LES AUTEURS PAR PAYS

  • Frédéric Paulin : Prémices De La Chute. Impact.

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    Capture d’écran 2019-05-19 à 09.23.47.pngPremier romancier français à intégrer le catalogue de la maison d'éditions Agullo, on peut dire que Frédéric Paulin a marqué les esprits avec La Guerre Est Une Ruse (Agullo 2018), premier opus d'un triptyque annoncé s'attachant à dépeindre la trajectoire des mouvances de groupuscules terroristes djihadistes qui ont frappé les pays occidentaux  durant ces trois dernières décennies. Posant un regard éclairé sur la période trouble de la guerre civile en Algérie, durant les années 90, Frédéric Paulin mettait en lumière les curieuses accointances entre le GIA et les colonels "janvieristes" jusqu'au point de bascule où le combat s'exportait sur le territoire français en suivant la trajectoire d'un certain Kaled Khelkal alors que le roman s'achevait le 25 juillet 1995 avec  l'attentat du RER B à Saint-Michel. Encensé autant par la critique que les lecteurs qui ne se sont pas trompés en lui attribuant de nombreuses récompenses dont le prix des lecteur Quai du Polar ou le Grand Prix du Roman noir français du festival de Beaune, c'est peu dire que l'on attendait la suite d'un roman exceptionnel qui nous laissait sur le carreau. Deuxième tome qui peut se lire indépendamment du premier,  Prémices de la Chute débute en 1996 avec les attaques d'un curieux gang sévissant du côté de  Roubaix en braquant des supermarchés et des fourgons blindés à coup de Kalachnikov et de lance-roquettes.

     

    En janvier 1996, il ne fait pas bon se promener dans les rues de la banlieue de Roubaix où un bande de malfrats sévit en n’hésitant pas à tirer sur les forces de l’ordre au moyen d’armes longues automatiques. Journaliste local, Réif Arno va rapidement prendre conscience qu’il ne s’agit pas de braqueurs ordinaires en découvrant que certains d’entre eux ont combattu en ex-Yougoslavie au sein de la brigade El-Moujahidin, une milice extrémiste de l’armée bosniaque. Même si les autorités semblent minimiser l’importance du phénomène, la commandante Laureline Fell va s’intéresser à ce groupuscule djihadiste que l’on surnomme les « Ch’tis d’Allah » et trouvera pour cette quête solitaire un appui en la personne de Teij Benlazar, agent de la DGSE, stationné à Sarajevo. Dans les décombres de la capitale bosniaque Teij va rapidement mettre à jour les liens qui unissent les anciens combattants de la brigade avec Al-Qaïda, une organisation terroriste encore méconnue dirigée par un certain Ben-Laden qui se terre dans les montagnes d’Afghanistan. Pour le journaliste et les deux agents français, il ne fait aucun doute que quelque chose se trame dans les grottes de Tora Bora. Probablement un attentat d’une autre ampleur qui impactera le monde occidental de manière définitive.

     

    Puiser dans la masse de documentation pour décortiquer les pans de l’histoire contemporaine du terrorisme djihadiste afin de l’insérer dans une veine romanesque c’est tout le talent de Frédéric Paulin qui nous entraine dans les méandres de l’organisation Al-Qaïda qui prend de plus en plus d’importance tandis que le GIA continue à sévir en Algérie. En se focalisant sur l’enlèvement des moines de Tibhirine en 1996 et sur la mise en œuvre des attentats du 11 septembre 2001, l’auteur s’attache surtout à dépeindre les rivalités entre les différents services secrets des pays occidentaux. Au gré des dissenssions et des défiances misent en exergue, on percoit ainsi le désarroi de ces agents de terrain à l’instar de Laureline Fell ou de Teij Benlazar dont les initiatives et autres prises de risque déplaisent à sa hiérarchie mais surtout aux instances politiques qui vont jusqu’à demander son exclusion de la DGSE. Fragilisé, marginalisé, ce personnage central du premier opus laisse davantage de place à d’autres protagonistes comme sa fille Vanessa entretenant une relation avec le journaliste Réif Arnotovic qui s’intéresse au profil des membres du gang de Roubaix pour ensuite entreprendre un reportage en Afghanistan du côté des grottes de Tora Bora, même si les médias ne manifeste encore que très peu d’intérêt pour le sujet. Du côté de la police, confrontée à cette violence d’une tout autre nature, on suit donc l’enquête menée par le lieutenant Riva Hocq et le commandant Joël Attia qui semblent dépassés par l’ampleur du phénomène. Ainsi, au gré des parcours de ces personnages s’intégrant dans une habile mise en scène mêlant fiction et faits d’actualité on croise quelques individus inquiétants comme Lionel Dumont et Christophe Caze formant le noyau dur du gang de Roubaix, ou Khalid Cheikh Mohammed l’un des leaders de l’organisation Al Qaïda. Mais comme Khaled Kelkal dans La Guerre Est Une Ruse, c’est autour de la trajectoire de Zararias Moussaoui que se met en place la trame de Prémices De La Chute où l’auteur nous présente ce jeune jeune homme plutôt intriguant qui prend des cours de pilotage aux Etats-Unis en négligeant tout ce qui à trait au décollage et à l’atterissage.

     

    S’inscrivant dans la même veine que le premier volet du tryptique, Prémices De La Chute égrène donc avec une redoutable efficacité toute une série d’événements annonciateurs du terrible cataclysme du 11 septembre 2001 qui va conclure le roman. Peu importe d’en connaître la finalité, puisque Frédéric Paulin s’attache surtout à décortiquer les faits d’actualité en les insérant dans la trame romancée du récit avec un texte captivant et dynamique qui ne peut fonctionner sans l’aide de quelques hasards circonstanciés que l’on ne saurait reprocher à l’auteur, tant l’ensemble fonctionne parfaitement pour nous entrainer dans ce sillage mortel et dramatique nous laissant le souffle coupé en attendant la suite qui concluera ce tryptique saisissant.

     

    Frédéric Paulin : Prémices De La Chute. Agullo Editions 2019.

     

    A lire en écoutant : Lazarus Man de Terry Callier. Album : Welcome Home (Live at the Jazz Cafe, London). 2008 Mr Bongo Worldwild Ltd.

  • ANTONIO ALBANESE : 1, RUE DE RIVOLI. PHILOSOPHIE NOIRE.

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    Capture d’écran 2019-05-05 à 18.39.15.pngPour celles et ceux qui en douteraient encore, il va de soi que l’on apprécie la maison d’éditions BSN Press et plus particulièrement la ligne éditoriale de son directeur, Giuseppe Merrone, notamment en ce qui concerne la littérature noire romande sur laquelle il porte un regard décalé par rapport aux critères des grands succès commerciaux du polar helvétique en tablant davantage sur l’intelligence du lecteur que sur le consumérisme de masse, ce qui vous donne une idée de son ambition et de son optimisme au regard du classement hebdomadaire des meilleurs ventes d’une des grandes chaînes de librairie de la Suisse romande. Dans un tel contexte, il sera difficile pour Antonio Albanese de figurer dans un tel palmarès, ceci d’autant plus s’il persiste à invectiver les lecteurs par le biais de Matteo Di Genaro, oisif fortuné qui se plaît à bousculer les codes d’une société bien-pensante au gré d’enquêtes expéditives prenant la forme d’une critique sociale plutôt corsées, teintée de quelques traits d’humour corrosif. Dans ce qui apparaît désormais comme une série, on avait rencontré cet enquêteur atypique séjournant à Paris, dans Une Brute Au Grand Cœur (BSN Press 2014) qui abordait la thématique de la prostitution tandis que Voir Venise Et Vomir (BSN Press 2016) nous entraînait dans les méandres de l’obscurantisme religieux et de l’intolérance. De retour à Paris, du coté du 1, Rue De Rivoli, on retrouve donc avec une certaine jubilation Matteo Di Genaro qui persiste à aborder les questions existentielles sous l’angle d’une éthique plus que minimale, prétexte aux digressions les plus provocantes qui ne manqueront pas d’interpeller le lecteur à défaut de le faire rire aux éclats.

     

    De retour à Paris, Matteo Di Genaro a la désagréable surprise de constater que l’immeuble qu’il possède au 1, rue de Rivoli n’a toujours pas été vendu. Ce n’est pas tant le fait que ce bien immobilier, dont il n’a que faire, soit devenu un squat qui le dérange, mais plutôt que l’on vienne de découvrir un cadavre dans l’un des appartements occupés. Toujours prompt à se mêler des affaires des autres, ceci d’autant plus qu’il reste propriétaire des lieux, Matteo se lance dans une enquête où il lui faudra surmonter les préjugés, ceci d’autant plus que tout accuse un africain plus ou moins sdf qui rôdait dans les environs. Une aubaine, pour le père de la victime, François De Fidos, chef de file d’un parti nationaliste qui voit la possibilité d’une récupération politique lui permettant de se profiler pour les élections à venir. Mais en s’immisçant dans la communauté du squat Matteo va rapidement mettre à jour des affaires de famille peu ragoûtantes en rencontrant Cécile De Fidos, membre active du collectif, tout à l’opposé de son père dont elle n’apprécie guère les orientations politiques.

     

    Il s’agit avant tout d’une question d’équilibre pour ce format court abordant avec autant d’esprit et de concision, les thématiques de l’inceste, de la propriété, de l’héritage que l’auteur aborde sous la forme d’une intrigue policière qui demeure secondaire en renvoyant dos à dos les courants politiques qui ne sont guères épargnés. Plus que les entournures d’une enquête plutôt convenue, on se délectera des diatribes enflammées d’un personnage qui se plait à provoquer les lecteurs qui ne manqueront pas d’apprécier cette liberté de ton, teintée d’un humour acide pouvant parfois nous faire grimacer. Roman satirique, tout comme les précédents, 1, Rue De Rivoli a surtout pour vocation de nous interpeller sur des notions de patrimoine qui prennent un tout autre sens lorsqu’elles sont évoquées par l’entremise d’un personnage de fiction richissime qui peut se permettre de nous invectiver du haut de sa colossale fortune. Une mise en abîme d’autant plus vertigineuse qu’elle ne fait que renforcer le sentiment d’arrogance qui émane de ce personnage ambivalent que l’on se surprend à estimer malgré tout.

     

    Ponctué de petites phrases mordantes et de répliques assassines, sans pour autant sombrer dans le pamphlet pontifiant ou lénifiant, on savourera donc la brièveté d’un texte à la fois drôle et irrévérencieux, dont les apartés sont désormais la marque de fabrique d’un auteur qui a pour ambition de secouer le lecteur afin de le pousser dans ses retranchement pour l’inciter à la réflexion. Et puis il y a cette écriture vive, ce regard affûté mettant en exergue toutes les carences sociales évoquées et cette intensité dans le rythme de l’intrigue qui font de 1, Rue De Rivoli un roman noir satirique qui sort résolument de l’ordinaire.

     

     

    Antonio Albanese : 1, Rue De Rivoli. BSN Press 2019.

     

    A lire en écoutant : Beyond The Mirage interprété par Paco de Lucia, John Mc Laughlin & Al Di Meola. Album : Paco de Lucia, John Mc Laughlin & Al Di Meola. 1996 Deca Records France.

  • Pierre Pelot : Braves Gens Du Purgatoire. Pour solde de tout compte.

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    Capture d’écran 2019-04-29 à 21.00.56.pngDes histoires Pierre Pelot, l’air de rien, en a écrit plus deux cents dans les genres les plus variés en s’aventurant du côté de la science-fiction, du roman historique, du western et du roman noir bien évidemment, ceci avec l’aisance caractéristique des grands conteurs. Du fin fond de son petit village natal des Vosges qu’il n’a jamais quitté c’est toute une armada de personnages parfois déroutants qui ont peuplé notre imaginaire, ceci durant près de cinquante années. On se souvient encore de ce jeune gamin, prénommé Kid Jésus (J’ai Lu 1980), fouillant les décombres d’une civilisation perdue ou de Girek, l’auteur contestataire de Parabellum Tango (J’ai Lu 1980), ouvrages d’autant plus marquants que les couvertures sont ornées d’illustrations réalisées par Caza. Pour ce qui a trait à l‘œuvre de Pierre Pelot, dans le domaine du roman noir, beaucoup évoquent L’Eté En Pente Douce (Folio policier 2001), l’un des seuls ouvrages de l’auteur adapté au cinéma, mais je ne peux que vous recommander de découvrir Pauvres Zhéros (Rivages Noir2008) qui a fait l’objet d’une adaptation en BD illustrée par Baru (Rivages/Casterman/Noir 2008). Et puis il y a ces romans vosgiens amples et ambitieux, à la lisère des genres qu’il affectionne, dont la plupart sont publiés aux éditions Héloïse D’Ormesson à l’instar de Braves Gens Du Purgatoire, présenté comme l’ultime roman d’un auteur qui ne se reconnaît plus dans cette équation éditoriale où le marketing et l’aspect commercial semblent  prendre davantage le pas sur l’activité créatrice et artistique. Un romancier qui ne veut plus se raconter d’histoire en se refusant à écrire des romans qui correspondraient aux critères de ces commerciaux qu’il abhorre et qu’il fustige parfois sur les réseaux sociaux.

     

    Le glas résonne dans les rues désertes de Purgatoire tandis que les villageois se rassemblent pour l’enterrement de Maxime Bansher et de sa femme Anne-Lisa. Les braves gens aiment à se réunir ainsi pour causer des événements, tenter de comprendre les raisons qui auraient poussé ce vieillard à tuer sa femme avant de se suicider. Mais Lorena, la petite-fille de Maxime, n’entend pas se contenter de cette version et compte bien faire taire les rumeurs en prouvant que son grand-père aurait été incapable de commettre un tel geste. Pour cela il lui faudra fouiller dans le passé du village et déterrer les vieilles histoires entourant la famille Bansher. Lorena devra donc se tourner vers Simon Clavin, écrivain reconnu, dépositaire de la mémoire trop encombrante de celles et ceux qui veulent oublier les drames d’autrefois qui ont secoué la région. Des drames auxquels sont peut-être liés les deux hommes parcourant les forêts des environs du village. Des hommes armés de fusil qu’ils ne comptent pas utiliser pour la chasse.

     

    Fresque ambitieuse, portrait dense et minutieux de ce village des Vosges portant les stigmates d'un passé trouble, il est vraiment difficile d'évoquer un roman tel que Braves Gens Du Purgatoire tant l'auteur semble avoir eu pour volonté d'intégrer, pour un dernier tour de piste vertigineux, les thèmes qu'il a évoqué tout au long de sa carrière littéraire. Révolte, refus du conformisme et déliquescence sociale sont tour à tour abordés au détour d'un roman noir dont l'intrigue principale s'articule autour d'un fait divers atroce dont les entournure permettent de mettre à jour des histoires d'une autre époque que l'on souhaiterait pouvoir enterrer définitivement à l'instar des règlement de compte entre maquisards et collabos ou de la révolte d'ouvriers désespérés devant faire face au démantèlement des petites manufactures qui fleurissaient dans la région. Jeune femme de caractère, il incombe donc à Lorena de faire la lumière sur les circonstances du drame dont son grand-père Maxime, surnommé L'Homme aux loups, semble avoir été l'auteur. Autant de tragédies jalonnant des époques tourmentées que les habitants du village de Purgatoire ont traversé en s'exonérant du passé au détour du silence des uns et des compromissions des autres finissant par former une espèce de sédiment étouffant que seul, Simon Clavin, l'écrivain vieillissant du village, est en mesure de mettre à jour. Entre cet homme taciturne, portant comme un fardeau la mémoire du village, et la jeune femme impétueuse, s'instaure alors des rapports complexes où les non-dits font place aux confidences à mesure que ces deux protagonistes parviennent à s'apprivoiser afin de faire la lumière sur les grands mystères qui entourent toutes les générations de la famille Bansher.

     

    Avec la maestria qu'on lui connaît, cette expérience du conteur aguerri, Pierre Pelot nous propose ni plus ni moins qu'un impressionnant examen intergénérationnel d'un village des Vosges auquel il affuble, sans nul doute, de nombreux éléments en lien avec son vécu et qu'il distille par le prisme de l'ensemble de personnages pittoresques gravitant autour de Simon et de Lorena qui eux-mêmes projettent quelques traits de caractères ou quelques expériences propre à l'auteur. Explorateur de l’âme humaine qu’il sait parfaitement restituer, on appréciera l’épaisseur de ces personnages hors norme que Pierre Pelot a façonné pour mettre en scène un récit subtil où les interactions complexes ne font que renforcer l’épaisseur d’une intrigue qui se révèle toujours plus surprenante à mesure que l’on découvre les grands événements qui ont marqué les habitants du village. Les cris de Zébulon, parcourant la région au guidon de son vieux clou, la retenue de Justin Friard compagnon de Lorena, débarqué on ne sait trop comment des contrées du Haut-Jura, la détresse et la colère toute intériorisée de son père Adelin Bansher, nul doute que l’ensemble des protagonistes peuplant ce roman interpelleront le lecteur en se demandant quel est la part qui pourrait correspondre à Pierre Pelot tant cette sensation de présence de l’auteur est prégnante entre chacune des lignes d’un texte d’une rare intensité chargé d’émotion. Et puis l’on ne peut s’empêcher de se focaliser sur Simon, cet écrivain bourru, double de papier du romancier, évoquant son rapport à l’écriture et son aversion pour tout le cirque médiatique entourant la parution d’un ouvrage. Un homme blessé ruminant ses peines et ses douleurs avec pudeur dans une vieille tanière qui craque de partout.

     

    Mais au-delà de l'histoire, des intrigues qui prennent parfois la forme d'un western au détour de la rudesse de somptueux paysages forestiers que Pierre Pelot se plait à dépeindre minutieusement, il y a le plaisir de se plonger au cœur d'un texte intense malmenant le lecteur qui devra se plier à l'exigence d'une écriture envoutante qui l'entraînera dans le tourbillon de longues phrases distillant atmosphères et sensations que seul ce sorcier des mots est en mesure de maîtriser. On distingue ainsi le chatoiement des couleurs et de la lumière, le détail de l'écorce des arbres et de la mousse recouvrant les pierres, l'odeur du feu dans l'âtre ou celle des chevaux et de leurs cavaliers parcourant les sentiers des Vosges. Une écriture brute, dépourvue de toutes fioritures inutiles, où l'on perçoit surtout les sentiments et les émotions de ces femmes et de ces hommes qui constituent un patchwork social aussi singulier qu'explosif. A n'en pas douter Pierre Pelot est un grand conteur qui nous livre, avec Braves Gens Du Purgatoire, un roman bouleversant qu'il convient de découvrir impérativement.

     

     

     

    Pierre Pelot : Braves Gens Du Purgatoire. Editions Héloïse d’Ormesson 2019.

     

    A lire en écoutant : So Hard To Move de Dana Fuchs. Album : Brocken Down Accoustics Version. 2015 Antler King Records.

  • JAMES CRUMLEY : LA DANSE DE L’OURS. LE CHAOS DU PERIPLE.

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    james crumley,la danse de l'ours,éditions gallmeisterOn ne compte plus les publications dont les romans de James Crumley ont fait l’objet dans les pays francophones sans pour autant rencontrer un véritable succès que ce romancier exceptionnel n’a jamais connu de son vivant, quand bien même a-t-il bénéficié de la considération unanime de la plupart des amateurs de littérature noire qui n’ont eu de cesse d’encenser cette figure marquante du genre. Lire Crumley c’est comme entrer en religion afin de partager cet enthousiasme que l’on ressent, par le biais d’une écriture riche et généreuse, avec quelques initiés qui ne peuvent s’empêcher de vous citer quelques phrases emblématiques d’une œuvre qui a su revisiter l’image du détective privé en suivant les aventures de Milo Milodragovitch ou de Chauncey Wayne Shugrue qui prennent la forme de *road trip* dantesques nous permettant de découvrir ces vastes contrées américaines en nous arrêtant de temps à autre dans quelques rades improbables pour croiser quelques personnages hors norme. Avec La Danse De L’Ours, mettant en scène, pour la seconde fois, le détective privé Milo Milodragovitch, les éditions Gallmeister poursuivent le lifting de l’œuvre de Crumley en nous proposant, pour notre plus grand plaisir, une nouvelle traduction de Jacques Mailhos qui a entrepris de revisiter l’intégralité des romans de l’auteur américain.

     

    A Meriwether, dans le Montana, Milo Milodragovitch tâche de se tenir tranquille en attendant de toucher l’héritage paternel qu’il obtiendra le jour de ses cinquante-deux ans. Il a donc renoncé à sa licence de détective privé afin de travailler comme agent de sécurité pour la société Haliburton Security, portant le nom d’un ancien colonel de l’armée qui tient en estime l’instable Milo. Tout irait donc pour le mieux s’il n’y avait pas Sarah, cette vieille dame richissime, ancienne maîtresse de son père, qui s’est mise en tête de lui proposer une surveillance de routine dont la rémunération paraît tout simplement indécente. Une aubaine qui se transforme en cauchemar puisque l’un des hommes qu’il observe succombe lors d’un attentat à la voiture piégée. Malgré cette propension à consommer de manière immodérée alcool et cocaïne, Milo Milodragovitch n’a rien perdu de son acuité lui permettant de deviner qu’il va au-devant de graves ennuis afin de découvrir les entournures d’une affaire complexe qui va se régler à coup de grenades et de pistolets mitrailleur.

     

    Il faudra s’accrocher pour suivre les entournures de ce récit rocambolesque émaillé de fusillades tonitruantes éclatant dans les multiples localités que Milo Milodragovitch arpente de long en large en empruntant tous les modes de transport imaginables, mais plus particulièrement au volant de vieilles guimbardes fatiguées lui permettant de sillonner ces longues routes interminables qui traversent les états. Au-delà de l’outrance de situations parfois dantesques, de l’humour saignant de dialogues corrosifs, il y a ce regard bienveillant du héro désabusé que James Crumley capte pour mettre en exergue une époque basculant vers une certaine forme de désenchantement se caractérisant dans l’incarnation de ces multinationales avides de profits. D’une certaine manière précurseur dans le domaine, l’auteur aborde avec La Danse De L’Ours la thématique des désastres écologiques qui ravagent le pays sans que l'on n'en prenne pourtant la pleine mesure. L’acide des mines d’or empoisonnant les rivières, l’enfouissement illégal de déchets toxiques, de préférence à proximité des réserves indiennes, c’est au travers d’une kyrielle de personnages peu recommandables que l’on découvre les arcanes d’entreprises sans scrupule qui peuvent s’appuyer sur l’aide de politiciens véreux, d’agents gouvernementaux corrompus, d’hommes de main coriaces et de femmes forcément fatales se révélant bien plus redoutables qu’il n’y paraît. Autant de portraits attachants ou rebutants qui traversent, parfois de manière fugace, ce récit épique emprunt d’une violence chaotique aux accents funèbres.

     

    Roman tonitruant, à l'image de l'auteur qui transparait par le biais de ses personnages abimés par l'alcool et la drogue, La Danse De L'Ours apparaît comme un récit ambivalent où l'espoir laisse place au désenchantement d'un monde qui se révèle difficilement supportable.

     

    James Crumley : La Danse De L’Ours (Dancing Bear). Editions Gallmeister 2018. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jacques Mailhos.

     

    A lire en écoutant : Harvest Moon de Neil Young. Album : Harvest Moon. Reprise Records/WEA 1992.

     

  • Ron Rash: Un Silence Brutal. L’écho des larmes.

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    ron cash, un silence brutal, la noire, gallimardA une époque où les clivages littéraires étaient bien marqués, Patrick Raynal, alors directeur de la Série Noire, créait en 1992 La Noire, pendant de l’emblématique collection Blanche de Gallimard en empruntant la maquette, version négative, de la fameuse couverture épurée au double liseré rouge, estampillée du sigle nrf. Outre l’habillage, c’est bien évidemment dans le contenu littéraire, se situant à la lisère des genres, que réside la volonté de nous faire découvrir des textes dont l’ambition est de transgresser aussi bien les codes de l’écriture que ceux de l’intrigue qui se situe parfois bien au-delà de la résolution d’une enquête ou de la critique sociale pour nous entraîner sur des thématiques plus vastes que peuvent offrir les littératures de genre avec un rapport plus ou moins marqué avec la violence, reflet d’un monde déliquescent. Succédant à Harry Crews, James Crumley, Manchette, Larry Brown ou Jérôme Charyn, pour n’en citer que quelques uns, c’est Ron Rash qui incarne, avec son nouveau roman Un Silence Brutal,  le retour de La Noire dont l’aventure éditoriale s’éteignait il y a de cela quatorze ans avec le départ de Patrick Reynal et dont la renaissance ne peut que nous réjouir.

     

    Shérif d’un comté reculé de la Caroline du Nord, dans les Appalaches, Les aspire à clôturer ses dossiers alors qu’il ne lui reste plus que trois semaines avant la retraite. Mais il lui faut encore effectuer une descente dans une de ces caravanes croulantes abritant un laboratoire de méthamphétamine et régler un conflit entre Gérald, un vieux fermier irascible et son voisin Tucker, riche propriétaire d’un relais de pêche destiné aux citadins fortunés en quête de nature. Mais la rupture est consommée lorsque l’on découvre que du kérosène a été déversé dans la rivière et que tout accuse Gérald d’avoir commis le forfait. Les n’en demeure pas moins sceptique tout comme Becky, directrice du Locart Creek Park, qui croit en l’innocence du vieillard. Imprégnée par la nature qui l’entoure, éprise de poésie et appréciant le caractère brut de Gérald, la garde-faune ne peut concevoir le geste malintentionné du vieillard qui ne peut faire de mal aux truites qu’il apprécie tant. Dans cette région perdue, la confrontation avec cette volonté du profit se heurtant à la préservation de l’héritage d’une faune qu’il faut respecter ne peut que tourner court. Une confrontation qui devient l’incarnation de deux univers que tout oppose.

     

    Capter l’instant de la lumière d’un soleil couchant nimbant une prairie au pied des montagnes ou saisir les ravages de cette violence sociale incarnée par la consommation de crystal meth qui touche les membres des communautés les plus reculées, Ron Rash possède cette capacité à restituer la beauté et les douleurs d’une nation avec des textes sensibles, imprégnés d’émotions et de poésie. L’importance des mots choisis, la subtilité des phrases soignées, il faut donc saluer la rigueur du travail de traduction qu’a effectué Isabelle Reinharez en traduisant l’ensemble de l’œuvre de Ron Rash pour restituer toute la quintessence d’une écriture au style épuré qui se concentre sur l’essentiel.

     

    Avec Un Silence Brutal, Ron Rash décline sur le mode de l’intrigue policière les intrications entre les différents membres d’une petite communauté des Appalaches en se concentrant sur la posture de Les ce shérif ambivalent, doté d’une certaine sagesse, qui arrondit ses fins de mois en fermant les yeux sur les trafics des cultivateurs de marijuana mais qui a à cœur de préserver la quiétude des habitants en œuvrant avec circonspection. Un portrait tout en nuance comme celui de Becky cette garde-faune qui porte en elle le souvenir d’une tuerie de masse dont son institutrice et ses camarades ont été victimes et que l’auteur évoque avec une belle retenue qui ne fait que renforcer la tension et l’horreur de la situation. Il en va de même pour cette descente dans une caravane sordide abritant un laboratoire de méthamphétamine qui aura des répercussions sur certains membres de l’équipe du shérif. Ainsi donc Ron Rash décline toute une galerie de personnages faillibles surmontant du mieux qu’ils le peuvent les épreuves auxquelles ils doivent faire face avec en ligne de mire cette soif de rédemption ou de pardon pour les uns ou plus simplement ce droit à l’oubli ou cette velléité de passer à autre chose pour les autres afin de se débarrasser de cette culpabilité qui les encombre.

     

    Un Silence Brutal, c’est également l’occasion pour l’auteur de mettre en scène cette confrontation brutale avec cette Amérique clinquante incarnée par Tucker, propriétaire d’un lodge destiné aux pêcheurs fortunés, qui se frotte à un voisinage modeste personnifié par Gérald qui n’entend pas subir le dictat des plus riches n’aspirant qu’au profit. Ainsi, même dans la quiétude de ces grands espaces sauvages, Ron Rash met en exergue le tumulte du conflit des classes sociales qui atteignent l’ensemble de protagonistes en révélant la face sombre de certains d’entre eux prêts à tout pour obtenir une part des bénéfices. Roman noir, imprégné d’une force poétique fascinante, Un Silence Brutal évoque avec une rare intensité toute la beauté d’une région où la communauté doit subir les avanies d’une nation qui l'a reléguée à la marge de la société.

     

    Ron Rash : Un Silence Brutal (Above The Waterfall). Editions Gallimard/La Noir 2019. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Isabelle Reinharez.

     

    A lire en écoutant : Sullen Girl de Fiona Apple. Album : Tidal. 1996 Sony Entertainment Inc.

  • MARC VOLTENAUER : L’AIGLE DE SANG. LITTERATURE INDUSTRIELLE.

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    marc voltenauer, l'aigle de sang, éditions slatkine & Cie« Le livre a peut-être une valeur culturelle particulière, mais c’est un produit comme un autre, qu’il faut vendre ! » 

     

     Camilla Läckberg – Libération 2016.

     

     

    Ce retour de lecture dévoile quelques éléments de l'intrigue.

     

    L’Aigle De Sang, nouveau produit en vente de Marc Voltenauer, pèse 665 grammes et contient une introduction, 140 chapitres, un épilogue et une rubrique de remerciements (c’est important les remerciements) pour un total de 511 pages. Il s’agit là de données essentielles pour celles et ceux qui se sont mis en tête de totaliser, sur une année, le nombre de pages lues ou d’évaluer le poids de l’ensemble des produits qu’ils ont dévorés. En Suisse, d’un point de vente à l’autre, le prix oscille aux alentours d’une trentaine de francs, mais l’éditeur, l’auteur et quelques blogueurs affiliés proposent des concours vous permettant de l’obtenir gratuitement à condition de  « liker » leurs pages web et d’inciter quelques uns de vos amis à effectuer la même démarche. Les journalistes conquis vous signalent que Marc Voltenauer totalise des ventes s’élevant à 50'000 exemplaires et les chaînes de librairie vous informent qu’il figure en tête des ventes ce qui ne manquera pas d’inciter les consommateurs à se ruer sur le produit. Sur la couverture, L’Aigle De Sang s’inscrit en lettres rouges écarlates et l’on devine, à la taille de son nom qui reste plus modeste que le titre, que l’auteur n’a pas encore atteint la notoriété d’un Norek ou d’un Musso. Dans cet environnement industriel, bien éloigné de la littérature populaire à laquelle bon nombre de ces producteurs prétendent appartenir, il est essentiellement question de chiffre et de quantité au détriment de l’écriture et de l’intrigue qui figurent au second plan en devenant des éléments anecdotiques, extrêmement standardisés et formatés. Finalement, dans un tel contexte, hormis l’aspect environnemental négatif, on aurait tord de s’offusquer de la démarche commerciale d’un supermarché qui a jugé bon de conditionner cette production en barquette puisque cet acteur essentiel de la chaîne de diffusion estime ce type de marchandise à sa juste valeur, comme une vulgaire denrée quelconque. Désormais, débarrassés de l’alibi culturel que l’on nous a longtemps servi, les consommateurs avides que nous sommes peuvent ainsi faire l’acquisition de la production
    de leurs auteurs préférés au kilo.

     

    marc voltenauer,l'aigle de sang,éditions slatkine & cieDes souvenirs étranges qui font peu à peu surface, un lourd secret familial que sa sœur lui dévoile, il n’en fallait pas plus pour que l’inspecteur Andreas Auer débarque sur l’île de Gotland en quête de ses origines. Mais bien vite, ses recherches vont prendre la tournure d’une enquête policière, puisqu’en remuant le passé, Andreas Auer va mettre à jour un sordide fait divers qui a jadis bouleversé la tranquillité des insulaires. Meurtres rituels sur fond de coutumes vikings, les crimes s’enchaînent sur l’île de Gotland au grand dam des autorités qui pourront compter sur la sagacité de l’inspecteur suisse pour faire la lumière sur de terribles événements qui ont bouleversé son enfance. Mais pour découvrir la vérité, il devra faire face à cette confrérie viking terrifiante, dont certains membres, empêtrés dans un engrenage de folie meurtrière, n’hésiteront pas à éliminer toutes celles et ceux qui auraient la volonté de s’opposer à eux. Et peu importe qu’il s’agisse d’un policier helvétique. A la recherche de réponses qu’il trouvera dans le passé de cette île envoûtante, l’inspecteur Andreas Auer devient une cible qu’il faut abattre.

     

    Une kyrielles de personnages, dont un bon nombre est doté de pseudonymes ou de fausses identités, un texte parsemé d’explications répétitives aussi inutiles que laborieuses, on ne ressort pas indemne d’une telle lecture donnant l’impression d’avoir découvert une espèce de mode d’emploi illisible. Il faudra donc s’accrocher pour comprendre les tenants et aboutissants d’un récit que Marc Voltenauer s’est ingénié à complexifier à un point tel qu’il a dû insérer un schéma  (page 382) qui, paradoxalement, achèvera de nous décontenancer en se demandant si l’auteur n’a pas abusé de ce whisky écossais qu’il affectionne tant. D’ailleurs Marc Voltenauer s’égare parfois avec ses personnages à l’exemple de cette Fabienne, dont on ignore tout, qui débarque au milieu d’une conversation entre Andreas Auer et ses proches (page 98). Pour couronner le tout, afin de nous faire découvrir la culture viking ou de nous immerger dans le contexte suédois, l’auteur décline toute une série d’informations plus ou moins pertinentes qui, bien que remaniées, semblent extraites de quelques fiches encyclopédiques que l’on peut trouver sur internet à l’instar des explications sur les origines de cette exécution viking, L’Aigle De Sang, qui donne son titre au roman (page 248). Il en résulte un texte poussif extrêmement pénible à lire qui nécessitera un gros effort d’attention et de concentration pour ne pas perdre le fil d’une intrigue alambiquée prétéritant tous les aspects du suspense et de la tension narrative comme cette scène où l’un des protagonistes va se suicider en repensant à l’un de ces ancêtres, personnage historique de la Suède, qui fera l’objet d’une petite digression biographique dispensable (page 440).

     

    Bien sûr, on notera les efforts de Marc Voltenauer, épaulé par son comité de lecteurs et de correcteurs, afin de faire en sorte que son texte soit plus homogène, tout comme on saluera le gros travail effectué au niveau de la documentation qu’il a rassemblée en consultant des spécialistes ou en se rendant sur les lieux où se déroule le récit. Mais il faut bien admettre que tout cela reste vain, puisque l’auteur ne sait pas écrire et restitue un travail extrêmement scolaire dépourvu de sensation et d’atmosphère à l’instar de ces descriptions très précises mais terriblement froides, quasiment dénuées d’effets stylistiques permettant au lecteur de s’imprégner de l’ambiance. Dès lors, on reste sur un texte sans relief, ce qui est d’autant plus regrettable que l’intrigue se déroule sur les lieux de vacances où l’auteur a séjourné lorsqu’il était enfant, mais qu’il n’émane de ce récit laborieux aucune charge émotionnelle. Ainsi on déplorera le trop bref descriptif de ces barques échouées sur la plage, à la fin de la seconde guerre mondiale, que l’auteur évoque sur un mode anecdotique en se contentant de souligner que, selon les croyances des insulaires, chaque bateau a une âme et que l’on ne peut donc pas détruire ces épaves. A peine deux lignes, avant de passer à autre chose alors que c’est probablement sur l’une de ces embarcations que l’un des ascendants d’Andreas Auer est arrivé sur l’île de Gotland (page 83).

     

    Pour ce qui est de l’intrigue, le lecteur se contentera du standard minimal du thriller avec tout ce que cela comprend de travers et de clichés que l’on trouvait déjà dans les deux ouvrages précédents de l’auteur. Les hasards permettant de découvrir l’identité des criminels sont toujours aussi invraisemblablement circonstanciés comme lorsque Jessica filme le concert d’une chanteuse se produisant à Paris et qu’elle envoie le support vidéo à Mikaël qui repère le collier, pièce unique, qui est le même que celui que portait la personne qu’il a croisée opportunément sur le tarmac de l’aéroport de Gotland (page  446) ou cette chanson d’Abba diffusée dans un café parisien et qui permettra à l’enquêtrice suédoise, présente au bon moment, d’identifier les leaders du clan viking (page 472). Au niveau des invraisemblances, l’auteur ne nous épargne pas. On s’étonne ainsi qu’un meurtrier, ayant l’opportunité de se débarrasser de l’inspecteur Auer, se contente de l’assommer pour l’enfermer dans une fosse en lui laissant son téléphone portable et son couteau suisse (page 393). On peine également à croire à l’emprise que les responsables de la confrérie viking ont exercée sur leurs membres pendant plusieurs années alors qu’ils ne séjournaient plus sur l’île de Gotland depuis bien longtemps. Et il ne s'agit là que d'un petit florilège de toutes les aberrations qui ponctuent le récit.

     

    Il faut également prendre en considération le manque d’inventivité d’un auteur qui s’appuie sur tous les schémas narratifs éculés du thriller pour comprendre que le lecteur féru de ce genre littéraire découvrira un produit faisandé dont il connaît à l’avance toutes les péripéties tant les mécanismes de l’intrigue sont grossiers à l’instar de ces indices trop évidents permettant de deviner le rôle qu’endosse Johanna, la policière disparue, au sein de la confrérie viking.

     

    Ainsi L’Aigle De Sang, dépourvu de toute valeur culturelle particulière, ne fait qu’infirmer l’adage de Camilla Läckberg qui prétend que tout le monde peut écrire. A n’en pas douter, Marc Voltenauer fait figure d’exception et il est loin d'être le seul. Malheureusement.

     

    Marc Voltenauer : L’Aigle De Sang. Editions Slatkine & Cie 2019.

     

    A lire en écoutant : Tuesday Wonderland de E. S. T. (Esbjörn Svensson Trio). Album : Tuesday Wonderland. 2006 Act Music.

     

    Photo : Julien Leclerc

     

     

  • Hervé Le Corre : L’Homme Aux Lèvres De Saphir. Soleils révolus.

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    Capture d’écran 2019-03-17 à 17.13.55.pngPublié il y a de cela près de quinze ans, à une époque heureuse où les blogs littéraires n’existaient pas, L’Homme Aux Lèvres De Saphir bénéficie d’une nouvelle attention avec la parution de Dans L’Ombre Du Brasier, dernier roman très attendu d’Hervé Le Corre, devenu désormais l’une des grandes figures de la littérature noire française, qui reprend quelques personnages du premier opus évoluant à Paris en 1870 durant l’époque trouble de l’effondrement du Second Empire marquant la fin du règne de Napoléon III. Si les deux ouvrages peuvent se lire indépendamment l’un de l’autre, L’Homme Aux Lèvres De Saphir se situe aux prémices de la période insurrectionnelle de la Commune alors que Dans L’Ombre Du Brasier dépeint les événements de la Semaine sanglante qui marque l’achèvement de cette épopée révolutionnaire. C’est au cœur de cette atmosphère crépusculaire que l’on assiste aux exactions d’un étrange tueur qui trouve son inspiration dans Les Chants de Maldoror, un texte en prose terrifiant d’Isidore Ducasse plus connu sous le pseudonyme de Comte de Lautréamont.

     

    A Paris en 1870, on trouve de bien étranges cadavres dans les rues de la capitale. Une série de crimes aussi terribles qu'absurdes présentant d'étranges similitudes avec ceux dépeint dans un texte sulfureux qu’un écrivain méconnu a publié à compte d’auteur et qui semble stimuler cet étrange meurtrier. Bien plus promptes à réprimer  la canaille ouvrière qui  se soulève, les forces de police paraissent complètement dépassées par ces crimes déconcertants d'autant plus que le tueur ne semble pas dénué de raison lui permettant ainsi d'échapper aux inspecteurs de la sûreté qui le traquent sans succès. Chargé de l'enquête, l'inspecteur Letamendia va parcourir les rues grouillantes d'une ville qui bruisse de fureur et de révolte réprimées dans le sang. Des bordels luxueux des grands boulevards aux ruelles crasseuses des quartiers populaires, l'assassin va bouleverser les destinées de tous ceux qu'il est amené à croiser dans sa quête sanglante qui rend hommage à celui qu'il considère comme le plus grand poète du XIXème siècle.

     

    Avec Hervé Le Corre, on pourrait parler d’écriture pendant des heures. Le mot est précis, la phrase subtile et soignée pour composer une texte équilibré et saisissant de réalisme permettant ainsi au lecteur de s’immerger dans ce labyrinthe dantesque des rues de Paris durant la période du Second Empire avec cette sensation de fin de règne émanant d’un mouvement de fronde populaire qui prend racine au détour des cafés enfumés et des ruelles sombres des quartiers populaires. Pour restituer une telle atmosphère, l’auteur a su exploiter une documentation conséquente qu’il distille subtilement tout au long d’un récit qui parvient à saisir le contexte de l’époque sans jamais verser dans le verbiage historique pontifiant. Ainsi l’ouvrage se décline sur trois registres que sont la trame romanesque intégrant parfaitement la toile de fond historique mettant à son tour en évidence une dimension sociale sans fard d’un milieu ouvrier surexploité et opprimé.

     

    L’Homme Aux Lèvres De Saphir emprunte donc son titre à un extrait du texte d’Isidore Ducasse, Les Chants de Maldoror devenant la source d’inspiration d’un criminel d’un genre nouveau qui sévit dans les rues de Paris en éviscérant quelques victimes innocentes en fonction de ses envies et de son aspiration à illustrer la prose du texte qu’il revisite à sa manière. Centré autour du parcours de ce tueur que l’on identifie très rapidement, l’auteur met en scène une traque captivante qui nous permet de parcourir les lieux emblématiques de la capitale et de découvrir les différents protagonistes qui vont croiser sa route. Le récit s’articule donc essentiellement autour d’un chassé-croisé  entre le tueur Henri Pujol, l’inspecteur Letamendia, un enquêteur plein de ressource s’appuyant sur de nouvelles méthodes d’investigation, et Etienne Marlot, un jeune ouvrier qui vient de débarquer à Paris en manquant de se faire étriper par le meurtrier qu’il est en mesure d’identifier. Adoptant, au gré des chapitres, le point de vue de ces trois personnages, on assiste à ces rapports de force qui basculent parfois en fonction des événements qui s’enchaînent à un rythme palpitant coïncidant avec l’époque mouvementée dans laquelle ils évoluent. Ainsi les crimes perpétrés par Pujol, l’assassin solitaire, prennent une autre résonance lorsque l’auteur dépeint ces insurgés qui se font massacrer sur les barricades qu’ils ont érigées pour faire face aux forces de l’ordre. Une époque sanglante propice aux tueries massives ou solitaires. Mais la représentation ne serait pas complète s’il n’y avait pas ces portraits de femmes magnifiques qui traversent le récit à l’instar de Garance, cette jeune ouvrière révoltée accompagnant Etienne tout au long de son périple ou de Sylvie, cette prostituée courageuse qui nous invite dans les arcanes feutrées des bordels de Paris et qui va apporter son aide à l’inspecteur Letamendia, ceci au péril de sa vie. Loin d’être des faire-valoir, ces femmes de condition modeste apportent un éclairage  édifiant sur leurs conditions effroyables dans un monde où l’inégalité devient une norme sociétale qui ne laisse place à aucune forme d’espoir comme on le constatera d’ailleurs au terme d’un récit sans concession.

     

    Récit d’aventure combinant la dérive sanglante d’un tueur, aux terribles événements qui ont jalonné la période mouvementée de la fin du Second Empire, L’Homme Aux Lèvres De Saphir est un roman ample et somptueux donnant, à n’en pas douter, ses lettres de noblesse au roman populaire comme son auteur n'a d'ailleurs jamais cessé de le démontrer au gré d'ouvrages tels que Du Sable Dans La Bouche, Prendre Les Chiens Pour Des Loups ou Après La Guerre et bien d'autres qu'il faut découvrir impérativement. A lire ou à relire. 

     

    Hervé Le Corre : L’Homme Aux Lèvres De Saphir. Editions Rivages/Noir 2004.

    A Lire en écoutant : Est-ce ainsi que les hommes vivent ? interprété par  Léo Ferré. Album : Les chansons d’Aragon. Barclay 1961.

  • SEICHÔ MATSUMOTO : LE POINT ZERO. FUITE EN AVANT.

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    atelier akatombo, le point zéro, seichô matsumoto Se lancer à la découverte de la littérature asiatique et plus particulièrement celle en provenance du Japon équivaut à s’aventurer sur un terrain plutôt méconnu où l’on manque cruellement de références, notamment en ce qui concerne le roman noir et les intrigues policières. Aussi convient-il de saluer la venue d’une nouvelle maison d’éditions, Atelier Akatombo, qui se consacre, entre autre, à la littérature noire japonaise avec la parution de ce qui apparaît comme un classique du genre, Le Point Zéro, de Seichô Matsumoto, auteur prolifique s’il en est puisqu’il a publié pas moins 450 œuvres dont à peine une dizaine ont été traduites en français. Et puisque l’on n’est jamais aussi bien servi que par soi-même, les éditeurs, Franck et Dominique Sylvain, officient également comme traducteurs pour ce roman paru en 1959 dans sa langue d’origine. Une affaire de passion puisque loin d’être une novice dans le domaine, Dominique Sylvain a séjourné plusieurs années à Tokyo et rédigé de nombreux romans policiers dont certains prennent pour cadre la capitale nippone.

     

    A Tokyo, en 1958, même pour une femme émancipée comme Teiko, il est difficile de trouver un mari sans passer par un entremetteur. En moins de deux mois, elle épouse donc Kenichi, un cadre en pleine ascension travaillant pour une entreprise de publicité. Dirigeant  l’agence de Kanazawa, au bord de la mer du Japon et ne faisant que de brefs passages à Tokyo, Kenichi n’a guère de temps à consacrer à sa future épouse. C’est donc au cours de leur voyage de noce dans la vallée de Kiso que le couple prend le temps de mieux se connaître et de s’apprivoiser. Au terme d’un séjour romantique, Kenichi doit regagner Kanasawa afin de régler ses affaires avant d’être affecté à Tokyo où se situe le siège de la société. Mais Teiko a beau attendre, son mari ne revient pas. Que lui est-il arrivé ?  Pour le savoir, la jeune femme se rend à Kanasawa et découvre une région enneigée, battue par les vents. Après avoir contacté la police locale en pure perte, Teiko doit se résoudre à enquêter elle-même sur cette étrange disparition d’autant plus inquiétante qu’elle laisse place à d’autres événements funestes. Au fil de ses investigations, Teiko va découvrir que les cicatrices laissées par la guerre sont encore vives et qu’il lui faudra remonter jusqu’à ce « point zéro », où le destin de toute une nation a basculé, pour comprendre la finalité des tragédies qui se jouent autour d’elle.

     

    La modernité du texte s’inscrit probablement dans la qualité de sa traduction française mais également dans l’actualité du thème que l’auteur évoque en 1959 en abordant le positionnement de la femme dans la société nippone, ceci juste après la guerre. Il s’agit même de l’enjeu majeur d’une intrigue qui résonne étrangement à une période où les revendications d’égalité entre femmes et hommes n’ont jamais été aussi fortes qu’aujourd’hui. On découvre ainsi les stigmates d’une douloureuse page de l’histoire japonaise que l’auteur aborde avec autant de délicatesse que de subtilité qui se traduit, entre autre, par l’atmosphère mélancolique imprégnant l’ensemble d’un roman plutôt habile qui souffre tout de même de quelques éléments du hasard bien trop circonstanciés comme cette émission de radio que l’héroïne écoute au bon moment lui permettant ainsi d’intégrer des aspects essentiels qui l’aideront à résoudre son enquête. Défauts mineurs qui n’enlèvent rien à la qualité d’une intrigue sophistiquée nous permettant d’entrevoir de multiples aspects d’une culture singulière qui nous apparaît tellement mystérieuse mais dont on distingue quelques principes sociétaux captivants nourrissant le récit.

     

    C’est au rythme des trains sillonnant des provinces pittoresques du Japon que l’on accompagne Teiko dans cette quête intrigante ponctuée de quelques rebondissements étonnants qui relance l’intrigue prenant une tournure surprenante afin de nous ramener sur les conséquences du poids d’une défaite et du choc des cultures qui s’ensuit avec le traditionalisme du Japon confronté à la modernité des forces américaines occupant le pays. Dans un tel contexte, on appréciera l’étude de caractère aiguisée des personnages et l’observation incisive de leurs rapports sophistiqués où la réserve des sentiments imprègne le récit d’une tonalité encore plus énigmatique avec des portraits de femmes saisissant de réalisme.

     

    Intelligemment construit sur la base d’une intrigue policière surprenante agrémentée d’une ambiance poétique, Le Point Zéro est un magnifique roman noir qui nous permet d’appréhender cette culture lointaine du Japon des années cinquante, encore chargée de traditions mais s’apprêtant à basculer vers une ère de modernité tout en supportant les stigmates d’un passé qui ne peut s’estomper. Seichô Matsumoto est assurément un maître de la littérature noire japonaise.

     

    Seichô Matsumoto : Le Point Zéro  (Zero No Shoten). Atelier Akatombo 2018. Traduit du japonais par Dominique et Frank Sylvain.

    A lire en écoutant : Catch The Clouds de Eri Yamamoto. Album : The Next Page. 2012 AUM Fidelity.

     

     

  • Magdalena Parys : Le Magicien. Tout disparaît.

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    magdalena parys, le magicien, éditions agulloService de presse.

    Interroger l’histoire pour en retracer les contours sous la forme d’un roman noir afin de nous permettre d’appréhender, à hauteur d’homme, la perception que l’on peut avoir des événements historiques qui ont marqué un pays tout en aiguisant notre curiosité. Interroger l’histoire, c’est également l’occasion de faire en sorte de se remémorer les scories d’époques révolues qui paraissent si lointaines à un point tel qu’on en oublie les enseignements que l’on a pu en tirer à l’instar de ce mur de Berlin dont l’effondrement survenu il y a de cela presque trente ans, fait cruellement écho à cette velléité d’en ériger un nouveau, dans une autre contrée du monde. Des raisons idéologiques d’autrefois aux préoccupations économiques d’aujourd’hui, rien ne change puisque les victimes tentant de franchir cet obstacle sont sacrifiées au nom de volontés politiques complètement absurdes comme l’a évoqué Magdalena Parys avec 188 Mètres Sous Berlin (Agullo 2017) en mettant en lumière les enjeux stratégiques et les manipulations des différents services secrets des deux blocs séparant le monde et plus particulièrement l’Europe. Mais il n’existe pas de mur sans gardien et Magdalena Parys consacre son second roman, intitulé Le Magicien, aux opérations secrètes misent en place par les membres de la police politique de la Stasi contribuant au bon fonctionnement de la surveillance du rideau de fer avec pour conséquence l‘incarcération ou la disparition pure et simple de plusieurs milliers de citoyens tentant de fuir le régime communiste.

     

    En 2011, du côté Sofia, personne ne connaît les circonstances exactes de l’assassinat de Gerhard Samuel, photoreporter, qui enquêtait sur un ami disparu en 1980 à la frontière bulgare. Peut-être s’agit-il des mêmes personnes qui ne souhaitent pas que l’on fasse la lumière sur l’exécution des frères Seidel essayant de fuir le régime communiste de l’époque. Leur père, Burkhard Seidel en est persuadé, car depuis la mort de ses enfant, il n’a eu cesse de vouloir traduire les commanditaires politiques en justice en récoltant une impressionnante masse de documents et de photographies qui alimentent désormais son musée à la mémoire des victimes disparues en tentant de fuir les pays du bloc de l’est. Plus inquiétant encore, le corps de son principal pourvoyeur, Frank Derbach, est retrouvé sauvagement mutilé dans un immeuble abandonné à Berlin. Arrivé sur place, le commissaire Kowalski est rapidement écarté de cette enquête jugée bien trop sensible. Néanmoins, le policier tenace va poursuivre ses investigations en comptant sur l’aide de la belle fille de Gerhard, une journaliste désireuse de faire toute la lumière sur des événements douloureux de son passé. Ancien haut gradé de la Stasi et désormais politicien bien en vue, Christian Schlangenberger est également inquiet depuis qu’un expéditeur anonyme lui fait parvenir des photos où on le voit exécuter un opposant politique dans le cadre de l’opération secrète « Le Magicien » visant à éliminer les dissidents du régime communiste.

     

    Vengeance et culpabilité, sur fond de chantages et d’intimidations, animent l’ensemble des personnages de cet impressionnant roman où la réalité des opérations secrètes de la Stasi s’entremêle à la fiction d’une intrigue policière plus surprenante qu’il n’y paraît. Car en dépit des apparences, le terrible meurtre de Frank Derbach va révéler en toute fin de récit d’autres éléments permettant d’entrevoir tout un pan de la pâle humanité de personnages finalement bien plus vulnérables qu’on ne le croit. Extrêmement fouillée et extrêmement dense l’étude de caractère des différents protagonistes permet également de distinguer les péripéties des événements historiques qui ont marqué les différentes nations évoquées, que ce soit l’Allemagne bien sûr, et plus particulièrement Berlin, mais également la Pologne avec les révoltes ouvrières de Solidarność et la Bulgarie dans une moindre de mesure, théâtre d’un grand nombre d’exécutions de dissidents. C’est donc sur cette trame habile que Magdalena Parys tisse une intrigue solide imprégnée d’un fond historique passionnant quant à son impact sur la kyrielle de personnages animant ce roman politique au sens littéral du terme, qui ne manquera pas d’interpeller le lecteur. On prendra également plaisir à superposer le parcours de l’auteure sur quelques uns des protagonistes du roman à l’instar de Dragiwa, journaliste polonaise résidant à Berlin tout comme Magdalena Parys ce qui confère au récit une sensation de réalisme encore bien plus bouleversant.

     

    Mais outre l’intrigue et les personnages, on appréciera également l’atmosphère singulière émanant de ce roman complexe nous permettant de découvrir quelques lieux insolites et méconnus d’une ville de Berlin qui va se révéler toute aussi envoûtante que les protagonistes qui traversent le récit. Un immeuble décati du quartier populaire de Neukölln, squatté par la communauté Rom, abrite une scène de crime sordide tandis que l’appartement luxueux de la maîtresse de Christian Schlangenberger donne sur l’élégante Gendarmenplatz. L’opulent quartier de Zehlendorf abrite le somptueux restaurant Hertz situé au bord du lac Wannsee non loin de la villa du peintre Max Lieberman et de la villa Marlier où se déroula la conférence de Wannsee portant sur les modalités de la solution finale. Pourtant, loin d’être une espèce de catalogue touristique, ces lieux chargés d’histoire deviennent les décors pertinents de cette histoire alambiquée et originale à la fois, empruntant quelques tonalités mélancoliques en adoptant un rythme paisible qui pourra déconcerter les lecteurs en quête de récits trépidants.

     

    Diatribe politique imprégnée d’une intrigue policière employant quelques éléments propres aux romans d’espionnage, Le Magicien est un roman détonant qui s’emploie à dénoncer les exactions d’une effrayante institution policière dissoute en 1990 sans que leurs membres éminents ne soient réellement inquiétés puisque bon nombre d’entre eux détiennent, aujourd’hui encore, des responsabilités importantes au sein de l’appareil étatique allemand. Pertinent et édifiant.

     

    Magdalena Parys : Le Magicien (Magik). Editions Agullo 2019. Traduit du polonais par Magot Carlier et Caroline Raszka-Dewez.

    A lire en écoutant : Debussy & Ravel : String Quartets interprétés par le Orlando Quartet. 1983 Universal International Music. B.V.

     

  • ANDREE A. MICHAUD : RIVIERE TREMBLANTE. CEUX QUI RESTENT.

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    andrée a michaud, rivière tremblante, éditions rivagesMême s’il ne fait aucun doute que le talent est au rendez-vous, il faut également prendre en compte la notion d’expérience et de travail pour expliquer cette sensation d’envoûtement émanant d’un ouvrage comme Bondrée (Rivages/Noir 2016) qui a suscité un bel enthousiasme auprès des nombreux lecteurs qui se sont lancés, ou plutôt immergés dans l’univers littéraire somptueux d’Andrée A. Michaud qu’il convient de découvrir impérativement. Afin d’avoir une meilleure vue d’ensemble de l’œuvre de cette auteure québécoise et connaître la dizaine de romans noirs ou policiers qu’elle compte à son actif,
    les éditions Rivages ont édité Lazy Bird (Rivages/Noir 2018) et Rivière Tremblante faisant l’objet d’une parution en grand format. Parce qu’il y a la forêt en toile de fond, parce qu’il y est question de disparitions, Rivière Tremblante, rédigé  deux ans avant Bondrée, présente quelques thématiques similaires, quand bien même la façon de les évoquer demeure résolument différente.

     

    A Rivière-aux-Trembles, nul ne sait ce qu’il est advenu de Michael Saint-Pierre, âgé de douze ans, qui a soudainement disparu un après-midi d’été en 1979 alors qu’il jouait dans la forêt avec sa camarade Marnie Duchamp. Hormis une chaussure de sport, découverte bien loin des lieux de la disparition, les recherches ne donnent aucun résultat, comme si la forêt avait absorbé le jeune garçon. Dans une localité voisine, trente ans plus tard, c’est au tour de Bill Richard de s’interroger sur la disparition de sa fille Billie qui venait de fêter son neuvième anniversaire. Aucune trace, aucune explication. La petite fille s’est littéralement volatilisée. Même si les circonstances sont différentes, il y a ce même traumatisme, ces mêmes questions sans réponse et cette même résignation chimérique qui ronge l’âme. Pour surmonter cette épreuve, chacun emprunte une trajectoire différente, mais la convergence des destins fait que Marnie et Bill se retrouvent à nouveau à Rivière-aux-Trembles, au moment même où l’on s’inquiète de la disparition du jeune Michael Faber.

     


    andrée a michaud,rivière tremblante,éditions rivagesAvec Rivière Tremblante on se retrouve rapidement happé par ce déferlement de mots, ce torrent de phrases généreuses enrobant un récit qui se décline sous une forme narrative afin d’appréhender en alternance les ressentis de Marnie et de Bill qui donnent leurs noms à la succession de chapitres rythmant l’intrigue d’où émane cette sensation d’envoûtement qui nous absorbe complètement mais qui pourra dérouter certains lecteurs en quête de récits trépidants ou de rebondissements singuliers. Bien au fait des codes du polar, Andrée A. Michaud ne compte pas livrer toutes les explications à cet ensemble de disparitions qui émaillent le roman, bien au contraire puisque justement elle s’emploie à mettre en scène la difficulté de surmonter une épreuve telle que la disparition d’un proche sans que l’entourage puisse être en mesure d’en comprendre les tenants et les aboutissants. C’est sur cette palette de sentiments d’impuissance, de désarrois et de culpabilité que l’auteure déploie tout son talent en saisissant pleinement l’impact de ce vide qui plonge l’âme de ses personnages au cœur de l’abîme. L’enjeu du récit réside donc plus dans la manière dont les deux protagonistes vont surmonter les épreuves auxquels ils doivent faire face plutôt que dans les investigations concernant la disparition du jeune Michael Faber qui ravive les tensions au sein de la communauté de Rivière-aux-Trembles.

     

    Assurément, Rivière Tremblante est un roman d’atmosphère où la forêt devient une espèce d’entité mystérieuse saisissant la destinée de l’ensemble des personnages évoluant dans un contexte à la fois réaliste et poétique avec l’évocation d’une nature  ensorcelante et inquiétante au cœur de laquelle, Andrée A. Michaud distille une intrigue prenante, chargée d’une force émotionnelle absolument bouleversante. Une belle réussite pour ce roman exigeant qui se mérite en confirmant le talent d’une grande romancière de la littérature noire.

     

    Andrée A. Michaud : Rivière Tremblante. Editions Rivages/Noir 2018.

    A lire en écoutant : Don’t Leave Me Now de Supertramp. Album : Famous Last Words.