30/12/2017

PATRICK K. DEWDNEY : ECUME. LES FORCATS DE L’OCEAN.

Capture d’écran 2017-12-30 à 23.03.37.pngLa collection Territori prend le large au propre comme au figuré puisqu’après avoir arpenté quelques zones rurales reculées du pays, son directeur Cyril Herry nous propose Ecume, un nouveau texte de Patrick K. Dewdney dont l’intrigue se déroule dans un contexte maritime, plus précisément au large des côtes de l’océan Atlantique en partageant les affres de deux marins pêcheurs naviguant au bord de l’abîme. Côtoyant des auteurs comme Frank Bouysse, Séverine Chevalier, Antonin Varenne, Eric Maneval et Laurence Bieberfled, entre autres, on avait découvert Patrick K. Dewdney avec Crocs, un texte d’une éblouissante noirceur où le verbe forme une terrible alliance avec une intrigue propre aux romans noirs magnifiés par une prose racée pleine de colère et de révolte.

La Princesse est devenue Gueuse car le fier navire d’autrefois n’est plus qu’un vieux rafiot qui sillonne les flots en quête de pêches incertaines que l’océan épuisé ne livre plus qu’au compte-gouttes et au terme de terribles efforts. A son bord, le père et le fils s’échinent à la tâche et entre silence et colère, ces deux âmes essorées par les vicissitudes d’un monde qui s’écroule, nourrissent la démence de l’un et la rancœur de l’autre au gré de campagnes de pêche toujours plus éprouvantes. Et si le poisson ne suffit plus à subvenir aux maigres besoins de cet équipage bancal, il restera toujours la possibilité de faire passer quelques réfugiés dont la contribution perçue permettra de remplir les cuves et de pallier un ordinaire misérable. Mais bien au delà de l’écume se désagrégeant dans les flots tourmentés, ce sont les certitudes des hommes qui disparaissent au large des côtes.

Ecume se situe sur la fracture d’un univers en déclin oscillant entre la révolte du désespoir et la résignation du point de non retour dont l’incarnation tragique prend forme avec la dualité de ce père et de ce fils entretenant leur animosité dans un mutisme hostile qui ne fait que raviver les tensions au large de ces côtes qui n’ont plus de nom. Dans ce monde désincarné, il ne reste plus que cette étendue d’eau impitoyable et la colère sourde de ces deux hommes dont l’auteur dissèque la personnalité à la lumière de leurs introspections respectives. Ainsi la lente agonie de l’océan s’assortit à l’amertume de la dissolution des rapports humains dont la conjonction s’achève sous la forme d’un inéluctable naufrage. Un mélange malsain qui s’incarne dans cette écume dont on suit le sillage implacable jusqu’au drame irrémédiable.

La précision du mot, l’élégance de la phrase sont au service d’une langue à la fois éclatante et imagée permettant au lecteur de s’immerger au cœur de cette ambiance chaotique où la fureur des tempêtes se conjugue à la difficulté d’un métier dont chacune des erreurs commises se paie au prix fort. La dureté de la tâche, l’odeur des embruns, l’atmosphère perdue de ces contrée maritimes, tout cela, Patrick K. Dewdney parvient à le restituer par l’entremise d’un texte dense aux entournures à la fois lyriques et poétiques dont le fragile équilibre révèle toute la maîtrise d’un auteur inspiré.

Implacable observateur d’un monde qui s’étiole, Patrick K. Dewdney construit une intrigue solide dont la dramatique logique met en exergue les désastres écologiques d’un océan mourant sur lequel marins désespérés et migrants désemparés se côtoient au rythme des marées immuables. Emulsion de fureur et d’abattement, Ecume est un terrible roman noir où l’espoir se niche pourtant sur un frêle esquif ballotté au gré du vent et des courants. Tumultueux et éclatant.

 

Patrick K. Dewdney : Ecume. La Manufacture de livres/collection Territori 2017.

A lire en écoutant : La Mémoire Et La Mer de Léo Ferré. Album : Amour Anarchie. Barclay Records 1970

15/11/2017

LUCA D’ANDREA : L’ESSENCE DU MAL. L’ANTRE DE LA BETE.

Luca d'Andrea, l'essence du mal, éditions denoël, sueurs froides, tyrol, bletterbachService de presse 

Le thriller se propose de divertir le lecteur en donnant souvent l’impression, sous l’égide de ce corollaire, de se dispenser d’une certaine qualité d’écriture tout en se distançant d’une mise en scène homogène avec cette sensation que, d’un haussement d’épaule, l’auteur, tout comme l’éditeur d’ailleurs, se moqueraient du lectorat auquel il s’adresse en l’estimant peu exigeant, toujours en quête du même livre dont on ne changerait que la forme et le contexte. Une démarche plutôt cynique, expliquant, qu’au gré de déceptions successives, j’en ai dit beaucoup de mal. Entertainment versus littérature. C’est sur ce credo ahurissant que l’on voudrait désormais porter le débat en estimant que l’on aurait à faire à deux éléments antinomiques. Pourtant, à n’en pas douter, le genre thriller peut concilier les deux principes et receler de belles trouvailles à l’instar de L’Essence Du Mal, premier roman de Luca D’Andrea, se démarquant des sempiternelles traques de serial killer avec un récit se déroulant au sud du Tyrol, dans le massif des Dolomites, plus précisément du côté de la gorge du Bletterbach, une faille insolite révélant un concentré important d’ammonites et autres fossiles et dont le cadre géologique particulier va servir de toile de fond à une intrigue palpitante et atypique.

Jeremiah Salinger, scénariste de documentaires à succès, s’est installé à Siebenhoch, petit village niché dans une vallée reculée du Tyrol d’où sa femme est originaire. Mais suite à un accident d’hélicoptère, lors du tournage d’un reportage sur les secouristes opérant dans le massif des Dolomites, Jeremiah a distingué le cri de la Bête dans le fracas de l’avalanche qui a tout emporté. Un hurlement glaçant, résonnant sur les parois de la faille dans laquelle il s’est retrouvé bloqué avant que les secours ne parviennent à le dégager. Unique survivant de la tragédie, ce cri l’obsède. Catharsis du traumatisme qui l’étouffe, Jeremiah se plonge alors dans l’investigation d’un drame qui a secoué le village il y a de cela plus de trente ans où trois jeunes gens ont été découverts morts, littéralement massacrés, dans la forêt du Bletterbach. La police n’a jamais appréhendé le coupable et n’a même pas pu déterminer s’il s’agissait de l’œuvre d’un être humain ou d’un animal. De traditions en légendes terrifiantes, quelques chose d’inquiétant semble niché au cœur de la région. Et en dépit de l’hostilité des habitants, Jeremiah Salinger est bien décidé à mettre jour cette force abominable dissimulée dans les entrailles de la terre.

On décèle immédiatement dans l’écriture de Luca D’Andrea une précision et une subtilité dont la conjugaison met en exergue un texte efficace au service d’une intrigue solide qui ne manquera pas de séduire le lecteur. Car avec un style dépouillé de tout excès lyrique trop ostentatoire l’auteur capte la magnificence et la force de cette impressionnante région montagneuse reculée du Tyrol afin de diffuser une atmosphère anxiogène voire même oppressante dans laquelle évolue des personnages aux caractères forts et dont les interactions ne cesseront de relancer un récit d’une richesse et d’une intensité peu commune. Communauté soudée, presque repliée sur elle-même avec quelques aspects claniques écrasants qu’il s’emploie à mettre en évidence, Luca D’Andrea dresse le portrait aiguisé et sans concession de cette province bilingue du sud du Tyrol dont il est natif. Légendes et contes ancestraux transmis de générations en générations, fêtes folkloriques intimidantes et autres particularismes locaux sont au service de ce thriller aux entournures sociales, prenant parfois une dimension quasiment ethnographique qui va nourrir le cœur de l’intrigue et donner du sens aux aspects les plus fantastiques d’un roman parfaitement équilibré. Loin d’être superflus, chacun des éléments évoqués s’inscrit dans une logique implacable et imparable qui n’aura cesse de surprendre les lecteurs les plus avertis.

L’Essence Du Mal, c’est l’histoire d’une obsession, celle de Jeremiah Salinger, personnage central du roman, dont on suit le point de vue tout au long d’un récit habilement construit. Dans sa quête folle consistant à découvrir les origines du drame qui s’est produit trente ans plus tôt sur le plateau du Bletterbach on prend la pleine mesure de cette obstination mûrissant lentement, comme un cancer insidieux, dont il ne peut se débarrasser. Un fardeau qu’il devra partager avec sa femme et sa fille qui se révéleront être bien plus que des faire-valoir. Cette quête d’un personnage tourmenté permet également de découvrir toute une communauté villageoise repliée sur elle-même dont les us et coutumes recèlent quelques sombres secrets que les édiles s’emploient à dissimuler. Car l’autre point fort du récit réside dans la puissance de protagonistes attachants aux caractères parfois acrimonieux et quelques fois inquiétants, pimentant ainsi une intrigue où les fausses pistes et les rebondissements se succèdent à un rythme trépident, mais sans excès.

Extrêmement visuel, L’Essence Du Mal adopte donc tous les canons du thriller avec un suspense et une tension narrative à vous couper le souffle tout en distillant, sous formes d’introspections et d’allusions historiques, un portrait social brillant permettant de restituer l’atmosphère pesante d’un petit village montagnard niché au pied d’un fabuleux parc géologique. Pour un premier roman, il s’agit ni plus ni moins d’un coup de maître qu'il m'aura été donné de découvrir grâce à l'enthousiasme de Stéphanie Berg, une libraire passionnée de littérature noire.

Luca D’Andrea : L’Essence Du Mal (La Sostanza Del Male). Editions Denoël/Sueurs froides 2017. Traduit de l’italien par Anaïs Bouteille-Bokobza.

A lire en écoutant : Day I Die de The Blackchords. Album : A Thin Line. ABC Music 2016.

 

 

06/02/2017

DOA : PUKTHU – SECUNDO. LA GUERRE EST UN BUSINESS.

DOA, pukhtu secundo, pukhtu, série noire, éditions gallimardAvec Pukhtu – Primo, DOA nous avait entraîné au cœur des méandres du conflit afghan en mettant en scène l’implacable vengeance d’un chef de clan décidé à exterminer les membres d’un groupuscule de mercenaires américains responsables de la mort de plusieurs membres de sa famille. Au terme de cette première partie, l’auteur nous laissait sur le seuil d’une confrontation sanglante entre les paramilitaires et le chef de guerre pachtoune. Tout aussi dense, tout aussi fouillé, c’est peut dire que l’on attendait le second volume, Pukhtu – Secundo, avec une certaine impatience, couplée à une légère appréhension en se demandant comment l’on allait pouvoir se replonger dans les circonvolutions d’une histoire complexe, peuplée d’une myriade de personnages qui s’entrecroisent dans un chassé-croisé géopolitique subtil.

Rien ne va plus à Kaboul et dans ses environs. Loin d’être maîtrisé le conflit afghan s’enlise dans une succession d’échauffourées et d’attentats de plus en plus meurtriers, tandis que les trafics en tout genre prennent une ampleur de plus en plus conséquente à mesure que la guerre dégénère. Dans cette poudrière, chacun tente de tirer profit du conflit et les mercenaires de l’agence américaine 6N sont davantage préoccupés par le trafic d’héroïne qu’ils ont mis en place avec l’aide de Montana, un haut responsable d’une officine des services secrets français. Pourtant les problèmes surviennent. Tout d’abord il faut faire face à la froide vengeance de Sher Ali décidé à exterminer tous les membres de la compagnie qui ont tué sa fille chérie Badraï, victime collatérale d’un raid meurtrier. Il y a également ces deux journalistes fouineurs désireux de mettre à jour l’économie souterraine du commerce de l’héroïne. Et pour couronner le tout, il y a cet ancien agent clandestin que l’on a tenté d’éliminer en Afrique et qui va bouleverser toute la donne lors d’un périple sanglant le menant des côtes africaines, en passant par Paris, jusqu’au cœur des montagnes afghanes. Cet homme solitaire et déterminé, également ivre de vengeance, va demander des comptes à l’ensemble des responsables de la mort de sa compagne enceinte.

En guise de préambule, une brève synthèse de l’opus précédent permet au lecteur de s’immerger très rapidement dans ce récit vertigineux qui s’ouvre sur de nouvelles perspectives. En effet, avec Pukhtu – Secundo, DOA se concentre principalement sur le périple d’un nouveau personnage qui entre en scène pour bouleverser toutes les dynamiques misent en place dans le premier roman. Ainsi la démarche vengeresse de Sher Ali Kahn trouve un écho avec celle de Servier, alias Lynx qui, du Mozambique à Paris, va également mettre à mal toute l’organisation criminelle servant à couvrir ce trafic de drogue international décrit avec minutie dans le premier ouvrage. C’est sur l’échiquier parisien que se déroule une grande partie du récit avec des dynamiques de surveillances et de contre-surveillances qui ressemblent furieusement à celles que l’on rencontrait dans Citoyens Clandestins, ceci d’autant plus que l’on retrouve un très grand nombre des personnages de ce roman. Néanmoins, Pukhtu – Secundo recèle quelques surprises, notamment dans le fait que les vindictes de Sher Ali Kahn et de Servier, trouvent rapidement leurs épilogues respectifs dans des confrontations sanglantes et violentes permettant de s’intéresser davantage aux conséquences de ces représailles qui trouveront une conclusion commune dans les vallées montagneuses de l’Afghanistan.

Avec cette écriture dynamique et précise, DOA met en scène des opérations clandestines pertinentes et réalistes qui alimentent un indéniable climat de tension et de suspense trouvant bien souvent leurs dénouements dans des confrontations aussi vives que sanglantes. Néanmoins pour bon nombre d’entre elles on ne peut s’empêcher d’éprouver un certain sentiment de répétition, ceci d’autant plus que l’auteur semble avoir mis de côté tout l’aspect géopolitique que l’on découvrait dans le premier roman et qui constituait l’une des grandes originalités du récit. Ainsi l’interventionnisme américain en Afghanistan ne rencontre plus qu’un faible écho tout comme l’aspect organisationnel du trafic de drogue qui est complètement abandonné. On le perçoit également par le biais de ces personnages secondaires dont l’auteur ne sait plus trop quoi faire et dont les destins s’achèvent dans des conclusions un peu trop abruptes à l’instar de cette jeune Chloé dont le portrait bien trop stéréotypé restera l’une des grandes faiblesses du récit.

Alors que Pukhtu – Primo était davantage axé sur l’aspect géopolitique du conflit afghan, Pukhtu – Secundo s’inscrit dans une dimension résolument orientée sur l’esprit d’action et d’aventure qui comblera ou décevra les lecteurs en fonction de leurs attentes. On reste tout de même subjugué par le périple de Servier dans les vallées afghanes qui constitue l’un des points forts du roman. Pour dissiper une éventuelle déception qui peut émaner de ce second volume, il conviendra peut-être d’appréhender le cycle Pukthu dans son ensemble, ceci d’une seule traite, pour apprécier les indéniables qualités narratives d’un récit incroyablement documenté qui sort résolument de l’ordinaire.

DOA : Pukhtu - Secundo. Editions Gallimard – Série Noire 2016.

A lire en écoutant : Head in the Dirt de Hanni El Khatib. Album : Head in the Dirt. Innovative Leisure 2013.

31/01/2016

DOA : Pukhtu - Primo. La sécurité est un business.

Capture d’écran 2016-01-31 à 20.10.19.pngConvoyages de détenus, gardes des prisonniers à l’hôpital, patrouilles nocturnes dans les communes, les entreprises de sécurité privée grignotent peu à peu les tâches régaliennes de l’Etat, sans que cela ne choque plus grand monde. On s’en accommode et tant pis pour les dérives que l’on découvrait au sein même des services étatiques. Le fait de confier ces tâches au privé n’est donc guère rassurant. Aux USA, ce sont désormais des conglomérats privés qui gèrent les établissements pénitentiaires. On franchit un pas supplémentaire avec la sous-traitance du renseignement confié à des entreprises de mercenariat qui évoluent au cœur des conflits armés comme on le constate avec Pukhtu du romancier DOA décrivant avec une précision quasi chirurgicale les péripéties sanglantes de la guerre en Afghanistan en 2008.

Après la perte de sa fille adorée et de son unique fils tous deux exécutés à distance par l’intermédiaire d’un de ces drones qui survolent le pays, Sher Ali délaisse désormais la contrebande dans les contrés tribales des pachtounes, pour prendre part à la résistance contre l’envahisseur américain et assouvir ainsi sa soif de vengeance en se prenant aux intérêts du mystérieux groupuscule 6N responsable la mort de ses enfants. Il y va de son honneur, le pukhtu, et de celui de tous les membres de son clan qui le suivent dans une succession d’attentats et d’embuscades sanglantes. Mais les hommes du 6N, anciens soldats devenus mercenaires, ne sont pas des enfants de cœur comme le constate Fox, guerrier clandestin en quête de rédemption, qui met à jour un trafic d’héroïne mis en place par ses camarades. D’une guerre ouverte en conflits clandestins sur fond de compromissions et de trafics en tout genre, les échos des belligérances afghanes résonnent dans tous les coins du globe.

Un pavé dans la mare, tel pourrait être la définition de Pukhtu Primo, roman foisonnant qui met à jour avec force de documentation et de réalisme, le marasme du conflit en Afghanistan. Avec Fox et quelques autres personnages, DOA prolonge ainsi son fameux roman Citoyens Clandestins où l’on assistait avec le point de vue bien ancré de ses personnages à la lutte entre les différents services de renseignement français traquant un groupuscule islamiste. Pukhtu reprend la même dynamique avec d’avantage de protagonistes qui incarnent les multiples conséquences d’un conflit dont les enjeux deviennent de plus en plus globalisés. On y découvre avec effarement que les forces armées américaines ne sont pas si nombreuses et que ce déficit est suppléé par des entreprises privées qui prennent le pas sur les agences officielles. Plus que les trafics, plus que la corruption, ce business de mercenariat s’inscrit dans une logique de compromission sur fond d’exemplarité démocratique que l’on souhaite importer dans un pays qui possède son propre code de l’honneur. Quel sens donner à tout cela, c’est ce que Fox cherche à comprendre au delà des considérations cyniques de ses camarades. Pour son adversaire Sher Ali, tout semble plus simple avec cette logique de vengeance. Mais il y a les trahisons, les pertes humaines et le doute qui s’installe en pensant à la douceur de sa fille défunte qui n’approuverait certainement pas toute cette haine.

Un texte dense, parfois trop documenté, Pukhtu est un roman saisissant où l’on appréciera la série de portraits de personnages parfois ambivalents que dresse l’auteur dans un récit qui ressemblerait à une série dont la première saison sert à mettre en place les principales intrigues narratives qui trouveront leurs issues dans un second opus qui sortira au printemps 2016. Le glossaire dressant l’inventaire des protagonistes du roman ne sera pas de trop. Si les portraits de la plupart d’entre eux sont extrêmement bien élaborés, on regrettera toutefois l’aspect trop stéréotypé, voir caricatural des personnages féminins qui évoluent à Paris.

Même s’il est passionnant, Pukhtu n’est pas exempt de quelques longueurs où DOA semble vouloir démontrer toute la somme de connaissances qu’il a acquise lors de la phase de recherche. L’aspect balistique de l’armement des belligérants est particulièrement inutile, voir assommant, tout comme les rapports de situations abscons qui ne servent pas le récit, hormis le froid décompte des pertes humaines. C’est d’autant plus dommageable que cela prétérite une belle dynamique d’actions percutantes que l’auteur rédige avec un talent hors norme en mixant des styles empruntés aux thrillers et aux romans noirs. On appréciera d’ailleurs la scène d’ouverture, un modèle du genre qui n’est pas sans rappeler quelques grands auteurs comme James Ellroy ou David Peace avec une singularité propre à l’auteur. Tout comme ces grands auteurs, DOA met en relief la série des événements qu’il relate avec des articles de presse qui donnent la pleine mesure des scènes dans lesquelles évoluent ses personnages.

Plus qu’une guerre, plus qu’une vengeance, DOA met en lumière avec Pukhtu le business juteux et obscur de ces entreprises de renseignements qui prennent le pas sur les agences officielles d’un pays qui perd peu à peu le sens de l’état. Une déresponsabilisation inquiétante que DOA dénonce avec une belle maîtrise.

Sega

DOA : Pukhtu - Primo. Editions Gallimard – Série Noire 2015.

A lire en écoutant : Do Me A Favor de Arctic Monkeys. Album : Favourit Worst Nightmare. Domino Recording Co Ltd 2007.

20:11 Publié dans 6. Thriller, Auteurs D, France, LES AUTEURS, LES AUTEURS PAR PAYS | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | |

13/12/2015

JOHN GREGORY DUNNE : TRUE CONFESSIONS. AVANT ELLROY.

Capture d’écran 2015-12-13 à 22.28.02.pngJe ne me souviens plus de l’âge que j’avais lorsque j’ai découvert Sanglantes Confessions, traduction quelque peu hasardeuse du titre True Confessions de John Gregory Dunne. J’avais dégotté le roman dans une librairie consacrée au 9ème art car l’ouvrage était publié dans la mythique maison d’édition Speed 17, affiliée aux Humanoïdes Associés. La collection dirigée par Philippe Manœuvre mettait en lumière les traductions de Philippe Garnier, grand passeur de la littérature underground américaine. C’est donc bien avant la publication du célèbre roman de James Ellroy, que j’ai eu le plaisir de lire la version romancée de John Gregory Dunn faisant allusion à la célèbre affaire du Dahlia Noir en mettant déjà à mal, dans un langage cinglant, tous les clichés de la ville de Los Angeles durant la période flamboyante qui suivait la fin de la seconde guerre mondiale. Bien trop longtemps indisponible, c’est désormais par l’entremise de Seuil/Policiers que True Confessions revient à nouveau sur le devant de la scène avec une nouvelle traduction de Patrice Carrer et une préface de George Pelecanos qui tente maladroitement de rendre justice à ce roman culte. Car plus que n’importe quel auteur, cette préface aurait pu être rédigée par James Ellroy afin qu'il rende hommage à l’œuvre de John Gregory Dunne quitte à reléguer son orgueil légendaire au second plan.

Le badge ou le goupillon, c’est avec ce choix limité que les frères Spellacy scellent leurs destinées. Tom Spellacy après avoir été écarté des Mœurs suite à des soupçons de corruption se retrouve muté à la brigade des Crimes Majeurs. Il enquête sur le meurtre de Lois Farenza, que l’on a découvert dans un terrain vague, le corps coupé en deux. La jeune femme semblait en cheville avec Jack Amsterdam ancien macro notoire en quête de rédemption qui œuvre désormais dans le milieu de l’immobilier de l’archidiocèse dirigé par Desmond Spellacy qui brigue la place de cardinal. Manigances policières s’entremêlant aux manœuvres religieuses, les frères Spellacy évoluent dans un monde retors où toutes les ambitions font l’objet d’un prix à payer parfois bien trop élevé.

Avec True Confessions, John Gregory Dunn s’attache à dépeindre avec un brin de nostalgie une cité de Los Angeles sans fard où le climat de corruption presque institutionnalisée gangrène tous les services de police, tandis que les flics ouvertement racistes s’attachent plus à l’évolution de leur carrière qu’à la résolution des affaires. Malgré un portrait peu flatteur de la cité, on sent tout au long du récit, la fascination que l’auteur porte pour cette ville complexe et mythique où il a séjourné de nombreuses années.

Les portraits des différents personnages sont extrêmement caustiques et parfois féroces. Il n’y a pas de preux chevaliers ou de nobles personnages à l’exception peut-être de ce jeune flic noir en uniforme, Lorenzo Jones qui deviendra maire de Los Angeles dans le milieu des années 70, rendant ainsi hommage à Tom Bradley, premier maire noir de la cité des anges. Pivot de l’ouvrage le jeune policier consciencieux est celui qui rédigera les premiers constats relatant la découverte du cadavre mutilé de Lois Farenza.

Avec son personnage principal, John Gregory Dunne s’ingénie à flinguer d’emblée le mythe de la famille américaine idéale. Tom Spellacy est marié à une femme internée à Camarillo qui parle à des saints dont elle seule connaît les noms. Père d’une fille obèse entrée au couvent et d’un fils volage qui évolue dans le business des fournitures religieuses, Tom vit désormais avec sa maîtresse Corinne, une femme émancipée qui semble être une affaire au lit. Du côté professionnel, l’homme est en disgrâce après avoir été impliqué dans une affaire de corruption au sein de la brigade des Mœurs alors qu’il faisait office d’homme de liaison avec Brenda, maquerelle notoire à la solde du caïd de la pègre, Jack Amsterdam. Flic corrompu, Tom assiste à l’ascension de son frère Desmond, prêtre bien en vue au sein de la communauté catholique qui évolue dans le milieu de l’immobilier et de la finance en tentant de tracer sa voie pour devenir le digne successeur du cardinal Danaher. Dépourvu d’une foi profonde, Desmond s’ingénie sans succès à trouver un sens dans sa carrière de prélat.

Le texte repose sur des dialogues vifs et acérés qui mettent en exergue le fiel et l’aigreur d’un monde cruel où la corruption et la compromission semblent être le moteur des relations entre les différentes arcanes qui gravitent autour de la cité. John Gregory Dunne dresse ainsi l’envers du décor d’une Cité des Anges déchues de toutes ses illusions.

Plus simpliste, notamment aux niveaux de l’enquête et des différents mécanismes décrivant les processus de corruption, True Confessions bénéficie d’une émotion bien plus intense que l’œuvre d’Ellroy à l’instar de cette conversation entre Brenda et Tom Spellacy qui se déroule à Echo Park. C’est d’ailleurs par le biais de cette scène que le policier scellera le destin de son frère Desmond. Des instants poignants qui font de True Confessions, une espèce de préquel au célèbre quatuor de Los Angeles dont le Dog rédigera 11 ans plus tard le premier tome intitulé Le Dahlia Noir.

Fleuron du roman noir, True Confessions fait partie de ces ouvrages emblématiques qui ont émancipé le genre policier de la caste secondaire dans laquelle il a été bien trop souvent relégué et qu’il vous faut impérativement découvrir toutes affaires cessantes.

En prime, cet extrait d’une interview d’Ellroy pour The Paris Review, rendant tout de même «hommage » au roman de John Gregory Dunne.

 INTERVIEWER

Why did it take so long for you to turn to the Black Dahlia case in your writing? It’s your seventh novel, after all.

ELLROY

Because I thought for a long time that the success of John Gregory Dunne’s novel about the Black Dahlia, True Confessions, would preclude a successful publication. That’s a wonderful novel, but it doesn’t truly adhere to the facts of the Black Dahlia murder case. Mr. Dunne calls the Black Dahlia “the Virgin Tramp.” Elizabeth Short becomes “Lois Fazenda.” When I took on the murder for my novel, ten years later, I adhered to the facts of the case more than Mr. Dunne did. His book is phantasmagoria. My book is a much more literal rendering of the truth.

INTERVIEWER

How did that book change your career?

ELLROY

It liberated me. It was a best seller, I was earning a living as a writer for the first time, and I was exponentially more committed to creative maturity. I’m the most serious guy on earth, but I can bullshit with the best of them, and I play to my audience. There’s a concept in boxing that you fight to the level of your competition. You’re in with a big guy, you bring the fight. You’re in with a bum, you do just enough to win. But if you get lazy, then you put yourself at risk. I’ve always come to fight, from the very first page.

John Gregory Dunne : True Confessions. Editions Seuil/Policier 2015. Traduit de l’anglais (Etat-Unis) par Patrice Carrer.

A lire en écoutant : Bach The Goldberg Variation Glenn Gould. BMW 988 (1981 recording). 1982 Sony Music Entertainment.

28/10/2015

JOEL DICKER : LE LIVRE DES BALTIMORE. LE ROMAN QUI FAIT PSCHITT.

Capture d’écran 2015-10-28 à 05.00.39.pngDepuis plusieurs semaines nous avons droit à la ligne marketing type succès-story pour le lancement du dernier ouvrage de Joël Dicker, Le Livre des Baltimores. Il est beau, il a vendu des millions d’exemplaires de son précédent roman, La Vérité sur L’affaire Harry Quebert, son nouveau livre est tiré à plusieurs centaines de milliers d’exemplaires et en terme de succès il est en passe de détrôner la saga Harry Potter. Finalement cette dernière assertion est assez symptomatique en ce qui concerne le contenu car après lecture on peut aisément classer Le Livre des Baltimores dans la catégorie des romans destinés aux adolescents en le comparant à un honnête Club de Cinq en Amérique.

Quatre ans après l’affaire Harry Quebert, on retrouve Marcus Goldman en Floride où il séjourne afin de s’atteler à son prochain roman. Il y rencontre, par hasard, Alexandra Neville, un amour de jeunesse qu’il abandonna avant qu’elle ne devienne une célèbre chanteuse. Encore éperdu d’amour, Marcus tente de comprendre les circonstances qui l’ont conduit à rejeter cette sublime jeune femme. Plongé dans ses souvenirs d’enfance, il dresse ainsi le portrait de famille des Goldman-de-Baltimore, dont il vouait une admiration sans borne et qui lui a permis de connaître la jeune Alexandra. Lui-même issu de la modeste famille des Goldman-de-Montclair, Marcus repense ainsi à ses cousins, à son oncle Saul qu’il adule, aux vacances extraordinaires à Miami ou dans les Hamptons et entame ainsi un périple dans le passé. Mais au fil de ses réflexions, il met également à jour les terribles circonstances qui ont conduit certains membres de cette famille au cœur d’un Drame terrible. Car derrière ce vernis de bohneur, la famille Goldman-de-Baltimore dissimule les fissures intimes de la rancœur et des ressentiments. 8 ans après le Drame, que va donc découvrir Marcus Goldman derrière le portrait lustré de cette famille.

Avec La Vérité sur L’affaire Harry Quebert, Joël Dicker devenait le chantre du suspense en façonnant un «page-turner» sur un schéma finalement assez simple débutant avec l’assassinat d’une jeune femme, suivi d’une enquête conduisant à la découverte d’un coupable. Il s’agissait donc d’une structure narrative propre au roman policier que l’auteur se défendait d’avoir écrit de manière consciente.

Le problème avec Le Livre des Baltimore réside dans le fait que Joël Dicker a voulu conserver les recettes du suspense sans que cela n’apporte une quelconque plus-value à l’histoire. Pour se démarquer de son précédent roman, l’auteur a donc élaboré une histoire dramatique en dressant le portrait d’une famille américaine dont la pierre angulaire est ce fameux Drame inscrit en lettre majuscule afin d’en souligner l’importance et qui ne sera dévoilé qu’en toute fin de récit alors que dès le début, tous les protagonistes en connaissent le déroulement. Ce décalage brouille d’ailleurs les motivations qui poussent les personnages à agir d’une certaine manière sans que l’on en comprenne les raisons. Mais qu’à cela ne tienne, Joël Dicker abuse du procédé, jusqu’à la nausée, en nous rappelant tout au long de l’histoire qu’il va y avoir un Drame dont le déroulement s’étalera sur quelques pages à peine. C’est d’autant plus navrant que lorsque le lecteur découvre les prémisses de ce fameux Drame, bon nombre d’entre eux  en devineront les principaux contours, anéantissant ainsi la mécanique de ce soi-disant suspense. Mais qu’importe, Joël Dicker utilisera toutes les grosses ficelles pour distiller ce fameux suspense en brouillant par exemple la chronologie du récit jusqu’à le rendre indigeste, voir presque incompréhensible tant il est dépourvu de référence dans une Amérique qui semblerait dépourvue d’histoire, hormis l’élection de Bill Clinton et l’interpellation musclée de Rodney King. Cela fait bien peu pour un roman se déroulant sur plus d’une trentaine d’années. Toujours dans le but de nourrir la tension dramatique, la propension quasiment permanente consistant à interrompre le cours de révélations parfois secondaires, comme de savoir qui va occuper la maison voisine des Goldman dans les Hamptons, s’avère également extrêmement agaçante et nuit à la lisibilité d’un récit qui manque de tenue.

Les personnages sont totalement dépourvus de relief à l’instar de cette description superficielle d’Alexandra Neville, ancien amour de Marcus Goldman qui donne une idée du côté paillette parfois insupportable de ce laborieux roman. « A moins de vivre dans une grotte, vous avez forcément entendu parler d’Alexandra Neville, la chanteuse et musicienne la plus en vue de ces dernières années. Elle était l’idole que la nation avait attendue depuis très longtemps, celle qui avait redressé l’industrie du disque. Ses trois albums s’étaient écoulés à 20 millions d’exemplaires ; elle se trouvait, pour la deuxième année de suite, parmi les personnalités les plus influentes sélectionnées par le magazine Time et sa fortune personnelle était estimée à 150 millions de dollars ». Mais à l’exception d’un poster de Tupac Shakur, on ne connaîtra ni les influences, ni le style de musique qu’interprète cette chanteuse un peu nunuche qui affuble le personnage principal de sobriquets ridicules comme Markikette.

Le plus riche, le plus beau, le plus intelligent, le plus sportif, le plus généreux, la plus belle, la plus grosse voiture, la plus grande maison, les plus belles vacances, outre la vacuité des personnages engoncés dans de tristes sentiments de jalousie, Joël Dicker installe le lecteur dans un conte de fée sirupeux et délirant en nous livrant une succession de cartes postales surréalistes d’un monde idéal qui n’existe nulle part ailleurs que dans son imagination fertile. C’est d’autant plus regrettable que l’auteur survole les moments plus sombres d’une histoire qui vire parfois au grotesque à l’exemple de l’entretien entre un directeur d’école et son élève d’à peine dix ans qui vient de le découvrir dans une situation compromettante et qui met en place un chantage afin de faire inscrire son meilleur ami. Une situation à laquelle on ne croît guère et qui est loin d’être unique.

Doté d’une certaine émotion, parfois maladroite, Le Livre des Baltimore est un roman superficiel et dépourvu de style que le lecteur traversera avec le sentiment permanent et justifié d’avoir été manipulé jusqu’à l’excès. Un ouvrage décevant qui sera probablement vendu à des millions d’exemplaires car tout a été prévu pour que cela en soit ainsi, marketing oblige. Joël Dicker en connaît bien les règles et les rouages. Champagne !

Sega

 

Joël Dicker : Le Livre des Baltimore. Editions de Fallois / Paris 2015.

A lire en écoutant : My Least Favorite Life de Lera Lynn. Album : True Detective (Music from the HBO Series). Harvest Records 2015.

08/06/2015

Patrick K Dewdney : Crocs. Après nous, le déluge !

Service de presse

 

Capture d’écran 2015-06-08 à 00.19.33.pngCyril Herry et Pierre Fourniaud. Retenez bien ces deux noms car ces éditeurs possèdent le rare talent de concentrer dans leur nouvelle collection Territori, issue des éditions Ecorce et de la Manufacture de Livres, une palette d’auteurs exceptionnels comme Séverine Chevalier avec Clouer l’Ouest, ou Frank Bouysse avec Grossir le Ciel. Désormais il faut également compter avec Crocs de Patrick K Dewdney. Bien plus qu’un simple courant de type Nature Writing, Territori s’inscrit dans une volonté de mettre en lumière un artisanat de l’écriture finement ciselée d’où émane des textes d’une singulière puissance.

Il n’est plus qu’une ombre titubante que la forêt absorbe peu à peu. Il n’est plus qu’un animal traqué que les hommes poursuivent sans relâche. Mais rien n’arrêtera sa marche incertaine. Il tracera son chemin au travers des ronciers, des tourbières et des arrêtes rocheuses. Hirsute, il s’imprègnera de la nature et du souvenir des Anciens avec pour seul compagnon de misère, ce cabot famélique. En lisière de cette civilisation désormais honnie il avancera. Sa pioche sur l’épaule, il avancera vers le Mur. Droit dans le Mur.

Crocs est indubitablement un roman noir que l’auteur a enveloppé d’une tonalité poétique peu commune en puisant, entre autre, dans la richesse d’une langue maîtrisée à la perfection. Des accents pastoraux pour un récit qui se déroule dans une succession de paysages sauvages du Limousin déclinés sur une scène unique de fuite dont ne connaît ni les raisons, ni les buts, hormis celui d’atteindre, par tous les moyens, ce Mur hostile. On découvrira en alternance à cette fuite, quelques réflexions du personnage et quelques souvenirs lointains le poussant à s’immerger corps et âme au cœur d’une nature hostile qui se révèle être son ultime alliée. Puis dans les cinq dernières pages s’illustrera la tragédie poignante révélant les vains desseins de cet homme mystérieux. Car l’autre particularité du roman réside dans le fait que l’auteur ne s’embarrasse pas de détails concernant l’identité du fuyard. Il le débarrasse de tout ce qui fait de lui un homme dit civilisé. Libéré de ces oripeaux humains, notre fugitif s’imprègne d’un mysticisme acétique. Cela prend parfois des tournures bibliques à l’instar de son corps déchiré par les épines, de l’hostie animale ou du but final qu’il s’est assigné. Outre l’aspect divin, l’homme prend conscience, au fur et à mesure de l’échappée, de son animalité qui donne son titre au roman.  

Dans Crocs, vous vous immergerez dans les profondeurs troubles d’une nature magnifiée par un torrent de phrases et de mots qui donnent toutes leurs saveurs à ce roman sauvage qui pose les questions que personne ne souhaite formuler et auxquels personne n’ose répondre. D’ailleurs, dans cette errance forestière, l’homme a cessé depuis longtemps de s’interroger en laissant tout derrière lui, hormis cette pioche qu’il porte comme un fardeau. Il ne lui reste que cette fragile certitude d’avancer jusqu’au Mur accompagné des souvenirs enfouis de ce peuple oublié dont les reliques hantent la forêt.

Patrick K Dewdney dresse le constat amer et pessimiste d’une civilisation disparue qui fait écho à notre monde en voie de désintégration dont la spirale sans issue contraindrait  des hommes lucides aux actes les plus extrêmes afin de s’extraire du système. En contrepartie, il nous offre un texte fait de sensations et de ressentis où le lecteur perçoit le goût de l’eau impétueuse, la douceur de la mousse spongieuse et les effluves des écorces chauffées par le soleil. Un récit tout en vigueur et en douceur à l’image de ces bois sauvages dont on ne ressort pas indemne.

Lorsque l’on découvre Crocs, on capte immédiatement le talent d’un auteur qui maîtrise les jeux de l’écriture en façonnant des phrases toutes plus belles les unes que les autres. Il serait vraiment dommage de passer à côté d’un tel roman.

Sega

Patrick K Dewdney : Crocs. La Manufacture de Livres - Editions Ecorce/Collection Territori 2015.

A lire en écoutant : White Rabbit de Jeffeson Airplane. Album : The Best of Jefferson Airplane. Sony BMG Music Entertainment 2007.

25/10/2013

PASCAL DESSAINT : LES DERNIERS JOURS D’UN HOMME. LA TRAGEDIE DES MAINS D’OR.

 

Capture d’écran 2013-10-25 à 18.00.04.pngOn a souvent qualifié le roman noir de littérature contestataire parce qu’il s’employait à dénoncer des faits de société que peu d’autres genres littéraires s’emploient
 à relater. Avec Les Derniers Jours d’un Homme, Pascal Dessaint évoque le scandale de la fermeture brutale de l’usine Métaleurop et de ses ouvriers licenciés sans aucun plan social qui doivent désormais survivre dans une région complètement sinistrée par le chômage et la pollution.

Trois parties au titres puissamment évocateurs : Le Deuil, La Mémoire et La Tempête subdivisent cette alternance de deux voix que plusieurs années séparent. Il y a tout d’abord Clément, ancien ouvrier reconverti dans l’élagage, qui, après la mort de sa femme, doit élever seul sa petite fille Judith. A travers son regard, nous observons cette région ravagée par la pollution et le désespoir de ses habitants à la perspective d’une fermeture prochaine de leur usine. Des années plus tard, alors que le site industriel est en cours de démolition, c’est au tour de sa fille Judith d’évoquer les circonstances tragiques de la mort de son père en rencontrant les acteurs qui en ont été les témoins. C’est l’oncle Etienne qui fera le lien entre ces deux personnages que la mort a séparé beaucoup trop tôt. Confident de l’un et père de substitution pour l’autre, l’oncle Etienne, handicapé au niveau du bras droit, est un original au cœur généreux quelque peu porté sur la boisson. Témoin impuissant d’une machinerie sociale écrasante qui le dépasse il sera la mémoire de Clément et le guide de Judith dans ce monde ouvrier en pleine décomposition.

Par de petites touches intimistes Pascal Dessaint nous entraine dans cette chronique d’une mort annoncée sans pour autant verser dans le larmoyant. Toute l’histoire est teintée de dignité et de bassesses qui sont les dualités intrinsèques de chaque être humain poussé dans les retranchements du désespoir. On suit les périples de deux personnages qui se sont employés à s’aimer sans pour autant parvenir à se découvrir. C’est  grâce à la sensibilité et aux souvenirs de l’oncle Etienne que Clément et Judith parviendront à s’extraire de leur réserve et de leur pudeur respective pour trouver un semblant d’humanité dans une région minée par le silence et les regrets. Tragique pour Clément et source d’espoir pour Judith le réveil de ces deux personnages engoncés dans un quotidien blafard balayé par la poussière nous permet de découvrir le quotidien d’une population engourdie par l’absence de perspective d’avenir.

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Tour Metaleurop (crédit photo : La Voix du Nord)

Une multinationale basée en Suisse (Glencore) qui ferme une usine (Metaleurop à Noynelle-Godault) sans préavis en laissant un site contaminé, plus 800 ouvriers sur le carreau et une population décimée par les cancers et leucémies voici la réalité noire que Pascal Dessaint s’est employé à dénoncer dans Les Derniers Jours d’un Homme. Une réalité plus noire que n’importe quel roman.

SEGA

"J’voudrais travailler encore, travailler encore.

Forger l’acier rouge avec mes mains d’or

Travailler encore, travailler encore

Acier rouge et mains d’or"

            Bernard Lavilliers : Les Mains d’Or 

 

Pascal Dessaint : Les Derniers Jour d’un Homme. Editions Rivages/noir 2013.

A lire en écoutant : Les Mains d’Or de Bernard Lavilliers. Album : Arrêt sur Image. Barclay 2002.

28/10/2012

Joël Dicker : La Vérité sur l’affaire Harry Quebert. Les affres de l’imposture.

Joël-Dicker-La-Vérité-sur-lAffaire-Harry-Quebert1.pngEn dépit de la note d’intention de l’éditeur qui semble avoir été reprise par tous les critiques et bloggeurs littéraires, La Vérité sur l’Affaire Harry Québert est un polar. Mais, comme si l’on avait voulu le débarasser de ce titre de genre infamant et l’introduire dans les « grands salons littéraires parisiens », on évoque avant tout les thèmes de second plan que sont la relation écrivain-public, les clés et les notions du succès et les affres de la création. Il est pourtant évident que la question qui taraude le lecteur et qui fait qu’il tourne les pages sans pouvoir s’arrêter, c’est de savoir qui a tué la jeune Nola Kellergan, disparue en 1975 et dont le cadavre est découvert trente ans plus tard dans le jardin de l’écrivain de renom Harry Quebert que tout accuse puisqu’il admet avoir eu une liaison avec cette jeune fille de 15 ans. C’est son ami et ancien étudiant, Marcus Goldman, jeune écrivain à succès, momentanément en panne d’inpiration qui mènera son enquête dans cette petite ville d’Aurora  du New Hampshire pour découvrir ce qu’il s’est réellement passé durant cet été de 1975.

Une liaison entre un homme de plus de trente ans et une jeune adolescente et l’on ne manquera pas d’évoquer Lolita de Nabokov. Une jeune fille assassinée dans une petite ville d’Amérique et l’on se rapellera sans doute de la série Twin Peaks. Pour les affres de la création on ne peut s’empêcher de penser à Misery ou Shining de Stephen King. Il y a un peu de tout cela dans la Vérité sur l’Affaire Harry Quebert même si Joël Dicker nous livre dans son roman des personnages beaucoup plus lisses et beaucoup moins torturés.

Mais que l’on ne s’y trompe pas, La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert est un ouvrage qui se lit d’une traite grace notamment à sa superbe construction narrative qui entraîne le lecteur d’une époque à l’autre au gré des multiples rebondissements qui jalonnent l’histoire et des différents points de vue des protagonistes sur les évènements relatés. Une très belle écriture extrèmement fluide nous permet de venir à bout des 670 pages de ce récit en découvrant l’atmosphère presque surrannée de cette petite ville du New Hampshire. Une Amérique qui correspond bien à la couverture du livre avec ce tableau d’Edward Hopper qui nous livre l’image idillyque d’une petite ville bien propre sur elle mais dont on ne peut s’empêcher de ressentir un sentiment de malaise ou d’inquiétude.

En guise d’introduction à chacun des chapitres, on découvrira les 31 conseils que Harry Quebert prodigue à son jeune étudiant pour façonner un grand roman à succès ce qui explique le décompte de cette numérotation des chapitres. Des conseils qu’il faudra mettre en perpective avec l’un des derniers rebondissement concernant l’un des protagonistes de cet excellent polar.

Le succès, le rapport avec le public, tout cela fait écho avec le battage médiatique qui concerne ce jeune auteur genevois qui vient de se voir attribuer le  Grand Prix de l’Académie Française et qui reste encore en lice pour le prestigieux Prix Goncourt. Ce qui est réjouissant c’est que Joël Dicker semble avoir adopté un rapport décomplexé avec le succès à l’instar des auteurs nord-américain dont il décrit les affres et les vicissitudes mais également la satisfaction et la plénitude de se savoir apprécié par un public conquis par le talent mais également par les subterfuges du marketing.

Joël Dicker est un grand auteur de polar qui a su se saisir des codes pour construire un récit haletant. Mais peut-être est-ce en même temps l’échec de l’écrivain qui prétend ne pas lire ce genre de roman et qui semble, dans ses entretiens, absolument vouloir réduire l’aspect polar de son récit pour mettre en avant l’évocation des mécanismes de la création littéraire et les rapports entre l’élève et le maître qui ne sont pourtant qu’une succession de clichés convenus qui n’apportent pas grand chose au cœur du récit.

Finalement ce qu’il manque sur la couverture, juste en dessous du titre, c’est l’adjectif « policier » accolé au mot « Roman » pour faire de la Vérité sur l’Affaire Harry Quebert un roman de genre pleinement assumé. Mais est-ce qu’un grand prix littéraire récompensera un polar pleinement assumé ? En guise de réponse il faudra se pencher sur la souffrance de l’imposture et le poids du marketing qui sont également des sujets abordés dans ce magnifique récit. Deux sujets qui résonnent étrangement autour de la trajectoire médiatique dont l’auteur et son roman font désormais l’objet.

Sega

Joël Dicker : La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert. Editions de Fallois/L’Âge d’Homme 2012.

A lire en écoutant : Un Bel Di Vedremo - Madame Butterfly de Giacomo Puccini. Victoria de Los Angeles ; Guiseppe Di Stefano ; Tito Gobbi. Orchestra e Coro dell’Opera di Roma Gianandrea Gavazzeni. EMI 1987.

19/02/2012

Victor Del Àrbol : La Tristesse du Samouraï, dans la forge de la rancœur.

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"Toutes le choses vraiment atroces démarrent dans l'innocence"

Ernest Hemingway

 

Je dois bien l'avouer, lorsque l'on évoque le mot Samouraï, je ne peux m'empêcher de penser au film légendaire de Jean-Pierre Melville, mettant en scène un Alain Delon au firmament de sa carrière. Comme pour le film, hormis l'évocation d'un sabre d'un guerrier légendaire vous ne trouverez pas grand-chose ayant un rapport direct avec ces guerriers d'autrefois soumis au code très strict du Bushido.

Dans la mélancolie de ce titre, Victor Del Àrbol évoque le passé sombre d'une Espagne enlisée dans une guerre civile dévastatrice qui au travers de trois générations décimées par la haine, les coups bas et les vengeances trouvera sa conclusion en 1981, année de la tentative de putsch dont l'un des coups d'éclat fut l'attaque du congrès des députés. C'est lors de ce dernier événement que le récit débute. Maria, avocate réputée, agonise sur son lit d'hôpital en présence de son père muet et d'un inspecteur de police qui la suspecte de plusieurs assassinats et de complicité d'évasion. A-t-elle vraiment commis tous ces crimes ? Et si oui pourquoi ?

Toute l'histoire démarre en décembre 1941, sur le quai d'une gare, avec cette belle femme élégante, accompagnée de son plus jeune fils, Elle s'apprête à fuir un mari odieux, chef des brigades phalangistes. Mais la tentative échoue et au grand désespoir du jeune garçon, elle disparaîtra sans laisser de trace. On suivra également le parcours du frère aîné qui sera contraint de s'engager dans la sinistre Légion Azul qui le mènera sur le front russe. Et puis il faudra également comprendre pourquoi cet inspecteur de police respectable est devenu un odieux tortionnaire. Sur fond historique, nous découvrirons donc les imbrications tragiques d'évènements dont les répercussions trouveront un écho sur quatre décennies. Des bourreaux qui deviennent victimes et des victimes qui se transforment en monstres psychopathes.

Un texte extrêmement bien rédigé et empreint d'une grande sensibilité, c'est ce qui fait la force de la Tristesse du Samouraï. On traverse les différentes époques d'un passé douloureux, en compagnie de personnages complexes dotés d'une épaisseur dramatique savamment bien dosé. Le talent de Victor Del Àrbol c'est d'avoir su bâtir ce thriller sur fond historique sans toutefois nous plonger dans les affres d'une déclinaison de chronologie fastidieuses. C'est donc par petites touches subtiles que l'auteur aborde ce sujet complexe qui n'a pas finit de faire frémir l'Espagne si l'on se réfère à l'actualité récente concernant le juge Garzòn qui tentait de faire la lumière sur les disparitions survenues durant la période opaque du régime franquiste.

Une belle écriture empreinte d'une certaine mélancolie pour évoquer la noirceur d'une vendetta qui balaiera le libre-arbitre des protagonistes de cette histoire. Monté comme un puzzle dont les différentes pièces s'assemblent au gré des différentes périodes, on ne peut qu'apprécier la maîtrise scénaristique d'un grand écrivain, même si l'on peut déplorer ici et là quelques petites incohérences qu'un hasard bien trop salutaire, au service de l'auteur, tente de gommer.

Victor del Àrbol : La Tristesse du Samouraï. Editions actes noirs/ACTES SUD 2012. Traduit de l'espagnol par Claude Bleton.

A lire en écoutant : Déportation / Iguazu de Gustavo Santaolalla. BOF du film Babel. Concord Music Group inc. 2006.