06/09/2015

Ben H Winters : Dernier Meurtre Avant la Fin du Monde. Savoir lâcher prise.

ben h winters, dernier meurtre avant la fin du monde, éditions super 8Curieux nom que celui de la maison d’édition Super 8. Mais à y regarder de plus près en examinant son catalogue, on peut constater qu’elle propose des ouvrages de genre aussi surprenants qu’acidulés avec un côté cinéma pop corn. On aurait pourtant tord de cantonner cette collection à une espèce de littérature distrayante de seconde zone parce que son aspect série B n’empêche pas de nous offrir des romans d’une qualité indiscutable à l’exemple du premier roman traduit en français de Ben H Winters, Dernier Meurtre Avant la Fin du Monde.

Les scientifiques sont formels, dans moins de  six mois l’astéroïde Maia réduira la terre en poussière. Depuis cette annonce, notre civilisation s’effondre peu à peu dans le chaos. Il existe désormais trois catégories de personnes. Celles qui cherchent à survivre, celles qui s’accrochent à leur vie et leur travail et celles qui partent réaliser leurs rêves les plus fous. Hank Palace fait partie des deux dernières catégories puisqu’avec son travail il vient de réaliser son rêve, devenir inspecteur de police dans la ville de Concord au New Hampshire. Mais sa première enquête est terriblement banale puisqu’il se rend sur les lieux d’un suicide. Peter Zeller, agent d’assurance, est retrouvé pendu dans les toilettes d’un McDonald’s ce qui est loin d’être exceptionnel dans un contexte pareil. Pourtant Hank Palace, malgré les évidences, s’obstine à croire qu’il a affaire à un meurtre. C’est dans une ambiance chaotique faites d’excès et d’actes désespérés que l’inspecteur Palace persiste à résoudre une meurtre qui n’en est pas un, alors que le monde s’enfonce dans un lent désordre destructeur.

Dernier Meurtre Avant la Fin du Monde débute avec une première partie dont le titre, La Ville des Pendus, reflète l’atmosphère mélancolique du livre. D’emblée, on apprécie le point de vue de Ben H Winters sur cette fin du monde qu’il nous livre sans céder au sensationnalisme ou à l’excès. Dans cette petite ville de Concord, l’apocalypse annoncée résonne d’une manière lointaine et proche tout à la fois et l’on perçoit une espèce de petite musique languissante qui alimente cette ambiance triste et poétique dans laquelle évoluent les différents personnages. Le monde s’effondre d’une manière lente et douce à la fois avec de temps à autre quelques sursauts violents qui surprennent d’avantage le lecteur. Une enquête classique dans un contexte de fin du monde, c’est bien évidemment la bonne idée de l’auteur qui installe l’intrigue sur trois niveaux. Il y a tout d’abord l’enquête en elle-même dont l’enjeu est de savoir s’il s’agit d’un suicide ou d’un meurtre. Et Ben H Winters installe avec maestria un doute tout au long de son récit avant de nous livrer une réponse surprenante. Le second niveau se situe sur l’effondrement des éléments qui constituent notre civilisation à l’instar des télécommunications qui deviennent de plus en plus difficiles alors que les gouvernements mettent en place les premières mesures d’urgence pour tenter de réguler le chaos annoncé.  On s’aperçoit ainsi que le domaine judiciaire de la police se délite au profit des forces de maintien de l’ordre. Puis d’une manière insidieuse, l’auteur installe un dernier niveau où l’on distingue les prémisses d’un complot par l’entremise, entre autre, de la sœur du personnage principale aux prises avec les forces armées du pays.

Avec Dernier Meurtre Avant la Fin du Monde on assiste de manière subtile à l’effondrement d’une civilisation symbolisée par la perte des valeurs démocratiques de pays qui cèdent peu à peu  au totalitarisme pour tenter de contrer l’avilissement de ces populations qui se livrent aux actes désespérés les plus fous en délaissant leur part d’humanité pour retourner à cet état primal de sauvagerie. Une allégorie saisissante dont on découvrira la suite très prochainement car Dernier Meurtre Avant la Fin du Monde est le premier ouvrage d’une trilogie annoncée qui semble plus que prometteuse.

Sega

Ben H Winters : Dernier Meurtre Avant la Fin du Monde. Editions Super 8 2015. Traduit de l’anglais (USA) par Valérie Le Plouhinec.

A lire en écoutant : Boom Boom. Big Head Todd & The Monsters. Album : Beautiful World. Revolution 1997.

14/06/2015

BENJAMIN WHITMER : CRY FATHER. BORN IN THE USA.

« Je vis en Amérique et en Amérique on est tout seul. L’Amérique, c’est pas un pays, c’est que du business. Alors maintenant putain payez moi ! »

Cogan - Killing Them Softly

Film réalisé par Andrew Dominik

 

Capture d’écran 2015-06-14 à 20.01.36.pngLorsque Pike de Benjamin Whitmer est publié en 2012, il fait carrément figure d’intrus dans la ligne éditoriale de la maison d’édition Gallmeister essentiellement tournée vers le roman noir de type nature writing. Et on ne peut pas dire que les aventures d’un ancien truand réglant ses comptes dans les rues de Cincinatti entraient dans ses critères. Mais j’imagine qu’en détenant un texte pareil, on ne pouvait décemment pas orienter l’auteur vers une autre maison d’édition.  Pike c’est le genre de livre qu’un éditeur, un tant soit peu lucide, ne peut pas laisser filer entre ses mains. Finalement Oliver Gallmeister a contourné le problème en créant, cette année, une nouvelle collection Néo Noir dans laquelle figure Pike, ainsi que le dernier roman de l’auteur, intitulé Cry Father.

On ne peut pas dire que Patterson Wells soit un homme stable et fiable. Mais depuis qu’il a perdu son fils, l’homme parcours le pays pour travailler en tant qu’élagueur sur les zones sinistrées des USA en déblayant les décombres. Entre deux chantiers, Patterson retourne du côté Denver où il cultive son mal être à coup de bitures et de souvenirs  dans une cabane isolée de la San Luis Valley. Tout pourrait être simple, s’il n’y avait pas le fils de son voisin et meilleur ami Henry qui débarque dans la région. Outre le fait d’être dealer, Junior a une sérieuse tendance à s’attirer des problèmes en provoquant des bagarres aussi brutales que sanglantes. Désormais liés par une amitié complexe, le deux hommes vont s’entraîner l’un l’autre dans une spirale d’ennuis meurtriers.

Ce qu’il y a de surprenant avec les romans de Benjamin Whitmer, c’est cette espèce de spontanéité qui émane d’une écriture aussi fluide que percutante. Whitmer n’écrit pas, il respire en inspirant des mots et en expirant des phrases qui s’enchaînent les unes aux autres pour former un texte d’une cinglante perfection. Il faut bien l’admettre, l’auteur détient cette faculté peu commune de conjuguer la simplicité avec le génie, comme si tout cela coulait de source. Cette aisance innée dans l’écriture permet au lecteur de lire les romans de Benjamin Whithmer d’une traite, ce qui équivaut presque à un regret lorsque l’on achève un tel ouvrage aussi rapidement. 

 

Capture d’écran 2015-06-14 à 20.03.09.pngCapture d’écran 2015-06-14 à 20.03.57.png

Cry Father, tout comme Pike, aborde les problèmes d’une paternité perdue au cœur de cette Amérique en marge. Que ce soit Pike, Patterson, Henry ou Junior, ces hommes doivent faire face soit à leurs défaillances en tant que père soit à la disparition d’un fils ou d’une fille. Les démarches pour se reconstituer sont bien évidemment chaotiques et toutes empruntes d’une maladresse crasse qui font que la possibilité d’une quelconque  rédemption se résume à une lointaine illusion. Dans Cry Father, l’auteur délaisse l’aspect noir de l’intrigue pour explorer de manière plus approfondie ce thème de prédilection. Cela se traduit par les messages poignants que Patterson adresse à son fils défunt pour décrire la vacuité de sa vie actuelle.  C’est ainsi que sur une poignée de pages l’auteur parvient à décrire la situation dramatique de la Nouvelle Orléans, après l’ouragan Katerina et la raison pour laquelle son personnage principal est désormais toujours armé.

Toujours dans cette même veine spontanée, le récit s’enchaine dans une succession de scènes dans lesquelles évoluent des personnages hauts en couleur qui se laissent porter par leur destinée. Il y a tout au long de l’histoire cette tension permanente enrobée d’une indolence trompeuse troublée soudainement par des éclats d’une violence aussi brutale que saisissante.

Benjamin Whitmer décrit donc une Amérique chaotique qu’il se garde bien de critiquer. Natif de l’Ohio, il nous livre un point de vue de l’intérieur où il donne la parole à cette majorité silencieuse qui n’est plus représentée. Au travers du regard de l’auteur, le lecteur s’immerge au cœur d’un pays rude emprunt d’une certaine désillusion. Une vision pessimiste et apocalyptique relayée, entre autre, par les diatribes de l’animateur radio Brother Joe qui balance sur les ondes les versions paranoïaques des nouvelles du monde. Outre des personnages rugueux, cabossées par la vie, Benjamin Whitmer dépeint avec acuité les banlieues sauvages des villes industrielles sur le déclin. On y perçoit les effluves acides des polluants et les odeurs écœurantes de la charogne qui imprègnent ces zones d’habitations décaties transpercées de longues langues de bitumes rectilignes.

On est donc bien loin du bien-pensant et du politiquement correct. Cry Father c’est la description d’un univers troublant et dérangeant qui fascinera les lecteurs les plus blasés. C’est la marque de fabrique sans ambages de Benjamin Whitmer.

Sega

Benjamin Whitmer : Cry Father. Editions Gallmeister/Néo Noir 2015. Traduit de l’anglais (USA) par Jacques Mailhos.

A lire en écoutant : Love is Battlefield de Raining Jane. Album : The Good Match. Raining Jane 2011.

 

20:10 Publié dans 4. Roman noir, Auteurs W, USA | Tags : benjamin whitmer, cry father, pike, gallmeister, neo noir | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | |

26/05/2015

JAMES ELLROY : PERFIDIA. LA CINQUIEME COLONNE.

Capture d’écran 2015-05-26 à 14.16.22.pngDésormais pour lire l’œuvre d’Ellroy, il faut prendre la peine de se débarrasser de l’emballage outrancier que l’écrivain déploie depuis un certain temps pour la promotion de ses romans. Une composition flamboyante, faite d’excès et de provocations, aussi criarde et consternante que les chemises hawaïennes dont il s’affuble. Il faut se souvenir de l’aura mystérieuse qui entourait l’auteur à l’époque où paraissait le fameux Dahlia Noir roman fondateur du premier quatuor de Los Angeles. Dans un paysage médiatique plus austère, dépourvu de web et de portables, l’emballement littéraire se concentrait principalement sur l’œuvre au détriment de l’auteur que l’on considérait comme une espèce de monstre raciste et fasciste au fur et à mesure de sa notoriété grandissante. Perfidia doit donc être abordé comme Le Dahlia Noir, en dehors du tumulte des interviews superficielles que l’on nous assène depuis quelques semaines et qui ressassent les mêmes assertions que l’auteur s’amuse à mettre en valeur dans un show parfois grotesque. Car que pourrait dire Ellroy de plus qui ne figure pas dans ses romans ? Encore faudrait-il que certains chroniqueurs qui l’abordent aient au moins pris le temps de lire ses romans ce qui est loin d’être garanti. Un selfie, une dédicace et un bon mot, c’est désormais tout ce qu’il faut pour certains d’entre eux. Et Ellroy, plus que tout autre s’en amuse en faisant sa tournée promotionnelle.

C’est à la veille de Pearl Harbour que l’on découvre dans leur villa de Los Angeles, les quatre cadavres de la famille Watanabe, sauvagement assassinés à coups de poignards dans ce qui ressemble vaguement à un scène du rituel seppuku. Le sergent Dudley Smith du LAPD est chargé de l’enquête avec la recommandation expresse de faire en sorte que le coupable soit japonais car le pays, sur le point d’entrer en guerre, est désormais en proie à une hystérie collective sans précédent. La communauté américaine d’origine japonaise en est la première victime en subissant une série de rafles aussi massives qu’abusives en vue d’une déportation vers des camps d’internement. Dans ce contexte de manipulation et de paranoïa, le criminologue Hideo Ashida va tenter de ramener la vérité au premier plan tout en éprouvant des sentiments troubles à l’égard du machiavélique sergent. L’enquête est supervisée par le  capitaine Parker, jeune officier de police ambitieux, aussi croyant qu’alcoolique, d’avantage préoccupé par la menace communiste. Afin d’infiltrer les milieux bourgeois à tendance gauchiste, il fera appel à la sulfureuse Kay Lake, brillante jeune femme qui entretient une relation complexe avec le détective Lee Blanchard. Ce quatuor trouble va se mouvoir au cœur d’une troublante machination où la trahison et la compromission semblent être les règles majeures permettant de survivre dans le marigot sordide de cette cité corrompue.

Avec Perfidia, James Ellroy rassemble les personnages qui ont hanté les romans du quatuor de Los Angeles et de la trilogie Underworld USA afin d’entamer une seconde tétralogie se situant à nouveau à Los Angeles, mais durant la période de la seconde guerre mondiale. Une espèce de préquel destiné à faire le lien avec les évènements relatés dans Le Dahlia Noir. Je laisserai à d’autre le soin de compter le nombre de pages ou de dénombrer la myriade de personnages que le roman contient. Ce qui importe c’est que l’écriture aux phrases concises et incisives est toujours bien présente, mais que l’on dénote, en plus, une certaine fluidité qui n’est pas du tout coutumière chez un auteur comme James Ellroy. Cela provient probablement du fait que l’auteur a choisi, pour la première fois, une narration en temps réel, sur une durée précise égrenant chaque journée située entre le 6 et le 29 décembre 1941. Avec cette rapidité dans le déroulement de l’histoire, on perçoit ainsi l’atmosphère frénétique qui émane de chacune des pages du livre. Car outre l’aspect journalier, le fil de l’histoire s’égrène au rythme des points de vue des quatre personnages principaux que sont Dudley Smith, Hideo Ashida, William Parker et Kay Lake. De cette manière, l’auteur nous entraine au cœur d’un maelstrom de rage, de haine et de turpitude beaucoup plus intense que ce que l’on avait l’habitude de lire notamment dans le premier quatuor de Los Angeles. Les intrigues et sous intrigues s’entremêlent dans une confusion savante que l’auteur maîtrise avec le talent qui lui est coutumier. Sur fond d’émeutes raciales, de cinquième colonne perfide,  d’enquêtes sabordées et de trahisons en tout genre, le tout dilué dans une crainte de bombardements destructeurs et d’invasions imminentes, vous allez découvrir une ville de Los Angeles détonante où les personnages les plus abjects monnaient déjà l’expulsion, l’expropriation et même l’internement des ressortissants américains d’origine japonaise. Car même s’il ne l’aborde pas de manière frontale, c’est ce pan méconnu  et peu reluisant de l’histoire américaine que l’auteur évoque tout au long du récit (Outre Ellroy, Alan Parker avec son film Bienvenue au Paradis et David Gustavson  avec son livre La Neige Tombait sur les Cèdres sont, à ma connaissance, les rares auteurs à relater ces tristes évènements). Avec ces déportations, ces internements et ces projets d’eugénisme que l’auteur expose par l’entremise d’hommes de loi, de médecins et de promoteurs véreux on ne peut s’empêcher de faire le parallèle avec les desseins funestes du régime nazi, même si les conséquences n’ont pas été aussi tragiques.

james ellroy,perfidia,rivages thriller,parker,dudley smith,kay lake,japon,little tokyo,los angelesSi Ellroy a pour habitude d’inclure dans ses romans des personnages réels, c’est la première fois qu’il met en scène l’un d’entre eux, parmi les protagonistes principaux. C’est ainsi qu’il romance la vie de William Parker, l’un des plus célèbres directeurs du LAPD dont le quartier général porte, aujourd’hui encore, son nom. Comme bon nombre de ses héros, Ellroy dresse un portrait sombre et ambivalent d’un homme d’une grande intelligence et d’une clairvoyance extrême le contraignant, presque à son corps défendant, à mettre en place de sombres machinations afin de satisfaire sa soif d’ambition que l’alcool n'arrive pas à étancher. Un personnage torturé qui ne parvient pas à s’aimer tout comme son alter égo féminin, Kay Lake.

Avec Perfidia, on ne peut s’empêcher de frissonner à l’idée de recroiser le destin de l’un des personnages les plus emblématiques de l’œuvre d’Ellroy à savoir le sergent Dudley Smith. On retrouve un flic plus jeune, mais tout aussi dangereux et violent qui effectue avec son équipe les basses œuvres du LAPD pour le compte de cadres corrompus. Séduisant, machiavélique, on décèle chez cet homme quelques fêlures qui rendent le monstre plus présentable. En évoquant certains pans de sa jeunesse en Irlande, on peut deviner l’origine du mal qui a façonné un personnage qui recèle encore quelques brides d’humanité.

Le principal défaut de Perfidia est qu’il s’agit d’un préquel et que, de ce fait, le lecteur connaît déjà la destinée de la plupart des personnages qui hantent cette histoire ce qui dessert parfois la tension narrative de certaines péripéties du roman. D’autre part, on peine à comprendre le sens de l’apparition d’Elisabeth Short accompagnée de son véritable géniteur, dont je tairai l’identité afin de vous en laisser la surprise. Néanmoins cette surprise s’avère plutôt embarrassante. En effet, il est difficile désormais de croire que ce personnage soit absent du fameux roman Le Dahlia Noir. Le fait de découvrir le point de vue de Kay Lake sous la forme d’un journal consigné au musée du LAPD reste également très déconcertant et peu crédible dans la forme où il est rédigé. Là aussi on peine à comprendre l’utilité d’un tel style de narration. Il faudra peut-être attendre la suite de cette tétralogie pour entrevoir le sens de ce qui apparaît à ce jour comme des défauts mineurs.

Parce qu’il ne faut pas se leurrer, Perfidia considéré par l’auteur lui-même comme son meilleur roman prouve sans l’ombre d’un doute qu’Ellroy reste l’immense écrivain qu’il n’a d’ailleurs jamais cessé d’être n’en déplaise à ses détracteurs. Perfidia c’est un livre d’une force brute dégageant une telle intensité dramatique qu’il mettra à terre le plus blasé des lecteurs. Un véritable KO littéraire.

Sega

James Ellroy : Perdifia. Editions Rivages/Thriller 2015. Traduit de l’anglais (USA) par Jean-Paul Gratias.

A lire en écoutant : Sayonara Blues de The Bronx Horns. Album : Silver in the Horns. Savoy Jazz 1998.

 

01/02/2015

DENNIS LEHANE : QUAND VIENT LA NUIT. UNE VIE DE CHIEN.

Capture d’écran 2015-02-01 à 22.33.09.pngIl existe une loi littéraire qui dit que les romans tirés de scénarios ne donnent jamais de bons résultats et je ne connais pas de romans noirs ou de polars qui font exception à cette règle. Familier du milieu hollywoodien, Dennis Lehane a bénéficié d’excellentes adaptations de ses romans (Gone Baby Gone, Shutter Island et Mystic River), mais on sentait que l’auteur en voulait d’avantage en endossant notamment le rôle de scénariste chose qu’il n’avait jamais faite à l’exception de quelques épisodes des séries Sur Ecoute et Broadwalk Empire.

Quand Vient la Nuit est donc à l’origine un scénario que l’auteur a développé à partir d’une de ses nouvelles Animal Rescue que l’on peut découvrir dans l’anthologie Boston Noir également publié aux éditions Rivages.

Bob Saginowski est un barman taciturne et solitaire qui travaille pour son cousin Marv. Le bar est lui-même aux mains de la mafia tchétchène et sert de dépôt  ou de relais pour l’argent de la pègre. Malgré cela, l’établissement est braqué et les deux hommes doivent rendre des comptes ce qui suscitent convoitises et ressentiments tout en faisant ressurgir des souvenirs que Bob souhaiterait ne plus devoir revivre. Mais peut-être que ce chien retrouvé dans la poubelle du jardin de Nadia, une fille du quartier, l’aidera à surmonter des regrets  qui ne cessent de le hanter.

Etre scénariste ou romancier il faut parfois choisir car il ne s’agit définitivement pas des mêmes métiers et un auteur comme Cormac Mc Carthy avec Trafic en a fait les frais à ses dépends. Il en va de même pour Dennis Lehane qui nous livre un roman d’une piètre qualité. Les deux auteurs possèdent la particularité commune de rédiger des histoires riches et intenses dont le talent des scénaristes consiste à extraire un matériel suffisamment harmonieux pour les besoins d’un film. Mais lorsqu’ils font le travail eux-mêmes, Denis Lehane tout comme Cormac Mc Carthy ne parviennent pas à cet équilibre fragile où le texte est au service de l’image.  C’est particulièrement flagrant  avec Quand Vient la Nuit où l’auteur s’est focalisé avant tout sur tous les aspects visuels de l’histoire au détriment de personnages qui se révèlent sans consistance et d’une intrigue très convenue qui manque de relief. Il n’y a guère que la relation entre le cousin Marv et sa sœur Dottie qui nous rappelle les belles scènes auxquels l’auteur nous avait habitué tout comme les liens qui se nouent entre le détective Torres et Bob qui fréquentent tous deux la même église sur le point de fermer ses portes. Mais ces instants sont rares et outre le manque d’épaisseur de certains protagonistes, on déplorera que les mafieux tchétchènes soient traités d’une manière si superficielle qu’ils donnent l’impression d’être aussi crédibles qu’une bande de croquemitaines.

Avec la reproduction de l’affiche du film en couverture estampillée Fox Searchlight, les éditions Rivages se sont prêtées au jeu de marchandising pour mettre en avant leur tête d’affiche. Même le titre original de l’ouvrage intitulé The Drop a été galvaudé et on s’étonnera qu’une maison d’édition si soucieuse des traductions ait accepté ce titre français ridicule, Quand Vient la Nuit.

Capture d’écran 2015-02-01 à 22.36.55.pngLe film réalisé par le belge Michael R Roskam qui nous avait ébloui avec son premier long-métrage Bullhead , ne suscitera que très peu d’intérêt hormis le fait qu’il s’agit de la dernière apparition de James Gandolfini qui nous gratifie dans son ultime scène de ce regard sombre et inquiétant si caractéristique de l’acteur. Une mise en scène très classique et sans surprise pour un twist final qui manque cruellement de panache. A voir en version originale tant la voix française de Tom Hardy est si insupportable.Capture d’écran 2015-02-01 à 22.41.06.png

Il faut que Dennis Lehane se concentre sur ce qu’il sait faire de mieux, à savoir écrire de magnifiques livres que des scénaristes se chargeront d’adapter pour le cinéma. L’auteur a d’ailleurs publié un troisième opus de sa fresque historique des USA qu’il avait entamée en 2008 avec le magnifique Un Pays à l’Aube qui reste son dernier bon roman.

Sega

 

Dennis Lehane : Quand Vient la Nuit. Editions Rivages/Thriller 2014. Traduit de l’anglais (USA) par Isabelle Maillet.

A lire en écoutant : O Caminho de Bebel Gilberto. Album : Bebel Gilberto. Crammed Disc 2004.

22:44 Publié dans 4. Roman noir, Auteurs L, USA | Tags : dennis lehane, quand vient la nuit, rivages thriller | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook | | |

08/12/2014

Nic Pizzolatto : Galveston. La cavale des paumés.

nic pizzolatto, galveston, true detective, éditions 10/18Avant de connaître le succès avec sa série True Detective, Nic Pizzolatto avait écrit en 2011, un roman intitulé Galveston que la maison d’édition 10/18 s’est empressé de réimprimer en ornant l’ouvrage d’un bandeau rouge et blanc stipulant que l’auteur est le créateur de la série phare de l’année 2014. Ce genre de démarche peut s’avérer ambivalent tant l’on a subit à de trop nombreuses reprises les calvaires de fonds de tiroir en vue d'amasser quelques deniers supplémentaires en surfant sur une vague de succès commerciaux.

Mais que l’on se rassure, Galveston est en fait une espèce de prélude confirmant le grand talent d’un auteur qui est parvenu à rassembler de manière plus que convaincante les amateurs de séries policières. Malgré ses qualités indéniables, l’ouvrage passa quasiment inaperçu lors de sa sortie à l’exception de quelques critiques, dont celle de Yan, animateur du blog Encore du Noir que vous retrouverez ici.

Roy Caddy, petit gangster sans envergure, passe une sale journée en apprenant qu’il est atteint d’un cancer des poumons et en échappant à un traquenard orchestré par son boss qui a décidé de se débarrasser de lui. Contraint à prendre la fuite, Roy prend sous son aile, la jeune Rocky, prostituée complètement paumée et sa petite sœur Tiffany. En longeant les côtes du golfe du Mexique, ce trio bancal va apprendre à se connaître et à s’apprivoiser tout en essayant de semer les tueurs lancés à leurs trousses. Vingt ans plus tard, alors qu’il pense s’être débarrasser de ses poursuivants, Roy Caddy s’aperçoit qu’un homme mystérieux tente de se renseigner sur lui.

Nic Pizzolato bâtit son récit sur une trame ultra classique de cavale et de gangster en quête de rédemption pour mieux s’écarter des schémas convenus de la road story afin de se concentrer sur la relation qui unit les trois protagonistes principaux. C’est à Galveston, station balnéaire du Texas, que le destin de Roy, Rocky et la petite Tiffany va se jouer sur l’espace de quelques jours que l’auteur évoque avec une intensité peu commune et qui se conclura vingt ans plus tard avec un chapitre final bouleversant chargé d’émotion.

Dans Galveston comme dans True Detective c’est sur le plan de la temporalité que l’on retrouve la marque de fabrique déconcertante de Nic Pizzolato avec une histoire qui se déroule sur l’espace d’une vingtaine d’année. Outre l’absence d’alternance régulière entre les évènements de 1987 et de 2008, l’auteur retient des éléments du passé pour nous les restituer dans le présent et inversement, ce qui décontenancera plus d’un lecteur surpris par cet artifice narratif peu commun.

Pour Roy Caddy, c’est l’heure des choix qui s’imposent car l’homme va devoir se pencher sur son passé pour tenter de trouver un sens à une vie qu’il n’est pas certain de maîtriser tout comme Rocky, sa compagne de cavale. Deux êtres cabossés par la vie qui essaient de prendre en main leur destinée par l’entremise de la petite Tiffany sur laquelle ils déposent tous leurs espoirs. Sur fond de paysages flamboyants et lumineux, Nic Pizzolato dresse le portrait sombre et saisissant de personnages entrainés vers une destinée dont les lecteurs les plus avertis seront bien en peine de deviner l’issue, ceci d’autant plus que l’auteur nous gratifie de quelques rebondissements violents qui apportent encore d’avantage de souffle à ce splendide roman qui se lit d’une traite comme la tempête qui s’abat sur Galveston.

Nic Pizzolatto : Galveston. Editions 10/18 2011. Traduit de l’anglais (USA) par Pierre Furlan.

A lire en écoutant : Eden de Hooverphonic. Album : Sit Down And Listen To Hooverphonic (The live theater recordings). Columbia 2003.

26/11/2014

Glendon Swarthout : Homesman. Vers un monde meilleur.

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Surprenant et poignant, ce sont les deux qualificatifs qui me viennent à l’esprit pour dépeindre Homesman, ultime roman de Glendon Swarthout qui s’est éteint en 1992, soit quatre ans après la publication de l’ouvrage. Après avoir publié le Tireur dans une nouvelle traduction intégrale, les éditions Gallmeister font à nouveau appel à Laura Derajinski, traductrice émérite, pour nous livrer ce roman en français, ceci pour notre plus grand plaisir.

Beaucoup de lâcheté et un coup du sort désigne Mary Bee Cuddy, un ancienne institutrice esseulée, pour rapatrier les quatre femmes qui, au sortir d’un impitoyable hiver qui a ravagé les Grandes Plaines, ont perdu la raison. Il faut dire qu’au milieu du XIXème siècle, la vie des colons est extrêmement dure sur cette partie de la Frontière qui n’épargnent ni les bêtes ni les hommes. La seule solution consiste donc à ramener ces femmes vers l’est afin que leur famille puisse les prendre en charge. Avec un étrange chariot aménagé pour transporter ces âmes meurtries, Marie Bee Cuddy va traverser le Territoire pour rallier le fleuve Missouri qui borde la partie civilisée des USA. Pour échapper à la pendaison, Briggs, odieux personnage voleur de concession, sera contraint, bon gré mal gré, d’escorter cet étrange convoi.

Il est probable que les lecteurs resteront très longtemps marqués par le souvenir de ces quelques pages où l’auteur décrit le tragique quotidien de ces quatre familles de colons qui tentent d’exploiter une terre vierge que l’on morcelle en concession sans nom. Ce sont les loups affamés qui rôdent autour des frêles maisons de terre, la maladie qui ravage les troupeaux, les enfants qui meurent et des grossesses non désirées qui laminent le cœur de ces femmes courageuses qui ne peuvent en supporter d’avantage. Isolées, repliées sur elles-mêmes, Line, Hedda, Arabella et Gro perdent peu à peu la raison pour sombrer dans une folie muette, entrecoupée parfois de violents éclats meurtriers. Dépassés, démunis, leurs veules maris n’hésiteront pas bien longtemps à se séparer de leurs conjointes devenues désormais bien trop encombrantes.

Le reste du roman tourne bien évidemment autour des deux protagonistes principaux que sont Mary Bee Cuddy et Briggs qui vont tout au long du voyage, tenter de s’apprivoiser tout en contenant les débordements de leurs quatre passagères. Mais l’on aurait tord de s’attendre à un récit convenu où deux personnages antinomiques trouvent enfin le moyen de s’entendre pour faire face aux défis qui se présentent à eux. Glendon Swarthout n’hésite pas à briser les règles pour mieux surprendre le lecteur et l’entraîner dans les tourments d’une histoire qui n’a rien de conventionnelle.

De longues scènes contemplatives très visuelles sont entrecoupées de rebondissements dynamiques qui en font un roman à l’équilibre presque parfait, hormis quelques longueurs que l’on peut déplorer en fin de récit. Dans une contrée sauvage, les protagonistes du convoi maudit trouvent leur place dans une nature hostile mais respectueuse. Mais plus ils se rapprochent de la civilisation, plus ils se heurtent à l’hostilité des hommes qui ne trouvent rien d’autre à faire que de les repousser et les rejeter. En finalité le monde civilisé s’avérera bien plus cruel que le monde du Territoire et c’est peut-être l’un des grands messages que l’auteur tente de faire passer au travers des pages de ce roman.

Parce qu’il fait la part belle aux femmes, on a qualifié Homesman de western féministe ce qui n’est pas vraiment adéquat car bien trop souvent le personnage de Mary Bee Cuddy se fait rabaisser par l’odieux Brigg auquel l’auteur semble vouloir lui accorder le dernier mot. Mais bien évidemment, dans un genre littéraire machiste à l’extrême, Homesman peut apparaître comme le roman qui tente de promouvoir, parfois de manière maladroite, le rôle essentiel des femmes dans la conquête de l’Ouest.

Homesman a été récemment adapté au cinéma. Le film réalisé par Tommy Lee Jones qui interprète le rôle de Brigg, suit très (peut-être trop) fidèlement la trame du récit. C’est Hillary Swank qui lui donne la réplique en endossant le rôle de Mary Bee Cuddy dans une brillante interprétation pleine de sensibilité. Mais on appréciera surtout la sobriété du jeu des trois actrices qui campent les trois femmes de colon gagnées par la folie. Elles donnent ainsi toute l'intensité à ce film bien maîtrisé qui fait honneur au très bon roman de Glendon Swarthout.

Sega 

Glendon Swarthout : Homesman. Editions Gallmeister 2014. Traduit de l’anglais (USA) par Laura Derajinski.

A lire en écoutant : Into the Unknown de Blackhord.  Album : A Thin Line. ABC Music/Universal 2013.

00:16 Publié dans 7. Western, Auteurs S, LES AUTEURS PAR PAYS, USA | Tags : glendon swarthout, homesman, gallmeister, derajinski | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | |

04/11/2014

David Vann : Dernier Jour Sur Terre. La spirale infernale du tueur Amok.

Capture d’écran 2014-11-04 à 00.34.57.pngDans le domaine littéraire et particulièrement en ce qui concerne le thriller, le personnage de tueur de masse que l’on nomme couramment Amok (1) dans le jargon policier, s’inscrit bien souvent, voire systématiquement, dans une trame narrative de manipulation ou de complot comme pour mieux justifier la monstruosité de ces tueries. Mais finalement, ces romanciers ne reflètent que l’incompréhension d’une société qui n’est pas en mesure d’expliquer les raisons qui poussent ces hommes, souvent très jeunes, à commettre un crime d’une telle abjection.

Avec Dernier Jour Sur Terre, David Vann s’emploie à retracer le parcours d’un de ces jeunes hommes tout en mettant en perspective les affres de sa propre enfance. Il s’agit donc d’un récit qui évite toutefois tous les travers du sensationnalisme et la froideur d’un texte uniquement basé sur des faits cliniques.

C’est le 14 février 2008 que Steve Kazmierczak, équipé d’un fusil et de trois pistolets automatiques, pénètre dans l’un des auditoriums de son université pour abattre cinq personnes et en blesser dix-huit avant de se donner la mort. Il avait 27 ans et était considéré comme un étudiant brillant. David Vann, lui, avait 13 ans lorsqu’il reçut en héritage les armes de son père qui venait de mettre fin à ses jours avec l’une d’entre elles. Deux trajectoires aux débuts similaires mais qui diffèrent ensuite totalement puisque l’un deviendra l’auteur d’un terrible massacre tandis que le second deviendra un romancier reconnu.

Plus qu'un récit, Dernier Jour Sur Terre est un essai où David Vann relate les évènements de sa jeunesse qui auraient pu le conduire à commettre un acte similaire à celui de Steve Kazmierczak. C'est cette mise en abîme qui donne au livre une tonalité beaucoup moins froide que ce type d'ouvrage peut susciter avec une longue litanie de chiffres et de faits énumérés dans un soucis de précision qui, paradoxalement,  ne facilite pas forcément la lecture. Il n'en demeure pas moins que les souvenirs qu'évoque l'auteur font froid dans le dos, particulièrement lorsqu'il décrit ses pérégrinations dans le quartier avec l'un des fusils de son père qu'il utilise pour tirer sur des lampadaires ou pour observer ses voisins dans le viseur de la lunette de précision montée sur son arme.

Pourtant on ne saurait résumer le phénomène à un simple problème de libre circulation des armes, même si cette liberté inscrite dans la constitution suscite débats et  inquiétudes que les pouvoirs politiques occultent complètement  à l'instar de ces candidats  démocrates et républicains qui n’hésitent pas à se mettre en scène avec des armes à feu lors de leurs campagnes publicitaires pour les diverses échéances électorales.

Pour comprendre le parcours tragique de Steve Kazmierczak, Dernier Jour Sur Terre dresse le portrait féroce d’une Amérique en proie à une paranoïa qui ne cesse de grandir et où la démission parentale côtoie l’indigence médicale et sociale d’un pays qui a fait de la violence une icône cinématographique qui ne semble connaître aucune limite. Un cocktail détonnant qui façonne ces esprits perturbés jusqu’à ce qu’ils décompensent brutalement. Avec le témoignage des proches, l’auteur s’emploie donc à défaire le mythe qui consiste à faire passer soudainement ces individus pour des monstres, une explication simpliste qui permet ainsi de ne pas remettre en question les tares sociétales de rejet qui les façonnent pourtant petit à petit jusqu’à un dramatique point de non retour.

Même s’il évoque d’autres tueries comme celles de Virginia Tech et de Columbine, on pourra reprocher à David Vann d’être peut-être trop prompt à fustiger les travers observés dans son propre pays donnant l’impression erronée que ces actes se dérouleraient exclusivement sur le territoire des USA ce qui est loin d’être exact puisque des cas similaires se sont produits dans d’autres parties du monde, notamment en Europe.

En dépit de l’absence d’un contexte historique évoquant les débuts du phénomène que l’on observait déjà à la fin du 18ème siècle, Dernier Jour Sur Terre n’en demeure pas moins l’un des ouvrages les plus exhaustifs traitant du sujet des tueries de masse sans pour autant sombrer dans un sensationnalisme sordide que bon nombre de médias ne peuvent s’empêcher d’adopter afin de capter l’attention de leur public.

Sega

 

(1) Amok provient du mot malais amuk, désignant des personnes atteintes d’une rage incontrôlable.

David Vann : Dernier Jour Sur Terre. Editions Gallmeister 2014. Traduit de l’anglais (USA) par Laura Derajinski.

A lire en écoutant : Mad World de Gary Jules & Michael Andrew. Album : BO Donny Darko. Enjoy/Everloving 2002.

26/10/2014

TIM GAUTREAUX : NOS DISPARUS. AU CONFLUENT DE LA VENGEANCE.

Capture d’écran 2014-10-26 à 19.22.17.pngNos Disparus de Tim Gautreaux est indéniablement un roman déconcertant qui oscille entre le roman d’aventure, le roman noir et le polar. Bien plus qu’un mélange, l’auteur transcende et restitue dans un subtile équilibre tous les codes des genres énumérés pour nous livrer un récit d’une délicate magnifiscence. Joseph Conrad, pour le fleuve ; Mark Twain pour le steamer ; tous les auteurs sudistes pour la Louisiane, finalement on outrepassera ces références de renom certes, pour se contenter d’apprécier ce romancier au style bien affirmé.

Sam Simoneaux est un jeune cajun que l’on surnomme « Lucky » peut-être parce qu’il a survécu, tout bébé, au massacre de sa famille ou parce qu’en débarquant à Saint-Nazaire un certain jour de novembre 1918 pour se battre dans les tranchées, il apprend que l’armistice vient de conclure les hositilités. Des champs de bataille il ne connaîtra que le tragique déminage qui frise à chaque instant la catastrophe. Car si les hommes savent faire la guerre, ils ont plus de peine à la défaire. De retour à la Nouvelle-Orléan, il aspire à une vie tranquille et trouve un emploi de surveillant dans un  grand magasin de la ville. Mais ne pouvant empêcher l’enlèvement d’une fillette, il va être licencié tout en étant contraint par les parents de retrouver leur progéniture. Sam Simoneaux va donc s’embarquer sur l’Ambassador, un steamer d’excursion qui emploie la famille de la fillette disparue. Tout en tentant de détecter une trace des ravisseurs, le jeune homme va officier comme troisième lieutenant pour maintenir l’ordre sur ce navire qui sillonne le grand Mississipi au rythme d’un jazz tonitruant et de bagarres dantesques.

Nos Disparus surprendra le lecteur avec un texte résolument moderne qui s’emploie à mettre en scène cette fresque des années 20 dans un contraste saisissant où chaque mot semble avoir été pesé. Cet économie des mots est particulièrement frappante lorsque l’auteur évoque en quelques paragraphes les différentes étapes de la rénovation du steamer qui devient une entité propre au cœur de laquelle résonne l’hommage que l’auteur rend, avec une belle émotion, à son père, capitaine de remorqueur et à son  grand-père qui travailla sur un bateau à roue à aube en tant que machiniste.

Tim Gautreaux est parvenu à façonner, avec un grand talent, un personnage principal emprunt d’une grande humanité qui se traduit par l’imperfection de ses choix, donnant ainsi une autre perspective à un récit qui ne cessera de rebondir d’une façon parfois inattendue. C’est ainsi que les thèmes de l’impuissance et de la vengeance seront traîtés tout au long du roman avec une dynamique dramaturgique qui sort des sentiers battus et qui donnera finalement raison à cet oncle plein de sagesse décrétant que « le pêcheur se punit tout seul ». C’est finalement ainsi que Sam Simoneaux s’émancipera de cette destinée qu’il semblait hésiter à emprunter. Le salut par le renoncement c’est ce qu’il retirera de toute cette aventure pour enfin vivre sa propre destinée.

Avec Nos Disparus vous allez découvrir l’épopée fantastique d’un monde entre deux eaux, entre deux âges dont la soif inextingible de vivre et de s’émanciper du taylorisme abrutissant des entreprises qui fleurissent au bord du grand fleuve, laissent échapper, pour un temps seulement, cette cohorte d'hommes et de femmes qui vont trouver refuge sur cette fragile embarcation afin de tournoyer dans ce bal ahurissant rythmé au son d’une musique en pleine mutation.

Sega

 

Tim Gautreaux : Nos Disparus. Editions du Seuil 2014. Traduit de l’anglais (USA) par Marc Amfreville.

A lire en écoutant : We Come to Party de Rebirth Brass Band. Album : We Come to Party. Sanachie Records 1997.

19:27 Publié dans 4. Roman noir, Auteurs G, LES AUTEURS PAR PAYS, USA | Tags : tim gautreaux, nos disparus, seuil, mississipi, louisia | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | |

13/09/2014

GLENDON SWARTHOUT : LE TIREUR. LA DERNIERE DANSE.

glendon swarthout, le tireur, gallmeister, totem, westernOn ne peut que saluer une maison d'édition qui ose sortir des sentiers battus en publiant des romans d'un genre particulièrement déconsidéré dans les milieux littéraires tel que le western ou le roman de guerre. Avec la collection Totem, la maison Gallmeister a osé miser sur des écrivains américains méconnus qui mériteraient pourtant d'avantage de visibilité que la pâle actualité que nous infligent les chroniqueurs avec ce "coup d'édition" narrant les secrets d'alcôve élyséens qui n'est finalement que le triste reflet d'une rentrée littéraire toujours plus inconséquente quant au rythme des parutions qui s'annihilent les unes les autres dans une cavalcade toujours plus frénétique et  trépidante.

Pour fuir ce diktat culturel, je vous propose de découvrir cette nouvelle traduction intégrale d'un ouvrage de Glendon Swarthout publié en 1975, intitulé Le Tireur que le réalisateur Don Siegel porta à l'écran en 1976 sous le titre Le Dernier des Géant  avec John Wayne dans sa dernière apparition au cinéma. Autant le dire tout de suite le film, bien qu'excellent, ne parvient pas à restituer toute la noirceur et le cynisme émanant de ce récit funèbre.

En 1901, John Bernard Books, vacillant sur son cheval, débarque à El Paso avec une réputation de tueur légendaire. Seul survivant d'une lignée de pistoleros redoutables, Books va découvrir qu'il est atteint d'un cancer incurable et qu'il ne lui reste que quelques semaines à vivre. En apprenant cela, une cohorte de vautours va se rassembler afin de profiter des ultimes instants de ce dernier monument de l'Ouest sauvage. Et au milieu de cette danse crépusculaire de charognards avides,  John Bernard Books va organiser le dernier coup d'éclat qui clôturera son parcours légendaire.

On a souvent qualifié Impitoyable, le chef d'œuvre de Clint Eastwood, comme étant un western crépusculaire. Ce qualificatif conviendrait pourtant d'avantage au roman de Glendon Swarthout qui nous relate l'agonie d'une époque révolue au travers des derniers soubresauts  d'un homme en fin de parcours. Considéré comme un spécialiste du genre, l'auteur parvient, de manière originale, à nous restituer cette période charnière par le biais de quelques articles  que le personnage principal découvre dans son journal. Nouvelles internationales, faits divers et encarts publicitaires, c’est toute cette série d’articles ponctuant le récit qui restituent la perspective des changements sociétaux qui s’amorcent désormais à travers tout le pays. Et puis il y a ce compte-rendu du décès de la Reine Victoria qui deviendra le moteur du récit car c’est par le biais de cet article que John Bernard Book trouvera l’inspiration nécessaire afin  de prendre toutes les dispositions pour mettre en scène sa disparition prochaine.

Comme les barillets des Remington 44 qu’utilise John Bernard Book, Le Tireur se subdivise en six chapitres très courts qui permettent de faire ressortir toute la quintessence d’un texte qui va vraiment vers l’essentiel et qui entraine rapidement le lecteur dans cette abîme mortelle qui se concluera de manière abrupte par un duel dantesque qui restera un modèle du genre avec la violence des scènes d’action, la pertinence des dialogues et l’introspection du personnage principal qui se marient dans un équilibre parfait.

C’est également par l’entremise de la série de portraits que dresse l’auteur tout au long du roman que le lecteur peut se demander ce qui change vraiment d’une époque à l’autre car si le progrès apporte son lot de confort  et de commodité, la sauvagerie des personnages aux caractères veules et cyniques semble demeurer immuable. Avec ces hommes et ces femmes qui se pressent autour du personnage principal, on assiste donc au dépeçage d’un homme agonisant qui n’est que l’illustration d’un capitalisme forcené où tout s’achète et tout se vend en allant même jusqu’à brader la réputation d’une légende.

Une légende qui meurt, un jeune homme qui renaît, c’est sur le dur constat impitoyable d’un héritage tragique que se concluera le roman au travers d’une passation dévoyée qui ne laissera aucun espoir quant à l’avenir de l’homme.

Sega

 

L’alchimie d’un rayon de soleil de faux printemps changea le nickel des Remingtons en argent. Gillom Rogers avançait la tête haute, les épaules droites, bien plus grand à ses yeux, en proie à des sensations jusqu’alors inconnues. Il tenait un revolver encore chaud dans la main, sentait la morsure de la fumée dans ses narines et le goût de la mort sur sa langue. Le cœur haut dans sa gorge, le danger derrière lui – et puis la sueur soudaine et le néant, et la sensation douce et fraîche d’être né.

 

Le Tireur

Glendon Swarthout

 

Glendon Swarthout : Le Tireur. Editions Gallmeister, collection Totem 2012. Traduit de l'anglais (USA) par Laura Derajinski.

A lire en écoutant : Wild Horses des Rolling Stones. Album : Sticky Finger. Virgins Record – Rolling Stones 1971.

13:02 Publié dans 7. Western, Auteurs S, LES AUTEURS PAR PAYS, USA | Tags : glendon swarthout, le tireur, gallmeister, totem, western | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook | | |

15/07/2014

Shannon Burke : 911. Ambulanciers, pompiers et policiers : des fonctionnaires comme les autres.

Capture d’écran 2014-07-15 à 19.31.24.pngJe me souviens de certaines histoires que l’on se racontait entre flics à la fin du service, des réquisitions tellement étranges que l’on se disait parfois que si l’envie nous prenait de les relater dans un récit, personne ne nous croirait. C’est exactement ce que l’on peut penser en lisant 911 de Shannon Burke qui conte le quotidien hallucinatoire d’une équipe d’ambulancier à Harlem au début des années 90. Mais que l’on ne s’y trompe pas, bien qu’il s’agisse d’un roman, 911 est bien basé sur le vécu de son auteur qui a été ambulancier à New-York. C’est d’ailleurs dans le prologue que l’on découvre le thème principal développé par l’auteur à savoir cette déshumanisation des protagonistes face à ce chapelet d’horreur auxquels ils doivent quotidiennement faire face et qui les éloigne petit à petit du monde réel qui les entoure et dans lequel ils ne se reconnaissent plus.

A la suite de son échec à l’examen d’entrée en fac de médecine à New-York, Ollie Cross décide d’intégrer l’unité des ambulanciers de la station 18 à Harlem afin de parfaire ses connaissances médicales. Mais bien rapidement, la jeune recrue va se retrouver au cœur d’un univers de folie où les overdoses, scènes de crimes et lésions par balle se succèdent composant ainsi un quotidien infernal que partagent ses mentors. Ceux-ci luttent du mieux qu’ils le peuvent afin de ne pas sombrer dans un désespoir latent en adoptant les attitudes les plus triviales qui ne feront que déconcerter encore d’avantage le jeune Ollie qui aura bien du mal à faire face aux conséquences d’une tragédie qu’il devra pourtant surmonter du mieux qu’il le peut. Mais dans cet environnement désenchanté existe-t-il seulement le moindre espoir de rédemption ?

Comme une espèce de main courante, le roman se décline en une succession d’interventions plus sordides les unes que les autres tout en découvrant le parcours du jeune Ollie qui débute dans le métier d’ambulancier. Il doit tout d’abord intégrer une équipe en surmontant les railleries teintées de bizutage de ses collègues qui lui en font voir de toutes les couleurs. Ce n’est qu’après ce passage obligé qu’Ollie fera son chemin en accompagnant son mentor,  le taciturne Rutkovsky, vétéran de la guerre du Viet-Nam qui au travers même de ses failles, incarne la figure du père spirituel tout comme Lafontaine, personnage odieux et raciste et Verdis, l’homme le plus altruiste de l’équipe. C’est auprès de ces trois hommes aux caractères quelque peu manichéens qu’Ollie trouvera sa place au sein de l’équipe.

On appréciera la qualité d’écriture de Shannon Burke qui nous décrit les scènes les plus atroces dans un style nerveux et efficace sans pour autant verser dans une espèce de dérive morbide outrancière à l’instar du film de Scorcese, A Tombeau Ouvert, auquel le roman est souvent comparé. L’intérêt de l’intrigue se concentre principalement sur ces personnages qui perdent pied au fur et à mesure des tragédies qui se succèdent à un rythme insoutenable. Mais voilà l’être humain s’habitue à tout en mettant en place des mécanismes de défense  comme cette indifférence insupportable que personne d’autre ne peut comprendre. Mais face à cette succession de morts, de vies brisées que peut-on faire d’autre ? C’est peut-être par le biais de ces petits textes en insert qui jalonnent tout le récit que l’on trouvera la réponse ou plutôt l’absence de réponse où une certaine résignation semble être de mise. Ces petits textes qui mettent en lumière les différentes phases de l’histoire donnent une résonnance tout autre au roman en habillant les scènes dantesques d’un certain réalisme.

L’une d’entre elle est particulièrement significative pour tous les métiers d’urgence de rue comme les pompiers, ambulanciers ou policiers.

« Il y a deux périodes de crise dans la carrière d’un ambulancier. La deuxième est graduelle, avec une période de gestation de dix à quinze ans. C’est le corps et l’esprit qui s’épuisent, qui vous font comprendre qu’ils en ont assez. Il existe peut-être des moyens de retarder cette espèce d’érosion – La médiation, de longues vacances, des passe-temps, une vie de famille épanouie – mais selon mon expérience, que ce soit au bout de dix ou vingt ans, cette deuxième crise finit toujours par arriver, et la seule chose intelligente à faire, c’est d’écouter son corps, et de se retirer. L’autre crise, la première, celle que, pour la plupart, vous affronterez très bientôt, est plus abrupte et, par certains aspects, plus dangereuse. Elles surviennent toujours au cours de la première année sans prévenir, et habituellement à la suite d’une erreur ou d’un acte inconsidéré. Pour la plupart, vous ferez quelque chose que vous regretterez. Et la vraie question est moins de savoir ce que vous en ferez ou en quoi cela vous sera préjudiciable, que de savoir ce que vous en tirerez. Certains deviennent plus forts. D’autres ne récupèrent jamais vraiment. Quelques uns ne s’en sortent tout simplement pas. »

911 c’est le très bon roman noir de l’été que vous lirez peut-être au bord d’une piscine en ne pouvant pas vous empêcher de frissonner.

Sega

Shannon Burke : 911. Editions Sonatines 2014. Traduit de l’anglais (USA) par Diniz Galhos.

A lire en écoutant : Moment of Truth de Gang Starr. Extrait de la BO The Lincoln Lawyer. Lakeshore Records 2011

19:33 Publié dans 4. Roman noir, Auteurs B, LES AUTEURS PAR PAYS, USA | Tags : 911, shannon burke, editions sonatine, harlem | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | |