08/12/2014

Nic Pizzolatto : Galveston. La cavale des paumés.

nic pizzolatto, galveston, true detective, éditions 10/18Avant de connaître le succès avec sa série True Detective, Nic Pizzolatto avait écrit en 2011, un roman intitulé Galveston que la maison d’édition 10/18 s’est empressé de réimprimer en ornant l’ouvrage d’un bandeau rouge et blanc stipulant que l’auteur est le créateur de la série phare de l’année 2014. Ce genre de démarche peut s’avérer ambivalent tant l’on a subit à de trop nombreuses reprises les calvaires de fonds de tiroir en vue d'amasser quelques deniers supplémentaires en surfant sur une vague de succès commerciaux.

Mais que l’on se rassure, Galveston est en fait une espèce de prélude confirmant le grand talent d’un auteur qui est parvenu à rassembler de manière plus que convaincante les amateurs de séries policières. Malgré ses qualités indéniables, l’ouvrage passa quasiment inaperçu lors de sa sortie à l’exception de quelques critiques, dont celle de Yan, animateur du blog Encore du Noir que vous retrouverez ici.

Roy Caddy, petit gangster sans envergure, passe une sale journée en apprenant qu’il est atteint d’un cancer des poumons et en échappant à un traquenard orchestré par son boss qui a décidé de se débarrasser de lui. Contraint à prendre la fuite, Roy prend sous son aile, la jeune Rocky, prostituée complètement paumée et sa petite sœur Tiffany. En longeant les côtes du golfe du Mexique, ce trio bancal va apprendre à se connaître et à s’apprivoiser tout en essayant de semer les tueurs lancés à leurs trousses. Vingt ans plus tard, alors qu’il pense s’être débarrasser de ses poursuivants, Roy Caddy s’aperçoit qu’un homme mystérieux tente de se renseigner sur lui.

Nic Pizzolato bâtit son récit sur une trame ultra classique de cavale et de gangster en quête de rédemption pour mieux s’écarter des schémas convenus de la road story afin de se concentrer sur la relation qui unit les trois protagonistes principaux. C’est à Galveston, station balnéaire du Texas, que le destin de Roy, Rocky et la petite Tiffany va se jouer sur l’espace de quelques jours que l’auteur évoque avec une intensité peu commune et qui se conclura vingt ans plus tard avec un chapitre final bouleversant chargé d’émotion.

Dans Galveston comme dans True Detective c’est sur le plan de la temporalité que l’on retrouve la marque de fabrique déconcertante de Nic Pizzolato avec une histoire qui se déroule sur l’espace d’une vingtaine d’année. Outre l’absence d’alternance régulière entre les évènements de 1987 et de 2008, l’auteur retient des éléments du passé pour nous les restituer dans le présent et inversement, ce qui décontenancera plus d’un lecteur surpris par cet artifice narratif peu commun.

Pour Roy Caddy, c’est l’heure des choix qui s’imposent car l’homme va devoir se pencher sur son passé pour tenter de trouver un sens à une vie qu’il n’est pas certain de maîtriser tout comme Rocky, sa compagne de cavale. Deux êtres cabossés par la vie qui essaient de prendre en main leur destinée par l’entremise de la petite Tiffany sur laquelle ils déposent tous leurs espoirs. Sur fond de paysages flamboyants et lumineux, Nic Pizzolato dresse le portrait sombre et saisissant de personnages entrainés vers une destinée dont les lecteurs les plus avertis seront bien en peine de deviner l’issue, ceci d’autant plus que l’auteur nous gratifie de quelques rebondissements violents qui apportent encore d’avantage de souffle à ce splendide roman qui se lit d’une traite comme la tempête qui s’abat sur Galveston.

Nic Pizzolatto : Galveston. Editions 10/18 2011. Traduit de l’anglais (USA) par Pierre Furlan.

A lire en écoutant : Eden de Hooverphonic. Album : Sit Down And Listen To Hooverphonic (The live theater recordings). Columbia 2003.

01/12/2014

MARC VILLARD/HERMANCE TRIAY : SCENES DE CRIME. DERRIERE LE RIDEAU.

Capture d’écran 2014-12-01 à 01.11.32.pngDes mots pour illustrer l’image, tel est le principe de Scènes de Crime, un très bel ouvrage issu de l’association de deux talents avec Hermance Triay à la photo et Marc Villard à l’écriture. Habitués que nous sommes à ce que la photo de couverture de livre illustre, avec plus ou moins de succès, le contenu du récit, nous voici à l’extrême inverse avec ces vingt nouvelles qui mettent en perspective l’essence même du polar, la scène de crime.

Chacune de ces nouvelles est soulignée par une photo de l’arme du crime qui trône au milieu d’une page blanche. Qu’il s’agisse parfois d’un ustensile banal ou d’un objet plus sophistiqué, tous n’en demeurent pas moins inquiétants et sinistres dans le contexte dans lesquels ils se placent. Puis c’est sur une double page que s’étale la scène de crime où Hermance Triay met en lumière des lieux qui prennent sous son objectif, une tournure angoissante. Comme pour les armes du crime, il y a une espèce de décalage entre ces endroits ordinaires et la sombre ambiance qui s’en dégage. Pourtant, vous n’y décélérez  aucun élément sordide, pas la moindre trace d'une quelconque violence. Tout semble comme figé comme pour mieux accueillir les récits glaçants de Marc Villard. En à peine deux, voire trois pages, l’auteur s’approprie le décor que lui offre Hermance Triay pour nous conter d’effroyables histoires qui se déroulent entre la France et les USA.

Les récits de Marc Villard, sont extrêmement courts et ne sauraient donc être résumés. Outre leurs concisions, ces nouvelles possèdent la particularité de se terminer par une chute abrupte qui force le lecteur à retourner sur la double page pour s’imprégner d’avantage des lieux tout en restituant les émotions qu’il aura développées après avoir lu la nouvelle et qui s’étaleront sur l’image comme un filigrane tragique.

D’inégales factures, certaines de ces nouvelles me sont apparues comme plus marquantes que d’autres comme par exemple A Bout de Souffle qui se situe dans le quartier de la gare d’Austerlitz, plus précisément à la rue Watt où se déroulaient également une grande partie du récit de Léo Malet, Brouillard Au Pont Tolbiac, brillamment illustré par Tardi. Neige endormie distille une ambiance feutrée et presque fantomatique,  avec ce convoi ferroviaire qui semble provenir d’une autre époque. Avec son mur tagué de cœurs, En Plein Cœur est l’histoire qui illustre le mieux la scène dans laquelle évoluent les personnages, tandis que Bienvenue en Amérique met en perspective toute la tragédie des migrants foulant le sol américain. Enfin, c’est sur à peine une page et demi que l’on frissonne d’angoisse avec Le Fugitif.

Hermance Triay, Marc Villard, Scènes de crime, le bec en l'air

En Plein Coeur

Hermance Triay, Marc Villard, Scènes de crime, le bec en l'air

Le Fugitif

 

Hermance Triay, Marc Villard, Scènes de crime, le bec en l'air

A Bout de Souffle

 

On appréciera le retour de Marc Villard sur le devant de la scène avec ce brillant exercice qui met en avant l’admirable travail d’Hermance Triay dans ce très beau livre (bien que son format soit trop modeste) que l’on pourra offrir à tous les amateurs de romans noirs qui souhaitent sortir des sentiers battus

SEGA

Marc Villard/Hermance Triay : Scène de Crime. Editions le Bec en l’air 2014.

A lire en écoutant : Bande originale du film Police Python 357 de Georges Delerue. Compilation EmArcy 2004.

26/10/2014

TIM GAUTREAUX : NOS DISPARUS. AU CONFLUENT DE LA VENGEANCE.

Capture d’écran 2014-10-26 à 19.22.17.pngNos Disparus de Tim Gautreaux est indéniablement un roman déconcertant qui oscille entre le roman d’aventure, le roman noir et le polar. Bien plus qu’un mélange, l’auteur transcende et restitue dans un subtile équilibre tous les codes des genres énumérés pour nous livrer un récit d’une délicate magnifiscence. Joseph Conrad, pour le fleuve ; Mark Twain pour le steamer ; tous les auteurs sudistes pour la Louisiane, finalement on outrepassera ces références de renom certes, pour se contenter d’apprécier ce romancier au style bien affirmé.

Sam Simoneaux est un jeune cajun que l’on surnomme « Lucky » peut-être parce qu’il a survécu, tout bébé, au massacre de sa famille ou parce qu’en débarquant à Saint-Nazaire un certain jour de novembre 1918 pour se battre dans les tranchées, il apprend que l’armistice vient de conclure les hositilités. Des champs de bataille il ne connaîtra que le tragique déminage qui frise à chaque instant la catastrophe. Car si les hommes savent faire la guerre, ils ont plus de peine à la défaire. De retour à la Nouvelle-Orléan, il aspire à une vie tranquille et trouve un emploi de surveillant dans un  grand magasin de la ville. Mais ne pouvant empêcher l’enlèvement d’une fillette, il va être licencié tout en étant contraint par les parents de retrouver leur progéniture. Sam Simoneaux va donc s’embarquer sur l’Ambassador, un steamer d’excursion qui emploie la famille de la fillette disparue. Tout en tentant de détecter une trace des ravisseurs, le jeune homme va officier comme troisième lieutenant pour maintenir l’ordre sur ce navire qui sillonne le grand Mississipi au rythme d’un jazz tonitruant et de bagarres dantesques.

Nos Disparus surprendra le lecteur avec un texte résolument moderne qui s’emploie à mettre en scène cette fresque des années 20 dans un contraste saisissant où chaque mot semble avoir été pesé. Cet économie des mots est particulièrement frappante lorsque l’auteur évoque en quelques paragraphes les différentes étapes de la rénovation du steamer qui devient une entité propre au cœur de laquelle résonne l’hommage que l’auteur rend, avec une belle émotion, à son père, capitaine de remorqueur et à son  grand-père qui travailla sur un bateau à roue à aube en tant que machiniste.

Tim Gautreaux est parvenu à façonner, avec un grand talent, un personnage principal emprunt d’une grande humanité qui se traduit par l’imperfection de ses choix, donnant ainsi une autre perspective à un récit qui ne cessera de rebondir d’une façon parfois inattendue. C’est ainsi que les thèmes de l’impuissance et de la vengeance seront traîtés tout au long du roman avec une dynamique dramaturgique qui sort des sentiers battus et qui donnera finalement raison à cet oncle plein de sagesse décrétant que « le pêcheur se punit tout seul ». C’est finalement ainsi que Sam Simoneaux s’émancipera de cette destinée qu’il semblait hésiter à emprunter. Le salut par le renoncement c’est ce qu’il retirera de toute cette aventure pour enfin vivre sa propre destinée.

Avec Nos Disparus vous allez découvrir l’épopée fantastique d’un monde entre deux eaux, entre deux âges dont la soif inextingible de vivre et de s’émanciper du taylorisme abrutissant des entreprises qui fleurissent au bord du grand fleuve, laissent échapper, pour un temps seulement, cette cohorte d'hommes et de femmes qui vont trouver refuge sur cette fragile embarcation afin de tournoyer dans ce bal ahurissant rythmé au son d’une musique en pleine mutation.

Sega

 

Tim Gautreaux : Nos Disparus. Editions du Seuil 2014. Traduit de l’anglais (USA) par Marc Amfreville.

A lire en écoutant : We Come to Party de Rebirth Brass Band. Album : We Come to Party. Sanachie Records 1997.

19:27 Publié dans 4. Roman noir, Auteurs G, LES AUTEURS PAR PAYS, USA | Tags : tim gautreaux, nos disparus, seuil, mississipi, louisia | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | |

21/09/2014

David Peace : Rouge ou Mort. Du charbon et des jeux.

Capture d’écran 2014-09-21 à 18.38.29.pngVous n’aimez pas le foot ou comme moi, vous êtes néophyte dans le domaine ? Peu importe, vous adorerez ou vous détesterez le dernier ouvrage de David Peace, Rouge ou Mort, qui retrace le parcours singulier de Bill Shankly, entraineur mythique qui forgea la légende du Liverpool Football Club. David Peace, auteur débridé, presque sauvage, possède cette qualité rare de ne pas laissez le lecteur indifférent et de le malmener tout au long de ses récits. Avec David Peace, il n’y aucune place pour une troisième voie consensuelle  à l’image d’ailleurs d’un Bill Shankly invectivant ses joueurs : Premier, c’est premier. Deuxième, c’est nulle part !

David Peace n’écrit pas des livres, mais des litanies qui se déclament à voix haute et que l’on scande jusqu’à l’épuisement. David Peace n’écrit pas des livres, mais des tragédies au sens littéral du terme où ses personnages se révèlent n’être que des jouets en main de forces supérieures qui les manipulent sans aucun ménagement pour les propulser vers leur destinée qui ne pourra trouver qu’une issue dramatique. Avec Rouge ou Mort, David Peace change de registre et n’écrit pas une biographie, mais une ode à la gloire d’un des plus grands entraineurs que l’Angleterre n’aie jamais connu, Bill Shankly.

Toujours aussi impétueux, toujours aussi outrancier, l’auteur nous dresse le parcours de l’entraîneur hors norme du Liverpool Football Club au travers de ses 14 saisons de 1959 à 1974 qui fut l’année où il se retira pour prendre sa retraite. 1974, bien évidemment on ne peut pas rester indifférent à cette date qui donna son nom au premier ouvrage que l’auteur consacrait à sa tétralogie du Yorkshire.

Rouge ou Mort, c’est bien évidemment un livre sur l’avènement d’un club mythique dont chaque match est détaillé avec une précision quasi maladive. Scandés, magnifiés on découvre les passes décisives à la minute près, le nombre de spectateurs présents et le classement du club au fil des mois qui passent. Même pour celui qui connaît le palmarès du club, il y a ce suspense haletant, prenant qui se répète chaque année où tout doit être remis en jeu. Puis revient la période des entraînements, un travail épuisant, répétitif où le collectif prend le pas sur l’individualisme. Les victoires et les défaites qui s’égrènent au fil des mois qui passent et que l’homme inscrit dans son carnet. Ce carnet où l’homme inscrit les résultats des autres club, la composition des autres équipes et cette alchimie de onze joueurs qui conduiront le Liverpool Football Club à la victoire.

Rouge ou Mort, c’est un livre d’amour qui parle d’une relation fusionnel entre un homme du peuple et tous les membres du Kop d’Anfield, ces fameux supporters du Liverpool Football Club. Au travers des pages on perçoit le soutient sans faille de ces hommes et de ces femmes pour leur club et une admiration sans borne pour leur entraineur qu’ils portèrent aux nues avec le fameux chant You’ll Never Walk Alone qu’ils entonnent à chaque début de match.

Rouge ou Mort, c’est un livre éminemment politique qui se divise en deux parties tout comme les mi-temps d’un match. Dès les premières lignes du livre, l’auteur nous restitue le combat âpre que l’entraîneur doit livrer non pas contre une équipe adverse mais contre les dirigeants de son propre club afin d’obtenir les fonds nécessaires pour aller de l’avant. Cette lutte des classes se répercute bien évidemment au cœur des joutes sportives où Bill Shankly clame haut et fort ses convictions socialistes qui résonnent au delà de l’enceinte du stade pour se répercuter dans ce flot de colère qui gronde au travers des grèves des mineurs qui illustre le déclin industriel croissant du pays. Pour Bill Shankly l’individu s’efface au profit de la collectivité à l’image de ses joueurs qui sont au service du Liverpool Football Club avant tout. Le système pourrait sembler inique, si l’entraîneur ne l’appliquait pour lui-même avec une honnêteté sans faille et un sens du sacrifice élevé. Parfois la doctrine révèle tout de même quelques fêlures notamment lorsque Ian St. John, un des joueurs phares de l’équipe est brutalement évincé du club. Mais finalement les certitudes de l’entraîneur trouvèrent leur écho lors d’une rencontre radiophonique avec le premier ministre travailliste Harold Wilson où les deux hommes expriment avec ferveur leurs convictions idéologiques et politiques.

Rouge ou Mort c’est une narration qui frise la folie et qui conte le destin exceptionnel d’un homme qui demeurera Rouge jusqu’à sa Mort.

Sega

David Peace : Rouge ou Mort. Editions Rivages 2014. Traduit de l’anglais par Jean-Paul Gratias.

A lire en écoutant : Ghosts de Strangefruit. Album : Between the Earth and Sea E.P. Strangefruit 2013.

 

10/08/2014

SEVERINE CHEVALIER : CLOUER L’OUEST. CES GENS-LA.


Capture d’écran 2014-08-10 à 18.56.42.pngUne magnifique trouvaille, voilà comment je pourrais qualifier le dernier roman de Séverine Chevalier intitulé Clouer l’Ouest que l’on peut considérer comme un des grands romans noirs de l’année 2014. En principe lorsque je découvre un livre par le biais d’un blog, je me garde d’en faire une chronique car j’estime que la trouvaille appartient à l’animateur du site. Mais pour Clouer l’Ouest c’est une autre histoire. Il y a tout d’abord l’envie de faire découvrir au plus grand nombre un ouvrage magnifique qui, de par le fait d’une superbe mais petite maison d’édition, peinera probablement à sortir du lot.  Aussi modeste que soit la démarche, cette chronique permettra peut-être de favoriser sa diffusion. Il faut lire Clouer L’Ouest et il faut s’imprégner de l’écriture de Séverine Chevalier. Et puis il y a le plaisir de parler de quelque chose de beau qui touche au sublime.

Après des années d’errance, Karl le joueur compulsif et désargenté retourne au sein de cette famille honnie qu’il n’a plus revue depuis plus de 20 ans. Doc, le père haï, L’Indien, frère ami et ennemi tout à la fois, Odile, mère perturbée et emmitouflée dans un nuage de médicament, ce sont  ces personnages parmi d’autres que Karl va retrouver sur le froid plateau de Millevaches au cœur d’une forêt enneigée où rode la Bête Noire toute aussi hostile et craintive que les hommes. Un animal solitaire que les chasseurs ne parviennent pas à abattre. Cet animal blessé, reflet des hommes qui le traquent sera-t-il enfin abattu ?

On le voit, au niveau de l’intrigue il n’y a rien d’original avec l’éternel conflit entre père et fils et tous ces ressentiments cachés qui minent les relations des membres d’une même famille. Mais si l’on sait déjà que tout cela va mal se terminer, l’enjeu du roman consiste à savoir comme cela va se dérouler. Et il faut l’avouer, Séverine Chevalier installe dans une construction narrative extrêmement bien élaborée un suspense qui nous tient en haleine tout au long d'un magnifique récit. Les personnages également sont finalement assez stéréotypés mais l’auteur parvient à développer une interaction entre tous ces protagonistes qui dépassent les clichés habituels et c’est par petites touches que l’on pénètre dans l’intimité de ces hommes et de ces femmes rongés par la désillusion, les regrets, l’orgueil et la folie.

Mais c’est bien évidemment au niveau du style que la magie de Clouer l’Ouest finit par emporter le lecteur dans un torrent de phrases toutes plus belles les unes que les autres. Et quand les phrases ne suffisent plus, il reste quelques mots qui résonnent encore après avoir achevé ce roman beaucoup trop court. Alors on prend le temps de relire quelques chapitres, de s’imprégner une fois encore de cette atmosphère où la mélancolie heurte le désespoir. Un bel équilibre de descriptions, d’introspections et de quelques dialogues fait de ce roman un véritable bijou de justesse et de perfection.

Il faut bien que les choses se soient passées d'une certaine façon.

Longtemps je ne me préoccupais pas de la scène blanche. Elle me hantait en sourdine et je faisais taire ses murmures, ou les laissais cogner, légers aux parois d'une minuscule boîte enfouie au plus profond de moi. Le bourdonnements de l'extérieur remplissaient leur office de fossoyeurs efficaces, diligents. Je ne savais pas qu'alors, les cadavres refusaient de se décomposer.

Clouer l'Ouest 

Severine Chevalier

Séverine Chevalier c’est une écriture hors du commun qui se mérite tout comme celle des grands auteurs dont elle fait désormais partie.

 

Sega

 

Faut vous dire, Monsieur

Que chez ces gens-là

On n´vit pas, Monsieur

On n´vit pas, on triche

                        Ces gens-là

 

                        Brel

Séverine Chevalier : Clouer L’Ouest. Editions Ecorce/Collection Territori 2014.

 

A lire en écoutant : Brel : Ces Gens-Là. Album : Jef – Grand Jacques Intégrale Jacques Brel. Barclay 1988.

22/07/2014

OTSUICHI : RENDEZ-VOUS DANS LE NOIR. JE NE TE VOIS PAS ET TU NE ME PARLES PAS !

Capture d’écran 2014-07-21 à 18.21.17.pngC'est d'un ton assez péremptoire que l'on peut affirmer que l’avenir du roman noir et du roman policier se dessine du côté des pays asiatiques comme le Japon ou la Corée. Des cultures différentes et des états d’esprit  singuliers brisent régulièrement les codes de ces genres littéraires pour les transcender comme Otsuichi (nom de plume de Hirotaka Adachi), écrivain japonais que j’ai découvert un peu par hasard au détour du présentoir de ma librairie favorite.

Capture d’écran 2014-07-21 à 18.24.04.pngL’un des ouvrages de Otsuichi, Goth, adapté pour un manga a déjà été traduit en français, mais n’étant pas un familier de ce support littéraire, je l’ai découvert par le biais d’un roman, Rendez-Vous Dans le Noir, publié par une petite maison d’édition spécialisée dans la littérature asiatique.

Michiru est une jeune femme aveugle et solitaire qui vit recluse dans une grande maison à proximité d’une gare lorsqu’elle apprend qu’un homme a été poussé sous un train alors qu’il attendait sur le quai. Peu de temps après, Michiru ressent comme une présence dans sa maison. L’effroi passé, elle va tenter d’instaurer une espèce de dialogue silencieux avec cette mystérieuse présence qui s’obstine à rester muette  et qui semble attendre quelque chose. Mais s’agit-il vraiment du meurtrier et pourquoi Michiru s’obstine à ne pas signaler cette présence aux quelques connaissances qui viennent encore lui rendre visite ?

Rendez-Vous Dans le Noir est un roman à la fois déroutant et ingénieux où l’auteur plonge ses deux personnages principaux dans une introspection tout en nuance et en subtilité qui met en exergue toute la problématique de l’absence de communication dans cette froide période de Noël. L’un des éléments qui surprendra le lecteur c’est de ne pas connaître exactement les circonstances du drame au moment où il se produit. Otsuichi interrompt le récit par une longue série de points de suspension pour passer sous silence cet élément capital. Cette ponctuation déroutante signale une manipulation importante de l’intrigue sans toutefois la dissimuler dans une série de faux semblants abscons. Un processus assez radical qui pourra ravir ou rebuter le lecteur. L’autre surprise du livre provient de cette rencontre muette entre Michiru et cet inconnu où l’absence de dialogue est compensée par une multitude de petits gestes qui donneront la tonalité des attitudes que devront adopter les deux protagonistes afin de s’apprivoiser au-delà de leurs handicaps respectifs. C’est tout l’enjeu de l’ouvrage qui se construit sur le passé et notamment l’enfance de ces deux personnages dont la rencontre ne s’avérera finalement pas si fortuite que cela. Et c’est bien là toute la force de ce roman où les « hasards » se révèleront être des mécanismes subtiles alimentant ainsi la série de rebondissements raffinés qui constituent l’intrigue.

On regrettera peut-être la faiblesse des personnages secondaires à l’instar de la meilleure amie de Michuru dont le caractère infantile semble peu crédible nuisant ainsi à la qualité de l’histoire. Ce caractère puéril on le retrouve chez d’autres personnages qui jalonnent le récit comme ce jeune employé d’une imprimerie qui ne paraît absolument pas réaliste. Dans un texte aussi court ces petits défauts nuisent à la qualité de l’ensemble sans toutefois péjorer l’atmosphère mélancolique et angoissante de ce  roman insolite.

A l’instar d’un James Ellroy qui a ravivé les couleurs du roman noir dans les années quatre-vingts, il faudra peut-être un auteur d’une certaine envergure, une espèce de chef de file, pour amener le roman noir ou le polar asiatique sur les devants de la scène. Ce n’est qu’une question de temps et de traductions car les talents semblent être légion dans ces contrées lointaines.

Sega

 

Otsuichi : Rendez-Vous Dans le Noir. Editions Philippe Picquier/Poche 2014. Traduit du japonais par Myriam Dartois-Ako.

A lire en écoutant : Ryuichi Sakamoto : Playing The Orchestra. UK Box. Virgin 1989.

 

15/07/2014

Shannon Burke : 911. Ambulanciers, pompiers et policiers : des fonctionnaires comme les autres.

Capture d’écran 2014-07-15 à 19.31.24.pngJe me souviens de certaines histoires que l’on se racontait entre flics à la fin du service, des réquisitions tellement étranges que l’on se disait parfois que si l’envie nous prenait de les relater dans un récit, personne ne nous croirait. C’est exactement ce que l’on peut penser en lisant 911 de Shannon Burke qui conte le quotidien hallucinatoire d’une équipe d’ambulancier à Harlem au début des années 90. Mais que l’on ne s’y trompe pas, bien qu’il s’agisse d’un roman, 911 est bien basé sur le vécu de son auteur qui a été ambulancier à New-York. C’est d’ailleurs dans le prologue que l’on découvre le thème principal développé par l’auteur à savoir cette déshumanisation des protagonistes face à ce chapelet d’horreur auxquels ils doivent quotidiennement faire face et qui les éloigne petit à petit du monde réel qui les entoure et dans lequel ils ne se reconnaissent plus.

A la suite de son échec à l’examen d’entrée en fac de médecine à New-York, Ollie Cross décide d’intégrer l’unité des ambulanciers de la station 18 à Harlem afin de parfaire ses connaissances médicales. Mais bien rapidement, la jeune recrue va se retrouver au cœur d’un univers de folie où les overdoses, scènes de crimes et lésions par balle se succèdent composant ainsi un quotidien infernal que partagent ses mentors. Ceux-ci luttent du mieux qu’ils le peuvent afin de ne pas sombrer dans un désespoir latent en adoptant les attitudes les plus triviales qui ne feront que déconcerter encore d’avantage le jeune Ollie qui aura bien du mal à faire face aux conséquences d’une tragédie qu’il devra pourtant surmonter du mieux qu’il le peut. Mais dans cet environnement désenchanté existe-t-il seulement le moindre espoir de rédemption ?

Comme une espèce de main courante, le roman se décline en une succession d’interventions plus sordides les unes que les autres tout en découvrant le parcours du jeune Ollie qui débute dans le métier d’ambulancier. Il doit tout d’abord intégrer une équipe en surmontant les railleries teintées de bizutage de ses collègues qui lui en font voir de toutes les couleurs. Ce n’est qu’après ce passage obligé qu’Ollie fera son chemin en accompagnant son mentor,  le taciturne Rutkovsky, vétéran de la guerre du Viet-Nam qui au travers même de ses failles, incarne la figure du père spirituel tout comme Lafontaine, personnage odieux et raciste et Verdis, l’homme le plus altruiste de l’équipe. C’est auprès de ces trois hommes aux caractères quelque peu manichéens qu’Ollie trouvera sa place au sein de l’équipe.

On appréciera la qualité d’écriture de Shannon Burke qui nous décrit les scènes les plus atroces dans un style nerveux et efficace sans pour autant verser dans une espèce de dérive morbide outrancière à l’instar du film de Scorcese, A Tombeau Ouvert, auquel le roman est souvent comparé. L’intérêt de l’intrigue se concentre principalement sur ces personnages qui perdent pied au fur et à mesure des tragédies qui se succèdent à un rythme insoutenable. Mais voilà l’être humain s’habitue à tout en mettant en place des mécanismes de défense  comme cette indifférence insupportable que personne d’autre ne peut comprendre. Mais face à cette succession de morts, de vies brisées que peut-on faire d’autre ? C’est peut-être par le biais de ces petits textes en insert qui jalonnent tout le récit que l’on trouvera la réponse ou plutôt l’absence de réponse où une certaine résignation semble être de mise. Ces petits textes qui mettent en lumière les différentes phases de l’histoire donnent une résonnance tout autre au roman en habillant les scènes dantesques d’un certain réalisme.

L’une d’entre elle est particulièrement significative pour tous les métiers d’urgence de rue comme les pompiers, ambulanciers ou policiers.

« Il y a deux périodes de crise dans la carrière d’un ambulancier. La deuxième est graduelle, avec une période de gestation de dix à quinze ans. C’est le corps et l’esprit qui s’épuisent, qui vous font comprendre qu’ils en ont assez. Il existe peut-être des moyens de retarder cette espèce d’érosion – La médiation, de longues vacances, des passe-temps, une vie de famille épanouie – mais selon mon expérience, que ce soit au bout de dix ou vingt ans, cette deuxième crise finit toujours par arriver, et la seule chose intelligente à faire, c’est d’écouter son corps, et de se retirer. L’autre crise, la première, celle que, pour la plupart, vous affronterez très bientôt, est plus abrupte et, par certains aspects, plus dangereuse. Elles surviennent toujours au cours de la première année sans prévenir, et habituellement à la suite d’une erreur ou d’un acte inconsidéré. Pour la plupart, vous ferez quelque chose que vous regretterez. Et la vraie question est moins de savoir ce que vous en ferez ou en quoi cela vous sera préjudiciable, que de savoir ce que vous en tirerez. Certains deviennent plus forts. D’autres ne récupèrent jamais vraiment. Quelques uns ne s’en sortent tout simplement pas. »

911 c’est le très bon roman noir de l’été que vous lirez peut-être au bord d’une piscine en ne pouvant pas vous empêcher de frissonner.

Sega

Shannon Burke : 911. Editions Sonatines 2014. Traduit de l’anglais (USA) par Diniz Galhos.

A lire en écoutant : Moment of Truth de Gang Starr. Extrait de la BO The Lincoln Lawyer. Lakeshore Records 2011

19:33 Publié dans 4. Roman noir, Auteurs B, LES AUTEURS PAR PAYS, USA | Tags : 911, shannon burke, editions sonatine, harlem | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | |

03/06/2014

Pierre Lemaitre : Au Revoir Là-Haut. Pour un Goncourt, arrange toi avec ça !

La musique se vend comme le savon à barbe. Pour que le désespoir même se vende, il ne reste qu'à en trouver la formule.
 Tout est prêt : les capitaux, la publicité, la clientèle.
 Qui donc inventera le désespoir ?

Préface

Léo Ferré

Capture d’écran 2014-06-01 à 20.58.53.pngT’es pas vraiment un écrivain. Tu n’as écrit que des polars. Qu’à cela ne tienne  on va te sortir du ghetto. On va t’extraire, t’extirper de la fange. Tu vas paraître enfin dans la lumière. T’es dans le trend mon ami. Un récit qui se déroule peu après la première guerre mondiale. T’as même pas idée. En plein Centenaire tu vas passer sans problème. T’es dans l’actualité coco ! Même Céline avec son voyage s'inclinerait  pour te céder la place. C'est couru d'avance !

Arrange toi avec ça !

Tu vas changer de nom ? Non ! Alors faudra changer de maison d'édition. Y a des convenances à respecter. Bien sûr faudra créer une bonne couverture. Quelque chose de sobre, de digne, de bien chiant. Ca fera sérieux tu verras. On s’abstiendra de tout sous-titre infamant. Policier, thriller, roman noir. Faut pas déconner avec ça. Les étiquettes c’est important. On laissera une place pour le bandeau rouge et blanc. Un label à trois millions d'euros ! Un concept Galligrasseuil sur lequel s’aligne les autres maisons d’édition. A chialer tellement c’est beau.

Arrange toi avec ça !

Le contenu du livre ! Pas important. Un concept ça s’achète. Ca ne se lit pas ou si peu.

- T'as acheté le dernier Goncourt ?
- Ouais !
- Ca parle de quoi ?
- Heu ... j'l'ai pas encore lu.

Mais t’as du style. Vraiment. Et puis qu’à cela ne tienne on va les embrouiller, les enfumer. Dans des interviews tu les éblouiras. Ce qui au début t'es apparu comme un polar est devenu un roman classique. Invente des trucs de ce genre. Dis leur que tu t'es débarrassé des codes. Tu veux leur expliquer que t'as écrit un roman picaresque ? Ouais picaresque ! Ca sonne vraiment bien. Ca fait vraiment érudit. Tu te réclameras d’auteurs classiques. Maurice Genevoix, Jules Romain et Dostoïevski, c’est la grande classe !

Arrange toi avec ça !

pierre lemaitre,au revoir là-haut,albin michel,goncourtEn pleine lumière tu te dévoileras. On parlera de roman populaire. T'auras la larme reconnaissante. Tu citeras tes références. James Ellroy, David Peace, Bret Easton Ellis et William McIlvanney. Tu rendras hommage à la famille à laquelle tu as appartenu. De laquelle tu t’es émancipé. Tu leur dois bien ça. Tu remercieras ces dix vieillards pour leur geste de mansuétude. Accueillir le roman populaire dans le sérail littéraire. On s’incline. Le bon peuple s’agenouille devant tant de bienveillance.  Mais évite de définir ton roman comme un polar ou un roman noir. Ce serait trop ! La sollicitude c'est bien mais faut pas en abuser. Bien sûr tu ne pourras pas faire comme ce jeune écrivain genevois. Déclarer ne pas avoir écrit un polar. Prétendre même n'en avoir jamais lu. Ce serait exagéré. Surtout pour un type comme toi qui en a écrit sept. Mais ça aurait été pas mal de dire un truc brillant comme ça. 

Arrange toi avec ça !

Après bien sûr t'auras le triomphe emprunté. Mais tu posséderas enfin une stature. Tu feras partie de l'élite, des grands. Un vrai écrivain quoi ! Point de polémique. Tu te placeras au-dessus de la mêlée. A ton âge y a plus de pression. T'es libre, débarassé de tout préjugé. Tu parleras de tes projets. Une fresque. Ouais ! C'est bon ça, une fresque du style Balzac ou Zola. Merde mon gars ! Tu tiens vraiment quelque chose. Une fresque pour oublier tes frasques littéraires. Parce que désormais t'es dans la cour des grands. Tu vas pas renier ton passé, mais quand même. Bienvenue au Paradis. Dans les sphères supérieures des sociétés littéraires. Quelques regrets ? C'est pas grave. Tu feras une déclaration émouvante. Tu diras, à qui veut l'entendre que le polar par ton entremise a presque acquis ses lettres de noblesse. Presque !

Arrange toi avec ça !

SEGA

Pierre Lemaitre : Au Revoir Là-Haut. Edition Albin Michel 2013.

A lire en écoutant : Préface de Léo Ferré. Album : Il n’y a plus rien ! Barclay 1973.

11/05/2014

GUSTAVO MALAJOVICH : LE JARDIN DE BRONZE. LE FIL DE L’ARAIGNEE.

Capture d’écran 2014-05-11 à 22.16.58.pngSur les étals de nos librairies vous trouverez bien évidemment des polars français et une quantité importante de romans anglo-saxon, sans compter cette omniprésente déferlante d’ouvrages provenant des pays nordiques. Mais depuis quelques temps, c’est le roman noir ou le polar d’origine hispanique qui fait son apparition et commence à prendre une place prépondérante dans cet univers littéraire à l’instar du cinéma espagnol et argentin. Bien sûr il y avait Paco Ignacio Taibo II et Leonardo Padura deux grandes pointures du polar qui faisaient figure d’exceptions, mais désormais il faut compter avec des auteurs émergeants comme Victor del Arbol et Suso De Toro ou résurgents comme Francisco González Ledesma.

L’argentin Gustavo Malajovich s’inscrit dans cette mouvance en nous livrant son premier roman Le Jardin de Bronze qui narre les affres d’un père obstiné à la recherche de sa fille disparue.

A Buenos Aires, la petite Moira, âgée de 4 ans disparaît mystérieusement avec sa baby-sitter alors qu’elles se rendaient à un goûter d’anniversaire. Le père, Fabien Danubio, va devoir faire face à l’incompétence de la police tout en soutenant sa femme qui perd pied à mesure que l’enquête piétine. Sur plus d’une décennie, Fabien Danubio aidé d’un détective assez original va tenter de retrouver sa fille en comptant sur de maigres indices comme cette petite araignée de bronze dont l’alliage particulier le conduira au cœur de la province d’Entre Rios où règne un sculpteur despote à la tête d’une exploitation forestière.

Dans un premier temps urbain pour devenir rural, Le Jardin de Bronze est avant tout une invitation au voyage pour découvrir une Argentine méconnue que l’auteur distille au fil d’une histoire de disparition qui sort des sentiers battus. Il y a tout d’abord cette magnifique ville de Buenos Aires que l’auteur revêt d’habits sombres et mystérieux diffusant cette atmosphère envoutante dans laquelle le personnage principal s’égard en parcourant les dédales de rues interminables et inextricables à l'image de la tragédie qui le hante. Puis le récit prends des allures de Au Cœur des Ténèbres lorsque notre héros remonte le grand fleuve Panarà pour s’aventurer sur les berges sinueuses d’un confluent dévoré par une végétation aussi étouffante que la grande ville de Buenos Aires.

Capture d’écran 2014-05-11 à 22.21.26.pngMais il n’y a pas que l’aspect touristique qui entre en ligne de compte dans le cadre de ce roman envoutant où, au fils des années qui s’écoulent, l’espoir de retrouver son enfant disparu se dilue au grand désespoir de ce père qui lutte pour ne pas oublier le visage de sa fille. Car Fabien Danubio est un personnage profondément humain tout en courage et vulnérabilité qui se retrouve très fréquemment dépassé par les évènements qui le submergent. Vulnérable, dépassé, Fabien Danubio sera soutenu par Doberti, un détective privé peu ordinaire dont le bureau, véritable capharnaüm, se situe dans l’immeuble baroque du Palais Barolo, vibrant hommage architectural à l’Enfer de Dante. Capture d’écran 2014-05-11 à 22.23.03.pngLe personnage qui n’a rien de reluisant et qui peu paraître extrêmement maladroit pour exercer un métier pareil,  se révélera indispensable pour faire rebondir l’enquête avec quelques éléments qu’il découvrira grâce à un don d’observation et une obstination qui frise le cas pathologique. Et que dire de ce mystérieux sculpteur qui façonne le bronze pour créer des œuvres mécaniques aussi mystérieuses que mortels tout en ornant son jardin de statues délicates reproduisant encore et toujours la femme qu’il ne pourra jamais véritablement aimer.

Le talent de Gustavo Malajovich c’est de n’épargner aucun de ces personnages, aussi attachants soient-ils, pour parsemer son récit de fausses pistes et de rebondissements qui saisissent le lecteur jusqu’à la dernière page, dans un exercice d’équilibre narratif parfaitement maîtrisé. Transgressant les structures classiques du récit de disparition, Le Jardin de Bronze est un roman aussi envoutant qu’original qu’il faut absolument découvrir afin de s’immerger au cœur d’un univers  qui saura séduire les plus blasés d’entre vous.

(Photos : Palais Barolo. Buenos Aires http://www.argentour.com & http://assistanceexpatsbuenosaires.wordpress.com)

Gustavo Malajovich : Le jardin de Bronze. Editions Actes Sud/Actes Noires 2014. Traduit de l’espagnol (Argentine) par Claude Fell.

A lire en écoutant : Over de Portishead. Album : Roseland NYC Live. Go ! Discs/London 1998.

22:32 Publié dans 4. Roman noir, Argentine, Auteurs M, LES AUTEURS PAR PAYS | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | |

20/04/2014

James Ellroy : Extorsion. La vie rêvée des anges.

Capture d’écran 2014-04-20 à 22.56.09.pngBon autant vous le dire tout de suite, je ne serai pas celui qui dégommera James Ellroy qui revient sur les devants de la scène avec Extorsion. Je ne le ferai pas parce que bien plus qu’une référence, James Ellroy est le pourvoyeur d’émotions singulières qui ont fait que le polar est devenu bien plus qu’un genre littéraire à part. Pour simplifier l’histoire du polar il y a eu Raymond Chandler, Dashiell Hammet et Chester Himes puis apparurent Jim Thompson, Donald Westlake et Manchette pour ne citer que eux. Après un période d’accalmie James Ellroy balaya le paysage polardier avec un ouvrage qui s’intitulait Lune Sanglante. Mais ce fut la critique de Manchette publiée en 1987 dans  Libé qui fit d’Ellroy ce qu’il est devenu et consacra la collection Rivages/Noir et son directeur François Guerif pour devenir un monument incontournable dans le paysage de la littérature noire. En voici un court extrait :

"Le roman de James Ellroy, Lune sanglante, publié voici deux mois chez Rivages/Noir est passé pour l'instant complètement inaperçu. Il faut donc signaler aux amateurs, pour leur plaisir, qu'il s'agit d'un des plus remarquables romans noirs de la décennie, par sa préoccupation intellectuelle élevée, son écriture savante, et, pour le dire balistiquement, son épouvantable puissance d'arrêt."

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Je le dis tout net, James Ellroy possède un style unique qui relèguerait presque Céline au rang d’amateur. Tout d’abord assez académique, mais truffé de références shakespeariennes et dostoïevskiennes, le style de James Ellroy devint sec et nerveux avec en point d’orgue le méconnu White Jazz  qui clôturait son magnifique quatuor de Los Angeles. Mais une œuvre magistrale n’est pas forcément exempte de quelques ratés comme Tijuana mon Amour ou Destination Morgue pour ne citer que ces recueils de nouvelles.

Il faut bien comprendre que James Ellroy est un coureur de fond et pas un sprinter. Dans le domaine de la nouvelle il ne navigue pas dans la même catégorie et ses digressions narratives plombent un format qui tend à aller vers l‘essentiel. Et une histoire sans digression, ce n’est vraiment pas le genre du Dog.

Avec Extorsion, place au Purgatoire où l’on retrouve Fred Otash martyrisé par les vedettes d’Hollywood qu’il a clouées au pilori de son vivant en contant leurs coupables secrets. Pour tenter d’accéder au Paradis, Fred Otash va devoir livrer tous ses secrets en se connectant à la pensée d’un certain James Ellroy.

Bien sûr qu’avec Extorsion on retrouve la verve légendaire du maître qui nous précipite dans les méandres du Purgatoire pour retrouver le personnage réel de Fred Otash, ex-flic véreux, devenu détective et pourvoyeur de commérages sordides durant plusieurs décennies pour les revues à scandales  dont Confidential qui préfiguraient la presse poubelle qui alimente les pages « people » de nos jours. Bien sûr qu’on retrouve le langage outrancier, les ellipses narratives et le phrasé magique de l’auteur. Et il y a bien évidemment ce parfum nauséabond d’un Los Angeles que l’auteur s’est toujours employé à démystifier. Mais au final tout cela ne fait que desservir encore d’avantage l’absence totale d’intrigue avec un sentiment de déjà vu puisque que l’on découvrait le personnage central de cette novellas dans la trilogie Underwold USA. Apprendre que « Marylin Monroe était addicte aux  médocs », que « JFK baisait comme un lapin » ou que « Martin Luther King se tapait une palanquée de maîtresses » ça pouvait coller dans le contexte historique du rêve américain que James Ellroy se chargeait de trucider mais dans le cas de figure d’une nouvelle uniquement centrée sur des potins sordides, l’envergure n’est plus du tout la même.

Capture d’écran 2014-04-20 à 21.43.50.png

Avec Extorsion vous apprendrez que « Ava Gardner était amatrice de  Bois D’Ebène » (Et alors ?) que « Marlon Brando suçait des bites » (Et alors ?) et que « Rintintin baisait Katherine Hepburn » (Le chien était-il consentant ?). Faits réels ? Commérages ? Fables ? Il n’y a pas beaucoup d’éléments à retenir dans cet étalage abject de faits sordides qui se déclinent sur le ton d’une farce burlesque qui manque cruellement de consistance. L’intérêt résidera peut-être dans cette relation que Fred Otash nouera avec James Dean qui semble être une espèce d’hommage à un acteur mythique qui n’est pas plus épargné que les autres.

Capture d’écran 2014-04-20 à 21.45.45.pngFinalement on peut s’accorder à dire qu’Extorsion n’est qu’une espèce de mise en bouche pour nous faire patienter en attendant le premier opus de la seconde tétralogie de Los Angeles. On en aura un avant-goût en découvrant à la suite d’Extorsion, deux chapitres de Perfidia où l’on retrouvera le diabolique Dudley Smith et l’inquiétant Lee Blanchard, deux noms maléfiques qui ont hanté les pages de l’œuvre de James Ellroy. Et c’est avec ces deux extraits sanglants que l’on retrouvera toute la quintessence de l’écriture d’un écrivain majeur de la littérature contemporaine. Car Ellroy n’a pas fini de nous faire cauchemarder dans cette Cité des Anges en pleine période troublée de la seconde guerre mondiale.

Rassurez-vous le Dog en a encore sous la pédale !

Sega

James Ellroy : Extorsion. Rivages/Thriller 2014. Traduit de l’anglais (USA) par Jean-Paul Gratias.

A lire en écoutant : The Andrew Sisters : Bei Mir Bist Du Schein. Album : Rhum & Coca Cola. Charly Records 2006

23:10 Publié dans 4. Roman noir, Auteurs E, LES AUTEURS PAR PAYS, USA | Tags : ellroy, extorsion, otash, rivages, perfidia | Lien permanent | Commentaires (4) | |  Facebook | | |