LES AUTEURS PAR PAYS

  • Tetsuya Honda : Rouge Est La Nuit. Mortel spectacle.

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    tetsuda honda, rouge est la nuit, atelier akatomboOn trouve de nombreux éditeurs francophones qui se sont lancés occasionnellement dans la traduction de romans policiers japonais, mais c’est essentiellement avec des éditeurs comme Philippe Picquier et Actes Sud que l’on découvrait ce pan de la littérature noire qui reste encore bien trop méconnu. Aussi, depuis un peu plus d’un an, il est réjouissant de savoir que l’on peut compter sur la toute jeune maison d’éditions Atelier Akatombo, pour compléter l’offre dans ce domaine si particulier du polar nippon avec un catalogue comprenant déjà quatre romans policier traduits par Dominique et Frank Sylvain qui mènent à bien ce beau projet éditorial qui doit impérativement perdurer. D’ailleurs il suffit de s’attarder sur les somptueuses couvertures de la collection ainsi que sur le travail soigné de la maquette afin de déceler toute la passion du couple Sylvain pour tout ce qui a trait à la culture japonaise, eux qui ont séjourné durant de nombreuses années dans ce pays avant de revenir en France pour ramener dans leurs bagages une belle sélection de polars qui n’ont jamais été traduit jusqu’à présent. Ainsi a-t-on pu lire un roman de Seichô Matsumoto, Le Point Zéro (Atelier Akatombo 2018), publié dans sa version originale en 1958, qui mettait en scène une jeune femme à la recherche de son mari disparu. Beaucoup plus récent, mais toujours avec une héroïne occupant la place centrale d’une série policière comptant déjà cinq romans, on pourra ainsi mesurer, avec Rouge Est La Nuit de Tetsuya Honda, l’évolution de la place qu’occupe les femmes au sein de la société nipponne en suivant les investigations de Reiko Himekawa une des rares policières élevée au grade de lieutenant.

     

    A la périphérie de Tokyo, sur les bords d’un étang du parc Mitzumoto, on retrouve un corps emballé dans une bâche de chantier, comme prêt à être immergé dans l’eau. Au vu des multiples lacérations, la victime semble avoir été torturée avant d’être égorgée ceci sans que le voisinage ou les éventuels promeneurs ne remarquent quoi que ce soit. L’enquête échoit à la lieutenante Reiko Himekawa, unique officière de la division criminelle du département de la police métropolitaine de Tokyo, qui développe une approche intuitive lui permettant de comprendre la logique des meurtriers sur lesquels elle est amenée à enquêter. A la tête d’une brigade composée exclusivement d’hommes, la jeune policière, ne bénéficie guère d’appui au sein d’une institution policière plutôt machiste. Et à mesure que l’enquête progresse, révélant d’autres crimes similaires, elle devra faire face à la concurrence, parfois déloyale, d’un autre chef de brigade ambitieux, prêt à tout pour l’évincer. Mais la série de meurtres prend de l’ampleur, et il faudra toute l’abnégation de Reiko Himekawa et de son équipe pour mettre un terme aux agissements d’un tueur sévissant dans l’ombre des quartiers chauds de la ville de Tokyo qui étouffe dans la moiteur des nuits estivales. La chasse à l’homme peut commencer.

     

    Un tueur en série sévissant dans les rues de Tokyo, une enquêtrice au lourd passé, dotée d’un sens de l’intuition aiguisé, nul doute que nous nous trouvons dans le cadre narratif d’un thriller dont on a lu maintes variations plus ou moins réussies. Il ne faudrait pourtant pas passer à côté de ce premier roman de Tetsuya Honda qui présente la spécificité de mettre en scène Reiko Himekawa, une officière de police japonaise, évoluant dans une institution étatique extrêmement hiérarchisée dont on devine la faible place laissée aux femmes, particulièrement en ce qui concerne les fonctions de haut rang. Avec Rouge Est La Nuit le lecteur découvre les débuts d’une série policière qui permet de mettre en lumière la difficulté pour cette héroïne, aussi sensible que déterminée, de pouvoir exercer sa fonction dans un environnement extrêmement machiste où la lourdeur des plans dragues de ses subordonnés laisse la place aux réflexions désobligeantes, puis à la méfiance de ses supérieurs quand elle ne doit pas contrecarrer les basses manœuvres d’un de ses homologues, le lieutenant Kensaku Katsumata, un personnage qui se révélera beaucoup plus ambivalent qu’il n’y paraît. Outre les difficultés professionnelles, Reiko Himekawa doit également faire face aux membres de sa famille qui n’approuve pas ses choix, ceci d’autant plus qu’elle n’est toujours pas mariée au grand dam de sa mère qui s’inquiète de la dangerosité de sa fonction. Une inquiétude également liée à un traumatisme suite à l’agression dont la jeune femme a été victime lorsqu’elle était adolescente. Ainsi, au sein d’une société moderne qui préserve tout de même une place importante aux traditions, on perçoit toutes les complications auxquelles les femmes doivent faire face pour accéder à certaines fonctions.

     

    Outre les discriminations de genre, Rouge Est La Nuit permet aux lecteurs peu coutumiers de la culture japonaise d’appréhender le quotidien des habitants de Tokyo et de découvrir quelques quartiers méconnus de cette immense mégalopole. On observera, un peu surpris, que les enquêteurs empruntent les transports publics pour se rendre sur les scènes de crime et qu’il dorment au bureau lorsque l’affaire est sensible comme le mentionnait d’ailleurs David Peace dans Tokyo Année Zéro (Rivages/Noir 2010). Plus déconcertant encore, on s’aperçoit que les enquêteurs, pour des raisons budgétaires, ne sont pas tous dotés d’armes de service, ce qui donne lieu à une scène surréaliste où un officier de police doit tout d’abord se rendre dans un magasin de jouets pour acquérir un pistolet factice avant d’aller prêter main forte à sa collègue en difficulté.

     

    Les trois premières parties du récit, qui en compte cinq, débutent avec le point de vue du meurtrier dont on découvre quelques épisodes marquants de sa vie qui l’ont conduit à commettre les crimes sur lesquelles la lieutenante Reiko Imekawa doit enquêter. Même si le texte n’est pas dénué de quelques détails sordides expliquant les dérives d’un tel personnage, on appréciera la retenue de l’auteur qui a fait en sorte que l’on peut tout de même éprouver une certaine forme d’empathie pour cet étrange individu qui présente quelques fêlures. Cette mesure, cette absence de surenchère sanguinolente, permet d’apprécier une intrigue cohérente qui n’est tout de même pas dénuée de quelques rebondissements plutôt surprenants tout en appréciant une galerie de personnages dont l’étude de caractère permet de distinguer leur état d’esprit nuancé, suscitant un intérêt croissant qui pimente le récit.

     

    Roman policier original et détonant, empreint d’une certaine forme d’étrangeté inquiétante, Rouge Est La Nuit nous permet d’aller à la rencontre d’une nouvelle héroïne atypique qui semble avoir séduit plusieurs millions de lecteurs japonais. Il ne reste qu’à souhaiter qu’il en soit de même dans nos contrées occidentales alors que les enquêtes de la lieutenante Reiko Imekawa ont déjà fait l’objet d’adaptations pour le cinéma et la télévision japonaise. Une série prometteuse.

     

    Tetsuya Honda : Rouge Est La Nuit (Strawberry Night). Editions Atelier Akatombo 2019. Traduit du japonais par Dominique et Frank Sylvain.

     

    A lire en écoutant : Sweet and Low de Takuya Kuroda. Album : Edge. 2011 Takuya Kuroda.

  • MARIE-CHRISTINE HORN : LE CRI DU LIEVRE. LES MACHOIRES DU PIEGE.

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    Capture d’écran 2019-07-11 à 22.34.57.pngDans le paysage de la littérature noire helvétique, Marie-Christine Horn s’est toujours distinguée en adoptant les codes du genre afin de mieux les transgresser pour surprendre le lecteur au détour d’une écriture aussi maîtrisée qu’incisive qui met davantage en lumière le thème abordé. Ainsi La Piqûre (L’Âge d’Homme 2017) et Tout Ce qui Est Rouge (L’Âge d’Homme 2015), deux romans policiers mettant en scène l’inspecteur Rozier, prennent une tournure déconcertante puisque le policier reste toujours en retrait pour laisser un espace plus important aux protagonistes impliqués dans les enquêtes, ce qui permet d’avoir un regard plus aigu et plus sensible sur les sujets évoqués, que ce soit l’immigration et les défis qui se posent en matière d’intégration ou l’univers psychiatrique et les thérapies des patients au travers de l’art brut. Avec 24 Heures (BSN Press 2018), bref roman oscillant entre le thriller et le roman noir, le lecteur découvrait le monde de la course automobile et de ses rivalités tout en s’immisçant dans l’intimité d’une famille et des secrets qui en découle. D’ailleurs on reste dans le domaine du cercle familial puisque le dernier ouvrage de la romancière aborde le délicat sujet des violences domestiques avec un roman noir engagé, au titre mystérieux et inquiétant, Le Cri Du Lièvre.

     

    Comme à l’accoutumée, Manu est partie en forêt, à la cueillette de champignons, lui donnant ainsi l’occasion d’échapper à l’enfer de son quotidien, de laisser derrière elle, les affres d’un travail pesant et d’un chef odieux et surtout de ne plus croiser Christian son mari aussi volage que violent. Une balade incertaine qui prend la forme d’une errance volontaire de plusieurs jours. Une fuite en avant avec cette volonté de se fondre dans cette nature luxuriante. Mais la découverte d’un lièvre se débattant vainement pour s’extirper du piège qui l’entrave va déclencher toute une série d’événements qui s’enchaînent en donnant l’occasion à Manu de croiser d’autres victimes de maltraitance comme Nour la jeune infirmière fragile ou des femmes révoltées à l’instar de Pascale, une gendarme qui peine à étouffer cette colère qui gronde en elle. Les trajectoires de trois destins de femmes bafouées qui s’entremêlent pour ne former plus qu’une seule et même tragédie.

     

    Le Cri Du Lièvre met donc en lumière ce hurlement silencieux de la souffrance domestique qui s’installe dans l’intimité du cercle familial et que les proches, amis et collègues ne sauraient ou ne voudraient percevoir. Un sujet tabou que Marie-Christine Horn aborde, avec autant de force que de conviction, au travers d’un texte pertinent qui décline toutes les formes de brutalités qui s’installent parfois de manière insidieuse au sein du couple. Parce que le thème des violences conjugales a fait l’objet de récits ineptes, particulièrement dans le domaine du thriller, avec des auteurs renouvelant leur fond de commerce d’horreurs, de tortures et de violences gratuites où le sensationnalisme du récit desservait un sujet si sensible, il faut saluer toute les nuances d’un texte subtile, tout en retenue, qui aborde pourtant, de manière frontale, ce mal insidieux qui frappe tant de femmes. Une violence sous-jacente, qui n'en est que plus impactante, imprègne donc l’ensemble de ce court récit faisant l’étalage de tous les maux qui peuvent ronger un couple à l’exemple de celui que forme Christian et Manu et dont cette dernière se remémore, au gré de son errance forestière, quelques épisodes marquants qui l’ont peu à peu détruite. Mais que dire du mariage des parents de Manu dont Marie-Christine Horn dépeint le lent déclin avec une lucidité et un réalisme qui fait frémir. Bien loin de toutes mises en scène spectaculaires, la tragédie s'inscrit dans la dérive d'un quotidien qui n'en est que plus terrifiant en entraînant les protagonistes vers leurs funestes destinées.

     

    Oscillant entre son envie de fuite et sa volonté de se confronter à son agresseur, Manu, jeune femme vulnérable, s'achemine à son corps défendant vers le fait divers qui va bouleverser sa vie. Point de bascule et symbole omniprésent d'un destin auquel elle ne peut échapper, le lièvre piégé devient ainsi la représentation de cette épouse meurtrie qui ne peut supporter l'image de détresse que l'animal lui renvoie. Fuite ou confrontation voici donc pour Manu les enjeux qui sont posés en fonction des rencontres qu’elle va faire avec d’autres femmes meurtries comme Nour ou Pascale cette policière ambivalente dont on regrettera le manque de développement tant ce personnage de gendarme paraissait prometteur et dont on aurait aimé découvrir plus en détail le parcours au sein de l’institution policière qui semble avoir généré toute une partie de sa colère et de sa frustration, devenant ainsi source de danger. 

     

    Cruel et poignant éclairage d’un mal insidieux générant de terribles faits divers défrayant l’actualité, Le Cri Du Lièvre est un roman noir essentiel qui dépeint avec beaucoup de justesse et d’à propos les mécanismes de délitement et de violence rongeant des foyers à la dérive qui abandonnent leurs rôles de conjoints pour endosser désormais ceux de victimes et de bourreaux. Glaçant.

     

    Marie-Christine Horn : Le Cri Du Lièvre. BSN Press 2019.

     

    A lire en écoutant : Retourne Chez Elle de Ariane Moffat. Album : Le Cœur Dans La Tête. 2005 Les disques Audiogramm Inc.

  • Shirley Jackson : La Loterie et autres contes noirs. Cauchemar américain.

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    shirley jackson,la loterie et autres contes noirs,éditions rivagesJe me souviens encore d'une nouvelle de Stephen King,  L'Homme Qui Aimait Les Fleurs, que l'on peut lire dans son premier recueil, Danse Macabre (J'ai Lu 1980) où l'on suit un jeune homme arpentant les rues de New York, un bouquet de fleur à la main, à la recherche de sa bien-aimée. Une scène charmante d'un personnage transit d'amour jusqu'à l’instant où tout se disloque. A bien des égards on peut mesurer avec ce récit toute l'influence de la romancière américaine Shirley Jackson dont les romans et autres nouvelles, oscillant entre le gothique et le fantastique, prennent pour cadre des scènes de vie presque banals d'individus que l'on va conduire jusqu'au point de rupture sans employer le moindre élément surnaturelle. Outre Stephen King, ce sont de grands auteurs de la littérature fantastique comme Richard Matheson, Neil Gaiman ou plus récemment la romancière Jamey Bradbury qui évoquent l'œuvre de Shirley Jackson comme source d’inspiration et plus particulièrement cette capacité de distiller l'horreur dans la névrose, la paranoïa et les fantasmes que génèrent ses personnages se débattant dans leur quotidien d’apparence idyllique qui bascule insidieusement dans un climat de terreur. Parmi les romans rédigés sur ce schéma narratif, deux d’entre eux sont considérés comme des classiques du genre de l’épouvante. Il s’agit de Nous Avons Toujours Habité Le Château (Rivages/Noir 2012) et de La Maison Hantée (Rivages/Noir 2016) qui ont bénéficié d’une nouvelle traduction assez récente. Dans ce domaine de réactualisation des textes de la romancière, les éditions Rivages proposent donc un recueil de treize nouvelles parmi lesquelles figure La Loterie qui a contribué à la renommée de Shirley Jackson tant le texte a suscité la polémique lorsqu’il a été publié en 1948 dans la revue The New Yorker.

     

    La Loterie : Tout les habitants se rassemblent sur la place du village. Le tirage de la loterie va bientôt débuter. Qui sera l’heureux gagnant ?

     

    La possibilité du mal : Miss Strangeworth aime cultiver ses roses dont elle est très fière et envoyer quelques lettres anonymes bien senties à l’intention de son voisinage.

     

    Louisa, je t’en prie, reviens à la maison : Louisa a été enlevée. S’agit-il d’une fugue ou d’une disparition. Et quelle sera la réaction de sa famille lorsqu’elle reviendra ?

     

    Paranoïa : Mr Beresfort est suivi par un homme coiffé d’un chapeau qui semble surgir de nulle part en bénéficiant de la complicité de tous les new-yorkais.

     

    La lune de miel de Mrs Smith : Mrs Smith vient de se marier. Mais son entourage l’encourage à se méfier de cet homme plutôt grossier dont elle ne sait finalement pas grand-chose.

     

    L'apprenti sorcier : Miss Matt, professeur d'anglais, est au prise avec une petite voisine tout simplement détestable. 

     

    Le bon samaritain : Qui est ce brave homme qui vient au secours d’une jeune femme avinée étendue dans la rue ?

     

    Elle a seulement dit oui : La jeune Vicky vient de perdre ses parents. La nouvelle ne semble pas l’ébranler. Il faut dire que la fillette semble disposer de quelques dons inquiétants lui permettant de prédire les sorts funestes qui vont s'abattre sur son entourage.

     

    Quelle idée : Margaret s’aperçoit avec effroi qu’elle ne supporte plus son mari. Elle regarde avec envie le cendrier posé sur la petite table du salon.

     

    Trésors de famille : Une jeune étudiante sème le chaos en volant les effets personnels de ses camarades de chambrée.

     

    La bonne épouse : Mr Benjamin ne supporte pas les infidlités de sa femme qui se retrouve confinée dans sa chambre. Mais pourquoi persiste-t-elle à nier l’évidence ?

     

    A la maison : Ethel Sloane devrait écouter les habitants du village et ne pas emprunter la vieille route des Sanderson.

     

    Les vacanciers : Pour la première fois, les Allison ont décidé de prolonger leur séjour dans leur chalet de vacances. Une bien mauvaise idée.

     

    Si le roman La Maison Hantée a bénéficié de plusieurs adaptations cinématographiques dont la fameuse version de Robert Wise (La Maison Du Diable, Metro-Goldwin-Meyer 1963) et d’une production plus récente diffusée par Netflix qui reprend le titre d’origine The Hauting Of Hill House, la nouvelle La Loterie a la particularité d’avoir été adaptée en version BD par Miles Hyman, qui n’est autre que le petit-fils de la romancière. Outre l’une de ses illustrations ornant la couverture du présent recueil, Miles Hyman apporte un éclairage particulièrement intéressant sur l'ensemble de l'oeuvre de Shirley Jackson avec une postface extrêmement complète faisant figure d'essai.

     

    A la différence des abonnés du New Yorker de l'époque, le lecteur d'aujourd'hui, pour un peu qu'il soit coutumier du genre, s'attendra probablement avec La Loterie à un effet de surprise qui pourra en atténuer l'impact. Cependant on peut prendre le pari que la chute de l'histoire aura tout de même de quoi le surprendre voire même de le choquer comme ça été le cas lors de sa parution. Il faut dire que Shirley Jackson s'emploie à instiller l'horreur au détour de scènes anodines, terriblement paisibles qui prennent soudainement une toute autre perspective à la lumière de conclusions abruptes qui vous glacent soudainement d'effroi. Ainsi le cadre bucolique dans lequel évolue Les Vacanciers ainsi que les villageois de La Loterie prend une toute autre apparence lorsque le rideau tombe pour laisser place, derrière ces masques de convenance, à la terrifiante réalité de l'environnement dans laquelle évolue l'ensemble des protagonistes. Il y a bien évidemment ce sentiment de malaise que l'on retrouve tout au long des nouvelles qui restituent les névroses de personnages angoissés qui font écho à l'anxiété dont la romancière semble avoir souffert tout au long de sa vie. Mais des nouvelles comme Paranoïa ou Quelle Idée sont également le reflet du mal-être plus général d'une Amérique puritaine, terrorisée par la menace communiste, tandis que la politique ségrégationniste à l'égard des afro-américains atteint son point culminant. 

     

    A l'exception de quelques apparitions étranges que l'on trouve dans A La Maison, le recueil de nouvelles La Loterie et autres contes noirs est donc dépourvu d'éléments surnaturels puisque c'est au détour de la méfiance, du doute et de l'anxiété de ses personnages, tout en captant le climat social anxiogène de son époque, que la romancière parvient à troubler le lecteur qui encaisse doucement, presque l'air de rien, les affres de ces récits aussi effroyables que bouleversants. Un sublime concentré de noirceur.

     

    Shirley Jackson : La Loterie et autres contes noirs (Dark Tales). Editions Rivages/Noir 2019. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Fabienne Duvignau.

     

    A lire en écoutant : Where The Wild Roses Grow de Nick Cave. Album : Murder Ballads. Mute Records 1996.

  • VALERIO VARESI : LES MAINS VIDES. RAZZIA SUR LA VILLE.

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    valerio varesi, les mains vides, agullo éditionsEt l’on s’achemine ainsi vers le quatrième volume des enquêtes du commissaire Soneri dont les intrigues nous ont entraînés sur les rives du Pô avec Le Fleuve Des Brumes, dans le dédales des rues embrumées de Parme, du côté de La Pension De La Via Saffi puis sur les pentes abruptes des Apennins dans Les Ombres De Montelupo pour mettre en exergue quelques réminiscences du passé familial de cet enquêteur mélancolique. Souvent comparé à son homologue Jules Maigret, le commissaire Soneri présente davantage de similitude avec un individu tel que le dottore Duca Lamberti puisque les deux personnages sont étroitement associés à la ville dans laquelle ils évoluent, Parme pour le premier et Milan pour le second. Des cités qui n’ont rien de folkloriques puisque Valerio Varesi, tout comme Giorgio Scerbanenco d’ailleurs, intègre toujours, au gré de ses intrigues, une dimension politique, au sens étymologique du terme, afin de mieux dénoncer les changements sociétaux et les dysfonctionnements sociaux qui les accompagnent. Avec Les Mains Vides, Valerio Varesi ne déroge pas à ce principe, même s’il s’éloigne de la thématique du fascisme pour s’interroger sur la mutation d’une ville qui devient l’enjeu d’un antagonisme économique féroce derrière lequel plane l’ombre de la mafia dont la représentation symbolique de la pieuvre orne la couverture de l’ouvrage.

     

    Rixes, braquages et même un vol d’accordéon se succèdent dans une ville de Parme en ébullition qui étouffe dans la moiteur d’un mois d’août caniculaire. Pour couronner le tout, on découvre le cadavre d’un commerçant du centre-ville qui semble avoir été battu à mort. Chargé de l’enquête, le commissaire Soneri, écarte bien rapidement la possibilité d’un cambriolage ayant mal tourné pour s’intéresser à Gerlanda, un usurier sans pitié qui règne sur un petit empire financier constitué d’une part immobilière conséquente. Mais à force de s’immiscer dans les affaires de ce bailleur peu scrupuleux, le commissaire Soneri met à jour une guerre économique souterraine où les forces en jeu, dissimulées derrière un écran de respectabilité, tentent de s’emparer de cette économie criminelle locale afin de  blanchir leurs actifs issus d’activités mafieuses. Une pieuvre impitoyable qui broie les fondements d’une ville de Parme que nul ne saurait protéger, pas même les institutions policières plutôt désemparées face à un tel phénomène qui paraît inexorable.

     

    C’est toujours avec plaisir que l’on retrouve le commissaire Soneri, ceci d’autant plus que Valerio Varesi se dispense des schémas narratifs répétitifs et du confort des habitudes que l’on observe bien souvent dans le contenu des séries policières. Bien sûr Soneri se rend toujours Chez Alceste pour déguster quelques plats typiques de la région mais ces épisodes restent anecdotiques tandis que sa relation avec Angela évolue de manière conséquente puisque, de l’amante affriolante que l’on croisait dans Le Fleuve Des Brumes, nous découvrons une avocate d’affaire lucide qui va pouvoir intervenir de manière beaucoup plus active dans le déroulement d’une enquête nécessitant ses connaissances par rapport au monde complexe des affaires et des intrigues économiques.

     

    Les Mains Vides donne l’occasion à l’auteur d’aborder les thématiques en lien avec les mafias et autre organisations criminelles en s’intéressant plus particulièrement aux phénomènes de blanchiment d’argent et à ses impacts dans le tissu économique d’une ville du nord de l’Italie et des mutations qui s’opèrent en dévastant l’âme de la cité. Outre le meurtre d’un commerçant ne se souciant guère de la rentabilité de sa boutique de prêt-à-porter, les manifestations de ces ouvriers licenciés criant leur vaine révolte dans les rues de Parme ou ces assurances-vie bidons que l’on endosse pour le compte de quelques escrocs, on observe tout un pan d’une activité économique occulte gangrenant la totalité des quartiers de la ville au grand dam d’un commissaire Soneri désemparé ne sachant comment lutter contre un tel phénomène qui le dépasse. Entre colère et frustration le policier se rend compte qu’il ne se bat pas à armes égales contre de telles organisations mafieuses investissant en masse dans des projets immobiliers qui se mettent en place sur les décombres d’industries locales déclinantes. Licenciements, expropriations, malgré quelques sursauts de révolte, les changements paraissent immuables comme cette chaleur qui étouffe les habitants.

     

    Bien loin des images de criminels en col blanc ou de truand mafieux inquiétants, l’enquête du commissaire Soneri s’attarde sur le microcosme de personnages troubles, témoins dérisoires de ces montages financiers qui les dépassent à l’instar de Tudor, le migrant moldave, de Marieangela, la pulpeuse confectionneuse de pull et de Gerlanda, l’usurier arrogant qui devient la cible de toutes les convoitises en faisant face à des associés plus avides que lui, prêts à tout pour le court-circuiter afin de s’emparer de ses affaires. Mais comme toujours, Valerio Varesi s’emploie à intégrer un personnage hors du commun, figure emblématique du thème abordé, en imprégnant le récit d’une touche nostalgique emprunte de poésie. Ainsi, à plus d’un titre, Gondo, le musicien de rue dépouillé de son accordéon se retrouvant incapable de jouer de la musique avec le nouvel instrument que les habitants lui ont offert, devient l’incarnation du désarroi de ces individus incapable de faire face ou de s’adapter aux changements qui leur sont imposés. Et c’est un désarroi similaire que l’on décèle dans les démarches vaines qu’entreprend le commissaire Soneri pour mettre à mal les projets criminels qui impactent une ville de Parme qu’il ne reconnaît plus au terme d’une enquête qui va le laisser les mains vides. 

     

    Roman désenchanté nous entraînant au coeur d’un univers terrible auquel on ne peut adhérer, Les Mains Vides dépeint donc le triste constat de la déliquescence des règles d’un monde économique sans pitié qui écrase comme toujours les individus les plus démunis. Clairvoyant et pertinent c'est la marque de fabrique des récits de Valério Varesi mettant en scène son ineffable commissaire Soneri.

     

    Valerio Varesi : Les Mains Vides (A Mani Vuote). Editions Agullo/Noir 2019. Traduit de l’italien par Florence Rigollet.

     

    A lire en écoutant : Per Ricordarmi Di Te interprété par Fabrizio Bosso. Album : You’ve Changed. 2007 EMI Music Italy s.r.l.

  • Patrick Delperdange : L’Eternité N’est Pas Pour Nous. Quelques instants sur Terre.

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    Capture d’écran 2019-06-10 à 22.17.23.pngA bien y réfléchir, bien peu d'auteurs belges se sont lancés dans la littérature de genre, notamment le roman noir, même si l'on trouve tout de même quelques romanciers emblématiques comme Simenon et Jean Ray dont on peut apprécier l'œuvre prolifique avec des personnages marquants comme Jules Maigret et Harry Dickson. Ne bénéficiant pas d'une telle notoriété, Patrick Delperdange n'en est pas moins un scénariste de bande dessinée et un romancier qui compte à son actif de nombreux ouvrages publiés, notamment dans le domaine du roman noir, où il s'est fait remarquer récemment en publiant Si Tous Les Dieux Nous Abandonnent (Série Noire 2016) dont l'intrigue se déroulait dans un contexte rural. En suivant Aurélien Masson qui crée la collection Equinox aux éditions les Arènes et avec un titre aux consonances tout aussi mystiques, Patrick Delperdange revient avec L'Eternité N'est Pas Pour Nous, un nouveau récit prenant également pour cadre un environnement campagnard théâtre d'un enchaînement de faits divers qui vont impacter toute une galerie de personnages complètement paumés, quand ils ne sont pas tout simplement déjantés.

     

    A Valmont,  sur la route menant à la carrière, il n’y a guère que les ouvriers qui s’offrent les services de Lila qui officie dans son combi aménagé. Aussi lorsqu’elle aperçoit le jeune Julien Saint-André accompagné de sa bande, elle se doute bien que cela finira mal avec ces petits crétins embourgeoisés dont elle parviendra tout de même à se débarrasser. Mais les jeunes gens avinés ne comptent par en rester là et décident se venger en enlevant Cassandre, la fille de Lila. Au même moment, Sam et Danny traversent la région en quête d’un abri de fortune. Les deux vagabonds en fuite tentent de se faire discrets, mais semblent pousuivis par le mauvais sort et quelques individus bien décidés à rendre justice eux-mêmes en se débarrassant des traîne-savates dans leur genre. Que ce soit les bêtes ou les bas instincts, tous deux sortent des bois pour bousculer les destinées de ces âmes frêles et tourmentées que l’on appelle les hommes.

     

    Il n’y a rien de flamboyant dans l’univers de Patrick Delperdange. On y croise une somme de petites gens aux destins étriqués évoluant dans un environnement rural complètement paumé où quelques éclats d’une violence presque anodine bousculent soudainement un quotidien sordide qui devient le déclencheur d’une spirale d’égarements et de fureur incontrôlable. Et pourtant au détour d’événements parfois brutaux, au gré d’une cavalcade de destinées qui s’entrechoquent on perçoit quelques petites lueurs d’humanité perçant l’épaisse noirceur d’une intrigue poisseuse entraînant, bien malgré eux, l’ensemble de personnages ambivalents dans une succession d’événements qu’ils ne sont plus en mesure de maîtriser. Rancœur, impuissance frustration et colère c’est cet ensemble de sentiments qui animent ces protagonistes ballottés par les incidents se succédant à un rythme effréné en mettant en exergue tous les reliquats d’une inconscience trouble et malsaine qui va jaillir au grand jour à mesure que les événements s’enchaînent dans un désordre emprunt de désarrois et de chaos. Ainsi on ne  saura pas trop bien ce qu’il va advenir de Lila, cette prostituée désemparée à la recherche de sa fille Cassandre ou de Danny, un jeune homme simple d’esprit, soudainement imprégné d’un délire mystique, et de son compagnon d’infortune, Sam, un vieux manchot complètement dépassé. Une galerie de perdants qui deviennent parfois victimes ou bourreaux en fonction des péripéties et des coups du sort auxquels ils sont confrontés.

     

    Avec une écriture âpre et directe, assaisonnée de quelques touches lyriques qui ne donnent que plus de noirceur à un texte saisissant et expéditif, Patrick Delperdange nous entraîne donc dans l’incertitude d’un récit chaotique où les destinées s’entrechoquent violemment afin de mieux secouer le lecteur dérouté par cette masse de désarrois et de douleurs parfois sordides que revêtent chacun des personnages.

     

    Roman sombre et sans concession, L’Eternité N’Est Pas Pour Nous décline, sur l’espace de quelques jours, toute une série de rouages à la fois absurdes et violents constituant l’ensemble d’un engrenage infernal prêt à broyer toute une galerie d’individus désemparés se débattant dans les méandre d’un piège inextricable qui ne semble jamais vouloir s’arrêter.

     

    Patrick Delperdange : L’Eternité N’est Pas Pour Nous. Editions Les Arènes/Equinox 2019.

     

    A lire en écoutant : River Of Pain de Thunder. Album : Please Remain Seated ; The Others. 2019 Thunder

     

  • HERVE LE CORRE : DANS L’OMBRE DU BRASIER. SANGLANTE SEMAINE.

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    hervé le corre, rivages noir, dans l'ombre du brasierOn peut bien évidemment consulter les livres d’histoire pour connaître les événements qui ont jalonné la période de la Commune et plus particulièrement, ceux qui ont émaillé cette fameuse Semaine sanglante durant laquelle communards et versaillais s’affrontèrent dans les rues de Paris. Mais pour s’imprégner de l’ambiance, pour prendre la pleine mesure de cette époque insurrectionnelle, rien ne saurait suppléer quelques romans de genre comme Le Cri Du Peuple de Jean Vautrin qui prend pour titre le quotidien éponyme créé par Jules Vallès et Pierre Denis. Et tant qu’à faire on ne saurait trop recommander la version BD, mise en image par Jaques Tardi et dont l’album intégral (Casterman 2005) contient également un CD reprenant quelques chansons populaires de la Commune. S’inscrivant dans la même veine, avec un récit oscillant entre le roman noir et le roman d’aventure prenant pour cadre cette tragique trame historique, Hervé Le Corre met en scène Dans L’Ombre Du Brasier l’inquiétant Henri Pujols que l’on avait déjà croisé dans L’Homme Aux Lèvres De Saphir (Rivages/noir 2004) et qui se livre désormais à un odieux trafic de femmes.

     

    Au mois de mai 1871, le peuple dresse des barricades dans les rues de Paris pour faire face aux versaillais qui s’apprêtent à investir la capitale afin de mettre un terme à cette parenthèse insurrectionnelle de la Commune. Une période trouble, extrêmement propice pour se livrer à toutes sortes de sévices comme la disparition de ces jeunes filles enlevées par un individu plutôt inquiétant qui a mis en place un terrible trafic d’êtres humains. Parmi ces jeunes femmes disparues, il y a Caroline qui a eu le malheur de croiser le chemin de ce ravisseur repoussant. Apprenant sa disparition, Nicolas Bellec, sergent au sein de la Garde Nationale, va se lancer à la recherche de sa bien-aimée tout comme Antoine Roques,  récemment promu « commissaire » par la Commune, et qui veut faire la lumière sur cette série d’enlèvements. Chacun de leur côté, les deux hommes vont tenter de retrouver Caroline en bravant les bombardements, les incendies, les fusillades et les exécutions sommaires tandis que la jeune femme tente de survivre dans une cave ensevelie sous les décombres d’un immeuble effondré. Une lutte contre le temps s’engage alors que la Commune vit ses derniers instants dans un déluge de feu et de sang.

     

    Chassé-croisé dans les rues dévastées de Paris, le lecteur ne manquera pas d’être subjugué par un texte d’une rare intensité prenant la forme d’une fresque historique bouleversante évoquant cette épopée héroïque d’un peuple oppressé en quête de liberté qui tente, dans un ultime sursaut, de faire face au choc des troupes versaillaises bien décidées à éradiquer jusqu’au dernier de ces insurgés. Un déferlement de sensations et d'impressions émane donc de ce récit qui nous rappelle les tableaux de ces grands maîtres impressionnistes auxquels l'auteur rend d'ailleurs hommage avec cette toile de Pissarro que l'un des protagonistes découvre sur la paroi d'un salon dans lequel il a trouvé refuge. Tout comme ces peintres de l'époque, Hervé Le Corre restitue, par petites touches subtiles, avec toute la richesse d'une palette chargée de mots, ce décor dantesque d'une guerre qui n'a rien de civile. On perçoit ainsi les remugles de la misère, l'odeur du sang et de la poudre, ces effluves de charognes balayées soudainement par le souffle dévastateur des combats et la fumée des incendies. Et puis il y a toute la gamme de sentiments et d'émotions qui habillent l'ensemble de personnages intenses, ballotés dans la fureur des événements qui s'enchainent en les contraignant parfois à renoncer à leurs idéaux ou à mourir pour eux dans un déchaînement de fureur et de violence.

     

    Sur fond de cavalcades effrénées, Dans L'Ombre Du Brasier s'articule principalement autour de l'enjeu des retrouvailles entre Caroline, officiant comme infirmière dans un des dispensaires de fortune de la Commune, et Nicolas Bellec qui s'est engagé dans les troupes de la Garde Nationale, tandis que le décompte de cette Semaine sanglante devient de plus en plus oppressant à mesure de l'avancée des versaillais progressant dans les rues de Paris en balayant les barricades qui se dressent devant eux. Au-delà des sentiments qu'ils éprouvent l'un pour l'autre, c'est surtout cette soif de justice et de liberté qui plane sur l'ensemble de l'entourage venant à l'aide de ces deux jeunes gens traqués de toute part, quitte à y laisser leur vie. Le sacrifice de ce petit peuple de Paris qui voit peut-être une lueur d'espoir au détour de cet amour balbutiant tandis que les idéaux de la Commune vacille dans le tonnerre des canonnades et le crépitement des balles des lignards. Beaucoup plus ambivalents, on appréciera également des individus tels qu'Antoine Roques, communard convaincu, qui doit endosser presque à contrecœur la fonction de commissaire en s'efforçant d'exercer son nouveau métier du mieux qu'il le peut en appliquant les principes d'équité de ce gouvernement révolutionnaire. Plus énigmatique encore, on découvre Victor, ce mystérieux cocher, en quête de rédemption, après avoir été le complice d'un odieux ravisseur, en s’efforçant de venir en aide aux insurgés et en prenant fait et cause aux idéaux de la Commune. Toute une galerie de portraits nuancés évoluant dans la tourmente d'une époque aussi trouble que complexe que l'auteur parvient à saisir au détour d'un travail de documentation dont on devine l'importance et qu'il restitue au gré d'un récit ample et généreux qui se dispense d'explications pesantes et rébarbatives.

     

    Évoluant dans les méandres des rues de Paris, de la porte de Saint-Cloud jusqu’au cimetière de Belleville en passant par Le Luxembourg, où l’on fusille les insurgés, et le Panthéon, théâtre du massacre de bon nombre de communards, qu’Hervé Le Corre dépeint avec la puissance évocatrice de ses mots au service d’une intrigue prenante, Dans L’Ombre Du Brasier est avant tout un portrait social mettant en lumière cette révolte d’un peuple valeureux en quête de liberté, d’égalité et de fraternité. Un roman intense et bouleversant qui vous laissera sans voix. 

     

    Hervé Le Corre : Dans L’Ombre Du Brasier. Editions Rivages/Noir 2019.

     

    A lire en écoutant : Nocturnes, Les Nuages de Debussy. Album : Les Siècles François-Xavier Roth. 2018 Les Siècles.

  • Frédéric Paulin : Prémices De La Chute. Impact.

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    Capture d’écran 2019-05-19 à 09.23.47.pngPremier romancier français à intégrer le catalogue de la maison d'éditions Agullo, on peut dire que Frédéric Paulin a marqué les esprits avec La Guerre Est Une Ruse (Agullo 2018), premier opus d'un triptyque annoncé s'attachant à dépeindre la trajectoire des mouvances de groupuscules terroristes djihadistes qui ont frappé les pays occidentaux  durant ces trois dernières décennies. Posant un regard éclairé sur la période trouble de la guerre civile en Algérie, durant les années 90, Frédéric Paulin mettait en lumière les curieuses accointances entre le GIA et les colonels "janvieristes" jusqu'au point de bascule où le combat s'exportait sur le territoire français en suivant la trajectoire d'un certain Kaled Khelkal alors que le roman s'achevait le 25 juillet 1995 avec  l'attentat du RER B à Saint-Michel. Encensé autant par la critique que les lecteurs qui ne se sont pas trompés en lui attribuant de nombreuses récompenses dont le prix des lecteur Quai du Polar ou le Grand Prix du Roman noir français du festival de Beaune, c'est peu dire que l'on attendait la suite d'un roman exceptionnel qui nous laissait sur le carreau. Deuxième tome qui peut se lire indépendamment du premier,  Prémices de la Chute débute en 1996 avec les attaques d'un curieux gang sévissant du côté de  Roubaix en braquant des supermarchés et des fourgons blindés à coup de Kalachnikov et de lance-roquettes.

     

    En janvier 1996, il ne fait pas bon se promener dans les rues de la banlieue de Roubaix où un bande de malfrats sévit en n’hésitant pas à tirer sur les forces de l’ordre au moyen d’armes longues automatiques. Journaliste local, Réif Arno va rapidement prendre conscience qu’il ne s’agit pas de braqueurs ordinaires en découvrant que certains d’entre eux ont combattu en ex-Yougoslavie au sein de la brigade El-Moujahidin, une milice extrémiste de l’armée bosniaque. Même si les autorités semblent minimiser l’importance du phénomène, la commandante Laureline Fell va s’intéresser à ce groupuscule djihadiste que l’on surnomme les « Ch’tis d’Allah » et trouvera pour cette quête solitaire un appui en la personne de Teij Benlazar, agent de la DGSE, stationné à Sarajevo. Dans les décombres de la capitale bosniaque Teij va rapidement mettre à jour les liens qui unissent les anciens combattants de la brigade avec Al-Qaïda, une organisation terroriste encore méconnue dirigée par un certain Ben-Laden qui se terre dans les montagnes d’Afghanistan. Pour le journaliste et les deux agents français, il ne fait aucun doute que quelque chose se trame dans les grottes de Tora Bora. Probablement un attentat d’une autre ampleur qui impactera le monde occidental de manière définitive.

     

    Puiser dans la masse de documentation pour décortiquer les pans de l’histoire contemporaine du terrorisme djihadiste afin de l’insérer dans une veine romanesque c’est tout le talent de Frédéric Paulin qui nous entraine dans les méandres de l’organisation Al-Qaïda qui prend de plus en plus d’importance tandis que le GIA continue à sévir en Algérie. En se focalisant sur l’enlèvement des moines de Tibhirine en 1996 et sur la mise en œuvre des attentats du 11 septembre 2001, l’auteur s’attache surtout à dépeindre les rivalités entre les différents services secrets des pays occidentaux. Au gré des dissenssions et des défiances misent en exergue, on percoit ainsi le désarroi de ces agents de terrain à l’instar de Laureline Fell ou de Teij Benlazar dont les initiatives et autres prises de risque déplaisent à sa hiérarchie mais surtout aux instances politiques qui vont jusqu’à demander son exclusion de la DGSE. Fragilisé, marginalisé, ce personnage central du premier opus laisse davantage de place à d’autres protagonistes comme sa fille Vanessa entretenant une relation avec le journaliste Réif Arnotovic qui s’intéresse au profil des membres du gang de Roubaix pour ensuite entreprendre un reportage en Afghanistan du côté des grottes de Tora Bora, même si les médias ne manifeste encore que très peu d’intérêt pour le sujet. Du côté de la police, confrontée à cette violence d’une tout autre nature, on suit donc l’enquête menée par le lieutenant Riva Hocq et le commandant Joël Attia qui semblent dépassés par l’ampleur du phénomène. Ainsi, au gré des parcours de ces personnages s’intégrant dans une habile mise en scène mêlant fiction et faits d’actualité on croise quelques individus inquiétants comme Lionel Dumont et Christophe Caze formant le noyau dur du gang de Roubaix, ou Khalid Cheikh Mohammed l’un des leaders de l’organisation Al Qaïda. Mais comme Khaled Kelkal dans La Guerre Est Une Ruse, c’est autour de la trajectoire de Zararias Moussaoui que se met en place la trame de Prémices De La Chute où l’auteur nous présente ce jeune jeune homme plutôt intriguant qui prend des cours de pilotage aux Etats-Unis en négligeant tout ce qui à trait au décollage et à l’atterissage.

     

    S’inscrivant dans la même veine que le premier volet du tryptique, Prémices De La Chute égrène donc avec une redoutable efficacité toute une série d’événements annonciateurs du terrible cataclysme du 11 septembre 2001 qui va conclure le roman. Peu importe d’en connaître la finalité, puisque Frédéric Paulin s’attache surtout à décortiquer les faits d’actualité en les insérant dans la trame romancée du récit avec un texte captivant et dynamique qui ne peut fonctionner sans l’aide de quelques hasards circonstanciés que l’on ne saurait reprocher à l’auteur, tant l’ensemble fonctionne parfaitement pour nous entrainer dans ce sillage mortel et dramatique nous laissant le souffle coupé en attendant la suite qui concluera ce tryptique saisissant.

     

    Frédéric Paulin : Prémices De La Chute. Agullo Editions 2019.

     

    A lire en écoutant : Lazarus Man de Terry Callier. Album : Welcome Home (Live at the Jazz Cafe, London). 2008 Mr Bongo Worldwild Ltd.

  • ANTONIO ALBANESE : 1, RUE DE RIVOLI. PHILOSOPHIE NOIRE.

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    Capture d’écran 2019-05-05 à 18.39.15.pngPour celles et ceux qui en douteraient encore, il va de soi que l’on apprécie la maison d’éditions BSN Press et plus particulièrement la ligne éditoriale de son directeur, Giuseppe Merrone, notamment en ce qui concerne la littérature noire romande sur laquelle il porte un regard décalé par rapport aux critères des grands succès commerciaux du polar helvétique en tablant davantage sur l’intelligence du lecteur que sur le consumérisme de masse, ce qui vous donne une idée de son ambition et de son optimisme au regard du classement hebdomadaire des meilleurs ventes d’une des grandes chaînes de librairie de la Suisse romande. Dans un tel contexte, il sera difficile pour Antonio Albanese de figurer dans un tel palmarès, ceci d’autant plus s’il persiste à invectiver les lecteurs par le biais de Matteo Di Genaro, oisif fortuné qui se plaît à bousculer les codes d’une société bien-pensante au gré d’enquêtes expéditives prenant la forme d’une critique sociale plutôt corsées, teintée de quelques traits d’humour corrosif. Dans ce qui apparaît désormais comme une série, on avait rencontré cet enquêteur atypique séjournant à Paris, dans Une Brute Au Grand Cœur (BSN Press 2014) qui abordait la thématique de la prostitution tandis que Voir Venise Et Vomir (BSN Press 2016) nous entraînait dans les méandres de l’obscurantisme religieux et de l’intolérance. De retour à Paris, du coté du 1, Rue De Rivoli, on retrouve donc avec une certaine jubilation Matteo Di Genaro qui persiste à aborder les questions existentielles sous l’angle d’une éthique plus que minimale, prétexte aux digressions les plus provocantes qui ne manqueront pas d’interpeller le lecteur à défaut de le faire rire aux éclats.

     

    De retour à Paris, Matteo Di Genaro a la désagréable surprise de constater que l’immeuble qu’il possède au 1, rue de Rivoli n’a toujours pas été vendu. Ce n’est pas tant le fait que ce bien immobilier, dont il n’a que faire, soit devenu un squat qui le dérange, mais plutôt que l’on vienne de découvrir un cadavre dans l’un des appartements occupés. Toujours prompt à se mêler des affaires des autres, ceci d’autant plus qu’il reste propriétaire des lieux, Matteo se lance dans une enquête où il lui faudra surmonter les préjugés, ceci d’autant plus que tout accuse un africain plus ou moins sdf qui rôdait dans les environs. Une aubaine, pour le père de la victime, François De Fidos, chef de file d’un parti nationaliste qui voit la possibilité d’une récupération politique lui permettant de se profiler pour les élections à venir. Mais en s’immisçant dans la communauté du squat Matteo va rapidement mettre à jour des affaires de famille peu ragoûtantes en rencontrant Cécile De Fidos, membre active du collectif, tout à l’opposé de son père dont elle n’apprécie guère les orientations politiques.

     

    Il s’agit avant tout d’une question d’équilibre pour ce format court abordant avec autant d’esprit et de concision, les thématiques de l’inceste, de la propriété, de l’héritage que l’auteur aborde sous la forme d’une intrigue policière qui demeure secondaire en renvoyant dos à dos les courants politiques qui ne sont guères épargnés. Plus que les entournures d’une enquête plutôt convenue, on se délectera des diatribes enflammées d’un personnage qui se plait à provoquer les lecteurs qui ne manqueront pas d’apprécier cette liberté de ton, teintée d’un humour acide pouvant parfois nous faire grimacer. Roman satirique, tout comme les précédents, 1, Rue De Rivoli a surtout pour vocation de nous interpeller sur des notions de patrimoine qui prennent un tout autre sens lorsqu’elles sont évoquées par l’entremise d’un personnage de fiction richissime qui peut se permettre de nous invectiver du haut de sa colossale fortune. Une mise en abîme d’autant plus vertigineuse qu’elle ne fait que renforcer le sentiment d’arrogance qui émane de ce personnage ambivalent que l’on se surprend à estimer malgré tout.

     

    Ponctué de petites phrases mordantes et de répliques assassines, sans pour autant sombrer dans le pamphlet pontifiant ou lénifiant, on savourera donc la brièveté d’un texte à la fois drôle et irrévérencieux, dont les apartés sont désormais la marque de fabrique d’un auteur qui a pour ambition de secouer le lecteur afin de le pousser dans ses retranchement pour l’inciter à la réflexion. Et puis il y a cette écriture vive, ce regard affûté mettant en exergue toutes les carences sociales évoquées et cette intensité dans le rythme de l’intrigue qui font de 1, Rue De Rivoli un roman noir satirique qui sort résolument de l’ordinaire.

     

     

    Antonio Albanese : 1, Rue De Rivoli. BSN Press 2019.

     

    A lire en écoutant : Beyond The Mirage interprété par Paco de Lucia, John Mc Laughlin & Al Di Meola. Album : Paco de Lucia, John Mc Laughlin & Al Di Meola. 1996 Deca Records France.

  • Pierre Pelot : Braves Gens Du Purgatoire. Pour solde de tout compte.

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    Capture d’écran 2019-04-29 à 21.00.56.pngDes histoires Pierre Pelot, l’air de rien, en a écrit plus deux cents dans les genres les plus variés en s’aventurant du côté de la science-fiction, du roman historique, du western et du roman noir bien évidemment, ceci avec l’aisance caractéristique des grands conteurs. Du fin fond de son petit village natal des Vosges qu’il n’a jamais quitté c’est toute une armada de personnages parfois déroutants qui ont peuplé notre imaginaire, ceci durant près de cinquante années. On se souvient encore de ce jeune gamin, prénommé Kid Jésus (J’ai Lu 1980), fouillant les décombres d’une civilisation perdue ou de Girek, l’auteur contestataire de Parabellum Tango (J’ai Lu 1980), ouvrages d’autant plus marquants que les couvertures sont ornées d’illustrations réalisées par Caza. Pour ce qui a trait à l‘œuvre de Pierre Pelot, dans le domaine du roman noir, beaucoup évoquent L’Eté En Pente Douce (Folio policier 2001), l’un des seuls ouvrages de l’auteur adapté au cinéma, mais je ne peux que vous recommander de découvrir Pauvres Zhéros (Rivages Noir2008) qui a fait l’objet d’une adaptation en BD illustrée par Baru (Rivages/Casterman/Noir 2008). Et puis il y a ces romans vosgiens amples et ambitieux, à la lisère des genres qu’il affectionne, dont la plupart sont publiés aux éditions Héloïse D’Ormesson à l’instar de Braves Gens Du Purgatoire, présenté comme l’ultime roman d’un auteur qui ne se reconnaît plus dans cette équation éditoriale où le marketing et l’aspect commercial semblent  prendre davantage le pas sur l’activité créatrice et artistique. Un romancier qui ne veut plus se raconter d’histoire en se refusant à écrire des romans qui correspondraient aux critères de ces commerciaux qu’il abhorre et qu’il fustige parfois sur les réseaux sociaux.

     

    Le glas résonne dans les rues désertes de Purgatoire tandis que les villageois se rassemblent pour l’enterrement de Maxime Bansher et de sa femme Anne-Lisa. Les braves gens aiment à se réunir ainsi pour causer des événements, tenter de comprendre les raisons qui auraient poussé ce vieillard à tuer sa femme avant de se suicider. Mais Lorena, la petite-fille de Maxime, n’entend pas se contenter de cette version et compte bien faire taire les rumeurs en prouvant que son grand-père aurait été incapable de commettre un tel geste. Pour cela il lui faudra fouiller dans le passé du village et déterrer les vieilles histoires entourant la famille Bansher. Lorena devra donc se tourner vers Simon Clavin, écrivain reconnu, dépositaire de la mémoire trop encombrante de celles et ceux qui veulent oublier les drames d’autrefois qui ont secoué la région. Des drames auxquels sont peut-être liés les deux hommes parcourant les forêts des environs du village. Des hommes armés de fusil qu’ils ne comptent pas utiliser pour la chasse.

     

    Fresque ambitieuse, portrait dense et minutieux de ce village des Vosges portant les stigmates d'un passé trouble, il est vraiment difficile d'évoquer un roman tel que Braves Gens Du Purgatoire tant l'auteur semble avoir eu pour volonté d'intégrer, pour un dernier tour de piste vertigineux, les thèmes qu'il a évoqué tout au long de sa carrière littéraire. Révolte, refus du conformisme et déliquescence sociale sont tour à tour abordés au détour d'un roman noir dont l'intrigue principale s'articule autour d'un fait divers atroce dont les entournure permettent de mettre à jour des histoires d'une autre époque que l'on souhaiterait pouvoir enterrer définitivement à l'instar des règlement de compte entre maquisards et collabos ou de la révolte d'ouvriers désespérés devant faire face au démantèlement des petites manufactures qui fleurissaient dans la région. Jeune femme de caractère, il incombe donc à Lorena de faire la lumière sur les circonstances du drame dont son grand-père Maxime, surnommé L'Homme aux loups, semble avoir été l'auteur. Autant de tragédies jalonnant des époques tourmentées que les habitants du village de Purgatoire ont traversé en s'exonérant du passé au détour du silence des uns et des compromissions des autres finissant par former une espèce de sédiment étouffant que seul, Simon Clavin, l'écrivain vieillissant du village, est en mesure de mettre à jour. Entre cet homme taciturne, portant comme un fardeau la mémoire du village, et la jeune femme impétueuse, s'instaure alors des rapports complexes où les non-dits font place aux confidences à mesure que ces deux protagonistes parviennent à s'apprivoiser afin de faire la lumière sur les grands mystères qui entourent toutes les générations de la famille Bansher.

     

    Avec la maestria qu'on lui connaît, cette expérience du conteur aguerri, Pierre Pelot nous propose ni plus ni moins qu'un impressionnant examen intergénérationnel d'un village des Vosges auquel il affuble, sans nul doute, de nombreux éléments en lien avec son vécu et qu'il distille par le prisme de l'ensemble de personnages pittoresques gravitant autour de Simon et de Lorena qui eux-mêmes projettent quelques traits de caractères ou quelques expériences propre à l'auteur. Explorateur de l’âme humaine qu’il sait parfaitement restituer, on appréciera l’épaisseur de ces personnages hors norme que Pierre Pelot a façonné pour mettre en scène un récit subtil où les interactions complexes ne font que renforcer l’épaisseur d’une intrigue qui se révèle toujours plus surprenante à mesure que l’on découvre les grands événements qui ont marqué les habitants du village. Les cris de Zébulon, parcourant la région au guidon de son vieux clou, la retenue de Justin Friard compagnon de Lorena, débarqué on ne sait trop comment des contrées du Haut-Jura, la détresse et la colère toute intériorisée de son père Adelin Bansher, nul doute que l’ensemble des protagonistes peuplant ce roman interpelleront le lecteur en se demandant quel est la part qui pourrait correspondre à Pierre Pelot tant cette sensation de présence de l’auteur est prégnante entre chacune des lignes d’un texte d’une rare intensité chargé d’émotion. Et puis l’on ne peut s’empêcher de se focaliser sur Simon, cet écrivain bourru, double de papier du romancier, évoquant son rapport à l’écriture et son aversion pour tout le cirque médiatique entourant la parution d’un ouvrage. Un homme blessé ruminant ses peines et ses douleurs avec pudeur dans une vieille tanière qui craque de partout.

     

    Mais au-delà de l'histoire, des intrigues qui prennent parfois la forme d'un western au détour de la rudesse de somptueux paysages forestiers que Pierre Pelot se plait à dépeindre minutieusement, il y a le plaisir de se plonger au cœur d'un texte intense malmenant le lecteur qui devra se plier à l'exigence d'une écriture envoutante qui l'entraînera dans le tourbillon de longues phrases distillant atmosphères et sensations que seul ce sorcier des mots est en mesure de maîtriser. On distingue ainsi le chatoiement des couleurs et de la lumière, le détail de l'écorce des arbres et de la mousse recouvrant les pierres, l'odeur du feu dans l'âtre ou celle des chevaux et de leurs cavaliers parcourant les sentiers des Vosges. Une écriture brute, dépourvue de toutes fioritures inutiles, où l'on perçoit surtout les sentiments et les émotions de ces femmes et de ces hommes qui constituent un patchwork social aussi singulier qu'explosif. A n'en pas douter Pierre Pelot est un grand conteur qui nous livre, avec Braves Gens Du Purgatoire, un roman bouleversant qu'il convient de découvrir impérativement.

     

     

     

    Pierre Pelot : Braves Gens Du Purgatoire. Editions Héloïse d’Ormesson 2019.

     

    A lire en écoutant : So Hard To Move de Dana Fuchs. Album : Brocken Down Accoustics Version. 2015 Antler King Records.

  • JAMES CRUMLEY : LA DANSE DE L’OURS. LE CHAOS DU PERIPLE.

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    james crumley,la danse de l'ours,éditions gallmeisterOn ne compte plus les publications dont les romans de James Crumley ont fait l’objet dans les pays francophones sans pour autant rencontrer un véritable succès que ce romancier exceptionnel n’a jamais connu de son vivant, quand bien même a-t-il bénéficié de la considération unanime de la plupart des amateurs de littérature noire qui n’ont eu de cesse d’encenser cette figure marquante du genre. Lire Crumley c’est comme entrer en religion afin de partager cet enthousiasme que l’on ressent, par le biais d’une écriture riche et généreuse, avec quelques initiés qui ne peuvent s’empêcher de vous citer quelques phrases emblématiques d’une œuvre qui a su revisiter l’image du détective privé en suivant les aventures de Milo Milodragovitch ou de Chauncey Wayne Shugrue qui prennent la forme de *road trip* dantesques nous permettant de découvrir ces vastes contrées américaines en nous arrêtant de temps à autre dans quelques rades improbables pour croiser quelques personnages hors norme. Avec La Danse De L’Ours, mettant en scène, pour la seconde fois, le détective privé Milo Milodragovitch, les éditions Gallmeister poursuivent le lifting de l’œuvre de Crumley en nous proposant, pour notre plus grand plaisir, une nouvelle traduction de Jacques Mailhos qui a entrepris de revisiter l’intégralité des romans de l’auteur américain.

     

    A Meriwether, dans le Montana, Milo Milodragovitch tâche de se tenir tranquille en attendant de toucher l’héritage paternel qu’il obtiendra le jour de ses cinquante-deux ans. Il a donc renoncé à sa licence de détective privé afin de travailler comme agent de sécurité pour la société Haliburton Security, portant le nom d’un ancien colonel de l’armée qui tient en estime l’instable Milo. Tout irait donc pour le mieux s’il n’y avait pas Sarah, cette vieille dame richissime, ancienne maîtresse de son père, qui s’est mise en tête de lui proposer une surveillance de routine dont la rémunération paraît tout simplement indécente. Une aubaine qui se transforme en cauchemar puisque l’un des hommes qu’il observe succombe lors d’un attentat à la voiture piégée. Malgré cette propension à consommer de manière immodérée alcool et cocaïne, Milo Milodragovitch n’a rien perdu de son acuité lui permettant de deviner qu’il va au-devant de graves ennuis afin de découvrir les entournures d’une affaire complexe qui va se régler à coup de grenades et de pistolets mitrailleur.

     

    Il faudra s’accrocher pour suivre les entournures de ce récit rocambolesque émaillé de fusillades tonitruantes éclatant dans les multiples localités que Milo Milodragovitch arpente de long en large en empruntant tous les modes de transport imaginables, mais plus particulièrement au volant de vieilles guimbardes fatiguées lui permettant de sillonner ces longues routes interminables qui traversent les états. Au-delà de l’outrance de situations parfois dantesques, de l’humour saignant de dialogues corrosifs, il y a ce regard bienveillant du héro désabusé que James Crumley capte pour mettre en exergue une époque basculant vers une certaine forme de désenchantement se caractérisant dans l’incarnation de ces multinationales avides de profits. D’une certaine manière précurseur dans le domaine, l’auteur aborde avec La Danse De L’Ours la thématique des désastres écologiques qui ravagent le pays sans que l'on n'en prenne pourtant la pleine mesure. L’acide des mines d’or empoisonnant les rivières, l’enfouissement illégal de déchets toxiques, de préférence à proximité des réserves indiennes, c’est au travers d’une kyrielle de personnages peu recommandables que l’on découvre les arcanes d’entreprises sans scrupule qui peuvent s’appuyer sur l’aide de politiciens véreux, d’agents gouvernementaux corrompus, d’hommes de main coriaces et de femmes forcément fatales se révélant bien plus redoutables qu’il n’y paraît. Autant de portraits attachants ou rebutants qui traversent, parfois de manière fugace, ce récit épique emprunt d’une violence chaotique aux accents funèbres.

     

    Roman tonitruant, à l'image de l'auteur qui transparait par le biais de ses personnages abimés par l'alcool et la drogue, La Danse De L'Ours apparaît comme un récit ambivalent où l'espoir laisse place au désenchantement d'un monde qui se révèle difficilement supportable.

     

    James Crumley : La Danse De L’Ours (Dancing Bear). Editions Gallmeister 2018. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jacques Mailhos.

     

    A lire en écoutant : Harvest Moon de Neil Young. Album : Harvest Moon. Reprise Records/WEA 1992.