18/09/2018

FREDERIC PAULIN : LA GUERRE EST UNE RUSE. FRENCH UNDERWORLD.

éditions agullo, la guerre est une ruse, frédéric paulinOn recense près de six cent ouvrages publiés qui se bousculent sur les présentoirs des librairies, à l’occasion de la rentrée littéraire où la logique de diversité cède peu à peu le pas à un constat plutôt effrayant où l’on s’aperçoit que le livre est en train de tuer le livre. Difficile, dans un tel contexte, qu’un ouvrage puisse émerger ou que l’on soit capable de le désigner comme étant le grand roman de cette rentrée à moins d’avoir lu l’ensemble des livres parus. Pourtant il convient d’affirmer haut et fort que La Guerre Est Une Ruse de Frédéric Paulin figure justement parmi les romans qui vont compter dans ce paysage littéraire encombré et qu’il faut impérativement découvrir ce récit remarquable qui couvre la période trouble des événements méconnus de la guerre civile d’Algérie des années 90 jusqu’au terrible attentat du RER à la station Saint-Michel. Première partie d’une trilogie annoncée, les éditions Agullo ne se sont pas trompées en accueillant dans leur collection leur premier roman français intégrant, avec une rare intelligence, une intrigue prenante où les faits historiques s’enchevêtrent à la fiction permettant d’appréhender avec une belle clairvoyance les contours d’une situation géopolitique complexe mais ô combien passionnante.

En 1992, l’Algérie entre dans une phase sanglante de répression avec l’armée prenant le contrôle du pays en interrompant le processus législatif qui voit la victoire des partis islamistes. Ce sont désormais quelques généraux, les «janvieristes», qui tiennent les rênes du pouvoir. Dans ce contexte de guerre civile, Tedj Benlazar, agent du DGSE, observe les rapports troubles et les liens étranges qui s’opèrent entre le DRS, puissant Département du Renseignement et de la Sécurité et les combattants du Groupe Islamique Armé. Manipulations, infiltrations, tous les moyens sont bons pour ces militaires s’accrochant au pouvoir afin de faire en sorte d’obtenir le soutien de la France pour poursuivre leur combat acharné contre les groupuscules terroristes, quitte à exporter le conflit du côté de l’ancienne métropole. Localisation d’un camp de concentration, évasion massive d’un pénitencier et autres rafles féroces dans la casbah, Tedj amasse les preuves et les renseignements sans parvenir à convaincre sa hiérarchie. Il y a pourtant urgence, car des hommes déterminés comme Khaled Kelkal sont prêts à déverser leur haine et leur folie destructrice dans les rues de Paris.

Perspicacité et efficacité, à n’en pas douteur le lecteur se retrouve rapidement embarqué dans ce contexte historique intense où l’on découvre cette décennie noire de guerre civile qui ensanglanta l’Algérie au début des années 90. En débutant son récit par la localisation d’un « camp de sûreté » à Aïn M’guel, une région désolée subsaharienne où la France effectua des essais nucléaires sans prendre la moindre précaution vis à vis des habitants victimes, aujourd’hui encore, des effets radioactifs dévastateurs, l’auteur parvient en quelques chapitres à saisir aussi bien les effets pernicieux de la colonisation que les exactions des autorités algériennes tenant à tout prix à éviter que le pays ne devienne un république islamique. Partant de ce principe, tous les moyens sont bons pour y parvenir. Tortures, infiltrations, manipulations et déportations massives, dans un climat de violence institutionnalisée, Frédéric Paulin dresse un panorama sans concession et absolument captivant des officines qui contribuèrent à maintenir au pouvoir une clique de militaires détenant une légitimité imparable en se proclamant « sauveurs de l’Algérie ».

Parce qu’il parvient à concilier un souffle romanesque dans une dimension historique où les personnages fictifs côtoient les acteurs réels qui ont joué des rôles importants durant cette période meurtrière à l’instar de Khaled Kelkal ou du général Toufik ; parce qu’il parvient également à mettre en scène des faits tangibles, mais méconnus, qui ont marqué l’actualité algérienne à l’exemple de ces 1'200 prisonniers qui se sont évadés du pénitencier de Tazoult, Frédéric Paulin entraîne le lecteur dans le tumulte de cette guerre civile en mettant en perspective l’attentisme des autorités françaises soucieuses de préserver leurs intérêts économiques sans trop vouloir s’impliquer dans cette lutte armée qui pourrait ressurgir sur leur territoire. Et c’est bien évidemment tout ce basculement du conflit d’un pays à l’autre que l’auteur décrit avec une précision minutieuse tout au long de cette fresque dantesque qui prend l’allure d’un réquisitoire sévère ne versant pourtant jamais dans la diatribe vaine et inutile.

Avec un texte précis dont l’énergie folle nous rappelle les meilleurs romans d’Ellroy, Frédéric Paulin, en conteur hors pair, parvient à saisir, avec une acuité déconcertante, toute la densité d’une situation géopolitique complexe sans pour autant perdre le lecteur dans la multiplicité des intentions parfois contradictoires des diverses factions rivales. C’est en partie dû au fait que l’on suit, avec constance, les pérégrinations de Tedj Benlazar, cet agent du DGSE qui devient le témoin de ces circonvolutions historiques d’une époque trouble en bénéficiant de l’aide et du regard avisé de son mentor vieillissant, le commandant  Bellevue, vieux briscard des renseignements français. Plongé au cœur de l’action, le personnage de Tedj Benlazar ramène constamment le lecteur vers une dimension plus humaine des terribles événements qui ponctuent cette intrigue au souffle à la fois dense et épique. Et pour compléter ce regard plus terre à terre, on appréciera également, dans le registre des personnages fictifs, ces portraits de femmes que l’on croise au cours du récit en apportant toute une palette d’émotions salutaires permettant d’entrevoir tout l’aspect tragique des victimes collatérales à l’instar de Gh’zala fille de la Casbah ou de Fadoul, la maîtresse de Bellevue. Bien plus que des faire-valoir, ces femmes de caractère contrent les velléités des bourreaux tout en faisant face à leur destin en incarnant une certaine forme de résistance qui prendra probablement plus d’importance dans la suite de cette trilogie annoncée.

Vision saisissante d’une guerre civile à la fois méconnue et monstrueuse basculant imperceptiblement sur la thématique anxiogène du terrorisme frappant les nations occidentales La Guerre Est Une Ruse est un roman essentiel nous permettant de poser un regard lucide sur ce personnage du terroriste que l’on aurait tendance à nous présenter comme un monstre sorti de nulle part à l’image de ce que l’on a pu faire avec le phénomène des sérial killers. Exactions, radicalisations et manipulations, ce constat clairvoyant n’en est pas moins effrayant car Frédéric Paulin place l’humain au cœur du récit avec tout ce qu’il y a de plus terrible pour qu’il puisse parvenir à ses fins, quitte à employer la ruse comme moyen ultime. Un roman époustouflant qui laisse présager une suite dont la force d’impact ne manquera pas de heurter le lecteur de plein fouet.

 

Frédéric Paulin : La Guerre Est Une Ruse. Editions Agullo 2018.

A lire en écoutant : Rock El Casbah de Rachid Taha. Album : Tékitoi. Barclay 2004.

 

30/08/2018

Jean-François Vilar : Nous Cheminons Entourés De Fantômes Aux Fronts Troués. Pour ne pas oublier.

jean-français vilar, nous cheminons entourés de fantômes aux fronts troués, éditions du seuil, éditions pointsQue ce soit dans les médias, sur les réseaux sociaux ou sur les blogs, il n'est plus question que de rentrée littéraire qui débarque de plus en plus tôt sur les étals de nos librairies avec une cohorte d'ouvrages grands formats reléguant les collections de livres de poche dans les rayonnages. Si vous n'êtes pas encore enfiévré par cette quête des nouveautés et si vous fouinez un peu, peut-être aurez-vous la chance de dénicher un roman de Jean-François Vilar. Peu importe le titre, prenez-le. Vous ne le regretterez pas car il s'agit de romans noirs d'une grande envergure tant au niveau de l'écriture qu'au niveau de l'intrigue où l'on perçoit l'engagement politique de l'auteur comme militant trotskiste. Durant les vingt-et-une dernières années de sa vie, Jean-François Vilar n'a publié que deux nouvelles et on peut se dire qu'avec un roman comme Nous Cheminons Entourés De Fantômes Aux Fronts Troués, publié aux éditions du Seuil en 1993,il n'avait peut-être plus rien d'autre à ajouter en parvenant au sommet de son art. Evoquant notamment l'écrasement du Printemps de Prague, dont on "célèbre" les 50 ans, Nous Cheminons Entourés De Fantômes Aux Fronts Troués aborde, avec une certaine forme de désenchantement empreint de nostalgie, plusieurs époques révolues comme la lutte des proches de Trotski qui doivent survivre à Paris en 1938 ainsi que l'effondrement du mur de Berlin en 1989 et cette fameuse révolution de Velours qui précipita la chute du Parti communiste tchécoslovaque.

En 1989, après trois ans de captivité, le photographe Victor Blainville débarque à Paris avec son compagnon d'infortune Alex Katz. On parlerait bien de cette libération des deux otages, mais l'actualité se trouve soudainement chamboulée avec l'annonce de la chute du mur de Berlin. Déboussolé, Victor peine à retrouver ses repères, ceci d'autant plus que son appartement a été complètement vidé. Tant bien que mal, la vie reprend son cours lorsque survient la mort d'Alex. Un malheureux accident ? Une exécution ? Qui peut le dire ? Victor trouvera peut-être la réponse dans le mystérieux journal du père d'Alex qu'on lui a confié. Rédigé en 1938, il découvre les événements d'une autre époque qui semblent faire écho à cette période chamboulée. Et si l'histoire n'était qu'un éternel recommencement ? Un adage funeste où les fantômes se rappellent aux bons souvenirs de ceux qui survivent.

Il s’agit bien d’une balade à la fois funèbre et poétique dans ces rues de Paris qui deviennent des lieux ou plutôt des liens de transition pour passer d’une époque à l’autre en déterrant les secrets enfouis dans les méandres de l’histoire. Bâtiments, monuments, tout est prétexte pour suivre les pérégrinations hasardeuses de Victor Blainville ce photographe presque désinvolte dont on ignore les circonstances de sa captivité qui l’a éloigné de Paris durant trois années. Un mystère de plus pour ce guide étrange, presque las de tout, dont le nom rend hommage à Marcel Duchamp qui fait partie de ce courant surréaliste que l’auteur affectionne tant. Il en sera d’ailleurs constamment question tout au long du récit où nous aurons l’occasion de croiser André Breton, Salvatore Dali, Paul Delvaux et bien d’autres notamment au cours de cette première exposition internationale du Surréalisme se déroulant en 1938. Une année charnière de l’intrigue puisqu’il s’agit également de la période où Lev Sedov, le fils de Trotsky, meurt dans d’étranges circonstances qui seront évoquées sous la forme d’un mystérieux journal qui ne recèle que la « vérité » de son auteur mais qui va offrir à Victor une espèce d'échappatoire salutaire. Engagements et trahisons, Jean-François Vilar met en scène avec une belle intensité tous les aléas d’une lutte dévoyée qui n’a plus rien de révolutionnaire mais dont l’inspiration reste éternel. Texte érudit mais complètement accessible, c’est par le prisme de cette littérature noire que l’auteur parvient à secouer l’histoire dans le choc des circonstances et des rencontres improbables. De l’audace des surréalistes aux conflits larvés entre staliniens et trotskistes, des étreintes dans un hôtel que fréquentait Burrough et Kerouac à l’effervescence de cette Révolution de Velours, Jean-François Vilar romance l’histoire avec le talent de celui qui en maîtrise toutes les arcanes dans un entrelacs d’époques qu’il nous projette au travers d’intrigues qui ne doivent pas forcément apporter toutes les réponses. Dans ce labyrinthe de rues et de passages obscurs, le lecteur s’égare ainsi dans l’incertitude de personnages refusant de livrer tous leurs secrets et va cheminer, parfois en vacillant, entourés de fantômes et de regrets mais avec la conviction d’avoir découvert un grand roman noir que l’on ne pourra pas oublier.

Jean-François Vilar : Nous Cheminons Entourés De Fantômes Aux Fronts Troués. Editions du Seuil 1993. Edition Points 2014.

A lire en écoutant : Body And Soul de John Coltrane. Album : Coltrane’s Sound. 1964 Atlantic Records.

10/07/2018

PHILIPPE LAFITTE : CELLE QUI S’ENFUYAIT. A BOUT DE SOUFFLE.

Philippe Lafitte, Celle qui s'enfuyait, éditions grassetC’est toujours agréable de découvrir un auteur par l’entremise d’une nouvelle ou d’un micro roman qui reste un exercice difficile permettant de mesurer la capacité du romancier à concilier l’intrigue et le style dans un format court, présentant également la particularité, dans le cadre de la littérature noire, d’offrir fréquemment une chute singulière afin de surprendre le lecteur. Loin d’être un néophyte dans le genre, j’ai eu l’occasion d’appréhender le travail de Philippe Lafitte avec Eaux Troubles (BSN Press/Collection Uppercut 2017), un bref huis clos troublant et anxiogène se déroulant dans l’atmosphère moite d’une piscine municipale en intégrant quelques éléments de suspense que l’on retrouve d’ailleurs dans son dernier roman Celle Qui S’enfuyait qui présente tous les aspects du thriller psychologique.

Quelle que soit les circonstances Phyllis Marie Mervil n’a jamais cessé de courir que ce soit pour entretenir sa forme ou pour prendre la fuite dès que le danger survient. Après avoir quitté New-York en 1975, cette afro-américaine s’est retirée dans une région reculée du sud-ouest de la France et connaît un certain succès avec les romans policiers qu’elle écrit en empruntant un pseudonyme. La course à pieds et l’écriture pour une vie de recluse qui lui convient parfaitement en cultivant le goût du mystère et du secret auprès des rares personnes composant son entourage. Mais qu’elles sont les événements de son passé qui l’ont poussée à s’enfuir et à se cacher ? L’homme qui rôde autour de la maison de Phyllis en l’observant au travers de la lunette de son fusil détient sûrement la réponse.

Une vengeance, une traque et des secrets enfouis dans le passé, pas de doute, Philippe Lafitte emploie bien quelques codes du thriller pour mieux les détourner. Cela se ressent tout d’abord avec cette écriture soignée et subtile qui permet d’appréhender de manière posée les ressorts qui animent l’intrigue et dont on découvre très rapidement les contours puisque l’auteur n’encombre pas son récit d’artifices narratifs destinés à leurrer le lecteur.  Bien loin des brefs chapitres et des petites phrases courtes, c’est également au niveau du rythme que l’on sera agréablement surpris avec un texte posé et intelligemment construit distillant une belle atmosphère emprunte d’une tension latente afin de mettre en scène une confrontation finale à la fois réussie et surprenante où tout reste ouvert.

Mais au-delà de l’aspect thriller, Celle Qui S’enfuyait nous permet d’appréhender quelques réflexions sur l’errance dans cette fuite qui prend la forme d’une espèce de prison tandis que l’écriture devient l’échappatoire indispensable pour Phyllis Marie Mervil qui tente ainsi de se soustraire à son passé. Un équilibre fragile, ponctué par cette tension permanente d’être découverte, Phyllis s’éloigne ainsi du monde qui l’entoure, même si parfois la tentation est grande de nouer quelques relations plus durables que ce soit avec Paul, son amant ou avec Laurence, l’institutrice du village qui lui propose un emploi d’auxiliaire d’éducation. Mais au gré des retours dans la passé évoquant, sans être lénifiant, tout l’aspect de la lutte armée pour les droits civiques avec des groupuscules révolutionnaires faisant référence notamment au Weather Underground, Philippe Laffite aborde également les thèmes de la résilience et du pardon qui semblent être des notions totalement abstraites aussi bien pour Phyllis que son poursuivant dont la détermination apparaît bien plus fragile qu’il n’y paraît. Lâcheté ou mode de vie désormais incontournable, chacun appréciera le parcours de Phyllis qui nous rappelle ce qu’aurait pu être le destin d’Angela Davis, auquel l’auteur fait d’ailleurs référence, si elle n’avait pas été appréhendée au terme d’une cavale de deux semaines.

Philippe Lafitte dresse avec Celle Qui S’enfuyait, le magnifique portrait nuancé d’une femme afro-américaine soixantenaire, forte dans sa détermination mais également vulnérable dans le contexte de cette fuite permanente dont on suivra la destinée au gré d’un roman habile et plaisant.

 

Philippe Lafitte : Celle Qui S’enfuyait. Editions Grasset 2018.

A lire en écoutant : My World de Lee Field. Album : My World. Truth & Soul Records 2009.

 

03/06/2018

DOMINIQUE MAISONS : TOUT LE MONDE AIME BRUCE WILLIS. AMES BRISEES.

Service de presse.

dominique maisons, tout le monde aime bruce willis, éditions La MartinièreA l’heure de la récente inculpation du producteur Harvey Weinstein pour harcèlements, agressions sexuelles et viols, on pouvait s’étonner de l’absence de fictions dénonçant ces comportements troubles et inquiétants se déroulant dans le milieu de l’industrie du cinéma américain. Car même si l’on a pu croiser, à de très nombreuses reprises, ce fameux personnage du «gros» producteur odieux et sans scrupule, rares sont les auteurs qui se sont penchés sur les problèmes de discrimination des genres dans l’univers cinématographique avec toute la cohorte d’abus qui en résulte, notamment vis-à-vis des actrices et des réalisatrices, ceci tous pays confondus. Parce que l’on peut considérer Hollywood comme une espèce de Mecque du cinéma, c’est donc à Los Angeles que nous suivons les tribulations de Rose, une jeune actrice «banckable», que l’on découvre dans Tout Le Monde Aime Bruce Willis, nouveau roman de Dominique Maisons.

Jeune actrice adulée, Rose Century dysfonctionne de plus en plus. A bout de nerf, elle doit contenir l’appétit  financier de son producteur et les tentatives de contraintes sexuelles du réalisateur de la nouvelle série dans laquelle elle s’apprête à tourner. Du côté de la famille cela ne va guère mieux entre un père odieux et méprisant, une mère qui a reporté tous ses rêves de succès sur sa fille et le souvenir d’une sœur adorée qui s’est donnée la mort. La pression du succès, ces flashes et cette foule qui l’assaillent constamment, il ne lui reste plus que l’alcool et la coke pour tenir le coup et ne pas sombrer dans la folie, ceci d’autant plus que l’on ne cesse d’évoquer des lieux où on l’aurait croisée et des rencontres dont elle n’a pas le moindre souvenir.

Trop de clichés tuent le cliché et même si l’on comprend bien que c’est sur une somme de stéréotypes que Dominique Maisons entend déconstruire le mythe hollywoodien on ne peut s’empêcher d’avoir un sentiment de déjà vu que ce soit notamment du point de vue du décorum, à l’image de la photo ornant la couverture du livre, mais également sur le plan de la construction narrative dont on peut déjà définir l’ensemble des contours au terme de la lecture de la première partie du livre. C’est d’autant plus regrettable que le roman recèle quelques scènes intéressantes comme cette mise en abîme de Rose lors de son déplacement à Paris ou les étranges démarches de Caleb, pensionnaire d’une mystérieuse communauté religieuse, retirée dans les confins du désert. Mais bien vite il faut déchanter pour constater que le récit obéit à des archétypes narratifs éprouvés, maintes fois rabâchés comme celui de la victime bafouée et démunie qui va pourtant trouver les ressources nécessaires pour pouvoir reconquérir sa place tout en faisant face aux personnes responsables de ses tourments, ceci sur fond d’une machination alambiquée très peu crédible. Et malgré une écriture alerte, teintée de quelques traits d’humours sardoniques et de quelques clins d’œil facétieux on ne peut s’empêcher d’éprouver une certaine forme d’ennui et de déception à la lecture d’un roman dont on attendait probablement plus de noirceur ou davantage de folie pour s’acheminer vers un récit un peu plus déjanté ou surprenant. Mais arrivé au terme de Tout Le Monde Aime Bruce Willis, il faudra bien admettre que l’ouvrage se révèle extrêmement convenu et somme toute, plutôt frustrant.

 

 

Dominique Maisons : Tout Le Monde Aime Bruce Willis. Editions de La Martinière 2018.

A lire en écoutant : You’re Lost Little Gril de The Doors. Album : Strange Day. Elektra Records 1967.

31/05/2018

Gilles Sebhan : Cirque Mort. Normes et désordres.

Capture d’écran 2018-05-31 à 00.05.17.png"Tous les enfants sont des hommes. Peu d'adultes le restent." C’est probablement avec cet aphorisme de Tony Duvert, auquel Gilles Sebhan a consacré deux ouvrages sur le destin de cet auteur sulfureux, que l’on peut résumer l’univers étroitement lié de ces deux écrivains dérangeants évoquant les thèmes de l’enfance au travers de la sexualité et d’une certaine forme de violence à la fois trouble et subversive. Comme un écho à cette sentence et à l’occasion de cette première incursion dans le domaine de la littérature noire, Gilles Sebhan reste donc fidèle à la thématique de l’enfance et du rapport avec l’adulte tout en délaissant les notions de sexualité pour nous livrer, avec Cirque Mort, un roman policier déroutant nous entraînant, par le biais d’une angoissante série de disparitions d’enfants, dans l’univers trouble d’une institution psychiatrique pour jeunes patients psychotiques.

Un mystérieux message anonyme conduit le lieutenant Dapper vers le centre hospitalier où sont internés de jeunes mineurs névrosés. Il s’agit de l’unique indice auquel il peut se raccrocher pour retrouver son fils Théo qui a disparu depuis plusieurs semaines tout comme les deux garçons sur lesquels il enquêtait avant d’être dessaisi de l’affaire. Comme un signe annonciateur, préfigurant cette série de disparitions, peut-il y avoir un lien avec le massacre à coup de hache de tous les animaux d’un cirque installé pour Noël ? Parce qu’il ne peut se résigner, Dapper va tenter de trouver des réponses au sein de cette institution singulière en plaçant tous ses espoirs sur le témoignage d’Ilyas, un adolescent en proie à d’étranges visions qui prétend être l’ami de Théo. Névroses ou hallucinations, Dapper n’a pas le choix et va devoir se départir de toutes ses certitudes pour tenter de retrouver son fils tout en se demandant ce qui a bien pu unir Ilyas et Théo issus de deux mondes tellement différents.

Si la littérature noire a souvent eu pour vocation de dénoncer par le biais du crime ou du fait divers des disfonctionnements au sein de la société, Gilles Sebhan interpelle le lecteur sur un registre quelque peu différent avec un récit dérangeant qui ne cesse de susciter le malaise notamment avec ce monde de l’enfance s’éloignant des archétypes de l’innocence, propre à cette thématique. De cette manière, l’enquête policière prend une toute autre tournure que ce à quoi l’on peut s’attendre avec une intrigue portant sur la disparition d’enfants impliquant un père désemparé à la recherce de son fils kidnappé. Car bien au-delà d’une mise en scène emprunte de suspense et de rebondissements bien maitrisés, il faut voir avec Cirque Mort toute la dimension étrange qui se dégage du rapport entre l’adulte et cet univers de l’enfance disloquée où la raison et la folie se désagrègent sur  une question de point de vue. Car tout l’enjeu réside au cœur de cette institution psychiatrique sur laquelle règne le docteur Tristan qui, tel un savant fou, façonne la personnalité de ses jeunes patients au gré de ses expérimentations issues de quelques théories obscures où la raison et la folie se déclinent en fonction des règles et des normes établies par la société et que l’on pourrait remettre en cause sur fond de grand chambardement. Dans le confinement de cet établissement, le psychiatre endosse ainsi le rôle d’arbitre, pour apparaître rapidement comme un homme dépassé, en quête de l’idéal absolu qui résiderait dans la personnalité trouble de ses petits protégés. Un constat d’autant plus effrayant que loin d’être vulnérable, un enfant perturbé tel qu’Ilyas se révèle être un patient redoutable et bien plus inquiétant qu’il n’y paraît en étant capable de se soustraire à toutes tentatives de manipulations pour parvenir à ses fins. Ainsi, au travers des investigations d’un homme vulnérable comme le lieutenant Dapper, le lecteur perçoit donc le jeu à la fois subtil et pervers des influences qu’exercent les différents protagonistes qu’il croise sur son chemin.

Dans la torpeur hivernale d’une ville de province anonyme et au détour de ces évènements étranges se situant à la lisière du fantastique, Gilles Sebhan distille, au gré d’une écriture à la fois surprenante et saisissante, une atmosphère oppressante pour mettre en exergue les rapports ambigus régissant le monde de l’enfance et l’univers des adultes qui résonnent au cœur de cette intrigue policière atypique faisant ainsi de Cirque Mort un roman singulier et provoquant.

Gilles Sebhan : Cirque Mort. Editions du Rouergue/Noir 2018.

A lire en écoutant : String Quartet n° 1 de Giörgy Ligeti interprété par le Quatuor Hagen. Album : Giörgy Ligeti : String Quartets Nos 1 & 2 Ramifications. 2003 Deutsche Grammophon GmbH Berlin.

21/05/2018

MICHAEL MENTION : POWER. BLACK IS BEAUTIFUL.

michael mention, power, stéphane marsan black panther partyService de presse.

 

Fasciné par les serial killers, Michaël Mention a débuté sa carrière d’écrivain aux éditions Rivages avec une trilogie consacrée aux tueurs du Yorkshire, rappelant à certains égards, l’œuvre de David Peace. D’ailleurs, tout comme l’auteur britannique, Michaël Mention s’est également lancé dans l’écriture d’un roman baignant dans le milieu du football en évoquant le fameux épisode de la demi-finale de la coupe du monde de 1982 entre la France et la RFA. Mais faisant toujours preuve d’un intérêt pour les tueurs emblématiques Michaël Mention publiait également un essai, Le Fils de Sam, faisant référence au surnom de David Berkowitz, terrible tueur en série ayant sévi à New York dans les années 70. Ce n’est pas tant le fait d’avoir intégré, avec cet ouvrage, une maison d’édition dont les abonnés twitter feraient pâlir d’envie les groupes identitaires les plus extrêmes et dont la page d’un réseau social regorge de considérations et de commentaires abjects, qui déconcerte car chacun est libre de publier là où il le souhaite. Finalement le plus intriguant c’est que l’auteur revienne sur le devant de la scène avec un roman tel que Power dont le sujet tourne autour du mouvement du Black Panther Party et dont le thème de lutte contre la discrimination ne correspondait sans doute pas à la ligne éditoriale du label que j’évoquais puisqu’il est publié chez Stéphane Marsan (cofondateur des éditions Bragelonne) qui vient de lancer une nouvelle collection.

21 février 1965, des coups de feu résonnent dans l’Audubon Ballroom à New-York, et Malcom X  s’effondre sur scène. Avec cet assassinat, une page se tourne pour laisser place à celles que veulent écrire Bobby Seale et Huey Newton en fondant le Black Panthers Party afin de défier, armes à la main, les autorités tout en instaurant des programmes pour venir en aide auprès d’une communauté noire complètement stigmatisée. Ce sont des milliers de membre qui s’engagent dans le mouvement au grand dam du gouvernement, enlisé dans une guerre du Vietnam qui s’éternise. Témoins de cette époque trouble où tous les coups sont permis, il y a Charlène une jeune militante dévouée à la cause et Tyrone infiltré par le FBI bien décidé à saborder le mouvement de l’intérieur. Et puis il y a Neilcet officier de police blanc baignant dans ce racisme ambiant des sixties propre à une Amérique qui plonge dans le chaos des émeutes et des règlements de compte.

Davantage que la cause qu’il voudrait défendre ou mettre en lumière, on sent avec Power une véritable opportunité pour l’auteur d’aborder, par l’entremise de l’histoire méconnue du Black Panthers Party, toute la violence qui émanerait de cette période trouble sans trop vouloir s’attarder sur le volet social ou le contexte de l’époque qui ne seront évoqués que de manière bien trop superficielle. Le poids des mots, le choc des scènes violentes, à l’image de la bande son tonitruante qu’il distille tout au long du récit, Michael Mention nous entraîne dans une spirale d’événements historiques qu’il enchaîne dans ce succédané de l’œuvre d’Ellroy, notamment American Underworld, qui n’en possède toutefois pas l’envergure. Car bien que très documenté, Michaël Mention, tout à son désir de donner du rythme au récit, se perd dans une intrigue où les raccourcis hasardeux brouillent l’ensemble d’une trame historique qui devient quasiment illisible.

Conversations troubles avec John Edgard Hoover, opération COINTELPRO, projets de déstabilisation, agent du FBI sans scrupule, c’est bien l’ombre du Dog qui plane sur cette première partie du roman où l’on assiste à naissance de Black Panther Party dans une mise en scène un peu laborieuse donnant l’impression de lire les extraits de fiches Wikipedia rehaussées de quelques effets de style dont ces fameuses transitions musicales qui pourraient se révéler pertinentes si l’auteur n’avait pas la fâcheuse tendance à abuser du procédé ad nauseam.

En abordant la seconde partie du roman, on découvrira les personnages fictifs de Charlène, la jeune militante noire et de Tyrone, le repris de justice infiltré dans le mouvement, qui endossent tous les stéréotypes auxquels on peut s’attendre, comme la désillusion et la déchéance pour l’une ou le remord et la folie pour l’autre mais qui s’inscrivent dans la logique de l’intrigue tournant principalement autour de la prise d’assaut par le FBI, de l’appartement de Fred Hampton qui trouva la mort dans la fusillade et qui constitue un élément clé de l’histoire du Black Panther Party. On restera plus dubitatif avec le personnage grotesque de Neil, ce flic blanc modéré, basculant soudainement dans la folie meurtrière et qui semble n’être présent que pour convoquer ces meurtriers emblématiques de l’époque qui fascinent tant l’auteur mais qui n’ont pas grand-chose à voir avec l’histoire du Black Panther Party. Passe encore pour Charles Manson qui vouait une haine viscérale pour le mouvement mais que vient donc faire le tueur du Zodiaque dans une intrigue consacrée à la lutte contre les discriminations raciales ?

Tiraillé entre le sujet qu’il aborde, en contant l’histoire du mouvement révolutionnaire afro-américain, et cette propension à vouloir insérer tous les événements qui ont marqué la fin de cette période des sixties, Michaël Mention s’égare dans un récit touffu et sanguinolent, emprunt d’une certaine forme d’hystérie, pour nous livrer, au final, un roman sensationnaliste, clinquant et totalement superficiel.

Michaël Mention : Power. Stéphane Marsan 2018.

A lire en écoutant : Fables of Faubus de Charles Mingus. Album : Mingus Ah Um. Originally Released 1959, Sony Music Entertainment Inc 1993.

30/04/2018

Séverine Chevalier : Les Mauvaises. Tout disparaît.

séverine chevalier, les mauvaises, la manufacture de livres, territoriAvec le départ de son directeur Cyril Herry, on ne sait pas trop ce qu’il adviendra de la collection Territori de la Manufacture de Livres qui rassemblait des auteurs s’aventurant sur des territoires que l’on avait peu l’habitude d’appréhender dans le domaine de la littérature noire francophone. Une cohésion dans le choix des textes extrêmement travaillés, agrémentés d’une ligne graphique originale prolongeant l’atmosphère des récits, il émane de la collection Territori un sentiment de perfection et d’originalité que l’on retrouve notamment dans l’ensemble de l’œuvre exceptionnelle de Séverine Chevalier et dont le dernier roman, Les Mauvaises peut être considéré comme une espèce de finalité en forme d’apothéose concluant le magnifique travail d’éditeur de Cyril Herry.

Dans cette région perdue du centre de la France on a retrouvé la jeune adolescente Roberto pendue à l’arche d’un viaduc. Un suicide sans nul doute. Puis son corps disparaît du centre funéraire où il était exposé. Et aucune battue n’a permis de retrouver le cadavre. On s’est donc contenté d’enterrer un mannequin placé dans le cercueil, pour compenser le vide, l’absence. Fille facile, Roberto faisait partie avec Ouafa, la jeune citadine disgracieuse et Oé l’enfant lunaire, de ces mauvaises graines qui arpentent la forêt et la voie de chemin de fer désaffectée tout en disposant des pièges dérisoires pour empêcher l’extension de cette usine qui ronge peu à peu la nature. Non-dits et silences coupables, lachetés et mesquineries quotidiennes, c’est dans la dissolution des cœurs que se bâtissent les drames immuables.

Difficile de qualifier un roman tel que Les Mauvaises sans dévoiler des pans d’une intrigue dont la noirceur s’inscrit dans le quotidien des protagonistes composant la communauté d’une petite ville du centre de la France. Il y est surtout question de ces personnages qui sortent de la norme, tels que Roberto, Ouafa et Oé et dont l’univers décalé se désintègre peu à peu sous le poids des principes édictés par le monde de l’adulte ne pouvant supporter cette espèce de spontanéité infantile qui les renvoie à leurs propres lâchetés, leurs misérables secrets et surtout vers leurs petites angoisses qu’ils ne maîtrisent que très difficilement sous le vernis de l’apparence qui se désagrège parfois pour révéler des drames enfouis, des regrets et des remords trop tardifs. La spontanéité des uns s’opposant à l’hypocrisie des autres débouche sur la mort de Roberto et sur l’effroyable déséquilibre qui en résulte, comme une force tellurique que l’on ne pourrait maîtriser. Ainsi, du fond d’un lac asséché, au creux d’une forêt disloquée ou du haut d’un volcan faussement endormi, l’intrigue se déroule sous le regard impavide d’une nature dont la longue et immuable temporalité puissante se conjugue à la dérisoire période d’une vie humaine qui éclate soudainement dans un soubresaut d’espoir comme l’éruption d’un magma longuement murit. Mais au-delà des promesses non-tenues que l’on honorerait que trop tardivement, on distingue cette notion de désespoir qui hante l’ensemble des personnages définitivement broyés par le temps qui passe et dont on ne saurait percevoir la moindre possibilité de rédemption. C’est dans l’ensemble de ces petites mesquineries, de ces menues trahisons, de ces lâchetés et autres abandons que Séverine Chevalier puise toutes les nuances d’une noirceur émergeant du quotidien de ces hommes et de ces femmes qu’elle dépeint avec une inflexible acuité où affleure, au détour de chacune des pages du roman, la force d’une émotion palpable qui ne manquera pas de bouleverser le lecteur.

Comme pour Recluses et surtout Clouer l’Ouest on reste subjugué par la précision, la justesse du mot qui agrémente chacune des phrases savamment contruites avec cette sensation d’équilibre qui émane d’un texte chargé d’une atmosphère envoûtante presque onirique. Comme une gravure finement ciselée, la prose de Séverine Chevalier devient presque palpable voire même organique en touchant des sens tels que la vue et l’ouïe à l’exemple de ces formes de calligramme incarnant les derniers battements du cœur de Roberto ou cette transition temporelle nous permettant de passer du XX au XXIème siècle. Avec un belle palette d’émotions et un assemblage savant d’intrigues secondaires révélant les failles et les faiblesses de ses personnages, Séverine Chevalier met en lumière la chronique poignante du devenir de ces trois mauvaises graines qui ne manqueront pas de vous faire frissonner, ceci même une fois l’ouvrage refermé, car Les Mauvaises fait partie de ces romans exceptionnels que l’on ne saurait oublier. Une certaine idée du chef-d’œuvre.

Séverine Chevalier : Les Mauvaises. La Manufacture de Livres/collection Territori 2018.

A lire en écoutant : Je Suis Un Soir d’Eté de Brel. Album : J’Arrive. Barclay 1968.

22/04/2018

CYRIL HERRY : SCALP. TU SERAS UN HOMME, MON FILS.

cyril herry, scalp, cadre noir, éditions du Seuil

Pour les personnes qui prennent le temps de suivre ce blog, ce dont je les remercie au passage, vous aurez remarqué qu’il y a quelques personnalités du monde de l’édition qui reviennent régulièrement sur les devants de la scène à l’instar de Cyril Herry qui créa la maison d’éditions Ecorce, puis fut directeur de la collection Territori à la Manufacture des Livres, en relayant ainsi quelques textes magnifiques comme ceux d’Antonin Varenne, de Patrick K Dewdney ou de Séverine Chevalier pour ne citer que quelques uns de ces auteurs qui ont inititié un courant au sein de la littérature noire francophone en délaissant les paysages urbains pour s’implanter sur d’autres territoires plus reculés. Avec une exigence du texte et un sens de l’intrigue, Cyril Herry a sans nul doute distillé, au travers du récit des autres, quelques éléments de son univers que ce photographe émérite nous livre également au gré des clichés qu’il publie sur les réseaux sociaux. Cabanes et bivouacs élaborés, paysages forestiers, carcasses de voitures échouées on ne sait trop comment dans la nature, après l’édition et la photographie, c’est désormais par le prisme de sa propre écriture que Cyril Herry nous invite à retrouver cet environnement insolite, qu’il parcourt quotidiennement, avec un roman intitulé Scalp, narrant le parcours initiatique d’un jeune garçon en quête de son père.

Depuis un satellite, l’Etang des Froids à Layenne n’est qu’une infime pièce cadastrale d’un immense puzzle terrestre. Pour Teresa, il s'agit de l’endroit où Alex s’est retiré du monde afin de vivre en pleine forêt en installant une yourte au bord de l’étang. Pour Hans, leur fils de neuf ans, c’est un lieu étrange et mystérieux où vit ce père qu’il n’a jamais connu. Ces retrouvailles sont l’occasion pour la mère et le fils de laisser derrière eux cette communauté disloquée où les pères de substitution ont joué leur rôle un temps seulement et où la mort et la trahison ont eu raison du fragile équilibre qui y régnait. Mais une fois arrivé au campement, nulle trace d’Alex. Teresa veut repartir mais Hans est bien décidé à rencontrer son père en dépit des ombres qui se dissimulent derrière les frondaisons et des coups de fusil qui résonnent dans les alentours. Parce que pour les autochtones, l’Etang des Froids, est un lieu où les étrangers quels qu’ils soient, n’ont pas leur place, particulièrement lorsqu’il s’agit d’originaux comme Alex.

Scalp s’inspire d’une chronique judiciaire opposant les habitants d’un hameau composé de yourtes, au maire d’une commune de Haute Vienne mettant ainsi en exergue un mode de vie singulier qui ne souffrirait aucune tolérance de la part des autorités. Il y est donc question de liberté à hauteur d’homme se heurtant à cette vision cadastrale régissant et réglementant chaque parcelle de terrain que l’auteur nous permet d’appréhender, dès le premier chapitre, avec cette image satellite sur laquelle Teresa superpose le plan du cadastre en gomment ainsi toutes notions d’espace et de liberté. Sur la base de cette dichotomie, Cyril Herry nous livre un roman noir emprunt d’une tension permanente qui augmente graduellement au gré d’une intrigue distillant une climat à la fois étrange et inquiétant à l’image de cet enchevêtrement de troncs et d’épaves de voiture, décor hors norme, servant de terrain de jeu mais également de refuge pour un jeune garçon entraîné, bien malgré lui, dans un rude parcours initiatique, ponctué de violences, où la forêt, mais plus particulièrement la fureur des hommes, le transformera à tout jamais sans que l’auteur ne se détermine sur sa destinée qui demeurera à tout jamais incertaine.

Comme un matrice, la forêt que dépeint Cyril Herry, devient un lieu de transition, un terrain d’aventure guère éloigné des romans de Jack London, de Mark Twain ou de James Fénimore Cooper dont les récits doivent probablement imprégner l’esprit d’un jeune garçon tel que Hans qui, par étape, mais également au gré des circonstances et des confrontations parfois violentes avec des enfants de son âge, s’émancipe peu à peu de l’emprise de sa mère qui reste le seul lien qu’il lui reste avec le monde adulte et dont il se distancie comme par défiance. Dans une alternance de points de vue, Cyril Herry décrit ainsi, avec l’efficacité d’un texte précis au travers duquel ressort la force des émotions des protagonistes, toute la complexité des rapports entre une mère et son fils qui se dissolvent peu à peu au profit de cette quête du père inconnu, mais également au gré de cette volonté d’émancipation qui se dégage de cet environnement sauvage faisant, paradoxalement, l’objet d’une convoitise insensée qui contribuera à cette perte  d’innocence d’un enfant égaré, non pas dans cette forêt symbole de liberté, mais au beau milieu de la folie d’autochtones obsédés par la propriété.

Manifeste des rêves perdus d’adultes et d’enfants en quête de liberté, Scalp est un roman noir atypique et envoûtant, aux tonalités parfois poétiques, qui entraînera le lecteur dans l’environnement mystérieux de ces grandes forêts sauvages où l’indépendance des uns s’oppose à la convoitise des autres dans un déluge de violence à la fois brutale et surprenante. Tout simplement superbe.

Cyril Herry : Scalp. Editions du Seuil/Cadre noir 2018.

A lire en écoutant : North, South, East and West de The Church. Album : Starfish. 1988 Arista Records, Inc.

11/04/2018

Jean-Bernard Pouy : Ma ZAD. Dernier retranchement.

jean-bernard pour, Ma Zad, gallimard, série noireRien ne saurait empêcher la venue de ce phénomène saisonnier, pas même les dérèglements climatiques, où l’on observe durant cette période printanière l’apparition des magazines hors-série consacrés à la littérature noire. On saluera l’effort même si l’actualité du polar ne s’arrête pas à cette période de l’année dont on pourra évaluer toute son ampleur annuelle avec des revues spécialisées dans le domaine, comme l’Indic ou 813 qui vous épargneront les sempiternelles réflexions sur un genre qu’il faudrait considérer à part entière dans le monde littéraire. C’est par le biais de ces publications que vous découvrirez tout au long de l’année des nouveautés qui ne bénéficient pas toujours d’un éclairage médiatique aussi important qu’elles seraient en droit de mériter, mais également des personnalités qui ont contribuées, bien avant son avènement, au rayonnement du roman policier à l’instar d’une figure comme Jean-Bernard Pouy créateur, avec Serge Quadrupanni et Patrick Raynal, de la série Le Poulpe qui a la particularité d’être rédigée pour chaque épisode par un auteur différent. Mais outre ce personnage emblématique du polar français, Jean-Bernard Pouy, conteur hors-pair, est l’auteur d’une cinquantaine de romans et d’un nombre incalculable de nouvelles et d’essais qui revient sur le devant de la scène avec Ma ZAD, un roman noir qui colle à l’actualité du moment dans le contexte de l’abandon du projet aéroportuaire de Notre-Dame-des-Landes et des évacuations qui s’ensuivent.

Ca ne va pas fort pour Camille Destroit, responsable des achats du rayon frais d’un grand supermarché, qui a trop fricoté avec les zadistes occupant le site de Zavenghem où se situe la ferme héritée de ses parents. Lors de l’évacuation de la ZAD, ce quadragénaire, plutôt rangé, est interpellé par les forces de l’ordre pour être placé en garde à vue. Et comme si cela ne suffisait, pas, Camille constate, à sa sortie de détention, que sa grange où il sotckait du matériel, destiné aux activistes a été incendiée, que son employeur l’a licencié et que sa copine l’a quitté. Pour couronner le tout, il est agressé par une équipe de crânes rasés n’appréciant guère son engagement. Blessé, le moral en berne, Camille peut compter sur les sympathisants qui logent chez lui. Parmi eux, Claire, une fille superbe qui le persuade peu à peu de reprendre la lutte et de faire face aux Valter, initiateurs du projet industriel de Zavenghem. Mais les intérêts de Claire sont-ils bien similaires aux convictions de Camille ?

Roman libertaire à l’image de son auteur, Ma ZAD prend l’apparence d’un récit foutraque, émaillé de traits d’humour, où les digressions en tout genre côtoient quelques répliques saillantes et jeux de mots plus ou moins foireux, finissant même par devenir parfois un peu agaçants. Emprunt d’une grande culture au sens populaire du terme, Jean-Bernard Pouy peut intégrer dans son texte des références telles que Philipe K Dick, Manet, les Rolling Stone, et même de Daniel de Roulet, puisqu'une partie l’intrigue, dont quelques péripéties se déroulent d’ailleurs en Suisse, s’inspire du parcours de l’écrivain genevois, responsable de l’incendie d’un chalet inhabité, appartenant à un magnat de la presse allemand, et dont il a révélé les circonstances dans un roman intitulé Un Dimanche A La Montagne (Buchet-Castel 2006). Voici donc un bel inventaire à la Prévert auquel l’auteur rend également hommage.  Mais il ne faut pas s’y tromper, car au-delà de cette apparence chaotique, Jean-Bernard Pouy possède un solide sens de la narration nous permettant de suivre, au gré d’un texte vif et acéré, la fuite en avant de Camille, un homme aveuglé par une sourde colère qu’alimente une femme qui va se révéler fatale, mais également un environnement qui se disloque peu à peu sous les coups de boutoir d’une société de plus en plus avide. Mais loin d’être pompeux ou moraliste, Ma ZAD se révèle être un pur roman noir qui emprunte les codes classiques du genre pour le transposer à la périphérie du thème qu’il aborde, car acculé, dans ses derniers retranchements, la ZAD de Camille Destroit va s’incarner dans sa personnalité et ses convictions qu’il tente de préserver à tout prix.

Magnifique roman déjanté et fulgurant, à la fois grave et joyeux, Ma ZAD nous offre, sans jamais se prendre trop au sérieux, une vision aiguisée et pertinente d’une société alternative que les gaz lacrymogènes ne sauraient faire disparaître.

 

Jean-Bernard Pouy : Ma ZAD. Editions Galimard/Serie Noire 2018.

A lire en écoutant : One Way Or Another de Blondie. Album : Parallel Lines. Capitol Records 1978.

25/02/2018

Timothée Demeillers : Jusqu’à La Bête. L’équation du vide.

timothée demeillers, jusqu'à la bête, éditions asphalteDavantage orientée vers les auteurs hispanophones nous proposant des récits urbains, plutôt nerveux, les éditions Asphalte ont accueilli dans leur catalogue un écrivain français plutôt surprenant, Timothée Demeillers, dont le premier roman, Prague, Faubourg Est, publié en 2014, était passé plutôt inaperçu. Il en va tout autrement avec Jusqu’à La Bête qui s’intègre dans l’actualité liée au spécisme en dépeignant l’univers âpre et aseptisé des frigos de ressuage d’un abattoir se situant à la périphérie de la ville d’Angers. Le récit entraîne le lecteur dans la lente et impitoyable déshumanisation de l’ouvrier abruti par le rythme infernal des cadences, ceci bien au-delà de l’atmosphère pesante de mise à mort de l’animal régnant sur les lieux, tandis que les carcasses sanguinolentes se succèdent afin d’être dépecées dans une succession de terribles gestes quotidiens.

La prison. Le claquement des portes d’acier qui se referment résonne dans la tête d’Erwan comme un souvenir accablant dont il ne peut se défaire. Un claquement qui lui en rappelle un autre. Un claquement signalant l’apparition de la prochaine carcasse que l’on achemine sur le rail. Un claquement infernal rythmant toute son existence d’ouvrier au sein de l’abattoir qui l’employait autrefois. Un claquement terrible qui s’est imprimé au plus profond de son âme tout en l’entraînant vers cette folie insidieuse qu’il n’a pas vu venir. Un claquement qui l’a poussé à commettre cet acte terrible et irréparable. Il n’y avait rien à faire pour l’en empêcher. Erwan en est désormais certain car il se souvient de tout. Il faut dire que ce maudit claquement résonne toujours dans sa tête.

Près d’un siècle sépare Les Temps Modernes de Chaplin et Jusqu’à la Bête de Timothée Demeillers et pourtant, ce sont toujours les mêmes rouages qui broient l’humain que ce soit au sein de l’usine qui engage Charlot ou de l’abattoir qui emploie Erwan. L’abrutissement à la tâche reste identique et Timothée Demeillers dépeint cette logique infernale avec une écriture obsédante permettant d’appréhender la lente déshumanisation de son personnage dont on perçoit le parcours au gré des souvenirs qu’il ressasse dans la cage dans laquelle on l’a désormais enfermé comme un animal que l’on conduirait à l’abattoir. Loin d’être un plaidoyer pour la cause végane, il faut admettre qu’au-delà de la pénibilité des taches répétitives, c’est bien évidemment le reflet avec la terrible destinée de l’animal que l’on dépèce, jusqu’à devenir la pièce de viande qui va atterrir sur les étals des supermarchés ou sur les grills des fast-foods, qu’il faut distinguer cette dimension imagée, presque organique, de la transformation d’Erwan pour incarner cette bête désemparée, acculée à commettre l’irréparable pour survivre. Outre le contexte terrifiant de l’abattoir, la lente aliénation d’Erwan se construit également sur une logique de déscolarisation pour s’instiller tous les soirs, après le travail, dans les formats télévisuels ineptes dont l’auteur nous livre quelques extraits pertinents, nous permettant d’en saisir toute la portée à la fois ironique et dramatique. Loin des discours pontifiants et moralistes, Jusqu’à La Bête est un roman noir emprunt de quelques espoirs qui s’écroulent pourtant les uns après les autres, à l’exemple de cette brève histoires d’amour avec Laëtitia, une intérimaire estivale et dont la rupture par SMS nous renvoie à nouveau vers cette déshumanisation que l’on distingue dans toutes les strates de l’environnement social d’Erwan.

Avec Jusqu’à La Bête, Timothée Demeillers s’emploie également à dresser un tableau sans fard de l‘entourage des ouvriers. Cela va des instances politiques qui ont démissionnées et dont ils n’attendent plus rien, au clivage entre salariés et cadres qui s’isolent dans un système de caste d’un autre âge, en passant par les rêves perdus des collègues qui n’attendent plus grand-chose de l’avenir. Car perçu comme un privilège, l’obtention d’un emploi, aussi pénible soit-il, dans un environnement miné par le chômage, devient un piège pour l’ouvrier qui se trouve contraint d’accepter toutes formes d’avilissement et d’humiliation qui le conduiront à la perte de tous repères. Ultime soubresaut de celui qui ne peut accepter l’inéluctable, la tragédie se met en place avec une sobriété à la fois cohérente et implacable, car le crime ne devient plus qu’une conséquence au sein d’un univers brutal, complètement désincarné. Terriblement noir et cruel.

Timothée Demeillers : Jusqu’à La Bête. Editions Asphalte 2017.

A lire en écoutant : Out Getting Ribs de King Krule. Album : 6 Feat Benath The Moon. 2013 XL Recording.