07/07/2014

KENT ANDERSON : CHIENS DE LA NUIT. DEPOSER L’UNIFORME.

Capture d’écran 2014-07-07 à 03.27.37.pngL’uniforme que nous portons, l’arme et la plaque que nous détenons ne sont qu’un prêt qu’il nous faudra restituer à la fin de notre carrière. Ils ne sont que les symboles du pouvoir qui nous est confié un temps durant et n’en déplaise à certain, ce n’est d’ailleurs pas l’uniforme, ni la plaque et encore moins l’arme qui constituent le policier. Ils sont incarnés par les principes et les valeurs de l’homme ou de la femme qui les détient. Pour preuve, une fois rendus, ces attributs ne seront plus que des coquilles vides puisque nous garderons en nous les instants douloureux qui ont jalonnés notre carrière. Et pourtant, bien plus que l’habit, ce sont ces réminiscences parfois intolérables que nous voudrions restituer.

Ces tragédies dont nous sommes les témoins directs sont bien trop souvent passées sous silence. Le policier est de nature discrète. C’est un taiseux qui encaisse du mieux qu’il le peut. Ce silence, cette discrétion sont peut-être les éléments, parmi d’autres, constituant le brouillard de mystification qui enveloppe la profession et en regard de l’actualité genevoise, ce n’est pas ce que je lis sur les blogs ou sur les réseaux sociaux qui me donnera tort. Détracteurs et supporters s’écharpent sur le sujet et bien souvent le débat vire à la farce dans un échange de propos peu amènes qui desservent encore d’avantage la profession. 

Pour s’extirper de ces discussions stériles où les provocations des uns amènent les répliques outrageantes des autres il faudra peut-être se tourner vers les récits ou les romans de ces policiers qui rompent parfois le silence pour nous livrer le témoignage de leurs expériences. Le plus remarquable d’entre eux s’intitule Chiens de la Nuit, de Kent Anderson qui fut membre des forces de police de Portland durant sept ans.

Portland 1975, Hanson, de retour du Viet-Nam, a intégré les force de police et parcourt les rues du North Precinct, l’un des secteurs le plus déshérité de la ville avec son camarade Dana, un vieux flic chevronné. Nuit et jour, ils patrouillent au cœur de ces artères misérables en effectuant les réquisitions diffusées par le dispatcher et en essayant de composer avec une population démunie et bien souvent hostile. Un quotidien de défiance, de danger et de peur sur fond de drogue et de violence. Tant bien que mal, Hanson parvient à supporter le lourd passé qu’il traîne depuis la guerre. Mais le retour d’un ancien compagnon d’arme risque fort de l’entraîner bien au delà du fil du rasoir sur lequel il se tient.

Outre les chiens errants qui parcourent les rues du ghetto, Chiens de la Nuit, désigne également ces policiers qui, à l’instar de ces animaux devenus sauvages, paraissent livrés à eux-mêmes dans un univers cruel et violent. Bien plus que le contexte social dans lequel les policiers opèrent, ce sont les réquisitions auxquelles ils doivent faire face qui en font un roman universel. Que l’on soit policier à Portland, à Genève ou ailleurs, on retrouve ces mêmes levées de corps, ces mêmes accidents de la route, ces mêmes conflits familiaux, ces mêmes cambriolages et surtout cette même déshérence sociale qui affecte les populations les plus précarisées. Ce n’est d’ailleurs pas autour des fusillades mais au cours d’interventions banales que s’inscrivent les tragédies qui surprennent les policiers. Il en a toujours été ainsi et le roman en fait la funeste démonstration.

Kent Anderson nous livre un récit âpre et violent parfois dérangeant surtout de par l’attitude de ces policiers  qui suscitera un certain malaise. C’est cet aspect cru, mais véridique, de certaines interventions qui pourra parfois choquer le lecteur. Mais que l’on ne s’y trompe pas, c’est derrière cette indifférence feinte ou ce cynisme que le policier tente de se protéger des vicissitudes des dynamiques de la rue. Car outre l’aspect opérationnel, Kent Anderson décrit avec force de talent les mécanismes insidieux conduisant le policier à la perte de ses repères et de ses valeurs morales. La désillusion, le manque de considération et le découragement en sont les principaux vecteurs et c’est paradoxalement auprès des laissez pour compte que Hanson parviendra à retrouver une certaine rédemption. Ce sont d’ailleurs ces personnages de seconde zone qui donnent encore d’avantage d’authenticité et de relief au récit. Plus qu’une main courante, Chiens de la Nuit, est doté d’une intrigue simple mais solide qui en fait un roman un peu à part et un superbe témoignage du métier de police-secours.

Publié en 1998 et récemment réédité en 2014, Chiens de la Nuit, de par sa force d’écriture, reste un roman terriblement actuel. Et outre la superbe préface de James Crumley, c’est surtout l’avertissement de l’auteur qui donne le ton de cette fiction qui laisse transparaître les stigmates d’expériences vécues

« Bien que se déroulant à Portland, où j’ai exercé le métier de policier au milieu des années 70, Chiens de la Nuit est avant tout un roman, un monde fictif et autonome, et j’ai modifié les noms des rues, les décors, afin d’alimenter cet univers. Tous les personnages, les faits et les dialogues sont le produit de mon imagination.

Je suis fier d’avoir été membre des services de police de Portland, et en écrivant ce livre, j’ai été aussi honnête que je peux l’être. Quelques lecteurs le trouveront peut-être dérangeant ou « choquant » Le vérité produit parfois cet effet chez certaines personnes.

La situation est bien plus dramatique aujourd’hui qu’en 1975. »

Kent Anderson

Salaire, avantages, primes, heures supplémentaires, il faudra bien comprendre que l’on n’embrasse pas la carrière de policier uniquement pour les aspects financiers et c’est au travers de Dana, ce vieux flic vieillissant qui ne parvient pas à mettre un terme à sa carrière tant il aime son métier que l’on percevra le sens des valeurs qui anime le policier.

Pour Dana ou Hanson, déposer l’uniforme n’aura pas la même signification. Mais quoiqu’il en soit, ils garderont pour toujours les affres d’une vie professionnelle qui les marquera à jamais.

SEGA

Kent Anderson : Chiens de la Nuit. Edition Folio Policier 2014. Traduit de l’anglais (USA) par Jean Esch.

Prix Calibre 38 du Meilleur Roman policier 1998.

Prix Marcel-Duhamel de la meilleure traduction du roman policier 1998.

 

A lire en écoutant : Retrograde de James Blake. Album : Retrograde. Polydor Ltd (UK) 2013.

 

23/06/2014

TREVANIAN : SHIBUMI. LA SPLENDEUR DU POLAR MACHISTE.

Capture d’écran 2014-06-23 à 00.48.54.pngShibumi de Trevanian a été publié en français pour la première fois en 1981 aux éditions Robert Laffont à une époque où les ouvrages oscillant entre le roman d’espionnage et le roman d’aventure étaient légions. Mais d’une densité peu commune, Shibumi transgressait les codes du genre avec des thématiques qui sortaient de l’ordinaire, comme la spéléologie, le jeu de go (dont les chapitres portent le nom des différentes phases du jeu) et bien évidemment la vision paranoïaque d’une mystérieuse organisation internationale  qui surpassait les agences gouvernementales dans le but de capter les ressources énergétiques de la planète.

Né à Shangaï, fils d’une aristocrate russe, pris en charge par un protecteur japonais adepte du jeu de go et survivant de la destruction d’Hiroshima, Nicholaï Hel, tueur polyglotte, a développé des compétences hors du commun en adoptant les préceptes de l’excellence au travers de l’esthétique du Shibumi. Après une longue carrière, cet assassin redoutable se voit contraint de sortir de sa retraite dorée au cœur du Pays Basque afin de venir en aide à une jeune femme pourchassée par les tueurs de la Mother Compagny, une organisation internationale sans scrupule. A son tour traqué, Nicholaï Hel devra payer le prix fort pour se s'extirper de cette confrontation dont il ne sortira peut-être pas complètement indemne. Un final somptueux qui passera des tréfonds des crevasses, aux forêts embrumées des Pyrénées.

Récemment réédité par la maison d’édition Gallmeister, Shibumi est considéré à juste titre comme le meilleur roman de Trevanian même si  l’on ne peut pas s’empêcher de ressentir un certain malaise en replaçant l’ouvrage dans un contexte actuel. Ce n’est pas sur l’aspect des technologies que le roman a pris un coup de vieux, mais sur la place qu’occupent les femmes dans cette histoire trépidante. Romancier mystérieux et misanthrope, retiré du monde, Trevanian ne semblait également pas exempt d’une certaine misogynie qui se reflète dans les portraits des femmes qui jalonnent le roman.

Vous découvrirez Hannah Stern, membre des Cinq de Munich (un commando chargé d’éliminer les instigateurs de l’attentat des JO de Munich), d’une naïveté confondante qui frise la stupidité à un point tel que l'on se demande comment la jeune femme a pu survivre en étant poursuivie par une horde de tueurs impitoyables. Son destin, que je me garderai bien de vous dévoiler, est d’une absurdité consternante. L’autre femme du roman, compagne du héro, est une espèce de super geisha moderne dressée (oui je dis bien dressée) pour assouvir les besoins sexuels de son concubin. Et dans les personnages secondaires, il y a la secrétaire de direction de la Mother Compagny qui, outre ses fonctions officielles, doit également « soulager les tensions » de son supérieur, à une époque où les lois sur le harcèlement sexuel étaient aussi utopiques que les téléphones et ordinateurs portables.

Capture d’écran 2014-06-23 à 00.49.31.pngMais finalement il faut bien avouer que  Shibumi n’est qu’une facette d’un lustre qui met en lumière le monde machiste dans lequel baignent bien trop couramment le polar et le roman noir. Certes ce qui était considéré comme une exception, devient de plus en plus courant avec des personnages féminins qui occupent le devant de la scène de manière intelligente. Enquêtrices hors pair ou psychopathes furieuses et sanguinaires, les femmes prennent d’avantage de terrain sans toutefois l’occuper complètement à l’instar des écrivaines de polar qui restent encore minoritaires dans un domaine trusté par la gent masculine. Mais c’est peut-être au travers de séries éblouissantes comme Broadchurch, The Fall et surtout Top of the Lake de Jane Campion que l’héroïne de polar connaîtra une évolution encore plus radical si cela est encore possible.Capture d’écran 2014-06-23 à 00.52.30.png

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Pour en revenir à Shibumi, malgré ses défauts, il serait dommage de passer à côté de ce roman qui se focalise, par un subtil processus de flash-back, sur la jeunesse hors du commun d’un jeune homme qui va devenir un tueur redoutable. Le roman foisonne de références et de détails qui donnent un certain relief à une histoire qui se lit d’une traite. On redoute même d’achever le roman en se demandant si l’on trouvera quelque chose de mieux dans le genre. Que l’on soit néophyte ou expert en spéléologie et jeu de go, l’auteur parvient à nous immerger dans ces univers si particuliers sans pour autant verser dans des descriptions outrancières qui desserviraient l’intrigue. Roman d’espionnage, critique sociale intelligente, Trevanian promène son regard aiguisé sur un monde en implosion, avec en ligne de mire les USA qui font l’objet  d’une analyse impitoyable qui n’est pas dénuée d’une certaine forme d’humour noir sans concession. SEGA

 

Trevanian : Shibumi. Editions Gallmeister 2008. Traduit de l’anglais (USA) par Anne Damour.

A lire en écoutant : Winter in America (live) de Brian Jackson et Gil Scott-Heron. Album : Winter in America. Strat-East 1974.

 

 

19/05/2014

TREVANIAN : THE MAIN. FLIC DE RUE.

Capture d’écran 2014-05-18 à 23.58.47.pngThe Main de Trevanian, c’est l’ouvrage par excellence que le jeune flic devrait lire et que le vieux flic qu’il deviendra devrait relire pour contempler tout le chemin qu’il a parcouru durant sa carrière en arpentant les rues de son quartier. Un parcours de vie peu commun et épuisant.

Car la rue possède sa logique, ses codes, sa propre morale qu’aucune loi ou règlement ne parviendra à cadrer ou à réguler. La rue demeure un mystère insondable. Son éthique est aussi fluctuante que les flots de passants qui déambulent sur ses trottoirs. La rue est un être protéiforme qui vous emporte et qui vous broie, qui vous supporte et qui vous brise, qui vous recueille et qui vous chasse. La rue vous aime et vous déteste. La rue c’est propre et c’est dégueulasse tout à la fois. La rue c’est un ensemble mystérieux au milieu duquel gravite le flic de quartier qui tente de démêler cet écheveau géant dont les fils restent constamment entremêlés.

La rue c’est parfois quelques blocs, un quartier ou une ville toute entière. La rue c’est les Pâquis à Genève, Pigalle à Paris, Soho à Londres, Saint-Denis dans son ensemble. La rue ça peut être également The Main à Montréal où Trevanian a planté le décor de l’ouvrage qu’il publia en 1976.

The Main, c’est le surnom du boulevard Saint-Laurent à Montréal où évolue la silhouette solitaire du lieutenant LaPointe qui veille sur un petit peuple de commerçants, d’escrocs, de tenanciers de bar, de clochards et de prostituées auxquels se mêle une population de migrants en quête d’un monde meilleur. Flic vieillissant LaPointe applique ses principes peu orthodoxes au grand dam d’un jeune policier stagiaire qui l’accompagne durant quelques jours et qui peine à comprendre le sens d’une logique de rue  qui est à l’antipode de ses valeurs et des codes éthiques d’une institution policière en pleine mutation. Et ce n’est pas le cadavre d’un inconnu, poignardé au fond d’une ruelle qui va faciliter les relations entre deux générations de flic qui peinent à se comprendre. Une affaire banale qui amènera LaPointe à revisiter un passé qu’il croyait enfoui à tout jamais dans les méandres de l’oubli.

Même si elle n’est pas dénuée d’intérêt l’intrigue policière reste en marge du récit qui se concentre sur l’atmosphère d’un quartier que l’auteur parvient à restituer à la perfection par l’entremise de personnages secondaires dotés de parcours de vie peu commun. Par petites touches, au travers d’anecdotes on découvre l’âme de ce secteur que ce vieux flic  parcours inlassablement à pied afin de mieux entretenir les relations qu’il a noué, au fil des années, avec tous les acteurs qui composent le tissu social du quartier.

Avant même qu’elle ne soit définie sur papier et intégrée dans les structures policières modernes, The Main vous donne une bonne définition de ce qu’est la police de proximité avec ce flic qui effectue quotidiennement des patrouilles pédestres dans un quartier qu’il connaît parfaitement, en contact permanent avec les citoyens qui y travaillent et qui y vivent.

L’autre qualité de ce roman c’est qu’il transgresse en permanence les codes des intrigues policières en se focalisant sur ce flic atypique qui ne parvient à nouer aucune relation sérieuse avec qui que ce soit. Amis, femmes et collègues restent en marge de son existence  qui reste entièrement vouée à cette entité urbaine qui lui donne l’illusion de vivre pleinement sa vie.

Les éditions Gallmeister ont eu la bonne idée de remettre au goût du jour la série des best-sellers que publia Trevanian durant les années septante. Derrière ce pseudo se cachait un homme mystérieux dont on ne sait finalement pas grand chose hormis le fait qu’il possédait un grand talent narratif et un sens de l’intrigue qui font que ses textes, aujourd’hui encore, possède un superbe pouvoir de séduction. Et finalement c’est tout ce qui compte.

SEGA

Trevanian : The Main. Editions Gallmeister 2013. Traduit de l’anglais (USA) par Robert Bré.

A lire en écoutant : Becomes the Color (From «Stocker ») de Emily Wells. Album : Bande originale du film Stocker. 2013 Twentieth Century Fox Film Corporation.

 

20/04/2014

James Ellroy : Extorsion. La vie rêvée des anges.

Capture d’écran 2014-04-20 à 22.56.09.pngBon autant vous le dire tout de suite, je ne serai pas celui qui dégommera James Ellroy qui revient sur les devants de la scène avec Extorsion. Je ne le ferai pas parce que bien plus qu’une référence, James Ellroy est le pourvoyeur d’émotions singulières qui ont fait que le polar est devenu bien plus qu’un genre littéraire à part. Pour simplifier l’histoire du polar il y a eu Raymond Chandler, Dashiell Hammet et Chester Himes puis apparurent Jim Thompson, Donald Westlake et Manchette pour ne citer que eux. Après un période d’accalmie James Ellroy balaya le paysage polardier avec un ouvrage qui s’intitulait Lune Sanglante. Mais ce fut la critique de Manchette publiée en 1987 dans  Libé qui fit d’Ellroy ce qu’il est devenu et consacra la collection Rivages/Noir et son directeur François Guerif pour devenir un monument incontournable dans le paysage de la littérature noire. En voici un court extrait :

"Le roman de James Ellroy, Lune sanglante, publié voici deux mois chez Rivages/Noir est passé pour l'instant complètement inaperçu. Il faut donc signaler aux amateurs, pour leur plaisir, qu'il s'agit d'un des plus remarquables romans noirs de la décennie, par sa préoccupation intellectuelle élevée, son écriture savante, et, pour le dire balistiquement, son épouvantable puissance d'arrêt."

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Je le dis tout net, James Ellroy possède un style unique qui relèguerait presque Céline au rang d’amateur. Tout d’abord assez académique, mais truffé de références shakespeariennes et dostoïevskiennes, le style de James Ellroy devint sec et nerveux avec en point d’orgue le méconnu White Jazz  qui clôturait son magnifique quatuor de Los Angeles. Mais une œuvre magistrale n’est pas forcément exempte de quelques ratés comme Tijuana mon Amour ou Destination Morgue pour ne citer que ces recueils de nouvelles.

Il faut bien comprendre que James Ellroy est un coureur de fond et pas un sprinter. Dans le domaine de la nouvelle il ne navigue pas dans la même catégorie et ses digressions narratives plombent un format qui tend à aller vers l‘essentiel. Et une histoire sans digression, ce n’est vraiment pas le genre du Dog.

Avec Extorsion, place au Purgatoire où l’on retrouve Fred Otash martyrisé par les vedettes d’Hollywood qu’il a clouées au pilori de son vivant en contant leurs coupables secrets. Pour tenter d’accéder au Paradis, Fred Otash va devoir livrer tous ses secrets en se connectant à la pensée d’un certain James Ellroy.

Bien sûr qu’avec Extorsion on retrouve la verve légendaire du maître qui nous précipite dans les méandres du Purgatoire pour retrouver le personnage réel de Fred Otash, ex-flic véreux, devenu détective et pourvoyeur de commérages sordides durant plusieurs décennies pour les revues à scandales  dont Confidential qui préfiguraient la presse poubelle qui alimente les pages « people » de nos jours. Bien sûr qu’on retrouve le langage outrancier, les ellipses narratives et le phrasé magique de l’auteur. Et il y a bien évidemment ce parfum nauséabond d’un Los Angeles que l’auteur s’est toujours employé à démystifier. Mais au final tout cela ne fait que desservir encore d’avantage l’absence totale d’intrigue avec un sentiment de déjà vu puisque que l’on découvrait le personnage central de cette novellas dans la trilogie Underwold USA. Apprendre que « Marylin Monroe était addicte aux  médocs », que « JFK baisait comme un lapin » ou que « Martin Luther King se tapait une palanquée de maîtresses » ça pouvait coller dans le contexte historique du rêve américain que James Ellroy se chargeait de trucider mais dans le cas de figure d’une nouvelle uniquement centrée sur des potins sordides, l’envergure n’est plus du tout la même.

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Avec Extorsion vous apprendrez que « Ava Gardner était amatrice de  Bois D’Ebène » (Et alors ?) que « Marlon Brando suçait des bites » (Et alors ?) et que « Rintintin baisait Katherine Hepburn » (Le chien était-il consentant ?). Faits réels ? Commérages ? Fables ? Il n’y a pas beaucoup d’éléments à retenir dans cet étalage abject de faits sordides qui se déclinent sur le ton d’une farce burlesque qui manque cruellement de consistance. L’intérêt résidera peut-être dans cette relation que Fred Otash nouera avec James Dean qui semble être une espèce d’hommage à un acteur mythique qui n’est pas plus épargné que les autres.

Capture d’écran 2014-04-20 à 21.45.45.pngFinalement on peut s’accorder à dire qu’Extorsion n’est qu’une espèce de mise en bouche pour nous faire patienter en attendant le premier opus de la seconde tétralogie de Los Angeles. On en aura un avant-goût en découvrant à la suite d’Extorsion, deux chapitres de Perfidia où l’on retrouvera le diabolique Dudley Smith et l’inquiétant Lee Blanchard, deux noms maléfiques qui ont hanté les pages de l’œuvre de James Ellroy. Et c’est avec ces deux extraits sanglants que l’on retrouvera toute la quintessence de l’écriture d’un écrivain majeur de la littérature contemporaine. Car Ellroy n’a pas fini de nous faire cauchemarder dans cette Cité des Anges en pleine période troublée de la seconde guerre mondiale.

Rassurez-vous le Dog en a encore sous la pédale !

Sega

James Ellroy : Extorsion. Rivages/Thriller 2014. Traduit de l’anglais (USA) par Jean-Paul Gratias.

A lire en écoutant : The Andrew Sisters : Bei Mir Bist Du Schein. Album : Rhum & Coca Cola. Charly Records 2006

23:10 Publié dans 4. Roman noir, Auteurs E, LES AUTEURS PAR PAYS, USA | Tags : ellroy, extorsion, otash, rivages, perfidia | Lien permanent | Commentaires (4) | |  Facebook | | |

13/04/2014

FRANK BILL : DONNYBROOK. FAIS MOI MAL JOHNNY !


frank bill,donnybrook,gallimard,série noireIssu de la lignée des Daniel Ray Pollock, Benjamin Westhler et consort, voici Frank Bill qui nous plonge dans l’univers brutal des pugilistes avec Donnybrook. Le titre de l’ouvrage porte le nom d’un tournoi de combat à poing nu qui se déroule au cœur de l’Indiana où la particularité réside dans le fait qu’il n’y a aucune règle et aucun arbitre. Deux séries de combat où l’on met en scène 20 concurrents sur un ring entouré de fil de fer barbelé. Les deux survivants de chaque série doivent ensuite s’affronter au milieu d’un public défoncé à l’alcool et à la méthamphétamine.

C’est sur une série de portraits de types féroces que se concentre le récit avec Marine, le père désespéré qui braque une armurerie (seul commerce qui n’a pas encore péricliter dans une région ravagée par le chômage) pour s’emparer de la somme nécessaire pour s’inscrire au tournoi. Il y a également Angus, l’ex combattant légendaire et invaincu qui s’est reconverti dans la fabrication de meth. C’est l’explosion de son labo et la trahison de Liz, sa nymphomane de sœur, aussi cinglée que lui qui contraindra Angus à retourner au Donnybrook. D’autres protagonistes vont venir des quatre coins des Etats-Unis pour se mesurer les uns aux autres dans un enfer de violence et de perdition.

Pour vous faire une idée du roman, on peut évidemment penser à Doux, Dur et Dingue ou Ca Va Cogner avec Clint Eastwood dans le rôle de Philo. Mais la vague d’une crise  sans fin et la déferlante toxique du cristal meth ont assombri le tableau  d’une Amérique du Midwest que Frank Bill a su parfaitement nous dépeindre par le biais de ses personnages aux caractères abrasifs qui ne sont porteur que de leur propre désespoir.

Frank Bill, Donnybrook, gallimard, série noire, Avec Donnybrook, ne cherchez pas de messages sous-jacent ou universels sur le bien ou le mal. Il n’y a que noirceur et violence au travers de scènes dantesques qui transporteront le lecteur d’un bout à l’autre d’une histoire dépourvue de la moindre lueur d’espoir. Le récit est âpre et brûlant sans aucune pause que ce soit durant les parcours de chaque protagoniste ou durant le combat qui clôturera l’intrigue dans une suite de confrontations qui paraissent sans fin.

Le parti pris de Frank Bill c’est l’action et rien d’autre, il laisse les considérations philosophiques et autres réflexions humanistes sur les bords de ces routes sombres de l’Indiana et du Kentucky pour porter une espèce de conte funeste uniquement centré sur les actes désespérés de ses personnages qui ont depuis bien longtemps mis de côté toutes les considérations morales en évoluant dans univers qui en est totalement dépourvu.

Méchant, sale et violent, Donnybrook de Frank Bill est un roman tout aussi déroutant que percutant qui saura surprendre le lecteur peu habitué à cette vision amorale d’une Amérique perdue dont le chapitre final laisse présager une suite. Finalement Donnybrook c’est un bon direct du droit bien assaisonné dans la mâchoire qui n’a pas fini de vous faire grincer des dents.

SEGA

Frank Bill : Donnybrook. Gallimard/Série Noire 2014. Traduit de l’anglais (USA) par Antoine Chainas.

A lire en écoutant : Yong Men Dead de The Black Angels. Album : Passover. Light in the attic Records/2006.

17:31 Publié dans 4. Roman noir, Auteurs B, LES AUTEURS PAR PAYS, USA | Tags : frank bill, donnybrook, gallimard, série noire | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | |

02/03/2014

Nic Pizzolatto/Cary Fukunaka : True Detective. La série fétiche d’Obama.

True detective, HBO, Matthew Mcconaugey, Woody Harrelson, Rust Cohle, Martin Hart, Nic PizzolattoCoup de pub, coup de bluff, il semble tout de même à peu près certain que le président de la première puissance mondiale possède le magnifique privilège de pouvoir demander au patron de la chaine HBO de lui fournir  les derniers épisodes de True Detective qui n’ont pas encore été diffusés, afin de découvrir le dénouement de cette série que l’on peut d’ores et déjà qualifier de culte.

La première particularité de cette série réside dans le fait qu’elle se déroule sur une saison contenant 8 épisodes qui se concentrent uniquement sur une enquête dont l’enjeu consiste à découvrir qui serait ce Yellow King qui s’en prendrait de manière abjecte à des jeunes filles paumées de la Louisiane. Au cœur de l’enquête vous allez suivre les pérégrinations de deux détectives désormais mythiques que sont Rust Cohle et Martin Hart interprétés respectivement par Matthew McConaughey et Woody Harrelson. Une saison, c’est assez salutaire d’autant plus lorsque c'est diffusé par une chaine comme HBO qui n’hésite pas à annuler purement et simplement des séries comme Deadwood ou Carnivàle pour manque rentabilité au détriment des spectateurs qui resteront sur leur faim. Ce ne sera donc pas le cas avec True Detective.

Une énième histoire de sérial killer ? Détrompez-vous, True Detective avec ses arches elliptiques, son style pernicieux, sa mise en scène flamboyante transcendent toutes les séries que vous avez vu jusqu’à maintenant.

Il y a tout d’abord ce générique somptueux où les personnages se confondent avec le paysage apocalyptique d’une Louisiane minée par l’industrialisation et la putréfaction d’une nature marécageuse qui n’est pas sans rappeler les méandres nauséeux de cette sordide affaire de meurtres en série.  Avec une forte influence de Johnny Cash, la chanson Far From Any Road interprétée par The Handsome Family sublime encore d’avantage ces magnifiques images qui donnent le ton et toute l’identité de cette série qui sort de l’ordinaire.

A propos d’images on est immédiatement séduit par le rendu granuleux et les couleurs saturées qui restituent cette tonalité malsaine à l’ensemble des épisodes et avec ces plans larges et sa profondeur de champ  True Detective n’a rien à envier aux meilleurs films produits récemment.

Du point de vue scénaristique on est bien évidemment déstabilisé par l’orientation que prend l’histoire au fil des épisodes. On pense acquérir quelques bases pour se retrouver complètement désorienté par la tournure que prend l’histoire à l’épisode suivant. Rien n’est jamais acquis sans toutefois tomber dans le piège du rebondissement choc qui truste la plupart des autres séries. Car True Detective prend son temps pour s’installer au rythme de dialogues d’une profondeur sans commune mesure avec tout ce que l’on pu voir précédemment. Il faut écouter Rust Cohle (Matthew McConaugey) digresser sur les thématiques du mal et de la religion sous le regard perplexe de son partenaire. Cette lenteur pourra peut-être en rebuter quelques un, mais comme pour défier ces séries déjantées et nerveuses il faudra s’attarder sur l’hallucinant plan séquence de la fin de l’épisode 4 où l’on voit Rust Cohle évoluer au cœur d’une fusillade nocturne qui se déroule dans un ghetto de la Louisiane. Un message sans appel des créateurs de la série pour dire qu’au niveau de l’action ils n’ont pas grand chose à apprendre des autres !

Tout le monde sera immédiatement séduit par le côté décalé, voire halluciné du personnage brillamment interprété par Matthew McConaugey mais il faut rendre également hommage à Woody Harrelson qui avec son  rôle plus terre à terre transcende encore d’avantage le jeu décalé de son partenaire. Bien évidemment l’interprétation magistrale de ces deux acteurs monstrueux dessert quelque peu les seconds rôles qui paraissent moins inspirés encore que certaines gueules de truands resteront encore longtemps gravées dans nos mémoires.

Youg Men Dead, Steve Earl, The 13th Floor Elevator, Grinderman, Bosnian Rainbow voici quelques uns des artistes qui alimentent la bande originale de  True Detective, avec un rock mordant et malsain à l’image de cette série atypique dont vous n’aurez pas fini d’entendre parler.

Sega

Nic Pizzolatto/Cary Fukunaka : True Detective. Série diffusée sur HBO et OCS City.

A lire en écoutant : Honey Bee interprété par Nick Cave & Grinderman. Album : Grinderman. Mute 2007.

 

24/11/2013

VICTOR GISCHLER : COYOTE CROSSING. AU MILIEU DE NULLE PART.

victor gischler, coyote crossing, jim thompson, 1275 âmes, Cormac McCarthyUne ville paumée au beau milieu d’un état poussiéreux, un adjoint du shérif dépassé sont les archétypes de nombreux romans qui débarquent dernièrement sur les étales des librairies depuis le succès de Cormac McCarthy, « Non ce pays n’est pas pour le vieil homme ! », chef-d’œuvre du roman noir américain, commenté ici.

Coyote Crossing de Victor Gishlerse situerait dans la veine d’un film de Quentin Tarantino selon le commentaire de l’éditeur et il faut bien avouer qu’au niveau de la syntaxe et de la dramaturgie on a plutôt la sensation de lire une espèce de scénario mal ficelé qui nous livre parfois au détour des pages quelques scènes assez originales.

Ancien musicien paumé, Toby Sawyer est retourné dans son trou natal pour endosser à mi-temps l’uniforme de shérif adjoint. Pour sa mission d’un soir, il est contraint de surveiller un cadavre truffé de plomb. La tâche ne s’avérant guère excitante, Toby part rejoindre sa maîtresse. Au retour de son escapade romantique, Toby s’aperçoit que le cadavre a pris la poudre d’escampette. Toute une nuit pour retrouver le corps perdu va l’amener à faire des rencontres aussi denses que sanglantes. Flics corrompus, gangs hispaniques, rednecks déchainés, Toby survivra-t-il à cet enchaînement de hordes sauvages tout en préservant son bébé que sa femme vient d’abandonner.

victor gischler, coyote crossing, jim thompson, 1275 âmes, Cormac McCarthyLe roman sec et nerveux est bourré d’actions. On peut le dire, on n’a guère le temps de souffler au détour de cet amoncellement de personnages stéréotypés qui s’entrecroisent sans que l’auteur daigne s’y attarder. Une volée de plomb et on passe à autre chose. Un peu simpliste comme système qui n’amène pas grand chose à une histoire incohérente où l'on s'entretuerait à tout va, sans que le moindre habitant n'intervienne durant la nuit. Et puis le personnage central n’est guère crédible alors qu’on le présente comme un paumé romantique qui se révèle au gré du roman comme un flic débrouillard et sanguinaire qui n’aurait pas peur de dégommer une tripotée de truands sauvages. Quelques scènes originales, comme la destruction d’un motel abritant une nuée de gangsters et le combat dans le poste de police, sauvent le roman d’un naufrage insipide. 

victor gischler, coyote crossing, jim thompson, 1275 âmes, Cormac McCarthyOn dira de Coyote Crossing qu’il s’agit d’un roman sans prétention et parfois distrayant qui se lit rapidement, ce qui est salutaire pour le lecteur, et après avoir tourné la dernière page, on ne pourra pas s’empêcher de penser à Nick Corey, shérif emblématique du roman de Jim Thompson dans 1275 âmes pour se dépêcher de lire ou relire ce polar d’envergure qui a inspiré avec plus ou moins de succès de nombreux auteurs !

 

SEGA

 

Victor Gischler : Coyote Crossing. Editions Denoël 2013. Traduit de l’anglais (USA) par Frédéric Brument.

A lire en écoutant : Los Lobos : Border Town Girl. Album : Wolf Track, Best of Los Lobos. Rhino 2006.

15/11/2013

James Ellroy/David Fincher – Matz/Miles Hyman : Le Dahlia Noir.

Capture d’écran 2013-11-15 à 16.36.31.pngLe corps coupé en deux, sauvagement mutilé, c’est le 15 janvier 1947, sur un terrain vague de Los Angeles, qu’a échoué le rêve d’actrice d’Elizabeth Short. Elle avait 22 ans et ne savait pas qu’elle deviendrait, 40 ans plus tard, le personnage emblématique du Dahlia Noir de James Ellroy.

Après le succès de la trilogie Llyod Hopkins, c’est en 1987 que François Guérif directeur des éditions Rivages publie ce qui allait devenir l’un des livres le plus emblématique du roman noir et du polar tout à la fois. Le style syncopé, marque de fabrique de James Ellroy n’était pas encore présent, mais la sauvagerie du texte et l’outrance meurtrière des scènes éclaboussait déjà les lecteurs. Un livre taillé avec ses tripes et dont la folie rageuse déborde au détour de chaque page voilà comment l’on pourrait décrire le Dahlia Noir, œuvre majeure de James Ellroy.

C’est probablement la démesure et la folie de cet auteur, impossible à restituer au cinéma, qui ont fait que les adaptations de ses ouvrages se sont soldées par des échecs, hormis L.A. CONFIDENTIAL de Curtis Hanson que l’on peut juger passable même si le perfide Dudley Smith campé par James Cromwell paraissait extrêmement fade. Pour LE DAHLIA NOIR de Brian de Palma, passez sans autre votre chemin car vous ne retrouverez pas cette chaleur étouffante d’une ville démoniaque qui se pare de lumière pour éblouir vos rêves. Tout y est édulcoré à un point tel que l’ensemble en devient insipide.

Capture d’écran 2013-11-15 à 15.23.29.pngPour vous approcher de ce qui aurait pu être une bonne adaptation, il vaut mieux revoir SANGLANTES CONFESSIONS de Ulu Grossbard avec Robert de Niro et Robert Duvall tiré d’un roman de John Gregory Dunne, Sanglantes Confidences parut en 1976 dans la collection Série Noire et réédité par les Humanoïdes Associés en 1980. Un ouvrage solide que l’on ne dénichera désormais plus que chez un bon bouquiniste. Avant l’arrivé de l’opus de James Ellroy on trouvait déjà dans ce roman l’atmosphère délétère d’un Los Angeles gangréné par la corruption avec en toile de fond le meurtre d’Elizabeth Short.

C’est en bande dessinée que l’on pourra désormais redécouvrir le Dahlia Noir de James Ellroy. Cela fait déjà quelques années que François Guérif dirige en collaboration avec Casterman une collection de polars adaptés en format BD. L’adaptation du Dahlia Noir a été effectuée par Matz en collaboration avec David Fincher et le moins que l’on puisse dire c’est qu’ils ont fait un excellent travail de découpage. Vous retrouverez la totalité de l’intrigue et les dialogues ciselés du maître. Mais c’est du côté du dessin que l’ouvrage pêche un peu. Trop raisonnable ! Le travail de recherche et le rendu des dessins de Miles Hyman sont magnifiques mais l’ensemble manque de dynamisme et rien ne déborde du cadre. Une succession de superbes illustrations bien trop figées qui étouffent l’histoire et c’est d’autant plus dommage que l’on trouve, malgré tout, au détour des pages quelques scènes magnifiques comme l’épisode où Bleichert enquête du côté du Capture d’écran 2013-11-15 à 16.43.52.pngMexique. Malgré ces petits défauts, le plaisir de retrouver les personnages d’Ellroy est bien trop grand pour vous priver de cet achat d’autant plus qu’il existe une édition luxueuse, reliée qui est absolument somptueuse.

Ellroy adapté en BD c’est aussi l’occasion pour ceux qui ne connaissent pas l’œuvre de ce grand écrivain de découvrir un univers absolument dantesque qui frise la perfection.

SEGA

James Ellroy : Le Dahlia Noir. Editions Rivages/Thriller 1988. Traduit de l’anglais (USA) par Freddy Michalski.

James Ellroy/David Fincher – Matz/Miles Hyman : Le Dahlia Noir. Editions Rivages/Casterman/Noir 2013.

John Gregory Dunne : Sanglantes Confidences. Editions Humanoïdes Associés 1980.

A lire en écoutant : Aria (orchestral suite n° 3 in D minor BWV 1068). Jacques Loussier Trio. Album: Play Bach aux Champs Elysées. Universal Music Jazz France 2000.

03/11/2013

Bruce Holbert : Animaux Solitaires. L'ouest impitoyable.

bruce holbert,animaux sauvages,gallmeister,russel straw,clint eastwoodBlack Mask, principale revue de littérature policière des années 30, recelait toute une panoplie d’écrivains talentueux comme Dashiell Hammet et Raymond Chandler qui lui donnèrent ses lettres de noblesse et contribuèrent à forger le mythe du polar et du hardboiled. D’autres revues se spécialisaient dans des genres spécifiques comme le fantastique et le western. Néanmoins, le mélange des genres était soigneusement évité et on restait cantonné dans son domaine, même si quelques écrivains tentaient parfois l’aventure sous l’usage d’un pseudo. Il semble que ce cloisonnement se soit perpétué au fil des décennies et très franchement polar et western n’ont jamais fait bon ménage ensemble.  

Les éditions Gallmeister semblent toutefois relever ce défi en publiant bon nombre de romans policiers qui se déroulent dans les contrées sauvages des USA avec , entre autre, la série phare du sheriff Longmire de Graig Johnson qui possède toutes les tonalités du western contemporain.

Avec Animaux Solitaires de Bruce Holbert nous pénétrons cette fois-ci de plain-pied dans le western en découvrant les derniers bastions d’un monde qui ne peut résister à l’assaut de progrès et qui est donc condamné à disparaître. L’histoire se déroule en 1932 dans l’état de Washington et nous suivons le parcours de Russel Straw,  ancien officier de police travaillant pour le compte de l’armée, qui reprend du service pour traquer un tueur en série particulièrement sadique qui sème des cadavres d’indiens mutilés sur son chemin.

Un western noir voilà comment l’on pourrait qualifier le premier roman de Bruce Holbert, car même si le résumé possède quelques relents de polar ou de thriller, il ne faut pas se leurrer, l’intrigue pêche un peu par son absence de surprise et le lecteur moyen découvrira d’ailleurs très rapidement qui est le responsable de ces meurtres odieux. Cette petite déception ne doit toutefois rien enlever à la qualité de ce roman où l’on se plait à suivre les pérégrinations d’un homme vieillissant dont les sursauts de violence font écho au tueur qu’il traque sauvagement. Straw traîne derrière lui tout le poids d’une force indomptée qu’il ne peut maîtriser et qui se traduit par des explosions épiques comme lorsqu’il s’en prend  aux policiers des Affaires Indiennes. Le personnage est désormais hors-cadre et semble inquiéter tout son entourage qui ne comprend plus cet homme issu d’une époque révolue.  Car même si la plupart des hommes qui l’entourent ont du sang sur les mains, même si la violence a fait partie de leur culture, il apparaît que les mirages du progrès les ont contraint à vêtir l’habit étriqué de la civilisation. Les voitures, l’apparition de l’éclairage publique et surtout la construction de barrages qui engloutissent des régions entières comme pour mieux effacer cette période sauvage dont plus personne ne veut entendre parler, voici le décors dans lequel évolue désormais Straw qui se plaît de plus en plus à bivouaquer dans les forêts montagneuses du comté de l’Okanogan, en compagnie de Stick, son fidèle cheval..

Teintés de références bibliques et shakespeariennes, le récit se perd parfois dans des digressions qui alourdissent inutilement le texte comme ces références criminalistiques sur les tueurs en séries qui semblent complètement anachroniques à une époque où l’on ne se posait aucune question sur les motivations d’un assassin ou d’un voleur. Comparé à Cormac McCarthy, il manque à Bruce Holbert ce dépouillement qui donnerait plus d’ampleur à une histoire aussi âpre que tragique. Néanmoins il faut saluer un auteur qui signe avec Animaux Solitaires un premier roman riche en personnages intenses et pittoresques qui évoluent dans une superbe époque en pleine mutation.


Capture d’écran 2013-11-03 à 20.52.35.pngEn compagnie de Russel Straw qui n’est pas sans rappeler William Munny, héros crépusculaire que campait Clint Eastwood dans Impitoyable, vous partirez sur les chemins de la perdition au travers d’un roman sans retour.

SEGA

Bruce Holbert : Animaux Sauvages. Editions Gallmeister 2013. Traduit de l’anglais (USA) par Jean-Paul Gratias.

A lire en écoutant : L'assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford. Nick Cave/ Warren Ellis. EMI/Mute Records 2007

 

 

24/08/2013

James Lee Burke : L’Arc-en-Ciel de Verre. Les héros sont fatigués (suite et fin)


james lee burke,l'arc-en-ciel de verre,robicheaux,purcell,louisianne,new iberiaIl est indéniable que James Lee Burke est un monument dans le paysage du polar et tout le monde se met au garde-à-vous lors de la sortie annuelle des aventures de son héros fétiche, l’innénarable Lieutenant de police de New Ibéria, Dave Robicheaux.

Le talent principal de l’auteur réside dans le fil tortueux de ses longues phrases magiques qui traduisent tout l’amour qu’il porte à sa Louisianne chérie à un point tel que je suis parti il y a de cela quelques années visiter cet état extraordinaire. J’ai retrouvé les paysages, les odeurs, les saveurs et les endroits fréquentés par le célébrissime lieutenant de police et il se peut même que j’aie croisé, au détour des marais brumeux, la silhouette fantomatique de quelques personnages imaginés
 par l’auteur. Il y a donc une émotion particulière qui se dégage lors de chaque nouvelle lecture et une joie de retrouver des personnages qui nous ont accompagné pendant plus d’une décennie.

Mais voilà après dix-sept volumes, il faut bien admettre que le filon s’épuise, même si personne ne semble vouloir le reconnaître. On ne touche pas aux monuments de la littérature ! Pour L’arc-en-Ciel de Verre, dernier roman de James Lee Burke, critiques et bloggeurs s’accordent à dire que l’auteur est au sommet de son art, même si l’on reconnaît parfois une espèce de répétion dans le nœud de l’intrigue. Dans cet ouvrage, nous retrouvons Dave Robicheaux et Clete Purcell confrontés à une famille nantie, avide de terres et d’argent, un serial killer qui œuvre dans l’ombre et un bâteau fantomatique qui hante les marais. Ce condensé simpliste vous pourriez le retrouver, à quelques nuances près, pour résumer plusieurs romans de l’auteur dont le fameux Dans la Brume Electrique avec les Morts Confédérés adapté avec maestria au cinéma  par Bertrand Tavernier. Hormis Swan Peak où l’auteur changeait de décor, et bien évidemment La Nuit la Plus Longue qui relatait avec beaucoup d’émotions les affres d’une Louisianne balayée par l’ouragan Katerina et abandonnée par le reste du pays, James Lee Burke ne parvient plus à sortir du schéma qui a fait son succès. Il y a donc comme une espèce de routine qui s’installe lorsque l’on lit ce dernier ouvrage qui finit par dégager une espèce de déception que l’on peine à accepter. Disons le tout net, même si l’on retrouve toute la ferveur des convictions de l’auteur et toute la mécanique relationnel de différents personnages récurrents de la série, c’est vraiment sur le plan de l’intrigue à mainte fois répétée et qui ne récèle donc plus aucune surprise, que l’on ressent un malaise que la fluidité du phrasé et la beauté des descriptions ne parviennent plus à masquer.

C’est donc avec cet auteur monumental que j’achève cette série de héros fatigués qui trustent le paysage de la littérature policière, même si l’on pourrait en évoquer bien d’autres comme Harry Bosch de Michael Connelly, Lincoln Rhyme de Jeffery Daever, Alex Cross de James Patterson ou même Kurt Wallander de Henning Mankell qui a courageusement mis un terme à sa série. Une démarche téméraire qui a le mérite pour l’auteur de se remettre sur les rails de la créativité en tournant le dos aux sirènes du markéting.

James Lee Burke : L’Arc-en-Ciel de Verre. Editions Rivages/Thriller 2013. Traduit de l’anglais (USA) par Chrsitophe Mercier.

A lire en écoutant : Trème Song de John Boutté. Album : Jambalaya. CD Baby 2003.