30/06/2018

MARIE-CHRISTINE HORN : 24 HEURES. COMME UNE MECANIQUE BIEN HUILEE.

bsn press,collection uppercut,24 heures,marie-christine hornDans le domaine de la littérature noire helvétique, on appréciera la cohérence de la maison d’édition BSN Press qui est parvenue à mettre en avant des auteurs d’horizons très variés intégrant de manière plus ou moins marquée quelques notions du roman noir, voire même du roman policier en y incorporant une dimension sociale. Dès lors, dans le cadre de sa collection Uppercut, abordant la thématique du sport sous la forme d’opuscules percutants, il n’est guère étonnant de retrouver Marie-Christine Horn qui signe son retour avec 24 Heures, un bref roman à suspense évoquant le milieu de la compétition automobile en rendant ainsi un hommage détourné à son père qui fut pilote de course.

Dans la vie de Hugo Walter tout est question de compétition, de trajectoire et de timing pour cet ancien coureur de F3 qui a remporté tous les championnats. Mais les défaites ont également marqué cet homme qui a dû surmonter la terrible épreuve de la perte de sa femme Line au terme d’un long combat contre la maladie. Il ne lui reste plus que sa fille Marion qui ne donne plus signe de vie après une soirée passée avec sa meilleure amie. Une disparition inquiétante qui résonne comme une course contre la montre, contre la mort. Le chronomètre est enclenché et Hugo se lance dans la compétition la plus importante de son existence. Celle qu’il ne peut pas perdre.

Avec Marie-Christine Horn, la notion du bien et du mal ne saurait se répartir sur un simple mode binaire et c’est bien cette ambivalence des personnages qui confère à l’ensemble du récit une espèce d’imprévisibilité où tout peut basculer au détour d’une quête haletante. Cette ambivalence on la perçoit également au niveau de la temporalité de l’intrigue qui s’étend sur 24 Heures tout en permettant de découvrir au gré d’analepses subtiles et savamment maîtrisées les parcours de vie de Hugo Walter et de son entourage en mettant ainsi en place tous les éléments du puzzle qui nous permettra de comprendre les tenants et aboutissants de la disparition de sa fille Marion. Mais au-delà d’un récit bien réglé, aux allures de thriller qui se déroule dans la torpeur d’un paysage hivernal, il faut s’attarder à la périphérie du roman pour en apprécier l’atmosphère et les tensions qui en émergent.

C’est bien évidemment l’ambiance de ces courses de côte que Marie-Christine Horn restitue parfaitement avec 24 Heures tout en implémentant quelques réflexions au travers du personnage de Line, cette femme au caractère fort qui doit se positionner dans un univers sportif plutôt viril. Mais bien au-delà de ces apparences de femme forte et d’homme déterminé, on décèle également par le prisme de l’intimité du couple que forme Line et Hugo une certaine forme d’émotion et de vulnérabilité qui transparaît notamment dans leur volonté d’avoir un enfant à n’importe quel prix.

La thématique du sport, et notamment l’esprit de compétition qui en découle, devient ainsi l’enjeu de ce récit trépident où Marie-Christine Horn s’emploie à décortiquer les pressions sociales pouvant s’exercer sur un couple qui ne saurait se résigner à accepter une quelconque défaite, ceci bien au-delà des joutes sportives. En partant de ce principe, 24 Heures distille, avec cette tonalité mordante propre à la romancière, toute l’ambiguïté de la victoire à tout prix dont on découvrira la mise en abîme au terme d’un épilogue singulier à l’impact cinglant. 

 Marie-Christine Horn : 24 Heures. BSN Press/Collection Uppercut 2018.

A lire en écoutant : Blue Rondo a la Turk de Dave Brubeck. Album : Time Out.  Colombia Records 1959.

22/04/2018

CYRIL HERRY : SCALP. TU SERAS UN HOMME, MON FILS.

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Pour les personnes qui prennent le temps de suivre ce blog, ce dont je les remercie au passage, vous aurez remarqué qu’il y a quelques personnalités du monde de l’édition qui reviennent régulièrement sur les devants de la scène à l’instar de Cyril Herry qui créa la maison d’éditions Ecorce, puis fut directeur de la collection Territori à la Manufacture des Livres, en relayant ainsi quelques textes magnifiques comme ceux d’Antonin Varenne, de Patrick K Dewdney ou de Séverine Chevalier pour ne citer que quelques uns de ces auteurs qui ont inititié un courant au sein de la littérature noire francophone en délaissant les paysages urbains pour s’implanter sur d’autres territoires plus reculés. Avec une exigence du texte et un sens de l’intrigue, Cyril Herry a sans nul doute distillé, au travers du récit des autres, quelques éléments de son univers que ce photographe émérite nous livre également au gré des clichés qu’il publie sur les réseaux sociaux. Cabanes et bivouacs élaborés, paysages forestiers, carcasses de voitures échouées on ne sait trop comment dans la nature, après l’édition et la photographie, c’est désormais par le prisme de sa propre écriture que Cyril Herry nous invite à retrouver cet environnement insolite, qu’il parcourt quotidiennement, avec un roman intitulé Scalp, narrant le parcours initiatique d’un jeune garçon en quête de son père.

Depuis un satellite, l’Etang des Froids à Layenne n’est qu’une infime pièce cadastrale d’un immense puzzle terrestre. Pour Teresa, il s'agit de l’endroit où Alex s’est retiré du monde afin de vivre en pleine forêt en installant une yourte au bord de l’étang. Pour Hans, leur fils de neuf ans, c’est un lieu étrange et mystérieux où vit ce père qu’il n’a jamais connu. Ces retrouvailles sont l’occasion pour la mère et le fils de laisser derrière eux cette communauté disloquée où les pères de substitution ont joué leur rôle un temps seulement et où la mort et la trahison ont eu raison du fragile équilibre qui y régnait. Mais une fois arrivé au campement, nulle trace d’Alex. Teresa veut repartir mais Hans est bien décidé à rencontrer son père en dépit des ombres qui se dissimulent derrière les frondaisons et des coups de fusil qui résonnent dans les alentours. Parce que pour les autochtones, l’Etang des Froids, est un lieu où les étrangers quels qu’ils soient, n’ont pas leur place, particulièrement lorsqu’il s’agit d’originaux comme Alex.

Scalp s’inspire d’une chronique judiciaire opposant les habitants d’un hameau composé de yourtes, au maire d’une commune de Haute Vienne mettant ainsi en exergue un mode de vie singulier qui ne souffrirait aucune tolérance de la part des autorités. Il y est donc question de liberté à hauteur d’homme se heurtant à cette vision cadastrale régissant et réglementant chaque parcelle de terrain que l’auteur nous permet d’appréhender, dès le premier chapitre, avec cette image satellite sur laquelle Teresa superpose le plan du cadastre en gomment ainsi toutes notions d’espace et de liberté. Sur la base de cette dichotomie, Cyril Herry nous livre un roman noir emprunt d’une tension permanente qui augmente graduellement au gré d’une intrigue distillant une climat à la fois étrange et inquiétant à l’image de cet enchevêtrement de troncs et d’épaves de voiture, décor hors norme, servant de terrain de jeu mais également de refuge pour un jeune garçon entraîné, bien malgré lui, dans un rude parcours initiatique, ponctué de violences, où la forêt, mais plus particulièrement la fureur des hommes, le transformera à tout jamais sans que l’auteur ne se détermine sur sa destinée qui demeurera à tout jamais incertaine.

Comme un matrice, la forêt que dépeint Cyril Herry, devient un lieu de transition, un terrain d’aventure guère éloigné des romans de Jack London, de Mark Twain ou de James Fénimore Cooper dont les récits doivent probablement imprégner l’esprit d’un jeune garçon tel que Hans qui, par étape, mais également au gré des circonstances et des confrontations parfois violentes avec des enfants de son âge, s’émancipe peu à peu de l’emprise de sa mère qui reste le seul lien qu’il lui reste avec le monde adulte et dont il se distancie comme par défiance. Dans une alternance de points de vue, Cyril Herry décrit ainsi, avec l’efficacité d’un texte précis au travers duquel ressort la force des émotions des protagonistes, toute la complexité des rapports entre une mère et son fils qui se dissolvent peu à peu au profit de cette quête du père inconnu, mais également au gré de cette volonté d’émancipation qui se dégage de cet environnement sauvage faisant, paradoxalement, l’objet d’une convoitise insensée qui contribuera à cette perte  d’innocence d’un enfant égaré, non pas dans cette forêt symbole de liberté, mais au beau milieu de la folie d’autochtones obsédés par la propriété.

Manifeste des rêves perdus d’adultes et d’enfants en quête de liberté, Scalp est un roman noir atypique et envoûtant, aux tonalités parfois poétiques, qui entraînera le lecteur dans l’environnement mystérieux de ces grandes forêts sauvages où l’indépendance des uns s’oppose à la convoitise des autres dans un déluge de violence à la fois brutale et surprenante. Tout simplement superbe.

Cyril Herry : Scalp. Editions du Seuil/Cadre noir 2018.

A lire en écoutant : North, South, East and West de The Church. Album : Starfish. 1988 Arista Records, Inc.

21/01/2018

MARIE-CHRISTINE HORN : LA PIQÛRE. CE MAL QUI VOUS RONGE.

Capture d’écran 2018-01-21 à 19.33.39.pngDepuis quelques années, alors qu'elles s'en désintéressaient totalement, d’emblématiques maisons d’éditions romandes, comme Zoé ou L’Âge d’Homme, se sont lancées dans le roman policier sans que l’on ne comprenne très bien le sens de cette démarche si ce n’est une volonté de saisir l’opportunité du regain d’intérêt du public suisse romand pour la littérature noire, ceci d’autant plus que les médias ne cessent d’encenser les auteurs se lançant dans le polar sur le mode local que l’on affuble désormais du qualificatif ridicule « d’ethno ». Mais bien au-delà du phénomène de mode teinté d’accents folkloriques racoleurs ou de l’aspiration à épouser les modèles des best-sellers scandinaves ou d’autres contrées, ou même de réitérer un coup d’édition à la Dicker, on peut comprendre, à la lecture de certains textes, que les éditeurs n’aient pas voulu voir échapper quelques auteurs brillants, capables de saisir l’atmosphère de nos contrées helvétiques par le prisme du genre policier. Ainsi en compulsant le catalogue de l’Âge d’Homme on découvre une collection Poche Suisse Noir comportant un titre de Marie-Christine Horn, intitulé La Piqûre que l’auteure avait publié en 2006 et dont elle nous propose une version rémaniée pour la présente publication.

Surmonter le deuil n’est pas une chose aisée pour Lou, surtout lorsqu’il s’agit de Carlos, son amant brésilien qu’elle a retrouvé mort dans sa baignoire, les veines tranchées. Une image sordide qui ne cesse de la hanter, ceci d’autant plus qu’elle ne peut admettre la thèse du suicide. Fantasque, mythomane, alternant les moments joyeux et quelques humeurs plus mélancoliques, Carlos était un homme secret ne parlant que très peu de son pays d’origine. Mais pour faire la lumière sur sa mort et à mesure qu’elle découvre le passé de son compagnon, Lou met à jour un parcours de vie insoupçonné qui se dévoile peu à peu laissant entrevoir toute la détresse de ces immigrés clandestins devant tout abandonner dans l’espoir de trouver une vie meilleure dans de lointaines contrées. Et comme cette piqûre qui la démange, Lou n’aura de cesse de trouver la vérité, tout comme l’inspecteur Charles Rouzier en charge d’une enquête se révélant moins routinière qu’il n’y paraît.

Sur une trame narrative plutôt classique, où l’héroïne, envers et contre tous, découvre dans le passé de la victime quelques obscurs secrets en lien avec le crime, Marie-Christine Horn met en place une dramaturgie originale, un peu décalée, notamment au niveau de l’introduction avec cette piqûre nous renvoyant au souvenir du crime dans une redoutable et efficace mise en perspective permettant de percevoir toute la détresse d’une femme désemparée. Outre l’efficience d’un schéma narratif maîtrisé, on appréciera avec Marie-Christine Horn la convergence des genres pour une intrigue oscillant entre le polar et le roman noir. Ainsi l’enquête policière se met en place par l’entremise de l’inspecteur Charles Rouzier dont le profil s’apparente à celui d’un policier comme Jules Maigret ou Martin Beck tout en occupant un rôle plutôt secondaire pour mettre en exergue les carences des institutions cantonales révélant une corruption ne tournant pas forcément autour d’une simple question d’argent. Mais La Piqûre emprunte davantage de thèmes afférents aux romans noirs en mettent en scène cette dichotomie entre l’insouciance de Lou, représentation d’une classe moyenne aisée, et l’angoisse de Carlos dont le statut de séjour précaire le contraindra à quelques compromissions dont il ne peut révéler les tenants et les aboutissants. Parce qu’elle ne peut se départir du cliché du brésilien séducteur, Lou ne voit, dans les dissimulations de son amant, que de vagues petites histoires d’infidélité la conduisant sur le seuil de la rupture. Bien évidemment, rongée par le remord, ce n’est qu’à la mort de son amant que Lou va découvrir une réalité beaucoup moins glamour en se rendant dans un bidonville de Rio de Janeiro où vivait Carlos. Dans le cadre de cette dynamique de rédemption bien trop tardive, on appréciera également les personnages secondaires composant l’entourage de l’héroïne à l’instar de sa sœur Nicole, incarnation de la mère de famille modèle et de Daniel, son ami d’enfance dévoué, qui voit dans la quête de Lou, l’occasion de conquérir son cœur. L’ensemble se décline dans une atmosphère lausannoise que Marie-Christine Horn restitue par petites touches et avec beaucoup de justesse tout comme la ville de Rio de Janeiro et ses bidonvilles, dépeints avec beaucoup de pudeur en évitant tous les clichés sordides.

On l’aura deviné, l’ensemble du récit, dépourvu d’éléments gores ou de scènes d’actions trépidantes, tourne autour d’une tension psychologique continue que l’auteure entretient au gré de rebondissements surprenants qui alimentent une intrigue à la fois subtile et prenante. Avec une écriture précise et dynamique, sans abuser d’artifices narratifs propres au genre et avec une logique implacable, l’intrigue baigne dans une atmosphère de suspense se déclinant au rythme des nombreuses péripéties jalonnant le roman et dont l’issue ultime révélera encore quelques surprises que l’on découvrira sous la forme d’un épilogue à l’ironie mordante.

Pertinente dans le choix des thèmes qu’elle aborde avec beaucoup de finesse au travers de la belle énergie de cette figure héroïque d’une femme forte mais désemparée devant surmonter les obstacles de la disparition suspecte de son amant, Marie-Christine Horn nous offre, avec La Piqûre, un excellent polar dynamique conciliant la veine populaire du genre tout en abordant les multiples disfonctionnements sociétaux pouvant pousser l’individu à la commission d’un crime. Dans le paysage de la littérature noire helvétique il faut compter sur Marie-Christine Horn.

Marie-Christine Horn : La Piqûre. Editions L’Âge d’Homme 2017.

A lire en écoutant : O Caminho de Bebel Gilberto. Album : Bebel Gilberto. Crammed Disc 2004.

29/05/2017

Saad Z. Hossain : Bagdad, La Grande Evasion. ! A feu et à sang.

Capture d’écran 2017-05-29 à 00.16.26.pngAu cœur d’une actualité littéraire en constant déséquilibre où l’on évoque sans grande surprise et avec une belle constance les romans destinés à cartonner comme c’est le cas actuellement avec la reine du polar français, il serait pourtant dommage de passer à côté d’un indéfinissable et brillant roman tel que Bagdad, La Grande Evasion, de Saad Z. Hossain. Un récit qui se déroule à Bagdad durant la guerre du Golfe, un auteur originaire du Bangladesh, une fois encore, c’est la maison d’édition Agullo qui nous propose une texte qui sort résolument de l’ordinaire en poursuivant ainsi sa démarche visant à nous faire entendre la voix d’auteurs provenant d’autres horizons afin de nous faire partager leurs cultures et leurs perceptions du monde qui nous entoure.

En 2004, on survit comme on peut à Bagdad. La ville, occupée par les forces de la Coalition, est également aux mains des différentes factions qui se partagent les quartiers dans un équilibre précaire. Tirs de missiles, ripostes à l’arme automatique, engins explosifs, la cité devient un véritable piège pour Dagr et Kinza qui sont désormais en quête d’un trésor enterré dans le désert comme le prétend Hamid. Mais peut-on faire confiance à cet ancien tortionnaire du régime qui veut sauver sa peau? Peu importe, les trois compères doivent prendre la route en comptant sur l’aide d’un GI un peu barré. Mais rien n’est simple à Bagdad, d’autant plus qu’il faut se soustraire à la vengeance d’une imam sanguinaire tout en s’extirpant d’un conflit millénaire ayant pour origine une antique légende druze dont les secrets sont peut-être dissimulés dans les rouages de cette montre étrange qui ne donne pas l’heure. Pourtant le temps est compté.

Pamphlet visant à dénoncer une guerre aussi vaine qu’absurde avec ces forces US en quête d’armes de destruction massive qui paraissent inexistantes, Saad Z. Hossain emploie un ton emprunt d’un humour corrosif qui permet d’appréhender toute l’aberration d’un système qui s’effondre dans une succession de combats meurtriers qu’il dépeint dans des scènes d’un réalisme extrêmement violent. Précis, documenté, l’auteur parvient également à vulgariser la complexité des différentes milices et factions qui composent la diaspora occupant la capitale irakienne en mettant en exergue ce gigantesque entrelacs de rues et de ruelles qui deviennent une véritable toile d’araignée où sont piégés les différents personnages d’un roman qui oscille entre le récit de guerre et d’aventure. Qu’ils soient irakiens ou américains les protagonistes se croisent dans une succession d’événements trépidants, parfois burlesques qui donnent à l’histoire un rythme effréné qui ne manque jamais de souffle.

Mais Saad Z. Hossain, ne se contente pas de dépeindre une ville ravagée par les multiples affrontements pour souligner, au travers d’une vieille légende issue de la communauté druze, tous les aspects culturels que dissimulent les stigmates de cette cité de la Mésopotamie qui porte en elle plusieurs siècles d’histoires. Le récit devient ainsi un magnifique conte érudit où les légendes côtoient des quêtes éternelles qui trouveront quelques épilogues burlesques dans une série de confrontations explosives où les comptes se règlent sur une somme d’actions époustouflantes et originales.

Opérant ainsi sur des registres variés, Bagdad, La Grande Evasion emporte le lecteur dans une atmosphère surchauffée et survoltée pour croiser les destins d’une galerie de personnages hauts en couleur qui portent en eux tous les antagonismes d’une ville livrée à elle-même qui s’est débarrassée des carcans d’une dictature oppressante pour décompenser dans la fureur de conflits quotidiens où les alliances les plus surréalistes prennent le pas sur la raison. D’ailleurs il n’y a rien de raisonnable dans ce récit riche en excès où l’émotion côtoie l’humour grinçant et les considérations philosophiques s’enchaînant sur des scènes d’actions déjantées. Bagdad, La Grande Evasion est roman que l’on peut considérer comme un ovni littéraire tout simplement extraordinaire. Une grande réussite. Indispensable.

 

Saad Z. Hossain : Bagdad, La Grande Evasion (Escape From Baghdad). Editions Agullo 2017. Traduit de l’anglais (Bangladesh) par Jean-François Le Ruyet.

A lire en écoutant : Good Thing de Fine Young Cannibals. Album : The Raw & The Cooked. 1989 London/Sire Records.

10/09/2016

Peter Heller : Peindre, Pêcher et Laisser Mourir.

Actes Sud, Peter Heller, Peindre pêcher & laisser mourir, nature writingLe choix d’un livre tient parfois à bien peu de chose. Une belle couverture qui attire le regard et l’ouvrage se retrouve entre vos mains afin de l’examiner plus attentivement pour consulter le quatrième de couverture achevant de vous convaincre d’en faire l’acquisition comme ça été le cas pour Peindre, Pêcher et Laisser Mourir de Peter Heller en constatant avec étonnement que l’image illustrant la couverture n’est pas tirée d’une peinture, mais d’une photographie de Jack Spencer dont l’œuvre est aussi belle que singulière.

Long est le chemin de la résilience pour Jim Stegner qui s’est retiré depuis plusieurs mois dans une petite ville du Colorado afin d’assouvir ses deux passions que sont la peinture et la pêche. De sa vie antérieure brouillée par l’alcool, il ne lui reste que le souvenir de sa fille disparue tragiquement et un mariage bousillé. Peintre reconnu, il aspire au calme et à la sérénité par le biais de la réalisation de ses tableaux. Un équilibre retrouvé mais extrêmement fragile, car Jim Stegner est un homme dont la colère semble prête à jaillir à chaque instant. Il ne peut ainsi supporter les sévices qu’un groupe d’individus inflige à une petite jument et intervient dans une confrontation violente. Les conséquences seront lourdes et pulvériseront à tout jamais le quotidien du peintre. Désormais la traque peut commencer. Elle sera brutale et sanglante.

Le rapport de l’homme à la nature abordé par le prisme de la pêche devient une thématique récurrente du genre littéraire « nature writing » permettant d’évoquer la grandeur de paysages somptueux alliée à un sentiment de liberté. Peter Heller y ajoute une dimension supplémentaire par l’entremise de l’art, notamment la peinture, pour appréhender toute la beauté de ces régions grandioses et sauvages du Colorado et du Nouveau-Mexique dans lesquels évoluent les différents protagonistes du roman. Ayant collaboré avec des magazines prestigieux consacrés à la protection de la faune et de la flore, on perçoit au travers du roman toute la passion de l’auteur qui nous livre un texte tout en maîtrise n’évitant cependant pas quelques longueurs et quelques passages trop techniques notamment en ce qui concerne la pêche, perturbant ainsi la dynamique d’une intrigue axée sur la thématique de la vengeance.

Chacun des chapitres porte le nom d’une toile de Jim Stegner permettant de faire connaissance avec ce peintre bourru, tourmenté par les souvenirs de sa fille morte dans des circonstances tragiques et dont il ne parvient pas à faire le deuil. C’est au travers de l’inspiration et de l’élaboration de ses tableaux originaux que l’on découvre toute la sensibilité d’un homme fragile qui peine à canaliser toute la colère et la violence qui gronde en lui. Malgré le deuil, malgré le talent et toute sa sensibilité on ne peut s’empêcher d’éprouver un certain malaise vis à vis de ce personnage tuant un homme qui a certes torturé un cheval mais qu’il connaît finalement à peine. Ainsi l’on peut s’interroger sur l’arrogance de ce peintre farouche aux opinions bien arrêtées qui peut ôter la vie dans une explosion de fureur. S’ensuit donc une traque sournoise où les comparses de la victime vont réclamer leur tribut de violence et de sang. Jim Stegner qui s’est soustrait à la justice des hommes est-il en droit de leur refuser cet écot ? C’est dans la confrontation finale avec Jason, un poursuivant aussi mystérieux qu’impitoyable, que l’on découvrira tous les rapports biaisés entre les différents protagonistes qui perçoivent ce qui est bien et ce qui est mal selon leurs propres points de vue. Dans un pays où le port d’arme devient une espèce d’art de vivre, conférant à leurs possesseurs une suffisance aveugle, ces dynamiques de vengeance prennent une dimension tragique qui trouble les rapports sociaux. Dans cette escalade de fureur, le mot de la fin revient peut-être à ce pompiste abordant Jim Stegner pour délivrer un message plein de bon sens : « - Jim, si quelqu'un méritait une fin prématurée c'était bien ce fils de pute. Mais tu sais, on peut pas juste tuer des gens quand ça nous prend. Je dis ça comme ça. »

En suivant le parcours de Jim Stegner, le lecteur découvrira également, dans une vision quelque peu stéréotypée, le monde de la peinture où l’auteur évoque des artistes tels que Winslow Homer, source d’inspiration pour son personnage principal ainsi que des peintres plus contemporains que sont Alex Katz et Eric Aho. Ainsi nous n’échapperons pas à cette sempiternelle confrontation lors d’un cocktail/vernissage où le peintre acariâtre peine à communiquer avec un public élitiste et sophistiqué venu admirer l’une de ses œuvres. On se demande d’ailleurs si ce public n’est pas davantage fasciné par l’outrance de l’artiste que par ses œuvres donnant ainsi un écho supplémentaire aux accès de violence de ce personnage troublant.

Finalement on regrettera que Peindre, Pêcher et Laisser Mourir, à l’image de ce long titre, aborde un trop grand nombre de sujets comme le deuil, la vengeance, la pêche et l’art, que Peter Heller traite de manière inégale distillant ainsi, tout au long du récit, une sensation de déséquilibre et un sentiment d’inachevé particulièrement flagrant au terme de l’ultime chapitre d’un roman qui paraissait pourtant prometteur. Que voulez-vous, la beauté d’une couverture ne fait pas tout.

 

Peter Heller : Peindre, Pêcher et Laisser Mourir (The Painter). Editions Actes Sud 2016. Traduit de l’anglais (USA) par Céline Leroy.

A lire en écoutant : César Franck : Piano in F Minor. Album : Idil Biret & The London String Quartet – Archive Edition 5. IBA 2010.

 

 

 

03/11/2013

Bruce Holbert : Animaux Solitaires. L'ouest impitoyable.

bruce holbert,animaux sauvages,gallmeister,russel straw,clint eastwoodBlack Mask, principale revue de littérature policière des années 30, recelait toute une panoplie d’écrivains talentueux comme Dashiell Hammet et Raymond Chandler qui lui donnèrent ses lettres de noblesse et contribuèrent à forger le mythe du polar et du hardboiled. D’autres revues se spécialisaient dans des genres spécifiques comme le fantastique et le western. Néanmoins, le mélange des genres était soigneusement évité et on restait cantonné dans son domaine, même si quelques écrivains tentaient parfois l’aventure sous l’usage d’un pseudo. Il semble que ce cloisonnement se soit perpétué au fil des décennies et très franchement polar et western n’ont jamais fait bon ménage ensemble.  

Les éditions Gallmeister semblent toutefois relever ce défi en publiant bon nombre de romans policiers qui se déroulent dans les contrées sauvages des USA avec , entre autre, la série phare du sheriff Longmire de Graig Johnson qui possède toutes les tonalités du western contemporain.

Avec Animaux Solitaires de Bruce Holbert nous pénétrons cette fois-ci de plain-pied dans le western en découvrant les derniers bastions d’un monde qui ne peut résister à l’assaut de progrès et qui est donc condamné à disparaître. L’histoire se déroule en 1932 dans l’état de Washington et nous suivons le parcours de Russel Straw,  ancien officier de police travaillant pour le compte de l’armée, qui reprend du service pour traquer un tueur en série particulièrement sadique qui sème des cadavres d’indiens mutilés sur son chemin.

Un western noir voilà comment l’on pourrait qualifier le premier roman de Bruce Holbert, car même si le résumé possède quelques relents de polar ou de thriller, il ne faut pas se leurrer, l’intrigue pêche un peu par son absence de surprise et le lecteur moyen découvrira d’ailleurs très rapidement qui est le responsable de ces meurtres odieux. Cette petite déception ne doit toutefois rien enlever à la qualité de ce roman où l’on se plait à suivre les pérégrinations d’un homme vieillissant dont les sursauts de violence font écho au tueur qu’il traque sauvagement. Straw traîne derrière lui tout le poids d’une force indomptée qu’il ne peut maîtriser et qui se traduit par des explosions épiques comme lorsqu’il s’en prend  aux policiers des Affaires Indiennes. Le personnage est désormais hors-cadre et semble inquiéter tout son entourage qui ne comprend plus cet homme issu d’une époque révolue.  Car même si la plupart des hommes qui l’entourent ont du sang sur les mains, même si la violence a fait partie de leur culture, il apparaît que les mirages du progrès les ont contraint à vêtir l’habit étriqué de la civilisation. Les voitures, l’apparition de l’éclairage publique et surtout la construction de barrages qui engloutissent des régions entières comme pour mieux effacer cette période sauvage dont plus personne ne veut entendre parler, voici le décors dans lequel évolue désormais Straw qui se plaît de plus en plus à bivouaquer dans les forêts montagneuses du comté de l’Okanogan, en compagnie de Stick, son fidèle cheval..

Teintés de références bibliques et shakespeariennes, le récit se perd parfois dans des digressions qui alourdissent inutilement le texte comme ces références criminalistiques sur les tueurs en séries qui semblent complètement anachroniques à une époque où l’on ne se posait aucune question sur les motivations d’un assassin ou d’un voleur. Comparé à Cormac McCarthy, il manque à Bruce Holbert ce dépouillement qui donnerait plus d’ampleur à une histoire aussi âpre que tragique. Néanmoins il faut saluer un auteur qui signe avec Animaux Solitaires un premier roman riche en personnages intenses et pittoresques qui évoluent dans une superbe époque en pleine mutation.


Capture d’écran 2013-11-03 à 20.52.35.pngEn compagnie de Russel Straw qui n’est pas sans rappeler William Munny, héros crépusculaire que campait Clint Eastwood dans Impitoyable, vous partirez sur les chemins de la perdition au travers d’un roman sans retour.

SEGA

Bruce Holbert : Animaux Sauvages. Editions Gallmeister 2013. Traduit de l’anglais (USA) par Jean-Paul Gratias.

A lire en écoutant : L'assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford. Nick Cave/ Warren Ellis. EMI/Mute Records 2007

 

 

22/08/2012

KEIGO HIGASHINO : UN CAFÉ MAISON ; NOIR ET BIEN SERRE ET AVEC UNE POINTE D’ARSENIC !

 

Faites monter l'arsenic

Faites monter le mercure

Faites monter l'aventure

Au-dessus de la ceinture

Et les pépites

Jetez les aux ordures

Alain Bashung

keigo higashino,un cafe maison,polar japonais,actes noirsAvec Keigo Higashino tout est dans la classe et la distinction avec ce raffinement si particulier d'une bourgeoisie japonaise qui n'est pas sans rappeler les ambiances des ouvrages d'Agatha Christie. Son dernier livre paru en français s'intitule Un Café Maison et l'on retrouve ce duo improbable que forme l'inspecteur Kusanagi à l'esprit cartésien et l'original physicien Yukawa qui avait déjà résolu une affaire complexe que l'on avait découvert dans Le Dévouement du Suspect X.

Yoshitaka Mashiba est retrouvé mort dans son appartement. A ses côtés une tasse de café renversée dans laquelle on découvre des traces d'arsenic. Tout désigne son épouse Ayané, grande créatrice de patchwork qu'il avait l'intention de quitter. Le problème c'est que cette dernière était absente depuis quelques jours et que ses parents et ses amis confirment son alibi. Un crime parfait ? C'est ce que l'on peut penser à mesure que l'enquête avance et que toutes les suppositions émises par les enquêteurs aboutissent à une impasse. Face à ce crime déconcertant, c'est la jeune inspectrice Kaoru Utsumi qui décide de faire appel au physicien Yukawa d'autant plus que doté d'une grande sensibilité elle s'aperçoit que  son collègue, l'inspecteur Kusanagi semble être tombé sous le charme de la belle Ayané.

Ce qu'il y a d'édifiant avec les ouvrages de Keigo Hishigano c'est qu'à mesure que l'on découvre l'intrigue, l'auteur s'amuse à détruire les suppositions que l'on élabore avec une implacable maestria. Nos points de vue sont faussés à un point tel que pour Un Café Maison on se demande même si la principale suspecte est bien celle que l'on croit. C'est vraiment l'originalité de cet écrivain talentueux qui distille une intrigue aussi serrée qu'un café noir bien corsé.

Beaucoup de sensibilité et de séduction dans ce roman au parfum étrange et subtile avec des dialogues tout en finesse qui relève les duels auxquels se livrent les différents protagonistes de cette captivante enquête. L'histoire s'installe doucement comme un de ces patchworks qu'Ayané assemble patiemment, sans aucune précipitation pour donner à l'ensemble une inéluctable beauté tragique.

Un grand roman ! Noir et bien serré avec une pointe d'arsenic comme je les aime !

SEGA

Keigo Higashino : Un Café Maison. Editions Actes Sud/Actes Noirs 2012. Traduit du japonais par Sophie Refle.

A lire en écoutant : Faites Monter d'Alain Bashung. Album : L'Imprudence. Barclay Records 2002.

 

 

 

01/03/2012

KEIGO HIGASHINO : LE DEVOUEMENT DU SUSPECT X, LA MALEDICTION DU FACTEUR HUMAIN.

 

keigo higashino,dévouement suspect x,polar japonaisVoilà c'est fait : une erreur réparée en abordant pour la première fois la littérature policière japonaise, avec le Dévouement du Suspect X de Keigo Higashino. Pour cette première, il s'agit d'une enquête à la « Colombo », puisque, d'emblée, nous connaissons l'auteur du crime, ainsi que ses motivations.

Yasuko Hanaoka vit seule avec sa fille, dans un modeste appartement. Elle tente en vain, de se soustraire au harcèlement  infernal de son ex-mari qui ne cesse de lui réclamer de l'argent. Une confrontation de trop tourne au drame, lorsque l'ex-mari s'en prend à sa belle-fille. Sous l'emprise de la fureur et de l'affolement, Yasuko Hanoaka commet l'irréparable en tuant cet odieux personnage. Ishigami, voisin de Yasuko, va mettre son talent de mathématicien de génie au service de sa voisine, dont il est amoureux, pour maquiller le crime.

Un homme nu, dont les mutilations rendent l'identification impossible est découvert au bord du fleuve. C'est l'inspecteur Kusanagi qui est chargé de l'enquête. Pour l'aider, il consulte fréquemment son ami  Yukawa, brillant physicien doté d'une très grande facultés de déduction. Une joute fascinante mais impitoyable va s'engager entre le mathématicien et le physicien afin d'établir une vérité qui n'est pas si évidente que ne laisse paraître les apparences. Une confrontation entre la froide logique mathématicienne et la bouillonnante ivresse de la passion.

Du respect et de la dignité, c'est ce qui ressort des rapports sociaux qui régissent cette société nippone où la pudeur des sentiments ne fait qu'exacerber l'intensité de la passion. C'est bien ce qui transparaît au travers des personnages de ce roman  dont la construction est somme toute assez classique. Pourtant, au fil des pages, l'intrigue faite de déductions logiques, nous dévoile les émotions des différents protagonistes jusqu'au dénouement finale qui cristallise toute l'ampleur des sacrifices consentis au nom de l'amour. C'est l'un des thèmes majeur de l'ouvrage de Keigo Higashino qui met en relief l'antagonisme entre la rigueur du raisonnement scientifique et l'instabilité du facteur humain qui peut tout remettre en question.

L'autre talent de l'auteur est de nous transporter, d'une apparence à une autre au gré de petites allusions bien placées, sans nous en dévoiler les tenants et les aboutissants. Des faux-semblants qui piègeront le lecteur jusqu'au dénouement final. Un bel ouvrage, tout en passion et en sensibilité capable de pulvériser l'implacable constance des axiomes mathématiques et physiques. Maudit facteur humain !

 

Keigo Higashino ; Le Dévouement du Supect X. Editions ACTES SUD/Actes noirs 2012. Traduit du japonais par Sophie Refle.

A lire en écoutant : Risky de Ryuichi Sakamoto. Album : Néo Géo. CBS Records, 1987.

 

 

31/01/2012

CHESTER HIMES : LA REINE DES POMMES, HARLEM OU LE CANCER DE L’AMERIQUE

 

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Si on regarde vers l'est, du haut des tours de Riverside Church, perchée au milieu des bâtiments universitaires, sur la rive haute de l'Hudson River, on voit tout en bas, dans la vallée, les vagues des toits gris, qui, comme celles de l'océan, faussent la perspective. Sous cette étendue mouvante, dans les eaux troubles des garnis crasseux, une population noire se convulse dans une frénésie de vivre, à l'image d'un banc grouillant de poissons carnassiers qui parfois, dans leur voracité aveugle, dévorent leurs propres entrailles. On plonge la main dans ce remous et on en retire un moignon.

C'est Harlem.

Plus on se porte à l'est plus la ville est noire.

C'est peut-être en lisant ce court extrait que l'on peut comprendre qu'au delà d'une intrigue punchy, de dialogues truculents et de personnages charismatiques la Reine des Pommes de Chester Himes est considéré comme un des grands classiques du polar. Ex étudiant, ex liftier, ex taulard, l'auteur en mal de devenir fut contraint de s'exiler en France pour obtenir une considération littéraire qu'il ne trouvait pas dans une Amérique gangrenée par la ségrégation. Alors qu'il s'obstinait à écrire des romans sociaux, Marcel Duhamel, alors directeur de la prestigieuse collection Série Noire, lui conseilla de s'essayer au polar. En 1958, La Reine des Pommes fut donc publié pour la première fois en France et obtint un énorme succès salué entre autre par Giono, Sartre et Cocteau.

Jackson est l'homme, le plus candide d'Harlem et pour combler sa garce de petite amie, prénommée Imabelle, il va faire fructifier son argent grâce aux « dons miraculeux » d'une bande de personnages très louches capable de transformer les billets de 10 dollars en billets de 100 dollars. Et lorsqu'il constate qu'il s'est fait spolier, cet apprenti croque- mort, transporté par une foi à toute épreuve et une naïveté qui confine à la stupidité, va tout faire pour récupérer son bien. Il sera aidé de son escroc de frère Chuck, qui pour survivre, se déguise en bonne sœur afin de voler les dévôts. L'histoire se réglera à coups de surins, de flingues et de bouteilles d'acide. Et parmi les personnages secondaires, apparaitront les flics les plus durs de Harlem, j'ai nommé Ed Cercueil Johnson et Fossoyeur Jones que l'on retrouvera dans les huit romans composant le cycle de Harlem.

 

Un monde sans pitié que le Harlem de Chester Himes où il y dénonce cette politique de ségrégation que subissait les citoyens afro-américains, mais également les travers d'une population qu'il dépeignait sans concession. On y découvre un quatier sinistré, gangréné par la violence et la misère sociale. On est bien loin des images d'épinal véhiculées par l'Apollo Theater et autres boîtes de jazz. Le Harlem que Chester Himes décrit est un quartier soufrant des affres de la drogue et de la mortalité infantile, entre autre. Un univers sordide, truffé de taudis où les délinquants en tout genre sévissent au détriment d'une population tourmentée.

 

Et si l'on veut se convaincre du lien entre l'étude sociale d'un quartier et le polar, il faut lire l'essai de Chester Himes, Harlem ou le Cancer de l'Amérique qui sert d'introduction au huit polars du Cycle de Harlem que l'on retrouve réunis pour l'édition Quarto/Gallimard. Il s'agit d'un texte édifiant qui dépeint de manière exhaustive l'historique et le contexte social de ce célèbre quartier. Là aussi vous découvrirez le regard sans concession de Chester Himes sur la vie des hommes et des femmes de ce quartier. Un texte dérangeant où l'auteur emploie à de multiples reprises le mot nègre comme pour mieux exorciser ce mal qui ronge encore l'Amérique.

 

Lorsque l'on me proposa, avec Yves Patrick Delachaux et Valérie Solano, de faire une chronique de polars pour Radio Cité, ce fut cet ouvrage qu'il me vint à l'esprit d'évoquer. Par le biais de ce lien vous découvrirez la maquette de ce projet malheureusement avorté avant même sa mise en œuvre : Machine Gun Kelly. Un joli brouillon savamment monté et mixé par l'excellent Alexandre Marcellin et animé par la talentueuse Judith Repond.

La Reine des Pommes c'est comme un morceau de be-bop que cracherait le saxo de Charlie Parker. Rapide, stylé, rythmé !!


http://www.flicdequartier.ch/machine-gun-kelly/

 

Bonne lecture et bonne écoute !

Sega

 

Chester Himes : La Reine des Pommes. Editions Gallimard/Quarto 2007. Traduit de l'anglais USA par Minnie Danzas.

A lire en écoutant : Across the 110th Street. Booby Woomack. Album : The Soul of Bobby Woomack/EMI Heart of Soul Series.

 

 

22:05 Publié dans 4. Roman noir, Auteurs H, LES AUTEURS PAR PAYS, USA | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | |

22/05/2011

JOHN HARVEY : PROIE FACILE. LE SILENCE DES VICTIMES.

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« Proie Facile » de John Harvey est un ouvrage qui a été écrit en 1996 et qui est paru en 2001 aux éditions Rivages/Noir.  L'un des sujets qu'il traite reste malheureusement d'actualité puisque les intervenants des divers reportages consacrés à la journée contre l'homophobie qui a eu lieu le 15 mai dernier, dressent toujours le même constat de silence.

Il s'agit de la 8ème enquête de l'inspecteur Charlie Resnick qui doit résoudre une affaire de viols brutaux dont les victimes sont tous des hommes. Et puis il y a cette famille monoparentale composée de trois enfants qui tournent mal et dont l'un d'entre eux sera trouvé pendu dans un foyer pour jeunes délinquants ainsi que le meurtre sordide d'un policier qui mettront toute l'équipe de Resnick sur les dents.

Une intrigue qui prend son temps, qui s'installe par petites touches implacables menant les divers protagonistes vers un destin qu'ils ne peuvent maîtriser. Amateur de coups d'éclats, d'actions percutantes et de violence éclaboussant chaque page, passez votre chemin car avec John Harvey, tout se passe de manière subtile et insidieuse, un peu comme ses nappes de brouillard caressant les rues de Nottingham ville reflet de la société britannique où travaille Resnick et son équipe d'enquêteurs. L'histoire n'en demeure pas moins prenante car on aime ce policier d'origine polonaise, assez solitaire, entouré de chats portant les noms des grands compositeurs de jazz dont il est amateur et qui façonne des sandwichs aussi élaborés que sa personnalité. Le réalisme de tous les récits de John Harvey réside dans le fait qu'il n'y a pas ce stéréotype de l'enquêteur solitaire. Charlie Resnick est entouré d'une équipe composée de plusieurs policiers dont Lynn Kellogs, Mark Divine et bien d'autres, auxquels l'auteur donne une réelle profondeur qui les rend encore plus attachants. Avec « Proie Facile » John Harvey aborde le sujet délicat de l'homosexualité au sein des forces de police et de tous les clichés homophobes qui en découlent et qui se cristallisent avec cette série d'agressions et de viols dont sont victimes des hommes cherchant des rencontres dans les toilettes des parcs publiques. La honte des victimes, le manque d'empathie des policiers font que l'enquête n'en est que plus ardue et cette spirale du silence et de l'indifférence ne profite qu'aux auteurs de ces agressions homophobes.  On découvre également les affres d'une jeunesse livrée à elle-même qui sombre dans la violence en devenant des bourreaux pathétiques dépourvus de tout repère. L'auteur en décrit la sombre trajectoire avec Norma cette mère célibataire dont la jeunesse brisée éclabousse désormais la vie de ses trois enfants adolescents.

« Proie Facile » était un des livres sélectionnés pour sensibiliser les aspirants policiers genevois sur la problématique de l'homophobie, dans le cadre d'un cours où ils devaient présenter un ouvrage traitant d'une des nombreuses discriminations auxquels ils seraient amenés à faire face. Car c'est par la formation et la sensibilisation que la police pourra réduire le chiffre noire tragique de ces infractions. Les agressions homophobes, les violences domestiques, l'inceste et la pédophilie ont en commun le silence assourdissant des victimes. Ouverture et tolérance, c'est par exemple avec une campagne d'affichage que la police à Bruxelles s'est positionnée pour inciter les victimes à sortir de leur mutisme. Une solution parmi d'autres qui a le mérite d'exister.

« Proie Facile » est le roman préféré de John Harvey. On ne peut que lui donner raison car la construction des intrigues qui s'entrecroisent pour fournir des rebondissements assez inattendus en fait une des histoires les plus abouties de la série Resnick. Après des années d'absence Charlie Resnick est de retour avec « Cold in Hand » paru aux éditions Rivage/Thriller que je me ferai une joie de commenter un de ces jours prochains.

SEGA

A lire en écoutant : Off Minor - Thelonious Monk with John Coltrane.

John Harvey : Proie Facile. Edition Rivages/Noir 2001. Traduit de l'anglais par Jean-Paul Gratias.