18/09/2018

FREDERIC PAULIN : LA GUERRE EST UNE RUSE. FRENCH UNDERWORLD.

éditions agullo, la guerre est une ruse, frédéric paulinOn recense près de six cent ouvrages publiés qui se bousculent sur les présentoirs des librairies, à l’occasion de la rentrée littéraire où la logique de diversité cède peu à peu le pas à un constat plutôt effrayant où l’on s’aperçoit que le livre est en train de tuer le livre. Difficile, dans un tel contexte, qu’un ouvrage puisse émerger ou que l’on soit capable de le désigner comme étant le grand roman de cette rentrée à moins d’avoir lu l’ensemble des livres parus. Pourtant il convient d’affirmer haut et fort que La Guerre Est Une Ruse de Frédéric Paulin figure justement parmi les romans qui vont compter dans ce paysage littéraire encombré et qu’il faut impérativement découvrir ce récit remarquable qui couvre la période trouble des événements méconnus de la guerre civile d’Algérie des années 90 jusqu’au terrible attentat du RER à la station Saint-Michel. Première partie d’une trilogie annoncée, les éditions Agullo ne se sont pas trompées en accueillant dans leur collection leur premier roman français intégrant, avec une rare intelligence, une intrigue prenante où les faits historiques s’enchevêtrent à la fiction permettant d’appréhender avec une belle clairvoyance les contours d’une situation géopolitique complexe mais ô combien passionnante.

En 1992, l’Algérie entre dans une phase sanglante de répression avec l’armée prenant le contrôle du pays en interrompant le processus législatif qui voit la victoire des partis islamistes. Ce sont désormais quelques généraux, les «janvieristes», qui tiennent les rênes du pouvoir. Dans ce contexte de guerre civile, Tedj Benlazar, agent du DGSE, observe les rapports troubles et les liens étranges qui s’opèrent entre le DRS, puissant Département du Renseignement et de la Sécurité et les combattants du Groupe Islamique Armé. Manipulations, infiltrations, tous les moyens sont bons pour ces militaires s’accrochant au pouvoir afin de faire en sorte d’obtenir le soutien de la France pour poursuivre leur combat acharné contre les groupuscules terroristes, quitte à exporter le conflit du côté de l’ancienne métropole. Localisation d’un camp de concentration, évasion massive d’un pénitencier et autres rafles féroces dans la casbah, Tedj amasse les preuves et les renseignements sans parvenir à convaincre sa hiérarchie. Il y a pourtant urgence, car des hommes déterminés comme Khaled Kelkal sont prêts à déverser leur haine et leur folie destructrice dans les rues de Paris.

Perspicacité et efficacité, à n’en pas douteur le lecteur se retrouve rapidement embarqué dans ce contexte historique intense où l’on découvre cette décennie noire de guerre civile qui ensanglanta l’Algérie au début des années 90. En débutant son récit par la localisation d’un « camp de sûreté » à Aïn M’guel, une région désolée subsaharienne où la France effectua des essais nucléaires sans prendre la moindre précaution vis à vis des habitants victimes, aujourd’hui encore, des effets radioactifs dévastateurs, l’auteur parvient en quelques chapitres à saisir aussi bien les effets pernicieux de la colonisation que les exactions des autorités algériennes tenant à tout prix à éviter que le pays ne devienne un république islamique. Partant de ce principe, tous les moyens sont bons pour y parvenir. Tortures, infiltrations, manipulations et déportations massives, dans un climat de violence institutionnalisée, Frédéric Paulin dresse un panorama sans concession et absolument captivant des officines qui contribuèrent à maintenir au pouvoir une clique de militaires détenant une légitimité imparable en se proclamant « sauveurs de l’Algérie ».

Parce qu’il parvient à concilier un souffle romanesque dans une dimension historique où les personnages fictifs côtoient les acteurs réels qui ont joué des rôles importants durant cette période meurtrière à l’instar de Khaled Kelkal ou du général Toufik ; parce qu’il parvient également à mettre en scène des faits tangibles, mais méconnus, qui ont marqué l’actualité algérienne à l’exemple de ces 1'200 prisonniers qui se sont évadés du pénitencier de Tazoult, Frédéric Paulin entraîne le lecteur dans le tumulte de cette guerre civile en mettant en perspective l’attentisme des autorités françaises soucieuses de préserver leurs intérêts économiques sans trop vouloir s’impliquer dans cette lutte armée qui pourrait ressurgir sur leur territoire. Et c’est bien évidemment tout ce basculement du conflit d’un pays à l’autre que l’auteur décrit avec une précision minutieuse tout au long de cette fresque dantesque qui prend l’allure d’un réquisitoire sévère ne versant pourtant jamais dans la diatribe vaine et inutile.

Avec un texte précis dont l’énergie folle nous rappelle les meilleurs romans d’Ellroy, Frédéric Paulin, en conteur hors pair, parvient à saisir, avec une acuité déconcertante, toute la densité d’une situation géopolitique complexe sans pour autant perdre le lecteur dans la multiplicité des intentions parfois contradictoires des diverses factions rivales. C’est en partie dû au fait que l’on suit, avec constance, les pérégrinations de Tedj Benlazar, cet agent du DGSE qui devient le témoin de ces circonvolutions historiques d’une époque trouble en bénéficiant de l’aide et du regard avisé de son mentor vieillissant, le commandant  Bellevue, vieux briscard des renseignements français. Plongé au cœur de l’action, le personnage de Tedj Benlazar ramène constamment le lecteur vers une dimension plus humaine des terribles événements qui ponctuent cette intrigue au souffle à la fois dense et épique. Et pour compléter ce regard plus terre à terre, on appréciera également, dans le registre des personnages fictifs, ces portraits de femmes que l’on croise au cours du récit en apportant toute une palette d’émotions salutaires permettant d’entrevoir tout l’aspect tragique des victimes collatérales à l’instar de Gh’zala fille de la Casbah ou de Fadoul, la maîtresse de Bellevue. Bien plus que des faire-valoir, ces femmes de caractère contrent les velléités des bourreaux tout en faisant face à leur destin en incarnant une certaine forme de résistance qui prendra probablement plus d’importance dans la suite de cette trilogie annoncée.

Vision saisissante d’une guerre civile à la fois méconnue et monstrueuse basculant imperceptiblement sur la thématique anxiogène du terrorisme frappant les nations occidentales La Guerre Est Une Ruse est un roman essentiel nous permettant de poser un regard lucide sur ce personnage du terroriste que l’on aurait tendance à nous présenter comme un monstre sorti de nulle part à l’image de ce que l’on a pu faire avec le phénomène des sérial killers. Exactions, radicalisations et manipulations, ce constat clairvoyant n’en est pas moins effrayant car Frédéric Paulin place l’humain au cœur du récit avec tout ce qu’il y a de plus terrible pour qu’il puisse parvenir à ses fins, quitte à employer la ruse comme moyen ultime. Un roman époustouflant qui laisse présager une suite dont la force d’impact ne manquera pas de heurter le lecteur de plein fouet.

 

Frédéric Paulin : La Guerre Est Une Ruse. Editions Agullo 2018.

A lire en écoutant : Rock El Casbah de Rachid Taha. Album : Tékitoi. Barclay 2004.

 

09/09/2018

Louise Anne Bouchard : Tiercé Dans L’Ordre. La malédiction des gagnants.

 

louise anne bouchard, tiercé dans l'ordre, bsn press, collection uppercutLa présente chronique prend une toute autre tournure à l'occasion du dernier ouvrage de Louise Anne Bouchard, Tiercé dans l'ordre, publié dans la collection Uppercut des éditions BSN Press dont j'ai eu l'occasion de vous parler à maintes reprises. Plutôt que de vous faire un retour de lecture, je vais me contenter de reproduire la préface que j'ai rédigé pour évoquer l'oeuvre de cette romancière en me permettant ainsi d'exprimer toute l'admiration et l'intérêt que je lui porte, ceci depuis plusieurs années, et plus particulièrement pour ce Tiercé dans l'ordre, une nouvelle à la fois subtile et délicate dont la mise en abîme reflète une belle maîtrise de la littérature noire.

Préface*

La brièveté n’enlève rien à la force d’un texte, bien au contraire, comme le démontre Louise Anne Bouchard avec ce cinglant Tiercé dans l’ordre, où se juxtaposent deux univers sans pitié, celui du sport équestre et celui de la course d’endurance. Photographe et romancière, Louise Anne Bouchard possède une capacité singulière à conserver la spontanéité et l’authenticité des hommes et des femmes sur sa pellicule ou des personnages dont elle peuple ses fictions. Dans celle-ci, les figures esquissées (un microroman exige qu’on aille vite), aux nuances troubles, à la limite de la fêlure, de la rupture, évoluent dans le monde très particulier de la course hippique. Le dépassement de soi est ici de mise, avec un rapport au corps aussi violent qu’inquiétant. C’est ainsi que l’on glisse, presque imperceptiblement, vers un espace propre à la littérature noire, dans un contexte où le crime demeure à la périphérie de l’intrigue, à l’affût des parcours de vie qui détonnent.

Avec Tiercé dans l’ordre, la course ne tarde pas à être lancée pour passer en revue les favoris comme Anna qui, à moins de seize ans, est déjà pétrie de certitudes sur son avenir de jockey, ou comme Thomas, trader trentenaire accro aux gains mais aussi à « l’entraînement extrême », qui enchaîne les marathons pour mieux échapper au poids de son quotidien. Une rencontre improbable entre ces deux êtres fait croître le malaise dans les rapports étranges qu’ils entretiennent alors que tout les sépare. Et puis il y en a d’autres, comme cette outsider que devient Iris, l’épouse de Thomas, ou comme la journa- liste Maggie endossant un rôle d’arbitre ambigu, témoin de cet amour qui ne l’est pas moins. La compétition peut donc commencer, et l’on se doute que la course sera semée d’embûches, truffée de coups fourrés et que ni les gagnants ni les perdants ne se feront de cadeau.

Tout l’enjeu de chacun des protagonistes se décline sur fond d’ambitions assumées, de pulsions érotiques, de conflits larvés et d’obscures désillusions. Grâce à son écriture toute en nuances, émaillée de sous-entendus, parfois terriblement mordante, Louise Anne Bouchard conjugue avec brio les affres du sport dont les aléas polarisent les antagonismes sociaux entre les divers protagonistes. L’auteure montre une habileté saisissante à dresser des convergences et des parallèles, parfois non sans cynisme, entre la dureté du milieu équestre, la fragilité des rapports amoureux et la rancœur des rêves déchus, afin de souligner l’ambivalence de ses personnages, susceptibles de vaciller à tout instant en fonction de l’enthousiasme des victoires à digérer ou de la déception des défaites à encaisser. Il n’y a que deux options : faire partie de ceux qui foncent bille en tête quoi qu’il arrive ou de ceux qui restent en rade, avec la rage au ventre.

L’obsession d’Anna, la désinvolture de Thomas, l’ambiguïté d’Iris et les désillusions de Maggie, tous sont à même de trébucher. Mais seront-ils capables de se relever et de figurer dans le tiercé gagnant ? Les paris sont ouverts...

 

Louise Anne Bouchard : Tiercé Dans L’Ordre. Editions BSN Press. Collection Uppercut 2018.

A lire en écoutant : Jockey Full Of Bourbon de Tom Waits. Album : Rain Dogs. Island Records 1985.

 *Préface reproduite avec l'aimable autorisation de Giuseppe Merrone.

 

30/08/2018

Jean-François Vilar : Nous Cheminons Entourés De Fantômes Aux Fronts Troués. Pour ne pas oublier.

jean-français vilar, nous cheminons entourés de fantômes aux fronts troués, éditions du seuil, éditions pointsQue ce soit dans les médias, sur les réseaux sociaux ou sur les blogs, il n'est plus question que de rentrée littéraire qui débarque de plus en plus tôt sur les étals de nos librairies avec une cohorte d'ouvrages grands formats reléguant les collections de livres de poche dans les rayonnages. Si vous n'êtes pas encore enfiévré par cette quête des nouveautés et si vous fouinez un peu, peut-être aurez-vous la chance de dénicher un roman de Jean-François Vilar. Peu importe le titre, prenez-le. Vous ne le regretterez pas car il s'agit de romans noirs d'une grande envergure tant au niveau de l'écriture qu'au niveau de l'intrigue où l'on perçoit l'engagement politique de l'auteur comme militant trotskiste. Durant les vingt-et-une dernières années de sa vie, Jean-François Vilar n'a publié que deux nouvelles et on peut se dire qu'avec un roman comme Nous Cheminons Entourés De Fantômes Aux Fronts Troués, publié aux éditions du Seuil en 1993,il n'avait peut-être plus rien d'autre à ajouter en parvenant au sommet de son art. Evoquant notamment l'écrasement du Printemps de Prague, dont on "célèbre" les 50 ans, Nous Cheminons Entourés De Fantômes Aux Fronts Troués aborde, avec une certaine forme de désenchantement empreint de nostalgie, plusieurs époques révolues comme la lutte des proches de Trotski qui doivent survivre à Paris en 1938 ainsi que l'effondrement du mur de Berlin en 1989 et cette fameuse révolution de Velours qui précipita la chute du Parti communiste tchécoslovaque.

En 1989, après trois ans de captivité, le photographe Victor Blainville débarque à Paris avec son compagnon d'infortune Alex Katz. On parlerait bien de cette libération des deux otages, mais l'actualité se trouve soudainement chamboulée avec l'annonce de la chute du mur de Berlin. Déboussolé, Victor peine à retrouver ses repères, ceci d'autant plus que son appartement a été complètement vidé. Tant bien que mal, la vie reprend son cours lorsque survient la mort d'Alex. Un malheureux accident ? Une exécution ? Qui peut le dire ? Victor trouvera peut-être la réponse dans le mystérieux journal du père d'Alex qu'on lui a confié. Rédigé en 1938, il découvre les événements d'une autre époque qui semblent faire écho à cette période chamboulée. Et si l'histoire n'était qu'un éternel recommencement ? Un adage funeste où les fantômes se rappellent aux bons souvenirs de ceux qui survivent.

Il s’agit bien d’une balade à la fois funèbre et poétique dans ces rues de Paris qui deviennent des lieux ou plutôt des liens de transition pour passer d’une époque à l’autre en déterrant les secrets enfouis dans les méandres de l’histoire. Bâtiments, monuments, tout est prétexte pour suivre les pérégrinations hasardeuses de Victor Blainville ce photographe presque désinvolte dont on ignore les circonstances de sa captivité qui l’a éloigné de Paris durant trois années. Un mystère de plus pour ce guide étrange, presque las de tout, dont le nom rend hommage à Marcel Duchamp qui fait partie de ce courant surréaliste que l’auteur affectionne tant. Il en sera d’ailleurs constamment question tout au long du récit où nous aurons l’occasion de croiser André Breton, Salvatore Dali, Paul Delvaux et bien d’autres notamment au cours de cette première exposition internationale du Surréalisme se déroulant en 1938. Une année charnière de l’intrigue puisqu’il s’agit également de la période où Lev Sedov, le fils de Trotsky, meurt dans d’étranges circonstances qui seront évoquées sous la forme d’un mystérieux journal qui ne recèle que la « vérité » de son auteur mais qui va offrir à Victor une espèce d'échappatoire salutaire. Engagements et trahisons, Jean-François Vilar met en scène avec une belle intensité tous les aléas d’une lutte dévoyée qui n’a plus rien de révolutionnaire mais dont l’inspiration reste éternel. Texte érudit mais complètement accessible, c’est par le prisme de cette littérature noire que l’auteur parvient à secouer l’histoire dans le choc des circonstances et des rencontres improbables. De l’audace des surréalistes aux conflits larvés entre staliniens et trotskistes, des étreintes dans un hôtel que fréquentait Burrough et Kerouac à l’effervescence de cette Révolution de Velours, Jean-François Vilar romance l’histoire avec le talent de celui qui en maîtrise toutes les arcanes dans un entrelacs d’époques qu’il nous projette au travers d’intrigues qui ne doivent pas forcément apporter toutes les réponses. Dans ce labyrinthe de rues et de passages obscurs, le lecteur s’égare ainsi dans l’incertitude de personnages refusant de livrer tous leurs secrets et va cheminer, parfois en vacillant, entourés de fantômes et de regrets mais avec la conviction d’avoir découvert un grand roman noir que l’on ne pourra pas oublier.

Jean-François Vilar : Nous Cheminons Entourés De Fantômes Aux Fronts Troués. Editions du Seuil 1993. Edition Points 2014.

A lire en écoutant : Body And Soul de John Coltrane. Album : Coltrane’s Sound. 1964 Atlantic Records.

19/08/2018

PETER LOUGHRAN : JACQUI. LA COMPLAINTE DU TUEUR.

Capture d’écran 2018-08-19 à 21.04.43.pngEn s’attardant un tant soit peu sur l’image de cet homme inquiétant adossé à un mur de brique, seule photo connue de Peter Loughran, on peut se dire qu’avec son long imperméable crasseux, sa gueule de mauvais garçon, l’auteur ressemble furieusement au narrateur de Jacqui ceci d’autant plus que le romancier a exercé tout comme le personnage principal, la profession de chauffeur de taxi. Si Londres Express (Série Noire 1967) traduit par Marcel Duhamel himself, et considéré comme un roman culte  désormais épuisé, a forgé la légende de Peter Loughran, les éditions Tusitala ont décidé de mettre à jour Jacqui le second roman de cet écrivain hors norme dont on ne sait finalement pas grand chose à un point tel que les éditeurs ont mentionné ne pas avoir trouvé trace de l’auteur ou des ayants droit, ce qui ne fait qu’amplifier l’aura mystérieuse de ce romancier irlandais. Publié en 1984 dans sa version originale, Jacqui bénéficie désormais de la traduction soignée de Jean-Paul Gratias qui nous a permis de découvrir en français les œuvres de James Ellroy, David Peace, John Harvey et Jim Thompson pour ne citer que quelques uns des auteurs les plus emblématique de la littérature noire anglo-saxonne qu’il a traduit.

Capture d’écran 2018-08-19 à 21.06.48.pngOù l’on se retrouve dans la tête de cet assassin nous livrant ses considérations sur la façon de se débarrasser d’un cadavre. Un gars plutôt ordinaire, chauffeur de taxi solitaire qui s’offre une petite vie tranquille en entretenant sa belle voiture,  son charmant jardin et sa somptueuse maison, un héritage de sa maman. Un gars plutôt beau gosse, quelque peu mysogine qui s’offre la compagnie de quelques jolies filles qu’il croise au gré de ses courses. Un gars plutôt mysanthrope qui va tomber raide dingue de la belle Jacqui en nous racontant de manière froide, calme et posée toutes les raisons qui l’ont contraint à l’étrangler dans le lit conjugal. Un gars plutôt sympathique finalement. Sauf lorsque l’on abuse un peu trop de sa gentillesse.

Outre le soin apporté à la traduction, on appréciera la maquette originale de l’ouvrage mettant en image, comme une notice de montage illustrée, les différentes manières de se débarrasser d’un corps. Une couverture permettant de saisir d’entrée de jeu l’humour grinçant d’un texte qui entraine le lecteur dans la dérive sordide d’un assassin veule et odieux trouvant toujours quelques justifications dans chacun de ses actes. L’ensemble du récit tourne exclusivement autour des considérations de cet individu nous livrant, avec une logique implacable, toutes les circonvolutions abjectes de son mode de pensée le conduisant inexorablement vers le crime immonde de la belle Jacqui.

Le paradoxe c’est que l’on apprécie de se plonger dans le magma d’opinions foireuses de ce cockney londonien râleur qui vous balance à coups de punchlines grinçantes ses réflexions mysogines vis à vis des femmes dont il nous livre des appréciations toutes bien arrêtées. D’emblée, on sait déjà que le couple qu’il forme avec Jacqui, jeune fille d’à peine 18 ans, complètement paumée, toxicomane et prostituée occasionnelle, ne fonctionnera pas. On aurait presque envie de plaindre ce pauvre jeune homme, comme dépassé par cette femme qui refuse d’entrer dans son schéma de bonne épouse soumise qui doit lui donner un enfant. Mais rapidement on entre dans le grinçant, le dérangeant et le sordide contrebalancé par cet humour noir ravageur devenant presque salutaire tant le récit pourrait virer vers une noirceur extrême quasiment insoutenable.

C’est tout le talent de Peter Loughran que de nous livrer, avec Jacqui, un récit à l’équilibre subtil, oscillant entre un humour corrosif et une tragédie abjecte, nous permettant d’arriver au terme de ce fait divers terrible avec ce constat atroce d’avoir éclaté de rire au gré d’un texte délicieusement irrévérencieux. Terriblement jubilatoire.

 

Peter Loughran : Jacqui (Jacqui, 1984). Editions Tusitala 2018. Traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Jean-Paul Gratias.

A lire en écoutant : Fifty Dollar Love Affair de Joe Jackson. Album : Big World. 1986 A&M Records.

31/07/2018

ELIZABETH BRUNDAGE : DANS LES ANGLES MORTS. PASSE COMPOSE.

elizabeth brundage, dans les angles morts, éditions quai voltaireIl suffit parfois d’une simple introduction d’à peine deux pages pour se dire que l’on tient entre ses mains un texte saisissant teinté d’une étrange poésie qui ne manquera pas de nous interpeller avec, en point de mire, cette maison abandonnée dans laquelle on décèle une apparition se nichant dans l’interstice d’un jeu d’ombre et de lumière. Dans la légèreté du mouvement d’une brise, on distingue cette présence fantomatique, devenant le témoin muet des occupants qui se sont succédés dans la demeure à présent vide. Roman noir, oscillant délicatement et de manière subtile sur la veine du fantastique, Dans Les Angles Morts, premier roman traduit en français de la romancière Elizabeth Brundage, plante son décor au cœur d’une région rurale de l’Etat de New-York où se dresse cette maison isolée distillant un sentiment de malaise et d’étrangeté qui n’est pas sans rappeler les paysages inquiétants des peintres Edward Hooper et  Andrew Wyeth comme le suggère d’ailleurs la photo ornant le bandeau de la couverture.

En 1978, la communauté de Chosen, Etat de New York, est secouée par un drame terrible. En revenant de l’université où il enseigne Georges Clare découvre sa femme assassinée tandis que sa fille de trois ans est abandonnée dans sa chambre. Nouvellement installé dans cette ancienne ferme la famille Clare incarnait le changement qui s’opère dans la région où les fermiers disparaissent pour laisser place à une classe tertiaire plus aisée. Acquise pour une somme dérisoire, Georges s’était pourtant bien gardé d’informer sa femme que les Hale, anciens propriétaires de la ferme, y avaient mis fin à leur jour en laissant trois orphelins. Pour le sheriff du comté, Georges Clare est le premier suspect, mais les secrets restent bien enfouis d’autant plus que la culpabilité n’est pas l’apanage des sociopathes. Ainsi s’entremêlent les réminiscences du passé et les failles du présent en observant l’intimité de deux familles dont les destins basculent vers l’inéluctable tragédie qui se joue à l’abri des regards hormis celui de cette présence fantomatique qui se tient, silencieuse, dans l’ombre des angles morts.           

Même s’il en présente quelques aspects, Dans Les Angles Morts va rapidement s’éloigner de l’enquête policière classique pour explorer, sur deux périodes différentes, l’intimité des familles ayant occupé successivement la ferme qui devient le point central du récit. Il y a tout d’abord cette écriture à la fois précise et généreuse qui permet à Elizabeth Brundage de dresser des portraits saisissants de réalisme et de pertinence des différents membres de la famille Hale, fermiers criblés de dettes, et de la famille Clare, jeune couple de citadin, mariés sans amour, qui ne trouvent de points communs qu’au travers de leur petite fille Franny, âgée de trois ans. Outre l’écriture incisive, c’est également avec un schéma narratif à la fois subtil et élaboré que l’on appréhendera les contours des faits divers qui vont bouleverser ces deux familles respectives. Car en oscillant entre passé et présent, le lecteur se retrouve placé dans l’angle mort des différents personnages afin de de percevoir leurs failles et leurs détresses.

Pour la famille Hale, ce sont les affres de l’économie primaire qui conduisent ce fermier obstiné, criblé de dettes dans une spirale infernale le conduisant inexorablement vers la faillite. Saisie des vaches laitières, puis de la ferme, sa femme Ella assiste, impuissante, à cette lente déchéance en fermant les yeux sur les incartades de son époux. Il ne lui reste que ses trois enfants qu’elle tente de protéger du mieux qu’elle peut avant de mettre fin à ses jours avec son mari. Un portrait de femme extrêmement poignant et bouleversant qui fait écho à celui de Catherine Hale. Car au-delà des apparences que Georges Clare tente de préserver à tout prix, on perçoit tout le mal insidieux que cette femme subit avec ce mari froid, parfois méprisant et qui empoisonne son quotidien, ceci d'autant plus qu'elle se retrouve isolée et prisonnière dans cette maison qu’elle n’aime pas. Ce sont également les mensonges, les duperies d’un homme présentant toute les caractéristiques d’un pervers narcissique ne pouvant accepter les échecs quels qu’ils soient qui vont entraîner ce personnage odieux dans une espèce de fuite en avant sordide qui bouleversera tous les membres de la famille.

Avec une prose à la fois belle et délicate, parfois lyrique, Elizabeth Brundage explore, au-delà des contextes sociaux, la lente désagrégation de ces deux couples qui ne trouveront d’issue que dans la tragédie de faits divers terribles. Ainsi, Dans Les Angles Morts nous interpelle également sur le sort de celles et ceux qui survivent, victime ou bourreau, avec cette somme de douleur et de tristesse qu’ils portent en eux et dans laquelle on décèle ce sentiment de culpabilité qui vous brise le cœur. Un extraordinaire roman d’une terrible humanité avec ce qu'il y a de plus beau mais parfois de plus abject.

Elizabeth Brundage : Dans Les Angles Morts (All Things Cease to Appear). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Cécile Arnaud. Editions Quai Voltaire 2018.

A lire en écoutant : Elégie op. 24 de Gabriel Fauré. Album : Requiem (Kathleen Battle, Andreas Schmidt, Carlo Maria Giulini & Philarmonica Orchestra). Deutsche Grammophon GmbH, Berlin 2003.

21/07/2018

Gabriel Tallent : My Absolute Darling. La belle et la bête.


gabriel tallent,my absolute darling,éditions gallmeisterIl est également important de parler des livres qui ont du succès, qui bénéficient d’une belle mise en lumière, d’évoquer un ouvrage admirable que l’on ne  saurait classifier mais qui suscite l’unanimité. D’ailleurs c’est important d’oublier de temps à autre ces étiquettes et autres classifications car parfois, devant la beauté d’un texte conjugué à l’impact émotionnel d’un récit bouleversant il n’est pas indispensable de se déterminer pour savoir s’il s’agit d’un roman noir ou de littérature blanche, d’un récit d’aventure ou d’une intrigue à suspense. C’est d’autant plus important d’évoquer un tel ouvrage lorsque celui-ci a été publié par une maison d’éditions indépendante comme Gallmeister qui ne cesse de prouver que la qualité a encore de l’importance dans un monde littéraire où tout est galvaudé. Peu importe que ce soit Stephen King, les critiques de Harper’s Bazar, du New York Times ou de Marie-Claire qui encensent le roman. D’ailleurs peu importe qu’ils l’aient lu ou qu’il ne s’agisse là que d’une démarche publicitaire destinée à attirer le chaland. Peu importe que sa sortie date déjà de plusieurs mois ou qu’il ait obtenu récemment quelques prix littéraires. Il convient juste de souligner, voire de marteler que My Absolute Darling, premier roman de Gabriel Tallent, ne manquera pas de faire partie des livres incontournables du paysage littéraire américain contemporain qu’il faut lire impérativement.

Julia Alverston a quatorze ans et tout le monde la surnomme Turtle. Âme solitaire, extrêmement farouche, la jeune fille parcourt depuis son plus jeune âge les bois du comté de Mendecino, sur la côte nord de la Californie. Au sein de cet univers sauvage, Turtle est capable de surmonter toutes les difficultés et de faire face à tous les périls. Mais ce n’est qu’une fois de retour dans la petite maison délabrée, nichée au bord de l’océan où elle vit avec son père, un survivaliste charismatique, qu’elle doit affronter le véritable danger. Car dans un rapport amour-haine complexe et extrême, ce père abusif ne cesse de la dévaloriser ou de l’encenser au gré de son humeur versatile. C’est lors d’une de ses escapades dans une forêt des environs qu’elle rencontre Jakob et son camarade Brett qui se sont égarés. Ainsi Turtle noue quelques liens d’amitié avec ces deux jeunes lycéens, ceci d’autant plus qu’elle perçoit dans leurs regards l’estime et l’admiration qui lui ont tant fait défaut. Lui donneront-ils le courage et la force de défier son père afin de se soustraire à sa terrible emprise ?

Il n’est pas seulement question de simple volonté ou de dons innés en littérature pour aboutir à l’excellence d’un tel ouvrage comme My Absolute Darling que Gabriel Tallent a mis huit ans à rédiger. Et c’est avant tout cette notion de travail acharné que l’on perçoit tout au long de ce récit maîtrisé abordant la thématique à la fois délicate et sensible de l’inceste au travers de la domination d’un père tout-puissant qui a bâti tout un univers de survivaliste aguerri pour isoler sa fille du monde extérieur. Même s’il n’épargne guère le lecteur au gré de scènes parfois difficilement soutenables, Gabriel Tallent ne cède jamais aux affres d’une écriture complaisante en évitant ainsi les écueils du voyeurisme et de la vulgarité. Avec My Absolute Darling tout est question d’équilibre dans une mise en scène à la fois délicate et subtile permettant de distinguer les terribles mécanismes que met en œuvre ce père déboussolé qui fait de sa fille une espèce d’égérie qu’il place au centre de son univers disloqué afin de la soumettre aux diverses épreuves qui lui permettront de survivre à cette fameuse apocalypse qui ne manquera pas de dévaster ce monde décadent.

My Absolute Darling c’est donc cet amour absolu que Martin éprouve pour sa fille Turtle qu’il rabaisse constamment pour mieux asseoir son autorité. C’est également cette admiration sans borne que ressent cette jeune fille dépréciée pour un père emblématique et charismatique qu’elle adule, même si elle commence à percevoir quelques failles dans cette armure paternelle. Une relation dévastatrice qui font de Turtle une adolescente perturbée peinant à s’insérer dans le monde qui l’entoure. Maniement des armes, exercices d’entraînement extrêmes et autres sévices abjects, plus qu’une hypothétique apocalypse auquel il faudrait faire face, on perçoit dans la démarche insensée du père la volonté de préparer sa fille à cette confrontation inéluctable en vue de s’affranchir de l’autorité paternelle.

Le choix du comté de Mendocino dans lequel se déroule l’ensemble du récit n’a rien d’anodin puisque l’auteur y a séjourné durant toute une partie de sa jeunesse ce qui lui permet de restituer au travers de ses personnages quelques souvenirs chargés d’émotion à l’instar des escapades que Turtle et ses camarades effectuent sur cette côte boisée, déchiquetée par l’océan Pacifique. Mais outre le décor somptueux que l’auteur détaille avec passion dans la pure tradition de ce courant nature writing, il faut souligner l’aspect social de cette riche contrée du nord de la Californie, peuplée de personnes bien intentionnées à l’esprit plutôt libéral. Il n’empêche que Gabriel Tallent met en lumière, dans un tel contexte, les veuleries et autres petites lâchetés de celles et ceux qui ne veulent pas prendre conscience de la triste situation de Turtle, ceci au nom de la sacro-sainte intimité familiale que l’on ne saurait violer quitte à ce qu’une gamine subisse les pires sévices. Mais avec My Absolute Darling il est surtout question de courage et de volonté avec le portrait saisissant de réalisme de cette enfant à la conquête de son émancipation non pas pour voler de ses propres ailes mais pour protéger ceux qu’elle aime de la fureur d’un père possessif qui a fait de l’amour de sa fille un enjeu meurtrier.

Bien plus que pour la violence des scènes que Gabriel Tallent dépeint sans ambages, My Absolute Darling est un roman âpre parce qu’il explore, avec une rare intelligence et surtout beaucoup de sensibilité, les thèmes de la douleur et de la souffrance d’une jeune fille malmenée dont il restitue le cri intérieur avec une justesse saisissante.

Gabriel Tallent : My Absolute Darling (My Absolute Darling). Editions Gallmeister 2018. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Laura Derajinski.

A lire en écoutant : Fast Car de Tracy Chapman. Album : Tracy Chapman. Elektra Records/Asylum Records 1988.

 

08/07/2018

Daniel Woodrell : La Mort Du Petit Cœur. Famille modèle.

La mort du petit coeur, daniel woodrell, éditions rivagesLes éditions Rivages ont la bonne idée de mettre régulièrement au goût du jour quelques grands romans de leur collection dont quelques-uns figurent dans « lecture sur ordonnance » une sélection non exhaustive, dont je ne saurais que trop vous conseiller la consultation, destinée aussi bien aux néophytes que pour les amateurs de littérature noire en quête de découvertes. Dans la liste vous trouverez, La Mort Du Petit Cœur de Daniel Woodrell, un auteur qui a bénéficié d’une certaine notoriété avec son roman Un Hiver De Glace adapté pour le cinéma et que l’on trouve également dans une version BD. Outre le fait de se dérouler dans les Orzaks, région natale de l’auteur, ces deux romans noirs possèdent la particularité de mettre en scène, sur fond de sombres tragédies, des adolescents confrontés à un monde des adultes plutôt déliquescent.

Morris Shuggie Akins, jeune adolescent de treize ans un peu obèse, vaguement solitaire, supplée au travail de sa mère chargée de l’entretien du cimetière. Il faut dire que Glenda, est une femme fatale jouant de ses charmes dans n’importe quelle circonstance, ceci même avec son fils, tout en étant quelque peu portée sur sa «tisane» qu’elle absorbe à longueur de journée. Mais peu importe, Shug ferait n’importe quoi pour cette mère qui l’appelle son « petit cœur » quitte à supporter Red, celui qu’il suppose être son père et qui le traite de gros lard lorsqu’il ne le tabasse pas. Entre deux virées avec son pote Basil, Red revient de temps à autre au foyer pour faire le plein de drogue en chargeant son fils de cambrioler les domiciles des grands malades afin de subtiliser leurs médicaments. Tout irait donc pour le mieux au sein de cette famille modèle jusqu’au jour où surgit une magnifique T-Bird conduite par Jimmy Vin Pearce qui va bouleverser l’ordre des choses.

Parce qu’il est emprunt d’une certaine sobriété et d’une certaine forme de pudeur, le lecteur ne manquera pas d’être bouleversé à la lecture de La Mort Du Petit Cœur qui dépeint d’une manière à la fois magistrale et brutale l’anéantissement programmé d’un enfant dont tous les repères volent en éclat au sein de cette famille dysfonctionnelle. Que ce soit au travers des actes de violence perpétrés par Red ou par le prisme de cet amour toxique qui s’instaure peu à peu entre Glenda et son fils Shuggie, Daniel Woodrell met en place les élément d’une impitoyable tragédie dont il va déployer les terribles effets avec l’arrivée d’un protagoniste qui brouillera les cartes en mettant à mal le terrible « équilibre » qui régnait au sein de la famille Akins. Avec l’économie des mots et de la mise en scène, l’auteur instille, tout au long de ce bref récit, une tension latente dont on devinera l’impact de quelques coups d’éclat qu’il se garde bien de nous décrire à l’instar de cette confrontation entre Red et l’amant de Glenda dont on perçoit le dénouement  au travers du regard de  Shuggie qui se charge de nettoyer la maison en effaçant toutes les traces du drame. Et c’est désormais sur la base de ce déséquilibre, de ce bouleversement de la situation, que va se jouer une espèce de poker menteur où celui qui emportera la mise précipitera les perdants, tout comme le gagnant d’ailleurs, vers un destin tragique en observant ainsi la disparition définitive de tous les reliquats d’humanité que l’on pouvait encore percevoir dans cet ensemble de personnages paumés.

La nature sordide et parfois violente de l’intrigue est contrebalancée par cette écriture à la fois abrupte et poétique qui nous permet d’entrevoir cet univers des Orzaks et de cette Amérique de la marge que Daniel Woodrell sait si bien décrire en se gardant bien de céder à un quelconque misérabilisme, notamment lorsqu’il dépeint les quelques demeures que Shuggie cambriole pour le compte de son père. Car de la maison la plus modeste à la demeure la plus clinquante, c’est à nouveau au travers du regard de ce jeune adolescent perdu que l’on peut percevoir toutes les strates d’un monde qu’il souhaite intégrer et qui lui semble pourtant inaccessible.

Finalement, sur la base d’archétypes convenus que sont la femme fatale, le héros désemparé et l’odieuse crapule déclinés dans un contexte familial, La Mort Du Petit Cœur témoigne du grand savoir-faire d’un écrivain qui parvient mettre en scène, avec beaucoup de nuance, la poignante mise à mort de l’innocence de l’enfance.

 

Daniel Woodrell : La Mort Du Petit Cœur (The Death of Sweet Mister). Editions Rivages/Noir 2018. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Frank Reichert.

A lire en écoutant : I’m On Fire de Bruce Springsteen. Album : Born In The USA. 1984 Colombia Records.

30/06/2018

MARIE-CHRISTINE HORN : 24 HEURES. COMME UNE MECANIQUE BIEN HUILEE.

bsn press,collection uppercut,24 heures,marie-christine hornDans le domaine de la littérature noire helvétique, on appréciera la cohérence de la maison d’édition BSN Press qui est parvenue à mettre en avant des auteurs d’horizons très variés intégrant de manière plus ou moins marquée quelques notions du roman noir, voire même du roman policier en y incorporant une dimension sociale. Dès lors, dans le cadre de sa collection Uppercut, abordant la thématique du sport sous la forme d’opuscules percutants, il n’est guère étonnant de retrouver Marie-Christine Horn qui signe son retour avec 24 Heures, un bref roman à suspense évoquant le milieu de la compétition automobile en rendant ainsi un hommage détourné à son père qui fut pilote de course.

Dans la vie de Hugo Walter tout est question de compétition, de trajectoire et de timing pour cet ancien coureur de F3 qui a remporté tous les championnats. Mais les défaites ont également marqué cet homme qui a dû surmonter la terrible épreuve de la perte de sa femme Line au terme d’un long combat contre la maladie. Il ne lui reste plus que sa fille Marion qui ne donne plus signe de vie après une soirée passée avec sa meilleure amie. Une disparition inquiétante qui résonne comme une course contre la montre, contre la mort. Le chronomètre est enclenché et Hugo se lance dans la compétition la plus importante de son existence. Celle qu’il ne peut pas perdre.

Avec Marie-Christine Horn, la notion du bien et du mal ne saurait se répartir sur un simple mode binaire et c’est bien cette ambivalence des personnages qui confère à l’ensemble du récit une espèce d’imprévisibilité où tout peut basculer au détour d’une quête haletante. Cette ambivalence on la perçoit également au niveau de la temporalité de l’intrigue qui s’étend sur 24 Heures tout en permettant de découvrir au gré d’analepses subtiles et savamment maîtrisées les parcours de vie de Hugo Walter et de son entourage en mettant ainsi en place tous les éléments du puzzle qui nous permettra de comprendre les tenants et aboutissants de la disparition de sa fille Marion. Mais au-delà d’un récit bien réglé, aux allures de thriller qui se déroule dans la torpeur d’un paysage hivernal, il faut s’attarder à la périphérie du roman pour en apprécier l’atmosphère et les tensions qui en émergent.

C’est bien évidemment l’ambiance de ces courses de côte que Marie-Christine Horn restitue parfaitement avec 24 Heures tout en implémentant quelques réflexions au travers du personnage de Line, cette femme au caractère fort qui doit se positionner dans un univers sportif plutôt viril. Mais bien au-delà de ces apparences de femme forte et d’homme déterminé, on décèle également par le prisme de l’intimité du couple que forme Line et Hugo une certaine forme d’émotion et de vulnérabilité qui transparaît notamment dans leur volonté d’avoir un enfant à n’importe quel prix.

La thématique du sport, et notamment l’esprit de compétition qui en découle, devient ainsi l’enjeu de ce récit trépident où Marie-Christine Horn s’emploie à décortiquer les pressions sociales pouvant s’exercer sur un couple qui ne saurait se résigner à accepter une quelconque défaite, ceci bien au-delà des joutes sportives. En partant de ce principe, 24 Heures distille, avec cette tonalité mordante propre à la romancière, toute l’ambiguïté de la victoire à tout prix dont on découvrira la mise en abîme au terme d’un épilogue singulier à l’impact cinglant. 

 Marie-Christine Horn : 24 Heures. BSN Press/Collection Uppercut 2018.

A lire en écoutant : Blue Rondo a la Turk de Dave Brubeck. Album : Time Out.  Colombia Records 1959.

03/06/2018

DOMINIQUE MAISONS : TOUT LE MONDE AIME BRUCE WILLIS. AMES BRISEES.

Service de presse.

dominique maisons, tout le monde aime bruce willis, éditions La MartinièreA l’heure de la récente inculpation du producteur Harvey Weinstein pour harcèlements, agressions sexuelles et viols, on pouvait s’étonner de l’absence de fictions dénonçant ces comportements troubles et inquiétants se déroulant dans le milieu de l’industrie du cinéma américain. Car même si l’on a pu croiser, à de très nombreuses reprises, ce fameux personnage du «gros» producteur odieux et sans scrupule, rares sont les auteurs qui se sont penchés sur les problèmes de discrimination des genres dans l’univers cinématographique avec toute la cohorte d’abus qui en résulte, notamment vis-à-vis des actrices et des réalisatrices, ceci tous pays confondus. Parce que l’on peut considérer Hollywood comme une espèce de Mecque du cinéma, c’est donc à Los Angeles que nous suivons les tribulations de Rose, une jeune actrice «banckable», que l’on découvre dans Tout Le Monde Aime Bruce Willis, nouveau roman de Dominique Maisons.

Jeune actrice adulée, Rose Century dysfonctionne de plus en plus. A bout de nerf, elle doit contenir l’appétit  financier de son producteur et les tentatives de contraintes sexuelles du réalisateur de la nouvelle série dans laquelle elle s’apprête à tourner. Du côté de la famille cela ne va guère mieux entre un père odieux et méprisant, une mère qui a reporté tous ses rêves de succès sur sa fille et le souvenir d’une sœur adorée qui s’est donnée la mort. La pression du succès, ces flashes et cette foule qui l’assaillent constamment, il ne lui reste plus que l’alcool et la coke pour tenir le coup et ne pas sombrer dans la folie, ceci d’autant plus que l’on ne cesse d’évoquer des lieux où on l’aurait croisée et des rencontres dont elle n’a pas le moindre souvenir.

Trop de clichés tuent le cliché et même si l’on comprend bien que c’est sur une somme de stéréotypes que Dominique Maisons entend déconstruire le mythe hollywoodien on ne peut s’empêcher d’avoir un sentiment de déjà vu que ce soit notamment du point de vue du décorum, à l’image de la photo ornant la couverture du livre, mais également sur le plan de la construction narrative dont on peut déjà définir l’ensemble des contours au terme de la lecture de la première partie du livre. C’est d’autant plus regrettable que le roman recèle quelques scènes intéressantes comme cette mise en abîme de Rose lors de son déplacement à Paris ou les étranges démarches de Caleb, pensionnaire d’une mystérieuse communauté religieuse, retirée dans les confins du désert. Mais bien vite il faut déchanter pour constater que le récit obéit à des archétypes narratifs éprouvés, maintes fois rabâchés comme celui de la victime bafouée et démunie qui va pourtant trouver les ressources nécessaires pour pouvoir reconquérir sa place tout en faisant face aux personnes responsables de ses tourments, ceci sur fond d’une machination alambiquée très peu crédible. Et malgré une écriture alerte, teintée de quelques traits d’humours sardoniques et de quelques clins d’œil facétieux on ne peut s’empêcher d’éprouver une certaine forme d’ennui et de déception à la lecture d’un roman dont on attendait probablement plus de noirceur ou davantage de folie pour s’acheminer vers un récit un peu plus déjanté ou surprenant. Mais arrivé au terme de Tout Le Monde Aime Bruce Willis, il faudra bien admettre que l’ouvrage se révèle extrêmement convenu et somme toute, plutôt frustrant.

 

 

Dominique Maisons : Tout Le Monde Aime Bruce Willis. Editions de La Martinière 2018.

A lire en écoutant : You’re Lost Little Gril de The Doors. Album : Strange Day. Elektra Records 1967.

21/05/2018

MICHAEL MENTION : POWER. BLACK IS BEAUTIFUL.

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Fasciné par les serial killers, Michaël Mention a débuté sa carrière d’écrivain aux éditions Rivages avec une trilogie consacrée aux tueurs du Yorkshire, rappelant à certains égards, l’œuvre de David Peace. D’ailleurs, tout comme l’auteur britannique, Michaël Mention s’est également lancé dans l’écriture d’un roman baignant dans le milieu du football en évoquant le fameux épisode de la demi-finale de la coupe du monde de 1982 entre la France et la RFA. Mais faisant toujours preuve d’un intérêt pour les tueurs emblématiques Michaël Mention publiait également un essai, Le Fils de Sam, faisant référence au surnom de David Berkowitz, terrible tueur en série ayant sévi à New York dans les années 70. Ce n’est pas tant le fait d’avoir intégré, avec cet ouvrage, une maison d’édition dont les abonnés twitter feraient pâlir d’envie les groupes identitaires les plus extrêmes et dont la page d’un réseau social regorge de considérations et de commentaires abjects, qui déconcerte car chacun est libre de publier là où il le souhaite. Finalement le plus intriguant c’est que l’auteur revienne sur le devant de la scène avec un roman tel que Power dont le sujet tourne autour du mouvement du Black Panther Party et dont le thème de lutte contre la discrimination ne correspondait sans doute pas à la ligne éditoriale du label que j’évoquais puisqu’il est publié chez Stéphane Marsan (cofondateur des éditions Bragelonne) qui vient de lancer une nouvelle collection.

21 février 1965, des coups de feu résonnent dans l’Audubon Ballroom à New-York, et Malcom X  s’effondre sur scène. Avec cet assassinat, une page se tourne pour laisser place à celles que veulent écrire Bobby Seale et Huey Newton en fondant le Black Panthers Party afin de défier, armes à la main, les autorités tout en instaurant des programmes pour venir en aide auprès d’une communauté noire complètement stigmatisée. Ce sont des milliers de membre qui s’engagent dans le mouvement au grand dam du gouvernement, enlisé dans une guerre du Vietnam qui s’éternise. Témoins de cette époque trouble où tous les coups sont permis, il y a Charlène une jeune militante dévouée à la cause et Tyrone infiltré par le FBI bien décidé à saborder le mouvement de l’intérieur. Et puis il y a Neilcet officier de police blanc baignant dans ce racisme ambiant des sixties propre à une Amérique qui plonge dans le chaos des émeutes et des règlements de compte.

Davantage que la cause qu’il voudrait défendre ou mettre en lumière, on sent avec Power une véritable opportunité pour l’auteur d’aborder, par l’entremise de l’histoire méconnue du Black Panthers Party, toute la violence qui émanerait de cette période trouble sans trop vouloir s’attarder sur le volet social ou le contexte de l’époque qui ne seront évoqués que de manière bien trop superficielle. Le poids des mots, le choc des scènes violentes, à l’image de la bande son tonitruante qu’il distille tout au long du récit, Michael Mention nous entraîne dans une spirale d’événements historiques qu’il enchaîne dans ce succédané de l’œuvre d’Ellroy, notamment American Underworld, qui n’en possède toutefois pas l’envergure. Car bien que très documenté, Michaël Mention, tout à son désir de donner du rythme au récit, se perd dans une intrigue où les raccourcis hasardeux brouillent l’ensemble d’une trame historique qui devient quasiment illisible.

Conversations troubles avec John Edgard Hoover, opération COINTELPRO, projets de déstabilisation, agent du FBI sans scrupule, c’est bien l’ombre du Dog qui plane sur cette première partie du roman où l’on assiste à naissance de Black Panther Party dans une mise en scène un peu laborieuse donnant l’impression de lire les extraits de fiches Wikipedia rehaussées de quelques effets de style dont ces fameuses transitions musicales qui pourraient se révéler pertinentes si l’auteur n’avait pas la fâcheuse tendance à abuser du procédé ad nauseam.

En abordant la seconde partie du roman, on découvrira les personnages fictifs de Charlène, la jeune militante noire et de Tyrone, le repris de justice infiltré dans le mouvement, qui endossent tous les stéréotypes auxquels on peut s’attendre, comme la désillusion et la déchéance pour l’une ou le remord et la folie pour l’autre mais qui s’inscrivent dans la logique de l’intrigue tournant principalement autour de la prise d’assaut par le FBI, de l’appartement de Fred Hampton qui trouva la mort dans la fusillade et qui constitue un élément clé de l’histoire du Black Panther Party. On restera plus dubitatif avec le personnage grotesque de Neil, ce flic blanc modéré, basculant soudainement dans la folie meurtrière et qui semble n’être présent que pour convoquer ces meurtriers emblématiques de l’époque qui fascinent tant l’auteur mais qui n’ont pas grand-chose à voir avec l’histoire du Black Panther Party. Passe encore pour Charles Manson qui vouait une haine viscérale pour le mouvement mais que vient donc faire le tueur du Zodiaque dans une intrigue consacrée à la lutte contre les discriminations raciales ?

Tiraillé entre le sujet qu’il aborde, en contant l’histoire du mouvement révolutionnaire afro-américain, et cette propension à vouloir insérer tous les événements qui ont marqué la fin de cette période des sixties, Michaël Mention s’égare dans un récit touffu et sanguinolent, emprunt d’une certaine forme d’hystérie, pour nous livrer, au final, un roman sensationnaliste, clinquant et totalement superficiel.

Michaël Mention : Power. Stéphane Marsan 2018.

A lire en écoutant : Fables of Faubus de Charles Mingus. Album : Mingus Ah Um. Originally Released 1959, Sony Music Entertainment Inc 1993.