26/05/2016

WILLIAM BOYLE : GRAVESEND. L'HYMNE DU DESESPOIR.

Capture d’écran 2016-05-26 à 00.28.13.pngUn peu plus d’un millier d’ouvrages. C’est le nombre de romans qu’a publié la maison d’éditions Rivages/Noir durant 30 ans devenant ainsi l’une des grandes références mondiales dans l’univers du roman noir et policier. Une belle collection si l’on prend la peine de consulter la liste où figurent les grands noms de la littérature noire, mais également des auteurs méconnus qui émaillent cet inventaire prestigieux. Travailleurs de l’ombre, très souvent mis en exergue par son directeur, il faut particulièrement saluer les traducteurs à l’instar de Pierre Bondil, Jean-Paul Gratias, Daniel Lemoine et Freddy Michalsky qui parvinrent à donner une voix française à ces auteurs américains tout en conservant leur petite musique si particulière. Outre une traduction soignée, l’une des particularités de la maison Rivages/Noir est de remettre constamment l’ouvrage sur le métier avec cette volonté farouche de nous faire découvrir de nouveaux auteurs de qualité. C’est ainsi, plutôt que de mettre en valeur une de ses têtes de file, que le numéro 1000 de la collection échoit à Gravesend, premier roman de William Boyle.

A Gravesend, quartier italien, au sud de Brooklyn, il y a ceux qui restent et ceux qui reviennent. Parmi ceux qui restent il y a Conway qui attend son heure afin de venger la mort de son frère Duncan, assassiné sauvagement, il y a de cela seize ans, par Ray Boy Calabrese une des figures du quartier. Parmi ceux qui reviennent, il y a justement Ray Boy Calabrese qui vient de purger sa peine de prison, mais qui attend désespérément de payer le prix fort de ses actes passés. Parmi ceux qui restent, il y a Eugene, jeune adolescent boiteux, qui souhaite montrer à Ray Boy, cet oncle déchu qui n’est plus que l’ombre de lui-même, qu’il peut également devenir un caïd du quartier. Parmi ceux qui reviennent, il y a la belle Alessandra qui traîne dans ses valises ses rêves déchus d’actrice de cinéma. A Gravesend, il y a des destinées qui s’entrechoquent brutalement dans un mélange acide de regrets, de colères et de désillusions.

Il y a bien évidemment des classiques immuables, telles la vengeance et l’illusion perdue, qui entrent dans la dynamique du roman noir et que William Boyle illustre parfaitement dans ce premier roman où il met en scène une tragédie prenant pour cadre un quartier modeste de Brooklyn qui devient un personnage à part entière. Plus qu’un quartier Gravesend devient une espèce d’espace verrouillé où gravitent, de manière dérisoire, des protagonistes qui ont cessé depuis longtemps d’agiter leurs illusions perdues. On perçoit ainsi cette colère et cette frustration taraudant chacun des acteurs qui ne parviennent pas à se dégager d’une destinée qui semble gravée dans le marbre glacé de l’amertume. Mais c’est lors de sursaut, de révolte que les drames se mettent en place dans une explosion de violence qui ébranle toute la communauté assoupie dans une torpeur teintée de nostalgie.

On ressent immédiatement quelque chose d’hypnotique dans l’écriture de William Boyle qui arrive à nous immerger, jusqu’à l’étouffement, dans ce quartier où il dépeint des personnages forts et poignants tout à la fois avec cette propension à mettre doucement en branle la machine infernale qui va broyer les destins dans des scènes d’une brutalité sèche et cruelle. C’est peut-être parce qu’il n’y a rien de flamboyant et d’épique dans ce roman que William Boyle parvient à incarner, avec une belle justesse, l’état d’esprit d’un pays fatigué de traîner derrière lui cette fameuse illusion du rêve américain. Finalement Gravesend c’est l’hymne du désespoir qui touche le cœur des hommes avec un roman noir pas comme les autres qui mérite bien cette mise en lumière que lui octroie ce numéro 1000 de Rivages/Noir.

William Boyle : Gravesend. Editions Rivages/Noir 2016. Traduit de l’anglais (USA) par Simon Baril.

A lire en écoutant : We Used to Think the Freeway Sounded Like a River de Richmond Fontaine. Album : We Used to Think the Freeway Sounded Like a River. Winner Casino Music BMI 2009.

 

 

16/05/2016

MARC VOLTENAUER : LE DRAGON DU MUVERAN. PRESSE-MOUTON.

Capture d’écran 2016-05-16 à 22.58.40.pngEn ce moment, il y a quelque chose de pourri au royaume du polar suisse romand avec cette propension à mettre dans la lumière de piètres auteurs qui consacrent davantage d’énergie à vendre leurs œuvres qu’ils n’en dispensent pour rédiger leurs textes. A chaque instant, ils trustent les réseaux sociaux en affichant régulièrement leurs classements respectifs, leurs pseudos tirages/ventes d’ouvrages parfois auto-édités dans l’espoir pathétique d’attirer davantage de lecteurs. Ils auraient tord de s’en priver puisque cela fonctionne dans une certaine mesure et que la presse prend désormais le relais pour mettre en avant le phénomène. Au nombre d’exemplaires vendus, qui n’est pas si mirobolant que ça et qui peut être très certainement sujet à caution, Nicolas Feuz, Mark Zellweger et Marc Voltenaueur ont désormais acquis une certaine notoriété par l’entremise de journalistes qui se contentent de dresser leurs portraits et de conter leurs « success story ». Néanmoins aucun d’entre eux ne s’est risqué à rédiger une critique ce qui laisse peut-être supposer qu’ils n’ont pas lu ou fini les livres de ces illustres auteurs, ce qui est compréhensible, ou qu’ils n’osent s’aliéner une partie de leur lectorat en fustigeant ces romans impérissables. Je mets de côté la supposition d’une critique positive tant leur crédibilité en prendrait un coup. Il n’empêche, que l’on a retrouvé, au salon du livre à Genève, ce trio infernal qui n’a pas manqué de décrédibiliser l'image du polar helvétique avec cette tendance narcissique à parler davantage de tirages, de chiffres, de classements et de diffusion plutôt que de célébrer le genre littéraire dont ils ne connaissent finalement pas grand chose. Il en est d’ailleurs de même pour leurs éditeurs, quand ils en ont un, qui semblent afficher une certaine volonté à renouveler un coup d’édition à la Dickers au détriment de l’envie de publier une bonne histoire.

Ce qui est navrant dans tout cela, c’est que cette médiocrité éditoriale conforte une certaine intelligentsia culturelle qui affiche ouvertement son mépris pour le polar. Il faut entendre ces critiques littéraires sur Espace 2 (Zone Critique : 25' 40), évoquant les romans policiers par le biais du Dragon du Muveran de Marc Voltenaueur. Pour l’une, il s’agit d’un plaisir vaguement honteux pour un genre littéraire qui, quand il est bon, est vraiment très bien (sic), tandis que l’autre renchérit en se drapant dans les prestigieuses pages bibles des ouvrages de Simenon. Et c’est ainsi, entre deux gloussements condescendants, que les chroniqueurs malmènent l’ouvrage, en concédant paradoxalement quelques qualités dont il est totalement dépourvu. Au terme de ces considérations on peut mettre en perspective les propos de François Guérif, rapportés dans une longue interview accordée au mensuel Marianne, où il déplore le fait que le polar, aujourd’hui encore, est totalement discriminé.

Pour mieux illustrer mes propos, je vous recommande de passer en revue les articles de presse consacrés au Dragon du Muveran afin de constater qu’il n’y a aucune critique dédiée à ce premier roman de Marc Voltenauer. On se contente de faire état du succès et du fait qu’il se déroule en Suisse, dans un petit village des alpes vaudoises.

La quiétude de Gryon, petit village niché au cœur des Alpes Vaudoises est bien mise à mal lorsque l’on découvre sur l’autel du temple, le cadavre d’un promoteur immobilier. Corps dénudé, messages et codes bibliques, le rituel macabre suscite la peur et l’inquiétude. S’agirait-il de l’amorce d’une série de meurtres atroces ? C’est ce que semble craindre l’inspecteur Auer de la police criminelle lausannoise, chargé de l’enquête. Avec son équipe, il va mettre à jour les sordides petits secrets des villageois afin de contrer les noirs desseins du meurtrier. Mais va-t-il parvenir à enrayer cette machination infernale. Rien n’est moins sûr, car à l’ombre du massif du Grand Muveran, se cache le terrible dragon qui n’a pas fini de faire parler de lui.

Ce n’est pas souvent que je compte les pages d’un ouvrage, mais il faut avouer que venir à bout des 660 pages de l’ouvrage, tient de la gageure. Une intrigue bancale, mal ficelée et qui au final ne tient absolument pas la route, voici ce que vous aurez droit avec Le Dragon du Muveran.

On déplorera tout d’abord une absence totale de style et un vocabulaire fort limité qui ne permet pas de mettre en valeur le cadre où se déroule l’histoire, ce qui est fort regrettable. Gryon, le massif des Diablerets, le Grand Muveran ne vous seront restitués que par l’entremise de qualificatifs banals tels que magnifique, grandiose et splendide. Même le tableau de Hodler représentant le Grand Muveran, qui est la bonne idée du roman, est dépourvu du moindre descriptif et ne semble susciter aucune émotion auprès des protagonistes, notamment le tueur. L’auteur passe donc ainsi à côté de cette ambiance villageoise et de ce climat montagnard en se contentant de nous citer une liste d’établissements publics et quelques lieux-dits sans s’attarder sur les liens et les habitudes des habitants. Même si les crimes s’enchaînent, on ne perçoit pas ce climat de suspicion et de peur qui pourrait pourtant assaillir l’ensemble des habitants. Une fois les éléments cités, Marc Voltenauer estime que c’est l’imaginaire du lecteur qui fera le travail. La démarche pourrait être louable s’il n’y avait pas 660 pages. Ainsi nous aurons droit aux détails de la préparation des pâtes carbonara et petits plats en tout genre concoctés par Mickaël ainsi qu’aux différents pinards que les enquêteurs s’enfilent à longueur de soirée tandis que le tueur trucide allégement les villageois (je parie sur la publication d'un livre des recettes de Mickaël). Un moyen comme un autre de donner de l’épaisseur à des personnages complètement stéréotypés à l’exemple de l’inspecteur viril qui fume des cigares et de son compagnon fan de Breakfast at Tiffany’s. On aurait pu tout de même trouver mieux pour illustrer un couple gay qui semble vivre dans une espèce de bulle où les problèmes liés à l’homophobie, par exemple, se seraient arrêtés à la frontière helvétique.

Il y a une certaine ambivalence tout au long du texte, où l’auteur nous assène, avec force de précisions académiques ampoulées, tous les aspects liés à la médecine légale (inutiles, au demeurant, pour la résolution de l’intrigue) et à la théologie alors qu’il se désintéresse totalement de tout ce qui touche aux procédures policières, pour nous livrer une pseudo enquête bancale et maladroite. On se demande tout d’abord pourquoi Andreas Auer, l’inspecteur qui dirige les investigations, est affecté à la police municipale de Lausanne. En effet, en partant de ce principe, le policier, même s’il vit à Gryon, ne peut se voir attribuer l’enquête car la commune ne fait absolument pas partie de sa juridiction et doit donc échoir à un enquêteur de la police cantonale vaudoise. Et il en est ainsi tout au long de l’intrigue où l’auteur nous restitue tous les poncifs policiers à l’instar de l’avertissement Miranda qui semble avoir désormais traversé l’océan Atlantique. On passe sur tous les aspects du secret de fonction, puisque l’inspecteur Auer a intégré au sein de son équipe, son compagnon Mickaël qui est journaliste indépendant. S’ensuit des démarches illogiques où le journaliste active ses contacts pour passer en revue le casier judiciaire d’une victime alors que les policiers qui ont accès au fichier peuvent aisément se charger de cette recherche. Et même lorsqu’il est précis sur la marque et le modèle d’une arme de service, Marc Voltenaueur ne semble pas faire la distinction entre un revolver et un pistolet ce qui est tout de même fâcheux dans un contexte de roman policier.

Le récit est construit sur une alternance entre l’enquête et le passé du tueur dont on découvre le profil avec une succession de scènes assez insignifiantes afin de laisser le lecteur dans l’expectative le plus longtemps possible. Une démarche inutile puisque du fait d’un manque d’imagination au niveau des noms on découvre rapidement qui est le meurtrier. Puis soudainement tout s’accélère avec une cascade de découvertes et d’informations arrivant fortuitement par l’entremise de personnages qui débarquent soudainement dans le village en livrant des informations plus ou moins pertinentes. On constate dès lors que l’enquêteur ne fait que subir les événements qu’il n’est absolument pas en mesure de maîtriser malgré la montagne d’indices et d’éléments à sa disposition lui permettant de résoudre l’affaire. Mais il peut tout de même compter sur son flair infaillible, son instinct et son amitié avec un agent du FBI qui, ô comble du hasard, a enquêté sur une affaire similaire. Un coup de chance quand on pense que l’agence gouvernementale compte environ 35'000 employés, dont plus de 15'000 agents spéciaux.

Des personnages qui ne tiennent pas la route, à l’exemple de la pasteure Erica Ferraud, un enquêteur qui compare sa vie à celle de James Bond, un tueur qui trouve du sens dans ses actes avec la lecture de la bible et la découverte du film Un Justicier dans la Ville, un petit hommage à la mafia new-yorkaise, un tueur en série US doté d’un surnom ridicule, le récit s’achèvera sur une succession de scènes indigestes qui frisent le grotesque en outrepassant parfois allègrement toutes les règles de vraisemblance. Bref, vous allez suivre avec Le Dragon du Muveran l’enquête objectivement foireuse de l’inspecteur Auer qui est finalement à l’image du livre. Je me garderai d’en dire plus afin de ne pas spoiler le livre au cas où de courageux lecteurs désireraient connaître la trame de cet édifiant thriller, ceci d’autant plus qu’il va être diffusé en France et en Belgique. Bande de veinards !

Pour finir sur une image positive : Le Grand Muveran de Ferdinand Hodler. (source wikipedia)

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Sega

Marc Voltenauer : Le Dragon du Muveran. Editions Plaisir de Lire/Collection Frisson 2016.

A lire en écoutant : Governement de No Money Kids. Album : I Don’t Trust You. Roy Music 2015.

08/05/2016

Kris Nelscott : A Couper Au Couteau. Etat de siège.

Capture d’écran 2016-05-08 à 21.38.34.pngEn librairie, lorsque vous ferez l’acquisition d’un roman de la série Smokey Dalton, vous aurez sans doute droit à un regard complice de la part du libraire qui vous classera immanquablement dans la catégorie des initiés. Il faut dire que cette série méconnue n’a pas connu le succès qu’elle serait pourtant en droit de mériter et que son auteur Kris Nelscott, pseudo de l’écrivaine Kristine Kathryn Rusch, semble avoir mis un terme aux aventures de son détective privé afro-américain évoluant dans le climat malsain des émeutes sociales qui secouaient les USA durant les années soixante.

Après l’assassinat de Martin Luther King, Smokey Dalton a quitté précipitamment Memphis en compagnie du jeune Jimmy, témoin gênant du meurtre du charismatique révérend. Pourchassé par la police de Memphis et le FBI, Smokey Dalton et son petit protégé se sont installés, sous une fausse identité, dans la ville de Chicago où le détective a trouvé un emploi comme agent de sécurité au sein de l’hôtel Hilton. Mais avec la tenue de la convention des Démocrates et les rassemblements de mouvements contestataires menés par les Yippies, la ville sous pression, est truffée de policiers et d’agents gouvernementaux en tout genre. Une ville assiégée sous tension. Mais au cœur du ghetto, ce sont les petits garçons noirs qui meurent dans l’indifférence générale. Il ne reste alors que Smokey Dalton pour mener l’enquête, d’autant plus que ces enfants ont le même âge que Jimmy.

Avant d’entamer ce second opus des enquêtes de Smokey Dalton, il est recommandé de lire le premier ouvrage, La Route de Tous les Dangers, tant les intrigues y sont étroitement liées. En installant son détective dans la ville de Chicago, l’auteure prend à nouveau le temps de nous immerger dans une ville des sixties qu’elle parvient à nous restituer d’une façon bluffante, au travers du quotidien des personnages qui traversent le récit. A la fois concise et précise, Kris Nelscott pose la trame historique d’une ville sous tension avec la convention des Démocrates et les rassemblements contestataires qui tournent finalement à l’émeute. Dans ce contexte où la nervosité est extrêmement palpable, l’auteure met en avant l’indifférence des autorités face aux disparitions et aux meurtres d’enfants issus des communautés afro-américaines.

Des ghettos aux quartiers chics de Chicago, du Hilton où séjournent les Démocrates au parc Lincoln dans lequel se rassemblent les manifestants, Smokey Dalton arpente les rues de la ville en nous permettant de découvrir cette escalade infernale historique où la révolte et la contestation se heurtent aux enjeux sécuritaires d’un maire intransigeant. A la poursuite d’un tueur d’enfant, Smokey Dalton croise tout au long de son enquête les événements qui trouvent leur apogée au cœur des violentes confrontations entre les manifestants et les forces de l’ordre qui dégénèrent en émeutes. C’est dans ce contexte chaotique que son enquête trouvera son dénouement tragique dans un final dantesque et percutant.

A Couper au Couteau, est un ouvrage charnière de la série Smokey Dalton car il prend pour cadre une nouvelle ville dans laquelle va évoluer notre héros en nous permettant de faire la connaissance de nouveaux personnages à l’instar de l’inspecteur Johnson, flic bourru mais intègre, que l’on va très certainement retrouver dans les prochaines enquêtes du détective Smokey Dalton.

Tension narrative sur fond de tensions historiques, A Couper au Couteau est un récit explosif mené avec beaucoup de finesse et de sensibilité.

Sega

Kris Nelscott : A Couper Au Couteau. Editions Points 2010. Traduit de l’anglais (USA) par Luc Baranger.

A lire en écoutant : Sweet Home Chicago interprété par Eric Clapton. Album : Me and Mr. Johnson. WEA Internationale inc. 2004.

 

 

01/05/2016

JUAN MARTINI : PUERTO APACHE. LA BELLE ET LE RAT.

Asphalte éditions, juan martini, puerto apache, buenos aires, Fuerte Apache,« Nous sommes le problème du XXIème siècle ». C’est ce que l’on peut lire sur une banderole qui orne la périphérie de Puerto Apache, quartier fictif de Buenos Aires qui donne son nom au roman de Juan Martini. S’il est fictif, Puerto Apache s’inspire des bidonvilles, baptisés «villas miseria», bien réels de Fuerte Apache et de la Villa 31 où s’entassent les exclus de la société argentine. Dans cet enfer urbain en bord de mer, que l’auteur a située plus précisément sur la réserve naturelle de Costanera Sur, on se débrouille comme on peut pour survivre.

Dans un hangar pourri du quartier autogéré de Puerto Apache, le Rat en prend plein la gueule. Passé à tabac par trois lascars, il se demande qui peut bien lui en vouloir. Il faut dire qu’il travaille pour le Pélican, un caïd de la ville qui trempe dans des affaires louches liées, entre autre, au trafic de drogue. Mais que pourrait-il bien dire à ses tortionnaires, lui qui ne fait que retenir des séries de chiffres qui n’ont aucun sens, hormis pour celui à qui il les transmet. Qu’à cela ne tienne, il lui faut s’extirper des griffes des trois losers qui lui fracasse la tête, passer à la maison pour prendre son 38 et parcourir les rues de Buenos Aires, afin de présenter ses hommages à l’ensemble de la filière pour savoir qui peut bien vouloir lui faire la peau.

En subissant un passage à tabac bien en règle, on peut dire qu’on entre de plein pied dans le monde brutal du Rat, petit voyou de Puerto Apache, qui nous dévoile son parcours avec un langage de la rue à la fois tonique et narquois posant ainsi un regard lucide et désenchanté sur son petit univers de trahisons et de violences. De réflexions en digressions parfois tragi-comiques, l’auteur dresse de manière percutante, un portrait piquant d’un personnage attachant et haut en couleur. Roman noir et social tout à la fois, nous découvrons ce quartier de misère où évolue le personnage principal et sa cohorte d’exclus qui s’organisent du mieux qu’ils peuvent pour survivre tout en faisant face aux autorités qui ne peuvent accepter ce bidonville en bord de mer. Dirigé par la « Première Junte » dont fait partie le père du Rat, on découvre la vie sociale de ce quartier atypique où l’on a installé dans le même bâtiment, une mairie et un bordel pour faire face aux risques sanitaires liés aux infections sexuellement transmissibles. Malgré les ravages de la violence et de la drogue qui gangrènent le secteur, il y a cette volonté de bâtir une vie sociale s’incarnant notamment avec la construction d’un cinéma de fortune.

Avec Puerto Apache, l’auteur met en exergue les conséquences des crises successives qui ont secoué le pays en soulignant l’imbrication de l’économie parallèle des trafics en tout genre dans les circuits financiers officiels de la ville. Bars clandestins où officient les petits caïds de la drogue, hôtels de luxe où siègent les pontes politiques, bars branchés peuplés de mannequins affriolants, Le Rat parcourt les rues de Buenos Aires en quête de vérité sur fond de règlements de compte qui ne sont pas étranger avec le coup d’état qui se prépare à Puerto Apache.

Dans un contexte à priori masculin, les femmes sont un peu en retraits, même si leurs rôles respectifs restent prépondérants dans la dynamique du récit. La belle Marù devient ainsi le pivot des relations qui se nouent entre Le Rat, incarnation des bas-fonds de la ville, Le Pélican, narcotrafiquant brutal et Monti, un politicien véreux bien plus dangereux qu’il n’y paraît. Vivant dans les beaux quartiers de la ville, Marù devient l’alter ego du Rat en adoptant les attitudes les plus viles afin de pouvoir survivre dans son propre univers qui, derrière son opulence de facade, apparaît sous un jour aussi dur et cruel que celui de Puerto Apache.

Par le biais d’un texte précis et efficace qui nous permet de nous accrocher à une intrigue éclatée et tortueuse, Puerto Apache nous entraîne ainsi sur la scène urbaine d’une ville aussi trépidante que le roman. L’Argentine dans tous ses états.

Sega

  

Juan Martini : Puerto Apache. Asphalte éditions 2015. Traduit de l’espagnol (Argentine) par Julie Alfonsi et Aurélie Bartolo.

A lire en écoutant : Je Ne T’aime Plus de Manu Chao. Album : Clandestino. Virgin Records 1998.

20/04/2016

Benoît Séverac : Le Chien Arabe. Terrain miné.

le chien arabe, Benoît Séverac, la manufacture de livres, toulouse, les izardsRésolument ancrée dans le monde criminel de la France contemporaine, la Manufacture de Livres présente la particularité d’aborder des thèmes dérangeants que bien peu d’autres maisons d’édition osent évoquer à l’instar du radicalisme islamiste qui prend parfois racine au cœur des cités de l’Hexagone. Ecrit après le sinistre parcours de Mohamed Merah et avant les tragédies qui ont secoué les villes de Paris et de Bruxelles, Le Chien Arabe de Benoît Séverac nous propose d’explorer les bas-fonds troubles d’une cité de la banlieue nord de Toulouse déchirée entre une économie souterraine de trafiquants et un réseau d’islamistes hostiles.

Les Izards à Toulouse, cité sensible et plaque tournante du trafic de stupéfiants pour la région du sud-ouest. Tous les moyens sont bons pour faire transiter la marchandise. Désormais ce sont les chiens qui deviennent les mules discrètes des trafiquants de drogue. Enfermé dans une cave obscure, Samia choisi d’extirper l’un d’entre eux des griffes de son frère afin de le faire soigner. La jeune fille confie l’animal à Sergine Ollard, vétérinaire atypique, qui va se retrouver au cœur d’un règlement de compte entre des dealers sans scrupules et une cohorte d’islamistes qui semblent prêts à en découdre. Intrigues et complots visant à faire trébucher l’adversaire, c’est dans un contexte explosif que Sergine Ollard va tenter de dénouer les ramifications entre des criminels endurcis et des terroristes déterminés. En arbitre, quelque peu dépassée, l’adjudant-chef Nathalie Decrest aura bien du mal à contenir cette vague hostile qui va déferler sur le quartier.

Ce qui surprend tout d’abord avec Le Chien Arabe c’est cette tonalité naturaliste qui imprègne ce roman noir prenant pour cadre une cité sensible de la banlieue de Toulouse. On sort ainsi de ces stéréotypes sensationnalistes dépeignant régulièrement les cités que l’on découvre dans de nombreuses intrigues manquant singulièrement de réalisme et préférant s’orienter vers une vision caricaturale à la « Banlieue 13 ». On perçoit notamment, au travers du récit, que l’auteur connaît parfaitement bien les lieux dans lesquels il met en scène ses personnages, en nous permettant ainsi de nous immerger dans le quotidien d’une ville que l’on arpente dans tous les sens, sans pour autant tomber dans la vacuité du fascicule touristique ne servant qu’à dépayser le lecteur d’une manière parfois bien trop superficielle. Outre l’aspect géographique, Benoît Séverac parvient à dresser une espèce de portrait sociologique en confrontant le quotidien du citoyen « ordinaire » avec cette économie souterraine qui ronge le cœur des cités.

L’amorce de l’intrigue est à la fois simple et originale, permettant ainsi de mettre en scène Sergine Ollard, une vétérinaire plutôt singulière, qui va, parfois de manière très maladroite, tenter de venir en aide à cette jeune adolescente confrontée aux affres des traditions familiales et aux frasques de son frère aîné, impliqué dans un trafic de drogue d’une certaine ampleur. Elle incarne ce quotidien banal, presque ennuyeux, avant de se retrouver soudainement bousculée par l’imprévisibilité des événements. L’autre personnage fort du roman, c’est bien évidemment cette policière en uniforme, l’adjudante Nathalie Decrest, régulièrement tiraillée entre les injonctions paradoxales des différents services de police dépassés qui ne parviennent pas à prendre la pleine mesure de la fracture sociale secouant la cité.

Emprunt de doutes mais définitivement aveuglé par les certitudes de son frère qu’il admire et par les prêches de l’imam qui le guide, Hamid Homane est un jeune homme à la fois poignant et terrifiant qui nous entraîne dans ce déferlement de violence qui va bouleverser toute la cité dans une scène finale absolument dantesque. On y décèle d’ailleurs quelques similitudes avec la confrontation entre Mohamed Merah et les forces de police lors de l’assaut final.

Dénué de jugement, de sensationnalisme et de toute velléité hostile à l’encontre d’une communauté, Benoît Séverac expose, avec une grande justesse et beaucoup de subtilité, les problèmes d’une société contemporaine qui doit faire face aux grands défis du vivre ensemble dans un monde globalisé et multiculturel et ceci particulièrement dans un univers précarisé. Le Chien Arabe nous présente donc les conséquences tragiques de ces espaces urbains relégués au second plan et bien trop souvent stigmatisés d’où jaillissent des explosions de violence aux conséquences de plus en plus dramatiques.

Epoustouflant, intelligent, Le Chien Arabe est un brillant roman noir, résolument ancré dans les problèmes sociaux de notre époque. Une réflexion romancée sur les sujets graves et sensibles d’aujourd’hui pour tenter de les comprendre, c’est peut-être en cela que la collection La Manufacture de Livres se distingue des autres maisons d’éditions consacrées aux polars.

Sega

Benoît Séverac : Le Chien Arabe. La Manufacture de Livres 2016.

A lire en écoutant : Au Quartier de IAM. Album : Saison 5. Polydor 2007.

10/04/2016

BENOIT MINVILLE : RURAL NOIR. LE RETOUR DE LA HORSE.

Capture d’écran 2016-04-10 à 23.25.41.pngLes selfies avec des auteurs adulés, des files d’attente interminables pour une dédicace, la rencontre des romanciers avec leurs lecteurs ; pas de doute, le printemps revient avec sa volée de salons et de hors-séries consacrés au polar à l’instar du magazine LIRE qui évoque, dans un article, le nouveau courant francophone du roman noir prenant pour décor les régions rurales du pays. On y évoque Franck Bouysse, Pierre Pélot, Patrick Delperdange et bien d’autres en les comparants aux auteurs américains issus du courant « nature writing » tels que Ron Rash, Jim Harrison ou Daniel Ray Pollock. Missoula versus le plateau de Millevaches. Une « découverte » donc que de nombreux blogs et sites, consacrés au polar, n’ont pas cessé de mettre en avant, depuis bien des années. Mais mieux vaut tard que jamais pour découvrir des romans se déroulant dans des contextes déroutants à l’instar de Benoît Minville qui plante son histoire dans le décor désenchanté de la Nièvre avec un premier roman noir au titre évocateur : Rural Noir.

Tammay-en-Bazois, c’est le lieu de villégiature de cette bande d’ados composée de Romain, Vlad, Christophe et Julie. Il y a également Cédric, un môme plus inquiétant que Vlad décide de prendre sous son aile. Un bel été s’annonce pour ces gamins insouciants qu’un drame va pourtant esquinter à tout jamais en crevant cette jolie bulle d’amitié qu’ils entretenaient au gré de leurs pérégrinations dans ce beau coin de campagne paumée. Mais après plus de dix ans d’absence, Romain choisi de revenir dans sa région natale que la crise rurale a foudroyée et qui paraît désormais perfusée à coup de trafics de drogue. Il y retrouve son frère et les autres membres de la bande. Oscillant entre les réminiscences du passé et les évènements troubles du présent, il faudra bien se défaire de cette culpabilité, de ces secrets et de ces non-dit qui obscurcissent encore les relations entre les membres de la bande afin de retrouver l’amitié d’antan. Mais n’est-ce pas déjà trop tard ?

Tout d’abord, il faut savoir que Benoît Minville est un libraire passionné que je croise au détour des réseaux sociaux. Un personnage atypique qui défend des romans qu’il est fortement recommandé d’apprécier au regard de son look et de sa mine patibulaire. Mais derrière cette dégaine de psychopathe, on devine le gars sensible qui doit pleurer devant un épisode de la petite maison dans la prairie.

Avec Rural Noir, premier roman « adulte » de l’auteur, on dénote tout d’abord l’influence de Stephen King et de Dan Simmons, chantre des romans mettant en scène des intrigues liées à l’enfance. Alors bien évidemment, Rural Noir nous saisi pleinement par le biais de l’émotion que dégage cette bande d’adolescents unis par une amitié qui semble indéfectible. Bon nombre de lecteurs y retrouveront probablement leurs propres souvenirs de vacances à la campagne qu’ils pourront projeter sur ce récit.

Mais au-delà de l’émotion latente, le récit peine à convaincre tant la trame narrative y est laborieuse. C’est tout d’abord dû au parti pris de l’auteur de dévoiler le drame du passé en toute fin de récit alors que la plupart des protagonistes en connaissent la teneur. On assiste donc à une succession de chapitres, évoquant ce passé, qui traînent en longueur et qui n’apportent pas grand chose hormis cette émotion qui paraît parfois quelque peu surfaite. C’est durant la période liée au présent que l’on retrouve les meilleurs moments, notamment lors des phases laissant place à une action parfois aussi cruelle que brutale. Néanmoins, la férocité de la confrontation finale nous laisse quelque peu perplexe. On peine ainsi à croire à ce remord qui ronge Romain depuis tant d’années au regard de l’attitude qu’il adopte vis à vis de certains personnages qu’il n’hésite pas à sacrifier durant une transaction nocturne extrêmement prenante.

Ce qu’il manque dans Rural Noir, c’est le contexte social dans lequel évoluent les protagonistes. Le monde paysan y est à peine évoqué par l’entremise de quelques personnages secondaires que l’on aurait souhaité connaître d’avantage. Les exploitations qui font faillites, les révoltes de paysans acculés, les suicides ; rien de tout cela n’est vraiment abordé dans ce récit qui manque cruellement d’ampleur. Les dialogues sont également l’une des faiblesses de ce roman. Ils sont ampoulés et parfois terriblement laborieux avec une propension au pathos qui devient terriblement mièvre, comme lorsque les personnages évoquent leurs souffrances respectives comme s’il s’agissait d’une espèce de concours pour savoir qui a le plus morflé.

On passera sur la problématique de la temporalité où les événements se mettent en place au moment même du retour de Romain, sans qu’il en soit le déclencheur, ainsi que sur ce laps de cinq ans où rien ne se passe, entre la tragédie et son départ. Puis, dix ans plus tard, on assiste donc à une espèce de « trop hasardeux » coup du sort qui permet au présent d’être le reflet du passé sans qu’il n’y ait aucun autre mécanisme permettant d’expliquer cette collision entre les deux périodes.

Au final, Rural Noir c’est un roman tendre, bourré d’émotion mais qui manque terriblement de tenue et de cohérence et qui en font ainsi un récit bancal dans lequel on peine à s’immerger. Vraiment dommage.

Sega

 

Benoît Minville : Rural Noir. Editions Gallimard - Série Noire 2016.

A lire en écoutant : Release (2008 Brendan O’Brian remix) de Pearl Jam. Album : Ten Redux. 2008 Epic Records.

 

 

 

23:27 Publié dans 4. Roman noir, Auteurs M, France, LES AUTEURS | Tags : rural noir, benoit minville, gallimard, série noire, nievre | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | |

15/03/2016

Castle Freeman Jr. : Viens Avec Moi. Nulle part où aller.

Capture d’écran 2016-03-15 à 17.08.09.pngJe ne sais pas ce que vaut un bourbon du Vermont, mais s’il possède la force des personnages qui habitent le roman de Castle Freeman Jr., j’en achète tout de suite une bouteille. Brut de décoffrage, Viens Avec Moi, premier roman de l’auteur, nous entraîne dans les régions forestières du Vermont où les comptes se règlent sur la durée d’une journée.

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Ex shérif adjoint, truand local, Blackway a décidé de s’en prendre à la mauvaise personne en tentant d’impressionner Lillian. Mais la jeune femme est bien décidée à faire face à la menace, même si le shérif Wingate se révèle impuissant à la protéger. Sur les conseils de ce dernier, Lilian va se tourner vers Whizzer, ancien bûcheron en chaise roulante qui traîne dans sa scierie désaffectée avec un groupe d’amis loufoques. Parmi eux il y a Nate, un jeune colosse taciturne et Les, un vieillard rusé, qui vont aider Lilian à retrouver Blackway pour tenter de l’empêcher de mettre en œuvre ses noirs desseins. De clandés louches en repaires de toxicos, le trio s’enfonce dans les forêts sombres de la région à la recherche du campement de Blackway. Tandis qu’ils progressent, Whizzer et ses amis devisent tranquillement en buvant quelques bières tout en se remémorant quelques anecdotes locales. Mais malgré cette apparente décontraction, tous savent que la confrontation entre Blackway et le trio sera féroce. Mais qui des deux parties l’emportera ?

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Viens Avec Moi, s’inscrit dans la lignée de cette ruralité américaine dépeinte par des auteurs comme Donald Ray Pollock ou Benjamin Whitmer. Il s’agit d’un roman court, assez atypique qui ne s’intéresse pas spécifiquement à la région dans laquelle il se déroule à la façon des stylistes « nature writing » mais plutôt au déroulement d’une intrigue qui se joue sur l’espace d’une journée. L’intrigue en elle-même est plutôt mince et la succession d’événements qui jalonnent le parcours de ce trio bancal se développent dans une tension presque ordinaire qui donne à l’ensemble du roman un certain réalisme parfois déconcertant, voire surprenant. Tout au long du récit on suit une alternance entre le périple du trio composé, de Lilian, Nate et Les et les conversations de Whizzer et de son groupe d’amis. C’est d’ailleurs par le biais de ces conversations que nous découvrons les personnalités des différents protagonistes ainsi que leurs motivations au travers de dialogues ponctués d’humour et de bon sens. Un procédé original qui nous permet d’entrevoir les caractères complexes des personnages qui se révèlent beaucoup moins stupides qu’il n’y paraît.

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Sans s’appesantir sur le sujet, Castle Freeman Jr. évoque également tout le passé rural de la région au travers d’anecdotes sur les entreprises forestières qui fournissaient du travail aux habitants de la région qui semble désormais vouée au tourisme et aux activités plus ou moins inavouables. Les camps de bûcherons sont désormais squattés par les camés et les truands, tandis que les aciéries tombent en ruine. On y décèle le temps qui passe de manière inexorable en brisant des hommes tels que Les ou Whizzer qui hantent les lieux comme des fantômes. C’est au travers de la jeune Lilian qu’ils prennent encore un peu vie avant de sombrer définitivement dans l’oubli.

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Une belle réussite donc pour ce premier roman publié en France qui restera une belle surprise de l’année 2016. Castle Freeman Jr. est un romancier talentueux que l’on suivra avec beaucoup d’attention. Viens Avec Moi est un roman noir, efficace et cinglant comme un coup fusil qui claque dans la forêt et l'on se réjouit déjà de découvrir les traductions des trois autres romans de l'auteur.

Sega

Castle Freeman Jr. : Viens Avec Moi. Editions Sonatine 2016. Traduit de l’anglais (USA) par Fabrice Pointeau.

A lire en écoutant : I’am Gone de Shawn Colvin. Album : Shawn Colvin Live. WEA International 2009.

06/03/2016

KIM UN-SU : LES PLANIFICATEURS. MA PETITE ENTREPRISE.

Capture d’écran 2016-03-06 à 16.20.00.pngAvec la littérature asiatique il y a toujours cette surprenante garantie de dépaysement intense capable d’interpeller les lecteurs les plus blasés. C’est particulièrement le cas avec les auteurs coréens à l’instar de Kim Un-Su qui revisite par l’entremise de son premier polar, Les Planificateurs, la thématique du tueur à gage en empruntant des tonalités tout à la fois poétiques et décalées.

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Les Planificateurs, personnages de l’ombre, sont les entremetteurs entre les commanditaires et les tueurs à gage. Et dans ce type de fonction, il s’agit de se montrer discret en organisant des assassinats en tout genre. C’est pour cette raison qu’en Corée du Sud, le père Raton-Laveur a fondé la bibliothèque des Chiens, un endroit discret et vénérable où les personnes fréquentant les lieux ne lisent pas le moindre ouvrage. Pour mener à bien ses funestes opérations, l’honorable bibliothécaire s’appuie notamment sur les compétences de son fils adoptif Laeseng qu’il a formé pour effectuer ce genre de tâche. Mais depuis la démocratisation et la libéralisation du pays, d’autres entreprises veulent obtenir des parts de marché pour concurrencer le père Raton-Laveur. Parmi ces entreprises, il y a celle de Hanja, autre fils adoptif du « respectable » bibliothécaire, qui souhaite prendre le pas sur cette officine vieillissante, ceci de gré ou de force. Et dans ce milieu, quand on parle de concurrence féroce, il ne s’agit pas forcément d’un point de vue imagé.

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Premier polar de l’auteur, Les Planificateurs dépeint un univers très hiérarchisé et très organisé où se côtoient, assassins, planificateurs et logisticiens mettant sur pied des processus élaborés permettant de camoufler des exécutions en tout genre. Une espèce de petite entreprise où le savoir se transmet de pères en fils dans un certain respect de règles bien établies. On suit la destinée de Laeseng, un jeune tueur indolent qui vit dans l’ombre de cette bibliothèque fantomatique dont il est le seul adhérant à parcourir les rayonnages pour emprunter des livres. C'est avec l’Odyssée et autres ouvrages classiques qu’il apprend à lire au grand dam de son père adoptif Père Raton-Laveur qui a créé l’endroit dans le but unique de camoufler ses activités. Ainsi Laeseng côtoie tueurs à gage, exécuteur et assassins en tout genre dont son frère adoptif Hanja qui est l’aîné et s’est émancipé de la petite entreprise pour constituer une société plus moderne effectuant des activités similaires à celle de son père adoptif. On assiste donc à ce duel du monde libéral où l’entreprise artisanale, vieillissante et déclinante doit céder le pas à une entreprise moderne sous pression qui doit impérativement fournir du chiffre et du résultat. Une très belle allégorie du monde du travail permettant de cerner les défis auxquels doit faire face cette Corée du Sud industrialisée et démocratisée.

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Même s’il a été trouvé dans une poubelle, le destin de Laesang paraît extrêmement banal, ceci en dépit de ses activités qu’il effectue comme s’il s’agissait d’un travail comme un autre. On y décèle une certaine nonchalance qui confine presque à l’ennui comme lorsqu’il livre les corps de ses victimes à Poilu qui possède un incinérateur pour animaux et qui se plaint continuellement des frais de fonctionnement de sa petite entreprise en demandant un lot plus important de morts. Une routine dans laquelle on distingue certaines similitudes avec le travail à la chaine lorsque le personnage principal, devant se faire oublier quelques temps, devient ouvrier qualifié dans une usine où il rencontre une jeune femme avec qui il se met en ménage. Une idylle étrange dans la vie de cet homme atypique. D’autres personnages originaux jalonnent le roman avec un groupe de femmes dont une planificatrice extrêmement manipulatrice qui donne d’avantage d’envergure à un univers généralement dédié à la gent masculine. Une bibliothécaire qui louche, un confrère tueur en sursis, une jeune femme adepte des figurines Disney complètent cette série de personnages hors normes qui croisent le destin de Laeseng.

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Avec Les Planificateurs Kim Un-Su s’émancipe des stéréotypes du genre en nous décrivant des combats qui s’effectuent principalement au couteau de cuisine et où l’adversaire principal, surnommé Le Barbier, travaille comme coiffeur dans une banlieue. Un univers en décalage constant dont il se dégage, au fil des pages, un certain spleen poétique à l’exemple de cette première confrontation entre un tueur et sa victime qui l’accueille pour la nuit dans sa maison de campagne et lui raconte les péripéties de son grand-père, chasseur de baleine repenti.

Un final assez classique achève de dérouter le lecteur qui découvrira avec Les Planificateurs un texte fort et original. Troublant.

Sega

« Si tu lis des livres, ta vie sera pleine de peurs et de honte »

Père Raton-Laveur

 

Kim Un-Su : Les Planificateurs (The Plotters). Editions de l’Aube/L’aube Noire 2016. Traduit du coréen par Choi Kyungran et Pierre Bisiou.

A lire en écoutant : Fifteen Floors de Balthazar. Album : Applause. 2010 Maarten Devoldere / Jinte Dprez, released Under exclusive License by (PIAS) Recording.

19/02/2016

Craig Johnson : Tous les Démons Sont Ici. Au plus haut de cieux.

Capture d’écran 2016-02-19 à 17.56.18.pngRecommandés pourtant chaleureusement, je n’ai jamais été particulièrement séduit par les romans de Craig Johnson mettant en scène les aventures du shérif Walt Longmire dans le comté fictif d’Absaroka au Wyoming. S’il s’agit de la série emblématique de Gallmeister, elle est pourtant loin d’être représentative du catalogue de cette maison d’éditions, car au delà du fait qu’elle se situe dans les contrées sauvages des USA, l’aspect « nature writing » est quelque peu galvaudé sur fond d’intrigues assez convenues. Mettant en scène la communauté amérindienne, l’auteur effleure le sujet d’une manière superficielle qui ne supporte pas la comparaison avec l’œuvre de Tony Hillerman. Comparaison n’est pas raison répliqueront les nombreux fans du désormais fameux shérif du Wyoming que l’on retrouve dans une série télé qui ne fait que me conforter dans mon appréciation.

Néanmoins on ne peut passer à côté des piles d’ouvrages de Craig Johnson sans jeter un œil curieux et le résumé figurant sur le quatrième de couverture de Tous les Démons Sont Ici a de quoi attirer le lecteur.

Ce n’est pas une sinécure pour le shérif Walt Longmire d’escorter des prisonniers au beau milieu des Bighorn Mountains, d’autant plus que parmi les détenus figure Raynaud Shade, un indien Crow considéré comme l’un des plus dangereux psychopathes des USA. Tueur d’enfants, il avoue avoir enterré l’un d’entre eux dans la région, plus précisément dans le comté d’Absaroka. Il revient donc au shérif Walt Longmire d’accompagner ce meurtrier dans une région balayée par un blizzard hostile. Mais le policier sous-estime le pouvoir de nuisance de son odieux prisonnier et l’expédition tourne mal. Au cœur des éléments déchaînés, Walt Longmire va devoir faire face à la mort et à la folie. Un périple insensé ; toujours plus haut, toujours plus loin, dans cet enfer glacé avec La Divine Comédie de Dante pour unique soutien.

Tous Les Démons Sont Ici répond au titre original de l’ouvrage The Hell Is Empty pour former la tirade complète figurant dans La Tempête de Shakespeare où Ariel rapporte à Prospero les péripéties de la terrible tempête que son maître lui a commandée. Petit intermède culturel qui entre dans le cadre du roman avec l’adjoint Saizarbitoria qui tente de combler ses lacunes littéraires avec un pile d’ouvrages, dont la Divine Comédie de Dante, recommandés par les personnages récurrents de la série. Ces derniers restent d’ailleurs en marge d’un récit plutôt sombre et prenant où Walt Longmire est désormais livré à lui-même dans un décor grandiose que l’auteur parvient à mettre en valeur avec une belle maîtrise. L’hostilité de la tempête dans laquelle évolue les acteurs du roman devient à elle seule un personnage démoniaque animé d’intentions furieuses qui ne sont pas sans rappeler les éléments tumultueux de La Tempête de l’illustre dramaturge anglais.

Avec Tous Les Démons Sont Ici, Craig Johnson met en scène une traque saisissante où la proie devient le prédateur avec Raynaud Shade en quête d’une rédemption meurtrière pour apaiser les voix qui hantent son esprit. Un personnage tout à la fois inquiétant et charismatique qui hante les pages de ce roman saisissant avec une alternance d’instants quasiment oniriques et d’actions percutantes à l’instar de cette tempête de feu dantesque (le mot est faible) à laquelle le shérif légendaire doit faire face. Toujours effleurée la culture amérindienne devient un prétexte permettant de mettre en scène des légendes mystérieuses avec des esprits et des fantômes que seuls le tueur psychopathe et le policier sont à même de percevoir, créant ainsi un lien tenu entre ces deux antagonistes perdus au cœur d’un territoire aussi hostile qu’étrange.

Septième roman narrant les aventures du sheriff Walt Longmire, Tous Les Démons Sont Ici met en veilleuse les intrigues parallèles formant une espèce d’arche qui alimente toute la série. Cette orientation salutaire permettra au lecteur d’appréhender le récit sans avoir la nécessité de lire les ouvrages précédents en découvrant un thriller sauvage et flamboyant. Me voilà réconcilié avec Craig Johnson.

Sega

 

Craig Johnson : Tous Les Démons Sont Ici (Hell Is Empty). Editions Gallmeister/Collection Noire 2015. Traduit de l’anglais USA par Sophie Aslanides.

A lire en écoutant : To Bring You My Love de PJ Harvey. Album : To Bring You My Love. Universal-Island Records Ltd 1995.

07/02/2016

FRANCK BOUYSSE : PLATEAU. « A L’ENCYCLOPEDIE, LES MOTS ! »

Capture d’écran 2016-02-07 à 15.33.12.pngRural Noir (titre emprunté à un roman à paraître de Benoit Minville), c’est ainsi que l’on pourrait nommer ce nouveau courant littéraire francophone qui alimente le roman noir. Après un succès comme Grossir le Ciel de Franck Bouysse qui en est devenu l’un des grands représentants, on attendait avec un certaine impatience son nouveau roman, Plateau qui nous entraîne à nouveau dans l’univers tragique de ce monde rural à l’agonie.

Sur le plateau de Millevaches, il y a un hameau perdu où vivent Judith et Virgile. Le couple vieillissant a élevé leur neveu Georges qui habite désormais dans une caravane jouxtant la maison de ses parents morts dans un accident de voiture alors qu’il avait à peine cinq ans. Il y a aussi Karl, un ancien boxeur illuminé et tiraillé entre son passé violent et sa foi fanatique, presque délirante pour un Dieu qu’il invoque à grands coups de poing sur un sac de frappe. Dans cet univers d’oubli et de solitude, il y a la jeune Cory qui débarque en bousculant le fragile équilibre de ce petit monde. Malgré les silences et les non-dits, les secrets vont refaire surface d’autant plus que sur le plateau de Millevaches il y a désormais un mystérieux chasseur qui rôde et qui attend son heure pour solder les comptes.

Encensé par la critique et les lecteurs, souvent comparé à Georges Bernanos pour l’amour du monde rural qu’il transcrit dans un langage opulent, Franck Bouysse semble avoir pris le pari de nous étourdir avec un texte où les mots, les phrases deviennent une espèce d’écume étincelante et assourdissante qui dessert un roman à l’intrigue alambiquée. Oui, Franck Bouysse maîtrise la langue en distillant, au fil des pages, des mots que l’on retrouveraient d’avantage dans les mots croisés que dans un roman censé mettre en scène un lieu sauvage et aride, peuplé des personnages plutôt rudes. Parce qu’il était mesuré, c’est un paradoxe qui fonctionnait avec Grossir le Ciel mais qui n’atteint pas du tout son objectif avec Plateau, ouvrage truffé d’une trop grande multitude de métaphores parfois totalement absconses. Il faut tout de même souligner que le procédé fonctionne lorsque l’auteur l’emploie pour l’introspection de ses personnages. C’est d’ailleurs dans ces passages que l’on retrouve tout le talent de Franck Bouysse. Ce talent on peut également le déceler dans la force et la pertinence des dialogues qui agrémentent tout le roman. On appréciera notamment les échanges entre Virgile et Karl mettant en scène le côté terrien du premier contrastant avec la part mystique du second.

Avec Plateau, Franck Bouysse dresse de très beaux portraits à l’instar de Judith, personnage émouvant perdant peu à peu la mémoire et sombrant doucement dans la folie. La lutte contre la maladie, les derniers sursauts de lucidité et l’abîme de l’oubli marqueront les esprits. Les autres protagonistes sont du même acabit, mais c’est au niveau de leur âge respectif que cela ne fonctionne pas car en installant une partie de l’intrigue dans le contexte de la seconde guerre mondiale, les acteurs du roman deviennent singulièrement trop vieux au regard de l’énergie qu’ils dégagent. C’est particulièrement frappant pour Virgile, qui au vu de ses activités ne semble pas affecté par son handicap au niveau des yeux et son âge que l’on peut estimer proche des 80 ans. C’est également le cas pour Karl dont la force, l’énergie et la violence ne collent pas vraiment avec ses soixante ans. On peine également à croire à la relation qui s’installe bien trop rapidement entre Georges et Cory alors que celle-ci vient de fuir les affres de violences conjugales dont elle a été victime durant de très nombreuses années.

Outre ces détails sur lesquels bon nombre de lecteurs vont passer, c’est au niveau de la multiplication des intrigues parallèles, dont certaines ne sont pas suffisamment développées, que l’on peine à suivre le fil du roman avec un final assez cinglant qui se base essentiellement sur des circonstances bien trop hasardeuses pour être suffisamment réaliste. Il n’empêche que les confrontations sont plutôt réussies et saisissantes. Mais c’est surtout au niveau de l’épilogue que l’on appréciera toute l’ambivalence d’un des personnages qui fait basculer tout le récit dans une perspective tout à fait inattendue. C’est probablement grâce à cette note finale, trait de génie de l’auteur, que Plateau parviendra à faire frissonner bon nombre de lecteurs en quête d’une histoire sortant de l’ordinaire.

Trop de mots, trop d’intrigues, parfois clinquant, Plateau séduira un lectorat en quête d’excès. Mais au-delà de l’intrigue un peu trop tarabiscotée et débarrassé de ses fioritures, le roman dégage des fulgurances propres à un auteur talentueux qui doit maîtriser une certaine tendance à la démesure.

Sega

 

Franck Bouysse : Plateau. La Manufacture de Livre/Territori 2015

A lire en écoutant : Tableau de Chasse de Claire Diterzi. Album : Tableau de Chasse. Naïve 2008.