3. Policier

  • NICOLAS FEUZ : L’OMBRE DU RENARD. L’IMPOSTURE.

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    nicolas feuz,l'ombre du renard,éditions slatkine & cie« Tels sont surtout les comédiens, les musiciens, les orateurs et les poètes. Moins ils ont de talent, plus ils ont d’orgueil, de vanité, d’arrogance. Tous ces fous trouvent cependant d’autres fous qui les applaudissent. »

     

    Erasme ; Eloge de la Folie. 1509.

     

     

     

    Ce retour de lecture dévoile des éléments importants de l’intrigue.

     

     

    A n’en pas douter, Nicolas Feuz peut désormais revêtir son manteau de gloire, lui qui caracole en tête des ventes en Suisse romande en partageant cette consécration avec son camarade Marc Voltenauer, tout deux endossant ainsi dans la région le concept de l'écrivain 2.0 emprunté à Camilla Läckberg, Bernard Minier, Maxime Chattam, Franck Thilliez et autres auteurs à succès dont le marketing éprouvé devient un modèle du genre. Mais il en aura fallu du travail et des efforts pour parvenir à une telle consécration au rythme d’un agenda surchargé pour aller à la rencontre de ses lecteurs afin d’écouler sa marchandise en alternant des dédicaces dans les supermarchés, les librairies indépendantes, les chaînes de librairie, les kiosques à journaux et les salons de littérature noire où il se tient debout derrière des piles de livre en haranguant le passant tel un camelot de foire. Toutes les techniques de vente sont bonnes à prendre en occupant bien évidemment les réseaux sociaux où il peut s’afficher fièrement, bras croisés, à coté de son nouvel ouvrage en vente ou en alimentant l’actualité avec du matériel promotionnel, comme un roman policier pour jeunes adolescents ou une nouvelle fantastique, ce qui lui permet de poursuivre la promotion de son dernier opus, L’Ombre Du Renard paru à la fin de l’été. Succession de rencontres, séances interminables de dédicace, on aurait tort de croire qu’il s’agit là d’une corvée incontournable pour Nicolas Feuz qui confiait à une journaliste de la radio romande qu’il « kiffait » ce type d’activité. On décelait d’ailleurs dans la voix une certaine jubilation à l’idée d’étancher cette importante soif d’ego au gré des retours d’une horde de fans émerveillés. Ainsi Nicolas Feuz et Marc Voltenauer sillonnent désormais toute la Romandie en enquillant une impressionnante série de rencontres au rythme d’un agenda de ministre, ce qui explique d’ailleurs leur absence lors de la remise du prix du Polar romand 2019 pour lequel leurs derniers romans avaient été sélectionnés. Fuite des organisateurs ou constat lucide de la qualité de leurs œuvres respectives au regard de celles des autres concurrents en lice, sans doute ont-ils jugé qu’il n’était pas nécessaire de se déplacer pour regarder ce prix leur passer une nouvelle fois sous le nez et devoir applaudir le discret Frédéric Jaccaud récipiendaire de la récompense avec Glory Hole (Equinox - Les Arènes 2019), ceci au terme d’une sélection finale de qualité où figurait également Le Cri Du Lièvre (BSN Press 2019) de Marie-Christine Horn et L’Oracle Des Loups d’Olivier Beetschen (L'Âge d'Homme 2019). Mais au-delà de toutes ces activités promotionnelles, de ces classements et autres considérations mercantiles, de cette mise en scène de l’auteur posant avec son livre qu’en est-il de la créativité, du travail d’écriture et de la démarche artistique ? Pour Nicolas Feuz, il faut bien l’avouer, il s’agit là d’activités secondaires, presque d’un mal nécessaire pour atteindre les sphères de la notoriété dont il est si friand. Une tâche qu’il faut expédier au plus vite afin de répondre aux exigences commerciales en nous restituant des romans bâclés aux intrigues invraisemblables confinant parfois à l’absurde, ceci pour notre plus grand amusement à l’exemple de son dernier ouvrage, L’Ombre Du Renard, dont le récit tourne autour de la légende du trésor perdu du feldmarschall Rommel.

     

    Le 16 septembre 1943, alors que la Corse vit les dernières heures de l’occupation allemande, un convoi SS quitte précipitamment Bastia en emportant une étrange cargaison composée de six caisses contenant le trésor accumulé par Rommel au gré de ses campagnes militaires dans le nord de l’Afrique. Mais lors du transfert sur une barge, un chasseur américain bombarde l’embarcation qui coule à pic au large du Cap Corse. Les recherches restant vaines, l’histoire devient légende jusqu’à ce que l’on retrouve en 2018, du côté de Neuchâtel, à proximité du cadavre d’un bijoutier, un lingot d’or estampillé de la croix gammée dont la provenance ne laisse planer aucun doute. Il s’agit bien là d’une partie du trésor du Renard du Désert. Chargé de l’affaire, le procureur Norbert Jemsen, secondé de sa greffière Flavie Keller et de l’impétueuse inspectrice fédérale Tanja Stojkaj, va faire face à un groupuscule qui n’hésite pas à exécuter tous les témoins. S’enchaîne ainsi une succession de meurtres dont la piste sanglante mènera le trio suisse du côté d’un étrange monastère corse recelant bien des secrets. 

     

    Tout aussi condensé que Le Miroir Des Ames, premier roman de la série Jemsen, Nicolas Feuz obéit désormais aux critères commerciaux de sa maison d’éditions sans trop se soucier d’absurdes considérations artistiques. Avec 216 pages, l’ouvrage entre ainsi dans le moule afin de permettre à l’éditeur, qui a compris qu’il ne fallait pas miser sur un texte de qualité, de l’écouler plus facilement sur le marché des traductions ou, soyons fous, pour une éventuelle adaptation cinématographique. On souhaite d’ores et déjà bonne chance au scénariste chargé de l’adaptation. D’ailleurs, lorsqu’il parle de ses romans, Nicolas Feuz, qui ne lit quasiment pas, fait davantage référence au cinéma en évoquant notamment les films de James Bond, même si l’on pense plutôt aux adaptations d’OSS 117 de Michel Hazanavicius avec ce côté décalé, parfois absurde et ces intonations humoristiques qui ne sont pas forcément une volonté du romancier. Mais devant tant de complaisance au niveau de la violence et de vulgarité au niveau de certains échanges mieux vaut rire que pleurer. On appréciera donc ces tortures élaborées visant à émasculer les victimes (prologue) ou ces réparties recherchées à l'instar de cette tueuse psychopathe déclarant froidement : On va voir comme tu couineras quand je mettrai le feu à ta foufoune (chapitre 64). Pour le reste, on s'achemine sur le standard du thriller avec des phrases courtes qui ne sont pas toujours exemptes de quelques distorsions au niveau de la syntaxe que Nicolas Feuz adapte à sa guise.

     

    Ce conflit n’avait que trop duré et tué de soldats et de gens innocents (page 30).

     

    Son sang giclait noirâtre et par saccades entre ses doigts fripés (page 93).

     

    Au fond de la cuvette, il y avait le lac du Sanetsch, sa couleur glaciaire, et la station supérieure du téléphérique qui reliait le col à la vallée de Gstaad (page 192)

     

    Des yeux baladeurs :

    Les yeux de Beaussant quittèrent les jumelles et se focalisèrent sur l’écran de l’ordinateur portable posé à côté de lui (page 82).

     

    Ce constat sans appel après avoir découvert une victime émasculée, ligotée sur une chaise :

    À l’évidence, c’est un crime. Cet homme a été torturé à mort. Vous devriez ouvrir une information et me saisir du dossier (page 36). 

     

    De petites scories salutaires nous tirant de l'ennui d'un texte ponctué de formules toutes faites à l'instar des gerbes de sang qui giclent ou des rayons du soleil qui baigne les décors que l'auteur évoque tout au long de son intrigue. 

     

    Un peu comme lorsque l’on joue au jeu des sept erreurs, c’est bien au niveau des anomalies en terme de cohérence que l’on prend plaisir à lire un ouvrage de Nicolas Feuz qui ne nous déçoit jamais, ceci d’autant plus lorsqu’il affirme sérieusement que ses récits sont tirés de la réalité de sa profession de Procureur de la République comme il se plaît à le souligner régulièrement lors de ses entretiens avec les médias. Avec L’Ombre Du Renard, tout débute relativement normalement avec un thème intéressant issu de l’histoire de la seconde guerre mondiale jusqu’à ce que l’on arrive en Corse où tout part en vrille. Il y a tout d’abord Beaussant, ce gendarme, certes borderline, qui exécute froidement une tueuse à l’aéroport de Bastia avant de planquer le corps dans le coffre de sa voiture, ceci devant le procureur Jemsen et sa greffière qui ne semblent pas plus perturbés que ça. On se demande même, au terme du récit, ce qu’il est advenu du corps. Puis survient cette scène complètement absurde du tournage de film virant au massacre et dont on découvre les sombres desseins qui ne font que souligner l’indigence d’un plan qui n’a rien de machiavélique et dont on se demande encore comment il a pu fonctionner, hormis si l’on peut compter sur la bêtise crasse des protagonistes, ce qui n’est pas totalement exclu. D’ailleurs il faut bien s’interroger sur la pertinence des choix du gendarme Beaussant qui a cru bon de dissimuler le trésor dans une ancienne mine d’amiante, dont tout le monde connaît les dangers, et qui est désormais atteint d’un cancer incurable. Bien moins spectaculaires que celles relevées dans Le Miroir Des Ames (Slatkine & Cie 2018), Eunoto (The BookEdition 2017) ou Horrora Borealis (The BookEdition 2016), on décèle tout de même un lot  d’invraisemblances soutenues au gré d’un récit alambiqué où par ailleurs l’auteur peine à toujours développer le profil de son personnage central qui reste bien trop en retrait et dont on essaie encore de discerner les motivations qui le poussent à endosser son rôle de magistrat. Il faut dire qu’avec un récit aussi bref, Nicolas Feuz ne parvient pas à trouver l’équilibre entre digressions inutiles comme les considérations sur l’état de la presse romande ou la fiche technique d’un ancien site d’extraction d’amiante et le fil d’une intrigue décousue manquant singulièrement de tenue.

     

     

    Ainsi, en bon commercial qu’il est devenu, Nicolas Feuz répond donc aux attentes d’une maison d’éditions aux concepts éditoriaux formatés dans le domaine du thriller avec pour ambition d’atteindre des objectifs de vente plus ambitieux et de plaire au plus grand nombre de lecteurs possible car l'auteur ressemble furieusement à Prosper Bouillon, hilarant personnage d’Eric Chevillard qui évoque les dérives du monde littéraire.

     

    « Prosper Bouillon n’écrit pas pour lui. Il ne pense qu’à son lecteur, il pense à lui obsessionnellement, avec passion, à chaque nouveau livre inventer la torture nouvelle qui obligera ce rat cupide à cracher ses vingt euros. »

     

    Prosper A L’œuvre d’Eric Chevillard. Editions Notabilia 2019.

     

     

    Nicolas Feuz : L’Ombre du Renard. Slatkine & Cie 2019.

     

    A lire en écoutant : Manteau De Gloire de Stephan Eicher. Album : Carcassone. 1993 Polydor.

  • JAMES LEE BURKE : ROBICHEAUX. LE POIDS DU MONDE.

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    rivages thriller,james lee burke,robicheauxOn parle souvent de retrouvailles avec un vieil ami lorsque l’on évoque la parution d’un nouveau roman de James Lee Burke mettant en scène le shérif Dave Robicheaux, plus communément surnommé Belle Mèche et dont les aventures nous ont accompagnés durant plusieurs décennies en suivant les investigations de ce légendaire flic de New Ibéria qui devient ainsi la paroisse la plus célèbre de la Louisiane. Une série comptant pas moins de vingt-et-un romans dont certains figurent parmi les monuments de la littérature noire et transcendent les genres comme Prisonniers Du Ciel (Rivages/Thriller 1992) ou Dans La Brume Electrique Avec Les Morts Confédérés (Rivages/Thriller 1994), Purple Can Road (Rivages/Thriller 2007), La Nuit La Plus Longue (Rivages/Thriller 2011) ou Swan Peak (Rivages/Thriller 2012).  Mais comme dans toutes longues relations amicales, on a pu éprouver quelques déceptions à la lecture de certains ouvrages de cette série emblématique en décelant quelques facilités notamment au niveau de l’intrigue à l’exemple de L’Arc-En-Ciel De Verre (Rivages/Thriller 2013) et Créole Belle (Rivages/Thriller 2014) qui m’ont incité à faire l’impasse sur Lumière Du Monde (Rivages/Thriller 2016). Mais après trois ans sans nouvelle, la curiosité l’emporte sur toutes les réserves pour découvrir Robicheaux, nouveau roman de la série dont la sécheresse du titre résonne comme un point final.

     

    Plus vulnérable que jamais, Dave Robicheaux  peine à se remettre de la disparition de Molly, son épouse qui a trouvé la mort lors d’un accident de la route. Pour ne rien arranger, Clete Purcel, son ami de toujours, semble être en délicatesse avec un nervis de la mafia, Fat Tony Nemo et un riche propriétaire de casino, Jimmy Nightingale, en lice pour une candidature au sénat et qui pourrait être impliqué dans la disparition de huit jeunes femmes sur l’espace d’une vingtaine d’années et que l'on a retrouvées mortes du côté de la paroisse de Jeff Davis. Entre colère, solitude et désarroi, Dave Robicheaux  flirte dangereusement avec ses vieux démons qu’il tente de mettre de côté au détour d’une biture carabinée dont il n’a plus guère de souvenirs. Jointures des mains éraflées, contusions sur le crâne et articulations douloureuses, il semblerait que la nuit n’ait pas été de tout repos pour cet homme qui était parvenu à rester sobre depuis tant d’années. Et l’incident pourrait paraître anodin, si l’on n’avait pas retrouvé, au petit matin, le corps du chauffard impliqué dans l’accident de Molly. L’homme a été battu à mort. Se pourrait-il que Dave Robicheaux ait franchi la limite à ne pas dépasser ? Lui-même semble prêt à le croire.

     

    Au terme de la lecture de Robicheaux, on ne peut s’empêcher d’éprouver un sentiment de déjà-vu avec un schéma narratif éprouvé où l’intrigue gravite autour d’un riche propriétaire terrien ambivalent plus ou moins inquiétant, un membre de la pègre atypique se révélant plus dangereux qu’il n’y paraît et un tueur psychopathe dont les exactions vont impacter les membres de la petite communauté de New Ibéria. Si l’on y ajoute l’éternel désarroi de Dave Robicheaux, les peines de cœur de Clete Purcel et même l’apparition de quelques fantômes de soldats confédérés surgissant de la brume de marécages, on comprendra que ce dernier opus répondra aux attentes des aficionados souhaitant retrouver tous les ingrédients qui ont fait le succès de la série. Alors bien sûr il y a le charme de ces opulentes descriptions d’une Louisiane envoûtante et l’enchantement de quelques dialogues percutants qui constituent la marque de fabrique d’un auteur qui ne parvient plus à se renouveler. Le compte n’y est donc pas, même si l’on note ici et là quelques évolutions dans le parcours des personnages qui hantent la série. Tout d’abord la disparition de Molly qui réalimente la détresse de Dave Robicheaux replongeant dans les affres de la boisson avec une mise en abîme qui tourne court puisque l’enjeu, avec un tel personnage légendaire, demeure couru d’avance. On retrouve donc un individu en bout de course, toujours en proie à ses cauchemars, qui tente de lutter du mieux qu’il peut contre les forces du mal. Parce qu’il émerge du texte une dimension spirituelle qui prend de plus en plus d’importance dans l’œuvre de James Lee Burke, l’intrigue prend parfois une tournure étrange au gré des introspections d’un héro tourmenté qui trouverait une certaine forme de réconfort dans les préceptes de la Bible. Bien rôdée, la dynamique entre les différents acteurs récurrents de la série fonctionne toujours afin de pimenter l’intrigue au gré des frasques de Clete Purcel et des commentaires tranchants d’Helen Soileau qui sont toujours au rendez-vous en formant avec ce bon vieux Belle Mèche un trio bancal ne manquant pas de charme, malgré un sentiment d’essoufflement qui imprègne d’ailleurs l’ensemble de l’intrigue tournant autour de Jimmy Nightingale, ce richissime candidat au Sénat et Smiley, cet étrange et inquiétant tueur psychopathe que l'on retrouvera semble-t-il dans le prochaine roman de la série. C'est probablement avec ces deux protagonistes, dont les portraits sont fort bien dressés, que l'on retrouvera un regain d'intérêt pour un récit dont les entournures se révéleront à la fois denses et complexes, mais sans surprises.

     

    A n'en pas douter, Robicheaux comblera donc les fans de la série sans pour autant avoir d'ambition en matière d'intrigue qui tourne désespérément en rond. Cependant, on ne peut s'empêcher d’apprécier la richesse d’une écriture solide et cette extraordinaire atmosphère que l’auteur distille avec un talent indéniable au gré de ses romans qui charmeront tout de même les lecteurs les plus lassés dont je fais partie.

     

    James Lee Burke : Robicheaux (Robicheaux). Rivages/Thriller 2019. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Christophe Mercier.

     

    A lire en écoutant : I’am Coming Home (live) de Clifton Chenier. Album : Live ! Clifton Chenier & The Red Hot Louisanian Band. 1993 Arhoolie Production Inc.

  • Olivier Beetschen : L’Oracle Des Loups. Légendes éternelles.

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    olivier beetschen, l'oracle des loups, éditions l'âge d'hommeTerre imprégnée de légendes, théâtre d’un grand nombre de batailles emblématiques qui ont marqué la période moyenâgeuse de la Suisse, la région rurale de Fribourg, et plus particulièrement sa ville éponyme dont le caractère médiévale demeure encore soigneusement conservé, devient le cadre d’un roman policier d’Olivier Beetschen où les histoires d’autrefois s’agrègent aux récits d’aujourd’hui pour distiller, avec L’Oracle Des Loups, une intrigue singulière baignant dans une atmosphère envoûtante qui transporte le lecteur à travers les époques, dont les lendemains de l’épique bataille de Morat. Second opus de ce qui apparaît comme une trilogie à venir, entamée avec La Dame Rousse (L’Âge D’homme 2016)on retrouve donc dans L’Oracle Des Loups quelques personnages et certains éléments du premier roman ce qui nous inciterait à découvrir les deux ouvrages dans l’ordre, afin d’en saisir tous les détails et pour avoir une meilleure appréhension de l’ensemble, sans que cela n’apparaisse comme une recommandation indispensable puisque l’auteur parvient tout de même à intégrer les événements du livre précédent au fil d’une intrigue policière qui se révèle plutôt habile.

     

    L’Albinos serait-il de retour à Fribourg ? Tout porte à le croire avec les événements qui secouent la cité. Il y a tout d’abord l’explosion de cet appartement dans la vieille ville, puis la découverte d’un corps décapité au bord de la Sarine qui sont les méthodes usuelles d'intimidation du narcotrafiquant. Chargé de l’enquête, l’inspecteur René Sulić, ancien membre de la brigade des stupéfiants, au physique atypique et grand amateur de Villon et de cafés «fertig», peut compter sur l’aide de son mentor de la brigade criminelle, le légendaire inspecteur Verdon. A la recherche du mystérieux criminel, ses investigations le mènent du côté de la vallée de la Jogne à la rencontre d’Edwige, une jeune universitaire qui lui fait découvrir la légende revisitée des Griffons Rouges retraçant les exploits de ces combattants fribourgeois qui se distinguèrent durant la bataille de Morat. Fracas des combats d’autrefois s’entremêlant aux exactions présentes, légendes oubliées remontant à la surface tandis que les règlements de compte s’enchaînent, René Sulić va avoir fort à faire pour démêler les entrelacs d’une intrigue qui nous entraînent dans les gouffres d’un passé sur lequel veille les loups.

     

    Dans cet enchevêtrement du temps et des époques, l’inspecteur René Sulić devient le pivot de deux univers qui se côtoient dans le contexte d'un récit policier à l'allure classique, imprégné d’une dimension onirique pleine de charme et de surprise d’où émane en permanence une atmosphère à la fois étrange et poétique. Sur les traces de cet enquêteur hors norme, choisissant de se déplacer la plupart du temps à pied, on découvre, au gré de ses pérégrinations, un environnement au charme indéniable, que ce soit les ruelles des vieux quartiers de la ville révélant un passé chargé d’histoire ou cette énigmatique vallée de la Jogne renfermant quelques légendes millénaires. Si les crimes s’enchaînent à un rythme soutenu en laissant présager quelques règlements de compte entre trafiquants, les investigations prennent une toute autre ampleur à mesure que l’inspecteur Sulić s’imprègne d’une légende revisitée qui prend le pas sur les aspects les plus concrets d’une enquête révélant quelques rebondissements inattendus. Songes, rêveries, on pense au personnage de Corto Maltese dans Les Helvétiques (Casterman 1988) avec cette dimension onirique qui prend le pas sur l'aventure tout en distillant ces légendes d'un autre âge affleurant à la surface du présent.

     

    Oscillant sur deux registres que sont l’enquête policière et cette légende qui traverse le temps, Olivier Beetschen parvient mettre en scène une intrigue solide, teintée de quelques nuances surnaturelles qui s’insèrent parfaitement dans l’ensemble d’un roman envoûtant, grâce à une écriture sobre, sans emphase, au service d’un texte extrêmement efficace au charme indéniable. Dépassant ainsi les codes du genre, L’Oracle Des Loups nous révèle, au gré de cette étrange histoire, les facettes d’une ville de Fribourg ensorcelante où les fantômes du passé demeurent toujours présents en jaillissant même des flots de la Sarine pour nous livrer un dernier chant chargé d’émotion.

     

    L’Oracle Des Loups est en lice pour le prix du Polar romand 2019.

     

    Olivier Beetschen : L’Oracle Des Loups. Editions L’Âge D’homme 2019.

     

    A lire en écoutant : Angel From Montgomery de Bonnie Raitt. Album : Streetlights (Remastered). 1974 Warner Records Inc.

  • STEPHANIE GLASSEY : CONFIDENCES ASSASSINES. MEMOIRE MORTELLE.

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    stéphanie glassey, confidences assassines, plaisir de lireS’il avait été publié de nos jours, Aline (Plaisir de lire 2007), premier roman de Charles Ferdinand Ramuz, aurait très certainement pu trouver sa place dans la collection Frisson de la maison d’éditions Plaisir de lire avec cette tragédie classique, véritable réquisitoire social, évoquant la dérive funeste d’une jeune femme séduite puis abandonnée à son sort, dont l’intrigue, imprégnée d’une colossale force poétique brut, intègre finalement tous les éléments qui constituent un roman noir. Si chez Plaisir de lire, l’ensemble de l’œuvre de Ramuz figure dans la collection Patrimoine vivant, on ne manquera pas d’apprécier dans cette collection Frisson, créée en 2007, Confidences Assassines, premier roman de Stéphanie Glassey dont l’une des protagonistes se prénomme justement Aline et dont la trame policière prend pour cadre la localité de Basse-Nendaz, village montagnard du canton du Valais où l’assassinat d’une épicière retraitée va bouleverser cette apparente quiétude qui règne sur la région.

     

    Rien ne va plus à Basse-Nendaz. Dans l’établissement médico–social de la bourgade, on découvre le corps sans vie de Juliette en s’apercevant bien vite qu’il s’agit d’un meurtre comme en atteste l'examen médico-légal exigé par le fils de la victime. Qui pouvait bien en vouloir à cette paisible épicière retraitée sans histoire ? Bien rapidement, on soupçonne Aline, cette aide-soignante un peu bizarre, qui passe aux aveux avant de périr asphyxiée en boutant le feu dans sa cellule. Affaire classée pour la police, mais pas pour Jane, sa collègue de travail, qui ne croit pas à cette version d’un « ange de la mort » au service d’une victime consentante. Sollicitant l’aide de Charlotte, son amie d’enfance et de Léon, leur ancien professeur quelque peu porté sur la boisson, les trois enquêteurs amateurs vont tenter d’éclaircir les zones d’ombre entourant la mort de Juliette. Mais de rumeurs en confidences, le trio de détectives en herbe va mettre à jour quelques secrets enfouis qui ne se révéleront pas forcément en lien avec le meurtre qui les occupe. En contrepoint de cette enquête maladroite, puisera-t-on les réponses en suivant la terrible destinée d’Adèle dont le parcours de vie s’étend du début du XXème siècle jusqu’à nos jours, dans le contexte d’une époque terrible où l’on ne peut accepter la différence ?

     

    Un récit foisonnant pour un texte dense, imprégné d’un style quelque peu lyrique, parfois un brin démonstratif, dont on appréciera toute la beauté de métaphores qui résonnent toujours avec justesse au gré d’une intrigue mouvementée et incertaine se déclinant sur deux époques, on ressort quelque peu étourdi au terme de la lecture de ce premier roman de Stéphanie Glassey qui nous laisse pantelant. Confidences Assassines est avant tout un prétexte pour découvrir tout le tissu social d’un village que la romancière décrit à la perfection par le prisme d’un crime qui va perturber l’ordre établi au sein de ce petit microcosme en nous permettant de prendre la pleine mesure d’une impressionnante galerie de personnages aux caractères savamment étudiés qui leurs confèrent ainsi un charme indéniable au rythme d’interactions, d’échanges et de réflexions d’une singulière richesse. Il se dégage ainsi de cet ensemble une ambiance et une atmosphère extraordinaire, exacerbée par la beauté des paysages décrits dans lesquels évoluent les personnages que ce soit sur les hauteurs de la vallée du Rhône ou dans l'opulente région de Zürich.

     

    L'enjeu du roman consiste à déterminer s'il existe une forme de conspiration ayant poussé Aline à commettre son forfait. Et c'est au terme d'une enquête chaotique menée par une équipe d'amateurs, démunis de moyen que l'on découvrira quelques réponses qui se révéleront plutôt surprenantes à l'instar de cet épilogue déconcertant suscitant davantage de questions et dont les explications académiques sur l'hypnose, sujet chère à la romancière, se révèlent dispensables tout en se demandant comment un docteur en psychiatrie a pu contourner les instances médico-légales ainsi que les institutions policières pour garder sa patiente. Il n'en demeure pas moins que l'enquête prend une tournure réaliste pleine de rebondissements et d'incertitudes, que l'on retrouve dans certains récits de Dürrenmatt, en côtoyant ces deux jeunes femmes volontaires que sont Jane et Charlotte, secondées par l'inénarrable Léon, ancien flic reconverti dans l'enseignement, cloué dans un fauteuil roulant et dont les vers de Racine, qu'il cite à tout bout de champ, tombent toujours fort à propos.

     

    Mais si le charme de l’enquête reste indéniable, Confidences Assassines prend une toute autre ampleur en suivant, sur une alternance du passé et du présent, la destinée d’Adèle dont l’ascendance et la descendance vont impacter toute sa vie prenant la forme d’une longue tragédie sans fin, imprégnée de colère, de désespoir et dont certains événements ne manqueront pas de marquer d’autres membres de la communauté. Fille honnie, dont l’exil à Zürich devient un long calvaire, Adèle retrouve cette rage de vivre lors de son retour au village avec cette envie de revanche sur le monde qui l’a rejetée et dont l’apaisement, au terme de sa vie, se décline sur quelques pages d’une rare beauté. Avec ce personnage hors norme, on pense bien évidemment à l’Aline de Ramuz, mais également au Journal D’Une Femme De Chambre d’Octave Mirbeau (et non pas Mirabeau comme indiqué dans les œuvres citées de l’ouvrage) en découvrant, au gré de l’ascension sociale d’Adèle et de son mariage avec un homme d’affaire peu scrupuleux, tous les travers de la bourgeoisie helvétique du début du XXème siècle tout en évoquant quelques moments peu reluisants de l’histoire suisse, comme la fourniture d’armement au régime nazi.

     

    Transactions immobilières douteuses et souvenirs mortels aux conséquences tragiques, Stéphanie Glassey dépeint, avec un indéniable talent et une véritable force évocatrice, ce Valais au charme rugueux dont on découvre les terribles secrets au gré de Confidences Assassines.

     

    A noter que Confidences Assassines est en lice pour le prix du Polar romand 2019 et que l'on pourra retrouver la romancière Stéphanie Glassey à l'occasion du salon Le Livre Sur Les Quais qui se tiendra à Morges du 6 au 8 septembre 2019.

     

    Stéphanie Glassey : Confidences Assassines. Editions Plaisir de lire, collection Frisson 2019.

     

    A lire en écoutant : Danse Macabre par Camille Saint-Saëns. Album : Saint-Saëns : Danse Macabre – Philharmonia Orchestra & Charles Dutoit. 1981 Decca Music Group Limited.

  • Wojciech Chmielarz : La Colombienne. Traînée de poudre.

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    Capture d’écran 2019-08-01 à 12.05.07.pngMême s’il ne s’agit pas à proprement parler d’un phénomène, on assiste à une recrudescence de publications de polars et de romans noirs en provenance des pays de l’est, et plus particulièrement de Pologne dont la série à succès composée de trois romans de Zygmunt Miloszewski mettant en scène le procureur Teodore Szacki débutant avec Les Impliqués (Mirobole 2013) puis se poursuivant avec Un Fond De Vérité (Mirobole 2014) pour s’achever avec La Rage (Fleuve Noir 2016). Toujours en provenance de Pologne, mais se situant dans un autre registre, on découvrait deux romans de Magdalena Parys 188 Mètres Sous Berlin (Agullo Noir 2017) et Le Magicien (Agullo Noir 2019) dont les intrigues se déroulant en Allemagne, évoquaient les résurgences et les vieilles rancœurs trouvant leurs origines durant cette période trouble de la guerre froide. Un ensemble de romans incisifs, imprégnés d’une critique sociale mettant en lumière les carences du pays, tout comme cette nouvelle série de Wojciech Chmielarz où l’on suit les enquêtes de l’inspecteur Jakub Morkta surnommé Le Kub dont les investigations nous ont conduit tout d’abord à Varsovie avec Pyromane (Agullo Noir 2017) pour nous entraîner ensuite du côté de Kretowic avec La Ferme Aux Poupées (Agullo Noir 2018). La Colombienne, troisième opus de la série, marque donc le retour de ce flic atypique à nouveau affecté à Varsovie après son exil dans une province perdue qui l’aura marqué à plus d’un titre.

     

    En échange de quelques jours de tournages publicitaires sur les plages paradisiaques de Colombie, un groupe de jeunes polonais profite de ces vacances à moindre frais. Mais à l’annonce de l’annulation du tournage, le séjour tourne au cauchemar alors qu’il faut rembourser les frais engagés sous la menace de narcotrafiquants qui leur proposent une solution qu’ils ne peuvent refuser. A Varsovie, on retrouve le corps éventré d’un homme pendu par les pieds sous le pond de Gdansk. Chargé de l’enquête, l’inspecteur Mortka s’intéresse rapidement à l’entreprise d’investissements pour laquelle travaillait la victime. Trafic de stupéfiants, règlements de compte et blanchiment d’argent, les investigations prennent de plus en plus d’ampleur à mesure que les crimes s’enchaînent et que le tueur déterminé devient de plus en plus audacieux.

     

    Si la lecture de l’ensemble de la série n’est pas indispensable et que l’on peut découvrir chaque ouvrage indépendamment les uns des autres, il est cependant préférable de suivre l’ordre de parution des romans pour prendre la pleine mesure d’un personnage dont les contours et les caractéristiques se dévoilent au fur et à mesure des événements auxquels il a du faire face lors de ses différentes investigations. L’inspecteur Jakub Mokta plus, communément désigné sous le sobriquet du Kub, détonne dans le paysage du roman policier, parce qu’au delà des failles qu’il peut présenter, notamment au travers du naufrage de son mariage, l’homme reste résolument ordinaire et mène une vie plutôt ennuyeuse. Pas de vice, pas de passion, Le Kub s’investit complètement pour ses enquêtes sans pour autant posséder de quelconques facultés de déduction exceptionnelles, hormis son acharnement et son implication pour mener à bien ses investigations. On appréciera également l’entourage du Kub qui présente des caractéristiques similaires, particulièrement en ce qui concerne leur évolution, à l’instar de son partenaire, l’inspecteur Kochan, dont les problèmes domestiques prennent une tournure dramatique, permettant à l’auteur de mettre une nouvelle fois en avant toutes les dérives des violences conjugales, aux entournures d’une enquête dévoilant les aspects inquiétants d’individus dont les femmes ont la caractéristique de s’être suicidées dans des pièces closes de l’intérieur.

     

    Mais il va de soi qu'avec un titre et une illustration assez explicites ornant la couverture, La Colombienne tourne principalement autour de la thématique du trafic de stupéfiants en découvrant "Polaco", mystérieux personnage inquiétant, contraignant de jeunes polonais à endosser le rôle de mule pour le compte de narcotrafiquants colombiens et qui prend une tournure dramatique pour l'une de ces jeunes victimes tentant vainement de s'y opposer. Découvrir l'identité de ce "Polaco", traquer un tueur déterminé donnant ainsi prétexte à toute une série de règlements de compte qui prennent la forme d'une vengeance plutôt sanglante, tels sont les enjeux de l'enquête dont Le Kub a la charge et qu'il devra résoudre avec l'aide d'une jeune policière débutante surnommée La Sèche, dont la force de caractère donne l'occasion à quelques échanges savoureux avec son mentor qui n'est pas en reste de répliques cinglantes. Il en résulte un récit dynamique partant parfois dans toutes les directions, sans pour autant se disperser, qui met en lumière les arcanes de cette nouvelle économie d'investisseurs audacieux n'hésitant pas à intégrer d'ingénieux systèmes de blanchiment d'argent dans le circuit économique de la Pologne. Un portrait du pays qui demeure toujours sans concession au détour d'un texte précis et prenant, on apprécie toujours autant ces enquêtes du Kub que Wojciech Chmielarz met en scène avec une redoutable efficacité pour nous révéler les dessous peu reluisants d'organisations criminelles se jouant toujours un peu plus des frontières, sur fond de spéculations boursières douteuses.

     

    Captivant récit décrivant les dérives d'un système économique gangréné par des individus peu scrupuleux, La Colombienne est un roman qui ne fait que confirmer le talent d'un auteur maitrisant parfaitement les mécanismes du suspense et les codes du polar pour nous livrer une intrigue passionnante à haute valeur sociale ajoutée.

     

     

    Wojciech Chmielarz : La Colombienne. Editions Agullo Noir 2019. Traduit du polonais par Erik Veaux.

     

    A lire en écoutant : Infidelity (Only You) de Skunk Anansie. Album : Stoosh. 1996 One Little Indian Records.

  • Tetsuya Honda : Rouge Est La Nuit. Mortel spectacle.

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    tetsuda honda, rouge est la nuit, atelier akatomboOn trouve de nombreux éditeurs francophones qui se sont lancés occasionnellement dans la traduction de romans policiers japonais, mais c’est essentiellement avec des éditeurs comme Philippe Picquier et Actes Sud que l’on découvrait ce pan de la littérature noire qui reste encore bien trop méconnu. Aussi, depuis un peu plus d’un an, il est réjouissant de savoir que l’on peut compter sur la toute jeune maison d’éditions Atelier Akatombo, pour compléter l’offre dans ce domaine si particulier du polar nippon avec un catalogue comprenant déjà quatre romans policier traduits par Dominique et Frank Sylvain qui mènent à bien ce beau projet éditorial qui doit impérativement perdurer. D’ailleurs il suffit de s’attarder sur les somptueuses couvertures de la collection ainsi que sur le travail soigné de la maquette afin de déceler toute la passion du couple Sylvain pour tout ce qui a trait à la culture japonaise, eux qui ont séjourné durant de nombreuses années dans ce pays avant de revenir en France pour ramener dans leurs bagages une belle sélection de polars qui n’ont jamais été traduit jusqu’à présent. Ainsi a-t-on pu lire un roman de Seichô Matsumoto, Le Point Zéro (Atelier Akatombo 2018), publié dans sa version originale en 1958, qui mettait en scène une jeune femme à la recherche de son mari disparu. Beaucoup plus récent, mais toujours avec une héroïne occupant la place centrale d’une série policière comptant déjà cinq romans, on pourra ainsi mesurer, avec Rouge Est La Nuit de Tetsuya Honda, l’évolution de la place qu’occupe les femmes au sein de la société nipponne en suivant les investigations de Reiko Himekawa une des rares policières élevée au grade de lieutenant.

     

    A la périphérie de Tokyo, sur les bords d’un étang du parc Mitzumoto, on retrouve un corps emballé dans une bâche de chantier, comme prêt à être immergé dans l’eau. Au vu des multiples lacérations, la victime semble avoir été torturée avant d’être égorgée ceci sans que le voisinage ou les éventuels promeneurs ne remarquent quoi que ce soit. L’enquête échoit à la lieutenante Reiko Himekawa, unique officière de la division criminelle du département de la police métropolitaine de Tokyo, qui développe une approche intuitive lui permettant de comprendre la logique des meurtriers sur lesquels elle est amenée à enquêter. A la tête d’une brigade composée exclusivement d’hommes, la jeune policière, ne bénéficie guère d’appui au sein d’une institution policière plutôt machiste. Et à mesure que l’enquête progresse, révélant d’autres crimes similaires, elle devra faire face à la concurrence, parfois déloyale, d’un autre chef de brigade ambitieux, prêt à tout pour l’évincer. Mais la série de meurtres prend de l’ampleur, et il faudra toute l’abnégation de Reiko Himekawa et de son équipe pour mettre un terme aux agissements d’un tueur sévissant dans l’ombre des quartiers chauds de la ville de Tokyo qui étouffe dans la moiteur des nuits estivales. La chasse à l’homme peut commencer.

     

    Un tueur en série sévissant dans les rues de Tokyo, une enquêtrice au lourd passé, dotée d’un sens de l’intuition aiguisé, nul doute que nous nous trouvons dans le cadre narratif d’un thriller dont on a lu maintes variations plus ou moins réussies. Il ne faudrait pourtant pas passer à côté de ce premier roman de Tetsuya Honda qui présente la spécificité de mettre en scène Reiko Himekawa, une officière de police japonaise, évoluant dans une institution étatique extrêmement hiérarchisée dont on devine la faible place laissée aux femmes, particulièrement en ce qui concerne les fonctions de haut rang. Avec Rouge Est La Nuit le lecteur découvre les débuts d’une série policière qui permet de mettre en lumière la difficulté pour cette héroïne, aussi sensible que déterminée, de pouvoir exercer sa fonction dans un environnement extrêmement machiste où la lourdeur des plans dragues de ses subordonnés laisse la place aux réflexions désobligeantes, puis à la méfiance de ses supérieurs quand elle ne doit pas contrecarrer les basses manœuvres d’un de ses homologues, le lieutenant Kensaku Katsumata, un personnage qui se révélera beaucoup plus ambivalent qu’il n’y paraît. Outre les difficultés professionnelles, Reiko Himekawa doit également faire face aux membres de sa famille qui n’approuve pas ses choix, ceci d’autant plus qu’elle n’est toujours pas mariée au grand dam de sa mère qui s’inquiète de la dangerosité de sa fonction. Une inquiétude également liée à un traumatisme suite à l’agression dont la jeune femme a été victime lorsqu’elle était adolescente. Ainsi, au sein d’une société moderne qui préserve tout de même une place importante aux traditions, on perçoit toutes les complications auxquelles les femmes doivent faire face pour accéder à certaines fonctions.

     

    Outre les discriminations de genre, Rouge Est La Nuit permet aux lecteurs peu coutumiers de la culture japonaise d’appréhender le quotidien des habitants de Tokyo et de découvrir quelques quartiers méconnus de cette immense mégalopole. On observera, un peu surpris, que les enquêteurs empruntent les transports publics pour se rendre sur les scènes de crime et qu’il dorment au bureau lorsque l’affaire est sensible comme le mentionnait d’ailleurs David Peace dans Tokyo Année Zéro (Rivages/Noir 2010). Plus déconcertant encore, on s’aperçoit que les enquêteurs, pour des raisons budgétaires, ne sont pas tous dotés d’armes de service, ce qui donne lieu à une scène surréaliste où un officier de police doit tout d’abord se rendre dans un magasin de jouets pour acquérir un pistolet factice avant d’aller prêter main forte à sa collègue en difficulté.

     

    Les trois premières parties du récit, qui en compte cinq, débutent avec le point de vue du meurtrier dont on découvre quelques épisodes marquants de sa vie qui l’ont conduit à commettre les crimes sur lesquelles la lieutenante Reiko Imekawa doit enquêter. Même si le texte n’est pas dénué de quelques détails sordides expliquant les dérives d’un tel personnage, on appréciera la retenue de l’auteur qui a fait en sorte que l’on peut tout de même éprouver une certaine forme d’empathie pour cet étrange individu qui présente quelques fêlures. Cette mesure, cette absence de surenchère sanguinolente, permet d’apprécier une intrigue cohérente qui n’est tout de même pas dénuée de quelques rebondissements plutôt surprenants tout en appréciant une galerie de personnages dont l’étude de caractère permet de distinguer leur état d’esprit nuancé, suscitant un intérêt croissant qui pimente le récit.

     

    Roman policier original et détonant, empreint d’une certaine forme d’étrangeté inquiétante, Rouge Est La Nuit nous permet d’aller à la rencontre d’une nouvelle héroïne atypique qui semble avoir séduit plusieurs millions de lecteurs japonais. Il ne reste qu’à souhaiter qu’il en soit de même dans nos contrées occidentales alors que les enquêtes de la lieutenante Reiko Imekawa ont déjà fait l’objet d’adaptations pour le cinéma et la télévision japonaise. Une série prometteuse.

     

    Tetsuya Honda : Rouge Est La Nuit (Strawberry Night). Editions Atelier Akatombo 2019. Traduit du japonais par Dominique et Frank Sylvain.

     

    A lire en écoutant : Sweet and Low de Takuya Kuroda. Album : Edge. 2011 Takuya Kuroda.

  • VALERIO VARESI : LES MAINS VIDES. RAZZIA SUR LA VILLE.

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    valerio varesi, les mains vides, agullo éditionsEt l’on s’achemine ainsi vers le quatrième volume des enquêtes du commissaire Soneri dont les intrigues nous ont entraînés sur les rives du Pô avec Le Fleuve Des Brumes, dans le dédales des rues embrumées de Parme, du côté de La Pension De La Via Saffi puis sur les pentes abruptes des Apennins dans Les Ombres De Montelupo pour mettre en exergue quelques réminiscences du passé familial de cet enquêteur mélancolique. Souvent comparé à son homologue Jules Maigret, le commissaire Soneri présente davantage de similitude avec un individu tel que le dottore Duca Lamberti puisque les deux personnages sont étroitement associés à la ville dans laquelle ils évoluent, Parme pour le premier et Milan pour le second. Des cités qui n’ont rien de folkloriques puisque Valerio Varesi, tout comme Giorgio Scerbanenco d’ailleurs, intègre toujours, au gré de ses intrigues, une dimension politique, au sens étymologique du terme, afin de mieux dénoncer les changements sociétaux et les dysfonctionnements sociaux qui les accompagnent. Avec Les Mains Vides, Valerio Varesi ne déroge pas à ce principe, même s’il s’éloigne de la thématique du fascisme pour s’interroger sur la mutation d’une ville qui devient l’enjeu d’un antagonisme économique féroce derrière lequel plane l’ombre de la mafia dont la représentation symbolique de la pieuvre orne la couverture de l’ouvrage.

     

    Rixes, braquages et même un vol d’accordéon se succèdent dans une ville de Parme en ébullition qui étouffe dans la moiteur d’un mois d’août caniculaire. Pour couronner le tout, on découvre le cadavre d’un commerçant du centre-ville qui semble avoir été battu à mort. Chargé de l’enquête, le commissaire Soneri, écarte bien rapidement la possibilité d’un cambriolage ayant mal tourné pour s’intéresser à Gerlanda, un usurier sans pitié qui règne sur un petit empire financier constitué d’une part immobilière conséquente. Mais à force de s’immiscer dans les affaires de ce bailleur peu scrupuleux, le commissaire Soneri met à jour une guerre économique souterraine où les forces en jeu, dissimulées derrière un écran de respectabilité, tentent de s’emparer de cette économie criminelle locale afin de  blanchir leurs actifs issus d’activités mafieuses. Une pieuvre impitoyable qui broie les fondements d’une ville de Parme que nul ne saurait protéger, pas même les institutions policières plutôt désemparées face à un tel phénomène qui paraît inexorable.

     

    C’est toujours avec plaisir que l’on retrouve le commissaire Soneri, ceci d’autant plus que Valerio Varesi se dispense des schémas narratifs répétitifs et du confort des habitudes que l’on observe bien souvent dans le contenu des séries policières. Bien sûr Soneri se rend toujours Chez Alceste pour déguster quelques plats typiques de la région mais ces épisodes restent anecdotiques tandis que sa relation avec Angela évolue de manière conséquente puisque, de l’amante affriolante que l’on croisait dans Le Fleuve Des Brumes, nous découvrons une avocate d’affaire lucide qui va pouvoir intervenir de manière beaucoup plus active dans le déroulement d’une enquête nécessitant ses connaissances par rapport au monde complexe des affaires et des intrigues économiques.

     

    Les Mains Vides donne l’occasion à l’auteur d’aborder les thématiques en lien avec les mafias et autre organisations criminelles en s’intéressant plus particulièrement aux phénomènes de blanchiment d’argent et à ses impacts dans le tissu économique d’une ville du nord de l’Italie et des mutations qui s’opèrent en dévastant l’âme de la cité. Outre le meurtre d’un commerçant ne se souciant guère de la rentabilité de sa boutique de prêt-à-porter, les manifestations de ces ouvriers licenciés criant leur vaine révolte dans les rues de Parme ou ces assurances-vie bidons que l’on endosse pour le compte de quelques escrocs, on observe tout un pan d’une activité économique occulte gangrenant la totalité des quartiers de la ville au grand dam d’un commissaire Soneri désemparé ne sachant comment lutter contre un tel phénomène qui le dépasse. Entre colère et frustration le policier se rend compte qu’il ne se bat pas à armes égales contre de telles organisations mafieuses investissant en masse dans des projets immobiliers qui se mettent en place sur les décombres d’industries locales déclinantes. Licenciements, expropriations, malgré quelques sursauts de révolte, les changements paraissent immuables comme cette chaleur qui étouffe les habitants.

     

    Bien loin des images de criminels en col blanc ou de truand mafieux inquiétants, l’enquête du commissaire Soneri s’attarde sur le microcosme de personnages troubles, témoins dérisoires de ces montages financiers qui les dépassent à l’instar de Tudor, le migrant moldave, de Marieangela, la pulpeuse confectionneuse de pull et de Gerlanda, l’usurier arrogant qui devient la cible de toutes les convoitises en faisant face à des associés plus avides que lui, prêts à tout pour le court-circuiter afin de s’emparer de ses affaires. Mais comme toujours, Valerio Varesi s’emploie à intégrer un personnage hors du commun, figure emblématique du thème abordé, en imprégnant le récit d’une touche nostalgique emprunte de poésie. Ainsi, à plus d’un titre, Gondo, le musicien de rue dépouillé de son accordéon se retrouvant incapable de jouer de la musique avec le nouvel instrument que les habitants lui ont offert, devient l’incarnation du désarroi de ces individus incapable de faire face ou de s’adapter aux changements qui leur sont imposés. Et c’est un désarroi similaire que l’on décèle dans les démarches vaines qu’entreprend le commissaire Soneri pour mettre à mal les projets criminels qui impactent une ville de Parme qu’il ne reconnaît plus au terme d’une enquête qui va le laisser les mains vides. 

     

    Roman désenchanté nous entraînant au coeur d’un univers terrible auquel on ne peut adhérer, Les Mains Vides dépeint donc le triste constat de la déliquescence des règles d’un monde économique sans pitié qui écrase comme toujours les individus les plus démunis. Clairvoyant et pertinent c'est la marque de fabrique des récits de Valério Varesi mettant en scène son ineffable commissaire Soneri.

     

    Valerio Varesi : Les Mains Vides (A Mani Vuote). Editions Agullo/Noir 2019. Traduit de l’italien par Florence Rigollet.

     

    A lire en écoutant : Per Ricordarmi Di Te interprété par Fabrizio Bosso. Album : You’ve Changed. 2007 EMI Music Italy s.r.l.

  • JAMES CRUMLEY : LA DANSE DE L’OURS. LE CHAOS DU PERIPLE.

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    james crumley,la danse de l'ours,éditions gallmeisterOn ne compte plus les publications dont les romans de James Crumley ont fait l’objet dans les pays francophones sans pour autant rencontrer un véritable succès que ce romancier exceptionnel n’a jamais connu de son vivant, quand bien même a-t-il bénéficié de la considération unanime de la plupart des amateurs de littérature noire qui n’ont eu de cesse d’encenser cette figure marquante du genre. Lire Crumley c’est comme entrer en religion afin de partager cet enthousiasme que l’on ressent, par le biais d’une écriture riche et généreuse, avec quelques initiés qui ne peuvent s’empêcher de vous citer quelques phrases emblématiques d’une œuvre qui a su revisiter l’image du détective privé en suivant les aventures de Milo Milodragovitch ou de Chauncey Wayne Shugrue qui prennent la forme de *road trip* dantesques nous permettant de découvrir ces vastes contrées américaines en nous arrêtant de temps à autre dans quelques rades improbables pour croiser quelques personnages hors norme. Avec La Danse De L’Ours, mettant en scène, pour la seconde fois, le détective privé Milo Milodragovitch, les éditions Gallmeister poursuivent le lifting de l’œuvre de Crumley en nous proposant, pour notre plus grand plaisir, une nouvelle traduction de Jacques Mailhos qui a entrepris de revisiter l’intégralité des romans de l’auteur américain.

     

    A Meriwether, dans le Montana, Milo Milodragovitch tâche de se tenir tranquille en attendant de toucher l’héritage paternel qu’il obtiendra le jour de ses cinquante-deux ans. Il a donc renoncé à sa licence de détective privé afin de travailler comme agent de sécurité pour la société Haliburton Security, portant le nom d’un ancien colonel de l’armée qui tient en estime l’instable Milo. Tout irait donc pour le mieux s’il n’y avait pas Sarah, cette vieille dame richissime, ancienne maîtresse de son père, qui s’est mise en tête de lui proposer une surveillance de routine dont la rémunération paraît tout simplement indécente. Une aubaine qui se transforme en cauchemar puisque l’un des hommes qu’il observe succombe lors d’un attentat à la voiture piégée. Malgré cette propension à consommer de manière immodérée alcool et cocaïne, Milo Milodragovitch n’a rien perdu de son acuité lui permettant de deviner qu’il va au-devant de graves ennuis afin de découvrir les entournures d’une affaire complexe qui va se régler à coup de grenades et de pistolets mitrailleur.

     

    Il faudra s’accrocher pour suivre les entournures de ce récit rocambolesque émaillé de fusillades tonitruantes éclatant dans les multiples localités que Milo Milodragovitch arpente de long en large en empruntant tous les modes de transport imaginables, mais plus particulièrement au volant de vieilles guimbardes fatiguées lui permettant de sillonner ces longues routes interminables qui traversent les états. Au-delà de l’outrance de situations parfois dantesques, de l’humour saignant de dialogues corrosifs, il y a ce regard bienveillant du héro désabusé que James Crumley capte pour mettre en exergue une époque basculant vers une certaine forme de désenchantement se caractérisant dans l’incarnation de ces multinationales avides de profits. D’une certaine manière précurseur dans le domaine, l’auteur aborde avec La Danse De L’Ours la thématique des désastres écologiques qui ravagent le pays sans que l'on n'en prenne pourtant la pleine mesure. L’acide des mines d’or empoisonnant les rivières, l’enfouissement illégal de déchets toxiques, de préférence à proximité des réserves indiennes, c’est au travers d’une kyrielle de personnages peu recommandables que l’on découvre les arcanes d’entreprises sans scrupule qui peuvent s’appuyer sur l’aide de politiciens véreux, d’agents gouvernementaux corrompus, d’hommes de main coriaces et de femmes forcément fatales se révélant bien plus redoutables qu’il n’y paraît. Autant de portraits attachants ou rebutants qui traversent, parfois de manière fugace, ce récit épique emprunt d’une violence chaotique aux accents funèbres.

     

    Roman tonitruant, à l'image de l'auteur qui transparait par le biais de ses personnages abimés par l'alcool et la drogue, La Danse De L'Ours apparaît comme un récit ambivalent où l'espoir laisse place au désenchantement d'un monde qui se révèle difficilement supportable.

     

    James Crumley : La Danse De L’Ours (Dancing Bear). Editions Gallmeister 2018. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jacques Mailhos.

     

    A lire en écoutant : Harvest Moon de Neil Young. Album : Harvest Moon. Reprise Records/WEA 1992.

     

  • Hervé Le Corre : L’Homme Aux Lèvres De Saphir. Soleils révolus.

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    Capture d’écran 2019-03-17 à 17.13.55.pngPublié il y a de cela près de quinze ans, à une époque heureuse où les blogs littéraires n’existaient pas, L’Homme Aux Lèvres De Saphir bénéficie d’une nouvelle attention avec la parution de Dans L’Ombre Du Brasier, dernier roman très attendu d’Hervé Le Corre, devenu désormais l’une des grandes figures de la littérature noire française, qui reprend quelques personnages du premier opus évoluant à Paris en 1870 durant l’époque trouble de l’effondrement du Second Empire marquant la fin du règne de Napoléon III. Si les deux ouvrages peuvent se lire indépendamment l’un de l’autre, L’Homme Aux Lèvres De Saphir se situe aux prémices de la période insurrectionnelle de la Commune alors que Dans L’Ombre Du Brasier dépeint les événements de la Semaine sanglante qui marque l’achèvement de cette épopée révolutionnaire. C’est au cœur de cette atmosphère crépusculaire que l’on assiste aux exactions d’un étrange tueur qui trouve son inspiration dans Les Chants de Maldoror, un texte en prose terrifiant d’Isidore Ducasse plus connu sous le pseudonyme de Comte de Lautréamont.

     

    A Paris en 1870, on trouve de bien étranges cadavres dans les rues de la capitale. Une série de crimes aussi terribles qu'absurdes présentant d'étranges similitudes avec ceux dépeint dans un texte sulfureux qu’un écrivain méconnu a publié à compte d’auteur et qui semble stimuler cet étrange meurtrier. Bien plus promptes à réprimer  la canaille ouvrière qui  se soulève, les forces de police paraissent complètement dépassées par ces crimes déconcertants d'autant plus que le tueur ne semble pas dénué de raison lui permettant ainsi d'échapper aux inspecteurs de la sûreté qui le traquent sans succès. Chargé de l'enquête, l'inspecteur Letamendia va parcourir les rues grouillantes d'une ville qui bruisse de fureur et de révolte réprimées dans le sang. Des bordels luxueux des grands boulevards aux ruelles crasseuses des quartiers populaires, l'assassin va bouleverser les destinées de tous ceux qu'il est amené à croiser dans sa quête sanglante qui rend hommage à celui qu'il considère comme le plus grand poète du XIXème siècle.

     

    Avec Hervé Le Corre, on pourrait parler d’écriture pendant des heures. Le mot est précis, la phrase subtile et soignée pour composer une texte équilibré et saisissant de réalisme permettant ainsi au lecteur de s’immerger dans ce labyrinthe dantesque des rues de Paris durant la période du Second Empire avec cette sensation de fin de règne émanant d’un mouvement de fronde populaire qui prend racine au détour des cafés enfumés et des ruelles sombres des quartiers populaires. Pour restituer une telle atmosphère, l’auteur a su exploiter une documentation conséquente qu’il distille subtilement tout au long d’un récit qui parvient à saisir le contexte de l’époque sans jamais verser dans le verbiage historique pontifiant. Ainsi l’ouvrage se décline sur trois registres que sont la trame romanesque intégrant parfaitement la toile de fond historique mettant à son tour en évidence une dimension sociale sans fard d’un milieu ouvrier surexploité et opprimé.

     

    L’Homme Aux Lèvres De Saphir emprunte donc son titre à un extrait du texte d’Isidore Ducasse, Les Chants de Maldoror devenant la source d’inspiration d’un criminel d’un genre nouveau qui sévit dans les rues de Paris en éviscérant quelques victimes innocentes en fonction de ses envies et de son aspiration à illustrer la prose du texte qu’il revisite à sa manière. Centré autour du parcours de ce tueur que l’on identifie très rapidement, l’auteur met en scène une traque captivante qui nous permet de parcourir les lieux emblématiques de la capitale et de découvrir les différents protagonistes qui vont croiser sa route. Le récit s’articule donc essentiellement autour d’un chassé-croisé  entre le tueur Henri Pujol, l’inspecteur Letamendia, un enquêteur plein de ressource s’appuyant sur de nouvelles méthodes d’investigation, et Etienne Marlot, un jeune ouvrier qui vient de débarquer à Paris en manquant de se faire étriper par le meurtrier qu’il est en mesure d’identifier. Adoptant, au gré des chapitres, le point de vue de ces trois personnages, on assiste à ces rapports de force qui basculent parfois en fonction des événements qui s’enchaînent à un rythme palpitant coïncidant avec l’époque mouvementée dans laquelle ils évoluent. Ainsi les crimes perpétrés par Pujol, l’assassin solitaire, prennent une autre résonance lorsque l’auteur dépeint ces insurgés qui se font massacrer sur les barricades qu’ils ont érigées pour faire face aux forces de l’ordre. Une époque sanglante propice aux tueries massives ou solitaires. Mais la représentation ne serait pas complète s’il n’y avait pas ces portraits de femmes magnifiques qui traversent le récit à l’instar de Garance, cette jeune ouvrière révoltée accompagnant Etienne tout au long de son périple ou de Sylvie, cette prostituée courageuse qui nous invite dans les arcanes feutrées des bordels de Paris et qui va apporter son aide à l’inspecteur Letamendia, ceci au péril de sa vie. Loin d’être des faire-valoir, ces femmes de condition modeste apportent un éclairage  édifiant sur leurs conditions effroyables dans un monde où l’inégalité devient une norme sociétale qui ne laisse place à aucune forme d’espoir comme on le constatera d’ailleurs au terme d’un récit sans concession.

     

    Récit d’aventure combinant la dérive sanglante d’un tueur, aux terribles événements qui ont jalonné la période mouvementée de la fin du Second Empire, L’Homme Aux Lèvres De Saphir est un roman ample et somptueux donnant, à n’en pas douter, ses lettres de noblesse au roman populaire comme son auteur n'a d'ailleurs jamais cessé de le démontrer au gré d'ouvrages tels que Du Sable Dans La Bouche, Prendre Les Chiens Pour Des Loups ou Après La Guerre et bien d'autres qu'il faut découvrir impérativement. A lire ou à relire. 

     

    Hervé Le Corre : L’Homme Aux Lèvres De Saphir. Editions Rivages/Noir 2004.

    A Lire en écoutant : Est-ce ainsi que les hommes vivent ? interprété par  Léo Ferré. Album : Les chansons d’Aragon. Barclay 1961.

  • SEICHÔ MATSUMOTO : LE POINT ZERO. FUITE EN AVANT.

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    atelier akatombo, le point zéro, seichô matsumoto Se lancer à la découverte de la littérature asiatique et plus particulièrement celle en provenance du Japon équivaut à s’aventurer sur un terrain plutôt méconnu où l’on manque cruellement de références, notamment en ce qui concerne le roman noir et les intrigues policières. Aussi convient-il de saluer la venue d’une nouvelle maison d’éditions, Atelier Akatombo, qui se consacre, entre autre, à la littérature noire japonaise avec la parution de ce qui apparaît comme un classique du genre, Le Point Zéro, de Seichô Matsumoto, auteur prolifique s’il en est puisqu’il a publié pas moins 450 œuvres dont à peine une dizaine ont été traduites en français. Et puisque l’on n’est jamais aussi bien servi que par soi-même, les éditeurs, Franck et Dominique Sylvain, officient également comme traducteurs pour ce roman paru en 1959 dans sa langue d’origine. Une affaire de passion puisque loin d’être une novice dans le domaine, Dominique Sylvain a séjourné plusieurs années à Tokyo et rédigé de nombreux romans policiers dont certains prennent pour cadre la capitale nippone.

     

    A Tokyo, en 1958, même pour une femme émancipée comme Teiko, il est difficile de trouver un mari sans passer par un entremetteur. En moins de deux mois, elle épouse donc Kenichi, un cadre en pleine ascension travaillant pour une entreprise de publicité. Dirigeant  l’agence de Kanazawa, au bord de la mer du Japon et ne faisant que de brefs passages à Tokyo, Kenichi n’a guère de temps à consacrer à sa future épouse. C’est donc au cours de leur voyage de noce dans la vallée de Kiso que le couple prend le temps de mieux se connaître et de s’apprivoiser. Au terme d’un séjour romantique, Kenichi doit regagner Kanasawa afin de régler ses affaires avant d’être affecté à Tokyo où se situe le siège de la société. Mais Teiko a beau attendre, son mari ne revient pas. Que lui est-il arrivé ?  Pour le savoir, la jeune femme se rend à Kanasawa et découvre une région enneigée, battue par les vents. Après avoir contacté la police locale en pure perte, Teiko doit se résoudre à enquêter elle-même sur cette étrange disparition d’autant plus inquiétante qu’elle laisse place à d’autres événements funestes. Au fil de ses investigations, Teiko va découvrir que les cicatrices laissées par la guerre sont encore vives et qu’il lui faudra remonter jusqu’à ce « point zéro », où le destin de toute une nation a basculé, pour comprendre la finalité des tragédies qui se jouent autour d’elle.

     

    La modernité du texte s’inscrit probablement dans la qualité de sa traduction française mais également dans l’actualité du thème que l’auteur évoque en 1959 en abordant le positionnement de la femme dans la société nippone, ceci juste après la guerre. Il s’agit même de l’enjeu majeur d’une intrigue qui résonne étrangement à une période où les revendications d’égalité entre femmes et hommes n’ont jamais été aussi fortes qu’aujourd’hui. On découvre ainsi les stigmates d’une douloureuse page de l’histoire japonaise que l’auteur aborde avec autant de délicatesse que de subtilité qui se traduit, entre autre, par l’atmosphère mélancolique imprégnant l’ensemble d’un roman plutôt habile qui souffre tout de même de quelques éléments du hasard bien trop circonstanciés comme cette émission de radio que l’héroïne écoute au bon moment lui permettant ainsi d’intégrer des aspects essentiels qui l’aideront à résoudre son enquête. Défauts mineurs qui n’enlèvent rien à la qualité d’une intrigue sophistiquée nous permettant d’entrevoir de multiples aspects d’une culture singulière qui nous apparaît tellement mystérieuse mais dont on distingue quelques principes sociétaux captivants nourrissant le récit.

     

    C’est au rythme des trains sillonnant des provinces pittoresques du Japon que l’on accompagne Teiko dans cette quête intrigante ponctuée de quelques rebondissements étonnants qui relance l’intrigue prenant une tournure surprenante afin de nous ramener sur les conséquences du poids d’une défaite et du choc des cultures qui s’ensuit avec le traditionalisme du Japon confronté à la modernité des forces américaines occupant le pays. Dans un tel contexte, on appréciera l’étude de caractère aiguisée des personnages et l’observation incisive de leurs rapports sophistiqués où la réserve des sentiments imprègne le récit d’une tonalité encore plus énigmatique avec des portraits de femmes saisissant de réalisme.

     

    Intelligemment construit sur la base d’une intrigue policière surprenante agrémentée d’une ambiance poétique, Le Point Zéro est un magnifique roman noir qui nous permet d’appréhender cette culture lointaine du Japon des années cinquante, encore chargée de traditions mais s’apprêtant à basculer vers une ère de modernité tout en supportant les stigmates d’un passé qui ne peut s’estomper. Seichô Matsumoto est assurément un maître de la littérature noire japonaise.

     

    Seichô Matsumoto : Le Point Zéro  (Zero No Shoten). Atelier Akatombo 2018. Traduit du japonais par Dominique et Frank Sylvain.

    A lire en écoutant : Catch The Clouds de Eri Yamamoto. Album : The Next Page. 2012 AUM Fidelity.