15/11/2015

David Thomas : Ostland. Dans la perpective de l'abîme.

Capture d’écran 2015-11-15 à 23.01.31.pngDépeints comme des monstres presque surnaturels, les auteurs s’attachent bien souvent aux portraits originaux de sérials killers qu’ils façonnent et dont les destins troubles et parfois outranciers fascinent le lecteur, ceci au détriment de l’éternel enquêteur ou profileur en quête de rédemption, devant, au prix d’une souffrance parfois insurmontable, se mettre dans la peau de l’odieux suspect qu’il traque sans relâche. Ostland de David Thomas se démarque de ces récits formatés puisqu’il dresse l’étrange parcours de Georg Heuser, un inspecteur de police affecté au sein d’une unité traquant un sérial killer sévissant à Berlin pour devenir ensuite un officier de la SS chargé de l’élimination des déportés juifs dans le ghetto de Minsk.

Le 23 juillet 1959, la police interpelle Georg Heuser alias Le Limier, honorable citoyen de la République Fédéral d’Allemagne et accessoirement chef de la police criminelle. Mais pourquoi en voudrait-on à cet honorable citoyen qui a notamment traqué en 1941, le mystérieux tueur sévissant sur la ligne du S-Bahn à Berlin ? Sous les ordres d’Heydrich, le policier n’a fait que son devoir en interpellant un fou furieux qui terrorisait la ville. Devenu officier au sein de la SS, n’en a-t-il pas fait de même en administrant le ghetto de Minsk et en se chargeant de l’élimination des déportés juifs ? Le parcours d’un policier héroïque, devenu criminel de guerre.

Même s’il prend parfois la  forme d’un thriller, Ostland se détache singulièrement de la kyrielle d’ouvrages consacrés aux sérials killers puisqu’il se base sur des faits réels. En effet, l’auteur a choisi de romancer le parcours atypique de cet inspecteur de police traquant un sérial killer puis devenant lui-même un tueur sanguinaire à la solde du nazisme. La partie la plus romancée est celle qui s’intéresse aux divers éléments que les enquêteurs recueillent dans le cadre du procès pour crime de guerre à l’encontre de Georg Heuser. On y découvre Paula Siebert, jeune femme juriste à une époque où l’on peine à accepter la gent féminine à de tels postes et son mentor, Max Kraus, ancien soldat de l’Afrika Korps, dirige l’enquête. Ce sont les personnages fictifs de ce roman qui mettent en perspective toute la monstruosité de ces citoyens ordinaires revenus à la vie civile qui paraissent avoir oublié tous les actes odieux qu’ils ont commis durant la guerre.

A mesure que l’on progresse dans les différentes phases de préparation au procès, nous découvrons le parcours de Georg Heuser. Il y a tout d’abord l’enquête classique où l’on nous présente une équipe de la police criminelle traquant un tueur sévissant dans la ville de Berlin. Georg Heuser est un policier novice qui fait ses armes auprès d’un commissaire de police expérimenté qui lui apprend l’obéissance mais également la loyauté envers ses collègues. Impliqué, le jeune policier va tout faire pour appréhender ce criminel, ceci sous la férule du sinistre général Heydrich qui dirigeait alors la Gestapo mais également la Kriminalpolizei. On y décèle déjà cette ambivalence où un officier programmant la solution finale se souciait des actes odieux d’un tueur en série.  David Thomas dresse le portrait sombre d’une ville Berlin qui n’a pas encore plongé dans le chaos. Les cabarets y sont encore présents et l’on parvient encore à faire la fête dans une atmosphère pesante alors qu’un criminel court dans les rues glacées de la ville. L’ombre de Peter Kurten, surnommé le vampire de Düsseldorf, qui inspira Fritz Lang plane sur cette partie du récit.

Promu au sein de la SS, Georg Heuser est désormais affecté à Minsk où il doit prendre en charge des convois de déportés juifs qui sont méthodiquement exécuté par ses soins. Dans un contexte de devoir et d’obéissance, l’officier devient ainsi le monstre qu’il a traqué quelques mois auparavant sans qu’il n’en prenne vraiment conscience à l’instar de la confrontation qu’il a avec une jeune juive dont il tombe amoureux et qu’il tente de sauver. Il peine à comprendre que la jeune femme puisse le rejeter, lui son sauveur. Un déni qui persistera au-delà de ces années de guerre. Néanmoins il y a l’alcool pour oublier et quelques conversations sur le sens de ces massacres qui n’excusent pas les actes auxquels il adhère de manière particulièrement zélée. C’est donc une succession de descriptions poignantes, parfois difficilement soutenables que l’auteur aborde sans complaisance. On y perçoit l’influence de l’entourage direct qui accepte l’inacceptable sous le prétexte de la guerre en s’acclimatant à l’horreur quotidienne. On y distingue également l’odieux sens du devoir que son ancien mentor l’enjoint à accomplir sans aucune distinction entre le bien et le mal. Tout cela n’excuse évidemment pas Georg Heuser, mais au-delà de ces notions de mal et de bien, l’ouvrage pose, de manière sous-jacente, la question ultime qui est de savoir ce que l’on aurait fait à la place de cet officier SS dans de telles circonstances.

Héro devenu bourreau, Ostland de David Thomas pose donc les différents contextes qui font d’un homme un tueur en série ou un officier zélé et sérieux. Intriguant, édifiant et effrayant.

Sega

David Thomas : Ostland. Editions Presse de la Cité/Sang D’encre 2015. Traduit de l’anglais par Brigitte Hébert.

A lire en écoutant : Mahler : Piano Quartet n° 1 in G Minor. Op 25, Allegro. The Villiers Piano Quartet. Etcetera 1989.

16/04/2015

JOSEPH INCARDONA : DERRIERE LES PANNEAUX IL Y A DES HOMMES. SOUS LE BITUME, L'ENFER.

Service de presse.

 

joseph incardona,derrière les panneaux il y a des hommes,éditions finitudeDepuis que j’anime ce blog, je me permets de n’accepter que très rarement des services de presse pour des maisons d’éditions, ce qui réduit quelque peu la possibilité de m’infliger des lectures insipides, voir même désagréables. Mais il y a parfois derrière cette démarche une véritable volonté de défendre un auteur et de faire en sorte que l’ouvrage publié bénéficie d’un écho plus conséquent. Une démarche d’autant plus louable pour des petites maisons d’éditions qui prennent de véritables risques en publiant des écrivains qui ne bénéficient pas toujours de la visibilité qu’ils seraient pourtant en droit de mériter. L’un des avantages du service de presse c’est de découvrir des romans que l’on n'aurait, à priori, pas sélectionner en musardant dans les librairies. Je pense que cela aurait été le cas avec le dernier ouvrage de Joseph Incardona, Derrière les Panneaux il y a des Hommes. Et ça aurait été bien dommage.

Sur les aires de repos des autoroutes on croise des serveurs, des cuistos, des caissiers et des cantonniers. On y aperçoit également des gendarmes, des gérants, des routiers et des prostituées. Tout un univers clos, un peu mystérieux que l’on côtoie sans trop y faire attention lorsque l’on emprunte cette longue bande d’asphalte qui nous aspire avant de nous recracher le plus rapidement possible vers notre destination. Un univers fonctionnel où le mouvement et la vitesse sont de mise. Sur ces aires d’autoroutes, il y a parfois un père en bout de course qui traîne sa triste carcasse au cœur de ce microcosme. Il a tout abandonné et campe dans sa voiture en s’obstinant à rechercher celui qui a enlevé sa petite fille. Six mois déjà qu’il erre, patiente et observe tout ce petit monde afin de retrouver ce prédateur. Un homme en déshérence qui se prend à espérer à nouveau lorsqu’il apprend qu’une autre fillette vient de disparaître. Finalement il n’y a peut-être rien de plus vrai lorsque l’on dit que le malheur des uns fait le bonheur des autres.

D’emblée, il faut dire que Derrière les Panneaux il y a des Hommes est un thriller pas tout à fait comme les autres. Bien sûr qu’il y a du rythme, des phrases courtes affutées comme des lames de rasoir, du suspense. C’est une histoire d’enlèvement, de traque et de tueur qui peut sembler de prime abord extrêmement convenue. On aurait tord de rester sur ces apparences car Joseph Incardona possède suffisamment de talent pour emmener le lecteur vers d’autres horizons que ceux auxquels il peut s’attendre. Le style elliptique et extrêmement visuel n’est pas au service du suspense, loin s’en faut car c’est par le prisme de ces longues énoncées de détails, d’anecdotes et de faits de société que l’on perçoit les perspectives de chacun des personnages. Tout au long du récit, l’auteur dresse le portrait sans fard de protagonistes vulnérables qui évoluent dans un univers complètement déshumanisé qui les renvoie ainsi à leur propre humanité. Seul un tueur froid et amoral peut s’y complaire. C’est peut-être pour cette raison d’ailleurs que l’auteur ne s’attarde pas trop sur les aspects sordides de l’intrigue. Il nous épargne ainsi tout un pan aussi convenu que fastidieux propre aux thrillers mettant en scène des tueurs en série pour se concentrer principalement sur les personnages secondaires qui hantent cet univers si particulier des autoroutes. Il n’y a pas de père ou de mère courage dans ce roman. Il n’y a pas de super flic ou de tueur machiavélique, mais des hommes et des femmes ordinaires, parfois un peu trop caricaturaux, qui se débattent dans un univers de bitume surchauffé dont ils ne peuvent pas s’extraire. Une vision de l’enfer ordinaire finalement.

C’est paradoxalement en installant une chronique ordinaire autour d’un événement extraordinaire que Joseph Incardona nous livre un récit oppressant où la sensation de malaise est permanente. Thriller atypique doublé d’une satyre sociale sans concession, Derrière les Panneaux il y a des Hommes saura séduire les lecteurs exigeants.

Sega

 

Joseph Incardona : Derrière les Panneaux il y a des Hommes. Editions Finitude 2015. 

A lire en écoutant : Without You I Am Nothing interprété par David Bowie & Placebo. Single. Elevator Music 1999.

 

12/11/2014

JOSEPH INCARDONA : ALLER SIMPLE POUR NOMAD ISLAND. LE GRAND VOYAGE.

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Service de presse

Après 220 Volts, Joseph Incardona continue son exploration dans la veine littéraire du thriller avec son dernier ouvrage Aller Simple Pour Nomad Island qui vient de paraître aux éditions du Seuil. Il s’agit d’une obstination courageuse car l’on sait pertinemment que le genre est, depuis de nombreuses années, complètement dévoyé par des auteurs en mal de surenchères qui confinent parfois à l’absurde et au ridicule.

Quoi de mieux pour ressouder un couple qui bat de l’aile que de se ressourcer en vacances sur une île paradisiaque. C’est sur cette impulsion qu’Iris, épouse de banquier suisse et mère de deux enfants décide d’emmener toute sa petite famille sur l’île de Nomad Island. Pourtant, dès leur arrivée à l’aérodrome, les Jensen sont confrontés à toutes sortes de dysfonctionnements inquiétants. Des indigènes aux résidents du resort en passant par le personnel, tous adoptent un comportement étrange qui ne fait qu’accentuer le sentiment de paranoïa gagnant certains membres de la famille qui tentent désespérément de conserver un brin de lucidité. Mais en séjournant sur une île qui n’est répertiorée sur aucune carte est-il encore possible de rester lucide.

Une intrigue simple et un style concis, voici les deux éléments que Joseph Incardona maîtrise parfaitement, permettant ainsi aux lecteurs exigeants de se réconcilier avec le thriller. Cette simplicité et cette concision sont les principes tout à la fois subversifs et salutaires débarquant à point nommé au cœur d’un courant littéraire où les auteurs s’obstinent à prendre les lecteurs pour des imbéciles en leur faisant croire que leurs élucubrations aussi complexes que grotesques sont extraites de faits historiques réels, de faits scientifiques avérés ou de procédures policières réalistes.

Aller Simple Pour Nomad Island peut se lire sur deux registres car, tout en adoptant une cadence soutenue propre aux codes narratifs du thriller, l’auteur dépeint, sur fond de satyre social, les affres du carcan d’une famille en déliquescence qui peine à communiquer et à trouver un sens à leur vie commune. C’est donc par petites touches subtiles que Joseph Incardona aborde certaines grandes carences de notre société sans pour autant tomber dans les travers d'un ton moralisateur. Bien évidemment, les personnages qui composent la famille Jensen sont totalement stéréotypés permettant à l’auteur de mettre rapidement en exergue les problèmes de communication des principaux protagonistes du roman. De cette manière l’auteur privilégie une intrigue serrée qui ne manque pas de rythme et de suspense.

Capture d’écran 2014-11-12 à 23.31.15.pngL'île sur laquelle séjourne la famille devient au fil du récit une entité mystérieuse et monstrueuse qui n'est pas sans rappeler la série L'Ile Fantastique où les deux personnages principaux, bien que pleins de bienveillances n'en demeuraient pas moins inquiétants à l'instar des habitants de Nomad Island.

Avec un épilogue abrupt qui ne donne pas toutes les réponses, Joseph Incardona fait le choix de laisser aux lecteurs une liberté d’interprétation qui pourra dérouter certains d’entre eux mais qui séduira le plus grand nombre en offrant la possibilité d’une seconde lecture avec de nouvelles perspectives au niveau de la trame narrative.

Il faut saluer Joseph Incardona qui devient avec Aller Simple Pour Nomad Island  une des nouvelles références incontournables du thriller.

Sega

  

 

Joseph Incardona : Aller Simple Pour Nomad Island. Editions du Seuil 2014.

A lire en écoutant : Est-Ce Ainsi Que Les Hommes Vivent (Aragon/Ferré) interprété par Bernard Lavillier. Album : O Gringo. Barclay 1980.

23/06/2014

TREVANIAN : SHIBUMI. LA SPLENDEUR DU POLAR MACHISTE.

Capture d’écran 2014-06-23 à 00.48.54.pngShibumi de Trevanian a été publié en français pour la première fois en 1981 aux éditions Robert Laffont à une époque où les ouvrages oscillant entre le roman d’espionnage et le roman d’aventure étaient légions. Mais d’une densité peu commune, Shibumi transgressait les codes du genre avec des thématiques qui sortaient de l’ordinaire, comme la spéléologie, le jeu de go (dont les chapitres portent le nom des différentes phases du jeu) et bien évidemment la vision paranoïaque d’une mystérieuse organisation internationale  qui surpassait les agences gouvernementales dans le but de capter les ressources énergétiques de la planète.

Né à Shangaï, fils d’une aristocrate russe, pris en charge par un protecteur japonais adepte du jeu de go et survivant de la destruction d’Hiroshima, Nicholaï Hel, tueur polyglotte, a développé des compétences hors du commun en adoptant les préceptes de l’excellence au travers de l’esthétique du Shibumi. Après une longue carrière, cet assassin redoutable se voit contraint de sortir de sa retraite dorée au cœur du Pays Basque afin de venir en aide à une jeune femme pourchassée par les tueurs de la Mother Compagny, une organisation internationale sans scrupule. A son tour traqué, Nicholaï Hel devra payer le prix fort pour se s'extirper de cette confrontation dont il ne sortira peut-être pas complètement indemne. Un final somptueux qui passera des tréfonds des crevasses, aux forêts embrumées des Pyrénées.

Récemment réédité par la maison d’édition Gallmeister, Shibumi est considéré à juste titre comme le meilleur roman de Trevanian même si  l’on ne peut pas s’empêcher de ressentir un certain malaise en replaçant l’ouvrage dans un contexte actuel. Ce n’est pas sur l’aspect des technologies que le roman a pris un coup de vieux, mais sur la place qu’occupent les femmes dans cette histoire trépidante. Romancier mystérieux et misanthrope, retiré du monde, Trevanian ne semblait également pas exempt d’une certaine misogynie qui se reflète dans les portraits des femmes qui jalonnent le roman.

Vous découvrirez Hannah Stern, membre des Cinq de Munich (un commando chargé d’éliminer les instigateurs de l’attentat des JO de Munich), d’une naïveté confondante qui frise la stupidité à un point tel que l'on se demande comment la jeune femme a pu survivre en étant poursuivie par une horde de tueurs impitoyables. Son destin, que je me garderai bien de vous dévoiler, est d’une absurdité consternante. L’autre femme du roman, compagne du héro, est une espèce de super geisha moderne dressée (oui je dis bien dressée) pour assouvir les besoins sexuels de son concubin. Et dans les personnages secondaires, il y a la secrétaire de direction de la Mother Compagny qui, outre ses fonctions officielles, doit également « soulager les tensions » de son supérieur, à une époque où les lois sur le harcèlement sexuel étaient aussi utopiques que les téléphones et ordinateurs portables.

Capture d’écran 2014-06-23 à 00.49.31.pngMais finalement il faut bien avouer que  Shibumi n’est qu’une facette d’un lustre qui met en lumière le monde machiste dans lequel baignent bien trop couramment le polar et le roman noir. Certes ce qui était considéré comme une exception, devient de plus en plus courant avec des personnages féminins qui occupent le devant de la scène de manière intelligente. Enquêtrices hors pair ou psychopathes furieuses et sanguinaires, les femmes prennent d’avantage de terrain sans toutefois l’occuper complètement à l’instar des écrivaines de polar qui restent encore minoritaires dans un domaine trusté par la gent masculine. Mais c’est peut-être au travers de séries éblouissantes comme Broadchurch, The Fall et surtout Top of the Lake de Jane Campion que l’héroïne de polar connaîtra une évolution encore plus radical si cela est encore possible.Capture d’écran 2014-06-23 à 00.52.30.png

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Pour en revenir à Shibumi, malgré ses défauts, il serait dommage de passer à côté de ce roman qui se focalise, par un subtil processus de flash-back, sur la jeunesse hors du commun d’un jeune homme qui va devenir un tueur redoutable. Le roman foisonne de références et de détails qui donnent un certain relief à une histoire qui se lit d’une traite. On redoute même d’achever le roman en se demandant si l’on trouvera quelque chose de mieux dans le genre. Que l’on soit néophyte ou expert en spéléologie et jeu de go, l’auteur parvient à nous immerger dans ces univers si particuliers sans pour autant verser dans des descriptions outrancières qui desserviraient l’intrigue. Roman d’espionnage, critique sociale intelligente, Trevanian promène son regard aiguisé sur un monde en implosion, avec en ligne de mire les USA qui font l’objet  d’une analyse impitoyable qui n’est pas dénuée d’une certaine forme d’humour noir sans concession. SEGA

 

Trevanian : Shibumi. Editions Gallmeister 2008. Traduit de l’anglais (USA) par Anne Damour.

A lire en écoutant : Winter in America (live) de Brian Jackson et Gil Scott-Heron. Album : Winter in America. Strat-East 1974.

 

 

26/05/2014

Joseph Incardona : 220 Volts. Terreur dans la montagne.

joseph incardona, 220 Volts, Lonely betty, ramuz, edition fayard, edition finitudeAvant même que le mot ne définisse le genre, Ramuz s’empara des codes du thriller pour raconter une histoire terrifiante qui se déroulait dans la montagne. Publié en six épisodes durant l’été 1925, La Grande Peur dans la Montagne reste aujourd’hui encore l’un des grands succès de l’auteur. Né à Lausanne, tout comme Ramuz, Joseph Incardona, a repris les thématiques de la montagne et de l’isolement pour nous pondre un thriller aussi fulgurant qu’une décharge électrique, intitulé 220 volts.

L’angoisse de la page blanche c’est ce que semble subir Ramon Hill, écrivain à la notoriété grandissante qui ne parvient pas à achever son dernier roman. Mais Margot, sa superbe épouse avec qui il a eu deux beaux enfants, lui propose de partir une quinzaine de jours dans le chalet isolé de ses parents pour ressouder leur couple et retrouver l’inspiration manquante. Dubitatif, Ramon se laisse convaincre étant persuadé qu’un petit séjour à la montagne ne peut pas leur faire de mal. Mais l’isolement mêlé à des sentiments de paranoïa et de doute ne font jamais fait bon ménage et Ramon Hill va l’apprendre à ses dépens.

La quintessence du thriller voilà comment l’on pourrait qualifier 220 Volts de Joseph Incardona. En moins de 200 pages l’auteur nous concocte une histoire somme toute assez classique mais qui va à l’essentiel. Et c’est ici que réside tout le talent de l’auteur qui, dans un style tout à la fois sardonique et acéré, nous entraine dans les affres de l’auteur en panne d’inspiration. Il faut savourer chacune des lignes de ce conte de fée qui vire à la tragédie pour s’achever dans un final totalement immoral pour se demander au détour de chacune de pages comment l’histoire va évoluer. Car si l’histoire est classique, l’enjeu du roman ne consiste pas à se demander ce qu’il va se passer, mais comment cela va-t-il se dérouler et c’est au détour de cette question essentielle que le lecteur prendra plaisir à découvrir les subtils rebondissements de ce superbe thriller.

joseph incardona, 220 Volts, Lonely betty, ramuz, edition fayard, edition finitudeS’il ne pensait pas à Ramuz, Joseph Incardona avait probablement en tête l’œuvre d’un autre romancier lorsqu’il a écrit ce thriller. Un écrivain en panne d’inspiration, isolé dans la montagne avec femme et enfant, ça ne vous rappelle rien ? Si vous ne trouvez pas, vous découvrirez la réponse dans Lonely Betty, autre roman de Joseph Incardona qui se déroule dans le Maine le soir de Noël et qui narre le dernier jour de Betty, une institutrice retraitée et centenaire. Soixante ans après la disparition de trois enfants, Betty s’apprête à faire des révélations surprenantes qui concernent un de ses anciens élèves devenu célèbre. Un magnifique hommage qui se lit d’une traite.

SEGA

Joseph Incardona : 220 Volts. Edition Fayard Noir 2011.

                                 Lonely Betty. Edition Finitude 2010.

A lire en écoutant : Main Title Theme of Shining de Wendy Carlos et Rachel Elkind.  (Songe d’une Nuit de Sabbat de Berlioz/Symphonie Fantastique).

25/11/2012

Stuart Neville : Collusion. Dans le brasier de la rédemption.

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Pour aborder Collusion, dernier opus de Stuart Neville, il apparaît absolument nécessaire de lire son premier roman, les Fantômes de Belfast, chroniqué ici, afin de comprendre le déroulement de cette histoire qui se déroule trois mois plus tard en reprenant les mêmes personnages.

Le roi de la pègre Bull O’Keane s’est peu à peu remis de sa confrontation avec le terrible ex tueur de l’IRA Gerry Fegan. Désormais paralysé, il veut éliminer tous les protagonistes qui ont été témoin de sa déchéance. Pour cela, il a engagé un prédateur terrifiant, surnommé le Voyageur qui va accomplir ce terrible travail en traquant notamment la petite Ellen en fuite avec sa mère. De cette manière Bull O’Keane compte bien attirer Gerry Fegan dans les mailles de son filet et accomplir sa vengeance. 

Si une suite des Fantômes de Belfast ne s’avérait pas vraiment utile, on peut saluer l’auteur qui a su mettre au second plan les personnages principaux de son premier roman pour mettre en avant deux nouveaux personnages qui donnent à ce dernier récit toute sa saveur. Nous découvrirons donc, ce policier, Jack Lennon, père de la petite Ellen qu’il a refusé de reconnaître du fait que la mère était protestante. Bourré de remord, il va tout faire, au travers de son enquête pour retrouver et protéger cette fille qu’il n’a jamais connue. C’est à travers lui que s’articule la majeure partie du roman. Pour supplanter un héro terrifiant comme Gerry Fegan, il lui fallait un alter ego absolument abominable comme le Voyageur. Finalement il s’agit du personnage central du livre qui lui donne d’ailleurs toute son amplitude. Un sociopathe de la pire espèce qui n’a absolument aucune considération pour la vie humaine, ne serai-ce que la sienne. Même blessé, il préfère poursuivre ses proies plutôt que de se faire soigner. C’est dans cette vulnérabilité qu’apparaît l’inhumanité de ce psychopathe terrifiant qui occupera une place de choix dans la galerie des méchants qui ont émaillé les pages du polar et du roman noir.

Dans Collusion, Stuart Neville se concentre principalement sur l’histoire de traque pour délaisser l’aspect politique et social de la ville de Belfast ce qui donne beaucoup moins de relief à ce récit qui n’en demeure pas moins extrêmement prenante et c’est la thématique de la rédemption qui prendra tout son sens dans un final flamboyant.

Personnage très discret dans le récit, c’est désormais la jeune Ellen qui amène un petit côté fantastique à ce récit. Néanmoins, l’équilibre entre le fantastique, le roman noir et le thriller est beaucoup plus maîtrisé et font de Collusion un roman extrêmement bien ficelé que vous aurez du mal à lacher.

SEGA

 

Stuart Neville : Collusion. Editions Rivages/Thriller 2012. Traduit de l'anglais (Irlande) par Fabienne Duvigneau.

A lire en écoutant : Theme from Harry’s Game. In a Lifetime / Best of Clannad. BMG UK & Ireland ltd 2003.

15/09/2012

JO NESBO : CHASSEURS DE TETES. DUEL D’ENFOIRES.

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Lorsque l’on a connu les débuts d’un écrivain qui, au fil de ses ouvrages, développe  son personnage fétiche devenant ainsi de plus en plus reconnu sur la scène littéraire, il y a comme une espèce de relation qui s’instaure  entre l’auteur, le lecteur et le personnage de fiction à un point tel qu’il peut parfois s’avérer difficile de lire les autres livres de ce même écrivain. C’est un peu pour cette raison que j’avais laissé de côté  Chasseurs de Têtes de Jo Nesbo qui avait abandonné son célèbre inspecteur, Harry Hole, que l’on ne présente plus pour nous narrer les aventures de Roger Brown.

C’est lors de l’acquisition d’une tablette numérique, et en parcourant la bibliothèque en ligne que l’ouvrage s’est rappelé à mon bon souvenir. Quelques clics (virtuels sur une tablette) et me voilà en possession de mon premier ebook, transporté du côté d’Oslo pour découvrir ce nouveau personnage fort peu attachant au demeurant. Roger Brown est un caïd dans son domaine. Il n’a pas son pareil pour dénicher la perle rare capable de diriger les entreprises qui le mandate. Le n° 1 des Chasseurs de tête c’est lui. Des entretiens acérés où tout y passe : pression, intimidation, déstabilisation et séduction. Au passage, il en profite pour savoir si le postulant ne posséderait pas un petit tableau de valeur afin de le délester. Car Roger Brown, pour combler sa magnifique épouse, vit très au-dessus de ses moyens. Avec la revente des œuvres d’art dérobées, il comble tant bien que mal ses dettes en attendant le gros coup qui le mettrait à l’abri. Et peut-être qu’il s’agira de ce Rubens que possède l’un des candidats. Le coup semble facile, mais le candidat en question ne s’avère pas aussi candide qu’il y paraît et Roger Brown va voler de déconvenue en désappointement dans un parcours parsemé de cadavres ! Qui manipule qui ? Ce n’est peut-être pas pour rien que le titre est décliné au pluriel !

Un roman noir doté d’un rythme agressif qui lui confère des allures de thriller voilà comment l’on pourrait qualifier ce hors-série de Jo Nesbo. L’auteur reprend le thème du personnage impitoyable qui se retrouve piégé par plus retors que lui. Et nous ne pouvons pas manquer le parallèle entre le cynisme de cet homme au cœur du monde des affaires et la froideur implacable d’un tueur sociopathe en se demandant qui est finalement le plus abominable des deux. Roger Brown va l’apprendre à ses dépends au gré de situations rocambolesques et hallucinantes qui vont le plonger dans le plus profond des désarroi à un point tel que l’on éprouvera une espèce d’empathie pour cet odieux personnage. En effet, dans sa fuite en avant, notre "héros" va devoir se débarrasser de tous ses signes extérieurs de richesse (voiture, costume, carte de crédits, téléphone et même sa chevelure dont il prenait grand soin) qui le confortait dans sa position sociale. C’est donc au gré de ce dépouillement forcé que Roger Brown va peut-être retrouver un peu d’humanité.

Avec Jo Nesbo, nous avons l’assurance d’un récit bien construit et de dialogues percutants (notamment lors des entretiens d’embauche que fait passer Roger Brown) et les scènes d’action sont aussi éblouissantes que saisissantes. Il n’y a guère que la fin qui perd de sa substance avec une très longue série d’explications plus que laborieuses qui empêche Chasseurs de Têtes d’être un grand polar. Néanmoins cela n’a pas empêché les scénaristes de l’adapter pour le grand écran et voici la bande-annonce  pour découvrir quelques images d’un film qui paraît très prometteur. Espérons que ce film norvégien fasse rapidement le voyage dans nos contrées. On parle d'une seconde adaptation pour les USA.

De ce même auteur vous pouvez découvrir son article évoquant l'innocence perdue de la Norvège après la folle tuerie d'Utoya. Publié dans le New York Times il a été traduit en exclusivité pour le Courrier International. Vous le trouverez ici. Un texte poignant.

 

Sega

 

Jo Nesbo : Chasseurs de Têtes. Serie Noire/Gallimard 2009. Traduit du norvégien par Alex Fouillet.

A lire en écoutant : A Hard Day’s Night. The Beatles. Album : A Hard Day’s Night EMI Records Ltd 2009.

10/09/2012

Jean-Christophe Grangé : Kaïken. Le seppuku d’un auteur consumé.

 

 

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Rien de plus affligeant que la rentrée littéraire. Outre l’écho médiatique outrancier, c’est cette marée d’ouvrages que les éditeurs nous balancent à une période donnée qui rend l’événement insupportable. Un dictat affligeant qui fleure bon le marketing avec sa flopée de prix littéraires à venir. L’ennui dans tout cela, c’est que ces contraintes éditoriales imposent aux auteurs de rendre leur copie à une échéance précise s’ils souhaitent faire du chiffre. Car dans tout ce cirque, c’est bien souvent le nombre d’exemplaires vendus qui prime au détriment de la qualité.

Cela peut s’illustrer avec les trois stars du thriller français que sont Jean-Christophe Grangé, Frank Thilliez et Maxime Chattam. Les trois auteurs présentent le même style d’écriture emprunté d’ailleurs à la littérature des thrillers anglo-saxon : Phrases aussi courtes que les chapitres. Descriptions détaillées et précises des scènes de crimes et des lieux où se déroulent les évènements. C’est d’ailleurs Grangé qui en a été le précurseur avec son fameux Le Vol des Cigognes édité en 1984. Maxime Chattam s’est fait connaître avec l’Ame du Mal, qui était le premier opus d’une trilogie consacrée aux tueurs en série. On a découvert Frank Thilliez avec la Chambre des Morts, bien qu’il ait précédemment écrit Train d’Enfer pour Ange Rouge, couronné du prix SNCF. Tous ces ouvrages ont eu comme point commun d’apporter une certaine fraicheur et une certaine originalité dans ce genre littéraire trusté par les auteurs anglo-saxon. Mais voilà à force de vouloir devenir le « Grand Maître du Thriller » et le n° 1 des ventes il semble que ces auteurs soient passés à une certaine démesure avec cette surenchère d’horreur qui frise le grand guignol et ces intrigues tarabiscotées qui peinent à tenir debout.

C’est donc dans un contexte de déceptions successives que j’avais perdu de vue Jean-Christophe Grangé (particulièrement avec La ligne Noire) jusqu’à ce que je me heurte à la muraille de son dernier opus qui se trouvait au beau milieu d’une librairie incitant le pauvre consommateur compulsif que je suis à consulter la couverture qui d’ailleurs n’avait rien d’engageant. Mais avec une intrigue se déroulant au Japon, je me suis laissé tenté.

Avec Kaïken nous suivons l’enquête d’Olivier Passant flic borderline (pour ne pas dire complètement cinglé) lancé à la poursuite d’un tueur sanguinaire qui s’est mis en tête d’éventrer des femmes enceintes avant de les brûler. Heureusement, il est secondé d’un flic punk et piercé de partout, grand consommateur de coke, héroïne et haschich qui ne crache pas dans son verre (rien que ça). Grand amateur du Japon, notre héros est marié à Naoko dont il a eu deux enfants. Un couple à la dérive en pleine procédure de divorce. Olivier Passant parviendra-t-il à appréhender ce meurtrier psychopathe tout en préservant le peu qu’il reste de sa vie de famille.

Bien évidemment, le livre se lit rapidement ce qui est d’un côté assez salutaire pour le pauvre lecteur. Au risque de dévoiler l’histoire, je ne vais pas m’étendre sur les incohérences du récit avec ce flic prétendument intuitif et intelligent qui ne serait pas capable de percevoir ce qu’il se passe dans son entourage direct. Pour le reste vous découvrirez une série de clichés sur le Japon avec le code d’honneur du Bushido, l’art de positionner son lit, de composer un jardin et de sélectionner un thé. Vous découvrirez également toute une série d’information extraite de Wikipédia comme par exemple l’arme de service d’Olivier Passant, un Beretta PX4, qui a été celle utilisée par Leonardo Di Caprio dans Inception. Très peu de suspense dans ce récit puisque nous connaissons l’identité et les motivations du tueur dès les premiers chapitres et outre le fait que les deux tiers de l’histoire se déroulent dans la région parisienne, c’est la fin bâclée qui se situe au Japon qui plongeront le lecteur dans la plus grande des consternations. Un peu comme si Grangé, pressé par son éditeur avait été contraint de rendre sa copie sans avoir pu lui donner plus de maturité. Kaïken est donc une histoire froide à l’image de ce petit couteau japonais dont on aurait oublié d’aiguiser la lame devenue finalement aussi émoussée que l’intrigue.

 

Jean-Christophe Grangé : Kaïken. Editions Albin Michel 2012.

A lire en écoutant : Weather Storm de Massiv Attack. Album Protection. Circa/Virgin 

21:49 Publié dans 6. Thriller, Auteurs G, France, LES AUTEURS PAR PAYS | Tags : grangé, kaïken, japon | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | |

16/02/2012

STUART NEVILLE : LES FANTOMES DE BELFAST, SANGLANTE BALADE IRLANDAISE

stuart neville,irlande,ira,fantômes,belfastLes murs de la paix qui sillonnent les quartiers de Belfast sont devenus de hauts lieux touristiques et les fresques qui les habillent, rappellent encore les années de guerre civile qui ont fait rage durant tant d'années dans les rues de cette cité.

Depuis la signature de l'accord de paix ratifié en 1998, les prisonniers politiques et autres leaders de l'IRA se sont convertis à la politique et ont pris en main les rênes de la ville. Dans ce contexte, les hommes des basses-oeuvres, ex tueurs en tout genre sont devenus des outils inutiles. Certains d'entre eux ont tout simplement pris le chemin de la délinquance, tandis que d'autres sont entretenus par la municipalité par le biais d'emplois fictifs en gage de leurs "bons et loyaux services". Gerry Fegan fait partie de la seconde catégorie. Après des années de prison, il promène son mal de vivre et sa dépression de pubs en pubs en tentant noyer sa peine dans le whisky et la bière.  Il souhaite se libérer de la horde de douze fantômes qui le hantent continuellement. Ces spectres sont les victimes des différents attentats qu'il a commis pour le compte de commanditaires devenus des personnages publics de la nouvelle Irlande. A leurs tours les fantômes deviennent les commanditaires et Gerry Fegan va devoir remettre l'ouvrage sur le métier afin de satisfaire cette soif de vengeance provenant de l'au-delà. Dès lors, Gerry Fegan, aussi fou que dangereux, devient l'homme à abattre. L'heure de régler tous les comptes a sonné et l'addition sera sanglante.

Le talent de Stuart Neville, c'est d'avoir su intégrer une part de fantastique dans un thriller extrêmement sombre, sans que cela ne dénature le récit, bien au contraire. L'auteur s'attache à décortiquer les enjeux d'une paix fragile financée par la Grande-Bretagne à coups de subventions dont nombres de politiciens véreux détournent une partie des fonds pour leur seul profit. On y découvre qu'après les convictions identitaires et religieuses des uns et des autres c'est désormais le pouvoir financier et économique qui dicte sa loi. Et puis il y a cette éternelle question de la rédemption qui reste l'enjeu majeur d'un livre fort bien écrit.

Stuart Neville nous décrit donc une Irlande en pleine expansion que l'on surnommait le « Tigre Celtique », une image désormais écornée par la crise économique qui a balayé le pays. Effondrement du marché immobilier, délocalisations, chômage, souhaitons que ce magnifique pays ne retourne pas à ses vieux démon et que les rues de Belfast ne perdent pas à nouveau leurs noms comme au temps où les habitants descellaient les plaques afin de perdre les soldats qui sillonnaient les quartiers catholiques comme l'évoquait le groupe U2 dans une célèbre chanson.

 

SEGA

Stuart Neville : Les fantômes de Belfast. Editions Rivages/Thriller 2011. Traduit de l'anglais (Irlande) par Fabienne Duvigneau.

A lire en écoutant : Where the streets have no names : U2 - Album : The Joshua Tree. Universal-Island Records Ltd. 1987

 

 

 

19:55 Publié dans 6. Thriller, Auteurs N, Irlande, LES AUTEURS PAR PAYS | Tags : stuart neville, irlande, ira, fantômes, belfast | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook | | |

01/08/2011

Shane Stevens : Au-delà du Mal, l’ère vivifiante et sanglante des seventies !

 

Au-delà du Mal fait partie de ces éditions maudites qui font en sorte que ce roman de serial killer, écrit en 1979 a finalement été traduit et édité aux éditions Sonatine en 2009. Ce récit, peut-être trop en avance pour son époque, souffre désormais de la comparaison

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avec des auteurs comme James Ellroy ou Thomas Harris. Martin Plunkett (tueur baroque et excessif d’Un Tueur sur la Route) et Hannibal Lecter (tueur raffiné et cultivé du Silence des Agneaux) sont passés par là et ont gravé en lettre de sang leurs dérives meurtrières laissant loin derrière eux la cohorte de tueurs parfois pathétiques et guignolesques qui ont fleuri après eux, provoquant finalement une espèce de lassitude pour ce genre.

Il faudra pourtant faire fi de cette lassitude et se plonger dans l’histoire tourmentée de Thomas Bishop qui fait figure de père spirituel pour les tueurs que j’ai cité précédemment. L’histoire au souffle épique se situe durant les années 70, "époque bénie" où sévissaient des monstres comme le Zodiac, Ted Bundy et où le sentiment d’insécurité était supplanté par la lutte contre le communisme, atteignant son paroxysme avec la guerre du Vietnam.

Le récit débute en narrant l’histoire véridique de Caryl Chessman, violeur en série, condamné à mort. A 10 ans, Thomas Bishop, interné dans un institut psychiatrique de Californie, après avoir tué sa mère dans des conditions atroces, est persuadé d’être le fils de ce personnage charismatique. Bien des années plus tard, après un subterfuge diabolique, il parviendra à s’évader pour semer la mort à travers tout le pays, achevant son parcours à New-York où il sévira avec force et conviction à l’image de son pseudo père, provoquant une chasse à l’homme qui prendra une dimension nationale. Nous suivrons donc le parcours d’un journaliste, de plusieurs policiers et hommes politiques embarqués dans cette course terrifiante qui suscitera bien des débats comme celui sur la peine de mort.

Outre la fraicheur du récit qui prend son temps pour s’installer, on appréciera les sujets de société que l’auteur évoque au travers de ces personnages (débat sur la peine de mort, les prisons, les instituts psychiatriques, la coordination entre les divers services de police et les médias) ce qui en fait plus qu’une histoire de serial killer. Pas de fioriture, pas d’exercice de style et point de rebondissement tonitruant, juste une histoire suffisamment terrifiante en elle-même pour nous faire dresser les cheveux sur la tête.

Du fait des années 70, on appréciera également le réalisme du parcours de ce criminel qui n’utilise que les outils de son époque pour échafauder ses plans diaboliques. Point de téléphones portables, d’informatiques ou autres stratagèmes sophistiqués pour ce tueur qui opère « artisanalement » avec son couteau en égorgeant, éventrant et découpant ses victimes sans aucun état d’âme.a169

On sait peut de chose sur Shane Stevens qui est probablement un pseudo derrière lequel se cache l’auteur de 5 romans écrits entre 1966 et 1981. Gageons que l’auteur se soit retiré dans les hauteurs de l’Himalaya en psalmodiant des prières inintelligibles pour se faire pardonner d’avoir terroriser ses lecteurs avec des récits bien trop en avance pour leur époque et traduits malheureusement avec bien trop de retard.

Shane Stevens : Au-delà du Mal. Editions Sonatine 2009. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Clément Claude.

A lire en écoutant : Fortunate Son - Creedeance Clearwater Revival – Chronicle – The 20 greatest hits