09/11/2015

FREDERIC JACCAUD : HECATE. AU COEUR DE L’INSOUTENABLE.

dominique jaccaud, hecate, serie noire, fait diversDerrière le fait divers insoutenable, il y a cette abîme de la raison, égarée dans les quelques lignes froides d’un article du Monde paru en 2010, relatant la mort d’un médecin dévoré par ses trois chiens. Folie, incompréhension, Hécate nous entraîne au-delà de ces rassurantes considérations rationnelles au travers de ce titre à la fois énigmatique et inquiétant qui illustre l’indicible basculement entre le rationnel et la démence par le prisme déroutant d’un poignant roman crépusculaire.

A Ljubljana en Slovénie c’est l’effervescence car on a découvert le corps sans vie de Sacha X. médecin reconnu de la ville. L’homme a été retrouvé nu, partiellement dévoré par ses trois bullmastiffs. Au-delà de l’horreur, il y a cette espèce de fascination qui s’empare d’Anton Pavlov, obscur petit agent de la circulation parvenant à se faufiler sur la scène du crime alors qu’il n’a rien à y faire. Dépassé par cette attraction morbide pour des actes auxquels il devient impérieux de donner du sens, le jeune policier s’emploie à définir la beauté intrinsèque qui se dissimulerait au coeur de cette douleur absurde que la victime s’est infligée à elle-même. Transcender l’obscène et la violence, lever ce voile de folie pour entrapercevoir le chemin mortel qui mène vers Hécate cette déesse lunaire du désespoir.

Mettre des mots sur l’innommable, apaiser cette inextinguible besoin de comprendre,  c’est ce à quoi s’est employé Frédéric Jaccaud avec Hécate en déclinant le souffle du réel sur la lame tranchante de l’imaginaire afin de nous livrer un roman déroutant et détonnant qui n’épargnera pas le lecteur. En guise d’introduction contextuelle aux six chapitres ponctuant ce récit, il y a tout d’abord ces extraits du fait divers du Monde qui donnent la voie à l’imaginaire de l’auteur. Des éléments sur lesquels on passerait rapidement en frissonnant légèrement de dégoût à la lecture simple de l’article. Mais l’auteur nous rappelle qu’au-delà de cet enchaînement factuel il y a tout un univers sombre qu’il développe en disséquant le parcours tragique de Sacha X. Un parcours parsemé d’actes insensés, de dépravations insoutenables ce sont sur des thématiques sulfureuses parfois insupportables que Frédéric Jaccaud installe son intrigue dans une atmosphère licencieuse où le symbolisme d’un tableau de William Blake illustrant la déesse Hécate permet au lecteur d’appréhender la vaine quête d’une rédemption chimérique. Dans ce roman, il y a également ce personnage fictif d’Anton Pavlov, témoin dérisoire qui dissimule sa malsaine fascination derrière cette absurde quête du savoir pour tenter de donner du sens à cet acte d’une démentielle violence. Effrayé, envouté, il apprendra à son corps défendant que témoins, victimes et bourreaux sont parfois une seule et même personne à l’image de Hécate, cette déesse tricéphale.dominique jaccaud, hecate, serie noire, fait divers

Avec Hécate, on aurait tord de s’arrêter sur la violence parfois insoutenable de ces scènes pernicieuses car au-delà de la violence, de l’abjection, Frédéric Jaccaud élabore un texte sophisitiqué et intelligent totalement dépourvu de jugement ou de sensationnalisme sans être pour autant dénué d’une émotion intense parfois poignante. Le mauvais genre à l’état pur.

"Et l’homme pleure de rage en jouissant.
Et dehors, la lune rouge éclabousse le monde et les chiens hurlent à mort.
Milena demande pardon en silence."
                       
                                                Frédéric Jaccaud - Hécate

 Lire Hécate. Etouffer l’horreur qui vous brûle. Souffler quelques instants. Puis pleurer … Peut-être.

Sega

 

Frédéric Jaccaud : Hécate. Editions Gallimard/Série Noire 2013.

A lire en écoutant : Quand C’est ? de Stromae. Album : Racine Carrée (Mosaert 2013).

03/11/2015

Martin Suter : Montecristo. Impair et banque.

Capture d’écran 2015-11-03 à 19.40.21.pngC’est toujours une tâche délicate que d’explorer, par le biais du polar, la face trouble des établissements bancaires, l’univers occulte de la finance et d’en dénoncer les disfonctionnements sans pour autant tomber dans l’exposé économique aride virant parfois au pamphlet politique. Avec Montecristo, Martin Suter s’est employé à mettre en lumière la collusion entre les banques, les institutions financières et le monde politique. Il faut dire qu’à la lecture des scandales qui ont émaillé le monde financier helvétique ces dernières années, l’auteur avait de quoi alimenter son ouvrage.

A Zurich, Jonas Brand est un réalisateur en mal de devenir. Depuis bien longtemps il a mis de côté son scénario Montecristo pour se consacrer désormais au tournage de reportages pour une émission people de la télévision. Lorsqu’il découvre fortuitement qu’il est en possession de deux billets de banque de cent francs suisses portant le même numéro de série, Jonas Brand pense détenir le reportage original qui lui permettra de s’extraire du marigot people dans lequel il végète. Reportage d’autant plus intéressant que les deux billets sont vrais. Tout cela a-t-il un rapport avec le suicide d’un trader qui s’est jeté d’un train à bord duquel se trouvait Jonas ? D’incidents en accidents suspects, l’enquête de Jonas Brand ne va pas être de tout repos.

L’amorce du récit débute sur une convergence d’incidents bien trop hasardeux pour être crédible. Hormis Jonas Brand, lequel d’entre nous examine ses billets de banque pour se rendre compte que deux d’entre eux possèdent des numéros de série parfaitement identiques ? Si l’on ajoute le fait que notre reporter people est également témoin de la mort d’un trader probablement en lien avec le premier événement, cela réduit le taux de probabilité à un niveau proche de zéro. On fera donc abstraction de cette invraisemblable succession d’incidents pour apprécier ce roman dynamique mettant en évidence, de manière suffisamment convaincante, les accointances entre les différentes institutions financières. En décrivant notamment le processus d’impression de billets bancaires, on sent chez Martin Suter le souci du détail et du réalisme qui compense parfois ce « trop heureux » hasard de circonstance frappant le personnage principal. Thriller financier, sur fond de paranoïa, Montecristo devient donc un conte amoral où l’auteur restitue sa colère et sa désillusion face à ce monde trouble de la finance.

Il faut sauver la bulle financière à tout prix, c’est ce que comprendra Jonas Brand au travers des mésaventures qu’il subit. A mesure que l’on progresse dans le récit, l’auteur installe une dimension dramatique de plus en plus inquiétante sur fond de complots sordides et parfois meurtriers. L’histoire est d’autant plus prenante qu’elle touche des personnages solidement bâtis que l’on appréciera au travers de leurs parcours de vie et d’une histoire d’amour qui pimente le roman. Dans un fourmillement de petits détails, le lecteur découvrira le quotidien des habitants de la bonne ville de Zurich et de ses environs ainsi que les arcanes du pouvoir à Berne, dans un climat hivernal parfois inquiétant.

Martin Suter dresse également un portrait touchant de Max Gantman, personnage secondaire, mais ô combien important du récit car c’est par le biais de ce journaliste financier désabusé, fumeur invétéré et quelque peu alcoolique, que Jonas Brand appréhendera tous les rouages financiers dans une somme d’explications intéressantes, même si elles enfoncent parfois des portes ouvertes en nous décrivant un système économique déficient et corrompu. Néanmoins dans un pays où le monde bancaire s’est implanté dans toutes les structures, aussi bien politiques que culturelles, le roman de Martin Suter résonne comme un cri d’alarme qui finit par se transformer en soupir de dépit.

Suspense, colère et désillusion tels sont les ingrédients de ce polar financier qui ne manque pas de mordant.

Sega

Martin Suter : Montecristo. Christian Bourgeois éditeur 2015. Traduit de l’allemand par Olivier Mannoni.

A lire en écoutant : Last Dance de The Cure. Album : Disintegration. Fiction Records Ltd 1989.

28/10/2015

JOEL DICKER : LE LIVRE DES BALTIMORE. LE ROMAN QUI FAIT PSCHITT.

Capture d’écran 2015-10-28 à 05.00.39.pngDepuis plusieurs semaines nous avons droit à la ligne marketing type succès-story pour le lancement du dernier ouvrage de Joël Dicker, Le Livre des Baltimores. Il est beau, il a vendu des millions d’exemplaires de son précédent roman, La Vérité sur L’affaire Harry Quebert, son nouveau livre est tiré à plusieurs centaines de milliers d’exemplaires et en terme de succès il est en passe de détrôner la saga Harry Potter. Finalement cette dernière assertion est assez symptomatique en ce qui concerne le contenu car après lecture on peut aisément classer Le Livre des Baltimores dans la catégorie des romans destinés aux adolescents en le comparant à un honnête Club de Cinq en Amérique.

Quatre ans après l’affaire Harry Quebert, on retrouve Marcus Goldman en Floride où il séjourne afin de s’atteler à son prochain roman. Il y rencontre, par hasard, Alexandra Neville, un amour de jeunesse qu’il abandonna avant qu’elle ne devienne une célèbre chanteuse. Encore éperdu d’amour, Marcus tente de comprendre les circonstances qui l’ont conduit à rejeter cette sublime jeune femme. Plongé dans ses souvenirs d’enfance, il dresse ainsi le portrait de famille des Goldman-de-Baltimore, dont il vouait une admiration sans borne et qui lui a permis de connaître la jeune Alexandra. Lui-même issu de la modeste famille des Goldman-de-Montclair, Marcus repense ainsi à ses cousins, à son oncle Saul qu’il adule, aux vacances extraordinaires à Miami ou dans les Hamptons et entame ainsi un périple dans le passé. Mais au fil de ses réflexions, il met également à jour les terribles circonstances qui ont conduit certains membres de cette famille au cœur d’un Drame terrible. Car derrière ce vernis de bohneur, la famille Goldman-de-Baltimore dissimule les fissures intimes de la rancœur et des ressentiments. 8 ans après le Drame, que va donc découvrir Marcus Goldman derrière le portrait lustré de cette famille.

Avec La Vérité sur L’affaire Harry Quebert, Joël Dicker devenait le chantre du suspense en façonnant un «page-turner» sur un schéma finalement assez simple débutant avec l’assassinat d’une jeune femme, suivi d’une enquête conduisant à la découverte d’un coupable. Il s’agissait donc d’une structure narrative propre au roman policier que l’auteur se défendait d’avoir écrit de manière consciente.

Le problème avec Le Livre des Baltimore réside dans le fait que Joël Dicker a voulu conserver les recettes du suspense sans que cela n’apporte une quelconque plus-value à l’histoire. Pour se démarquer de son précédent roman, l’auteur a donc élaboré une histoire dramatique en dressant le portrait d’une famille américaine dont la pierre angulaire est ce fameux Drame inscrit en lettre majuscule afin d’en souligner l’importance et qui ne sera dévoilé qu’en toute fin de récit alors que dès le début, tous les protagonistes en connaissent le déroulement. Ce décalage brouille d’ailleurs les motivations qui poussent les personnages à agir d’une certaine manière sans que l’on en comprenne les raisons. Mais qu’à cela ne tienne, Joël Dicker abuse du procédé, jusqu’à la nausée, en nous rappelant tout au long de l’histoire qu’il va y avoir un Drame dont le déroulement s’étalera sur quelques pages à peine. C’est d’autant plus navrant que lorsque le lecteur découvre les prémisses de ce fameux Drame, bon nombre d’entre eux  en devineront les principaux contours, anéantissant ainsi la mécanique de ce soi-disant suspense. Mais qu’importe, Joël Dicker utilisera toutes les grosses ficelles pour distiller ce fameux suspense en brouillant par exemple la chronologie du récit jusqu’à le rendre indigeste, voir presque incompréhensible tant il est dépourvu de référence dans une Amérique qui semblerait dépourvue d’histoire, hormis l’élection de Bill Clinton et l’interpellation musclée de Rodney King. Cela fait bien peu pour un roman se déroulant sur plus d’une trentaine d’années. Toujours dans le but de nourrir la tension dramatique, la propension quasiment permanente consistant à interrompre le cours de révélations parfois secondaires, comme de savoir qui va occuper la maison voisine des Goldman dans les Hamptons, s’avère également extrêmement agaçante et nuit à la lisibilité d’un récit qui manque de tenue.

Les personnages sont totalement dépourvus de relief à l’instar de cette description superficielle d’Alexandra Neville, ancien amour de Marcus Goldman qui donne une idée du côté paillette parfois insupportable de ce laborieux roman. « A moins de vivre dans une grotte, vous avez forcément entendu parler d’Alexandra Neville, la chanteuse et musicienne la plus en vue de ces dernières années. Elle était l’idole que la nation avait attendue depuis très longtemps, celle qui avait redressé l’industrie du disque. Ses trois albums s’étaient écoulés à 20 millions d’exemplaires ; elle se trouvait, pour la deuxième année de suite, parmi les personnalités les plus influentes sélectionnées par le magazine Time et sa fortune personnelle était estimée à 150 millions de dollars ». Mais à l’exception d’un poster de Tupac Shakur, on ne connaîtra ni les influences, ni le style de musique qu’interprète cette chanteuse un peu nunuche qui affuble le personnage principal de sobriquets ridicules comme Markikette.

Le plus riche, le plus beau, le plus intelligent, le plus sportif, le plus généreux, la plus belle, la plus grosse voiture, la plus grande maison, les plus belles vacances, outre la vacuité des personnages engoncés dans de tristes sentiments de jalousie, Joël Dicker installe le lecteur dans un conte de fée sirupeux et délirant en nous livrant une succession de cartes postales surréalistes d’un monde idéal qui n’existe nulle part ailleurs que dans son imagination fertile. C’est d’autant plus regrettable que l’auteur survole les moments plus sombres d’une histoire qui vire parfois au grotesque à l’exemple de l’entretien entre un directeur d’école et son élève d’à peine dix ans qui vient de le découvrir dans une situation compromettante et qui met en place un chantage afin de faire inscrire son meilleur ami. Une situation à laquelle on ne croît guère et qui est loin d’être unique.

Doté d’une certaine émotion, parfois maladroite, Le Livre des Baltimore est un roman superficiel et dépourvu de style que le lecteur traversera avec le sentiment permanent et justifié d’avoir été manipulé jusqu’à l’excès. Un ouvrage décevant qui sera probablement vendu à des millions d’exemplaires car tout a été prévu pour que cela en soit ainsi, marketing oblige. Joël Dicker en connaît bien les règles et les rouages. Champagne !

Sega

 

Joël Dicker : Le Livre des Baltimore. Editions de Fallois / Paris 2015.

A lire en écoutant : My Least Favorite Life de Lera Lynn. Album : True Detective (Music from the HBO Series). Harvest Records 2015.

02/05/2015

SUNIL MANN : L’AUTRE RIVE. UN INDIEN A ZURICH.

Capture d’écran 2015-05-02 à 22.24.35.pngLorsqu’une série démarre, il y a toujours un peu d’appréhension lors de la découverte du second opus comme c’est le cas pour L’Autre Rive de Sunil Mann qui nous livre la deuxième enquête de son détective privé d’origine indienne Vijay Kumar. C’était avec la Fête des Lumières que l’on avait rencontré ce détective atypique arpentant les rues d’une ville de Zürich désormais classée  au premier rang des cités les plus chères du monde et au second rang des villes possédant la meilleure qualité de vie. Dans ce contexte d’une Suisse aux villes florissantes, les récits de Sunil Mann prennent une certaine intensité en pointant tous les aspects peu reluisants d’une société qui se voudrait être un modèle du genre.

Dans une forêt proche de l’aéroport de Zürich, on découvre le corps sans vie d’un jeune migrant. Congelée, les membres brisés, la victime semble être tombée d’un avion dans lequel elle se serait introduite clandestinement. C’est en tout cas à cette conclusion qu’arrive Vijay Kumar qui accompagne son ami journaliste José sur les lieux de la tragédie. L’affaire serait donc vite classée s’il n’y avait pas ce mystérieux commanditaire enjoignant le détective indien à faire la lumière sur les circonstances troubles de ce décès. D’une piste à l’autre, Vijay Kumar va évoluer dans le milieu gay pour traquer un mystérieux personnage souhaitant à tout prix dissimuler ses préférences sexuelles.

Des notables de la ville, aux migrants vivant dans la clandestinité, Sunil Mann parvient, avec un rare talent, à dresser tous les portraits de la scène gay zurichoise, sans pour autant verser dans une vision caricaturale. Parfois sensible, drôle ou franchement glauque, nous découvrons les différentes castes de ces protagonistes empêtrés dans un lourd voile d’apparences et de bienséances. C’est sous le poids du conformisme que ces personnages, en lutte avec eux-mêmes, doivent évoluer dans une ville qui derrière son apparence bienveillante, peine à accepter la différence. Chasses et tabassages d’homos, reprogrammations spirituelles, Sunil Mann nous livre un portrait réaliste et sans concession d’une société en proie à de lourdes intolérances sur l’orientation sexuelle que d’ailleurs le droit pénal suisse ne sanctionne toujours pas au niveau des discriminations.

Malgré la gravité du thème, il y a dans le texte de Sunil Mann cet humour corrosif qui émaille les dialogues en donnant à l’ensemble du récit une certaine légèreté. On apprécie toujours autant Vijay Kumar et son entourage, car il s’agit de personnages réalistes dont les évolutions s’avèrent particulièrement pertinentes en donnant d’avantage de relief à une histoire qui n’en manquait d’ailleurs pas. L’intégration d’une famille de migrants de première et seconde génération reste l’un des thèmes de prédilection de Sunil Mann. Avec un portrait poignant du père de Vijay, l’auteur parvient à nous exposer avec une belle sensibilité toute la problématique de l’insertion de ces premières vagues de migrants qui ont tout donné sans prendre le temps de s’intégrer, occupés qu’ils étaient à travailler sans compter pour le bien-être de leurs familles. Le Kreis 4 (arrondissement) où réside notre détective reste toujours aussi pittoresque, même si les lumières des bars à champagne et des sex-shops prennent des tonalités mélancoliques dans cette atmosphère hivernale d’une ville qui semble comme prête à s’endormir dans la quiétude des convenances.

L’Autre Rive est un récit habile et dynamique qui ne manque pas de suspense, sans pour autant tomber dans les artifices des rebondissements outranciers. Un bel équilibre entre le portrait social, l’enquête policière et la comédie de mœurs font de Sunil Mann un auteur à part qui mérite le détour. Du bon polar helvétique !

Sega

 

 

Sunil Mann : L’Autre Rive. Traduit de l’allemand par Ann Dürr. Editions des Furieux Sauvages 2015.

A lire en écoutant : Pass Them By de Agnes Obel. Album : Aventine. Agnes Obel released 2013. PIAS Entertainment group.

22:27 Publié dans 3. Policier, Auteurs M, Suisse | Tags : sunil mann, l'autre rive, furieux sauvages | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | |

16/04/2015

JOSEPH INCARDONA : DERRIERE LES PANNEAUX IL Y A DES HOMMES. SOUS LE BITUME, L'ENFER.

Service de presse.

 

joseph incardona,derrière les panneaux il y a des hommes,éditions finitudeDepuis que j’anime ce blog, je me permets de n’accepter que très rarement des services de presse pour des maisons d’éditions, ce qui réduit quelque peu la possibilité de m’infliger des lectures insipides, voir même désagréables. Mais il y a parfois derrière cette démarche une véritable volonté de défendre un auteur et de faire en sorte que l’ouvrage publié bénéficie d’un écho plus conséquent. Une démarche d’autant plus louable pour des petites maisons d’éditions qui prennent de véritables risques en publiant des écrivains qui ne bénéficient pas toujours de la visibilité qu’ils seraient pourtant en droit de mériter. L’un des avantages du service de presse c’est de découvrir des romans que l’on n'aurait, à priori, pas sélectionner en musardant dans les librairies. Je pense que cela aurait été le cas avec le dernier ouvrage de Joseph Incardona, Derrière les Panneaux il y a des Hommes. Et ça aurait été bien dommage.

Sur les aires de repos des autoroutes on croise des serveurs, des cuistos, des caissiers et des cantonniers. On y aperçoit également des gendarmes, des gérants, des routiers et des prostituées. Tout un univers clos, un peu mystérieux que l’on côtoie sans trop y faire attention lorsque l’on emprunte cette longue bande d’asphalte qui nous aspire avant de nous recracher le plus rapidement possible vers notre destination. Un univers fonctionnel où le mouvement et la vitesse sont de mise. Sur ces aires d’autoroutes, il y a parfois un père en bout de course qui traîne sa triste carcasse au cœur de ce microcosme. Il a tout abandonné et campe dans sa voiture en s’obstinant à rechercher celui qui a enlevé sa petite fille. Six mois déjà qu’il erre, patiente et observe tout ce petit monde afin de retrouver ce prédateur. Un homme en déshérence qui se prend à espérer à nouveau lorsqu’il apprend qu’une autre fillette vient de disparaître. Finalement il n’y a peut-être rien de plus vrai lorsque l’on dit que le malheur des uns fait le bonheur des autres.

D’emblée, il faut dire que Derrière les Panneaux il y a des Hommes est un thriller pas tout à fait comme les autres. Bien sûr qu’il y a du rythme, des phrases courtes affutées comme des lames de rasoir, du suspense. C’est une histoire d’enlèvement, de traque et de tueur qui peut sembler de prime abord extrêmement convenue. On aurait tord de rester sur ces apparences car Joseph Incardona possède suffisamment de talent pour emmener le lecteur vers d’autres horizons que ceux auxquels il peut s’attendre. Le style elliptique et extrêmement visuel n’est pas au service du suspense, loin s’en faut car c’est par le prisme de ces longues énoncées de détails, d’anecdotes et de faits de société que l’on perçoit les perspectives de chacun des personnages. Tout au long du récit, l’auteur dresse le portrait sans fard de protagonistes vulnérables qui évoluent dans un univers complètement déshumanisé qui les renvoie ainsi à leur propre humanité. Seul un tueur froid et amoral peut s’y complaire. C’est peut-être pour cette raison d’ailleurs que l’auteur ne s’attarde pas trop sur les aspects sordides de l’intrigue. Il nous épargne ainsi tout un pan aussi convenu que fastidieux propre aux thrillers mettant en scène des tueurs en série pour se concentrer principalement sur les personnages secondaires qui hantent cet univers si particulier des autoroutes. Il n’y a pas de père ou de mère courage dans ce roman. Il n’y a pas de super flic ou de tueur machiavélique, mais des hommes et des femmes ordinaires, parfois un peu trop caricaturaux, qui se débattent dans un univers de bitume surchauffé dont ils ne peuvent pas s’extraire. Une vision de l’enfer ordinaire finalement.

C’est paradoxalement en installant une chronique ordinaire autour d’un événement extraordinaire que Joseph Incardona nous livre un récit oppressant où la sensation de malaise est permanente. Thriller atypique doublé d’une satyre sociale sans concession, Derrière les Panneaux il y a des Hommes saura séduire les lecteurs exigeants.

Sega

 

Joseph Incardona : Derrière les Panneaux il y a des Hommes. Editions Finitude 2015. 

A lire en écoutant : Without You I Am Nothing interprété par David Bowie & Placebo. Single. Elevator Music 1999.

 

12/11/2014

JOSEPH INCARDONA : ALLER SIMPLE POUR NOMAD ISLAND. LE GRAND VOYAGE.

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Service de presse

Après 220 Volts, Joseph Incardona continue son exploration dans la veine littéraire du thriller avec son dernier ouvrage Aller Simple Pour Nomad Island qui vient de paraître aux éditions du Seuil. Il s’agit d’une obstination courageuse car l’on sait pertinemment que le genre est, depuis de nombreuses années, complètement dévoyé par des auteurs en mal de surenchères qui confinent parfois à l’absurde et au ridicule.

Quoi de mieux pour ressouder un couple qui bat de l’aile que de se ressourcer en vacances sur une île paradisiaque. C’est sur cette impulsion qu’Iris, épouse de banquier suisse et mère de deux enfants décide d’emmener toute sa petite famille sur l’île de Nomad Island. Pourtant, dès leur arrivée à l’aérodrome, les Jensen sont confrontés à toutes sortes de dysfonctionnements inquiétants. Des indigènes aux résidents du resort en passant par le personnel, tous adoptent un comportement étrange qui ne fait qu’accentuer le sentiment de paranoïa gagnant certains membres de la famille qui tentent désespérément de conserver un brin de lucidité. Mais en séjournant sur une île qui n’est répertiorée sur aucune carte est-il encore possible de rester lucide.

Une intrigue simple et un style concis, voici les deux éléments que Joseph Incardona maîtrise parfaitement, permettant ainsi aux lecteurs exigeants de se réconcilier avec le thriller. Cette simplicité et cette concision sont les principes tout à la fois subversifs et salutaires débarquant à point nommé au cœur d’un courant littéraire où les auteurs s’obstinent à prendre les lecteurs pour des imbéciles en leur faisant croire que leurs élucubrations aussi complexes que grotesques sont extraites de faits historiques réels, de faits scientifiques avérés ou de procédures policières réalistes.

Aller Simple Pour Nomad Island peut se lire sur deux registres car, tout en adoptant une cadence soutenue propre aux codes narratifs du thriller, l’auteur dépeint, sur fond de satyre social, les affres du carcan d’une famille en déliquescence qui peine à communiquer et à trouver un sens à leur vie commune. C’est donc par petites touches subtiles que Joseph Incardona aborde certaines grandes carences de notre société sans pour autant tomber dans les travers d'un ton moralisateur. Bien évidemment, les personnages qui composent la famille Jensen sont totalement stéréotypés permettant à l’auteur de mettre rapidement en exergue les problèmes de communication des principaux protagonistes du roman. De cette manière l’auteur privilégie une intrigue serrée qui ne manque pas de rythme et de suspense.

Capture d’écran 2014-11-12 à 23.31.15.pngL'île sur laquelle séjourne la famille devient au fil du récit une entité mystérieuse et monstrueuse qui n'est pas sans rappeler la série L'Ile Fantastique où les deux personnages principaux, bien que pleins de bienveillances n'en demeuraient pas moins inquiétants à l'instar des habitants de Nomad Island.

Avec un épilogue abrupt qui ne donne pas toutes les réponses, Joseph Incardona fait le choix de laisser aux lecteurs une liberté d’interprétation qui pourra dérouter certains d’entre eux mais qui séduira le plus grand nombre en offrant la possibilité d’une seconde lecture avec de nouvelles perspectives au niveau de la trame narrative.

Il faut saluer Joseph Incardona qui devient avec Aller Simple Pour Nomad Island  une des nouvelles références incontournables du thriller.

Sega

  

 

Joseph Incardona : Aller Simple Pour Nomad Island. Editions du Seuil 2014.

A lire en écoutant : Est-Ce Ainsi Que Les Hommes Vivent (Aragon/Ferré) interprété par Bernard Lavillier. Album : O Gringo. Barclay 1980.

31/08/2014

Mary Anna Barbey : Swiss Trafic. Les gentianes de Rilke.

Capture d’écran 2014-08-31 à 22.39.35.pngLa journaliste ou romancière qui met à jour les pires turpitudes en supplantant les services de police à l’image d’une Erica Falck a fait des ravages dans les rayonnages des librairies à un point tel que cela en devient indigeste. Lorsque je découvre ce type de personnage en résumé sur les quatrièmes de couverture, je ne peux m’empêcher de frisonner en adoptant une attitude des plus méfiantes. Si, comme moi, vous avez ce type d’a priori, il faudra vous en défaire pour découvrir l’excellent roman de Mary Anna Barbey intitulé Swiss Trafic.

En découvrant un cadavre dans la piscine de l’hôtel d’une station thermale des Alpes où elle séjourne, Delphine pensait avoit encaissé sa dose d’émotions fortes. Pourtant c’est en reprenant son travail de responsable de la rubrique du courrier du cœur d’un grand magazine national qu’elle va débuter une mystérieuse correspondance avec l’auteur d’une lettre anonyme qui lui lance un appel au secours codé dénonçant les auteurs d’un odieux trafic d’être humain. Les menaces, intimidations et cadavres vont jalonner les investigations de cette journalite atypique.

Avec Swiss Trafic, Mary Anna Barbey nous entraîne au cœur de la problématique des réfugiés en Suisse et particulièrement sur la condition tragique des femmes qui subissent les pires outrages afin d’alimenter les « clubs » et « dancing » que l’on retrouve dans les grandes villes du pays mais également dans des localités plus modestes. Même si le destin de ses personnages est poignant, l’auteur ne verse pas dans le pathos et se contente de rester dans le sillage du réalisme en expliquant avec une très grande maîtrise les mécanismes qui poussent ces femmes à entrer dans la clandestinité, devenant ainsi encore plus vulnérables.

En mettant beaucoup d’elle-même dans le portrait de Delphine, Mary Anna Barbey est parvenue à créer un personnage extrèmement attachant et intéressant qui nous amuse parfois avec son petit côté décalé. On apprécie le côté frondeur de cette femme qui reste pourtant très fragile et très sensible en amenant au travers de ses introspections une épaisseur d’âme qui tranche avec les héroïnes formatées que l’on trouve dans la plupart des romans policiers. Vaudoise, née aux Etats-Unis, Delphine est une quinquagénaire, veuve qui, par le biais de la rubrique du courrier du cœur s’intéresse particulièrement au domaine de la santé sexuelle tout comme son auteure.

L’autre intérêt du roman, réside dans l’atmosphère parfois sombre d’une Suisse qui sort de l’ordinaire et qui n’est pas sans rappeler l’œuvre fameuse de Mary Shelley, particulièrement lorsque son héroïne se rend à Rarogne pour découvrir la tombe du célèbre poète autrichien Rainer Maria Rilke. Ce sont ces instants délicieux qui donnent une belle tonalité à ce roman qui sort des sentiers battus. Il faut l’avouer, les scènes se déroulant dans le canton du Valais sont vraiment très réussies.

Hitchcock l’avait dit : « Meilleur est le méchant, meilleur est le film » et il faut admettre que c’est peut-être le point faible du roman avec cet homme d’extrême-droite qui manque d’envergure et qui arrive un peu trop tardivement dans le fil de l’intrigue pour pouvoir être développé de manière correcte. Un peu trop manichéen, le personnage manque de substance au regard des autres protagonistes du roman.

De très beaux portraits de femmes, une intrigue bien maîtrisée pleine de suspense, avec Swiss Trafic, Mary Anna Barbey va vous entraîner dans la sombre enquête d’une lumineuse et pétillante Delphine que l’on espère retrouver très prochaînement dans de nouvelles aventures qui nous permettront de découvrir les aspects peu reluisants d’une Suisse des plus surprenante.

Sega

 

Mary Anna Barber : Swiss Trafic. Editions des Furieux Sauvages 2013.

A lire en écoutant : Guggisberglied interprété par Stefan Eicher. Album : My Place. Barclay 1989.

 

 

17/06/2014

Daniel Abimi : Le Cadeau de Noël. Les filles du boulevard Sévelin.

Capture d’écran 2014-06-17 à 16.01.51.pngLe Cadeau de Noël s’inscrit dans la continuité du premier roman de Daniel Abimi, Le Dernier Echangeur, chroniqué ici. Certaines intrigues du premier roman trouveront leurs dénouements dans ce dernier opus, nécessitant donc une lecture dans l’ordre de parution de ces deux polars ayant pour cadre la ville de Lausanne. Si l’on trouve un certain enchaînement au niveau de la trame narrative, c’est dans l’atmosphère et le style que l’auteur a changé d’orientation en se plongeant résolument dans l’âme noire du polar pour délaisser les aspects saugrenus que l’on décelait parfois dans son premier roman.

Une employée d’une station service est abattue d’une balle dans la tête sur son lieu de travail, dans les hauteurs de Lausanne. Pour l’inspecteur Mariani, il n’y a pas de doute, il s’agit d’une exécution. Il ne reste qu’à en découvrir le mobile ce qui va s’avérer extrêmement ardu, d’autant plus que la jeune fille démunie de papier travaillait sans autorisation au profit d’un patron peu scrupuleux.  Avec l’aide de son camarade, le journaliste Michel Rod, en disponibilité suite à ses problèmes de boisson, l’enquête va s’orienter dans le milieu nébuleux de la prostitution lausannoise. Une activité en plein essor car durant la période désenchantée des fêtes de fin d’année, tout le monde a besoin d’un peu d’affection.

Un meurtre, un drame familial tragique, une prise d'otage et un Père Noël bourré, c’est dans ce contexte que l’on va découvrir ce processus d’éloignement d’un policier qui peine à retrouver ses marques, même au sein de sa famille qu’il perçoit désormais comme une espèce d’entité étrangère. C’est en cela que l’on appréciera le personnage de l’inspecteur Mariani qui prend le pas sur Michel Rod qui aura un rôle plus secondaire dans ce récit. L’alcoolisme, la dépression, les deux personnages se renvoient leurs détresses respectives au gré d’une histoire sordide que les festivités de Noël ne fait qu’accentuer.

Dans ce récit brillant, vous allez également découvrir toutes les strates de la prostitution qui passe par les escorts-girls officiant dans les vénérables palaces de la ville sous l’œil bienveillant du personnel, les salons tenus par d’aimables managers ou tenanciers que l’on ne saurait qualifier de maquereaux pour finir dans les rues froides du boulevard Sévelin et de la rue de Genève où les prostituées sans papier s’exhibent pour le plus grand bonheur des milliers de conducteurs qui tournent toute la nuit dans le quartier. Et en toile de fond il y a toujours le charme discret d’une bourgeoisie dévoyée que l’auteur décrit avec un sarcasme qui frise la perfection.

Des nuées de prostituées, un immeuble presque exclusivement dévolu au commerce du sexe, c’est dans ce contexte réaliste d’un quartier de la ville de Lausanne que l’auteur a planté son récit en l’humanisant par le biais de quelques personnages attachants comme cet ex banquier reconverti dans la vente de poulets grillés ainsi que la plantureuse Bianca, travestie lumineuse arpentant le bitume froid de la ville. Mais finalement, c’est peut-être la tante de Michel Rod qui séduira le lecteur, car la vénérable bourgeoise, au crépuscule de sa vie, promène son regard affuté et sans illusion sur cette famille qui l’entoure d’une affection de circonstance en cette période festive. Finalement l’intrigue du récit n’a que très peu d’importance et ne sert qu’à transporter le lecteur dans les différentes couches sociales d’une ville qui s’enveloppe d’un spleen provincial si caractéristique des agglomérations helvétiques.

Avec ce deuxième roman, Daniel Abimi entre dans la petite liste de ces auteurs romands qui ont la bonne idée de nous raconter une histoire qui reflète les aspects peu reluisant d’une société dont on ne soupçonne pas toujours les travers. Des auteurs comme Daniel Abimi sont bien trop rares pour être passé sous silence. Il vous faut les découvrir sans tarder !

Sega

 

Daniel Abimi : Le Cadeau de Noël. Bernard Campiche Editeur 2012.

A lire en écoutant : Brother de Stuck in the Sound. Album : Poursuit. Discograph 2012.

09/06/2014

DANIEL ABIMI : LE DERNIER ECHANGEUR. LAUSANNE BLUES.

Capture d’écran 2014-06-09 à 22.51.11.pngS’emparer d’une ville pour en décrire ses noirs secrets est une des thématiques majeurs du polar mais elle prend d’avantage d’intérêt lorsqu’il s’agit d’une cité propre et lissée comme Lausanne qui nous apparaît si calme et si tranquille.

Pourtant Daniel Abimi, natif de Lausanne et ayant travaillé des années durant comme journaliste pour un quotidien de la ville va bousculer les clichés de cette fameuse quiétude helvétique.

Avec Le Dernier Echangeur, nous partageons les pérégrinations de Michel Rod, journaliste porté sur la boisson, qui enquête sur la mort d’un médecin dont le cadavre sauvagement massacré est retrouvé au cœur d’un parc en périphérie de la cité. Avec l’aide de son ami l’inspecteur Mariani, Michel Rod va tenter de débrouiller l’écheveau complexe d’une vengeance qui tourne vite au jeu de massacre et c’est dans l’univers sordide d’une bande de bourgeois aux mœurs dissolues qu’il trouvera peut-être la réponse.

Même s’il joue parfois trop sur les expressions locales, il faut saluer la qualité d’écriture délicate de Daniel Abimi qui parvient à nous immerger dans les méandres d’une bourgeoisie qui tente de tromper son ennui au gré de partouzes sordides sans pour autant forcer le trait. Un peu à la manière de Claude Chabrol,  l’auteur nous décrit, sur un ton détaché et sardonique, ce petit monde lausannois où tout le monde se connaît et s’observe avec une morgue assassine. Il y a pourtant un certain déséquilibre dans ce récit où le nombre de meurtre (plus d’une dizaine), comme pour mieux relancer l’histoire, frise le grotesque et le guignolesque. Observation d’une société ou fresque burlesque, le lecteur peine à se situer dans ce récit oscillant parfois involontairement entre le premier et le second degré. C’est bien dommage.

Ce déséquilibre on le retrouve également dans le portrait des personnages qui jalonnent le roman. On appréciera l’humanité de Michel Rod et de son ami Emile qui au travers de leurs failles affectives donnent une tonalité encore plus sombre à cette ville peuplée d’âmes solitaires en quête d’amour. L’auteur ne cède d’ailleurs pas aux mirages de la rédemption ou d’une quelconque qualité qui pourrait nous donner l’envie d’apprécier le personnage principal. Pétrit de défauts et de travers, Michel Rod promène sa grasse carcasse et son mal de vivre en enquêtant parfois de manière plus que maladroite sur la vie de son entourage sans pour autant s’en intéresser complètement. Détacher de tout, sans le moindre idéal, Michel Rod est l’anti-héro parfait. C’est le paradoxe de ces personnages fort bien élaborés qui mettent en exergue les autres protagonistes de ce récit qui virent à la caricature à l’instar de ce promotteur immobilier qui est pourtant l’une des pièces maitresses du roman, sans parler des truands qui semblent sortis d’un film de Tarantino.

Présentée comme un guide touristique, la ville de Lausanne peine à touver ses marques dans ce récit. Il ne suffit pas de décliner une succesion d’établissements ou de rues pour faire de la cité une espèce de personnage qui donnerait du relief au roman. A quelques exceptions, comme la description des différentes diasporas qui la constitute, la ville reste en marge d’une histoire qui peine à convaincre.

Parfois brouillon dans sa trame narrative, Le Dernier Echangeur souffre d’un manque de consistance de l’auteur qui peine à se prendre au sérieux. Entre Ken Bruan et James Ellroy il faut parfois choisir ou posséder suffisement de talent pour parvenir à concilier les deux.  Mais qu’à cela ne tienne, Le Dernier Echangeur servira d’introduction à l’excellent second roman de Daniel Abimi, intitulé, Le Cadeau de Noël qui fera l’objet d’une  prochaine chronique.

 

SEGA

 

Daniel Abimi : Le Dernier Echangeur. Edition Bernard Campiche 2009.

A lire en écoutant : César Franck : Piano Quintet in F Minor, M. 7 : III. Idil Biret & London String Quartet. 2010 Idil Biret Archive.

26/05/2014

Joseph Incardona : 220 Volts. Terreur dans la montagne.

joseph incardona, 220 Volts, Lonely betty, ramuz, edition fayard, edition finitudeAvant même que le mot ne définisse le genre, Ramuz s’empara des codes du thriller pour raconter une histoire terrifiante qui se déroulait dans la montagne. Publié en six épisodes durant l’été 1925, La Grande Peur dans la Montagne reste aujourd’hui encore l’un des grands succès de l’auteur. Né à Lausanne, tout comme Ramuz, Joseph Incardona, a repris les thématiques de la montagne et de l’isolement pour nous pondre un thriller aussi fulgurant qu’une décharge électrique, intitulé 220 volts.

L’angoisse de la page blanche c’est ce que semble subir Ramon Hill, écrivain à la notoriété grandissante qui ne parvient pas à achever son dernier roman. Mais Margot, sa superbe épouse avec qui il a eu deux beaux enfants, lui propose de partir une quinzaine de jours dans le chalet isolé de ses parents pour ressouder leur couple et retrouver l’inspiration manquante. Dubitatif, Ramon se laisse convaincre étant persuadé qu’un petit séjour à la montagne ne peut pas leur faire de mal. Mais l’isolement mêlé à des sentiments de paranoïa et de doute ne font jamais fait bon ménage et Ramon Hill va l’apprendre à ses dépens.

La quintessence du thriller voilà comment l’on pourrait qualifier 220 Volts de Joseph Incardona. En moins de 200 pages l’auteur nous concocte une histoire somme toute assez classique mais qui va à l’essentiel. Et c’est ici que réside tout le talent de l’auteur qui, dans un style tout à la fois sardonique et acéré, nous entraine dans les affres de l’auteur en panne d’inspiration. Il faut savourer chacune des lignes de ce conte de fée qui vire à la tragédie pour s’achever dans un final totalement immoral pour se demander au détour de chacune de pages comment l’histoire va évoluer. Car si l’histoire est classique, l’enjeu du roman ne consiste pas à se demander ce qu’il va se passer, mais comment cela va-t-il se dérouler et c’est au détour de cette question essentielle que le lecteur prendra plaisir à découvrir les subtils rebondissements de ce superbe thriller.

joseph incardona, 220 Volts, Lonely betty, ramuz, edition fayard, edition finitudeS’il ne pensait pas à Ramuz, Joseph Incardona avait probablement en tête l’œuvre d’un autre romancier lorsqu’il a écrit ce thriller. Un écrivain en panne d’inspiration, isolé dans la montagne avec femme et enfant, ça ne vous rappelle rien ? Si vous ne trouvez pas, vous découvrirez la réponse dans Lonely Betty, autre roman de Joseph Incardona qui se déroule dans le Maine le soir de Noël et qui narre le dernier jour de Betty, une institutrice retraitée et centenaire. Soixante ans après la disparition de trois enfants, Betty s’apprête à faire des révélations surprenantes qui concernent un de ses anciens élèves devenu célèbre. Un magnifique hommage qui se lit d’une traite.

SEGA

Joseph Incardona : 220 Volts. Edition Fayard Noir 2011.

                                 Lonely Betty. Edition Finitude 2010.

A lire en écoutant : Main Title Theme of Shining de Wendy Carlos et Rachel Elkind.  (Songe d’une Nuit de Sabbat de Berlioz/Symphonie Fantastique).