10/08/2017

FRIEDRICH GLAUSER : LE ROYAUME DE MATTO. LA RAISON D’ETRE.

friedrich glauser, INSPECTEUR STUDER, LE ROYAME DE MATTO, polar suisse
Publié en 1937, Le Royaume De Matto entame donc la série des enquêtes de l’inspecteur Studer avec ce second opus, où son créateur, Friedrich Glauser, entraîne le lecteur dans les méandres d’une investigation se déroulant au cœur d’une institution psychiatrique. La démarche est loin d’être anodine, puisque l’auteur, au cours d’un parcours de vie plutôt mouvementé, a fréquenté bon nombre de ces établissements comme j’avais eu l‘occasion de l’évoquer avec L’inspecteur Studer, premier ouvrage de cette série emblématique du roman policier helvétique qui se plait à dresser avec une acuité déconcertante le portrait social de l’époque mais dont certains aspects résonnent dans une actualité récente, liée, par exemple, aux scandales des nombreux excès dont les autorités ont fait preuve avec ces placements forcés et autres internements abusifs.

Rien ne va plus à la clinique psychiatrique de Randlingen. Un patient du nom de Pieterlen s’est échappé tandis que son directeur, le docteur Ulrich Borstli, est porté dispuru. Charge à l’inspecteur Studer, réveillé au saut du lit, de résoudre cette énigme en accompagnant le docteur Laduner, directeur adjoint de l’institution qui va lui servir de guide. Hébergé au sein de la clinique, Studer découvre par l’entremise du jeune psychiatre tout un univers étrange où l’on tente d’apaiser ces âmes abîmées dans un climat oppressant d’angoisse où raison et folie ne sont plus qu’un point de vue. Au royaume déliquescent de Matto, il devient donc difficile pour l’inspecteur Studer de faire la part des choses afin de découvrir qui a bien pu en vouloir au directeur Ulrich Borstli.

Avec Le Royaume De Matto, dont le nom désigne la folie en italien, le lecteur est rapidement saisi par la sensation de malaise et d’angoisse qui émane d’un roman où l’intrigue policière figure en second plan d’un portrait extrêmement précis des institutions psychiatriques que l’auteur dépeint avec force de réalisme quant au diverses pathologies psychiques dont sont atteints les patients à l’instar de Pieterlen, auteur d’un infanticide. Par l’entremise de ce personnage, Friedrich Glauser dresse le portrait de la misère sociale et de la pauvreté qui sévissait également en Suisse, bien loin de l’idée de cet état providentiel qui subviendrait aux plus nécessiteux. Il y confronte également l’expertise psychiatrique au service d’une justice plus encline aux châtiments qu’à la guérison suite à une perte de raison. Mais par le biais de Laduner, psychiatre avant-gardiste, s’agit-il vraiment d’une perte de raison ou d’une certaine lucidité que la morale ne saurait approuver ?

Doté d’un certaine empathie et d’un grand sens de l’écoute, l’inspecteur Studer va donc être confronté à un certain sentiment d’impuissance tandis qu’il parcourt les arcanes de cette institution psychiatrique où il découvre les diverses intrigues qui se jouent entre infirmiers, médecins et patients menant un « bal » étrange au son d’un accordéon dont les notes oppressantes résonnent mystérieusement dans les couloirs de la clinique. Guidé par le docteur Laduner, le policier découvre également, au fil de l’intrigue, les errements et les excès d’une science encore balbutiante qu’est la psychiatrie qui ne dispose pas encore de la pharmacopée permettant de traiter les patients. Personnage ambigu, le docteur Laduner incarne le désarroi de ces psychiatres qui disposent des malades pour expérimenter toute sorte de traitement qui vont du plus absurde au plus cruel à l’instar de ces infections de fièvre typhoïde volontairement provoquées pour guérir des malades atteints de catatonie. Psychiatrie versus criminologie, finalement l’inspecteur Studer doit admettre que sa seule logique ne suffit pas à résoudre une affaire qui le dépasse et dont les tenants et aboutissants ne peuvent s’inscrire dans une logique de raison au sein de cet univers où le désespoir côtoie la solitude. Une impuissance qui s’inscrit dans une conclusion finale accablante pour l’ensemble des protagonistes.

Au détour d’une étrange enquête on découvre donc l’abîme dans laquelle errent les pauvres âmes du Royaume de Matto. Un roman policier dérangeant et déconcertant.

Friedrich Glauser : Le Royaume de Matto (Matto Regiert). Editions Gallimard/Le Promeneur 1999. Traduit de l’allemand par Philippe Giraudon.

A lire en écoutant : Plume d’Ange de Claude Nougaro. Album : Plume d’Ange. Barclay 1977.

31/01/2017

Friedrich Glauser : L'Inspecteur Studer. Les fondamentaux du polar suisse.

friedrich glauser,l'inspecteur studer,polar suisse,éditions le promeneur,éditions gallimardUn parcours déroutant, c’est le moins que l’on puisse dire pour qualifier la biographie de Friedrich Glauser (1896 - 1938), écrivain suisse alémanique, créateur d’une série de six romans policiers mettant en scène l’inspecteur Studer qui le rendit célèbre. Une vie familiale difficile et des fugues multiples lui vaudront des placements dans des maisons d’éducation ainsi que quelques séjours en prison. Après des études chaotiques, Friedrich Glauser travaillera comme plongeur, garçon laitier, journaliste stagiaire, mineur, horticulteur et intégrera même la Légion étrangère durant deux ans. C’est son addiction à la morphine qui le contraindra à vivre en marge de la société en effectuant de nombreux séjour en hôpital psychiatrique et en maison d’arrêt dont il s’évadera à plusieurs reprises. On retrouvera donc au travers de l’œuvre de Friedrich Glauser toute l’évocation d’une vie mouvementée qu’il conviendra de redécouvrir en mettant en perspective les scandales de placements forcés et autres internements abusifs avec une actualité récente qui a mis en lumière une page trouble et peu glorieuse de l’histoire suisse contemporaine.

 Esprit frondeur et indépendant, rétrogradé au rang d’inspecteur, Studer est en froid avec sa hiérarchie et fuit fréquemment son bureau de la police cantonale bernoise pour se lancer à la poursuite d’individus recherchés. C’est ainsi qu’il appréhende Schlumpf, un jeune homme un peu marginal, accusé du meurtre de son patron qui s’occupait de la réinsertion des détenus. Placé en maison d’arrêt à Thoune, le jeune homme tente de se pendre dans sa cellule et ne doit la vie sauve qu’à la prompte intervention de l’inspecteur Studer. Intrigué par les dénégations véhémentes de ce garçon perdu qui ne cesse de clamer son innocence, le policier se rend au village de Gerzenstein pour reprendre les investigations des gendarmes afin d’éclaircir les zones d’ombre d’un meurtre qui se révèle bien plus étrange qu’il n’y paraît.

Publié en 1935, L’Inspecteur Studer demeure, aujourd’hui encore, un ouvrage de référence dans le domaine du roman policier helvétique tout en restant méconnu du grand public, ce qui est fort regrettable. A l’heure, où les références du polar suisse romand se concentrent principalement sur l’aspect géographique des lieux, Friedrich Glauser dresse le décor de son premier roman dans le village fictif de Gerzenstein pour mettre en scène toute une galerie de personnages évoluant dans l’univers laborieux des classes modestes d’un pays qui, derrière une façade idyllique, révèle son lot de rivalités et de jalousies. L’auteur y évoque les difficultés d’une vie teintée d’espoirs et de déceptions dans un contexte économique qui paraît extrêmement précaire. Faillites, détournements de fonds, investissements aussi modestes qu’hasardeux, il s’en passe des choses derrières les façades de ce village tout en longueur, dont les maisons s’échelonnent de part et d’autre d’une artère unique, et il n’est donc pas étonnant qu’un meurtre finisse par s’y produire. L’inspecteur Studer devient ainsi une espèce d’anthropologue observant et décryptant tout l’aspect relationnel entre les différents protagonistes. Avec un mélange de déduction et d’intuition le policier s’immerge dans le quotidien des villageois pour mettre à jour les dissensions entre notables et villageois de conditions plus modeste.

A bien des égards, l’inspecteur Studer présente de nombreuses similitudes avec l’auteur notamment en ce qui concerne son empathie vis à vis de ces écorchés de la vie qu’il croise sur son chemin, ainsi qu’une certaine aversion paradoxale à l’autorité qui lui vaudra d’ailleurs sa rétrogradation et quelques inimitié au sein de sa hiérarchie policière. Au lieu d’opérer dans son bureau, Studer fait partie de ces policiers qui préfèrent investir les domiciles des protagonistes concernés par le meurtre ou les retrouver dans les cafés qu’ils fréquentent afin de les observer dans leurs environnements respectifs pour tenter de discerner les antagonismes pouvant constituer le mobile du crime. Toute l'intrigue du roman consiste à savoir si Schlumpf, ce jeune marginal, en voie de réinsertion, est bien coupable du crime dont il est accusé. Et avec cette scène ouvrant le roman où le jeune homme tente de se suicider dans le cachot de la maison d’arrêt de Thoune, on retrouve, là aussi, quelques éléments de la vie de Friedrich Glauser lorsque l’on apprend, en consultant sa biographie, que l’auteur fit au moins quatre tentatives pour mettre fin à ses jour, ceci dans divers établissements pénitentiaires ou psychiatriques qu’il fréquenta sa vie durant.

Parce qu’il y livre beaucoup de lui-même et de son parcours de vie, il y a de la défiance et du mordant dans l’écriture généreuse et sincère de Friedrich Glauser qui s’emploie à dépeindre sans complaisance un portrait social saisissant de réalisme dans cette atmosphère confinée, parfois lourde de tension propre à ces petits villages helvétiques si tranquilles … en apparence. Injustement méconnue, l’œuvre de Friedrich Glauser débutant avec L’Inspecteur Studer mérite d’être redécouverte toutes affaires cessantes dans le cadre de cette nouvelle effervescence du roman policier helvétique.

Friedrich Glauser : L’Inspecteur Studer (Wachtmeister Studer). Editions Gallimard/Le Promeneur 1990. Traduit de l’allemand par Catherine Clermont.

A lire en écoutant : She Rains de The Young God. Album : T .V. Sky. Play It Again Sam (PIAS) 1992.

 

11/07/2016

Pierric Guittaut : D’Ombres et de Flammes. Crépuscule rural.

pierric guittaut, série noire, d'ombres et de flammes, sologneSous le feu de l’actualité depuis plusieurs mois, on pourrait penser que certains auteurs s’engouffrent dans le roman noir rural par pur opportunisme en vue de récolter quelques miettes du succès d’estime qu’il suscite. Il s’agit pourtant parfois que d’une simple question de timing liée à une absence de mise en lumière comme c’est le cas pour Pierric Guittaut, auteur, essayiste et chroniqueur de polars qui explore déjà depuis plusieurs années les origines rurales du roman noir français et qui publia en 2013, un roman noir, La Fille de la Pluie, se déroulant dans un coin de campagne isolée. Dans ses articles, Pierric Guittaut cite notamment Marcel Aymé et Pierre Pélot parmi les auteurs ayant initié la veine des polars ruraux. Mais en introduisant une dimension fantastique dans son dernier ouvrage intitulé D’Ombres et de Flammes, on pense également à Claude Seignolle, ceci d’autant plus que l’intrigue a pour cadre la région forestière de la Sologne.

Retour au pays, pour le major de gendarmerie Remangeon. Après une bavure violente, ce policier irascible, se voit muter au cœur de la Sologne, territoire de son enfance. La région marquée par la superstition a bien changée depuis son départ. Désormais, les domaines de chasse luxueux pullulent tout comme les braconniers qui sévissent dès la nuit tombée pour abattre bon nombre de cervidés qu’ils mutilent sauvagement. Mais le major est à mille lieues de ces préoccupations, car l’endroit attise surtout les souvenirs d’Elise, sa femme disparue mystérieusement depuis dix ans et dont il croit apercevoir la silhouette au détour d’une rue du village. Entre le pragmatisme militaire et les traditions occultes, dont il est l’héritier, le major Remangeon va mener une enquête peu commune pour mettre à jour les contentieux entre les différentes communautés de la région et découvrir les origines du mal mystérieux qui frappe l’élevage de son amie d’enfance Delphine. Dans l’ombre dansante des flammes, il y a comme une odeur de soufre étrange qui lamine les cœurs et les esprits. Bienvenue en Sologne.

On ne va pas se mentir, Pierric Guittaut invective régulièrement la lignée gauchistes des auteurs de la génération Manchette en publiant ses chroniques dans la revue Elément qui penche pour l’extrême … pardon la « nouvelle » droite. Le bougre n’a d’ailleurs pas la plume dans sa poche lorsqu’il descend les romanciers se réclamant du néo polar français. Mérite-t-il pour autant cette indifférence médiatique dont il fait l’objet ? La réponse est assurément non, parce que, plus que tout, Pierric Guittaut est une superbe conteur qui parvient à associer le style avec l’intrigue pour nous livrer un des meilleur roman noir rural. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien s’il est en lice pour le Grand Prix de Littérature Policière 2016, même si l’on se doute bien (sauf grosse surprise) que ce sera Plateau de Frank Bouysse qui sera célébré.

Mais revenons à D’Ombres et de Flammes pour se pencher sur un texte brillamment écrit avec un style enflammé sans pour autant verser dans l’outrance ou l’excès de descriptions surfaites. Pierric Guittaut dépeint simplement l’environnement qui l’entoure avec une précision permettant au lecteur de s’immerger dans un contexte réaliste dépourvu d’effets outranciers. La nature n’est donc pas célébrée ou magnifiée dans de longs descriptifs superflus, souvent propres aux auteurs citadins, mais devient un décor envoutant distillant une atmosphère étrange et inquiétante. On ressent ainsi l’émotion et la passion de l’auteur pour cette région de la Sologne en dégageant une espéce de force tranquille qui transparaît tout au long du récit.

D’Ombres et de Flammes se décline sur trois niveaux d’intrigues. Il y a tout d’abord l’absence de Claire, épouse de Remangeon, dont il est sans nouvelle depuis plus de dix ans. Hanté par cette disparition qui n’est sans doute pas étrangère à son comportement, le policier semble désormais perdu en menant une vie dépourvue de repère. On le perçoit notamment par l’entremise de son lieu de vie se situant à la lisière semi urbaine délimitant la ville et le monde rural. Puis lors de son retour sur ses terres d’origine, le major Remangeon doit faire face à des affaires de braconnages et autres trafics liés au monde de la chasse. Peu concerné par ces événements, il prend néanmoins les affaires en main lorsque celles-ci dégénèrent lors de confrontations violentes et meurtrières. Et pour finir, il y a ce joute occulte entre le major Remangeon et le braconnier Lerouge voyant d’un très mauvais œil le retour de ce gendarme, fils de sorcier.

Même s’il est teinté d’un aspect fantastique, l’auteur parvient à ancrer son récit dans un contexte social d’un réalisme époustouflant, notamment en ce qui concerne la chasse et les éléments occultes émaillant le roman, mais également pour tout ce qui est en lien avec l’univers clos d’une brigade de gendarmerie. Que ce soit au niveau des procédures, des activités ou des relations entre les différents membres de la brigade, Pierric Guittaut conduit le lecteur dans le quotidien de ces policiers uniformés en mettant en scène des personnages dotés de caractères forts, teintés d’une certaine sensibilité parfois émouvante à l’instar du brigadier-chef Toussaint, jeune femme antillaise, un peu perdue au beau milieu de cette campagne de la Sologne.

D’Ombres et de Flammes est donc le roman noir qu’il faut impérativement découvrir afin de d’appréhender ce monde rural, parfois étrange, toujours très mystérieux, si proche et si lointain tout à la fois. Pierric Guittaut signe un roman noir original aux multiples intrigues aussi brillantes qu’insolites.

Sega

Pierric Guittaut : D’Ombres et de Flammes. Editions Gallimard/Série Noire 2016.

A lire en écoutant : The Family and The Fishing Net de Peter Gabriel. Album : Peter Gabriel « Security ». Charisma Records 1982.

30/12/2015

RYAN GATTIS : SIX JOURS. LE MAINTIEN DU DESORDRE.

émeutes,los angeles,six jours,ryan lattis,fayardManifestations sauvages, émeutes, elles sont comme des montées de fièvre d’une société malade qui tente de cacher ses symptômes dans les draps froissés du conformisme. Manifestations sauvages, émeutes, elles incarnent les divers malaises qui sapent les fondements des démocraties en suscitant embarras et indignations sans pour autant trouver de remèdes aux questions qui dérangent. Commissions d’enquêtes, interpellations politiques, rien n’y fait, car ce sont bien souvent ces manifestants dégénérés ou cette police incompétente qui fait office de bouc émissaire permettant ainsi d’occulter les problèmes de fond. La culture à Genève, les questions raciales à Los Angeles tout est question de perspective comme l’évoque Ryan Gattis avec son roman intitulé Six Jours qui nous immerge dans la périphérie des émeutes qui ont secoué la Cité des Anges en 1992 suite au verdict d’acquittement de quatre policiers accusés d’avoir fait un usage excessif de la force sur un certain Rodney King.

A Lynwood, dans le South Central de LA, ne comptez plus sur la police pour vous protéger. Depuis l’issue du procès Rodney King elle est complètement débordée. Ernesto Vera est l’une des premières victimes à en faire les frais. Assassiné dans une ruelle du quartier, aucune enquête ne sera menée, pas même une ambulance ou un fourgon du coroner ne se rendra sur les lieux du meurtre. Les services de secours sont désormais occupés à tenter de gérer les interventions sur les lieux des émeutes qui secouent la ville en délaissant les autres quartiers. Loin de rester impuni le meurtre d’Ernesto Vera sera le déclencheur d’une succession de réglements de compte entre ces gangs hispaniques qui profitent de cet abandon pour piller, vandaliser et abattre leurs congénères dans un déluge de feu et de sang. Durant six jours l’enfer d’une guerilla urbaine va déferler dans les rues de Lynwood, sous les yeux incrédules d’une infirmière, d’un commerçant, d’un pompier ou d’un graffeur, tous témoins hallucinés de ce chaos indescriptible qui boulversera leurs vies à jamais.

Six Jours est un roman choral composé de six chapitres pour autant de journées d’émeutes durant lesquelles se succèdent les dix sept points de vue de personnages hauts en couleur à l’image de Payasa, cette jeune femme membre de gang qui cherche à venger son frère. Un portrait tout à la fois poignant et violent où la mort devient un facteur presque secondaire. Avec Six Jours on assiste à une véritable guerre urbaine où ceux qui ne font pas partie des gangs sont désignés par le terme de « civil » ce qui illustre bien le contexte de violence dans lequelle sont immergés ces bandes hispaniques dont les membres estiment que les services du Shériff du comté ne sont rien d’autre qu’un gang adverse auquel il faut faire face.

émeutes,los angeles,six jours,ryan lattis,fayardOn découvre ainsi un univers de gang où le code de l’honneur devient un prétexte obscur pour des actes d’une violence exacerbée par les émeutes qui éclatent un peu partout dans la ville. On reste toutefois en marge des évènements majeurs qui ont secoué la cité pour s’immerger au cœur des activités connexes d’un quartier désormais livré à lui-même et plongé dans un déchainement de pillages et de règlements de compte parfois extrêmement violents à l’image du meurtre d’Ernesto Vera dont le corps sera traîné derrière le véhicule de ses bourreaux. Ryan Gattis ne délivre pas de messages sur les conditions raciales ou sur les conditions de travail de la police qui reste très curieusement absente des divers points de vue qui se succèdent tout au long du récit. En adoptant leur langage, l’auteur donne, avec force de talent, la parole aux différents protagonistes nous permettant ainsi de progresser dans la succession d’évènements tout en s’imprégant de leurs logiques de pensée et de leurs points de vue. Des hommes et des femmes dont les destins se frôlent, se croisent et parfois se brisent dans des confrontations d’une brutalité hallucinante dans un contexte apocalyptique d’émeutes sauvages que les forces de l’ordre auront bien du mal à contenir.émeutes,los angeles,six jours,ryan lattis,fayard

Avec Six Jours, Ryan Gattis illustre les propos du chef de la police de Los Angeles qui déclarait : « Il va y avoir des situations où les gens ne bénéficieront pas de secours. C’est un fait. Nous ne sommes pas assez nombreux pour être partout. »

Un magistral roman qui rend compte des limites d’un système étatique à bout de souffle.

Sega

Ryan Gattis : Six Jours (All Involed). Editions Fayard 2015. Traduit de l’anglais (USA) par Nicolas Richard.

A lire en écoutant : Six Million Ways to Die de Kid Frost (feat. Clika One). Album : This for The Homeboys. 2011 Old West/Gain Green.

(photos : 20 minutes/20min.ch)

 

20/12/2015

Aaron Gwyn : La Quête de Wynne. De Si Jolis Chevaux.

Capture d’écran 2015-12-20 à 23.58.34.pngEastern, une nouvelle catégorie qui semble désigner le renouveau du western émergeant de plus en plus dans l’univers cinématographique, mais également dans le milieu littéraire. Un terme émancipateur qui nous entraîne vers de nouveaux horizons dans un contexte d’aventures épiques. Emblématique de cette nouvelle catégorie, Aaron Gwyn nous propose donc avec son premier roman, La Quête de Wynne, de suivre, sur fond de guerre, le périple hallucinant d’un groupe de bérets verts évoluant à cheval dans une zone tribale du Nouristan, province montagneuse de l’Afghanistan.

Lors d’un échange de tir en Irak, le caporal Russel sort de sa tranchée pour sauver un cheval égaré au cœur de la bataille. Au péril de sa vie, il parvient à chevaucher l’animal en traversant la zone de combat sous le tir nourri de l’ennemi. Son exploit filmé par une équipe de télévision, tourne en boucle sur les principales chaînes hertziennes ainsi que sur les réseaux sociaux.  C’est de cette manière qu’il attire l’attention du capitaine Wynne, un charismatique officier des forces spéciales, stationné en Afghanistan qui a besoin de ses talents d’éleveur équestre pour mettre en place une mission de sauvetage au coeur des contrées tribales du pays. Russel et son coéquipier Wheels vont donc dresser une quinzaine de chevaux sauvages et accompagner une unité de bérets verts en s’enfonçant discrètement dans une mystérieuse région hostile. Sous les ordres de l’étrange capitaine Wynne, les deux rangers vont s’aventurer aux confins d’un univers de folie et de violence.

Avec La Quête de Wynne, Aaron Gwyn nous convie pour un mystérieux voyage au cœur des ténèbres, en traversant des contrées extraordinaires qui sentent la poussière et la mort. On oscille entre l’univers héroïque de Kipling et l’atmosphère envoûtante de Conrad avec des personnages beaucoup plus rugueux qui ne s’embarrassent plus de questions philosophiques les poussant à agir. On reste dans le concret de combats farouches dans un pays d’une beauté hostile où les hélicoptères peinent à évoluer dans ces régions montagneuses. Régulièrement pris pour cibles, ces appareils bruyants ne permettent plus aux combattants d’accéder dans les régions les plus reculées. On en revient donc aux fondamentaux avec des soldats modernes chevauchant le plus ancien allié de l’homme. Durant la période d’élevage où Russel évolue dans le corral, l’auteur dégage une espèce d’esthétique poétique qui souligne toute la sauvagerie du contexte guerrier dans lequel les personnages évoluent.

Baigné dans le souvenir de son grand-père éleveur et également vétéran de la seconde guerre mondiale, Russel est un personnage entier qui semble en complet décalage lorsqu’il se trouve en présence des chevaux incarnant sa force, mais également ses frayeurs et ses incertitudes face au complexe capitaine Wynne qui demeure une figure mystérieuse aux motivations troubles. Tout au long de ce périple, il y a les personnages secondaires comme Wheels qui alimentent le récit d’anecdotes délirantes sur les raisons de l’invasion de l’Afghanistan, sur fond de paranoïa traduisant la peur de ces soldats embringués dans une guerre dont ils ne comprennent plus vraiment les enjeux. Les dialogues sont vifs nerveux et extrêmement percutants avec un désir sous-jacent d’aller à l’essentiel sans fioriture. On le perçoit notamment au travers d’une relation qui se noue entre Russel et Sara. Personnage atypique, bien loin de l’idéal féminin, Sara évoque une fragilité psychique dont les fêlures ne semblent pas tout à fait cicatrisées.

On assiste ainsi, avec La Quête de Wynne, au choc des civilisations où le monde rural de l’Amérique côtoie l’univers tribal de l’Afghanistan avec pour point commun des chevaux sauvages devenant l’ultime trait d’union entre deux peuples hostiles. Un roman aux scènes intenses et épiques d’une rare beauté sauvage. A couper le souffle.

Sega

Aaron Gwyn : La quête de Wynne. Gallmesteir 2015. Traduit de l’anglais (USA) par François Happe.

A lire en écoutant : My Country ‘Tis of Thee  de David Crosby. Album : Oh Yes I Can. A&M 1989.

23:57 Publié dans 4. Roman noir, Auteurs G, LES AUTEURS, USA | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | |

24/08/2015

ALBERTO GARLINI : LES NOIRS ET LES ROUGES. LE ROMANTISME DE LA DEFAITE FASCISTE.

Capture d’écran 2015-08-24 à 11.24.41.pngA l'heure où l'on évoque déjà la rentrée littéraire avec sa cohorte de près de 600 ouvrages, il faut se dire que désormais l'auteur ne doit plus sa notoriété à son seul talent, mais à un service de presse efficace qui permettra peut-être à son roman d’émerger de cette déferlante saisonnière. Outre les têtes d'affiche (ou de gondole), il y a de temps à autre quelques phénomènes littéraires qui sortent du lot, parfois pour de mauvaises raisons au détriment de certains romans d'une rare intensité qui passent totalement inaperçus. Au regard de ses qualités indéniables, on peut dire que pour l'année 2014 -2015 Les Noirs et Les Rouges d'Alberto Garlini a fait les frais de cette discrétion totalement inappropriés pour un roman que l'on peut qualifier sans aucune hésitation de prodigieux. Alliant la noirceur des évènements des années de plomb à la candeur d'une romance pourtant destructrice, le roman d'Alberto Garlini se situe au-delà des catégories roman noir/roman blanc pour nous livrer une histoire flamboyante contant la lutte armée d'un jeune fasciste italien aux convictions inébranlables.

Stefano Guerra est un jeune fasciste déterminé portant un nom dédié à la violence. Mais c’est en 1968 que son destin bascule lors des affrontements sur le campus universitaire de Valle Giulia entre les noirs, jeunes militants fascistes, et les rouges, jeunes militants gauchistes. Durant ces heurts violents, Stefano tue accidentellement le jeune Mauro d’un coup de couteau. Outre le fait d’être le fils d’un grand intellectuel communiste, la victime est le frère d’Antonella dont Stefano est tombé éperdument amoureux. Ignorant tout de son crime et de ses sombres activités la jeune femme est séduite par ce garçon passionné. En parallèle à cette idylle naissante, Stefano Guerra passe du militantisme à la lutte armée en formant avec ses amis d’enfance un petit groupuscule qui prendra part aux tragiques évènements qui jalonneront la sinistre période des années de plomb. Si les actions débutent par du sabotage de meeting politique, du trafic d’armes et des agressions contre des militants gauchistes, Stefano Guerra va s’engouffrer dans une spirale de violence en participant à des attentats tragiques et sanglants. Idéaliste exalté Stefano Guerra est désormais un guerrier déchaîné qui va devoir faire face aux compromissions de ses pairs. Mais qui pourra arrêter cet homme survolté élevé dans une logique de haine et de violence ?

Dans une période trouble telle que l'a vécue l'Italie durant les années de plomb, il est à présent bien difficile d'appréhender le vrai du faux dans ce conglomérat de complots, compromissions, manipulations et infiltrations qui ont mis à mal la crédibilité des autorités institutionnelles du pays. Que ce soit les juges, les politiques, les chercheurs ou les historiens, aucune de ces corporations n'a été capable de faire la lumière complète sur ces tragiques évènements qui ont marqué de manière durable toute une population. L’Italie à peine remise du joug fasciste s’entredéchire à nouveau dans ce que l’on n’oserait pas désigner comme une guerre civile mais qui y ressemble furieusement. Quoiqu’il soit, après tant d'années, l'affaire est désormais du ressort de la fiction, car en s'appropriant les faits, en les déformant et en les réinterprétant un auteur peut nous livrer son point de vue exempt de manipulations, de certitudes et d'exactitudes. Mais paradoxalement il est possible que ce soit par ce biais que l'on se rapproche le plus d'une certaine forme de  vérité.  " Cette histoire est vraie puisque je l'ai inventée".  C'est donc ainsi qu'Alberto Garlini nous livre avec Les Noirs et Les Rouges, un roman exceptionnel qui dépeint les activités occultes d’un groupuscule fasciste œuvrant pour mettre en place une stratégie de la tension durant plusieurs décennies. Alberto Garlini mêle donc habilement fiction et réalité. Le personnage principal s’inspire librement des activités terroristes de l’extremiste de droite Vincenzo Vinciguerra, tandis que son père spirituel politique, prénommé Franco fait référence au parcours de Stefano Delle Chiaie, activiste néofasciste. L’auteur a d’ailleurs mixé la contraction du nom de famille de l’un au prénom de l’autre pour façonner l’identité de son héros Stefano Guerra. Outre les personnages, Alberto Garlini s’est réapproprié des évènements tragiques qui ont marqués cette triste période à l’instar de l’attentat de la Piazza Fontana à Milan qu’il déplace de quelques mètres sur la Piazza del Monumente. Cette attaque sanglante que l’auteur reconstitue avec force de tension devient le point central du roman où tout bascule. Les différents chapitres segmentent la période guerrière de Stefano Guerra de mai 1968 à avril 1971. Ils sont entrecoupés d’un procès se déroulant en 1985 qui donne quelques éclairages anticipatifs sur la suite des évènements ce qui a l’avantage d’amplifier l’appréhension du lecteur tout en démontrant la vacuité de la démarche judiciaire. Car à ce jour, les principaux instigateurs de l’attentat de la piazza Fontana restent encore impunis. 

Avec Les Noirs et Les Rouges Alberto Garlini nous livre donc la version du camp des fascistes, nous qui étions habitués à un point de vue « romantique », parfois dangereusement esthétisant de la lutte armée révolutionnaire gauchiste. Rien de tout cela dans ce roman qui parvient à dresser un portrait dépourvu de stéréotype en dévoilant les liens occultes entre ces groupuscules fascistes, bénéficiant de la protection bienveillante des services de police et les services secrets italiens. Dans ce contexte trouble, Stefano Guerra est certes un fasciste violent et animé par un haine peu commune contre ses adversaires, il n’en demeure pas moins quelqu’un d’intelligent qui peut faire preuve d’une certaine sensibilité. Il aime la musique, le cinéma et apprécie la poésie, particulièrement celle d’une jeune auteure sud américaine dont les vers semblent le toucher particulièrement. Et puis il y a cet amour qu’il porte à Antonella qui lui permet, un temps seulement, de s’écarter du parcours de violent qu’il a empruté. Son périple déchaîné nous entraîne dans toute la partie nord de l’Italie, l’Autriche, l’Afghanistan pour s’achever au Chili. Sur ce chemin, l’homme révolté croisera quelques personnages réels comme le réalisateur et poète Pier Paolo Pasolini, le compositeur Luciano Bério, l’écrivain Bruce Chatwin et le sinistre philosophe Julius Evola.

Guerrier sauvage et intègre, Stefano Guerra n’est finalement que le fruit de la colère qui anime les trois « pères » qui forment autour de lui un cercle de haine qui l’aveugle. Il y a tout d’abord Franco Revel, guide politique et militant qui l’entraîne sur la voie révolutionnaire tout en se compromettant avec les arcanes du gourvernement en place. Il y a également Rocco, père de substittution, guide érotomane, tout droit sorti du dernier film de Pier Paolo Pasolini, Salo ou les 120 jours de Sodome. C’est cet homme monstrueux qui abreuve et influence une partie de la jeunesse d’Udine avec ses souvenirs « glorieux » lorsqu’il était membre des commandos fascistes du Duce. Et puis il y a ce père géniteur que Stefano découvre à l’âge de huit ans pendu dans une grange. On peut donc ressentir une forme d’empathie pour ce personnage tragique, très vite contebalancée par ses actes abjectes et les propos ignobles de son entourage sur la pureté de la race à l’instar de ce comte Sperelli, jeune noble fasciste, probablement bien plus dangereux que Stefano Guerra.

La violence, la passion, la fraternité et la lutte armée dans un pays où se déchire les extrémistes de tous bords durant cette période intense de la fin des sixties parfaitement reconstituée c’est ce que vous offre Alberto Garlini avec Les Noirs et Les Rouges fabuleux roman qui traduit l’audacieuse époque où il fallait tout détruire pour mieux reconstruire. A découvrir impérativement.

Sega

 

Alberto Garlini : Les Noirs et Les Rouges (titre original : La Legge Dell’ Odio). Editions Gallimard – Du Monde Entier / 2014. Traduit de l’italien par Vincent Raynaud.

A lire en écoutant : Sinfonia de Luciano Bério. Album : Sinfonia – Eindrücke. 1986 Erato Classic S.N.C.

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22/02/2015

PETER GUTTRIDGE : ABANDONNES DE DIEU. LE MYSTERIEUX TUEUR DE LA MALLE DE BRIGHTON.

peter guttridge, la trilogie de brighton, le dernier roi de brighton, promenade du crime, abandonnes de dieu, Babel Noir, Rouergue NoirIl existe des villes qui sont irrémédiablement associées à l’aura maléfique de tueurs mystérieux qui y ont sévis à l'exemple de Jack l’Eventreur pour Londres, du Zodiac pour San Francisco et sa région ou de l’Etrangleur de Boston à … Boston. Pour Brighton, ville balnéaire excentrique du sud de l’Angleterre, ce fut le Tueur de la Malle qui défraya la chronique en 1934 et auquel Pierre Mac Orlan consacra un grand reportage qui s’intéressait d’avantage au climat social de la ville et à son atmosphère qu’à l’investigation à proprement parler.

Basée sur ce fait divers tragique, Abandonnés de Dieu conclut la trilogie de Brighton que Peter Guttridge avait entamée en 2012 avec Promenade du Crime, suivie en 2013 du Dernier Roi de Brighton. Il est important de préciser que les trois livres sont étroitement liés entré eux  et ne sauraient être lus dans le désordre, raison pour laquelle il convient d’ailleurs de faire un résumé de la trilogie plutôt que de chacun des ouvrages.

La police donne l’assaut d’une villa située au cœur d’une banlieue défavorisée de Brighton où serait retranché un dangereux criminel. L’opération tourne au carnage puis à l’émeute contraignant le chef de la police, Robert Watts, à démissionner alors que plusieurs officiers ayant participé à l’assaut disparaissent mystérieusement. Estimant avoir été piégé, Robert Watts va tenter de faire la lumière sur cette affaire que les autorités politiques et policières vont s'employer à enterrer. Pour y parvenir, il va s’adjoindre les compétences de Kate Simpson, jeune journaliste radio, qui vient de retrouver de vieilles archives policières concernant le mystérieux Tueur de la Malle qui défraya la chronique en 1934 à l’époque où le père de Robert Watts, auteur de thriller à succès, travaillait comme policier. Dans un échange de bons procédés, Robert et Kate, aidés de plusieurs comparses, vont essayer de démêler les écheveaux complexes de ces deux affaires qui ont en point commun de mettre en exergue les liens occultes entre le monde de la politique et celui de la pègre qui gangrène depuis toujours la ville de Brighton. Eblouissantes, les lumières du Pier ne sauraient dissimuler le parfum de mort et de corruption qui règne sur la cité balnéaire.

Outre le fait de l’appréhender dans l’ordre, il est recommandé de lire la trilogie d’une traite, tant le découpage est laborieux ce qui contraint le lecteur à garder en mémoire des éléments qui apparaissent lors du premier opus et qui trouveront leurs résolutions dans le dernier ouvrage de la série ce qui est loin d’être aisé car l’auteur assène son récit d’une foultitude de détails qu’il faudra garder à l’esprit tout au long de l’histoire. Outre un récit dense et riche qui part dans toutes les directions il sera également nécessaire de se mémoriser un panel impressionnant de protagonistes qui n’ont pas la même importance en fonction des divers opus de la trilogie.


peter guttridge, la trilogie de brighton, le dernier roi de brighton, promenade du crime, abandonnes de dieu, Babel Noir, Rouergue NoirAvec Promenade du Crime l’auteur pose les deux axes principaux que l’on retrouvera tout au long de la trilogie. Il y a tout d’abord le massacre dans une villa qui se déroule de nos jours et en contrepoint, des extraits d’un journal récemment découvert qui évoque l’affaire sanglante du Tueur de la Malle qui se produisit en 1934. C’est particulièrement l’atmosphère du Brighton des années 30 que l’on appréciera dans cette première partie, même si l’on déplore quelques petites incohérences lorsque l’auteur du journal exprime des regrets au sujet d’évènements qui ne se sont pas encore produit.

Le Dernier roi de Brighton évoque essentiellement l’ascension d’un fils de gangster tout au long des années 60. C’est l’un des passages les plus réussi du roman où l’on découvre une ville de Brighton bercée par la musique de Beatles et des Pink Floyd sur fond d’émancipations et de désillusions. La seconde partie du roman permet de découvrir certains éléments qui ont rapport avec le massacre de la villa. On y découvre également en préambule, la préparation minutieuse ainsi que  l’importance des moyens en homme et en matériel afin d’empaler une victime, ce qui donne à cet épisode sanglant une tournure très réaliste peu coutumière.

peter guttridge, la trilogie de brighton, le dernier roi de brighton, promenade du crime, abandonnes de dieu, Babel Noir, Rouergue NoirAbandonnés de Dieu nous permettra de découvrir l’identité du Tueur de la Malle dont on suit le parcours tragique durant son incorporation dans les premiers contingents de soldat engagés lors de la première guerre mondiale. Il s’agit de la meilleure partie du roman avec une succession de passages sanglants émaillés d’instants poignants où nombre de soldats démobilisés et perturbés psychiquement embrassent la carrière de malfrats pour subvenir à leurs besoins. Une autre partie du récit se déroule en Italie durant la fin de le seconde guerre mondiale tout en faisant quelques incursions de nos jours afin de conclure l’affaire du massacre de la villa.

Finalement la trilogie de Brighton sera l’écho de toute une époque qui résonne à travers le monde et dont les retentissements impacteront tous les protagonistes de ce récit bigarré qui manque parfois de cohésion et dont le rythme inégal peu parfois perturber le lecteur qui ne regrettera toutefois pas ce voyage à travers le temps.

Sega

 

Petert Guttridge : La Trilogie de Brighton

Promenade du Crime. Editions Babel Noir 2012. Traduit de l’anglais par Jean-René Dastugue

Le Dernier Roi de Brighton. Editions Babel Noir 2013. Traduit de l’anglais par Jean-René Dastugue.

Abandonnés de Dieu. Editions Rouergue Noir 2014. Traduit de l’anglais par Jean-René Dastugue.

 

26/10/2014

TIM GAUTREAUX : NOS DISPARUS. AU CONFLUENT DE LA VENGEANCE.

Capture d’écran 2014-10-26 à 19.22.17.pngNos Disparus de Tim Gautreaux est indéniablement un roman déconcertant qui oscille entre le roman d’aventure, le roman noir et le polar. Bien plus qu’un mélange, l’auteur transcende et restitue dans un subtile équilibre tous les codes des genres énumérés pour nous livrer un récit d’une délicate magnifiscence. Joseph Conrad, pour le fleuve ; Mark Twain pour le steamer ; tous les auteurs sudistes pour la Louisiane, finalement on outrepassera ces références de renom certes, pour se contenter d’apprécier ce romancier au style bien affirmé.

Sam Simoneaux est un jeune cajun que l’on surnomme « Lucky » peut-être parce qu’il a survécu, tout bébé, au massacre de sa famille ou parce qu’en débarquant à Saint-Nazaire un certain jour de novembre 1918 pour se battre dans les tranchées, il apprend que l’armistice vient de conclure les hositilités. Des champs de bataille il ne connaîtra que le tragique déminage qui frise à chaque instant la catastrophe. Car si les hommes savent faire la guerre, ils ont plus de peine à la défaire. De retour à la Nouvelle-Orléan, il aspire à une vie tranquille et trouve un emploi de surveillant dans un  grand magasin de la ville. Mais ne pouvant empêcher l’enlèvement d’une fillette, il va être licencié tout en étant contraint par les parents de retrouver leur progéniture. Sam Simoneaux va donc s’embarquer sur l’Ambassador, un steamer d’excursion qui emploie la famille de la fillette disparue. Tout en tentant de détecter une trace des ravisseurs, le jeune homme va officier comme troisième lieutenant pour maintenir l’ordre sur ce navire qui sillonne le grand Mississipi au rythme d’un jazz tonitruant et de bagarres dantesques.

Nos Disparus surprendra le lecteur avec un texte résolument moderne qui s’emploie à mettre en scène cette fresque des années 20 dans un contraste saisissant où chaque mot semble avoir été pesé. Cet économie des mots est particulièrement frappante lorsque l’auteur évoque en quelques paragraphes les différentes étapes de la rénovation du steamer qui devient une entité propre au cœur de laquelle résonne l’hommage que l’auteur rend, avec une belle émotion, à son père, capitaine de remorqueur et à son  grand-père qui travailla sur un bateau à roue à aube en tant que machiniste.

Tim Gautreaux est parvenu à façonner, avec un grand talent, un personnage principal emprunt d’une grande humanité qui se traduit par l’imperfection de ses choix, donnant ainsi une autre perspective à un récit qui ne cessera de rebondir d’une façon parfois inattendue. C’est ainsi que les thèmes de l’impuissance et de la vengeance seront traîtés tout au long du roman avec une dynamique dramaturgique qui sort des sentiers battus et qui donnera finalement raison à cet oncle plein de sagesse décrétant que « le pêcheur se punit tout seul ». C’est finalement ainsi que Sam Simoneaux s’émancipera de cette destinée qu’il semblait hésiter à emprunter. Le salut par le renoncement c’est ce qu’il retirera de toute cette aventure pour enfin vivre sa propre destinée.

Avec Nos Disparus vous allez découvrir l’épopée fantastique d’un monde entre deux eaux, entre deux âges dont la soif inextingible de vivre et de s’émanciper du taylorisme abrutissant des entreprises qui fleurissent au bord du grand fleuve, laissent échapper, pour un temps seulement, cette cohorte d'hommes et de femmes qui vont trouver refuge sur cette fragile embarcation afin de tournoyer dans ce bal ahurissant rythmé au son d’une musique en pleine mutation.

Sega

 

Tim Gautreaux : Nos Disparus. Editions du Seuil 2014. Traduit de l’anglais (USA) par Marc Amfreville.

A lire en écoutant : We Come to Party de Rebirth Brass Band. Album : We Come to Party. Sanachie Records 1997.

19:27 Publié dans 4. Roman noir, Auteurs G, LES AUTEURS PAR PAYS, USA | Tags : tim gautreaux, nos disparus, seuil, mississipi, louisia | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | |

24/11/2013

VICTOR GISCHLER : COYOTE CROSSING. AU MILIEU DE NULLE PART.

victor gischler, coyote crossing, jim thompson, 1275 âmes, Cormac McCarthyUne ville paumée au beau milieu d’un état poussiéreux, un adjoint du shérif dépassé sont les archétypes de nombreux romans qui débarquent dernièrement sur les étales des librairies depuis le succès de Cormac McCarthy, « Non ce pays n’est pas pour le vieil homme ! », chef-d’œuvre du roman noir américain, commenté ici.

Coyote Crossing de Victor Gishlerse situerait dans la veine d’un film de Quentin Tarantino selon le commentaire de l’éditeur et il faut bien avouer qu’au niveau de la syntaxe et de la dramaturgie on a plutôt la sensation de lire une espèce de scénario mal ficelé qui nous livre parfois au détour des pages quelques scènes assez originales.

Ancien musicien paumé, Toby Sawyer est retourné dans son trou natal pour endosser à mi-temps l’uniforme de shérif adjoint. Pour sa mission d’un soir, il est contraint de surveiller un cadavre truffé de plomb. La tâche ne s’avérant guère excitante, Toby part rejoindre sa maîtresse. Au retour de son escapade romantique, Toby s’aperçoit que le cadavre a pris la poudre d’escampette. Toute une nuit pour retrouver le corps perdu va l’amener à faire des rencontres aussi denses que sanglantes. Flics corrompus, gangs hispaniques, rednecks déchainés, Toby survivra-t-il à cet enchaînement de hordes sauvages tout en préservant son bébé que sa femme vient d’abandonner.

victor gischler, coyote crossing, jim thompson, 1275 âmes, Cormac McCarthyLe roman sec et nerveux est bourré d’actions. On peut le dire, on n’a guère le temps de souffler au détour de cet amoncellement de personnages stéréotypés qui s’entrecroisent sans que l’auteur daigne s’y attarder. Une volée de plomb et on passe à autre chose. Un peu simpliste comme système qui n’amène pas grand chose à une histoire incohérente où l'on s'entretuerait à tout va, sans que le moindre habitant n'intervienne durant la nuit. Et puis le personnage central n’est guère crédible alors qu’on le présente comme un paumé romantique qui se révèle au gré du roman comme un flic débrouillard et sanguinaire qui n’aurait pas peur de dégommer une tripotée de truands sauvages. Quelques scènes originales, comme la destruction d’un motel abritant une nuée de gangsters et le combat dans le poste de police, sauvent le roman d’un naufrage insipide. 

victor gischler, coyote crossing, jim thompson, 1275 âmes, Cormac McCarthyOn dira de Coyote Crossing qu’il s’agit d’un roman sans prétention et parfois distrayant qui se lit rapidement, ce qui est salutaire pour le lecteur, et après avoir tourné la dernière page, on ne pourra pas s’empêcher de penser à Nick Corey, shérif emblématique du roman de Jim Thompson dans 1275 âmes pour se dépêcher de lire ou relire ce polar d’envergure qui a inspiré avec plus ou moins de succès de nombreux auteurs !

 

SEGA

 

Victor Gischler : Coyote Crossing. Editions Denoël 2013. Traduit de l’anglais (USA) par Frédéric Brument.

A lire en écoutant : Los Lobos : Border Town Girl. Album : Wolf Track, Best of Los Lobos. Rhino 2006.

10/09/2012

Jean-Christophe Grangé : Kaïken. Le seppuku d’un auteur consumé.

 

 

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Rien de plus affligeant que la rentrée littéraire. Outre l’écho médiatique outrancier, c’est cette marée d’ouvrages que les éditeurs nous balancent à une période donnée qui rend l’événement insupportable. Un dictat affligeant qui fleure bon le marketing avec sa flopée de prix littéraires à venir. L’ennui dans tout cela, c’est que ces contraintes éditoriales imposent aux auteurs de rendre leur copie à une échéance précise s’ils souhaitent faire du chiffre. Car dans tout ce cirque, c’est bien souvent le nombre d’exemplaires vendus qui prime au détriment de la qualité.

Cela peut s’illustrer avec les trois stars du thriller français que sont Jean-Christophe Grangé, Frank Thilliez et Maxime Chattam. Les trois auteurs présentent le même style d’écriture emprunté d’ailleurs à la littérature des thrillers anglo-saxon : Phrases aussi courtes que les chapitres. Descriptions détaillées et précises des scènes de crimes et des lieux où se déroulent les évènements. C’est d’ailleurs Grangé qui en a été le précurseur avec son fameux Le Vol des Cigognes édité en 1984. Maxime Chattam s’est fait connaître avec l’Ame du Mal, qui était le premier opus d’une trilogie consacrée aux tueurs en série. On a découvert Frank Thilliez avec la Chambre des Morts, bien qu’il ait précédemment écrit Train d’Enfer pour Ange Rouge, couronné du prix SNCF. Tous ces ouvrages ont eu comme point commun d’apporter une certaine fraicheur et une certaine originalité dans ce genre littéraire trusté par les auteurs anglo-saxon. Mais voilà à force de vouloir devenir le « Grand Maître du Thriller » et le n° 1 des ventes il semble que ces auteurs soient passés à une certaine démesure avec cette surenchère d’horreur qui frise le grand guignol et ces intrigues tarabiscotées qui peinent à tenir debout.

C’est donc dans un contexte de déceptions successives que j’avais perdu de vue Jean-Christophe Grangé (particulièrement avec La ligne Noire) jusqu’à ce que je me heurte à la muraille de son dernier opus qui se trouvait au beau milieu d’une librairie incitant le pauvre consommateur compulsif que je suis à consulter la couverture qui d’ailleurs n’avait rien d’engageant. Mais avec une intrigue se déroulant au Japon, je me suis laissé tenté.

Avec Kaïken nous suivons l’enquête d’Olivier Passant flic borderline (pour ne pas dire complètement cinglé) lancé à la poursuite d’un tueur sanguinaire qui s’est mis en tête d’éventrer des femmes enceintes avant de les brûler. Heureusement, il est secondé d’un flic punk et piercé de partout, grand consommateur de coke, héroïne et haschich qui ne crache pas dans son verre (rien que ça). Grand amateur du Japon, notre héros est marié à Naoko dont il a eu deux enfants. Un couple à la dérive en pleine procédure de divorce. Olivier Passant parviendra-t-il à appréhender ce meurtrier psychopathe tout en préservant le peu qu’il reste de sa vie de famille.

Bien évidemment, le livre se lit rapidement ce qui est d’un côté assez salutaire pour le pauvre lecteur. Au risque de dévoiler l’histoire, je ne vais pas m’étendre sur les incohérences du récit avec ce flic prétendument intuitif et intelligent qui ne serait pas capable de percevoir ce qu’il se passe dans son entourage direct. Pour le reste vous découvrirez une série de clichés sur le Japon avec le code d’honneur du Bushido, l’art de positionner son lit, de composer un jardin et de sélectionner un thé. Vous découvrirez également toute une série d’information extraite de Wikipédia comme par exemple l’arme de service d’Olivier Passant, un Beretta PX4, qui a été celle utilisée par Leonardo Di Caprio dans Inception. Très peu de suspense dans ce récit puisque nous connaissons l’identité et les motivations du tueur dès les premiers chapitres et outre le fait que les deux tiers de l’histoire se déroulent dans la région parisienne, c’est la fin bâclée qui se situe au Japon qui plongeront le lecteur dans la plus grande des consternations. Un peu comme si Grangé, pressé par son éditeur avait été contraint de rendre sa copie sans avoir pu lui donner plus de maturité. Kaïken est donc une histoire froide à l’image de ce petit couteau japonais dont on aurait oublié d’aiguiser la lame devenue finalement aussi émoussée que l’intrigue.

 

Jean-Christophe Grangé : Kaïken. Editions Albin Michel 2012.

A lire en écoutant : Weather Storm de Massiv Attack. Album Protection. Circa/Virgin 

21:49 Publié dans 6. Thriller, Auteurs G, France, LES AUTEURS PAR PAYS | Tags : grangé, kaïken, japon | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | |