13/09/2017

JOSEPH WAMBAUGH : SOLEILS NOIRS. FLICS DE RUE.

Capture d’écran 2017-09-13 à 18.32.17.pngLorsque les policiers se lancent dans l’écriture pour partager les aléas de leur profession, c’est bien souvent par le biais d’une main-courante romancée qu’ils restituent les vicissitudes d’un quotidien qui laisse entrevoir la pénibilité d’un métier résolument tourné vers l’humain avec tout ce que cela implique en matière de détresse sociale souvent insoupçonnée. Une compilation tragi-comique d’anecdotes qui nous permettent d’appréhender un univers plutôt sombre dans lequel évolue des agents en uniforme proche de la rupture à force de se confronter à une misère sociale bouleversante. On pense par exemple à Kent Anderson avec Chiens De La Nuit qui nous entraîne dans un quartier défavorisé de Portland où il a exercé comme patrouilleur durant plusieurs années. Dans un contexte similaire il convient également de s’intéresser à James Wambaugh qui a été officier de police durant 14 ans au sein du LAPD avant d'écrire des scénarios et des romans dont Soleils Noirs, publié en 1983, qui présente la particularité de concilier cette fameuse main-courante de policiers uniformés avec une enquête policière qui sort résolument de l’ordinaire.

A Los Angeles en 1981, les flics de la Rampart Division ont pris l’habitude de se réunir tous les soirs dans un bar obscur du quartier qu’ils ont baptisé La Maison des Souffrances et qui est devenu une annexe du commissariat. Une sorte d’exutoire dantesque où l’on picole sec tout en se remémorant, dans une atmosphère débridée, les interventions de la journée. Mais les lendemains de cuite sont difficiles et il faut retourner patrouiller en parcourant les rues du secteur pour régler des affaires plus sordides les unes que les autres tout en tabassant les petits délinquants les plus récalcitrants. Mais parfois on peut tomber sur une affaire qui sort de l’ordinaire comme cette prostituée camée que l’on a balancé du toit d'un hôtel sordide. Qu’a-t-elle à voir avec ce vieux détective privé que l’on a retrouvé mort dans un motel ? C’est le sergent Mario Villalobos qui est en charge de l’enquête. Il pourra compter sur une belle équipe de bras cassé dont Le Tchèque, le plus gros, le plus grand et le plus mauvais des flics du LAPD.

Voici le portrait acide d’une bande de policiers dégénérés qui se sont parfaitement adaptés au contexte d’un quartier misérable qu’ils parcourent à longueur de journée en se coltinant toute la misère du monde qu’ils doivent absorber du mieux qu’ils peuvent. Alors bien sûr Joseph Wambaugh évoque la corruption, les petites combines foireuses et les tabassages en règle pour des flics en rupture soignant leur mal de vivre à coup de cuites carabinées. Le tableau n’est donc guère flatteur et serait même plutôt sombre s’il n’y avait pas cet humour grinçant qui traverse le roman d’un bout à l’autre. L’auteur nous transporte ainsi dans un univers à la MASH version police avec une intrigue habile et surprenante à la fois puisqu’elle intègre des scientifiques en lisse pour le prix Nobel et des espions russes. Et il faut toute l’habilité de James Wambaugh pour faire en sorte que tous ces éléments tiennent la route dans un récit d’une étonnante cohérence.

Sans concession, sans jugement et surtout sans justification, Joseph Wambaugh parvient à capter avec beaucoup de justesse les personnages ainsi que l'ambiance particulière qui règne au sein de cette brigade de Los Angeles. Mais au-delà des excès et des frasques de ces policiers hauts en couleur, l'auteur s'emploie à dépeindre leur quotidien qui est loin d'être une sinécure avec son lot de réquisitions rocambolesques, parfois démentes qui virent souvent au tragique. Ainsi, par le biais d'une écriture toute en retenue, mais extrêmement précise qui s'abstient de tout sentimentalisme, on perçoit d'ailleurs tout l'attachement et l'affection que l'auteur porte pour ceux dont il a partagé l'expérience durant tant d'années. Avec un texte qui reste encore très actuel, Joseph Wambaugh s'attache également à rendre hommage aux femmes qui ont embrassé une carrière dans les forces de l'ordre en s'arrêtant sur deux fortes personnalités féminines qui se révèlent toutes aussi efficientes, si ce n'est plus, que leurs collègues masculins tout en subissant leurs réflexions oiseuses voir misogynes.

Bien plus lumineux que son titre ne le laisse paraître, Soleils Noirs est un roman qui concentre noirceur et éclats de rire dans le cours d’un récit dynamique fichtrement bien écrit.

 

Joseph Wambaugh : Soleils Noirs (The Delta Star). Editions Archipoche 2016. Traduit de l’anglais par Jacques Martinache.

A lire en écoutant : Riot Van de Arctic Monkeys. Album : Whatever People Say I Am, That's What I'm Not. Domino Records 2016

 

20/06/2017

LANCE WELLER : LES MARCHES DE L’AMERIQUE. PERDUS DANS LES PLAINES.

Capture d’écran 2017-06-20 à 00.56.10.pngChester Himes obtint une certaine notoriété avec la rencontre de Marcel Duhamel, fondateur de la Série Noire tout comme James Ellroy qui entretient, aujourd’hui encore, une relation privilégiée avec François Guérif, créateur des éditions Rivages. Des auteurs qui rencontrent davantage de succès à l’étranger que dans leur pays d’origine comme c’est le cas pour Lance Weller qui nous avait ébloui avec un premier roman exceptionnel intitulé Wilderness (Gallmeister 2014) où il évoquait une des batailles méconnues de la guerre de Sécession. En faisant l’acquisition du manuscrit de son second roman, Les Marches de l’Amérique, et en le traduisant directement en français alors qu’il n’est pas encore sorti aux USA, Olivier Gallmeister prend le pari de mettre en avant un auteur qui figurera, à n’en pas douter, parmi les grands nom de la littérature nord-américaine.

Au delà de la Frontière, il y a ces vastes étendues sans nom où les convois s’aventurent en quête de nouvelles terres. Sur ces territoires que les mexicains et américains se disputent on peut croiser quelques chariots qui paraissent égarés. En y regardant de plus près on peut reconnaître Tom Hawkins et Pigsmeat Spence deux amis d’enfance qui traînent derrière eux une terrifiante réputation d’hommes coriaces. Mais point d’errance ou de coups foireux pour ces deux gaillards qui ont désormais un but. Ils escortent la belle Flora, une jeune esclave mulâtre qui s’est affranchie et qui tient à retrouver son maître à qui elle doit présenter son fils. Ce dernier se tient dans le chariot, coincé dans un cercueil sans couvercle, rempli de sel pour conserver le corps. Dans un monde violent en plein devenir, ces trois cabossés de la vie poursuivent leur chemin en trimballant leur sinistre cargaison.

Une fois encore, Lance Weller s’empare d’un pan de l’histoire de son pays pour démystifier cette conquête de l’Ouest avec une puissance destructrice en ramenant le contexte historique à hauteur d’homme. Les Marches de l’Amérique aborde la colonisation de ces terres sans nom que se disputent les milices et armées de deux pays en plein développement tandis que colons et autres aventuriers errent dans ce no man's land en quête de quelques fortunes plus qu’aléatoires. En toile de fond on distingue toute la barbarie de cette conquête avec des milices cruelles qui traquent les indiens pour les massacrer afin de percevoir une solde qui se calcule au nombre de scalps récoltés. On y perçoit la misère d’une vie précaire, incertaine qui bascule soudainement dans une violence exacerbée par la peur et le doute. On y croise quelques personnages historiques comme le sinistre James Kirker, mercenaire, traqueur d’indiens et grand chasseur de scalps qui décima avec sa milice des populations entières de villages mexicains. Dans les méandres de ce contexte chaotique, où la cruauté et la sauvagerie semblent presque quotidiennes, le lecteur est rapidement subjugué par ce texte qui conjugue forces et émotions en nous distillant une fresque épique à couper le souffle.

Mais au-delà de la férocité d’une époque cruelle, Lance Weller lance quelques bouées d’humanité que l’on décèle notamment au travers du parcours de Tom Hawkins, de Pigsmeat Spence et de la jeune Flora dont les destinées vont se percuter à Independance, une ville-champignon de toile et de bois qui se dessine dans la boue. En quête d’une vie pleine de sens, les trois compères s’accrochent les uns aux autres pour surmonter les stigmates d’un passé bien trop lourd à porter tout seul. La rédemption, la quiétude et autres objectifs parfois insensés vont porter cette femme et ces deux hommes d’un bout à l’autre d’un pays étrange où les frontières se font et se défont au gré de victoires et de défaites d'une guerre qui les indiffèrent complètement mais qui va pourtant les rattraper.

Du sang, de la boue et un peu de poussière après la bataille, au terme d’un roman aussi intense que flamboyant, Les Marches de l’Amérique laissera le lecteur en bord de piste tout pantelant tout en confirmant l’immense talent d’un auteur qui subjugue. Car l’air de rien, Lance Weller est un écrivain d’une rare puissance qui nous envoûte sans ménagement.

Dans le cadre d’une tournée en Europe, vous pourrez rencontrer Lance Weller à Genève où il dédicacera son livre à la Librairie du Boulevard, le mercredi 21 juin 2017 à 18h00.

 

 

Lance Weller : Les Marches de l’Amérique (American Marchlands). Editions Gallmeister 2017. Traduit de l’anglais (USA) par François Happe.

A lire en écoutant : Undiscovered First de Feist. Album : Metals. Cherrytree Records 2011.

01/11/2016

STEVE WEDDLE : LE BON FILS. ILLUSIONS PERDUES.

steve weddle, le bon fils, éditions gallmeister, roman noir, usaUne nouvelle fois, nous partons à la rencontre de cette Amérique profonde avec Le Bon Fils, premier roman de Steve Weddle qui présente des scènes de vie du quotidien désenchanté des habitants d’une petite ville située à la frontière de l’Arkansas et de la Louisiane. Crise économique et petite délinquance sont les cocktails détonants pour une population enlisée dans la désillusion et l’absence de perspective d’avenir conjugée à une spirale de violence qui vire parfois au drame sordide. Sur l’autel des sacrifiés, c’est la jeunesse qui fait les frais de cette précarisation avec cette propension effrayante à trouver refuge dans la consommation de stupéfiants dont la fabrication et le trafic deviennent l’unique ressort économique de la région suscitant de ce fait toutes les convoitises.

Roy Allison aura beau faire, il restera toujours le garçon qui a tué ses parents lors d’un accident de la route alors qu’il était sous l’emprise de la drogue. Une alternance de délits et de frasques agrémentée de séjours en prison ont émoussé ses vélleités de révolte et désormais hébergé chez sa grand-mère il aspire à une vie plus paisible. Mais il est parfois difficile de s’en tenir à une ligne de conduite honorable lorsque l’on ne parvient pas à conserver son job en vous jetant constamment votre passé à la figure. Et puis cette misère sociale est comme un cancer qui vous empêche d’avancer. Mais coûte que coûte Roy Allison se frayera un chemin pour s’extriper d’un destin foireux, même si pour cela il doit trahir tout en faisant usage d’une violence aussi déterminée que calculée.

S’agit-il d’un roman choral ou d’un recueil de nouvelles ? On ne saurait le dire vraiment et c’est peut-être pour cette raison que le roman de Steve Weddle s’avère extrêmement troublant avec une narration confuse dont on peine à trouver le sens au niveau de l’intrigue. C’est d’autant plus dommageable qu’il faut bien reconnaître l’excellente mise en scène des dix-huit chapitres composant le roman. Chacun d’entre eux portent des titres parfois singuliers soulignant d’autant plus cette sensation de nouvelles où l’auteur dénonce tour à tour les spirales infernales de la délinquance et du surendettement, les ravages de la drogue et de ses réglements de compte liés aux trafics, l’écho de la guerre dont les répercussions bouleversent ces parents plongés dans un deuil bien trop prématuré. Sur fond de récession et de ralentissement économique on perçoit l’enlisement d’une société qui ne peut trouver d’avenir pour sa jeunesse que dans le baseball qui cesse d’être un jeu pour devenir un enjeu lié aux bourses d’étude que l’on peut obtenir en fonction d’un hypothétique potentiel dans ce sport complexe. On est loin des récits de rednecks associaux pour se plonger dans un univers déliquescent où l’on s’efforce de survivre du mieux que l’on peut afin de préserver un semblant d’espoir.

C’est lorsque l’on aborde le récit dans son ensemble que les difficultés surviennent à l’instar de la kyrielle de personnages qui se manifestent parfois de manière très fugace et dont certains sont dépourvus d’identité comme le fils de Champion Tatum qui apparaît dans les chapitres Champion et Le Truc Avec des Plumes. On ignore également l’identité du mari de Nancy (chapitre All’Star) et du petit frère de Dougie Robinson qui intervient de manière déterminante dans le chapitre La Fumée se Dissipe. Pour corser le tout, ces deux protagonistes sont déclinés sur le point de vue narratif interne tout comme les parties concernant Roy Allison, acteur central du roman, son cousin Cleovis Potterfield (chapitre A Crédit) ainsi qu’un mystérieux personnage prénommé Doyle (chapitre Réception). Néanmoins dans le chapitre Ce Genre de Tête, Roy Allison est subitement conjugué sur le point de vue narratif externe sans que l’on n'en comprenne l’utilité ou le sens alors qu’il s’agit peut-être tout simplement d’un effet de style destiné à souligner le malaise en perturbant le lecteur. Il faut également prendre en considération le fait que les personnages sont parfois désignés au moyen de leurs diminutifs ce qui achévera de déconcerter les lecteurs les plus aguerris.

Ainsi Le Bon Fils génère davantage de confusion au fur et à mesure de la progression d’une lecture devenant tellement laborieuse qu’elle peut inciter à l’abandon pur et simple du roman. Et quelle que soit la qualité d’écriture où la belle fulgurance de certains passages on demeure immanquablement contrarié par un récit qui décoit plus qu’il ne surprend. Dommage.

 

Steve Weddle : Le Bon Fils (Country Hardball). Editions Gallmeister 2016. Traduit de l’anglais (USA) par Josette Chicheportiche.

A lire en écoutant : Cross Bones Style de Cat Power. Album : Moon Pix. Matador 1998.

06/09/2015

Ben H Winters : Dernier Meurtre Avant la Fin du Monde. Savoir lâcher prise.

ben h winters, dernier meurtre avant la fin du monde, éditions super 8Curieux nom que celui de la maison d’édition Super 8. Mais à y regarder de plus près en examinant son catalogue, on peut constater qu’elle propose des ouvrages de genre aussi surprenants qu’acidulés avec un côté cinéma pop corn. On aurait pourtant tord de cantonner cette collection à une espèce de littérature distrayante de seconde zone parce que son aspect série B n’empêche pas de nous offrir des romans d’une qualité indiscutable à l’exemple du premier roman traduit en français de Ben H Winters, Dernier Meurtre Avant la Fin du Monde.

Les scientifiques sont formels, dans moins de  six mois l’astéroïde Maia réduira la terre en poussière. Depuis cette annonce, notre civilisation s’effondre peu à peu dans le chaos. Il existe désormais trois catégories de personnes. Celles qui cherchent à survivre, celles qui s’accrochent à leur vie et leur travail et celles qui partent réaliser leurs rêves les plus fous. Hank Palace fait partie des deux dernières catégories puisqu’avec son travail il vient de réaliser son rêve, devenir inspecteur de police dans la ville de Concord au New Hampshire. Mais sa première enquête est terriblement banale puisqu’il se rend sur les lieux d’un suicide. Peter Zeller, agent d’assurance, est retrouvé pendu dans les toilettes d’un McDonald’s ce qui est loin d’être exceptionnel dans un contexte pareil. Pourtant Hank Palace, malgré les évidences, s’obstine à croire qu’il a affaire à un meurtre. C’est dans une ambiance chaotique faites d’excès et d’actes désespérés que l’inspecteur Palace persiste à résoudre une meurtre qui n’en est pas un, alors que le monde s’enfonce dans un lent désordre destructeur.

Dernier Meurtre Avant la Fin du Monde débute avec une première partie dont le titre, La Ville des Pendus, reflète l’atmosphère mélancolique du livre. D’emblée, on apprécie le point de vue de Ben H Winters sur cette fin du monde qu’il nous livre sans céder au sensationnalisme ou à l’excès. Dans cette petite ville de Concord, l’apocalypse annoncée résonne d’une manière lointaine et proche tout à la fois et l’on perçoit une espèce de petite musique languissante qui alimente cette ambiance triste et poétique dans laquelle évoluent les différents personnages. Le monde s’effondre d’une manière lente et douce à la fois avec de temps à autre quelques sursauts violents qui surprennent d’avantage le lecteur. Une enquête classique dans un contexte de fin du monde, c’est bien évidemment la bonne idée de l’auteur qui installe l’intrigue sur trois niveaux. Il y a tout d’abord l’enquête en elle-même dont l’enjeu est de savoir s’il s’agit d’un suicide ou d’un meurtre. Et Ben H Winters installe avec maestria un doute tout au long de son récit avant de nous livrer une réponse surprenante. Le second niveau se situe sur l’effondrement des éléments qui constituent notre civilisation à l’instar des télécommunications qui deviennent de plus en plus difficiles alors que les gouvernements mettent en place les premières mesures d’urgence pour tenter de réguler le chaos annoncé.  On s’aperçoit ainsi que le domaine judiciaire de la police se délite au profit des forces de maintien de l’ordre. Puis d’une manière insidieuse, l’auteur installe un dernier niveau où l’on distingue les prémisses d’un complot par l’entremise, entre autre, de la sœur du personnage principale aux prises avec les forces armées du pays.

Avec Dernier Meurtre Avant la Fin du Monde on assiste de manière subtile à l’effondrement d’une civilisation symbolisée par la perte des valeurs démocratiques de pays qui cèdent peu à peu  au totalitarisme pour tenter de contrer l’avilissement de ces populations qui se livrent aux actes désespérés les plus fous en délaissant leur part d’humanité pour retourner à cet état primal de sauvagerie. Une allégorie saisissante dont on découvrira la suite très prochainement car Dernier Meurtre Avant la Fin du Monde est le premier ouvrage d’une trilogie annoncée qui semble plus que prometteuse.

Sega

Ben H Winters : Dernier Meurtre Avant la Fin du Monde. Editions Super 8 2015. Traduit de l’anglais (USA) par Valérie Le Plouhinec.

A lire en écoutant : Boom Boom. Big Head Todd & The Monsters. Album : Beautiful World. Revolution 1997.

14/06/2015

BENJAMIN WHITMER : CRY FATHER. BORN IN THE USA.

« Je vis en Amérique et en Amérique on est tout seul. L’Amérique, c’est pas un pays, c’est que du business. Alors maintenant putain payez moi ! »

Cogan - Killing Them Softly

Film réalisé par Andrew Dominik

 

Capture d’écran 2015-06-14 à 20.01.36.pngLorsque Pike de Benjamin Whitmer est publié en 2012, il fait carrément figure d’intrus dans la ligne éditoriale de la maison d’édition Gallmeister essentiellement tournée vers le roman noir de type nature writing. Et on ne peut pas dire que les aventures d’un ancien truand réglant ses comptes dans les rues de Cincinatti entraient dans ses critères. Mais j’imagine qu’en détenant un texte pareil, on ne pouvait décemment pas orienter l’auteur vers une autre maison d’édition.  Pike c’est le genre de livre qu’un éditeur, un tant soit peu lucide, ne peut pas laisser filer entre ses mains. Finalement Oliver Gallmeister a contourné le problème en créant, cette année, une nouvelle collection Néo Noir dans laquelle figure Pike, ainsi que le dernier roman de l’auteur, intitulé Cry Father.

On ne peut pas dire que Patterson Wells soit un homme stable et fiable. Mais depuis qu’il a perdu son fils, l’homme parcours le pays pour travailler en tant qu’élagueur sur les zones sinistrées des USA en déblayant les décombres. Entre deux chantiers, Patterson retourne du côté Denver où il cultive son mal être à coup de bitures et de souvenirs  dans une cabane isolée de la San Luis Valley. Tout pourrait être simple, s’il n’y avait pas le fils de son voisin et meilleur ami Henry qui débarque dans la région. Outre le fait d’être dealer, Junior a une sérieuse tendance à s’attirer des problèmes en provoquant des bagarres aussi brutales que sanglantes. Désormais liés par une amitié complexe, le deux hommes vont s’entraîner l’un l’autre dans une spirale d’ennuis meurtriers.

Ce qu’il y a de surprenant avec les romans de Benjamin Whitmer, c’est cette espèce de spontanéité qui émane d’une écriture aussi fluide que percutante. Whitmer n’écrit pas, il respire en inspirant des mots et en expirant des phrases qui s’enchaînent les unes aux autres pour former un texte d’une cinglante perfection. Il faut bien l’admettre, l’auteur détient cette faculté peu commune de conjuguer la simplicité avec le génie, comme si tout cela coulait de source. Cette aisance innée dans l’écriture permet au lecteur de lire les romans de Benjamin Whithmer d’une traite, ce qui équivaut presque à un regret lorsque l’on achève un tel ouvrage aussi rapidement. 

 

Capture d’écran 2015-06-14 à 20.03.09.pngCapture d’écran 2015-06-14 à 20.03.57.png

Cry Father, tout comme Pike, aborde les problèmes d’une paternité perdue au cœur de cette Amérique en marge. Que ce soit Pike, Patterson, Henry ou Junior, ces hommes doivent faire face soit à leurs défaillances en tant que père soit à la disparition d’un fils ou d’une fille. Les démarches pour se reconstituer sont bien évidemment chaotiques et toutes empruntes d’une maladresse crasse qui font que la possibilité d’une quelconque  rédemption se résume à une lointaine illusion. Dans Cry Father, l’auteur délaisse l’aspect noir de l’intrigue pour explorer de manière plus approfondie ce thème de prédilection. Cela se traduit par les messages poignants que Patterson adresse à son fils défunt pour décrire la vacuité de sa vie actuelle.  C’est ainsi que sur une poignée de pages l’auteur parvient à décrire la situation dramatique de la Nouvelle Orléans, après l’ouragan Katerina et la raison pour laquelle son personnage principal est désormais toujours armé.

Toujours dans cette même veine spontanée, le récit s’enchaine dans une succession de scènes dans lesquelles évoluent des personnages hauts en couleur qui se laissent porter par leur destinée. Il y a tout au long de l’histoire cette tension permanente enrobée d’une indolence trompeuse troublée soudainement par des éclats d’une violence aussi brutale que saisissante.

Benjamin Whitmer décrit donc une Amérique chaotique qu’il se garde bien de critiquer. Natif de l’Ohio, il nous livre un point de vue de l’intérieur où il donne la parole à cette majorité silencieuse qui n’est plus représentée. Au travers du regard de l’auteur, le lecteur s’immerge au cœur d’un pays rude emprunt d’une certaine désillusion. Une vision pessimiste et apocalyptique relayée, entre autre, par les diatribes de l’animateur radio Brother Joe qui balance sur les ondes les versions paranoïaques des nouvelles du monde. Outre des personnages rugueux, cabossées par la vie, Benjamin Whitmer dépeint avec acuité les banlieues sauvages des villes industrielles sur le déclin. On y perçoit les effluves acides des polluants et les odeurs écœurantes de la charogne qui imprègnent ces zones d’habitations décaties transpercées de longues langues de bitumes rectilignes.

On est donc bien loin du bien-pensant et du politiquement correct. Cry Father c’est la description d’un univers troublant et dérangeant qui fascinera les lecteurs les plus blasés. C’est la marque de fabrique sans ambages de Benjamin Whitmer.

Sega

Benjamin Whitmer : Cry Father. Editions Gallmeister/Néo Noir 2015. Traduit de l’anglais (USA) par Jacques Mailhos.

A lire en écoutant : Love is Battlefield de Raining Jane. Album : The Good Match. Raining Jane 2011.

 

20:10 Publié dans 4. Roman noir, Auteurs W, USA | Tags : benjamin whitmer, cry father, pike, gallmeister, neo noir | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | |

28/07/2014

Irvine Welsh : Crime. Les caïmans de Lolita.

Capture d’écran 2014-07-28 à 01.24.17.pngTrash et rock’n’roll, auteur du roman culte Trainspotting, c’est avec une longue liste de qualificatifs parfois outranciers décrivant les romans d’Irvine Welsh que j’ai lu son dernier opus traduit en français, intitulé Crime, abordant ainsi pour la première fois l’œuvre de ce fameux auteur écossaisà la réputation sulfureuse. J’avais tout de même eu un aperçu de l’univers de Welsh au travers du regard du réalisateur Danny Boyle qui avait adapté son roman Trainspotting donnant encore d’avantage de visibilité à un auteur qui n’en demandait peut-être pas tant. Car c’est peut-être bien là que se situe le problème de Welsh qui semble être constamment ramené à son premier succès.

Pour se remettre d’une dépression faisant suite à une douloureuse affaire d’infanticide et d’un problème d’addiction à la cocaïne qu’il semble avoir difficilement surmonté, l’inspecteur Ray Lennox quitte Edimbourg pour un congé bien mérité à Miami, accompagné de sa fiancée qui ne songe qu’au préparatif de leur mariage. C’est après une dispute suivie d’une folle virée nocturne que Ray Lennox va faire la connaissance d’une fillette de dix ans qu’un toxicomane tente d’abuser lors d’une fin de soirée endiablée. Pris d’un accès de rage, Ray Lennox va traverser toute la Floride pour protéger la jeune fille des prédateurs abjects qui veulent la reprendre à tout prix.

Une alternance omniprésente entre le présent et le passé s’installe à mesure que l’on suit l’inspecteur Lennox durant son périple à travers l’état de Floride en compagnie de la jeune Tianna. On découvre ainsi l’enquête douloureuse que Ray Lennox a mené à Edimbourg pour traquer un sadique tueur d’enfants, mais également la tragique raison qui pousse ce policier brisé à traquer les pervers et à tenter protéger cette fillette qui le désarçonne par sa confondante naïveté et cette perte d’innocence irrémédiable. Même s’il est lumineux, le personnage de la jeune Tianna n’en demeure pas moins quelque peu caricaturale, manquant de profondeur et souffrant de trop nombreux clichés entre la jeune écervelée et la fille mature tandis que l’inspecteur déchu en quête de rédemption est un classique du genre qu’Irvine Welsh s’approprie sans y apporter quoique ce soit de bien nouveau. On appréciera tout de même le passage où le personnage principal s’enlise dans une bacchanale nocturne déjantée qui l’amènera à rencontrer cette fillette vulnérable. Si Welsh évoque dans ses interviews l’envie de faire un « anti-Lolita », ses personnages manquent d’une certaine envergure et semblent parfois coincés dans une espèce de conformisme que l’auteur ne parvient pas à contourner, même si parfois quelques scènes burlesques, bien trop rares, font une espèce de clin d’œil à l’œuvre de Nabokov.

Bien évidemment que les fans de la première heure d’Irvine Welsh pourront être déçu par le côté classique d’un récit qui aborde le thème délicat de la pédophilie. Mais c’est justement en délaissant  tout cet aspect trash et rock’n’roll de ces précédents romans que l’auteur façonne avec une belle intelligence toute une série de pédophiles qui détonnent au milieu de ces sempiternelles clichés de prédateurs sexuels machiavéliques et démoniaques qui occupent bien trop souvent les pages de romans traitant le sujet de l’abus sexuel sur enfants. Car s’ils sont abjectes et quelque peu organisés, les prédateurs de Crime restent avant tout des pauvres types, voire même des paumés, conférant encore d’avantage de réalisme et donc d’inhumanité à leurs actes odieux. Ce sont donc principalement les personnages secondaires de Crime qui apportent une certaine originalité à un récit qui manque parfois un peu de souffle.  

Sega 

 

Irwin Welsh : Crime. Editions Au Diable Vauvert 2014. Traduit de l’anglais (écossais) par Diniz Galhos.

A lire en écoutant : Nothing But de Skin. Album : Fake Chemical State. V2 Music Limited 2006.

 

 

12:00 Publié dans 3. Policier, Auteurs W, Ecosse, LES AUTEURS PAR PAYS | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | |

08/02/2014

Lance Weller : Wilderness. La dernière marche.

Capture d’écran 2014-02-08 à 17.28.36.pngLa beauté tragique des guerres ne doit pas l’emporter sur la bestialité sauvage des conflits qui ont jalonné l’histoire de l’homme. Mais comme des fleurs vénéneuses, il y a parfois des œuvres poignantes qui jaillissent de ces champs de bataille pour évoquer l’atrocité des combats comme c’est le cas avec Wilderness, premier roman de Lance Weller qui retrace l’un des chapitres majeurs et pourtant méconnu de la guerre de sécession.

Qualifier ce premier roman de chef-d’œuvre n’aurait pas vraiment de sens tant le qualificatif a été galvaudé pour perdre finalement toute sa valeur substantielle mais il est indéniable que Wilderness possède une force littéraire peu commune qui tend vers la perfection.

Vieillard solitaire, meurtri par la guerre, Abe Truman s’est réfugié durant des années dans une cabane délabrée construite  à la lisière d’une forêt sauvage qui borde l’océan, au nord ouest des Etats-Unis. Sentant la fin venir, rejeté par  cet océan qui ne veut pas de ce vieux corps brisé, Abe Truman entame avec son chien un dernier périple à travers le pays jusqu’à ce qu’il se fasse agresser par un étrange indien au regard terne et un homme au visage cruellement déchiré. Laissé pour mort, Abe Truman va poursuivre ses agresseurs afin de récupérer son chien qu’ils lui on volé. Balloté entre le présent et les souvenirs de la bataille de la Wilderness, Abe Truman avance sur les traces de son destin.

Le récit oscille entre trois années. Il débute en 1965 avec les souvenirs d’une vieille femme aveugle qui tente de rassembler quelques images de Abe Truman au travers du toucher d’un crucifix en os et d’une balle. Puis l’on découvre ce même Abe Truman en 1899 qui entame son dernier périple et qui, au gré de ses pérégrinations nous entraine dans les méandres de ses souvenirs en 1864, en plein cœur de la bataille de la Wilderness.

Une richesse de la langue, c’est tout d’abord ce qui frappe dans ce roman pour décrire aussi bien la puissante beauté de la nature que l’indicible horreur d’une guerre sans merci. On se laisse porter par la fluidité de longues phrases qui nous décrit la sauvagerie des combats impitoyables où les hommes semblent absorbés par une terre gorgée de chair et de sang qui ne restituera finalement qu’une masse organique composée de corps broyés par la bataille. Mais que l’on ne s’y trompe pas, il n’y a aucune magnificence de la guerre tant l’auteur parvient avec talent à nous restituer l’horreur révoltante et pourtant quotidienne auxquels sont soumis ces combattants.

Outre Abe Truman, les personnages qui jalonnent le roman sont d’une belle profondeur, enracinés dans la simplicité du bon sens et l’imprescriptibilité des souvenirs douloureux ils apportent par le biais des dialogues toute leur humanité qui résonne au travers d’une nature majestueuse. Mais pourtant, dans cet univers d’homme, ce sont les femmes qui offrent toute leur majesté dans ce roman avec Jane Dao Ming Poole, vieille femme aveugle qui se souvient comme pour faire revivre Abe Truman une dernière fois. Il y a également Hypatia, jeune esclave en fuite qui a perdu son bébé et qui rôde dans la périphérie du champ de bataille ; Ellen Makers jeune femme désespérée au ventre stérile, vouée aux récrimination des siens pour avoir marié Glenn, un homme de couleur. Toutes croiseront la route du vieux soldat pour lui offrir, à chaque fois qu’il trébuche, une lueur de rédemption au détour de ce chemin aussi noir que flamboyant.

Vous ne trouverez pas de belle morale ou de saine camaraderie dans ce récit. Il n’y a que l'histoire d’hommes et de femmes entraînés par leur destin respectif qu’ils ne peuvent pas vraiment maîtriser. Dépassés par la tragédie ou l’horreur de leur quotidien ils pourront révéler leur humanité au travers de la générosité qu’ils sauront offrir aux autres.

Wilderness, c’est un grand premier roman d’un écrivain qui n’a plus qu’à confirmer son statut d’immense auteur.

SEGA

La première règle, me semble-t-il, est qu’on peut juger de la véracité d’une histoire de guerre d’après son degré d’allégeance absolue et inconditionnelle à l’obscénité et au mal.

Tim O’Brien, A propos de courage.

Lance Weller : Wilderness. Editions Gallmeister 2014. Traduit de l’anglais (USA) par François Happe.

A lire en écoutant : Solitude de Herbie Hancock. Album : River – The Joni Letter. The Verve Music Group 2007.

17:30 Publié dans 7. Western, Auteurs W | Tags : wilderness, lance weller, gallmeister, guerre sécession | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | |

13/10/2013

MAJ SJOWALL & PER WAHLOO : ROSEANNA. RETOUR AUX SOURCES.

sjowall,wahloo,roseanna,rivagesAprès une série de déconvenues littéraires, il est parfois nécessaire de retourner vers les fondamentaux pour se ressourcer et trouver à nouveau du plaisir dans la lecture. Il n'en va pas autrement dans le domaine du polar et du roman noir. Cela faisait déjà quelques temps que je lorgnais du côté de Rivages, la salutaire réédition de la série des enquêtes de Martin Beck. Tout comme Giorgio Scerbanenco, j'avais découvert cette série dans la collection 10/18 à la fin des années 80 alors que la déferlante de polars nordiques n'en était qu'à un stade de douce utopie. A cette époque on lisait du polar made in USA, du néo polar français et du thriller britannique, car les auteurs des autres pays étaient essentiellement édités dans des collections de poches aux tirages des plus confidentielles.

Le couple que formaient à la vie Per Wahloo et Maj Sjowall s’est employé durant une décennie à dénoncer le modèle idyllique de cet état providence qu’était la Suède. C’est derrière ce vernis que l’on découvre les revers d’un modèle social qui s’apprête déjà à voler en éclat sous la pression d’un libéralisme économique  en devenir. La série de Martin Beck comporte dix volumes qui ont été écrits entre 1965 et 1975 et qui s’arrête avec le décès de Per Wahloo. La plupart des critiques et bloggeurs s’accordent pour dire que le Roman d’un Crime (c’est ainsi que l’on dénomme la série Martin Beck) est une série qui frise la perfection et c’est sur le fait de savoir parmi les 10 ouvrages lequel est le meilleur que vous trouverez de nombreuses dissensions.

En ce qui me concerne, j’ai une préférence particulière pour Roseanna,  premier roman de la série, parce que leurs auteurs ont su mettre en relief la lenteur d’une enquête policière et son côté parfois fastidieux sans que l’on en éprouve le moindre ennui, ce qui est une gageure qu’ils ont sut relever avec un talent qui frise le génie. Martin Beck, enquêteur de la police criminelle de Stockholm est appelé à renforcer les policiers de la ville de Motola qui ont découvert le corps dénudé d’une jeune femme dans un canal tout proche. Il faudra toute la détermination et la patience d’un enquêteur entêté pour parvenir à identifier la jeune femme décédée ainsi que son bourreau.

Vous l’aurez compris Roseanna ne s’appréhende pas comme un thriller trépident. C’est un ouvrage qui prend son temps et qui s’installe doucement pour dérouler son intrigue. Vous découvrirez les différents personnages qui résonneront de manière plus ou moins importante au fil des dix enquêtes auquel Martin Beck devra faire face. Le personnage principal est un homme somme toute ordinaire doté d’une conscience professionnelle qui en fait quelqu’un  d’un peu à part. Cet acharnement au travail lui coutera très probablement son mariage qui s’étiole au fil des enquêtes qu’il mènera durant toute la décennie.

De par son côté ordinaire, Martin Beck n’est pas sans rappeler le commissaire Maigret par son côté fermé et bougon, même si on lui découvre beaucoup plus de vulnérabilité que chez son illustre prédécesseur. Chacun des ouvrages édités chez Rivages est préfacé d’un grand nom du polar, car Martin Beck et son équipe sont les précurseurs du police procédural qui a inspiré entre autre Henning Mankell qui préface d’ailleurs Roseanna, Ed Mac Bain et John Harvey pour ne citer que les meilleurs.

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Ces hommages appuyés ne font que renforcer la certitude que les années n’ont en rien altéré la qualité de ces superbes polars qui parviennent encore à refléter les affres d’une époque qui ne saurait être révolue parce que le roman policier tout comme le roman noir sont, comme je le martèle depuis toujours, le reflet de notre espace et de notre temps.

 

SEGA

 

Maj Sjowall & Per Wahloo : Roseanna. Rivages/noir 2008. Traduit du suédois par Michel Deutsch.

A lire en écoutant : Vinegar & Salt de Hooverphonic. Album : Hooverphonic with orchestra. Columbia 2012.

18:12 Publié dans 3. Policier, Auteurs S, Auteurs W, LES AUTEURS PAR PAYS, Suède | Tags : sjowall, wahloo, roseanna, rivages | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook | | |

11/11/2012

Benjamin Whitmer : Pike. Les écorchés de Cincinnati.

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Les villes industrielles ont toujours été des décors idéals pour les romans noirs et c’est à l’ombre des hauts-fourneaux de ces cités cauchemardesques, dans le berceau humide et inquiétant de ces docks malfamés, aux alentours de ces usines dantesques encadrées de sa cohortes d’immeubles miteux qu’ont évolué les plus beaux personnages du polar.

Avec Pike, Benjamin Whitmer nous emmène dans les quartiers crépusculaires de la ville de Cincinnati pour patauger au milieu de ces ruelles crasseuses où camés et prostituées errent comme des fantômes sous le regard indifférent des petits dealers et malfrats qui s’entretuent pour quelques cristaux de meth.

Douglas Pike est un ancien truand qui n’a épargné personne. Pas même sa femme qu’il battait comme plâtre et sa fille Sarah qu’il a abandonnée depuis bien longtemps. En apprenant que sa fille est morte d’une overdose il découvre que celle-ci avait une fillette de 12 ans prénommée Wendy dont il doit désormais s’occuper. Avec Rory, le jeune associé de Pike, le trio va tenter de s’apprivoiser. Pour faire le jour sur la mort tragique de Sarah, le vieux truand va rencontrer les différentes personnes qui l’ont côtoyée peu avant sa mort. Même dans ce milieu plutôt fermé Pike, précédé de sa réputation malfaisante, ne va pas avoir trop de mal à persuader les différents protagonistes de se confier ce qui va déplaire à Derrick Krieger, flic violent et corrompu qui commence à s’intéresser de trop près à la jeune Wendy. La confrontation ne peut que mal tourner.

Durant tout le récit nous allons croiser le parcours chaotique de ces toxicomanes qui évoluent dans l’univers miteux  de ghettos constitués de squats et de maisons délabrées où l’espérance brille dans l’éclat d’un caillou de crack. Malmenés par la vie, tous les personnages font ce qu’ils peuvent avec ce qu’ils ont, c’est à dire pas grand-chose à un point tel qu’il est difficile d’avoir de l’empathie pour l’un d’entre eux. Même la jeune Wendy cache sa détresse derrière une façade d’insolence et de dureté qui la rend difficilement sympathique. Car finalement ce qui caractérise tout ce petit monde c’est ce luxe qu’ils ne peuvent plus se payer dans un univers urbain chaotique : le pardon.

Dans le plus pur style des romans noirs, les phrases sont courtes et sèches. Elles rythment cette histoire comme des pulsations désordonnées à l’image du pacemaker déréglé de Derrick Krieger. De brefs chapitres emprunt d’un certain lyrisme donnent au récit cet aspect à la fois âpre et poétique malgré la rudesse des personnages et des décors dans lesquels ils évoluent. Les dialogues parsemés d’un humour grinçants et de répliques épiques achèvent de faire de Pike une petite perle du roman noir.

Pike est le premier roman de Benjamin Whitmer qui est, j’en suis absolument certain, un écrivain à suivre attentivement.

Un court extrait pour vous en convaincre :

« Dehors, au-dessus des immeubles et cheminées de briques croulants de Cincinnati, un fin croissant de lune est là. Aérien, argenté, vibrant dans l’air nocturne. Il y a aussi des étoiles, mais elles sont invisibles derrière l’éclat des lampadaires et le smog qui pèse sur la ville, craquelé comme un puzzle aux multiples tons de gris. Elle pose un regard fixe vers la nuit, elle fume, ses paupières frémissent de tristesse. L’espace d’une minute, elle repense à Bogey et il lui manque horriblement.

Avoir quelqu’un à ses côtés.

Tenant sa cigarette dans sa petite griffe de main, elle l’éteint en se l’enfonçant dans l’avant-bras, juste pour avoir pensé ça.

Sa peau frémit et brûle. 

Dehors, rien ne change. Dedans non plus."

 

Sega

Benjamin Whitmer : Pike. Editions Gallmeister 2012. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jacques Mailhos.

A lire en écoutant : Catch Yer Own Train. The Silver Seas. Album : High Society/Cheap Lullaby 2006.

18:59 Publié dans 4. Roman noir, Auteurs W, LES AUTEURS PAR PAYS, USA | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook | | |

19/06/2011

URBAN WAITE : LA TERREUR DE VIVRE. RIEN QU'UNE AFFAIRE DE TRAQUE !

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- Comment s'appelle le cheval brun avec une tache blanche sur le museau ?

- Hermès.

- Malin, dit Grady.

On entendit le bruit de la mitraillette, une salve rapide de trois coups. Hunt n'entendit rien d'autre. Il n'entendit pas le cheval ni les impacts des balles. Le téléphone à la main, il se contentait d'écouter, sans trop savoir quoi dire.

- Tu as combien de chevaux dans ton écurie ? demanda Grady.

Hunt ne répondit pas.

- Pour moi, c'est seulement des animaux, mais je parie qu'ils représentent beaucoup plus à tes yeux.

- Pourquoi est-ce que tu ferais ça ?

- Tu sais que je vais retrouver ta femme. Je vais la trouver et on pourra rejouer à ça. Tu veux que je te rappelle à ce moment-là ?

- Si tu avais dû la trouver ce serait déjà fait. Tu espérais seulement qu'elle soit là.

- Non c'est toi que j'espérais trouver ici.

Hunt entendit l'arme tirer à nouveau. Cette fois-ci, il entendit le cheval hennir une fois. Puis une deuxième.

- Je vais prendre mon temps avec celui-là, dit Grady.

- Je vais te tuer, menaça Hunt en se disant qu'il était sérieux. Pour la première fois de sa vie, il le pensait sérieusement. Nouveau tir de l'arme automatique.

- Il ira jamais au champs de courses.

- T'es cinglé

- Tu pourrais empêcher ça.

- T'as rien et t'es désespéré.

- Je pourrais commencer par ta femme, et puis je prendrais la fille, de toute façon, je serai sans doute obligé de la tuer pour lui sortir la drogue du bide. Je pourrais faire tout ça devant toi. Je t'obligerais sûrement à regarder. Tu veux sauver quelqu'un, tu veux sauver ce dernier cheval ? Tu devrais venir me retrouver ici. Je te promets que ça sera rapide. Tu es déjà mort de toute façon.

 

Dans le roman noir et le roman policier, il est un moteur, une dynamique commune qui n'est autre que la traque. Le détective ou le policier cherchent à appréhender le criminel, tout comme le looser cherche à fuir un destin qui le rattrape obstinément pour le plonger dans la plus sombre des déchéances. Dans le polar tout comme dans le roman noir, on cherche, on fuit, on découvre, on dissimule...rien qu'une affaire de traque.

Dernièrement, ce sont les experts, analystes ou légistes qui pistent meurtriers en tout genre avec tout un bagage technologique et scientifique. Peu à peu ils ont remplacé les profilers torturés qui se plongeaient dans l'esprit des sérials killer. Parfois c'est l'inverse qui se produit, lorsque le tueur psychopathe se lance à la poursuite du héro. Dans ce domaine, la meilleure des traques n'est pas littéraire mais cinématographique, avec « La Nuit du Chasseur » où Robert Mitchum incarne le terrifiant révérend Harry Powell, poursuivant deux jeunes enfants qui seraient les seuls à détenir le secret de leur défunt père qui a dissimulé le butin d'un hold up. On se souvient tous de cette silhouette à la fois élégante et inquiétante, ainsi que des mots HATE et LOVE tatoués sur les doigts du prêcheur. Un film terrifiant donc réalisé en 1955 d'après l'excellent roman de David Grubb.

Dans le même esprit, je parlais dans un précédent billet du roman de Cormac McCarthy, « No Contry for the Hold Man » où le terrifiant Chigurh exerçait ses « talents » avec une froideur toute méthodique.

Et puis il y a cet ouvrage de Urban Waite, « La Terreur de Vivre ». A la frontière entre le Canada et les USA, Phil Hunt, éleveur de chevaux, arrondi ses fins de mois en faisant passer des cargaisons de drogue par des chemins de montagne. Il croisera le chemin du shérif  adjoint Bobby Drake qui après une traque épique contraindra Phil Hunt à prendre la fuite avec la drogue. Mais les commanditaires  dépêchent Grady Fisher afin de récupérer leur marchandise. Celui-ci est un adepte du découpage qu'il pratique aussi bien sur des animaux que sur des êtres humains. Il possède un étui à couteau qu'il emporte partout où il se rend et sème terreur et destruction sur son chemin. Une machine de guerre chaotique, insensible à la douleur et aux suppliques. On va  donc suivre le parcours haletant de ces trois personnages à travers tout l'état de Washington et l'on appréciera tout autant les passages où l'action fleure bon le testostérone, l'odeur cuivrée du sang mélangée à celle de la cordite que les moments plus calme où Hunt et Drake se questionnent sur le sens de leur vie respective tout en se demandant s'ils pourront échapper à leur destinée qui semble imprimée à l'encre indélébile.

« La Terreur de Vivre » est le premier roman de Urban Waite. Il s'agit d'un thriller hallucinant et prenant qui se lit d'un coup, emporté que l'on est dans l'immensité de cette nature qui annihile toute l'humanité des protagonistes pour ne faire rejaillir que leur instinct primaire : vivre.  Un texte puissant résonnant comme le chien d'un flingue qui percute la balle s'apprêtant à jaillir du canon.

SEGA

 

Urban Waite : La Terreur de vivre. ACTES SUD /actes noirs 2010. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Céline Schwaller.

A lire en écoutant : Titre : Gunfight. Album : Un Prophète (Bande originale du film). Compositeur : Alexandre Desplat

 

18:24 Publié dans 6. Thriller, Auteurs W, LES AUTEURS PAR PAYS, USA | Tags : traque, serial killer, sheriff, urban waite, drogue | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | |