Auteurs C

  • JAMES CRUMLEY : LA DANSE DE L’OURS. LE CHAOS DU PERIPLE.

    Imprimer

    james crumley,la danse de l'ours,éditions gallmeisterOn ne compte plus les publications dont les romans de James Crumley ont fait l’objet dans les pays francophones sans pour autant rencontrer un véritable succès que ce romancier exceptionnel n’a jamais connu de son vivant, quand bien même a-t-il bénéficié de la considération unanime de la plupart des amateurs de littérature noire qui n’ont eu de cesse d’encenser cette figure marquante du genre. Lire Crumley c’est comme entrer en religion afin de partager cet enthousiasme que l’on ressent, par le biais d’une écriture riche et généreuse, avec quelques initiés qui ne peuvent s’empêcher de vous citer quelques phrases emblématiques d’une œuvre qui a su revisiter l’image du détective privé en suivant les aventures de Milo Milodragovitch ou de Chauncey Wayne Shugrue qui prennent la forme de *road trip* dantesques nous permettant de découvrir ces vastes contrées américaines en nous arrêtant de temps à autre dans quelques rades improbables pour croiser quelques personnages hors norme. Avec La Danse De L’Ours, mettant en scène, pour la seconde fois, le détective privé Milo Milodragovitch, les éditions Gallmeister poursuivent le lifting de l’œuvre de Crumley en nous proposant, pour notre plus grand plaisir, une nouvelle traduction de Jacques Mailhos qui a entrepris de revisiter l’intégralité des romans de l’auteur américain.

     

    A Meriwether, dans le Montana, Milo Milodragovitch tâche de se tenir tranquille en attendant de toucher l’héritage paternel qu’il obtiendra le jour de ses cinquante-deux ans. Il a donc renoncé à sa licence de détective privé afin de travailler comme agent de sécurité pour la société Haliburton Security, portant le nom d’un ancien colonel de l’armée qui tient en estime l’instable Milo. Tout irait donc pour le mieux s’il n’y avait pas Sarah, cette vieille dame richissime, ancienne maîtresse de son père, qui s’est mise en tête de lui proposer une surveillance de routine dont la rémunération paraît tout simplement indécente. Une aubaine qui se transforme en cauchemar puisque l’un des hommes qu’il observe succombe lors d’un attentat à la voiture piégée. Malgré cette propension à consommer de manière immodérée alcool et cocaïne, Milo Milodragovitch n’a rien perdu de son acuité lui permettant de deviner qu’il va au-devant de graves ennuis afin de découvrir les entournures d’une affaire complexe qui va se régler à coup de grenades et de pistolets mitrailleur.

     

    Il faudra s’accrocher pour suivre les entournures de ce récit rocambolesque émaillé de fusillades tonitruantes éclatant dans les multiples localités que Milo Milodragovitch arpente de long en large en empruntant tous les modes de transport imaginables, mais plus particulièrement au volant de vieilles guimbardes fatiguées lui permettant de sillonner ces longues routes interminables qui traversent les états. Au-delà de l’outrance de situations parfois dantesques, de l’humour saignant de dialogues corrosifs, il y a ce regard bienveillant du héro désabusé que James Crumley capte pour mettre en exergue une époque basculant vers une certaine forme de désenchantement se caractérisant dans l’incarnation de ces multinationales avides de profits. D’une certaine manière précurseur dans le domaine, l’auteur aborde avec La Danse De L’Ours la thématique des désastres écologiques qui ravagent le pays sans que l'on n'en prenne pourtant la pleine mesure. L’acide des mines d’or empoisonnant les rivières, l’enfouissement illégal de déchets toxiques, de préférence à proximité des réserves indiennes, c’est au travers d’une kyrielle de personnages peu recommandables que l’on découvre les arcanes d’entreprises sans scrupule qui peuvent s’appuyer sur l’aide de politiciens véreux, d’agents gouvernementaux corrompus, d’hommes de main coriaces et de femmes forcément fatales se révélant bien plus redoutables qu’il n’y paraît. Autant de portraits attachants ou rebutants qui traversent, parfois de manière fugace, ce récit épique emprunt d’une violence chaotique aux accents funèbres.

     

    Roman tonitruant, à l'image de l'auteur qui transparait par le biais de ses personnages abimés par l'alcool et la drogue, La Danse De L'Ours apparaît comme un récit ambivalent où l'espoir laisse place au désenchantement d'un monde qui se révèle difficilement supportable.

     

    James Crumley : La Danse De L’Ours (Dancing Bear). Editions Gallmeister 2018. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jacques Mailhos.

     

    A lire en écoutant : Harvest Moon de Neil Young. Album : Harvest Moon. Reprise Records/WEA 1992.

     

  • Wojciech Chmielarz : La Ferme Aux Poupées. Marchandise humaine.

    Imprimer

    Capture d’écran 2018-12-17 à 16.55.17.pngPolar rural ou plus récemment polar des périphéries, voici quelques désignations pour évoquer la littérature noire se déroulant hors des grands centres urbains. Il ne reste plus qu’à s’en arroger la paternité à l’instar d’Aurélien Masson, ancien directeur de la Série Noire, estimant être l’origine de cet engouement pour le genre alors que l’on sait bien que ce sont des maisons d’éditions indépendantes qui se sont intéressées aux romans noirs se déroulant dans les contrées campagnardes. Toujours quête d’originalité, ce sont également ces même éditeurs indépendants qui mettent en avant des polars provenant de nations périphériques méconnues, comme les pays de l’est et plus particulièrement la Pologne suscitant un intérêt particulier depuis le succès des trois romans de Zygmunt Miloszewski mettant en scène les enquêtes du procureur Teodore Szacki débutant avec Les Impliqués (Mirobole éditions 2013) se poursuivant avec Un Fond De Vérité (Mirobole éditions 2014) et s’achevant avec Rage (Fleuve Noir 2016). Toujours en Pologne et inaugurant une nouvelle série de romans policiers, c’est désormais par l’entremise d’Agullo éditions que l’on poursuit notre exploration du pays avec Pyromane (Agullo 2017) de Wojciech Chmierlarz. On découvrait alors l’inspecteur Jakub Mortka, surnommé le Kub, officiant à Varsovie avant de le retrouver dans un dernier opus, La Ferme Aux Poupées, se déroulant dans une région minière de la voïvovide de Silésie.

     

    Après une enquête éprouvante dans la banlieue de Varsovie, l’inspecteur Jakub Mortka, que tout le monde surnomme le Kub, se retrouve muté à Kretowice dans une province montagneuse de la Pologne afin de dispenser aux policiers locaux le nouvelles méthodes d’investigations. Mais dans cette ancienne région minière les affaires reprennent avec la disparition d’une petite fille. L’affaire est d’autant plus délicate qu’elle met en évidence une série d’enlèvements dont certains touchent la communauté Rom. Mais un pédophile récidiviste est rapidement interpellé. Tout irait donc pour le mieux si l’on ne découvrait pas dans les entrailles de la montagne quelques cadavres étrangement conservés qui entraînent le Kub dans des investigations qui vont mettre en évidence un inquiétant trafic d’êtres humains.

     

    On prend énormément de plaisir à retrouver le Kub, ceci d’autant plus que Wojciech Chmierlarz a étoffé son personnage en mettant en évidence quelques failles sans pour autant sombrer dans les stéréotypes propre au genre. Ainsi le Kub se révèle être un policier plus ou moins intègre, ceci en fonction de l’avancée de ses enquêtes qui prennent évidemment un place trop importante dans sa vie. Mais intuitif et assez claivoyant dans le cadre des investigations, le policier est à la peine lorsqu’il s’agit de son entourage auquel il ne prête pas suffisement d’attention, ce qui peut le conduire à certaines déceptions. Prompt à la colère, loin d’être exemplaire et pouvant parfois se fourvoyer, Jakub Mortka, dont la vie privée reste en friche, échappe à la banalité de son quotidien en s’investissant pleinement dans une profession qui devient une espèce d’échappatoire. On retrouve cette ambivalence et ces failles pour l’ensemble des personnages récurrents  de la série à l’exemple de l’ex femme du Kub ou de ses anciens partenaires de Varsovie qui mettent en exergue les faiblesses du Kub mais également toute sa détermination lorsqu’il s’agit d’exercer son métier.

     

    Après Varsovie, le Kub se retrouve donc affecté dans une petite ville de province de seconde zone donnant ainsi l’occasion de découvrir un nouvel environnement. Ancienne cité minière, l’intrigue permet d’appréhender le contexte sociale d’une communauté  aux prises avec les difficultés inhérentes au déclin économique de la région. C’est dans cet univers pesant que La Ferme Aux Poupées, titre aussi glaçant que la couverture,  prend toute sa dimension en mettant en exergue une détresse sociale permettant de mettre en place les trafics les plus odieux. On décèle déjà ce milieu difficile lorsque le Kub interroge les parents d’une petite fille qui vient d’être enlevée. Violence, alcoolisme l’auteur parvient à saisir une scène en quelques mots sans s’apesantir sur le misérabilisme de la situation. Il en va d’ailleurs de même lorsqu’il nous dépeint sans fard les affres d’une communauté Rom méfiante et parfois hostile vis à vis des autochtones qui le leur rendent bien. Une tension latente au service d’une intrigue dont on perd parfois le fil tant les interactions sont parfois complexes et surprenantes à l’instar de cette ferme aux poupèes qui révèle l’odieuse ingniosité de trafiquants sans scrupules.

     

    Une série d’enlèvement d’enfants, des cadavres démembrés, un trafic d’être humain et des malfaiteurs cruels et violents, nul doute que La Ferme Aux Poupées prend parfois l’allure d’un thriller incisif qui se garde pourtant bien de sombrer dans les dérives narratives souvent liées à ce genre, pour s’intéresser davantage aux causes sociales de situations sordides qui se suffisent à elles-mêmes. Un bel équilibre de tensions et de réflexions pour une intrigue qui fait froid dans le dos.

     

    Wojciech Chmielarz : La Ferme Aux Poupées. Editions Agullo 2018. Traduit du polonais par Erik Vaux.

    A lire en écoutant : So Nice de Tomasz Stanko. Album : Dark Eyes – Tomasz Stanko Quintet. 2009 ECM Records GmbH.

     

  • Wojciech Chmielarz : Pyromane. Brûlure froide.

    Imprimer

    Capture d’écran 2018-08-12 à 21.03.48.pngIl va de soi que la série de romans policiers de Valerio Varesi, mettant en scène les investigations du commissaire Soneri, constitue l’une des belles trouvailles de la maison d’éditions Agullo. Le Fleuve Des Brumes (Agullo 2016), La Maison De La Via Saffi (Agullo 2017) et son dernier opus Les Ombres De Montelupo (Agullo 2018) ont ainsi bénéficié d’une belle mise en lumière en occultant peut-être une autre série policière également publiée par Agullo et dont l’action se déroule en Pologne. Il serait pourtant dommage de passer à côté de Pyromane de Wojciech Chmielarz, nous permettant de faire la connaissance de l’inspecteur Jakub Mortka, surnommé le Kub, et de découvrir sa première enquête se déroulant dans une morne banlieue de la ville de Varsovie.

     A Ursynow, en plein hiver, l’ex star de concours de beauté polonais, Klaudia Kameron, dont la carrière de chanteuse populaire a rapidement tourné court, peut s’estimer chanceuse. Elle a survécu à l’incendie qui a dévasté sa maison alors que son mari, un businessman aux fréquentations douteuses, est retrouvé mort dans les décombres. Hospitalisée, portant les stigmates du sinistre qui l’a défigurée, Klaudia tente de se remettre de l’événement, ceci d’autant plus qu’il s’agit d’un acte criminel. En charge de l’enquête, Jakub Mortka, que tout le monde surnomme le Kub, découvre rapidement qu’un pyromane sévit dans les rues de Varsovie et qu’il faut rapidement l’appréhender avant qu’il ne fasse de nouvelles victimes. Malgré les pressions émanant du pouvoir judiciaire, de sa hiérarchie et même du Milieu, le Kub, flic au caractère bien trempé, ne va pas s’en laisser compter pour mener à bien ses investigations en pouvant s’appuyer sur un partenaire au comportement douteux et une profileuse séduisante dont il n’a que faire mais que ses supérieurs lui imposent.

    On peut définir Pyromane comme un examen sans fard de la société polonaise qui se traduit d’ailleurs avec l’environnement dans lequel se déroule l’enquête, une banale banlieue abritant la classe moyenne de Varsovie, nous permettant de découvrir le quotidien des habitants ainsi que leurs difficultés en s’attardant sur le thème des violences domestiques que subissent les femmes polonaises. Avec une telle thématique Wojciech Chmielarz pose un regard à la fois incisif et impitoyable sur l’ensemble des protagonistes qui vont intervenir dans le roman. Que ce soit le mari de Klaudia qui violente sa femme, tout comme l’adjoint de Jakub Mortka qui malmène son épouse, on voit bien que le phénomène impacte toutes les classes sociales. Et en rapport à ces exactions, on observe également le comportement passif des témoins à l’instar de Jakub Mortka qui préfère fermer les yeux sur les agissements de son collègue afin de poursuivre son enquête. Personnage ambivalent, dénué de tout centre d’intérêt hormis les enquêtes dont il a la charge, Jakub Mortka ne possède aucun talent particulier à l’exception d’une ténacité sans faille et d’un investissement professionnel démesuré qui lui a coûté son mariage. C’est d’ailleurs au travers des relations avec son ex femme que l’on perçoit l’humanité de cet individu dont la morale peut s’avérer extrêmement variable en fonction de l’avancée des investigations qu’il doit mener.

    A la lecture d’une enquête extrêmement réaliste et très bien construite, comportant parfois quelques longueurs, le lecteur ne manquera pas d’être surpris par le dénouement d’une intrigue révélant quelques rebondissements singuliers qui font de Pyromane un excellent premier roman d’une série policière polonaise nous offrant un vision passionnante et sans concession d’un pays méconnu.

    Wojciech Chmielarz : Pyromane (Podpalacz). Traduit du polonais par Erik Veaux. Editions Agullo 2017. Editions Le Livre de Poche 2018.

    A lire en écoutant : When The Sun Goes Down de Arctic Monkey. Album : Whatever People Say I Am, That’s What I’m Not. 2005 Domino Recording Co.

  • Séverine Chevalier : Les Mauvaises. Tout disparaît.

    Imprimer

    séverine chevalier, les mauvaises, la manufacture de livres, territoriAvec le départ de son directeur Cyril Herry, on ne sait pas trop ce qu’il adviendra de la collection Territori de la Manufacture de Livres qui rassemblait des auteurs s’aventurant sur des territoires que l’on avait peu l’habitude d’appréhender dans le domaine de la littérature noire francophone. Une cohésion dans le choix des textes extrêmement travaillés, agrémentés d’une ligne graphique originale prolongeant l’atmosphère des récits, il émane de la collection Territori un sentiment de perfection et d’originalité que l’on retrouve notamment dans l’ensemble de l’œuvre exceptionnelle de Séverine Chevalier et dont le dernier roman, Les Mauvaises peut être considéré comme une espèce de finalité en forme d’apothéose concluant le magnifique travail d’éditeur de Cyril Herry.

    Dans cette région perdue du centre de la France on a retrouvé la jeune adolescente Roberto pendue à l’arche d’un viaduc. Un suicide sans nul doute. Puis son corps disparaît du centre funéraire où il était exposé. Et aucune battue n’a permis de retrouver le cadavre. On s’est donc contenté d’enterrer un mannequin placé dans le cercueil, pour compenser le vide, l’absence. Fille facile, Roberto faisait partie avec Ouafa, la jeune citadine disgracieuse et Oé l’enfant lunaire, de ces mauvaises graines qui arpentent la forêt et la voie de chemin de fer désaffectée tout en disposant des pièges dérisoires pour empêcher l’extension de cette usine qui ronge peu à peu la nature. Non-dits et silences coupables, lachetés et mesquineries quotidiennes, c’est dans la dissolution des cœurs que se bâtissent les drames immuables.

    Difficile de qualifier un roman tel que Les Mauvaises sans dévoiler des pans d’une intrigue dont la noirceur s’inscrit dans le quotidien des protagonistes composant la communauté d’une petite ville du centre de la France. Il y est surtout question de ces personnages qui sortent de la norme, tels que Roberto, Ouafa et Oé et dont l’univers décalé se désintègre peu à peu sous le poids des principes édictés par le monde de l’adulte ne pouvant supporter cette espèce de spontanéité infantile qui les renvoie à leurs propres lâchetés, leurs misérables secrets et surtout vers leurs petites angoisses qu’ils ne maîtrisent que très difficilement sous le vernis de l’apparence qui se désagrège parfois pour révéler des drames enfouis, des regrets et des remords trop tardifs. La spontanéité des uns s’opposant à l’hypocrisie des autres débouche sur la mort de Roberto et sur l’effroyable déséquilibre qui en résulte, comme une force tellurique que l’on ne pourrait maîtriser. Ainsi, du fond d’un lac asséché, au creux d’une forêt disloquée ou du haut d’un volcan faussement endormi, l’intrigue se déroule sous le regard impavide d’une nature dont la longue et immuable temporalité puissante se conjugue à la dérisoire période d’une vie humaine qui éclate soudainement dans un soubresaut d’espoir comme l’éruption d’un magma longuement murit. Mais au-delà des promesses non-tenues que l’on honorerait que trop tardivement, on distingue cette notion de désespoir qui hante l’ensemble des personnages définitivement broyés par le temps qui passe et dont on ne saurait percevoir la moindre possibilité de rédemption. C’est dans l’ensemble de ces petites mesquineries, de ces menues trahisons, de ces lâchetés et autres abandons que Séverine Chevalier puise toutes les nuances d’une noirceur émergeant du quotidien de ces hommes et de ces femmes qu’elle dépeint avec une inflexible acuité où affleure, au détour de chacune des pages du roman, la force d’une émotion palpable qui ne manquera pas de bouleverser le lecteur.

    Comme pour Recluses et surtout Clouer l’Ouest on reste subjugué par la précision, la justesse du mot qui agrémente chacune des phrases savamment contruites avec cette sensation d’équilibre qui émane d’un texte chargé d’une atmosphère envoûtante presque onirique. Comme une gravure finement ciselée, la prose de Séverine Chevalier devient presque palpable voire même organique en touchant des sens tels que la vue et l’ouïe à l’exemple de ces formes de calligramme incarnant les derniers battements du cœur de Roberto ou cette transition temporelle nous permettant de passer du XX au XXIème siècle. Avec un belle palette d’émotions et un assemblage savant d’intrigues secondaires révélant les failles et les faiblesses de ses personnages, Séverine Chevalier met en lumière la chronique poignante du devenir de ces trois mauvaises graines qui ne manqueront pas de vous faire frissonner, ceci même une fois l’ouvrage refermé, car Les Mauvaises fait partie de ces romans exceptionnels que l’on ne saurait oublier. Une certaine idée du chef-d’œuvre.

    Séverine Chevalier : Les Mauvaises. La Manufacture de Livres/collection Territori 2018.

    A lire en écoutant : Je Suis Un Soir d’Eté de Brel. Album : J’Arrive. Barclay 1968.

  • James Crumley : Le Dernier Baiser. L’ivresse du voyage.

    Imprimer

    james crumley, le dernier baiser, éditions gallmeisterUn bon roman policier doit-il forcément être mal écrit ? Telle était la question que se posait un chroniqueur commentant un mauvais roman policier helvétique que je ne citerai pas. Pour y répondre, il suffit de recommander, parmi tant d’autres, toute l’œuvre de James Crumley qui ne laisse place à aucun doute quant à la qualité de l’écriture et du style d’un auteur qui n’a pourtant jamais bénéficié d’une grande notoriété, ce qui est fort regrettable. Afin de réparer cette injustice, les éditions Gallmeisters ont décidé de publier l’intégralité de ses romans en nous proposant une nouvelle traduction de Jacques Mailhos qui rend davantage justice aux textes originaux de ce romancier hors norme. Cette belle démarche éditoriale a débuté avec Fausse Piste et se poursuit avec Le Dernier Baiser qui met en scène, pour la première fois, les aventures du détective C. W. Sughrue.

    C’est n’est pas une sinécure lorsque le détective privé C. W. Sughrue doit se lancer à la poursuite de Trahaerne, une célèbre poète qui s’est mis en tête de fréquenter tous les bars de l’ouest du pays. Mais il faut admettre que la famille de l’écrivain s’est montrée plutôt généreuse, ceci d’autant plus que les notes de frais sont illimitées. De motels décatis en rades atypiques, le détective retrouve l’écrivain dans un bar miteux de la côte ouest et fait la connaissance de Rosie, une vieille barmaid, qui lui confie une nouvelle affaire. Il s’agit de retrouver sa fille Betty Sue Flowers qui n’a pas donné signe de vie depuis dix ans. En compagnie du poète alcoolique, Sughrue entame une longue quête fiévreuse afin de retrouver la jeune fille disparue. Un parcours chaotique, nimbé de violence, d’alcool et d’une pointe acide d’humour.

    Avec James Crumley, il faut toujours s’attendre à être quelque peu bousculé en s’embarquant à la suite de héros déjantés, portés sur la boisson. Et il faut bien l’avouer, l’auteur s’y connaît en la matière en distillant son goût immodéré pour la bibine au fil de pages qui exhalent de forts relents d’alcool tout en donnant le tournis. C’est d’ailleurs lorsqu’il se lance dans le descriptif de libations outrancières qu’il parvient à mettre en place des actions dantesques où la folie et la violence virent parfois au burlesque. Mais on aurait tord de s’arrêter uniquement sur l’aspect insensé d’un texte qui révèle davantage d’émotions qu’il n’y paraît. C’est ce qui transparaît de manière particulièrement flagrante avec Le Dernier Baiser où l’on fait la connaissance de Chauncey Wayne Sughrue qui, tout comme Milo Milodragovich, officie en tant que détective privé dans la petite ville de Meriwether. Probablement moins extraverti que son collègue, ceci particulièrement lorsqu’il perd le contrôle après un excès de boisson, Sughrue possède une sensibilité à fleur de peau qui le pousse à s’impliquer plus qu’il ne le devrait dans une enquêtes pour laquelle sa fascination pour cette jeune femme disparue joue un rôle prépondérant, tout comme les autres personnages secondaires féminins qui prennent le contrôle d’une intrigue riche en péripéties. Émancipées, elles se révèlent parfois vulnérables mais également extrêmement redoutables aussi bien dans leur quête d’indépendance que dans le contrôle de leur entourage. James Crumley nous propose ainsi une galerie de portraits de femmes fortes, déterminées autour desquelles se met en place, de manière aussi subtile qu’insidieuse le drame qui clôturera le récit.

    Succédant à Chabouté, c’est Thierry Murat qui s’est chargé d’agrémenter Le Dernier Baiser avec une succession d’illustrations qui subliment un roman exceptionnel. De cette manière, le lecteur peut s’élancer sur la route des grands espaces de l’ouest américain que l’auteur s’emploie à dépeindre avec la force lyrique d’une écriture précise et soignée. Chaque mot semble avoir été considéré, pesé et travaillé afin de nourrir des phrases racées permettant d’illustrer, parfois de manière audacieuse, les paysages mais également les ressentis des personnages qui jalonnent le roman. Par l’entremise de dialogues à la fois incisifs et envoûtants, dotés de répliques percutantes, on perçoit une espèce de souffle épique et un certain romantisme nuancé par une sensation de désenchantement qui transparaît tout au long d’un roman qui se dispense de toute forme d’illusion. Car avec Le Dernier Baiser, James Crumley, en narrateur chevronné qu’il est, détient l’art redoutable de clouer le cœur du lecteur au travers d’un roman noir d’une puissance peu commune.

     

    James Crumley : Le Dernier Baiser (The Last Good Kiss). Editions Gallmeister 2017. Traduit de l’anglais (USA) par Jacques Mailhos.

    A lire en écoutant : Long Lonely Road de Valerie June. Album The Order Of Time. Concord Music Group, Inc 2017.

  • James Crumley : Fausse Piste. Sur les traces de la voie lactée.

    Imprimer

    Capture d’écran 2017-02-18 à 00.51.39.pngUne nouvelle traduction de Jacques Mailhos agrémentée d’illustrations en noir et blanc de Chabouté, toutes les occasions sont bonnes pour revisiter l’œuvre de James Crumley comme nous le propose les éditions Gallmeister avec Fausse Piste, premier roman de la série consacrée au détective Milo Milodragovitch. Au-delà d’une traduction plus contemporaine, il s’agit de découvrir ou redécouvrir l’une des voix marquantes du roman noir américain qui fut paradoxalement l’un des écrivains les plus méconnu de ce fameux courant « nature writing » issu de la ville de Missoula dans laquelle James Crumley a toujours séjourné en côtoyant James Lee Burke et Jim Harrison.

    A Meriwether dans le Colorado c’en est fini des flagrants délits d’adultère pour le détective privé Milo Milodragovitch qui se morfond désormais dans son bureau depuis que l’on a réformé la loi sur les divorces en le privant ainsi de sa principale source de revenu. Alors que ses finances sont au plus mal, il passe en revue les ruines de sa vie sentimentale entre deux cuites avec ses camarades de beuverie. Une existence bancale sans grandes interférences jusqu’à ce que débarque la belle Helen Duffy à la recherche de son petit frère disparu. Pour les beaux yeux de cette femme séduisante, Milo se lance maladroitement sur les traces du jeune étudiant amateur de tir au revolver au dégainé rapide. Mais l’enquête va se révéler plus chaotique qu’il n’y paraît.

    Une écriture généreuse, sincère, dotée d’un humour vachard, c’est la marque de fabrique de James Crumley qui reprend tous les canons du roman noir et du polar en les assaisonnant d’une tension confuse parfois décousue mais qui se révèle au final d’une étonnante maîtrise en embarquant le lecteur dans les tréfonds de l’âme tourmentée de ce détective qui sort vraiment de l’ordinaire. A bien des égards, Milo Milodragovitch présente de nombreuses similitudes avec son auteur dans sa propension à s’imbiber généreusement d’alcool en alternant des périodes de morosité et de gouaille festive tout en s’investissant corps et âmes dans des enquêtes qui s’avèrent bien plus originales qu’on ne pourrait l'imaginer. Publié en 1975, Fausse Piste capte également le climat de révolution culturelle qui régnait à l’époque aux USA. Une période confuse où l’on croise des personnages atypiques comme ce travesti féru d’arts martiaux ou cet ancien avocat qui a renoncé au droit pour s’imbiber quotidiennement et méthodiquement d’alcool. Libéralisation des mœurs qui va de pair avec la consommation de drogues devenant une plaie sournoise et endémique renvoyant aux propres addictions de Milo Milodragovich et de son entourage proche et indirectement à l’auteur qui ne porte jamais de jugement de valeur mais qui témoigne magistralement de son temps.

    Parce qu’il ne faut pas s’y tromper, Fausse Piste, comme d’ailleurs la plupart des ouvrages de James Crumley, fait partie de la quintessence du polar en dépassant allégrement tous les codes du genre. On entre dans une autre dimension d’une incroyable facture tant sur le plan narratif que sur l’objet de l’intrigue et il serait vraiment regrettable de passer à côté de cette remise au goût du jour que nous propose les éditions Gallmeister qui a eu la bonne idée de l’agrémenter des illustrations percutantes de Chabouté parvenant à saisir l’atmosphère du roman avec une belle justesse.

    James Crumley nous présente donc des récits emprunts à la fois d’une violence crue et d’une grâce parfois émouvante, servis par la force de dialogues truculents et incisifs permettant de mettre en scène toute une galerie de personnages d’une singulière sensibilité, toujours délicieusement humains dans toutes leurs imperfections qu’ils dissimulent sous une somme d’excès et brutalités quelques fois extrêmement saisissante. Ainsi Milo Milodragovitch, ex shérif deputy corrompu et détective alcoolique se distancie des clichés usuels propre à ce type de personnage pour incarner ce qui se fait de mieux en matière de personnage à la fois torturé par ses démons tout en tentant de faire le bien du mieux qu’il peut autour de lui. Homme frustre, parfois très maladroit mais toujours sensible et obligeant, Milo résoudra une enquête pénible et compliquée car parsemée d’une myriade de fausses pistes et dont la conclusion se réalisera à ses propres dépens.

    Indéniablement Fausse Piste, comme tous les romans de James Crumley, constitue l’une des très grandes références dans le domaine du polar et du roman noir et s’inscrit dans deux séries emblématiques mettant en scène Milo Milodragovitch pour l’une et C.W. Sughrue pour l’autre, détective également mythique que l’on retrouve dans Le Dernier Baiser qui vient de paraître également au éditions Gallmeister. Et pour achever de vous convaincre de lire James Crumley, il faut bien prendre conscience que Fausse Piste n’est que le début d’une œuvre magistrale qui a révolutionné le genre. Indispensable et fondamental.

     

    James Crumley : Fausse Piste (The Wrong Case). Editions Gallmeister 2016. Traduit de l’anglais (USA) par Jacques Mailhos.

    A lire en écoutant : The Ghosts of Saturday Night de Tom Waits. Album : Asylum Years. Asylum 1986.

  • Guy-Olivier Chappuis : Sous le Viaduc. A la rupture.

    Imprimer

    Capture d’écran 2016-11-06 à 23.58.37.png

    Chronique publiée pour le journal littéraire Le Persil, numéro spécial polars romands.

    Sous le viaduc est le premier roman du journaliste suisse Guy-Olivier Chappuis qui dévoile les turpitudes d’une puissante multinationale aux prises avec des altermondialistes intrusifs. Une intrigue librement inspirée d’un fait d’actualité réel où la multinationale Nestlé avait mandaté l’entreprise Securitas pour infiltrer le groupe altermondialiste Attac.

    Un couple retrouvé mort sous le viaduc de l’A12 à la lisière des cantons de Vaud et de Fribourg et voici Louis-Marie Prokowski, surnommé Proc, chargé d’une enquête intercantonale qui ne l’intéresse guère. Coureur de jupons invétéré, l’inspecteur de la police cantonale vaudoise s’est fait remettre à l’ordre et reléguer à une fonction de subalterne après avoir séduit une collègue dans une voiture de service. Désabusé, il promène son mal de vivre et sa frustration d’être désormais le subordonné d’une charmante commissaire qui le dirige à la baguette. Pourtant les investigations vont prendre une tournure étrange qui mènera l’inspecteur sur les traces d’un père qu’il n’a jamais connu.

    Une fois encore avec la maison d’édition Les Furieux Sauvages, il faut tout d’abord s’attarder sur le contenant avant d’entamer le contenu pour apprécier le livre comme un bel objet renfermant une histoire dont quelques indices sont distillés sur un protège-couverture déroutant où l’on distingue le dessus d’un crâne dégarni et une mystérieuse clé ornant la couverture de l’ouvrage. Puis lorsque l’on s’installe dans la lecture, on appréciera immanquablement le soin apporté à l’impression avec une belle typographie soignée permettant d’appréhender le récit dans les meilleurs conditions.  

    Ainsi on découvre avec ce nouvel auteur, les imbroglios d’une enquête intercantonale dans laquelle on distingue toute l’expérience du journaliste chevronné, doté d’une vision acérée permettant ainsi de mettre en exergue toute les complications qu’implique une investigation de cette nature avec ses carences et ses rivalités. Du mordant avec une pointe de sacarsme qu’il met entre les mains de son personnage principal c’est ce que l’on perçoit sur toute la durée de ce récit emprunt d’une certaine originalité que l’on retrouve notamment au travers de protagonistes atypiques pourvus de quelques traits caricaturaux qui servent l’aspect satyrique d’une trame policière qui sort de l’ordinaire.

    La force de Guy-Olivier Chappuis est donc de distiller une ironie mordante tout au long de cette enquête dont quelques entournures prennent parfois une expression mélancolique. Il dresse ainsi le portrait de Proc, ce flic vaudois un peu borderline, amateur de vins locaux, qui rompt sa solitude avec des aventures sans lendemain sous le regard imperturbable de son chat Clooney. La galerie des personnages secondaires est bien étoffée et haute en couleur avec une attirante commissaire qui n’est pas dénuée de force et d’intelligence, un brocanteur véreux, un vieux gangster brutal à la santé déclinante et ce chef de service veule autour duquel tournent toutes les manigances de l’entreprise. Une écriture vive et acérée, parfois détonante, donne à l’ensemble du roman un dynamisme décoiffant pour une intrigue ponctuée de scènes d’action percutantes qui se déroulent dans les beaux décors de la Riviera vaudoise et de l’arrière-pays fribourgeois.

    Pertinent et impertinent, Sous le Viaduc permet de s’immerger dans toutes les strates d’une société helvétique plus trouble qu’il n’y paraît en passant des buvettes et cafés populaires aux vénérables salons d’entreprises internationales sur une déclinaisons de paysages attrayants en suivant les pérégrinations d’un flic à la fois troublant et attachant que l’on souhaite retrouver pour d’autres aventures.

     

    Dans le cadre du festival du polar Lausan’noir retrouvez Guy-Olivier Chappuis et Valérie Solano, le vendredi 18 novembre 2016 :

    12h45 Du journalisme au polar

    Corinne Jaquet a fait 10 ans de chronique judiciaire à Genève avant de se lancer dans le polar, tout comme le journaliste vaudois Guy-Olivier Chappuis, auteur de « Sous le viaduc » (Sauvages). Un bagage précieux.

    13h30 Editer du polar en Suisse romande

    Giuseppe Merrone, éditeur et fondateur de BSN press, Valérie Solano créatrice de la maison d’édition des Sauvages et Jacques Leresche, éditeur de Rompol, nous expliquent comment ils parviennent à dénicher l’écriture qui nous fera frissonner.

     

    Guy Olivier Chappuis : Sous Le Viaduc. Editions des Sauvages/Collection des Furieux Sauvages 2016.

    A lire en écoutant : Hope I Don’t Fall In Love With You de Tom Waits. Album : The Early Years Vol. II. Bizarre/Straight Records 1993.

  • OLIVIER CHAPUIS : LE PARC. LE PRIX DU SANG.

    Imprimer

    bsn press,giuseppe merrone,olivier chapuis,le parMême si je ne suis pas un aficionado des rencontres avec auteurs et éditeurs en tout genre, même si je ne fréquente que très rarement les salons et autres festivals du livre, il est immanquable, au fil des années, de faire quelques agréables rencontres dans le monde littéraire à l’instar de Giuseppe Merrone, directeur de la maison d’éditions BSN Press, dont la connaissance en matière de romans noirs et policiers semble incommensurable. C’est peu dire que j’apprécie la sensibilité du personnage qui possède cette particularité, désormais presque exceptionnelle, de travailler avec les auteurs sur les textes qu’il publie au sein de cette belle maison d’édition. Alors bien sûr on pourra arguer le fait que la présente chronique est teintée d’un certain parti pris, ceci d’autant plus que l’on peut qualifier Le Parc d’Olivier Chapuis de parfaite illustration de ce que peut être un excellent roman noir helvétique.

    Tout est si calme du côté de Lausanne. La quiétude de la neige recouvrant doucement l’étendue morose d’un parc figé par la froidure hivernale. Un homme étendu sur le côté, sa main encore accrochée à la serviette en cuir. Le sang qui se répand lentement sous sa tête. Un photographe saisissant silencieusement la scène du crime. L’art et le sang peuvent-ils avoir un prix ? « Si l’art ne possède pas le pouvoir de conjurer la mort, il peut cependant la magnifier. » Mais que s’est-il vraiment passé du côté du parc Mon-Repos ?

    Lorsqu’ils sont de qualité, on dit souvent des romans très courts qu’ils génèrent un sentiment de frustration ce qui n’est pas le cas avec cet excellent texte d’Olivier Chapuis. En effet, Le Parc bénéficie d’un bel équilibre pour ce roman choral où l’auteur examine les points de vues des différents acteurs ayant pris part à ce fait divers sans pour autant s’appesantir sur une myriade de détails inutiles. Ici on va à l’essentiel et en quelques phrases bien senties, l’auteur parvient à dresser un portrait et surtout à capter une ambiance dans ce quotidien lausannois presque banal et ennuyeux. Mais le crime survient et alimente tout le récit en générant son lot de suspense avec une belle poursuite palpitante fourvoyant rapidement le lecteur qui ne peut se dépêtrer de certains à priori. Pourtant les apparences sont trompeuses et la résultante de l’intrigue s’avère des plus surprenantes. C’est la force de ce roman où Olivier Chapuis parvient à manipuler le lecteur et à le conduire là où il le souhaite en jouant avec la temporalité des multiples points de vue des personnages dont les noms titrent les différents chapitres.

    Le portrait de la victime est particulièrement poignant. Ce quotidien ordinaire d’une vie bien rangée « agrémenté » de son lot de petites trahisons familiales et de regrets que le fait divers balaiera définitivement. Mais tout se détraque déjà légèrement avec ce rendez-vous reporté et cette rencontre surprenante dans une ancienne orangerie où officie un artiste peintre orientant ainsi toute une partie du récit vers une autre thématique où l’auteur nous interroge subtilement sur la définition de l’art et sur son prix. C’est finalement dans la réunion du fait divers et de l’art qu’Olivier Chapuis donnera une réponse teintée d’une certaine ironie morbide. Car le quotidien devient soudainement extraordinaire, le sang prend désormais une valeur artistique et l’art magnifie le crime tout en le rendant immortel.

    Court et percutant, Le Parc d’Olivier Chapuis est un roman incisif dont le souffle mortel de cette balle perdue n’a pas encore fini de vous faire frémir. De la belle ouvrage comme on l’aime.

    Sega

    Olivier Chapuis : Le Parc. Editions BSN Press 2015.

    A lire en écoutant : The Other Side of Town de Curtis Mayfield. Album : Soul Masters : Get Down. Warner Strategic Marketing 2004.

  • Cycle grands détectives de la BD : 3. Larcenet - Claudel : Le Rapport de Brodeck.

    Imprimer

    Capture d’écran 2016-07-04 à 02.02.57.pngIl ne s’agit pas de savoir si le Rapport de Brodeck est un roman noir, ou si le personnage éponyme du roman est un enquêteur digne d’intégrer le cycle des grands détectives de la BD. Mais tous les prétextes sont bons, y compris les raccourcis les plus audacieux, pour évoquer une magistrale BD de Manu Larcenet dont le scénario est une adaptation du roman de Philippe Claudel évoquant cette période obscure autour d’une guerre qui n’a désormais plus de nom.

    Que s’est-il passé dans cette auberge de ce petit village isolé dans la montagne ? L’Anderer, comme le nommait les habitants, n’est plus. Une nuit de fracas, de fureur pour accomplir L’Ereigniës (l’exécution collective). Puis toutes traces de son passage ont désormais été effacées. Il ne reste plus qu’un souvenir tenu que Brodeck va devoir consigner dans un rapport relatant les événements. Il n’a pas d’autre choix, lui le paria tout juste toléré, que de faire ce que les villageois lui demandent, s’il ne veut pas disparaître à son tour. De plus, il est le seul à savoir manier les mots. Alors Brodeck écrit la venue des soldats, son retour des camps, sa femme enfermée dans le silence d’une folie quotidienne et surtout la venue de L’Anderer qui perturbe cette logique de l’oubli auxquels tous les habitants aspirent. Il raconte la lâcheté, la compromission, la collaboration. Consigner l’indicible horreur afin de pouvoir l’oublier à tout jamais. Alors Brodeck écrit surtout la peur.

    On est tout d’abord saisi par la beauté des deux objets composant l’ensemble de l’adaptation du roman de Philippe Claudel. Un fourreau cartonné, composé d’un assemblage de quelques cases tirées de la bande dessinée, protège un album relié au format italien qui n’est pas sans rappeler un de ces carnets d’antan sur lequel on rédigeait notes et récits.

    Capture d’écran 2016-07-04 à 02.03.42.pngAprès la quadrilogie crépusculaire de Blast, Manu Larcenet décline une fresque obscure et poétique au service de ce terrible conte de Philippe Claudel. La force évocatrice du dessin de Manu Larcenet permet de composer des séries de planches dépourvues du moindre texte. Une puissance tragique que l’on décèle dans ces paysages ravagés par les tempêtes, le froid et la peur ou dans l’obscurité de ces intérieurs dans lesquels les protagonistes confient leurs terribles manquements. Puis c’est à nouveau cette faune silencieuse et ces paysages figés par le gel qui deviennent les témoins muets de ces exactions que les hommes veulent oublier. Le trait est posé, précis presque sage, lorsque tout d’un coup, une explosion d’images aussi muettes que cauchemardesques évoquant l’atrocité des camps ou l’occupation du village par des soldats aux facies bestiaux, mettent en abîme la fragile humanité des protagonistes dans un contexte devenu intemporel. Car peu importe l’époque, seules persistent les dynamiques sordides et abjectes des relations entre victimes et oppresseurs, décortiquées jusqu’à l’os dans le silence d’illustrations singulières et oppressantes.

    Mais on ne saurait faire abstraction du texte mettant en perspective la déliquescence des trois institutions composant un village. Il y a ce curé qui a cessé de croire en dieu, cet instituteur couard, broyé par le remord et ce maire infâme qui n’aspire qu’à l’oubli. Des confidences froides et sincères mises en scène dans de terrifiants cadres clairs obscurs où la lumière semble quasiment absente hormis la faible lueur d’une bougie ou d’un foyer achevant de se consumer. Dans des confrontations parfois tendues Brodeck consigne ainsi la culpabilité de ces villageois sacrifiant sur l’autel de l’oubli cet Anderer venu raviver les remords enfouis aux tréfonds des âmes. Un personnage étrange qui suscite l’inquiétude et la méfiance au sein d’une communauté repliée sur elle-même peinant à accepter la différence qu’il distille par le biais de l’art et de la connaissance comme pour défier cet éternel obscurantisme. Comme pour éclairer ce sombre récit, on perçoit sur deux planches somptueuses, toute l’ouverture d’esprit d’un personnage atypique, ouvert au monde, qui parvient à sonder l’âme et l’esprit des personnes qui l’entoure.

    L’intensité sombre d’un roman transcendé dans l’indicible beauté de planches en noir et blanc, Manu Larcenet transpose ainsi avec Le Rapport de Brodeck toute la noirceur de l’âme humaine dans une incandescente et intense œuvre graphique bouleversante.

    Sega

    Manu Larcenet /Philippe Claudel : Le Rapport de Brodeck. Tome 1 : L’Autre. Editions Dargaud 2015. Le Rapport de Brodeck. Tome 2 : L’Indicible. Editions Dargaud 2016.

    A lire en écoutant : Piano Quartet N° 1 in G Minor, Op. 25 I Allegro. Johannes Brahms interprété par The Villiers Quartet Piano. Etcetera 1989.

  • Philippe Cavalier : Hobboes. Un monde à l’agonie.

    Imprimer

    Capture d’écran 2016-01-08 à 19.03.12.pngLe moins que l’on puisse dire c’est que l’on a vécu une année 2015 difficile qui s’est écoulée au fil d’une actualité particulièrement anxiogène générant un climat délétère dans lequel peut s’inscrire un livre tel que Hobboes de Philippe Cavalier qui, sans faire mentions des dérèglements climatiques, des actes terroristes, des crises économiques et migratoires secouant notre monde, installe son récit dans un contexte de fin de civilisation sur fond de conte fantastique en nous plongeant au cœur de l’univers des hoboes, ces vagabonds ou trimardeurs parcourant le pays au gré de leur bonne ou mauvaise fortune.

    C’est de l’exclusion que naissent les légendes. Alors qu’une crise économique majeure ravage le Canada et les USA, des millions d’exclus jetés dans les rues espèrent un avenir meilleur sous la conduite d’un guide promis à mener une révolte pour renverser cet ordre mondial vacillant. Suicides collectifs, explosions meurtières, on parle également d’individus étranges dotés de pouvoirs surnaturels inquiétants qui sillonnent les routes en semant terreur et désolation. Des histoires terrifiantes qui s’échangent au fil des pérégrinations de ces hoboes traversant les vastes territoires d’une nation désolée. Mandaté par une mystérieuse officine Raphaël Barnes, professeur déchu de l’université de Cornell, se met en quête du livre qui donnerait un sens à tous ces évènements étranges. Pour cela, il doit suivre la trace d’un ancien étudiant disparu dans un immense campement de sans-abris installé au cœur de Central Park. Une première étape d’un long et éprouvant voyage mystique.

    Hobboes avec deux « b » comme pour désigner les deux clans composant la caste de vagabonds, les sheltas et les formeroï  incarnant cette lutte éternelle entre le bien et le mal qui semble trouver son apogée sur le territoire américain. Un conte fantastique, basé sur le postultat d’un étrange personnage doté de pouvoirs surnaturels, Le Scribe, estimant que puisque l’on ne peut s’échapper de l’enfer, il faut le détruire.

    Il est recommandé de bien suivre ce récit extrêmement décousu qui manque singulièrement de tenue ce qui contraint le lecteur à relire certains passages pour bien comprendre le sens de certaines scènes tout en gardant en mémoire la multitude de termes étranges qui auraient mérités d’être répertoriés dans un glossaire où l’on aurait également trouvé les noms, les alias et les rôles des différents personnages qui traversent le récit de manière parfois bien trop fulgurante. Car ce qui frappe également avec le roman de Philippe Cavalier, habitué des longues sagas sur plusieurs tomes, c’est la densité d’un texte qui devient bien trop ramassé en fin de parcours comme si l’auteur manquait de pages pour achever son récit. On le perçoit notamment dans une série de confrontations finales qui manquent cruellement d’amplitudes au regard de tous les évènements qui précèdent. Plusieurs protagonistes disparaissent sur deux lignes sans que l’on en prenne vraiment la pleine mesure ce qui est parfois regrettable.

    Ponctué de scènes dantesques parfois sublimes mais bien trop courtes on regrettera quelques longueurs comme le périple de Barnes pour se rendre dans les Rocheuses avec un groupe de vagabonds. Un passage peu crédible où ce personnage pantouflard prend la route pour accompagner un groupe de hoboes avec une samsonite à roulette et une Patek Philippe au poignet. Des ficelles un peu grosses pour symboliser la vacuité du monde matériel dont il va se défaire au fil de son périple. On peine également à suivre la destinée et les motivations de certains personnages secondaires comme les commanditaires de Barnes qui disparaissent du récit pour réapparaitre tout d’un coup dans une scène de crucification sans que l’on ait pu suivre leur parcours. Ils ne servent que « d’alibi » pour contraindre le personnage principal à prendre la route pour retrouver un ancien étudiant disparu. D'ailleurs, malgré l’importance que lui octroie l’auteur, Raphaël Barnes reste le protagoniste le plus fade du roman et l'ultime scène du roman que je ne saurais vous dévoiler ne fait que conforter ce sentiment de banalité.

    Ces défauts importants altèrent la qualité d’un récit qui aurait pu se révéler bien plus abouti si l’auteur, avait pris le temps de développer ses scènes d’action et quelques personnages secondaires alors qu’il se perd parfois dans des explications savantes et mystiques qui ne sont pas toujours indispensables et qui plombent le rythme du roman.

    Malgré ces défauts, on apprécie pourtant Hobboes car Philippe Cavalier parvient à mettre en scène des instants dantesques comme ce suicide collectif sur le Golden Gate Bridge où l’on perçoit la fragilité des personnages qui ne sont jamais à l’abri d’un destin funeste. Il y a un sentiment d’incertitude et d’imprévisibilté qui traverse tout le récit en remettant en cause tous les plans des personnages aussi puissants soient-ils.

    Roman dystopique singulier, truffé de références mystiques, Hobboes parviendra à séduire les lecteurs avides de sensations et de rebondissements originaux.

    Sega

    Philippe Cavalier : Hobboes. Editions Anne Carrière 2015.

    A lire en écoutant : Gustave Holst : The Planets. Boston Symphony Orchestra William Steinberg. Deutsche Grammophon