20/08/2016

VALERIO VARESI : LE FLEUVE DES BRUMES. ET VOGUE LE NAVIRE.

éditions agullo, le fleuve des brumes, valerio varesi, polar italienNouvelle venue dans le monde littéraire, Agullo Editions porte le nom de Nadège Agullo, ancienne cofondatrice de Mirobole Editions, une maison publiant des romans noirs issus de terres étrangères méconnues. Pour ce nouveau voyage elle est accompagnée de Sébastien Wespiser, libraire avisé, passionné et amateur de beaux textes qu’il n’a de cesse de faire partager et parmi lesquels figure le prodigieux roman Les Noirs et les Rouges d’Alberto Garlini. Une belle association donc pour cette maison d’éditions prometteuse qui s’embarque sur le registre des publications atypiques. Et puisque j’ai évoqué l’Italie et le fascisme par le biais du roman de Garlini, restons-y pour découvrir Le Fleuve des Brumes de Valerio Varesi qui inaugure une série mettant en scène le commissaire Soreni.

Puisqu’il s’agit d’une nouvelle maison d’édition il faut tout d’abord dire un mot sur le superbe concept de la maquette du livre composée d’un couverture légèrement rugueuse et d’un bandeau mettant en exergue le titre du livre ainsi que les différents vins servis durant le récit dans l’auberge d’Il Surdo comme pour prolonger l’ambiance d’un roman où le plaisir de la table fait partie des instants chaleureux d’un récit se déroulant durant une période hivernale froide et humide.

Rien ne va plus au cercle nautique. Le Pô est en crue et a emporté dans son sillage indolent une énorme barge antique, mystérieusement libérée de ses amarres. Dans la brume nocturne, l’embarcation vogue telle un navire fantôme avant de s’échouer à l’aube sur une berge sablonneuse. Son capitaine semble avoir disparu et le cas est d’autant plus troublant que son frère est retrouvé, le jour même, mort défenestré. En charge de la levée de corps, le commissaire Soneri va rapidement découvrir que les deux frères ont servi, cinquante ans plus tôt, dans une milice fasciste qui a sévi dans la région. Au rythme de la crue et de la décrue, le Pô met en scène les terribles révélations d’un passé s’étiolant inexorablement dans les brumes de l’oubli. Les rancœurs peuvent-elles survivre à l’usure du temps ?

L’incarnation du fleuve donne tout son sens à ce roman dont l’intrigue se noue et se dénoue au lent rythme d’une crue et d’une décrue inexorable dévoilant des pans d’une histoire que l’on pensait enfouie dans les brumes de l’oubli. Des histoires anciennes qui refont surface au travers d’un texte envoûtant dégageant une atmosphère trouble et prenante dans laquelle le lecteur installera son imaginaire en arpentant une région mystérieuse empreinte d’une certaine générosité qui s’incarne par le biais des vins et des plats typiques servis dans l’auberge d'Il Sourdo où le commissaire Soreni installe ses quartiers afin de résoudre cette affaire tortueuse.

Il y a la brume qui s’insinue partout tout comme l’eau qui ronge les berges d’un paysage hivernal qui peu à peu se fige sous l’assaut du givre. Deux éléments omniprésents qui rappellent la mémoire et le remord rongeant les cœurs de protagonistes figés dans un passé qui n’inspire plus qu’une mélancolie teintée de regrets. C’est dans ces décors sublimes, emprunts d’une troublante poésie nostalgique, que le commissaire Soreni explore le passé obscur de ces anciens qui se sont affrontés autrefois dans des combats sanglants évoquant ainsi cette période peu glorieuse de la République de Salò. L’auteur installe donc son personnage sur le registre de l’enquêteur solitaire à l’écoute des autres en s’immergeant dans le contexte du crime qu’il doit résoudre. Dans une atmosphère de méfiance, voire même de défiance le commissaire Soreni dénoue peu à peu les nœuds d’une intrigue sombre qui trouve sa résolution dans un passé historique qui secoue encore la conscience de ses habitants.

Malgré son côté individualiste le commissaire Soreni s’adjoint la collaboration de plusieurs collègues ainsi que de toutes les ressources judiciaires nécessaires à la résolution d’une enquête qui pourrait aisément s’avérer insoluble et qui bénéficie parfois de hasards bien trop circonstanciés pour être tout à fait crédibles. Défauts mineurs qui ne nuisent nullement les qualités indéniables d’une intrigue bien ficelées, mettant en exergue les rivalités entre la police judiciaire et les carabiniers ainsi que les trafics d’êtres humains liés à l’immigration clandestine. Et puis il y a la belle Angela, compagne du commissaire, dont la sensualité quelque peu débridée donne droit à quelques scènes à la fois cocasses et surprenantes conférant au commissaire Soreni un supplément d’humanité.

Avec Le Fleuve des Brumes, Valerio Varesi nous entraîne donc dans le cadre peu commun de cette belle région de Parme propice à de belles scènes se déroulant dans le lit d’inondation d’un fleuve impassible qui renferme au creux de son lit de troubles secrets inavouables. Mystérieux et envoûtant.

Sega

Valerio Varesi : Le Fleuve des Brumes (Il Fiume Delle Nebbie). Editions Agullo Noir 2016. Traduit de l’italien par Sarah Amrani.

A lire en écoutant : Alle Prese Con Una Verde Milonga de Paolo Conte. Album : Concerti. CGD East West 1985.

 

 

14/08/2016

Bill Beverly: Dodgers. Au bout de la route.

Editions Seuil, Bill Beverly, Dodgers, richard price, clockersEmployés dans des fonctions subalternes, souvent ingrates, les enfants font office de guetteurs avant de gravir les échelons de l’univers impitoyable des gangs. Des enfants soldats qui opèrent au cœur de nos cités dites civilisées en renonçant rapidement aux notions de l’enfance pour s’insinuer dans un monde d’adulte dénué de toutes valeurs morales. Avec Dodgers de Bill Beverly nous allons suivre le destin de deux jeune frères devant accomplir un périple à travers tous les Etat-Unis afin d’éliminer un adversaire acharné du gang auquel ils sont affiliés.

A Los Angeles, East, quinze ans, dirige déjà une équipe de gamins chargés de surveiller les Boîtes, petits univers interlopes de la dope, où officient dealers et toxicos déjantés. Mais leur vigilance est mise à mal, les flics débarquent et une fusillade éclate avec la mort d’une fillette au compteur. La Boîte est fermée et East doit se racheter auprès de son oncle. Il faut dire que ce dernier, dans le collimateur de la justice, est aux abois. Pour s’en sortir, il faut éliminer un juge, témoin dans une procédure impliquant les caïds du gang. Et c’est à East de s’en charger. Mais le travail est plus complexe qu’il n’y paraît car la cible se trouve dans le Wisconsin. Et puis il y a Ty pour l’accompagner, son petit frère complètement déjanté ainsi qu’un étudiant bidon et un faussaire obèse plus malin qu’il n’y paraît. Sans arme, munie de papiers bidons et d’un peu de liquide, l’équipe quitte L.A. à bord d’un monospace lambda pour traverser discrètement tout le territoire. Au fil des kilomètres qui défilent, l’ambiance devient de plus en plus tendue. Et le plan est loin de se dérouler comme prévu.

Avec Dodgers de Bill Beverly, on pense immédiatement à Clockers, grand roman de Richard Price, car outre la résonance similaire dans le titre, on y retrouve le même univers de gangs impitoyables où les enfants n’en sont déjà plus et auxquels les adultes leurs attribuent des responsabilités qui scellent à tout jamais leur destinée. Il y avait Strike, le dealer amateur de trains miniatures, il y a désormais East, quinze ans, guetteur pour le compte de son oncle qui dirige toute une série de taules où viennent se défoncer une horde de toxicos. On baigne dans cette incertitude d’un destin mutilé où la mort survient à tout moment dans une équation étriquée qui ne laisse place à aucune porte de sortie. Par le biais du portrait poignant de East on perçoit, tout au long du récit, cette notion d’enfermement. Que ce soit dans l’univers de la Boîte qu’il surveille, dans ses obligations vis à vis du gang, dans la boîte en carton où il dort ou dans cet habitacle au travers duquel il entrevoit toute l’immensité d’un pays dans lequel il ne se reconnaît pas.

Une fois sorti du ghetto, on s’engage dans un voyage qui n’a rien d’initiatique, puisqu’au bout de la route, la mort d’un homme est déjà programmée. Une certitude qui taraude les membres de l’équipe effectuant ce périple morbide au bout duquel personne ne sortira grandit. Pourtant la majesté des paysages touche le gamin en proie aux doutes. Mais pour contrecarrer son incertitude quant au bien-fondé de sa mission, son oncle lui a adjoint, comme une ombre mortelle et silencieuse, son petit frère Ty. Tout à l’opposé de l’aîné, Ty possède cette froide détermination d’un tueur qui ne se pose aucune question. Son univers oscille entre la virtualité violente des jeux vidéo et la réalité de la rue. De la console au pistolet, il n’y plus de frontière et plus aucune règle. Dès lors, la confrontation entre les deux frères semble inéluctable, comme une éternelle et tragique malédiction fratricide à l’image de Caïn et Abel. En arbitres instables et nerveux, les deux autre membres du groupe alimentent encore davantage cette tension narrative que l’on perçoit tout au long d’un périple jalonné de péripéties singulières et parfois brutales.

Road trip funèbre, roman noir oscillant parfois sur le registre du thriller le lecteur sera déconcerté par les trames d’un récit qui se révélera plus surprenant qu’il n’y paraît. Du voyage à la fuite, de la fuite au vagabondage il n’y a qu’un pas jusqu’à l’oubli. Et l’on se prend à espérer une espèce de rédemption qui pourrait s’opérer dans la désagrégation d’un personnage touchant que l’on se surprend à apprécier. Car East perçoit dans la désincarnation de ces territoires fantomatiques qu’il a traversé, l’éventualité d’une régénération possible.

Une écriture classique empreinte d’un certain lyrisme poétique marquant parfaitement les affres de personnages tourmentés et les désenchantements d’un pays où une once de ce rêve américain réside peut-être au détour des routes empruntées, dans un bled paumé de l’Ohio.

Singulier, impitoyable, Dodgers est un premier roman brillant et marquant.

Sega

 

Bill Beverly : Dodgers. Editions Seuil/Policier 2016. Traduit de l’anglais (USA) par Samuel Todd.

A lire en écoutant : People in Search of a Life de Marc Dorsey : Album : BO de Clockers. MCA Records 1995

09/08/2016

OLIVIER CHAPUIS : LE PARC. LE PRIX DU SANG.

bsn press,giuseppe merrone,olivier chapuis,le parMême si je ne suis pas un aficionado des rencontres avec auteurs et éditeurs en tout genre, même si je ne fréquente que très rarement les salons et autres festivals du livre, il est immanquable, au fil des années, de faire quelques agréables rencontres dans le monde littéraire à l’instar de Giuseppe Merrone, directeur de la maison d’éditions BSN Press, dont la connaissance en matière de romans noirs et policiers semble incommensurable. C’est peu dire que j’apprécie la sensibilité du personnage qui possède cette particularité, désormais presque exceptionnelle, de travailler avec les auteurs sur les textes qu’il publie au sein de cette belle maison d’édition. Alors bien sûr on pourra arguer le fait que la présente chronique est teintée d’un certain parti pris, ceci d’autant plus que l’on peut qualifier Le Parc d’Olivier Chapuis de parfaite illustration de ce que peut être un excellent roman noir helvétique.

Tout est si calme du côté de Lausanne. La quiétude de la neige recouvrant doucement l’étendue morose d’un parc figé par la froidure hivernale. Un homme étendu sur le côté, sa main encore accrochée à la serviette en cuir. Le sang qui se répand lentement sous sa tête. Un photographe saisissant silencieusement la scène du crime. L’art et le sang peuvent-ils avoir un prix ? « Si l’art ne possède pas le pouvoir de conjurer la mort, il peut cependant la magnifier. » Mais que s’est-il vraiment passé du côté du parc Mon-Repos ?

Lorsqu’ils sont de qualité, on dit souvent des romans très courts qu’ils génèrent un sentiment de frustration ce qui n’est pas le cas avec cet excellent texte d’Olivier Chapuis. En effet, Le Parc bénéficie d’un bel équilibre pour ce roman choral où l’auteur examine les points de vues des différents acteurs ayant pris part à ce fait divers sans pour autant s’appesantir sur une myriade de détails inutiles. Ici on va à l’essentiel et en quelques phrases bien senties, l’auteur parvient à dresser un portrait et surtout à capter une ambiance dans ce quotidien lausannois presque banal et ennuyeux. Mais le crime survient et alimente tout le récit en générant son lot de suspense avec une belle poursuite palpitante fourvoyant rapidement le lecteur qui ne peut se dépêtrer de certains à priori. Pourtant les apparences sont trompeuses et la résultante de l’intrigue s’avère des plus surprenantes. C’est la force de ce roman où Olivier Chapuis parvient à manipuler le lecteur et à le conduire là où il le souhaite en jouant avec la temporalité des multiples points de vue des personnages dont les noms titrent les différents chapitres.

Le portrait de la victime est particulièrement poignant. Ce quotidien ordinaire d’une vie bien rangée « agrémenté » de son lot de petites trahisons familiales et de regrets que le fait divers balaiera définitivement. Mais tout se détraque déjà légèrement avec ce rendez-vous reporté et cette rencontre surprenante dans une ancienne orangerie où officie un artiste peintre orientant ainsi toute une partie du récit vers une autre thématique où l’auteur nous interroge subtilement sur la définition de l’art et sur son prix. C’est finalement dans la réunion du fait divers et de l’art qu’Olivier Chapuis donnera une réponse teintée d’une certaine ironie morbide. Car le quotidien devient soudainement extraordinaire, le sang prend désormais une valeur artistique et l’art magnifie le crime tout en le rendant immortel.

Court et percutant, Le Parc d’Olivier Chapuis est un roman incisif dont le souffle mortel de cette balle perdue n’a pas encore fini de vous faire frémir. De la belle ouvrage comme on l’aime.

Sega

Olivier Chapuis : Le Parc. Editions BSN Press 2015.

A lire en écoutant : The Other Side of Town de Curtis Mayfield. Album : Soul Masters : Get Down. Warner Strategic Marketing 2004.

03/08/2016

Quentin Mouron : Trois Gouttes de Sang et un Nuage de Coke. L’Age de l’Héroïne. L’exégèse du néant.

Capture d’écran 2016-08-03 à 12.25.14.pngLa nouvelle édition de L’Histoire de la Littérature en Suisse Romande publiée sous la direction de Roger Francillon contient désormais un chapitre consacré au polar romand, ceci grâce à l’expertise avisée de Giuseppe Merrone. Puis s’il faut s’éloigner de nos régions et s’ouvrir au monde, je ne saurais que trop conseiller Le Dictionnaire des Littératures Policières, rédigé sous le contrôle expert de Claude Mesplède permettant ainsi de se familiariser avec un genre littéraire extrêmement vaste qui ne supporte guère les assertions généralistes de Quentin Mouron, jeune auteur suisse romand inspiré, faisant état d’une absence de style due, entre autre, à la piètre qualité des traductions. Mais qu’à cela ne tienne, avec Trois Gouttes de Sang et un Nuage de Coke et L’Age de l’Héroïne, ce romancier prometteur et ambitieux aspire à relever le niveau avec deux polars narrant les tribulations d’un jeune dandy désenchanté, féru d’ouvrages anciens et exerçant la profession de détective privé.

A Watertown, obscure banlieue de Boston, on découvre, dans son pick-up, le corps mutilé d’un retraité sans histoire. En charge de l’enquête, le shérif McCarthy va tout mettre en œuvre pour découvrir l’auteur de ce meurtre odieux. Il croisera sur son chemin Franck, un jeune détective dandy qui entretient son spleen à grands coups de lignes de cocaïne. Un jeune homme désabusé, un shérif en proie aux doutes existentiels, les deux hommes vont mener leurs investigation en parallèle. Il faut dire que les démarches de Frank manquent parfois d’une certaine ligne déontologique.

A n’en pas douter, Quentin Mouron tient son pari en nous livrant un texte au style aussi affirmé qu’enflammé. Les phrases sont belles, ciselées avec soin et régulièrement agrémentées du mot précis, parfois un brin désuet donnant à l’ensemble cette belle sensation de maîtrise linguistique. Pourtant le verbe soyeux, la phrase racée ne sauraient masquer longuement cette indigence de taille qu’est l’absence totale d’intrigue que l’on perçoit très rapidement au fur et à mesure de la progression d’un roman dissonant et décousu. Car Trois Gouttes de Sang et un Nuage de Coke débute véritablement comme un roman policier avec un crime à résoudre par un duo d’enquêteurs menant leurs diverses investigations. Mais loin de vouloir exploser les codes du genre, Quentin Mouron s’en désintéresse totalement pour se lancer dans une diatribe sociale extrêmement convenue, virant parfois à la farce, comme cette confrontation entre Franck et le célèbre auteur de polars James Ellsor. C’est d’ailleurs probablement au travers du portrait peu flatteur de ce romancier grossier, aux manières frustres, que l’on perçoit toute la considération que l’auteur porte pour le genre policier. Dès lors, on pourrait estimer que Quentin Mouron s’oriente vers le roman noir, type social. Mais il n’en est rien car les thématiques exposées n’entrent aucunement dans une logique visant à alimenter le crime ou l’intrigue d’une histoire échevelée. Ainsi le lecteur est rapidement désorienté comme livré aux réflexions d’un auteur qui ne parvient plus à se dissimuler derrière ses personnages, donnant cette impression confuse de faire face à un être protéiforme qui endosserait les différentes personnalités de protagonistes totalement désincarnés. L’art et la critique, l’obsolescence programmée d’une vie morose et le clivage social des différentes castes composant une société seront autant de thèmes évoqués dans une série d’analyses sociétales aussi pompeuses que prétentieuses.

Capture d’écran 2016-08-03 à 12.27.24.pngAvec cet étrange enquêteur dandy, on pense bien évidemment au chevalier Dupin, personnage récurrent des contes d’Edgar Allan Poe lui-même natif de Boston, ville dans laquelle se déroule une partie du récit de Quentin Mouron. Force est de constater qu’il s’agit de références bien trop pesantes, mettant davantage en exergue cette indigence narrative à laquelle le lecteur est confronté. On se tournera dès lors vers le second opus de Quentin Mouron, L’Age de l’Héroïne où l’on retrouve pour la seconde fois notre détective privé atypique.

Brad Medley a du souci à se faire. Il n’a jamais récupéré la drogue livrée par les mexicains. Un manque à gagner considérable qui risque de plomber sa petite entreprise et de le conduire rapidement du côté du cimetière. Il charge donc Franck de récupérer la marchandise qui aurait disparue lors d’un échange dans la région de Tonopah, un trou paumé du Nevada. Il y rencontrera Léah, un jeune serveuse farouche qui officie au Jenny’s Dinners, un routier miteux où viennent échoir quelques âmes brisées. Une rencontre qui ravive l’intérêt de Franck pour le genre humain. Mais il y a la cargaison d’héroïne qu’il faut retrouver rapidement.

Dans L’Age de l’Héroïne, on retrouve immédiatement la qualité d’écriture de Quentin Mouron. Les phrases sont plus courtes, plus incisives, mais le style est puissant et flamboyant. Néanmoins, L’auteur renonce toujours à cette envie de nous raconter une histoire et se contente du service minimum avec une intrigue archi convenue. On a la sensation de lire des chutes de plusieurs textes inachevés que l’on aurait rassemblés tant bien que mal pour fournir un roman bancal. C’est d’autant plus regrettable que l’ouvrage n’est pas exempt de quelques belles scènes originales à l’instar de la rencontre entre Franck et une libraire allemande, spécialisée dans les livres anciens et dont le funeste destin laissait présager quelques bons moments de lecture. Puis sans crier gare, de Berlin, on se retrouve dans ce trou perdu du Nevada pour passer en revue quelques personnages stéréotypés qui ne présentent aucun intérêt à l’exception de Léah, cette jeune serveuse mystérieuse. Malgré ce beau personnage qui aurait mérité davantage de développement, le récit s’enlise dans une tragique banalité qui, rapidement, ne présente plus aucun intérêt hormis peut-être ce constat cruel que le polar n’est pas à la portée de tous les écrivains, aussi talentueux soient-ils.

Un style allié à une absence d’intrigue. Avec les deux romans de Quentin Mouron le lecteur aura la désagréable sensation d’avoir fait l’acquisition de deux belles boîtes savamment travaillées ne contenant que du vide. Tout ça pour ça. Dommage.

Sega

Quentin Mouron :

Trois Gouttes de Sang et un Nuage de Coke. Editions La Grande Ourse 2015.

L’Age de l’Héroïne. Editions La Grande Ourse 2016.

A lire en écoutant : Wild Is The Wind interprété par Nina Simone. Album : The Best Of Nina Simone. 1969 UMG Recording Inc.

 

L'Histoire de la Littérature en Suisse Romande. Nouvelle édition publiée sous la direction de Roger Francilion. Editions Zoé 2015.

Claude Mesplède : Dictionnaire des Littératures Policières. Editions Joseph K. 2008.

 

17/07/2016

ANTONIN VARENNE : BATTUES. QUASIMODO ET JULIETTE.

antonin varenne, battues, La manufacture de livres, éditons écorces, territoriiLa collection Territori, dirigée par Cyril Herry, s’est toujours distinguée en nous livrant de somptueux romans noirs célébrant le monde rural français tout en découvrant des auteurs dont les textes travaillés, ciselés, aux styles si particuliers ont séduit bon nombre de lecteurs à l’instar de Grossir le Ciel, Plateau de Frank Bouysse, Crocs de Patrick K Dewdney ou Clouer l’Ouest de Severine Chevalier. Avec Battues, Antonin Varenne se démarque de ses camarades d’écriture en nous livrant un roman pourvu d’une intrigue complexe et d’une mise en scène ambitieuse sur fond d’affrontement entre deux familles de notables.

Le Plateau des Millevaches, R. une agglomération déclinante sur laquelle les clans des Courbiers et des Massenet règnent comme des despotes. Les exploitations forestières appartiennent aux premiers tandis que les seconds dirigent les domaines agricoles de la région. On travaille pour les Courbier ou pour les Messenet et on se tait, car derrière les rivalités, il existe également les petites accointances indispensables pour se répartir, au mieux, le territoire. Mais vingt ans après l’accident, neuf jours après la découverte du premier cadavre et douze heures après la fusillade, Michèle Massenet raconte son retour dans cette ville honnie. Revenue pour son père malade, elle voulait surtout revoir Rémi le garde-forestier défiguré qui semble être au cœur de ces intrigues. Une histoire d’amour qui résonne comme une malédiction.

Avec Battues, Antonin Varenne fait une démonstration éclatante de son sens de l’intrigue et de son art de la mise en scène pour nous livrer un roman noir dont certains échos résonnent comme un lointain western rural à l’image de Haut-Fer de José Giovanni, se déroulant également dans le contexte des exploitations forestières. Battues est un récit éclaté où la temporalité des principaux événements passés et à venir s’inscrit au gré des titres de chaque chapitre, accroissant ainsi la tension narrative d’une histoire qui n’en manquait pas. L’auteur dévoile également des parties de son intrigue par l’entremise d’interrogatoires menés par le commandant de gendarmerie Vanberten, témoin presque impuissant des règlements de compte qui se trament dans la région. Tout comme les titres des chapitres qui rythment le récit, ces interrogatoires font état de faits dont le lecteur n’a pas encore pris connaissance, renforçant ainsi la puissance de cette théâtralité narrative.

S’il y a une myriade de personnages, l’auteur se focalise sur Michèle, la fille rebelle de la famille Massenet, et sur Rémi le garde-forestier autour duquel tourne toutes les intrigues. Un personnage atypique, dont les stigmates d’un accident agricole ravage toute une partie de son visage en le contraignant à faire un usage immodéré de codéine destinée à soulager les douleurs toujours présentes. L’homme à la recherche de Philippe, un collègue de l’Office National des Forêts mystérieusement disparu, va mettre à jour les arrangements douteux entre les deux grands propriétaires terriens de la région. De rixes brutales en tentatives de meurtre, Rémi est la proie de règlements de compte violents que la compagnie de gendarmerie ne semble pas être en mesure de pouvoir juguler.

Antonin Varenne met ainsi en exergue ces exploitations forestières et cette agriculture intensive qui s’inscrivent dans une logique de profit au détriment du respect des ressources naturelles que dénoncent tant bien que mal des groupuscules écologistes, ceci parfois au péril de leur vie, comme on le découvrira au détour du roman. Autour de ces luttes féroces, l’auteur met également en scène le quotidien des habitants d’une ville qui se désagrège en ponctuant son récit de petites anecdotes mettant en lumière toute la vicissitude de cette communauté.

Le roman est donc intense et extrêmement dense avec cette kyrielle d’intervenants et d’événements ponctuant un récit tout en maîtrise. Cela est peut-être dû à cette écriture simple, sans fioriture, au style rapide et direct qui permet au lecteur de se concentrer sur le corps du récit tout en s’immergeant dans cette terre sauvage que l‘auteur expose avec une passion dénuée d’excès. Les paysages, la flore et surtout la faune servent ainsi ce roman haletant à l’instar de cette battue, donnant le titre à l’ouvrage et devenant surtout l’un des points d’orgue d’un récit où se décline la beauté farouche d’une violence savamment maîtrisée.

Oui, maîtrise est bien le mot idéal permettant de définir ce roman puissant. Battues, un roman à lire sans retenue.

Sega

 

Antonin Varenne : Battues. La Manufacture des Livres/Editions Ecorce Territori 2015.

A lire en écoutant : Retourne Chez Elle d’Ariane Moffat. Album : Le Cœur Dans la Tête. Les Disques Audiogrammes 2005.

11/07/2016

Pierric Guittaut : D’Ombres et de Flammes. Crépuscule rural.

pierric guittaut, série noire, d'ombres et de flammes, sologneSous le feu de l’actualité depuis plusieurs mois, on pourrait penser que certains auteurs s’engouffrent dans le roman noir rural par pur opportunisme en vue de récolter quelques miettes du succès d’estime qu’il suscite. Il s’agit pourtant parfois que d’une simple question de timing liée à une absence de mise en lumière comme c’est le cas pour Pierric Guittaut, auteur, essayiste et chroniqueur de polars qui explore déjà depuis plusieurs années les origines rurales du roman noir français et qui publia en 2013, un roman noir, La Fille de la Pluie, se déroulant dans un coin de campagne isolée. Dans ses articles, Pierric Guittaut cite notamment Marcel Aymé et Pierre Pélot parmi les auteurs ayant initié la veine des polars ruraux. Mais en introduisant une dimension fantastique dans son dernier ouvrage intitulé D’Ombres et de Flammes, on pense également à Claude Seignolle, ceci d’autant plus que l’intrigue a pour cadre la région forestière de la Sologne.

Retour au pays, pour le major de gendarmerie Remangeon. Après une bavure violente, ce policier irascible, se voit muter au cœur de la Sologne, territoire de son enfance. La région marquée par la superstition a bien changée depuis son départ. Désormais, les domaines de chasse luxueux pullulent tout comme les braconniers qui sévissent dès la nuit tombée pour abattre bon nombre de cervidés qu’ils mutilent sauvagement. Mais le major est à mille lieues de ces préoccupations, car l’endroit attise surtout les souvenirs d’Elise, sa femme disparue mystérieusement depuis dix ans et dont il croit apercevoir la silhouette au détour d’une rue du village. Entre le pragmatisme militaire et les traditions occultes, dont il est l’héritier, le major Remangeon va mener une enquête peu commune pour mettre à jour les contentieux entre les différentes communautés de la région et découvrir les origines du mal mystérieux qui frappe l’élevage de son amie d’enfance Delphine. Dans l’ombre dansante des flammes, il y a comme une odeur de soufre étrange qui lamine les cœurs et les esprits. Bienvenue en Sologne.

On ne va pas se mentir, Pierric Guittaut invective régulièrement la lignée gauchistes des auteurs de la génération Manchette en publiant ses chroniques dans la revue Elément qui penche pour l’extrême … pardon la « nouvelle » droite. Le bougre n’a d’ailleurs pas la plume dans sa poche lorsqu’il descend les romanciers se réclamant du néo polar français. Mérite-t-il pour autant cette indifférence médiatique dont il fait l’objet ? La réponse est assurément non, parce que, plus que tout, Pierric Guittaut est une superbe conteur qui parvient à associer le style avec l’intrigue pour nous livrer un des meilleur roman noir rural. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien s’il est en lice pour le Grand Prix de Littérature Policière 2016, même si l’on se doute bien (sauf grosse surprise) que ce sera Plateau de Frank Bouysse qui sera célébré.

Mais revenons à D’Ombres et de Flammes pour se pencher sur un texte brillamment écrit avec un style enflammé sans pour autant verser dans l’outrance ou l’excès de descriptions surfaites. Pierric Guittaut dépeint simplement l’environnement qui l’entoure avec une précision permettant au lecteur de s’immerger dans un contexte réaliste dépourvu d’effets outranciers. La nature n’est donc pas célébrée ou magnifiée dans de longs descriptifs superflus, souvent propres aux auteurs citadins, mais devient un décor envoutant distillant une atmosphère étrange et inquiétante. On ressent ainsi l’émotion et la passion de l’auteur pour cette région de la Sologne en dégageant une espéce de force tranquille qui transparaît tout au long du récit.

D’Ombres et de Flammes se décline sur trois niveaux d’intrigues. Il y a tout d’abord l’absence de Claire, épouse de Remangeon, dont il est sans nouvelle depuis plus de dix ans. Hanté par cette disparition qui n’est sans doute pas étrangère à son comportement, le policier semble désormais perdu en menant une vie dépourvue de repère. On le perçoit notamment par l’entremise de son lieu de vie se situant à la lisière semi urbaine délimitant la ville et le monde rural. Puis lors de son retour sur ses terres d’origine, le major Remangeon doit faire face à des affaires de braconnages et autres trafics liés au monde de la chasse. Peu concerné par ces événements, il prend néanmoins les affaires en main lorsque celles-ci dégénèrent lors de confrontations violentes et meurtrières. Et pour finir, il y a ce joute occulte entre le major Remangeon et le braconnier Lerouge voyant d’un très mauvais œil le retour de ce gendarme, fils de sorcier.

Même s’il est teinté d’un aspect fantastique, l’auteur parvient à ancrer son récit dans un contexte social d’un réalisme époustouflant, notamment en ce qui concerne la chasse et les éléments occultes émaillant le roman, mais également pour tout ce qui est en lien avec l’univers clos d’une brigade de gendarmerie. Que ce soit au niveau des procédures, des activités ou des relations entre les différents membres de la brigade, Pierric Guittaut conduit le lecteur dans le quotidien de ces policiers uniformés en mettant en scène des personnages dotés de caractères forts, teintés d’une certaine sensibilité parfois émouvante à l’instar du brigadier-chef Toussaint, jeune femme antillaise, un peu perdue au beau milieu de cette campagne de la Sologne.

D’Ombres et de Flammes est donc le roman noir qu’il faut impérativement découvrir afin de d’appréhender ce monde rural, parfois étrange, toujours très mystérieux, si proche et si lointain tout à la fois. Pierric Guittaut signe un roman noir original aux multiples intrigues aussi brillantes qu’insolites.

Sega

Pierric Guittaut : D’Ombres et de Flammes. Editions Gallimard/Série Noire 2016.

A lire en écoutant : The Family and The Fishing Net de Peter Gabriel. Album : Peter Gabriel « Security ». Charisma Records 1982.

04/07/2016

Cycle grands détectives de la BD : 3. Larcenet - Claudel : Le Rapport de Brodeck.

Capture d’écran 2016-07-04 à 02.02.57.pngIl ne s’agit pas de savoir si le Rapport de Brodeck est un roman noir, ou si le personnage éponyme du roman est un enquêteur digne d’intégrer le cycle des grands détectives de la BD. Mais tous les prétextes sont bons, y compris les raccourcis les plus audacieux, pour évoquer une magistrale BD de Manu Larcenet dont le scénario est une adaptation du roman de Philippe Claudel évoquant cette période obscure autour d’une guerre qui n’a désormais plus de nom.

Que s’est-il passé dans cette auberge de ce petit village isolé dans la montagne ? L’Anderer, comme le nommait les habitants, n’est plus. Une nuit de fracas, de fureur pour accomplir L’Ereigniës (l’exécution collective). Puis toutes traces de son passage ont désormais été effacées. Il ne reste plus qu’un souvenir tenu que Brodeck va devoir consigner dans un rapport relatant les événements. Il n’a pas d’autre choix, lui le paria tout juste toléré, que de faire ce que les villageois lui demandent, s’il ne veut pas disparaître à son tour. De plus, il est le seul à savoir manier les mots. Alors Brodeck écrit la venue des soldats, son retour des camps, sa femme enfermée dans le silence d’une folie quotidienne et surtout la venue de L’Anderer qui perturbe cette logique de l’oubli auxquels tous les habitants aspirent. Il raconte la lâcheté, la compromission, la collaboration. Consigner l’indicible horreur afin de pouvoir l’oublier à tout jamais. Alors Brodeck écrit surtout la peur.

On est tout d’abord saisi par la beauté des deux objets composant l’ensemble de l’adaptation du roman de Philippe Claudel. Un fourreau cartonné, composé d’un assemblage de quelques cases tirées de la bande dessinée, protège un album relié au format italien qui n’est pas sans rappeler un de ces carnets d’antan sur lequel on rédigeait notes et récits.

Capture d’écran 2016-07-04 à 02.03.42.pngAprès la quadrilogie crépusculaire de Blast, Manu Larcenet décline une fresque obscure et poétique au service de ce terrible conte de Philippe Claudel. La force évocatrice du dessin de Manu Larcenet permet de composer des séries de planches dépourvues du moindre texte. Une puissance tragique que l’on décèle dans ces paysages ravagés par les tempêtes, le froid et la peur ou dans l’obscurité de ces intérieurs dans lesquels les protagonistes confient leurs terribles manquements. Puis c’est à nouveau cette faune silencieuse et ces paysages figés par le gel qui deviennent les témoins muets de ces exactions que les hommes veulent oublier. Le trait est posé, précis presque sage, lorsque tout d’un coup, une explosion d’images aussi muettes que cauchemardesques évoquant l’atrocité des camps ou l’occupation du village par des soldats aux facies bestiaux, mettent en abîme la fragile humanité des protagonistes dans un contexte devenu intemporel. Car peu importe l’époque, seules persistent les dynamiques sordides et abjectes des relations entre victimes et oppresseurs, décortiquées jusqu’à l’os dans le silence d’illustrations singulières et oppressantes.

Mais on ne saurait faire abstraction du texte mettant en perspective la déliquescence des trois institutions composant un village. Il y a ce curé qui a cessé de croire en dieu, cet instituteur couard, broyé par le remord et ce maire infâme qui n’aspire qu’à l’oubli. Des confidences froides et sincères mises en scène dans de terrifiants cadres clairs obscurs où la lumière semble quasiment absente hormis la faible lueur d’une bougie ou d’un foyer achevant de se consumer. Dans des confrontations parfois tendues Brodeck consigne ainsi la culpabilité de ces villageois sacrifiant sur l’autel de l’oubli cet Anderer venu raviver les remords enfouis aux tréfonds des âmes. Un personnage étrange qui suscite l’inquiétude et la méfiance au sein d’une communauté repliée sur elle-même peinant à accepter la différence qu’il distille par le biais de l’art et de la connaissance comme pour défier cet éternel obscurantisme. Comme pour éclairer ce sombre récit, on perçoit sur deux planches somptueuses, toute l’ouverture d’esprit d’un personnage atypique, ouvert au monde, qui parvient à sonder l’âme et l’esprit des personnes qui l’entoure.

L’intensité sombre d’un roman transcendé dans l’indicible beauté de planches en noir et blanc, Manu Larcenet transpose ainsi avec Le Rapport de Brodeck toute la noirceur de l’âme humaine dans une incandescente et intense œuvre graphique bouleversante.

Sega

Manu Larcenet /Philippe Claudel : Le Rapport de Brodeck. Tome 1 : L’Autre. Editions Dargaud 2015. Le Rapport de Brodeck. Tome 2 : L’Indicible. Editions Dargaud 2016.

A lire en écoutant : Piano Quartet N° 1 in G Minor, Op. 25 I Allegro. Johannes Brahms interprété par The Villiers Quartet Piano. Etcetera 1989.

19/06/2016

CARLOS ZANON : J’AI ETE JOHNNY THUNDERS. PERDRE ET MOURIR.

carlos canon,j'ai été johnny thunders,asphalte éditionsIl y a parfois comme ça, au détour d’un livre, une espèce de charme indéfinissable où un auteur parvient à concilier au cœur d’un roman résolument noir, une petite musique poétique quelque peu décalée donnant à l’ensemble une allure décadente empreinte d’une sombre nostalgie. Une ville de Barcelone décatie sur fond de musique rock abrupte et cinglante, Carlos Zanon signe avec J’ai été Johnny Thunders un grand roman fiévreux.

Retour à la case départ pour Francis lorsqu’il débarque dans le quartier de Barcelone où il a grandit, en laissant derrière lui ses rêves de gloire et son double maléfique, Mr Frankie. Il est désormais un musicien déchu, complètement paumé qui n’est jamais parvenu à percer vraiment dans le monde cruel du rock. Il a pourtant joué avec des légendes comme Johnny Thunders, mais tout cela désormais n’est plus qu’un lointain souvenir. Aujourd’hui, la cinquantaine bedonnante, Francis, complètement fauché, retourne vivre chez son père. Il aspire à trouver un job pour rembourser ses dettes, payer la pension qu’il doit à son ex femme afin de renouer avec ses enfants. Mais le retour dans le droit chemin peut s’avérer être un parcours tortueux où les réminiscences du passé deviennent des obstacles insurmontables.

En guise d’introduction, Carlos Zanon nous immerge immédiatement dans l’univers chaotique d’un rock’n roll noir et cruel avec la rencontre de Johnny Thunders et de Mr Frankie qui scellera son destin ou plutôt son absence de destinée. Puis comme Francis, on ressort du club, complètement lessivé et dépassé par la violence d’un spectacle dramatique où les idoles se brûlent les ailes dans la lumière des projecteurs d’une gloire factice et dans l’ombre malsaine de la dope et de l’alcool. Le réveil est brutal et sans concession ainsi que la rédemption qui ne devient plus qu’une illusion supplémentaire pour continuer à avancer, tituber vers un dénouement aussi noir et cruel que ce concert rock qui a vu naître et mourir un Mr Frankie tragiquement immortel.

On découvre tout au long du texte une espèce d’amertume vénéneuse et poisseuse que l’auteur distille sur un rythme cinglant et nerveux en nous projetant dans les périphéries d’une ville de Barcelone désenchantée, bien éloignée des circuits touristiques, où Francis (et son double maudit, Mr Frankie) promène ses désillusions et ses échecs. Il n’y a rien de schizophrénique dans ce personnage s’alimentant de ses rêves perdus du passé et de ses projets étriqués du présent. Mr Frankie a été le guitariste qui a accompagné Johnny Thunders lors d’un concert épique où la légende n’était déjà plus qu’une ombre déchue en quête d’une prochaine dose. Francis est le looser fauché qui souhaite trouver un job stable afin de pouvoir renouer avec ses enfants. Lors de ce retour aux sources, au domicile d’un père honnis, Francis va devoir affronter les fantômes qu’il laissé derrière lui avec une déclinaison d’âmes brisées qui tentent de survivre comme elles peuvent dans un pays ravagé par la crise économique.

Outre Francis, on rencontre une déclinaison de personnages poignants à l’image de la jeune Marisol refusant de renoncer à ses rêves et s’abandonnant à toutes sortes de compromissions abjectes qui la brisent à petit feu. C’est le message que Carlos Zanon décline tout au long de ce roman puissant où une jeunesse en quête d’ambitions se heurte au marasme d’une société sans illusion. Et pour les plus âgés, il ne reste que la chute permanente et l’échec patent qui se décline dans un quotidien morose et sans lendemain, représenté par le père de Francis, petit homme infâme qui fera brutalement rejaillir l’ensemble de sa médiocrité et de ses frustrations sur son entourage. Pourtant, l’auteur n’a pas pour ambition de dénoncer quoique ce soit dans son roman. Carlos Zanon dépeint sans aucun misérabilisme et sans aucune pudeur cette vie de petites gens au détour d’un texte rugueux qui n’épargne personne. Une mise en scène s’installe lentement, de manière éclatée, par l’entremise des différents protagonistes animant le livre pour nous acheminer vers un final tragique d’une cruelle violence sordide.

J’ai été Johnny Thunders restitue donc ces quelques instants de gloire pour toute une somme de vies bousillées sur l’autel d’un rock tonitruant et impavide. De petites combines foireuses, en coups tordus le conte musical brutal devient un roman noir féroce qui laboure les cœurs et les âmes.

Sega

 

Carlos Zanon : J’ai été Johnny Thunders. Editions Asphalte 2016. Traduit de l’espagnol par Olivier Hamilton.

A lire en écoutant : Spanish Stroll de Mink DeVille. Album : Cabretta. 1977, 2001 Capitol USA.

 

 

05/06/2016

CHRIS OFFUTT : LE BON FRERE. PRISONNIERS DANS L’IMMENSITE.

chris offutt, le bon frère, éditions gallmeister, collection totem, missoula, montana, kentucky Une nature encensée et magnifiée dans laquelle on déploie les rapports humains au cœur de ces immensités sauvages pour nouer des tragédies silencieuses qui s’achèveront dans une violence sourde et assumée tout à la fois, en passant des forêts vallonnées du Kentucky aux massifs abrupts du Montana, Le Bon Frère de Chris Offutt s’inscrit dans ce fameux courant littéraire de nature writing en décrivant la longue errance d’un personnage enfermé dans cette logique du devoir à accomplir.

Le sang appelle le sang. Tout le monde sait qui a tué Boyd. Mais dans les contrées délaissées des Appalaches où rien ne se règle par le biais des tribunaux, il faudra bien que Virgil fasse le nécessaire pour venger la mort de son frère. C’est en tout cas ce que tout le monde attend de lui, même s’il aspire à une vie tranquille dans ses collines du Kentucky. Mais l’attente est trop forte et personne ne fera en sorte de le dissuader d’accomplir son devoir, bien au contraire. Pourtant, tuer un homme n’est pas une chose aussi simple qu’il y paraît et cette spirale de violence pourrait bien ne jamais s’achever. Il faut donc fuir, traverser les immenses plaines du pays, puis se faire oublier dans les vallées sauvages du Montana pour tenter de panser ses blessures et ses regrets dans la solitude de l’exil.

Sans être trop ostentatoire sur la forme, nous sommes immédiatement saisis par la prose lyrique de Chris Offutt dépeignant les contrées sauvages dans lesquelles évoluent ses personnages. Il y a tout d’abord cette première partie se déroulant dans le Kentucky où l’on perçoit toute l’affection que l’auteur porte à cette région dont il est originaire. Au travers des vallons, des forêts et de cette population locale disséminée, ce sont de somptueuses fresques naturalistes empruntes d’un élan poétique assumé qui nous permettent de nous immerger totalement dans le récit en suivant le quotidien de Virgil. Cette sensation de sérénité va bien évidemment s’estomper au fur et à mesure du périple de Virgil qui devient de plus en plus instable dans cette région du Montana paraissant plus hostile et plus inquiétante dans toute sa magnificence.

Même si les territoires sont immenses, même si certaines contrées sont complètement délaissées, Virgil semble être à la recherche de cette frontière lointaine de l’ouest sauvage dont l’Alaska deviendrait l’ultime incarnation d’une quête de liberté inassouvie. Et pour cause, le paradoxe du roman célébrant l’oubli, la fuite et le renouveau provient du fait que tous les acteurs sont prisonniers de leurs peurs et de leurs devoirs. Pour Virgil, c’est bien évidemment cette nécessité d’accomplir une vengeance dont il ne perçoit pas l’impérieuse nécessité hormis dans le regard de son entourage qui fait pression sur lui. C’est encore plus tangible dans la logique de ces miliciens du Montana qui craignent l’intrusion d’un gouvernement personnifiant désormais cet ennemi invisible contre lequel il va falloir en découdre. Les portraits de ces miliciens sont d’ailleurs saisissants d’humanité avec leurs certitudes de lutter pour le bien commun et de protéger des valeurs qu’eux seuls seraient à même de partager.

Un voyage mélancolique au cœur d’une Amérique rurale dépeinte sans ostracisme sur fond de paysages grandioses avec une belle description sans concession de la ville de Missoula, patrie de ce courant littéraire d’écrivains célébrant la nature et dont fait désormais partie Chris Offutt. Une belle écriture pour une intrigue solide sur le renoncement de l’identité et des racines. Le Bon Frère incarne le souffle brut de la poésie naturaliste, allié à la tragédie des grands romans noirs.

Sega 

Chris Offutt : Le Bon Frère. Editions Gallmeister/Collection Totem 2016. Traduit de l’anglais (USA) par Freddy Michalski.

A lire en écoutant : Song For James Welch de Richmond Fontaine. Album : $87 and a Guilty Conscience. 2007 El Cortez Records.

30/05/2016

Germán Maggiori : Entre Hommes. Le bal des cafards.

german maggiori, entre hommes, la dernière goutte, roman noir argentin, polar argentine, polar buenos airesAlors bien sûr qu’après avoir tourné la dernière page d’Entre Hommes de Germán Maggiori, nous serons tentés de le classer ou de le barder de références pour trouver quelque chose d’intelligent à dire au sujet de cet ovni littéraire s’affranchissant de toutes les règles. Mais ne cherchez pas Ellroy, encore moins Thompson, parce que Germán Maggiori est un auteur qui s’est émancipé de toutes espèces d’influences pour nous balancer un récit brutal mettant en scène des flics et des truands arpentant les rues chaudes de Buenos Aires, ville laminée par les crises successives et le paco, came pourrie, composée de résidus de coke, de mort aux rats et autres pesticides en tout genre.

Cortez Le Tucumano est un mac pressé qui doit rapidement mettre sur pied une petite orgie pour ses commanditaires. Il ramasse deux travestis et une fille de son staff pour les amener dans un appartement où les attendent un juge, un sénateur et un banquier. Bacchanale endiablée sur festival de coke s’interrompant brutalement avec une overdose fatale pour la fille. C’est d’autant plus gênant que toute la scène a été filmée derrière une glace sans teint et que la vidéo compromettante est désormais dans la nature. Ce sont deux flics de la Division dirigée par Diana Le Boucher qui sont chargés de la retrouver. Un duo charmant que cet ancien tortionnaire et cet obsessionnel psychopathe qui vont remuer tous les égouts de la ville pour parvenir à mettre la main sur l’enregistrement compromettant. Et quand les flics sont plus cinglés que les truands, on peut se demander comment tout cela va se terminer.

Livre culte, « meilleur polar argentin de tous les temps », chef-d’œuvre de la littérature argentine, vous trouverez de nombreux qualificatifs dithyrambiques pour encenser ce roman noir auquel il faut concéder une certaine tendance à la démesure en puisant sa force dans la flétrissure d’une société en pleine décomposition. Cette démesure se traduit dans la violence de scènes parfois dantesques dans lesquelles il ne faudrait pas voir seulement une simple mise en scène sensationnaliste destinée à horrifier le lecteur. Elles sont le miroir d’un quotidien brutal et âpre où l’on ne perçoit déjà plus les règles et les usages pour se focaliser dans une logique de survie sans aucun lendemain.

Conte barbare, Germán Maggiori a construit son récit à coup de grenades pour suivre, de manière parfois chaotique, les parcours hallucinants de personnages hauts en couleur, tous affublés de surnoms à la fois inquiétants et pittoresques à l’instar du Monstre et du Timbré désignant les deux flics véreux opérant dans une brigade où la corruption devient le gagne-pain de tout le personnel qui la compose. C’est au travers de leurs périples que l’on distingue ce système pérenne de désagrégation qui contamine toutes les strates d’une société complètement disloquée que l’auteur dépeint avec une écriture frontale qui va droit au but. Outre les flics, on prend plaisir à suivre les péripéties de cette horde de petites frappes, de braqueurs camés et de truands paumés mettant en place leurs coups foireux avec ce besoin permanent de se détruire la tête à coup de mauvais alcools et de cames pourries. En toile de fond, on découvre également les portraits parfois poignants de ces prostituées et de ces travelos en tout genre, arpentant les trottoirs torrides et les bordels miteux de Buenos Aires en subissant les foudres de dégénérés bestiaux et brutaux avides de faire subir les pires sévices pour apaiser cette colère et cette frustration qui lamine les cœurs.

Dans une atmosphère confinée, où l’odeur de la mort et de la pourriture gangrènent tout un monde déliquescent, Entre Hommes est l’incarnation du mal, de la violence et de l’horreur dans un quotidien abject où l’espoir de rédemption s’envole dans un remugle de sang et de tripes sur fond de rock tonitruant. Un livre qui foudroie.

Sega 

Germán Maggiori : Entre Hommes. Editions La Dernière Goutte/Fonds noirs 2016. Traduit de l’espagnol (Argentine) par Nelly Guicherd.

A lire en écoutant : La Gran Explosiòn de Los Violadores. Album : Rey O Reina. 2009 Leader Music