11/11/2018

NICOLAS MATHIEU : LEURS ENFANTS APRES EUX. Y A PEUT-ÊTRE UN AILLEURS.

nicolas mathieu,les enfants après eux,actes sud,prix goncourtA bien y réfléchir, je pense que c’est la première fois, et probablement la dernière fois, que j’achève un roman, le jour même où celui-ci obtient le prix Goncourt et à la lecture des communiqués de presse locaux annonçant le triomphe de Nicolas Mathieu pour Leurs Enfants Après Eux, je ne peux m’empêcher de sourire en devinant, entre les lignes, l’embarras de quelques journalistes se demandant qui peut donc bien être ce romancier sorti de nulle part. Pourtant, sans pressentir une telle consécration, on décelait déjà avec Les Animaux La Guerre (Actes Noirs 2014), l’immense talent d’un auteur évoquant cette France périphérique engluée dans une lente agonie industrielle, en utilisant, avec une belle intelligence, les codes du roman noir. Un ouvrage intense qui a d’ailleurs fait l’objet d’une adaptation pour une série télévisée interprétée, entre autre, par Roshdy Zem et Tcheky Karyo. Avec ce second livre abordant les mêmes thématiques sur un registre beaucoup moins sombre mais tout de même emprunt d’une certaine violence, et même si le genre littéraire importe peu, tant la qualité du texte est indéniable, on regrettera le fait que Leurs Enfants Après Eux ne figure pas dans la même collection Actes Noirs ce qui nous aurait sans doute épargné cette couverture improbable, un peu kitch,  nous rappelant les grandes heures du roman-photo. Pourtant il convient de découvrir ce regard vif d’une France dont on parle peu en suivant les destins croisés de trois adolescents tentant de s’extirper du marasme d’une région qui n’a plus rien à leur offrir.

Août 1992, dans cette vallée perdue de l’est de la France où les hauts fourneaux ne sont plus que de lourdes silhouettes muettes, emblèmes d’un monde qui a définitivement disparu et incarnant un héritage dont on ne sait plus quoi faire, il ne reste plus que des hommes et des femmes marqués par cette désindustrialisation. Mais Anthony, Hacine et Stéphanie se moquent bien de cet encombrant fardeau, tournés qu’ils sont vers l’instant présent. Parce qu’à quatorze ans on ne se soucie guère des affres parentales pour se consacrer aux conneries d’adolescent en sillonnant la région au guidon de scooters et de mobylettes trafiquées afin de se retrouver lors de soirées estivales où l’on picole tout en faisant tourner quelques joints. Premiers émois amoureux, règlements de compte foireux tout comme les petits trafics de haschich prenant plus d’ampleur, sur l’espace de quatre étés, Hacine, Anthony ainsi que la belle Stéphanie vont apprendre à leur dépend que l’on ne brise pas aussi facilement les codes sociaux qui dessinent leurs destinées.

Sur quatre périodes estivales, couvrant la dernière décennie du siècle passé, qui prennent le nom des succès de l’époque avec Smell Like Teen Spirit de Nirvana pour l’été 1992, You Could Be Mine de Guns N’ Roses pour l’été 1994, La Fièvre de NTM pour l’été 1996  et I Will Survive de Gloria Gaynor pour l’été 1998, Nicolas Mathieu décline sans pathos et sans lyrisme le parcours de trois adolescents qui vont tenter, chacun à leur manière de ne pas reproduire les schémas de leurs parents respectifs que ce soit l’alcoolisme et la violence d’un père frustré pour Anthony, l’ennui d’une bourgeoisie étriquée pour Stéphanie ou les difficultés sur des enjeux d’immigration et d’intégration pour Hacine. Des protagonistes tentant, parfois de manière bien maladroite et quelque fois sans même s’en rendre compte,  d’échapper à leur destin qui semble pourtant tout tracé avec à la clé, pour les deux garçons, des boulots minables se transformant en CDI qui font office de graal. Pour Stéphanie, l’échappée peut résider dans l’utilisation efficiente des filières scolaires qui font plutôt office de tamis social. Le tableau est plutôt féroce, terriblement lucide en ne laissant aucune place aux illusions. Et pourtant au gré d’un quotidien pétrit de petites tragédies, Nicolas Mathieu nous laisse entrevoir quelques lueurs d’espoir aux travers de ces petits instants de joie qui ponctuent l’ensemble d’un récit solidement ancré dans le réalisme social d’une région qu’il connaît parfaitement. Outre les dialogues qui sonnent toujours juste et une intrigue qui se dessine parfaitement, l’auteur parvient également à restituer l’ambiance de cette décennie en instillant tout au long du récit des produits de consommation de l’époque ainsi que des références musicales et cinématographiques qui font office de madeleines proustiennes en procurant pour beaucoup de lecteurs, quelle que soit la génération d’ailleurs, une charge émotionnelle supplémentaire.

Tout au long du récit, malgré cette soif de vivre qui exsude de chacun des personnages, on devine cette lourde sensation de malédiction accablant l’ensemble des protagonistes pour lesquelles, on n’en doute pas un seul instant, Nicolas Mathieu a injecté une part de lui-même leur conférant ainsi un supplément d’humanité et de justesse. C’est également dans la pertinence des propos ainsi que dans l’adéquation des mises en situation, ne laissant aucune place au jugement ou au misérabilisme, que l’on appréciera ce regard plein d’affection, mais pourtant sans concession, que l’auteur porte sur la région de son enfance. Chronique sociale chargée d’une émotion latente pour évoquer cette France de l’entre-deux dont on ne connaît finalement pas grand-chose, Leurs Enfants Après Eux exprime toute la frustration, la rancœur et parfois la colère rentrée d’une population qui ne se retrouve tout simplement pas dans ce monde que l’on dit nouveau. Un livre brillant et marquant.

Nicolas Mathieu : Leurs Enfants Après Eux. Editions Actes Sud 2018.

A lire en écoutant : About A Girl de Nirvana. Album : Nirvana – MTV Unplugged in New York (Live). 1994 UMG Recordings, Inc.

30/09/2018

François Médéline : Tuer Jupiter. Mort d’une Icône.

Capture d’écran 2018-09-30 à 22.49.48.pngDestinés à attiser la curiosité du lecteur, les bandeaux ornant les livres de la rentrée littéraire sont désormais légions et peuvent également faire office d’avertissement comme c’est la cas pour Tuer Jupiter, le nouveau roman de François Médéline mettant en scène la mort du président Macron, victime d’un obscur complot impliquant les grands dirigeants de l’ordre mondial. Un drôle de nouveau monde. La fiction politique de la rentrée, le message est clair tout comme cet avant-propos de l’éditeur réitérant le fait qu’il s’agit avant tout d’une création littéraire et non d’un pamphlet ou autre critique politique s’inscrivant dans les récents scandales émaillant cette nouvelle présidence. C’est d’ailleurs mal connaître l’auteur que de le taxer d’opportuniste comme j’ai pu le voir dans quelques retours de lecture où l’on s’étonnait également de la brièveté d’un récit ne faisant que survoler le sujet. Il faut dire que ces quelques détracteurs s’attendaient, avec une fiction politique, à un texte conséquent à l’image des deux romans précédents de l’auteur, La Politique Du Tumulte (La Manufacture de Livres 2012) et Les Rêves De Guerre (La Manufacture de Livres 2014). Mais c’est à nouveau mal connaître François Médéline que de s’attendre à ce qu’il se plie aux exigences des codes pour satisfaire son lectorat  en préférant nous livrer un texte à la fois vif et aérien offrant, au gré d’un périple à rebours du temps, quelques épisodes originaux et parfois audacieux de l’assassinat annoncé d’une figure politique élevée au rang d’icône.

#RIPEM. Les hashtags rendant hommage au président Emmanuel Macron fleurissent sur la toile du réseau social. C’est donc le dimanche 2 décembre 2018 que l’on assiste à l’ensevelissement du jeune président de la République lâchement empoisonné  dans ce qui apparaît comme un attentat revendiqué par Daesch. Cérémonie au Panthéon conduite par Brigitte Macron, discours vibrant de Gérard Collomb, les hommages sont à la fois dignes et poignants. Mais à la remontée du temps on découvre les arcanes d’un complot où barbouzes et autres groupuscules inquiétants façonnent l’identité de cet Olivier Barnerie, alias Abdelkader Al-Faransi, un ancien néonazi devenu salafiste convaincu. Etrange parcours. Mais entre manipulations et compromissions, les dirigeants des grandes nations sont prêts à tout pour dissimuler leurs obscurs desseins, quitte à sacrifier Jupiter sur l’autel de son nouveau monde.

Tuer Jupiter, il y a bien évidemment, dans ce titre, comme un goût de folie et de provocation, qui correspond d’ailleurs bien à l’état d’esprit de son auteur qui nous entraîne, au gré d’une narration à rebours endiablée, aux origines d’un complot sinistre mettant en scène les turpitudes des grands hommes de pouvoir à l’image de Trump ou de Poutine, mais également de ceux qui font partie de l’entourage du président Macron. En connaisseur avisé du monde politique pour lequel il a travaillé, François Médéline restitue, avec une insolente aisance, toute la mécanique, parfois retorse, des arcanes d’un pouvoir suprême autour duquel gravite une kyrielle d’individus prêt à en découdre pour en obtenir quelques miettes. Dans une espèce de mécanique de la désacralisation, le lecteur va assister à la panthéonisation du chef d’état défunt puis à l’embaumement du corps d’Emmanuel Macron pour finir avec quelques instants d’intimité entre Bibi et Manu qui font écho à ceux de la famille Trump ou de l’entourage de Poutine. Des échanges qui pourraient prêter à sourire, s’il n’y avait pas ce sentiment d’assister à une grande kermesse mondiale dirigée par quelques personnages aux comportements parfois complètement infantiles avec ce sentiment que l’on se joue de tout et particulièrement de la vie des autres qui n’a plus du tout la même valeur dans ces hautes sphères du pouvoir.

Outre la folie et l’outrance, François Médéline prend soin d’instaurer tout au long de l’intrigue un sentiment de confusion dans le réalisme de sa fiction qui se traduit dès les premières pages avec cette série de tweets émanant de vrais ou de faux profils de personnalités commentant la mort du président français. Ainsi l’on serait prêt à rire du commentaire de Brigitte Macron lorsque l’on s’aperçoit que l’on a été tout simplement dupé par l’auteur qui met ainsi en exergue notre propre crédulité. Car avec Tuer Jupiter il est également question de manipulations médiatiques avec cette sarabande de manchettes de journaux, de commentaires Facebook, de blogs et autres moyens de communication qui mettent en lumière cet univers 2.0 dans lequel tout le monde peut s’immiscer pour mieux se perdre dans le chaos de cette hyper communication excessive.

Pouvoir et communication avec pour corollaire cette manipulation de tous les instants, on retrouve, au fil d’un texte aux accents « ellroyiens », toute la mécanique précise de la préparation d’un attentat avec quelques scènes saisissantes comme cette agression dantesque à Aubervilliers qui devient le point central du roman où tout bascule entre le projet et la mise en place du complot en faisant implicitement référence au fameux braquage de Underworld USA.Et puis, comme une espèce de mise en abîme, il y a cette scène étrange se déroulant sur un catamaran où le manipulateur instaure un climat de confiance et de dépendance avec sa victime tandis que François Médéline achève son roman sur voilier au large de l’Atlantique. Paradoxalement, c’est dans l’isolement d’un navire voguant au milieu de l’océan, bien loin de toute cette hyper connectivité que l’on fustige, que le vieux barbouze peut mettre en place des liens forts avec celui qui deviendra l’auteur de l’attentat.

Mise en exergue des egos démesurés de dirigeants infantiles,Tuer Jupiter devient effectivement la rare, voire la seule fiction politique de cette rentrée littéraire où l’audace et la pertinence d’une intrigue fulgurante remplit pleinement toutes ses promesses en livrant aux lecteurs une vision à la fois piquante et intelligente des arcanes du pouvoir.

 

François Médéline : Tuer Jupiter. La Manufacture de livres 2018.

A lire en écoutant : Aux Armes Et Caetera de Serge Gainsbourg. Album : Aux Armes Et Caetera. Universal 1979.

 

03/06/2018

DOMINIQUE MAISONS : TOUT LE MONDE AIME BRUCE WILLIS. AMES BRISEES.

Service de presse.

dominique maisons, tout le monde aime bruce willis, éditions La MartinièreA l’heure de la récente inculpation du producteur Harvey Weinstein pour harcèlements, agressions sexuelles et viols, on pouvait s’étonner de l’absence de fictions dénonçant ces comportements troubles et inquiétants se déroulant dans le milieu de l’industrie du cinéma américain. Car même si l’on a pu croiser, à de très nombreuses reprises, ce fameux personnage du «gros» producteur odieux et sans scrupule, rares sont les auteurs qui se sont penchés sur les problèmes de discrimination des genres dans l’univers cinématographique avec toute la cohorte d’abus qui en résulte, notamment vis-à-vis des actrices et des réalisatrices, ceci tous pays confondus. Parce que l’on peut considérer Hollywood comme une espèce de Mecque du cinéma, c’est donc à Los Angeles que nous suivons les tribulations de Rose, une jeune actrice «banckable», que l’on découvre dans Tout Le Monde Aime Bruce Willis, nouveau roman de Dominique Maisons.

Jeune actrice adulée, Rose Century dysfonctionne de plus en plus. A bout de nerf, elle doit contenir l’appétit  financier de son producteur et les tentatives de contraintes sexuelles du réalisateur de la nouvelle série dans laquelle elle s’apprête à tourner. Du côté de la famille cela ne va guère mieux entre un père odieux et méprisant, une mère qui a reporté tous ses rêves de succès sur sa fille et le souvenir d’une sœur adorée qui s’est donnée la mort. La pression du succès, ces flashes et cette foule qui l’assaillent constamment, il ne lui reste plus que l’alcool et la coke pour tenir le coup et ne pas sombrer dans la folie, ceci d’autant plus que l’on ne cesse d’évoquer des lieux où on l’aurait croisée et des rencontres dont elle n’a pas le moindre souvenir.

Trop de clichés tuent le cliché et même si l’on comprend bien que c’est sur une somme de stéréotypes que Dominique Maisons entend déconstruire le mythe hollywoodien on ne peut s’empêcher d’avoir un sentiment de déjà vu que ce soit notamment du point de vue du décorum, à l’image de la photo ornant la couverture du livre, mais également sur le plan de la construction narrative dont on peut déjà définir l’ensemble des contours au terme de la lecture de la première partie du livre. C’est d’autant plus regrettable que le roman recèle quelques scènes intéressantes comme cette mise en abîme de Rose lors de son déplacement à Paris ou les étranges démarches de Caleb, pensionnaire d’une mystérieuse communauté religieuse, retirée dans les confins du désert. Mais bien vite il faut déchanter pour constater que le récit obéit à des archétypes narratifs éprouvés, maintes fois rabâchés comme celui de la victime bafouée et démunie qui va pourtant trouver les ressources nécessaires pour pouvoir reconquérir sa place tout en faisant face aux personnes responsables de ses tourments, ceci sur fond d’une machination alambiquée très peu crédible. Et malgré une écriture alerte, teintée de quelques traits d’humours sardoniques et de quelques clins d’œil facétieux on ne peut s’empêcher d’éprouver une certaine forme d’ennui et de déception à la lecture d’un roman dont on attendait probablement plus de noirceur ou davantage de folie pour s’acheminer vers un récit un peu plus déjanté ou surprenant. Mais arrivé au terme de Tout Le Monde Aime Bruce Willis, il faudra bien admettre que l’ouvrage se révèle extrêmement convenu et somme toute, plutôt frustrant.

 

 

Dominique Maisons : Tout Le Monde Aime Bruce Willis. Editions de La Martinière 2018.

A lire en écoutant : You’re Lost Little Gril de The Doors. Album : Strange Day. Elektra Records 1967.

21/05/2018

MICHAEL MENTION : POWER. BLACK IS BEAUTIFUL.

michael mention, power, stéphane marsan black panther partyService de presse.

 

Fasciné par les serial killers, Michaël Mention a débuté sa carrière d’écrivain aux éditions Rivages avec une trilogie consacrée aux tueurs du Yorkshire, rappelant à certains égards, l’œuvre de David Peace. D’ailleurs, tout comme l’auteur britannique, Michaël Mention s’est également lancé dans l’écriture d’un roman baignant dans le milieu du football en évoquant le fameux épisode de la demi-finale de la coupe du monde de 1982 entre la France et la RFA. Mais faisant toujours preuve d’un intérêt pour les tueurs emblématiques Michaël Mention publiait également un essai, Le Fils de Sam, faisant référence au surnom de David Berkowitz, terrible tueur en série ayant sévi à New York dans les années 70. Ce n’est pas tant le fait d’avoir intégré, avec cet ouvrage, une maison d’édition dont les abonnés twitter feraient pâlir d’envie les groupes identitaires les plus extrêmes et dont la page d’un réseau social regorge de considérations et de commentaires abjects, qui déconcerte car chacun est libre de publier là où il le souhaite. Finalement le plus intriguant c’est que l’auteur revienne sur le devant de la scène avec un roman tel que Power dont le sujet tourne autour du mouvement du Black Panther Party et dont le thème de lutte contre la discrimination ne correspondait sans doute pas à la ligne éditoriale du label que j’évoquais puisqu’il est publié chez Stéphane Marsan (cofondateur des éditions Bragelonne) qui vient de lancer une nouvelle collection.

21 février 1965, des coups de feu résonnent dans l’Audubon Ballroom à New-York, et Malcom X  s’effondre sur scène. Avec cet assassinat, une page se tourne pour laisser place à celles que veulent écrire Bobby Seale et Huey Newton en fondant le Black Panthers Party afin de défier, armes à la main, les autorités tout en instaurant des programmes pour venir en aide auprès d’une communauté noire complètement stigmatisée. Ce sont des milliers de membre qui s’engagent dans le mouvement au grand dam du gouvernement, enlisé dans une guerre du Vietnam qui s’éternise. Témoins de cette époque trouble où tous les coups sont permis, il y a Charlène une jeune militante dévouée à la cause et Tyrone infiltré par le FBI bien décidé à saborder le mouvement de l’intérieur. Et puis il y a Neilcet officier de police blanc baignant dans ce racisme ambiant des sixties propre à une Amérique qui plonge dans le chaos des émeutes et des règlements de compte.

Davantage que la cause qu’il voudrait défendre ou mettre en lumière, on sent avec Power une véritable opportunité pour l’auteur d’aborder, par l’entremise de l’histoire méconnue du Black Panthers Party, toute la violence qui émanerait de cette période trouble sans trop vouloir s’attarder sur le volet social ou le contexte de l’époque qui ne seront évoqués que de manière bien trop superficielle. Le poids des mots, le choc des scènes violentes, à l’image de la bande son tonitruante qu’il distille tout au long du récit, Michael Mention nous entraîne dans une spirale d’événements historiques qu’il enchaîne dans ce succédané de l’œuvre d’Ellroy, notamment American Underworld, qui n’en possède toutefois pas l’envergure. Car bien que très documenté, Michaël Mention, tout à son désir de donner du rythme au récit, se perd dans une intrigue où les raccourcis hasardeux brouillent l’ensemble d’une trame historique qui devient quasiment illisible.

Conversations troubles avec John Edgard Hoover, opération COINTELPRO, projets de déstabilisation, agent du FBI sans scrupule, c’est bien l’ombre du Dog qui plane sur cette première partie du roman où l’on assiste à naissance de Black Panther Party dans une mise en scène un peu laborieuse donnant l’impression de lire les extraits de fiches Wikipedia rehaussées de quelques effets de style dont ces fameuses transitions musicales qui pourraient se révéler pertinentes si l’auteur n’avait pas la fâcheuse tendance à abuser du procédé ad nauseam.

En abordant la seconde partie du roman, on découvrira les personnages fictifs de Charlène, la jeune militante noire et de Tyrone, le repris de justice infiltré dans le mouvement, qui endossent tous les stéréotypes auxquels on peut s’attendre, comme la désillusion et la déchéance pour l’une ou le remord et la folie pour l’autre mais qui s’inscrivent dans la logique de l’intrigue tournant principalement autour de la prise d’assaut par le FBI, de l’appartement de Fred Hampton qui trouva la mort dans la fusillade et qui constitue un élément clé de l’histoire du Black Panther Party. On restera plus dubitatif avec le personnage grotesque de Neil, ce flic blanc modéré, basculant soudainement dans la folie meurtrière et qui semble n’être présent que pour convoquer ces meurtriers emblématiques de l’époque qui fascinent tant l’auteur mais qui n’ont pas grand-chose à voir avec l’histoire du Black Panther Party. Passe encore pour Charles Manson qui vouait une haine viscérale pour le mouvement mais que vient donc faire le tueur du Zodiaque dans une intrigue consacrée à la lutte contre les discriminations raciales ?

Tiraillé entre le sujet qu’il aborde, en contant l’histoire du mouvement révolutionnaire afro-américain, et cette propension à vouloir insérer tous les événements qui ont marqué la fin de cette période des sixties, Michaël Mention s’égare dans un récit touffu et sanguinolent, emprunt d’une certaine forme d’hystérie, pour nous livrer, au final, un roman sensationnaliste, clinquant et totalement superficiel.

Michaël Mention : Power. Stéphane Marsan 2018.

A lire en écoutant : Fables of Faubus de Charles Mingus. Album : Mingus Ah Um. Originally Released 1959, Sony Music Entertainment Inc 1993.

31/08/2017

AGUSTÌN MARTÌNEZ : MONTEPERDIDO. PERSONNE NE TE CHERCHE.

Capture d’écran 2017-08-31 à 01.39.46.pngJe sais que parfois je rabâche un peu, mais je me vois, une fois de plus, contraint de vous recommander de faire un tour du côté de la production littéraire du polar espagnol dont j'ai fait l'éloge à de multiples reprises que ce soit avec Victor del Árbol, Carlos Zanòn ou tout dernièrement Andreu Martin qui nous entraînait dans les méandres d'une triade chinoise réglant ses comptes dans les rues de Barcelone. Dans un autre registre, il conviendra de s'intéresser à Monteperdido, premier roman d'Agustìn Martìn dont l'intrigue se déroule dans la promiscuité d'une bourgade nichée au creux d'une vallée perdue des Pyrénées espagnoles. Même s'il aborde le schéma classique de l'enlèvement d'enfants, Monteperdido déroutera le lecteur de par son rythme plutôt lent qui permet d'appréhender toutes les interactions entre les nombreux personnages qui peuplent cet ouvrage en surfant sur les codes du polar bien évidement, mais également sur ceux du thriller et du roman noir que l'auteur parvient à conjuguer avec un bel équilibre.

Monteperdido, village niché aux pieds des plus hauts sommets des Pyrénées, a défrayé la chronique judiciaire avec la disparition d’Ana et Lucia, deux fillettes de onze ans qui ont disparues sans laisser de trace. Toutes les recherches sont restées vaines et cinq ans se sont passés lorsque l’on retrouve une voiture accidentée au fond d’un ravin. Dans l’habitacle, le cadavre d’un homme et une jeune adolescente inconsciente que l’on identifie très rapidement. Il s’agit d’Ana. Dès lors, ce sont deux inspecteurs dépêchés de Madrid, Sara Campos et Santiago Baìn, qui reprennent l’affaire avec l’appui de la guardia civil. Et le temps presse pour localiser Lucia. Qui peut bien être ce mystérieux ravisseur ? Que s’est-il passé durant ces cinq années ? Et que craint Ana en se murant dans le silence ? Des questions qui restent sans réponse, d’autant plus que les policiers se heurtent rapidement à l’hostilité des habitants déterminés à régler leurs affaires entre eux pour conserver leurs plus vils secrets.

Pour les adeptes des rythmes trépidants et des rebondissements sans fin il faudra passer son tour avec Monteperdido qui se cale sur l’atmosphère majestueuse de cette région montagneuse dans laquelle se déroule un récit emprunt d’une certaine forme de spleen tout en distillant un climat oppressant au sein d’une localité où les habitants vivent en vase clos une bonne partie de l’hiver. Habile, précis, Agustìn Martìnez réussit à mettre en place une kyrielle de personnages évoluant dans un décor qu’il parvient à décrire avec une belle force poétique permettant au lecteur d’éprouver les sensations que procurent cette faune et cette flore qui prennent une part prépondérante dans le cours de l’intrigue. Ainsi, l’auteur parvient à tisser une espèce de toile complexe pour dépeindre les diverses interactions entre les différents membres de cette communauté s’ingéniant à dissimuler quelques fautes inavouables. Comme des cercles qui s’entrecroisent on suit les différents ensembles de protagonistes qui interagissent soit dans le cadre familial des fillettes disparues ou de l’enquête qui est en cours mais également dans le microcosme des autres membres du village qui interviennent parfois pour relancer le récit dans une succession de rebondissement savamment équilibrés. Loin des clichés de carte postale et sans jamais en abuser, Agustìn Martìnez parvient également à intégrer le folklore et les traditions, notamment liées à la chasse, de cette province de Huesca que ce soit par le biais des spécialités culinaires mais également des légendes locales qui prennent une dimension particulière au fur et à mesure de l’avancée de l’enquête.

Finalement assez éloignée des schémas classiques, malgré les apparences, l’intrigue tourne, pour une partie, autour du duo atypique que forme les deux inspecteurs chargés de l’enquête. Dans ce village replié sur lui-même, les deux policiers deviennent l’élément perturbateur qui met à mal l’apparente quiétude d’habitants tenaillés par leurs angoisses respectives et bouleversés par cette disparition inexplicable qui ne devenait plus qu’un lointain souvenir soudainement ravivé avec la réapparition de la jeune Ana. Les deux enquêteurs entretiennent une relation singulière puisque Santiago Baìn, vieux policier proche de la retraite endosse le rôle de pygmalion auprès de Sara Campos, jeune inspectrice tout en émotion et sensibilité qu’il a recueillie au terme d’une adolescence mouvementée où la jeune fugueuse se rendait compte que ses parents n’avaient même pas pris la peine de signaler sa disparition. On perçoit ainsi toute la vulnérabilité de cette enquêtrice déterminée, dont la quête pour retrouver les deux jeunes filles prend subitement une tout autre forme avec cette allégorie sur l’existence de l’homme au travers du regard des autres. Le roman emprunte ainsi des thèmes chers à Borges à qui l’auteur rend hommage par l’entremise de quelques vers du poète argentin qui émaillent le texte et quelques clins d’œil, comme ces labyrinthes que l’inspectrice dessine dans la marge de ses notes.

Conte crépusculaire qui se décline sous la forme d’un huis clos tragique et oppressant Agustìn Martìnez intègre avec Monteperdido tous les archétypes du polar pour mieux les détourner afin de nous livrer une intrigue déroutante qui n’épargne aucun des protagonistes qui s’enlisent dans une tragédie noire et sordide sans concession et sans espoir. Poignant et dramatique.

 

Agustìn Martìnez : Monteperdido. Actes Sud/Actes Noirs 2017. Traduit de l’espagnol par Claude Bleton.

A lire en écoutant : What’s A Girl To Do de Bat For Lashes. Album : Fur And Gold. The Echo Label Ltd 2011.

 

 

07/08/2017

Andreu Martin : Société Noire. Nuit de Chine.

andreu martin, société noire, asphalte éditions, triades, maras, BarceloneSi vous souhaitez vous orienter vers l’urbain et vers le style propre aux pulps, il faudra vous intéresser aux publications de la maison d’éditions Asphalte que je ne cesse de vous recommandez avec ses ouvrages tirés de la veine hispanique des polars. Vous transiterez du Brésil avec Psiica d’Edyr Augusto (Asphalte 2016) au Chili avec Tant de Chiens (Asphalte 2015) et Les Rues de Santiago (Asphalte 2014) de Boris Quercia en passant par l’Espagne avec J’ai été Johnny Thunders (Asphalte 2016) de Carlos Zanon, un des grands romans noirs de la collection où l’on arpentait les rues désenchantées de Barcelone. Des récits secs et nerveux, dégageant les relents acres de ce bitume qui donne son nom à cette maison d’éditions atypique. Loin d’être un novice dans le genre, puisqu’il compte, parmi la kyrielle d’ouvrages à son actif, deux titres traduits en français dans la Série Noire, Andreu Martin intègre donc l’écurie Asphalte avec Société Noire, un polar qui se déroule dans le monde interlope d’une ville de Barcelone bien éloignée des représentations touristiques.

« Des têtes vont tomber ». A Barcelone, l’expression n’est pas galvaudée puisque l’on découvre la tête d’une femme posée sur le capot d’une voiture. La police met également à jour les corps d’une famille ayant subit des sévices similaires. Les autorités penchent pour un coup des mareros, ces gangs d’Amérique centrale qui inspirent désormais la jeunesse désœuvrée de la cité catalane. Mais pour l’inspecteur Diego Cañas, il se peut que ce soit l’une des très discrètes triades chinoises, bien implantées dans les rouages économiques de la ville qui soit responsable de ce massacre. Il voudrait en savoir davantage, mais il se trouve que Liang Huan, son indic chargé d’infiltrer l’une de ces société secrètes, ne donne plus de nouvelle, au moment même où un étrange braquage a eu lieu dans un entrepôt d’un « honorable » homme d’affaire chinois. Liang aurait-il décidé d’agir pour son propre compte ?

Avec Société Noire, Andreu Martin dresse le portrait au vitriol d’une ville de Barcelone enlisée dans les déboires économiques qui laissent la poste ouverte aux membres de diverses factions mafieuses qui s’implémentent dans un contexte social délabré où une jeunesse sans espoir se tourne vers les modèles de ces gans issus d’Amérique centrale ultra-violents tandis que les pouvoirs politiques ferment les yeux sur une partie des capitaux suspects que certaines sociétés chinoises injectent afin de remettre à flot les structures de ce qui constitue le plus grand port de la Méditerranée. Une fois le contexte, posé, l’auteur décline une atmosphère âpre et haletante dont la temporalité est rythmée au gré de chapitres qui se déclinent tout autour d’un mystérieux braquage. Un texte prenant, ponctué de phrases courtes qui permettent de digérer très aisément les références servant à appréhender tous les ressorts sociaux et économiques qui jalonnent ce roman bourré d’humour et de testostérone.

On découvre ainsi les différents rouages de cette intrigue échevelée, mais qui, au final, se révèle extrêmement bien structurée, par le biais des points de vue de Diego Cañas, inspecteur de la police et de son indic, Liang Huan. Le flic en proie à des soucis familiaux bien plus importants que l’enquête qu’il est en train de mener doit faire face à son adolescente de fille rebelle tandis que l’indic sino-espagnol tombe amoureux de la fille du chef de la triade qu’il doit infiltrer. Malgré la fureur d’un roman jalonné de péripéties captivantes, Andreu Martin prend le temps de s’attarder sur l’entourage de ces deux protagonistes qui donnent ainsi une dimension très humaine au récit. Une somme de chassé-croisé, de poursuites infernales et de règlements de compte sanglants feront que le lecteur se retrouvera plongé dans une spirale infernale où la violence devient l’inexorable recours de cette fuite en avant qui semble perdue d’avance.

Société Noire nous entraîne donc dans l’atmosphère délétère de ces gangs et de ces entreprises mafieuses que l’auteur s’emploie à dynamiter au gré d’un texte où le fantasme côtoie une réalité bien plus trash qu’il n’y paraît. Âpre et rugueux, teinté d’un climat bien sombre, Société Noire comblera les attentes des aficionados des récits de pulp magazines.

Andreu Martin : Société Noire (Societat Negra). Asphalte éditions 2016. Traduit du catalan par Marianne Millon.

A lire en écoutant : Love Will Tear Us Apart de Joy Division. Album : Les Bains Douches 18 December 1979. NMC Music 2001.

11/06/2017

Sunil Mann : Poker En Famille. Enfants perdus.

sunil mann, poker en famille, éditions des furieux sauvages, Zürich, oberland bernois, madridRésolument ancré dans une dimension locale, le polar suisse, à quelques rares exceptions, peine à s’exporter au-delà de nos frontières et à franchir cette fameuse barrière du « Röstigraben » expliquant, du moins en partie, le succès très relatif en Suisse Romande, de la série des aventures du détective privé Vijay Kumar, résidant et officiant dans le quartier populaire du Kreis 4 de la ville de Zürich. Pratiquement passée inaperçue, il s’agit une nouvelle fois de signaler, pour les amateurs du genre, cette superbe série qui aborde, avec un humour décalé, les problèmes sociaux du pays sur fond d’enquêtes policières à la fois sensibles et émouvantes. On découvrait l’œuvre de Sunil Mann avec La Fête des Lumières (Furieux Sauvages 2013) où l’on faisait la connaissance de ce jeune détective aux origines indiennes qui déjouait de sinistres magouilles immobilières en lien avec des mouvement d’extrême-droite au sein d’une ville cosmopolite. Le second roman, L’Autre Rive (Furieux Sauvages 2015) nous plongeait au cœur de la communauté gay tout en évoquant la situation des migrants clandestins. Pour ce troisième opus, intitulé Poker en Famille, Vijay Kumar, qui semble vouloir remettre en cause les perspectives de son avenir professionnel, va nous entraîner dans les dérives de l’adoption abusive.

Malgré quelques succès, le détective privé Vijay Kumar peine à joindre les deux bouts. Il faut dire que les petites missions de surveillance et autres filatures quelconques ne suffisent pas à régler les factures qui s’accumulent. Tout en cherchant un emploi plus stable pour faire face aux dépenses, il rend quelques menus services à sa petite amie Manju qui développe un service de traiteur de cuisine indienne. Mais lorsque Noemi, une jeune adolescente perturbée débarque dans son bureau pour lui confier la recherche de ses parents biologiques, Vijay se laisse convaincre et reprend du service. Une enquête bien plus dangereuse qu’il n’y paraît qui entraîne notre détective de Madrid jusqu’aux contrées de l’Oberland bernois, sur les traces d’un inquiétant médecin.

Une nouvelle fois, Sunil Mann évoque un sujet sensible avec cette pointe d’ironie qui caractérise l’ensemble de ses romans en se démarquant ainsi des productions parfois tristounettes de ses confrères helvétiques qui se prennent bien trop au sérieux. Ce mordant qui caractérise le personnage principal nous rappelle des détectives tels que Philip Marlowe que Sunil Mann cite d’ailleurs parmi toutes ses influences littéraires qui l’ont poussé vers l’écriture de romans policiers. Mais à l’inverse du héros solitaire, Vijay Kumar est bien entouré avec sa famille est quelques compères atypiques qui prennent une place prépondérante dans l’ensemble des récits. Tous dotés de quelques traits de caractères saillants, l’ensemble des personnages permet d’aborder les intrigues avec des points de vues plutôt divergents et parfois rafraîchissants à l’instar de Miranda, cette prostituée transsexuelle qui apporte une dimension décalée en oscillant sur les registres du burlesque et de l’émotion. C’est probablement l’une des grandes qualités de la série où chaque acteur occupe une place bien précise dans l’ensemble des intrigues en reléguant parfois Vijay Kumar dans un rôle d’observateur qui lui convient d’ailleurs parfaitement. Doté d’une certaine acuité, le détective privé nous entraîne dans le champ de ses introspections en nous livrant ses réflexions sur des thèmes variés tels que l’immigration et les enjeux liées à l’intégration en relevant les similitudes et les dissonances de deux cultures diamétralement opposées dans lesquels les natifs sur sol helvétiques doivent trouver leur place à l’image d’un Vijay Kumar tiraillé entre le poids des traditions incarné par une mère aussi aimante que possessive et l’attrait d’un certain goût d’indépendance le dispensant de tout compte à rendre auprès des siens.

Poker en Famille évoque, comme son nom l’indique, les apparences trompeuses de la famille idéale qui se révèle bien plus bancale qu’il n’y paraît et dans laquelle une jeune fille refuse désormais de poursuivre ce jeu de dupe. Lubie d’une adolescente perturbée ou intuition avérée, Noémi ressent depuis toujours une certaine distance avec les membres de sa famille à un point tel qu’elle éprouve la certitude d’avoir été adoptée. Dubitatif, Vijay Kumar entame tout de même quelques investigations qui vont confirmer les doutes de la jeune fille. Pour mener à bien cette enquête délicate, Vijay Kumar va devoir se rendre à Madrid en compagnie de son ami José, journaliste d’investigation. Les deux compères vont rapidement mettre à jour un odieux trafic d’enfants mis en place par des nones bénéficiant de la complicité d’obstétriciens douteux s’arrogeant le droit de décider qui mérite un enfant. Une sélection qui s’avère d’autant plus abjecte qu’elle se base essentiellement sur des notions pécuniaires. Toujours très bien documenté, Sunil Mann nous permet d’appréhender tous les ressorts de cette traite de bébés en mettant en exergue toute l’émotion de ces familles brisées qui n’ont jamais renoncé à la garde de leur progéniture. Mais au-delà de cette détermination, l’auteur développe toute une intrigue basée sur le ressentiment et l’esprit de vengeance dont l’épilogue déroutant se déroule dans un coin reculé de l’Oberland bernois, terre d’origine de l’écrivain.

Madrid, l’Oberland bernois, avec Poker en Famille, Sunil Mann délaisse quelque peu la ville de Zürich pour entraîner son personnage fétiche vers d’autres horizons tout en abordant les thèmes liés à la famille qui deviennent l’un des grands enjeux des nombreux personnages qui peuplent cette série helvétique que l’on doit découvrir impérativement. Une belle réussite pour cet ensemble de polars plus que convaincants.

Sunil Mann : Poker En Famille (Familienpoker). Editions des Furieux Sauvages 2016. Traduit de l’allemand par Ann Dürr.

A lire en écoutant : Lorelei de Nina Hagen. Album : Angstlos. CBS International 1983.

 

07/03/2017

Joe Meno : Le Blues De La Harpie. Solder sa dette.

Capture d’écran 2017-03-07 à 17.20.25.pngLorsque deux anciens taulards, en quête de rédemption, entrent en scène, on peut être quasiment certain qu’une référence à Johnny Cash ne sera jamais bien loin à l’instar de Joe Meno qui lui rend hommage dans Le Blues De La Harpie une des dernières découvertes de la maison d’édition Agullo. Et puisqu’il s’agit d’une sombre histoire d’amour où la tragédie s’immisce au détour de chacune des rues de cette petite bourgade du Midwest il conviendra d’écouter I Walk On The Line, une des plus belles déclarations d’amour correspondant parfaitement à l’état d’esprit de ce récit poignant dans lequel on décèle quelques tonalités rappelant les romans de John Steinbeck.

Au volant de sa voiture, Luce Lemay prend la fuite après le minable braquage d’un magasin de spiritueux. Dans le crépuscule, il fonce sur la Harpie Road et ne voit pas cette femme qui traverse la route avec son landau qu’il renverse. Le bébé qui s’y trouvait décède sur le coup. Après trois ans de prison, Luce est de retour à La Harpie où l’attend Junior Breen qui vient de purger une peine de 25 ans. Même si leurs nuits sont peuplées de cauchemars, nos deux compères tentent de jouer profil bas en travaillant dans une station service afin de rester dans le droit chemin. Mais quand Luce tombe éperdument amoureux de la belle Charlène, les passions se déchaînent avec une cohorte de ressentiments exacerbés par la découverte du passé criminel de Junior. Au-delà de l’atrocité du crime, a-t-on droit à une seconde chance ?

C’est au travers d’un texte sobre, aux phrases courtes dépouillées de toutes fioritures que Joe Mendo aborde avec efficacité les thèmes de la réinsertion et de la rédemption en accompagnant le destin de Luce Lemay et de Junior Breen, ce duo d’anciens prisonniers aspirant à une vie normale qui rappelle forcément la paire de trimardeurs que formait Lenny et Georges dans Des Souris et des Hommes. Paradoxalement, Luce fait preuve de davatange de naïveté que Junior, ce colosse ravagé par la culpabilité d’une crime odieux, en estimant avoir payé sa dette à la société et pouvoir ainsi refaire sa vie dans sa ville natale, lieu de la tragédie qui l’a envoyé en prison. Il s’enferme ainsi dans cette certitude du bon droit retrouvé, même si le remord le cueille régulièrement au cœur de la nuit où il distille ses cauchemards dans cette sinistre pension de famille tenue par une vieille folle qui n’a pas supporté la perte de son mari qui s’est suicidé après avoir assassiné l’amant de cette épouse volage. Junior Breen, lui ne souhaite que se plonger dans l’anonymat de cette petite petite ville provinciale en espérant pouvoir surmonter la douleur d’une faute qu’il ne pourra sans doute jamais oublier. Tout comme Luce, c’est également durant la nuit que le poids de la faute s’instille dans l’inconscience de ses pensées qui l’empêchent de trouver le sommeil. Le quotidien de ces deux personnage est fait d’instants joyeux et de phases plus sombres alors qu’ils travaillent dans une station service tenue par un ancien prisonnier qui les a pris sous son aile.

Outre le remord et la rédemption, il est beacoup question d’amour dans Le Blues de La Harpie avec cette relation passionnelle entre Luce Lemay et la belle Charlène, la jeune serveuse du diners de la ville mais également avec ces petits poèmes sybillins que Junior affiche sur le panneau de promotion de la station service et qui sont peut-être adressé à la mystérieuse jeune femme sur la photographie qu’il conserve précieusement :

« Méga promo sur tous les pneus d’occasion

clairs et ronds comme des yeux envoutés

où coule l’amour telle la sève. »

On le voit, Joe Meno distille tout au long de ce roman une atmosphère étrange et décalée qui prend parfois des tournures poétiques, quelquefois comiques, mais qui tendent résolument vers un climat inquiétant et sinistre à l’image de cet enterrement de la tante de Charlène dont le corps exposé sur son lit de mort abrite toute une cohorte de petits animaux qui y ont trouvé refuge. C’est sur cette configuration originale que l’auteur nous entraîne dans une spirale où la violence devient de plus en plus pregnante pour trouver son paroxysme dans une confrontation presque surréaliste avec les citoyens hostiles d’une ville qui paraît de plus en plus insolite. Dissimulés derrière les phares des véhicules qui pourchassent Luce et Junior, les silhouettes deviennent presque surnaturelles pour former une entité désincarnée qui semble vouée à leur perte.

Avec des personnage baroques et émouvants Le Blues de La Harpie est peuplé d’individus dont la fuite en avant éperdue devient presque onirique pour saisir le lecteur à la lisière du désespoir et de la folie. L’étrangeté poétique d’un roman qui résonne furieusement dans les confins de la noirceur. A lire sans détour.

 

Joe Meno : Le Blues De La Harpie (How The Hula Girl Sings). Editions Agullo 2016. Traduit de l’anglais (USA) par Morgane Saysana.

A lire en écoutant : I Walk The Line de Johnny Cash. Album : At Saint Quentin (Live). Columbia 1968.

08/01/2017

ZYGMUNT MILOSZEWSKI : LA RAGE. LA DISSOLUTION DES COEURS.

Zigmunt Miloszewski, La Rage, Teodore szacki, violences conjugales, pologne, Fleuve noirEn l’espace de trois romans narrant les investigations du procureur Teodore Szacki, son créateur Zygmunt Miloszewski s’est attaché à dresser un portrait social de la Pologne à la fois caustique et sans concession tout en soulignant le charme mais également les travers des régions dans lesquels il a mis en scène cet enquêteur atypique au caractère revêche le rendant quelque peu antipathique. Le procureur Teodore Szacki affecté au parquet de Varsovie faisait son entrée dans Les Impliqués (Mirobole 2015) où l’on découvrait le passé peu reluisant de la Pologne communiste. Un Fond de Vérité (Mirobole 2015) nous permettait d’entrevoir toute la problématique de l’antisémitisme dans le cadre pittoresque de la ville de Sandormierz. Avec La Rage, Zygmunt Miloszewski a décidé de mettre un terme à la série en abordant la thématique des violences domestiques. On retrouve donc notre procureur désormais affecté à la ville d’Olsztyn (ville d’origine de l’épouse de l’auteur) pour une ultime enquête qui l’impliquera au-delà de ce que l’on aurait pu imaginer.

Toujours en quête d’affaires sortant de l’ordinaire, Teodore Szacki ne trouve guère de satisfaction dans ses fonctions de procureur affecté au parquet de la petite ville provinciale d’Olsztyn. La situation n’est guère plus reluisante au sein de sa vie de couple perturbée par la venue de sa file Hela, une jeune adolescente au caractère aussi affirmé que celui de son père.
De prime abord la découverte d’un squelette dans un bunker désaffecté ne présenterait pas le moindre intérêt pour Teodore Szacki. Une résurgence de la seconde guerre mondiale tout au plus. Mais les ossements présentent les particularités d’être beaucoup plus récents qu’il n’y paraît et d’appartenir à plusieurs victimes. Pour le fringuant et orgueilleux procureur c’est l’occasion rêvée pour mettre à l’épreuve ses compétences quitte à négliger ses affaires courantes et à éconduire une femme qui peine à s’exprimer pour décrire les violences psychiques que lui inflige son mari. Une absence d’écoute et d’empathie qui va virer à la tragédie et révéler des liens entre les deux affaires.
Y aurait-il un justicier qui sévit dans la ville d’Osztyn ?

La Rage, débute sur un préambule déroutant où l’auteur met en scène son procureur fétiche dans une situation dramatique qui trouvera son explication dans le long flash back composant l’ouvrage avec une enquête s’étalant sur une période située entre le 25 novembre et le 4 décembre 2013. La période suivante s’achevant au 1er janvier 2014 dépeint les conclusions de l’enquête qui feront également office d’épilogue. Comme à l’accoutumée, chacune des journées débute avec une revue de presse qui permet à l’auteur, également journaliste, de mettre en exergue la thématique qu’il aborde dans le déroulement de l’intrigue tout en situant le contexte sur le plan international, national et local.

Toujours aussi bien documenté, l’auteur appréhende le phénomène des violences domestiques avec une justesse qui fait froid dans le dos. En pénétrant dans l’intimité du quotidien d’un couple on découvre tout le processus de ces brutalités psychiques se révélant bien plus insidieuses et bien plus abjectes que la force des coups qui concluent immanquablement ces relations destructrices. C’est d’autant plus dramatique lorsque la victime essaie de rapporter les faits aux autorités pour ne rencontrer que scepticisme et absence d’écoute à l’instar de cette femme tentant en vain de dépeindre les violences dont elle fait l’objet à un Teodore Szacki complètement désintéressé qui trouve le moyen d’éconduire l’épouse en invoquant l’absence de faits concrets. La scène se conclut sur cet instant poignant où l’épouse désemparée regagne le domicile conjugal en ne sachant plus vers qui se tourner pour trouver de l’aide. C’est probablement après le drame qui s’ensuit que le procureur se départira de cette morgue qu’il affiche en permanence pour dévoiler une part d’humanité que l’on peinait à entrevoir dans les opus précédents. Elle se traduit notamment dans les relations qu’il entretient avec sa fille lors de confrontations qui révèlent toute l’affection que le père porte pour cette jeune adolescente qu’il ne découvre que trop tardivement.

Sur le plan de l’intrigue, Zygmunt Miloszewski entretient un suspense haletant notamment en ce qui concerne l’exécution des victimes avec un processus qui s’avère aussi ingénieux que terrifiant, ceci d’autant plus que le procureur sera directement visé par les noirs desseins d’un curieux tueur déterminé. Il règne donc tout au long du récit une ambiance pesante et inquiétante sur fond de morosité hivernal qui déteint sur l’ensemble des personnages évoluant dans cette ville provinciale d’Olsztyn que l’auteur dépeint avec une certaine sévérité teintée d’une pointe d’humour grinçant en fustigeant les conditions déplorables de circulation. Beaucoup moins drôle sont les conditions d’une enquête rendue difficile par l’incompatibilité des systèmes informatiques des différents services de l’état qui rendent impossible le moindre recoupement visant à faciliter les recherches du procureur. On assistera donc à un duel impitoyable où les meurtres sont destinés à mettre en lumière toute l’incurie d’un processus judiciaire déficient tout en ébranlant les certitudes et la rigueur de l’homme de loi dépassé par des événements qui l’engagent sur un plan très personnel. Un mise en abîme édifiante qui se terminera d’une manière un peu trop abrupte pour être suffisamment crédible eu égard aux trésors d’ingéniosité dont auront fait preuve les adversaires du procureur Szacki pour déjouer ses investigations.

Toujours aussi pertinent avec les phénomènes sociétaux qu’il aborde par l’entremise d’une intrigue éprouvée, Zygmunt Miloszewski achève avec La Rage un cycle passionnant prenant pour cadre la Pologne contemporaine qu’il décortique avec une acuité déconcertante.

Zygmunt Miloszewski : La Rage (Gniew). Editions Fleuve Noir 2016. Traduit du polonais par Kamil Barbarski.

A lire en écoutant : All the Love de Kate Bush. Album : The Dreaming. EMI Records 1982.

02/01/2017

Eric Maneval : Inflammation. Vers un autre monde.

Capture d’écran 2017-01-02 à 06.23.59.pngQualifié de culte, bon nombre de lecteurs auront été indéniablement marqués par Retour à la Nuit, second roman d’Eric Maneval paru en 2009 aux éditions Ecorces dirigées par Cyril Herry (son premier roman intitulé Eaux paru en 2000 est désormais introuvable) puis réédité en 2015 à la Manufacture de Livres pour la collection Territori. Il faut dire que l’auteur s’était emparé des codes du thriller pour bâtir un roman à la fois étrange et épuré où de nombreuses questions soulevées demeuraient sans réponses, nécessitant un surcroît d’interprétation de la part du lecteur, pouvant générer un sentiment de frustration. Marque de fabrique de l’écrivain, celui-ci s’inscrit dans le même registre avec Inflammation, thriller inquiétant s’engouffrant sur la voie de l’ésotérisme en s’inspirant des événements tragiques de la secte de l’Ordre du Temple Solaire.

La fureur de l’orage ne saurait retenir Liz. Elle prend la voiture et disparaît dans le crépuscule, sous la pluie battante. Folie passagère ou acte désespéré ? Son mari Jean est complètement dépassé et ne peut comprendre les raisons qui ont poussé sa femme à prendre ainsi la fuite. Et le message téléphonique où Liz, en pleurs, demande pardon, ne fait qu’amplifier son désarroi. Jean est désormais seul avec leurs deux enfants et des questions auxquelles il va falloir trouver des réponses. Et à mesure qu’il cherche, des éléments inquiétants se mettent en place dans une logique inquiétante qui dépasse tout entendement.

Inflammation est un récit assez court, doté d’une écriture aussi sèche qu’efficace se concentrant sur l’essentiel tout en captant cette atmosphère d’angoisse et de tension inhérente au genre. La brièveté du roman permet ainsi au lecteur de suivre, quasiment d’une traite, les pérégrinations de Jean, ce père de famille complètement perdu découvrant la part d’ombre des nombreuses personnes composant son entourage, dont son épouse Liz. La première partie de l’ouvrage dépeint la quête de cet homme assommé par la souffrance liée au doute quant au devenir de sa femme disparue. La seconde partie s’emploie à donner des éléments de réponse sur fond de complot pharmaceutique couplé à une dimension spirituelle et ésotérique qui vire à la tragédie. Un épilogue équivoque, comme une espèce de mise en abîme, achèvera de laisser le lecteur avec cet étrange sentiment de perplexité et cette curieuse sensation d’être passé à côté du récit. Certains s’en contenteront pour considérer comme normal qu’en adoptant le seul point de vue de Jean on ne puisse obtenir qu’une vison fragmentaire et lacunaire des événements. Finalement la frustration réside dans le choix de l’auteur qui s’est focalisé sur le personnage le moins intéressant du récit ce qui explique, par exemple, que l’on ne puisse déceler les motivations des différents protagonistes intervenant dans le cours de l’histoire. Au final on peut se demander où l’auteur a-t-il voulu en venir avec ce roman ?

On décèle bien sûr quelques thématiques liées à la désillusion et à la déliquescence du cercle familiale mais cela reste bien maigre par rapport à la somme de sujets abordés, surtout dans la seconde partie du récit. On pourrait également évoquer cet éternel antagonisme entre la science et la spiritualité avec une dimension horrifique en lien avec la découverte d’une mystérieuse molécule engendrant de monstrueuses mutations comme un châtiment divin dépassant les hommes de science. Mais au gré des débats, parfois animés, sur les réseaux sociaux entre les différents blogueurs et lecteurs qui ont affiché leurs divergences, Eric Maneval est intervenu en constatant que la plupart des personnes ayant lu le livre semblaient être passées à côté d’une dimension importante du livre ce qui l’a poussé à communiquer par le biais d’une interview accordée au blog du Polar de Velda que vous retrouverez ici et dont voici un extrait.

Je vais tâcher de répondre sans dévoiler trop de choses. Effectivement, la scène finale peut et doit renvoyer à l’affaire de l’OTS (Ordre du Temple solaire). Dans les diverses critiques, peu de gens ont fait le rapprochement, cette affaire a dû disparaître de la mémoire collective  (il se pourrait qu’elle ressurgisse car certaines pistes, plus ou moins crédibles,  font le lien avec le meurtre de Mme Marchal (affaire Omar Raddad)). Bref, soit le lecteur connaît cette histoire et il fait le rapprochement, soit il ne la connaît pas.

Communiquer sur un livre ou en expliquer certaines références n’augure rien de bon quant aux qualités contextuelles de l’ouvrage et l’on ne saurait imputer aux lecteurs une méconnaissance des événements ou un quelconque oubli de faits réels. Il incombe à l’auteur de faire en sorte que les références soient suffisamment perceptibles afin d’appréhender sereinement le contexte évoqué. Mais par égard aux survivants ainsi qu’aux proches des victimes des massacres de l’OTS, Eric Maneval n’a pas souhaité effectuer cette démarche et s’est même distancé de ces drames. Dès lors on peine à comprendre le raisonnement de l’écrivain car loin d’en constituer l’essentiel de la trame, les allusions à cette affaire apparaissent comme diffuses, presque anecdotiques même si l’on en décèle tout de même quelques une au gré de l’histoire, à l’instar du fameux transit qu’évoque un des protagonistes du roman :

C’est sympa, merci, mais moi aussi je vais partir. Je vais disparaître pour mieux renaître, ailleurs. (Page147).

Ou le modus operandi de mise à feu pour la tragédie finale qui rappelle les événements de 1994 qui se sont déroulés notamment sur les communes de Salvan et de Cheiry et qui ont marqué toute la région de Suisse romande :

Il appuie sur une touche de son téléphone et déclenche le système de mise à feu. (Page 175).

Toutefois ces quelques éléments épars ne sauraient constituer une thématique sur les sectes, ceci d’autant plus que l’auteur a curieusement renoncé à en mentionner ne serait-ce que le mot. Il dépeint une communauté dirigée par un individu portant un titre ecclésiastique ce qui achève de brouiller les pistes, expliquant ainsi le fait que peu de personnes aient fait consciemment le rapprochement. Et on revient au même problème lié à l’aveuglement d’un personnage principal peu captivant dont on suit en permanence le point du vue, ce qui nous prive logiquement de toutes les dimensions inhérentes à l’endoctrinement ou au basculement vers une folie mystique.

En définitive, les explications de l’auteur ne font que souligner les carences d’un roman qui, bien que brillamment écrit, passe complètement à côté de son sujet. Avec Inflammation il faudra se laisser porter par le récit sans en comprendre le sens. Mais y en a-t-il seulement un ?

Eric Maneval : Inflammation. Editions La Manufacture de Livres/Territori 2016.

A lire en écoutant : The Chamber of 32 Doors de Genesis. Album : The Lamb Lies Down on Broadway. Virgin Records Ltd 1974.