Dernière Goutte/Fonds noirs 2016. Traduit de l’espagnol (Argentine) par Nelly Guicherd.

A lire en écoutant : La Gran Explosiòn de Los Violadores. Album : Rey O Reina. 2009 Leader Music

 

26/05/2016

WILLIAM BOYLE : GRAVESEND. L'HYMNE DU DESESPOIR.

Capture d’écran 2016-05-26 à 00.28.13.pngUn peu plus d’un millier d’ouvrages. C’est le nombre de romans qu’a publié la maison d’éditions Rivages/Noir durant 30 ans devenant ainsi l’une des grandes références mondiales dans l’univers du roman noir et policier. Une belle collection si l’on prend la peine de consulter la liste où figurent les grands noms de la littérature noire, mais également des auteurs méconnus qui émaillent cet inventaire prestigieux. Travailleurs de l’ombre, très souvent mis en exergue par son directeur, il faut particulièrement saluer les traducteurs à l’instar de Pierre Bondil, Jean-Paul Gratias, Daniel Lemoine et Freddy Michalsky qui parvinrent à donner une voix française à ces auteurs américains tout en conservant leur petite musique si particulière. Outre une traduction soignée, l’une des particularités de la maison Rivages/Noir est de remettre constamment l’ouvrage sur le métier avec cette volonté farouche de nous faire découvrir de nouveaux auteurs de qualité. C’est ainsi, plutôt que de mettre en valeur une de ses têtes de file, que le numéro 1000 de la collection échoit à Gravesend, premier roman de William Boyle.

A Gravesend, quartier italien, au sud de Brooklyn, il y a ceux qui restent et ceux qui reviennent. Parmi ceux qui restent il y a Conway qui attend son heure afin de venger la mort de son frère Duncan, assassiné sauvagement, il y a de cela seize ans, par Ray Boy Calabrese une des figures du quartier. Parmi ceux qui reviennent, il y a justement Ray Boy Calabrese qui vient de purger sa peine de prison, mais qui attend désespérément de payer le prix fort de ses actes passés. Parmi ceux qui restent, il y a Eugene, jeune adolescent boiteux, qui souhaite montrer à Ray Boy, cet oncle déchu qui n’est plus que l’ombre de lui-même, qu’il peut également devenir un caïd du quartier. Parmi ceux qui reviennent, il y a la belle Alessandra qui traîne dans ses valises ses rêves déchus d’actrice de cinéma. A Gravesend, il y a des destinées qui s’entrechoquent brutalement dans un mélange acide de regrets, de colères et de désillusions.

Il y a bien évidemment des classiques immuables, telles la vengeance et l’illusion perdue, qui entrent dans la dynamique du roman noir et que William Boyle illustre parfaitement dans ce premier roman où il met en scène une tragédie prenant pour cadre un quartier modeste de Brooklyn qui devient un personnage à part entière. Plus qu’un quartier Gravesend devient une espèce d’espace verrouillé où gravitent, de manière dérisoire, des protagonistes qui ont cessé depuis longtemps d’agiter leurs illusions perdues. On perçoit ainsi cette colère et cette frustration taraudant chacun des acteurs qui ne parviennent pas à se dégager d’une destinée qui semble gravée dans le marbre glacé de l’amertume. Mais c’est lors de sursaut, de révolte que les drames se mettent en place dans une explosion de violence qui ébranle toute la communauté assoupie dans une torpeur teintée de nostalgie.

On ressent immédiatement quelque chose d’hypnotique dans l’écriture de William Boyle qui arrive à nous immerger, jusqu’à l’étouffement, dans ce quartier où il dépeint des personnages forts et poignants tout à la fois avec cette propension à mettre doucement en branle la machine infernale qui va broyer les destins dans des scènes d’une brutalité sèche et cruelle. C’est peut-être parce qu’il n’y a rien de flamboyant et d’épique dans ce roman que William Boyle parvient à incarner, avec une belle justesse, l’état d’esprit d’un pays fatigué de traîner derrière lui cette fameuse illusion du rêve américain. Finalement Gravesend c’est l’hymne du désespoir qui touche le cœur des hommes avec un roman noir pas comme les autres qui mérite bien cette mise en lumière que lui octroie ce numéro 1000 de Rivages/Noir.

William Boyle : Gravesend. Editions Rivages/Noir 2016. Traduit de l’anglais (USA) par Simon Baril.

A lire en écoutant : We Used to Think the Freeway Sounded Like a River de Richmond Fontaine. Album : We Used to Think the Freeway Sounded Like a River. Winner Casino Music BMI 2009.