21/07/2018

Gabriel Tallent : My Absolute Darling. La belle et la bête.

gabriel tallent, my absolute darling, éditions gallmeisterIl est également important de parler des livres qui ont du succès, qui bénéficient d’une belle mise en lumière, d’évoquer un ouvrage admirable que l’on ne  saurait classifier mais qui suscite l’unanimité. D’ailleurs c’est important d’oublier de temps à autre ces étiquettes et autres classifications car parfois, devant la beauté d’un texte conjugué à l’impact émotionnel d’un récit bouleversant il n’est pas indispensable de se déterminer pour savoir s’il s’agit d’un roman noir ou de littérature blanche, d’un récit d’aventure ou d’une intrigue à suspense. C’est d’autant plus important d’évoquer un tel ouvrage lorsque celui-ci a été publié par une maison d’éditions indépendante comme Gallmeister qui ne cesse de prouver que la qualité a encore de l’importance dans un monde littéraire où tout est galvaudé. Peu importe que ce soit Stephen King, les critiques de Harper’s Bazar, du New York Times ou de Marie-Claire qui encensent le roman. D’ailleurs peu importe qu’ils l’aient lu ou qu’il ne s’agisse là que d’une démarche publicitaire destinée à attirer le chaland. Peu importe que sa sortie date déjà de plusieurs mois ou qu’il ait obtenu récemment quelques prix littéraires. Il convient juste de souligner, voire de marteler que My Absolute Darling, premier roman de Gabriel Tallent, ne manquera pas de faire partie des livres incontournables du paysage littéraire américain contemporain qu’il faut lire impérativement.

Julia Alverston a quatorze ans et tout le monde la surnomme Turtle. Âme solitaire, extrêmement farouche, la jeune fille parcourt depuis son plus jeune âge les bois du comté de Mendecino, sur la côte nord de la Californie. Au sein de cet univers sauvage, Turtle est capable de surmonter toutes les difficultés et de faire face à tous les périls. Mais ce n’est qu’une fois de retour dans la petite maison délabrée, nichée au bord de l’océan où elle vit avec son père, un survivaliste charismatique, qu’elle doit affronter le véritable danger. Car dans un rapport amour-haine complexe et extrême, ce père abusif ne cesse de la dévaloriser ou de l’encenser au gré de son humeur versatile. C’est lors d’une de ses escapades dans une forêt des environs qu’elle rencontre Jakob et son camarade Brett qui se sont égarés. Ainsi Turtle noue quelques liens d’amitié avec ces deux jeunes lycéens, ceci d’autant plus qu’elle perçoit dans leurs regards l’estime et l’admiration qui lui ont tant fait défaut. Lui donneront-ils le courage et la force de défier son père afin de se soustraire à sa terrible emprise ?

Il n’est pas seulement question de simple volonté ou de dons innés en littérature pour aboutir à l’excellence d’un tel ouvrage comme My Absolute Darling que Gabriel Tallent a mis huit ans à rédiger. Et c’est avant tout cette notion de travail acharné que l’on perçoit tout au long de ce récit maîtrisé abordant la thématique à la fois délicate et sensible de l’inceste au travers de la domination d’un père tout-puissant qui a bâti tout un univers de survivaliste aguerri pour isoler sa fille du monde extérieur. Même s’il n’épargne guère le lecteur au gré de scènes parfois difficilement soutenables, Gabriel Tallent ne cède jamais aux affres d’une écriture complaisante en évitant ainsi les écueils du voyeurisme et de la vulgarité. Avec My Absolute Darling tout est question d’équilibre dans une mise en scène à la fois délicate et subtile permettant de distinguer les terribles mécanismes que met en œuvre ce père déboussolé qui fait de sa fille une espèce d’égérie qu’il place au centre de son univers disloqué afin de la soumettre aux diverses épreuves qui lui permettront de survivre à cette fameuse apocalypse qui ne manquera pas de dévaster ce monde décadent.

My Absolute Darling c’est donc cet amour absolu que Martin éprouve pour sa fille Turtle qu’il rabaisse constamment pour mieux asseoir son autorité. C’est également cette admiration sans borne que ressent cette jeune fille dépréciée pour un père emblématique et charismatique qu’elle adule, même si elle commence à percevoir quelques failles dans cette armure paternelle. Une relation dévastatrice qui font de Turtle une adolescente perturbée peinant à s’insérer dans le monde qui l’entoure. Maniement des armes, exercices d’entraînement extrêmes et autres sévices abjects, plus qu’une hypothétique apocalypse auquel il faudrait faire face, on perçoit dans la démarche insensée du père la volonté de préparer sa fille à cette confrontation inéluctable en vue de s’affranchir de l’autorité paternelle.

Le choix du comté de Mendocino dans lequel se déroule l’ensemble du récit n’a rien d’anodin puisque l’auteur y a séjourné durant toute une partie de sa jeunesse ce qui lui permet de restituer au travers de ses personnages quelques souvenirs chargés d’émotion à l’instar des escapades que Turtle et ses camarades effectuent sur cette côte boisée, déchiquetée par l’océan Pacifique. Mais outre le décor somptueux que l’auteur détaille avec passion dans la pure tradition de ce courant nature writing, il faut souligner l’aspect social de cette riche contrée du nord de la Californie, peuplée de personnes bien intentionnées à l’esprit plutôt libéral. Il n’empêche que Gabriel Tallent met en lumière, dans un tel contexte, les veuleries et autres petites lâchetés de celles et ceux qui ne veulent pas prendre conscience de la triste situation de Turtle, ceci au nom de la sacro-sainte intimité familiale que l’on ne saurait violer quitte à ce qu’une gamine subisse les pires sévices. Mais avec My Absolute Darling il est surtout question de courage et de volonté avec le portrait saisissant de réalisme de cette enfant à la conquête de son émancipation non pas pour voler de ses propres ailes mais pour protéger ceux qu’elle aime de la fureur d’un père possessif qui a fait de l’amour de sa fille un enjeu meurtrier.

Bien plus que la violence des scènes que Gabriel Tallent dépeint sans ambages, My Absolute Darling est un roman âpre parce qu’il explore, avec une rare intelligence et surtout beaucoup de sensibilité, les thèmes de la douleur et de la souffrance d’une jeune fille malmenée dont il restitue le cri intérieur avec une justesse saisissante.

Gabriel Tallent : My Absolute Darling (My Absolute Darling). Editions Gallmeister 2018. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Laura Derajinski.

A lire en écoutant : Fast Car de Tracy Chapman. Album : Tracy Chapman. Elektra Records/Asylum Records 1988.

 

08/07/2018

Daniel Woodrell : La Mort Du Petit Cœur. Famille modèle.

La mort du petit coeur, daniel woodrell, éditions rivagesLes éditions Rivages ont la bonne idée de mettre régulièrement au goût du jour quelques grands romans de leur collection dont quelques-uns figurent dans « lecture sur ordonnance » une sélection non exhaustive, dont je ne saurais que trop vous conseiller la consultation, destinée aussi bien aux néophytes que pour les amateurs de littérature noire en quête de découvertes. Dans la liste vous trouverez, La Mort Du Petit Cœur de Daniel Woodrell, un auteur qui a bénéficié d’une certaine notoriété avec son roman Un Hiver De Glace adapté pour le cinéma et que l’on trouve également dans une version BD. Outre le fait de se dérouler dans les Orzaks, région natale de l’auteur, ces deux romans noirs possèdent la particularité de mettre en scène, sur fond de sombres tragédies, des adolescents confrontés à un monde des adultes plutôt déliquescent.

Morris Shuggie Akins, jeune adolescent de treize ans un peu obèse, vaguement solitaire, supplée au travail de sa mère chargée de l’entretien du cimetière. Il faut dire que Glenda, est une femme fatale jouant de ses charmes dans n’importe quelle circonstance, ceci même avec son fils, tout en étant quelque peu portée sur sa «tisane» qu’elle absorbe à longueur de journée. Mais peu importe, Shug ferait n’importe quoi pour cette mère qui l’appelle son « petit cœur » quitte à supporter Red, celui qu’il suppose être son père et qui le traite de gros lard lorsqu’il ne le tabasse pas. Entre deux virées avec son pote Basil, Red revient de temps à autre au foyer pour faire le plein de drogue en chargeant son fils de cambrioler les domiciles des grands malades afin de subtiliser leurs médicaments. Tout irait donc pour le mieux au sein de cette famille modèle jusqu’au jour où surgit une magnifique T-Bird conduite par Jimmy Vin Pearce qui va bouleverser l’ordre des choses.

Parce qu’il est emprunt d’une certaine sobriété et d’une certaine forme de pudeur, le lecteur ne manquera pas d’être bouleversé à la lecture de La Mort Du Petit Cœur qui dépeint d’une manière à la fois magistrale et brutale l’anéantissement programmé d’un enfant dont tous les repères volent en éclat au sein de cette famille dysfonctionnelle. Que ce soit au travers des actes de violence perpétrés par Red ou par le prisme de cet amour toxique qui s’instaure peu à peu entre Glenda et son fils Shuggie, Daniel Woodrell met en place les élément d’une impitoyable tragédie dont il va déployer les terribles effets avec l’arrivée d’un protagoniste qui brouillera les cartes en mettant à mal le terrible « équilibre » qui régnait au sein de la famille Akins. Avec l’économie des mots et de la mise en scène, l’auteur instille, tout au long de ce bref récit, une tension latente dont on devinera l’impact de quelques coups d’éclat qu’il se garde bien de nous décrire à l’instar de cette confrontation entre Red et l’amant de Glenda dont on perçoit le dénouement  au travers du regard de  Shuggie qui se charge de nettoyer la maison en effaçant toutes les traces du drame. Et c’est désormais sur la base de ce déséquilibre, de ce bouleversement de la situation, que va se jouer une espèce de poker menteur où celui qui emportera la mise précipitera les perdants, tout comme le gagnant d’ailleurs, vers un destin tragique en observant ainsi la disparition définitive de tous les reliquats d’humanité que l’on pouvait encore percevoir dans cet ensemble de personnages paumés.

La nature sordide et parfois violente de l’intrigue est contrebalancée par cette écriture à la fois abrupte et poétique qui nous permet d’entrevoir cet univers des Orzaks et de cette Amérique de la marge que Daniel Woodrell sait si bien décrire en se gardant bien de céder à un quelconque misérabilisme, notamment lorsqu’il dépeint les quelques demeures que Shuggie cambriole pour le compte de son père. Car de la maison la plus modeste à la demeure la plus clinquante, c’est à nouveau au travers du regard de ce jeune adolescent perdu que l’on peut percevoir toutes les strates d’un monde qu’il souhaite intégrer et qui lui semble pourtant inaccessible.

Finalement, sur la base d’archétypes convenus que sont la femme fatale, le héros désemparé et l’odieuse crapule déclinés dans un contexte familial, La Mort Du Petit Cœur témoigne du grand savoir-faire d’un écrivain qui parvient mettre en scène, avec beaucoup de nuance, la poignante mise à mort de l’innocence de l’enfance.

 

Daniel Woodrell : La Mort Du Petit Cœur (The Death of Sweet Mister). Editions Rivages/Noir 2018. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Frank Reichert.

A lire en écoutant : I’m On Fire de Bruce Springsteen. Album : Born In The USA. 1984 Colombia Records.

30/06/2018

MARIE-CHRISTINE HORN : 24 HEURES. COMME UNE MECANIQUE BIEN HUILEE.

bsn press,collection uppercut,24 heures,marie-christine hornDans le domaine de la littérature noire helvétique, on appréciera la cohérence de la maison d’édition BSN Press qui est parvenue à mettre en avant des auteurs d’horizons très variés intégrant de manière plus ou moins marquée quelques notions du roman noir, voire même du roman policier en y incorporant une dimension sociale. Dès lors, dans le cadre de sa collection Uppercut, abordant la thématique du sport sous la forme d’opuscules percutants, il n’est guère étonnant de retrouver Marie-Christine Horn qui signe son retour avec 24 Heures, un bref roman à suspense évoquant le milieu de la compétition automobile en rendant ainsi un hommage détourné à son père qui fut pilote de course.

Dans la vie de Hugo Walter tout est question de compétition, de trajectoire et de timing pour cet ancien coureur de F3 qui a remporté tous les championnats. Mais les défaites ont également marqué cet homme qui a dû surmonter la terrible épreuve de la perte de sa femme Line au terme d’un long combat contre la maladie. Il ne lui reste plus que sa fille Marion qui ne donne plus signe de vie après une soirée passée avec sa meilleure amie. Une disparition inquiétante qui résonne comme une course contre la montre, contre la mort. Le chronomètre est enclenché et Hugo se lance dans la compétition la plus importante de son existence. Celle qu’il ne peut pas perdre.

Avec Marie-Christine Horn, la notion du bien et du mal ne saurait se répartir sur un simple mode binaire et c’est bien cette ambivalence des personnages qui confère à l’ensemble du récit une espèce d’imprévisibilité où tout peut basculer au détour d’une quête haletante. Cette ambivalence on la perçoit également au niveau de la temporalité de l’intrigue qui s’étend sur 24 Heures tout en permettant de découvrir au gré d’analepses subtiles et savamment maîtrisées les parcours de vie de Hugo Walter et de son entourage en mettant ainsi en place tous les éléments du puzzle qui nous permettra de comprendre les tenants et aboutissants de la disparition de sa fille Marion. Mais au-delà d’un récit bien réglé, aux allures de thriller qui se déroule dans la torpeur d’un paysage hivernal, il faut s’attarder à la périphérie du roman pour en apprécier l’atmosphère et les tensions qui en émergent.

C’est bien évidemment l’ambiance de ces courses de côte que Marie-Christine Horn restitue parfaitement avec 24 Heures tout en implémentant quelques réflexions au travers du personnage de Line, cette femme au caractère fort qui doit se positionner dans un univers sportif plutôt viril. Mais bien au-delà de ces apparences de femme forte et d’homme déterminé, on décèle également par le prisme de l’intimité du couple que forme Line et Hugo une certaine forme d’émotion et de vulnérabilité qui transparaît notamment dans leur volonté d’avoir un enfant à n’importe quel prix.

La thématique du sport, et notamment l’esprit de compétition qui en découle, devient ainsi l’enjeu de ce récit trépident où Marie-Christine Horn s’emploie à décortiquer les pressions sociales pouvant s’exercer sur un couple qui ne saurait se résigner à accepter une quelconque défaite, ceci bien au-delà des joutes sportives. En partant de ce principe, 24 Heures distille, avec cette tonalité mordante propre à la romancière, toute l’ambiguïté de la victoire à tout prix dont on découvrira la mise en abîme au terme d’un épilogue singulier à l’impact cinglant. 

 Marie-Christine Horn : 24 Heures. BSN Press/Collection Uppercut 2018.

A lire en écoutant : Blue Rondo a la Turk de Dave Brubeck. Album : Time Out.  Colombia Records 1959.

03/06/2018

DOMINIQUE MAISONS : TOUT LE MONDE AIME BRUCE WILLIS. AMES BRISEES.

Service de presse.

dominique maisons, tout le monde aime bruce willis, éditions La MartinièreA l’heure de la récente inculpation du producteur Harvey Weinstein pour harcèlements, agressions sexuelles et viols, on pouvait s’étonner de l’absence de fictions dénonçant ces comportements troubles et inquiétants se déroulant dans le milieu de l’industrie du cinéma américain. Car même si l’on a pu croiser, à de très nombreuses reprises, ce fameux personnage du «gros» producteur odieux et sans scrupule, rares sont les auteurs qui se sont penchés sur les problèmes de discrimination des genres dans l’univers cinématographique avec toute la cohorte d’abus qui en résulte, notamment vis-à-vis des actrices et des réalisatrices, ceci tous pays confondus. Parce que l’on peut considérer Hollywood comme une espèce de Mecque du cinéma, c’est donc à Los Angeles que nous suivons les tribulations de Rose, une jeune actrice «banckable», que l’on découvre dans Tout Le Monde Aime Bruce Willis, nouveau roman de Dominique Maisons.

Jeune actrice adulée, Rose Century dysfonctionne de plus en plus. A bout de nerf, elle doit contenir l’appétit  financier de son producteur et les tentatives de contraintes sexuelles du réalisateur de la nouvelle série dans laquelle elle s’apprête à tourner. Du côté de la famille cela ne va guère mieux entre un père odieux et méprisant, une mère qui a reporté tous ses rêves de succès sur sa fille et le souvenir d’une sœur adorée qui s’est donnée la mort. La pression du succès, ces flashes et cette foule qui l’assaillent constamment, il ne lui reste plus que l’alcool et la coke pour tenir le coup et ne pas sombrer dans la folie, ceci d’autant plus que l’on ne cesse d’évoquer des lieux où on l’aurait croisée et des rencontres dont elle n’a pas le moindre souvenir.

Trop de clichés tuent le cliché et même si l’on comprend bien que c’est sur une somme de stéréotypes que Dominique Maisons entend déconstruire le mythe hollywoodien on ne peut s’empêcher d’avoir un sentiment de déjà vu que ce soit notamment du point de vue du décorum, à l’image de la photo ornant la couverture du livre, mais également sur le plan de la construction narrative dont on peut déjà définir l’ensemble des contours au terme de la lecture de la première partie du livre. C’est d’autant plus regrettable que le roman recèle quelques scènes intéressantes comme cette mise en abîme de Rose lors de son déplacement à Paris ou les étranges démarches de Caleb, pensionnaire d’une mystérieuse communauté religieuse, retirée dans les confins du désert. Mais bien vite il faut déchanter pour constater que le récit obéit à des archétypes narratifs éprouvés, maintes fois rabâchés comme celui de la victime bafouée et démunie qui va pourtant trouver les ressources nécessaires pour pouvoir reconquérir sa place tout en faisant face aux personnes responsables de ses tourments, ceci sur fond d’une machination alambiquée très peu crédible. Et malgré une écriture alerte, teintée de quelques traits d’humours sardoniques et de quelques clins d’œil facétieux on ne peut s’empêcher d’éprouver une certaine forme d’ennui et de déception à la lecture d’un roman dont on attendait probablement plus de noirceur ou davantage de folie pour s’acheminer vers un récit un peu plus déjanté ou surprenant. Mais arrivé au terme de Tout Le Monde Aime Bruce Willis, il faudra bien admettre que l’ouvrage se révèle extrêmement convenu et somme toute, plutôt frustrant.

 

 

Dominique Maisons : Tout Le Monde Aime Bruce Willis. Editions de La Martinière 2018.

A lire en écoutant : You’re Lost Little Gril de The Doors. Album : Strange Day. Elektra Records 1967.

21/05/2018

MICHAEL MENTION : POWER. BLACK IS BEAUTIFUL.

michael mention, power, stéphane marsan black panther partyService de presse.

 

Fasciné par les serial killers, Michaël Mention a débuté sa carrière d’écrivain aux éditions Rivages avec une trilogie consacrée aux tueurs du Yorkshire, rappelant à certains égards, l’œuvre de David Peace. D’ailleurs, tout comme l’auteur britannique, Michaël Mention s’est également lancé dans l’écriture d’un roman baignant dans le milieu du football en évoquant le fameux épisode de la demi-finale de la coupe du monde de 1982 entre la France et la RFA. Mais faisant toujours preuve d’un intérêt pour les tueurs emblématiques Michaël Mention publiait également un essai, Le Fils de Sam, faisant référence au surnom de David Berkowitz, terrible tueur en série ayant sévi à New York dans les années 70. Ce n’est pas tant le fait d’avoir intégré, avec cet ouvrage, une maison d’édition dont les abonnés twitter feraient pâlir d’envie les groupes identitaires les plus extrêmes et dont la page d’un réseau social regorge de considérations et de commentaires abjects, qui déconcerte car chacun est libre de publier là où il le souhaite. Finalement le plus intriguant c’est que l’auteur revienne sur le devant de la scène avec un roman tel que Power dont le sujet tourne autour du mouvement du Black Panther Party et dont le thème de lutte contre la discrimination ne correspondait sans doute pas à la ligne éditoriale du label que j’évoquais puisqu’il est publié chez Stéphane Marsan (cofondateur des éditions Bragelonne) qui vient de lancer une nouvelle collection.

21 février 1965, des coups de feu résonnent dans l’Audubon Ballroom à New-York, et Malcom X  s’effondre sur scène. Avec cet assassinat, une page se tourne pour laisser place à celles que veulent écrire Bobby Seale et Huey Newton en fondant le Black Panthers Party afin de défier, armes à la main, les autorités tout en instaurant des programmes pour venir en aide auprès d’une communauté noire complètement stigmatisée. Ce sont des milliers de membre qui s’engagent dans le mouvement au grand dam du gouvernement, enlisé dans une guerre du Vietnam qui s’éternise. Témoins de cette époque trouble où tous les coups sont permis, il y a Charlène une jeune militante dévouée à la cause et Tyrone infiltré par le FBI bien décidé à saborder le mouvement de l’intérieur. Et puis il y a Neilcet officier de police blanc baignant dans ce racisme ambiant des sixties propre à une Amérique qui plonge dans le chaos des émeutes et des règlements de compte.

Davantage que la cause qu’il voudrait défendre ou mettre en lumière, on sent avec Power une véritable opportunité pour l’auteur d’aborder, par l’entremise de l’histoire méconnue du Black Panthers Party, toute la violence qui émanerait de cette période trouble sans trop vouloir s’attarder sur le volet social ou le contexte de l’époque qui ne seront évoqués que de manière bien trop superficielle. Le poids des mots, le choc des scènes violentes, à l’image de la bande son tonitruante qu’il distille tout au long du récit, Michael Mention nous entraîne dans une spirale d’événements historiques qu’il enchaîne dans ce succédané de l’œuvre d’Ellroy, notamment American Underworld, qui n’en possède toutefois pas l’envergure. Car bien que très documenté, Michaël Mention, tout à son désir de donner du rythme au récit, se perd dans une intrigue où les raccourcis hasardeux brouillent l’ensemble d’une trame historique qui devient quasiment illisible.

Conversations troubles avec John Edgard Hoover, opération COINTELPRO, projets de déstabilisation, agent du FBI sans scrupule, c’est bien l’ombre du Dog qui plane sur cette première partie du roman où l’on assiste à naissance de Black Panther Party dans une mise en scène un peu laborieuse donnant l’impression de lire les extraits de fiches Wikipedia rehaussées de quelques effets de style dont ces fameuses transitions musicales qui pourraient se révéler pertinentes si l’auteur n’avait pas la fâcheuse tendance à abuser du procédé ad nauseam.

En abordant la seconde partie du roman, on découvrira les personnages fictifs de Charlène, la jeune militante noire et de Tyrone, le repris de justice infiltré dans le mouvement, qui endossent tous les stéréotypes auxquels on peut s’attendre, comme la désillusion et la déchéance pour l’une ou le remord et la folie pour l’autre mais qui s’inscrivent dans la logique de l’intrigue tournant principalement autour de la prise d’assaut par le FBI, de l’appartement de Fred Hampton qui trouva la mort dans la fusillade et qui constitue un élément clé de l’histoire du Black Panther Party. On restera plus dubitatif avec le personnage grotesque de Neil, ce flic blanc modéré, basculant soudainement dans la folie meurtrière et qui semble n’être présent que pour convoquer ces meurtriers emblématiques de l’époque qui fascinent tant l’auteur mais qui n’ont pas grand-chose à voir avec l’histoire du Black Panther Party. Passe encore pour Charles Manson qui vouait une haine viscérale pour le mouvement mais que vient donc faire le tueur du Zodiaque dans une intrigue consacrée à la lutte contre les discriminations raciales ?

Tiraillé entre le sujet qu’il aborde, en contant l’histoire du mouvement révolutionnaire afro-américain, et cette propension à vouloir insérer tous les événements qui ont marqué la fin de cette période des sixties, Michaël Mention s’égare dans un récit touffu et sanguinolent, emprunt d’une certaine forme d’hystérie, pour nous livrer, au final, un roman sensationnaliste, clinquant et totalement superficiel.

Michaël Mention : Power. Stéphane Marsan 2018.

A lire en écoutant : Fables of Faubus de Charles Mingus. Album : Mingus Ah Um. Originally Released 1959, Sony Music Entertainment Inc 1993.

30/04/2018

Séverine Chevalier : Les Mauvaises. Tout disparaît.

séverine chevalier, les mauvaises, la manufacture de livres, territoriAvec le départ de son directeur Cyril Herry, on ne sait pas trop ce qu’il adviendra de la collection Territori de la Manufacture de Livres qui rassemblait des auteurs s’aventurant sur des territoires que l’on avait peu l’habitude d’appréhender dans le domaine de la littérature noire francophone. Une cohésion dans le choix des textes extrêmement travaillés, agrémentés d’une ligne graphique originale prolongeant l’atmosphère des récits, il émane de la collection Territori un sentiment de perfection et d’originalité que l’on retrouve notamment dans l’ensemble de l’œuvre exceptionnelle de Séverine Chevalier et dont le dernier roman, Les Mauvaises peut être considéré comme une espèce de finalité en forme d’apothéose concluant le magnifique travail d’éditeur de Cyril Herry.

Dans cette région perdue du centre de la France on a retrouvé la jeune adolescente Roberto pendue à l’arche d’un viaduc. Un suicide sans nul doute. Puis son corps disparaît du centre funéraire où il était exposé. Et aucune battue n’a permis de retrouver le cadavre. On s’est donc contenté d’enterrer un mannequin placé dans le cercueil, pour compenser le vide, l’absence. Fille facile, Roberto faisait partie avec Ouafa, la jeune citadine disgracieuse et Oé l’enfant lunaire, de ces mauvaises graines qui arpentent la forêt et la voie de chemin de fer désaffectée tout en disposant des pièges dérisoires pour empêcher l’extension de cette usine qui ronge peu à peu la nature. Non-dits et silences coupables, lachetés et mesquineries quotidiennes, c’est dans la dissolution des cœurs que se bâtissent les drames immuables.

Difficile de qualifier un roman tel que Les Mauvaises sans dévoiler des pans d’une intrigue dont la noirceur s’inscrit dans le quotidien des protagonistes composant la communauté d’une petite ville du centre de la France. Il y est surtout question de ces personnages qui sortent de la norme, tels que Roberto, Ouafa et Oé et dont l’univers décalé se désintègre peu à peu sous le poids des principes édictés par le monde de l’adulte ne pouvant supporter cette espèce de spontanéité infantile qui les renvoie à leurs propres lâchetés, leurs misérables secrets et surtout vers leurs petites angoisses qu’ils ne maîtrisent que très difficilement sous le vernis de l’apparence qui se désagrège parfois pour révéler des drames enfouis, des regrets et des remords trop tardifs. La spontanéité des uns s’opposant à l’hypocrisie des autres débouche sur la mort de Roberto et sur l’effroyable déséquilibre qui en résulte, comme une force tellurique que l’on ne pourrait maîtriser. Ainsi, du fond d’un lac asséché, au creux d’une forêt disloquée ou du haut d’un volcan faussement endormi, l’intrigue se déroule sous le regard impavide d’une nature dont la longue et immuable temporalité puissante se conjugue à la dérisoire période d’une vie humaine qui éclate soudainement dans un soubresaut d’espoir comme l’éruption d’un magma longuement murit. Mais au-delà des promesses non-tenues que l’on honorerait que trop tardivement, on distingue cette notion de désespoir qui hante l’ensemble des personnages définitivement broyés par le temps qui passe et dont on ne saurait percevoir la moindre possibilité de rédemption. C’est dans l’ensemble de ces petites mesquineries, de ces menues trahisons, de ces lâchetés et autres abandons que Séverine Chevalier puise toutes les nuances d’une noirceur émergeant du quotidien de ces hommes et de ces femmes qu’elle dépeint avec une inflexible acuité où affleure, au détour de chacune des pages du roman, la force d’une émotion palpable qui ne manquera pas de bouleverser le lecteur.

Comme pour Recluses et surtout Clouer l’Ouest on reste subjugué par la précision, la justesse du mot qui agrémente chacune des phrases savamment contruites avec cette sensation d’équilibre qui émane d’un texte chargé d’une atmosphère envoûtante presque onirique. Comme une gravure finement ciselée, la prose de Séverine Chevalier devient presque palpable voire même organique en touchant des sens tels que la vue et l’ouïe à l’exemple de ces formes de calligramme incarnant les derniers battements du cœur de Roberto ou cette transition temporelle nous permettant de passer du XX au XXIème siècle. Avec un belle palette d’émotions et un assemblage savant d’intrigues secondaires révélant les failles et les faiblesses de ses personnages, Séverine Chevalier met en lumière la chronique poignante du devenir de ces trois mauvaises graines qui ne manqueront pas de vous faire frissonner, ceci même une fois l’ouvrage refermé, car Les Mauvaises fait partie de ces romans exceptionnels que l’on ne saurait oublier. Une certaine idée du chef-d’œuvre.

Séverine Chevalier : Les Mauvaises. La Manufacture de Livres/collection Territori 2018.

A lire en écoutant : Je Suis Un Soir d’Eté de Brel. Album : J’Arrive. Barclay 1968.

22/04/2018

CYRIL HERRY : SCALP. TU SERAS UN HOMME, MON FILS.

cyril herry, scalp, cadre noir, éditions du Seuil

Pour les personnes qui prennent le temps de suivre ce blog, ce dont je les remercie au passage, vous aurez remarqué qu’il y a quelques personnalités du monde de l’édition qui reviennent régulièrement sur les devants de la scène à l’instar de Cyril Herry qui créa la maison d’éditions Ecorce, puis fut directeur de la collection Territori à la Manufacture des Livres, en relayant ainsi quelques textes magnifiques comme ceux d’Antonin Varenne, de Patrick K Dewdney ou de Séverine Chevalier pour ne citer que quelques uns de ces auteurs qui ont inititié un courant au sein de la littérature noire francophone en délaissant les paysages urbains pour s’implanter sur d’autres territoires plus reculés. Avec une exigence du texte et un sens de l’intrigue, Cyril Herry a sans nul doute distillé, au travers du récit des autres, quelques éléments de son univers que ce photographe émérite nous livre également au gré des clichés qu’il publie sur les réseaux sociaux. Cabanes et bivouacs élaborés, paysages forestiers, carcasses de voitures échouées on ne sait trop comment dans la nature, après l’édition et la photographie, c’est désormais par le prisme de sa propre écriture que Cyril Herry nous invite à retrouver cet environnement insolite, qu’il parcourt quotidiennement, avec un roman intitulé Scalp, narrant le parcours initiatique d’un jeune garçon en quête de son père.

Depuis un satellite, l’Etang des Froids à Layenne n’est qu’une infime pièce cadastrale d’un immense puzzle terrestre. Pour Teresa, il s'agit de l’endroit où Alex s’est retiré du monde afin de vivre en pleine forêt en installant une yourte au bord de l’étang. Pour Hans, leur fils de neuf ans, c’est un lieu étrange et mystérieux où vit ce père qu’il n’a jamais connu. Ces retrouvailles sont l’occasion pour la mère et le fils de laisser derrière eux cette communauté disloquée où les pères de substitution ont joué leur rôle un temps seulement et où la mort et la trahison ont eu raison du fragile équilibre qui y régnait. Mais une fois arrivé au campement, nulle trace d’Alex. Teresa veut repartir mais Hans est bien décidé à rencontrer son père en dépit des ombres qui se dissimulent derrière les frondaisons et des coups de fusil qui résonnent dans les alentours. Parce que pour les autochtones, l’Etang des Froids, est un lieu où les étrangers quels qu’ils soient, n’ont pas leur place, particulièrement lorsqu’il s’agit d’originaux comme Alex.

Scalp s’inspire d’une chronique judiciaire opposant les habitants d’un hameau composé de yourtes, au maire d’une commune de Haute Vienne mettant ainsi en exergue un mode de vie singulier qui ne souffrirait aucune tolérance de la part des autorités. Il y est donc question de liberté à hauteur d’homme se heurtant à cette vision cadastrale régissant et réglementant chaque parcelle de terrain que l’auteur nous permet d’appréhender, dès le premier chapitre, avec cette image satellite sur laquelle Teresa superpose le plan du cadastre en gomment ainsi toutes notions d’espace et de liberté. Sur la base de cette dichotomie, Cyril Herry nous livre un roman noir emprunt d’une tension permanente qui augmente graduellement au gré d’une intrigue distillant une climat à la fois étrange et inquiétant à l’image de cet enchevêtrement de troncs et d’épaves de voiture, décor hors norme, servant de terrain de jeu mais également de refuge pour un jeune garçon entraîné, bien malgré lui, dans un rude parcours initiatique, ponctué de violences, où la forêt, mais plus particulièrement la fureur des hommes, le transformera à tout jamais sans que l’auteur ne se détermine sur sa destinée qui demeurera à tout jamais incertaine.

Comme un matrice, la forêt que dépeint Cyril Herry, devient un lieu de transition, un terrain d’aventure guère éloigné des romans de Jack London, de Mark Twain ou de James Fénimore Cooper dont les récits doivent probablement imprégner l’esprit d’un jeune garçon tel que Hans qui, par étape, mais également au gré des circonstances et des confrontations parfois violentes avec des enfants de son âge, s’émancipe peu à peu de l’emprise de sa mère qui reste le seul lien qu’il lui reste avec le monde adulte et dont il se distancie comme par défiance. Dans une alternance de points de vue, Cyril Herry décrit ainsi, avec l’efficacité d’un texte précis au travers duquel ressort la force des émotions des protagonistes, toute la complexité des rapports entre une mère et son fils qui se dissolvent peu à peu au profit de cette quête du père inconnu, mais également au gré de cette volonté d’émancipation qui se dégage de cet environnement sauvage faisant, paradoxalement, l’objet d’une convoitise insensée qui contribuera à cette perte  d’innocence d’un enfant égaré, non pas dans cette forêt symbole de liberté, mais au beau milieu de la folie d’autochtones obsédés par la propriété.

Manifeste des rêves perdus d’adultes et d’enfants en quête de liberté, Scalp est un roman noir atypique et envoûtant, aux tonalités parfois poétiques, qui entraînera le lecteur dans l’environnement mystérieux de ces grandes forêts sauvages où l’indépendance des uns s’oppose à la convoitise des autres dans un déluge de violence à la fois brutale et surprenante. Tout simplement superbe.

Cyril Herry : Scalp. Editions du Seuil/Cadre noir 2018.

A lire en écoutant : North, South, East and West de The Church. Album : Starfish. 1988 Arista Records, Inc.

11/04/2018

Jean-Bernard Pouy : Ma ZAD. Dernier retranchement.

jean-bernard pour, Ma Zad, gallimard, série noireRien ne saurait empêcher la venue de ce phénomène saisonnier, pas même les dérèglements climatiques, où l’on observe durant cette période printanière l’apparition des magazines hors-série consacrés à la littérature noire. On saluera l’effort même si l’actualité du polar ne s’arrête pas à cette période de l’année dont on pourra évaluer toute son ampleur annuelle avec des revues spécialisées dans le domaine, comme l’Indic ou 813 qui vous épargneront les sempiternelles réflexions sur un genre qu’il faudrait considérer à part entière dans le monde littéraire. C’est par le biais de ces publications que vous découvrirez tout au long de l’année des nouveautés qui ne bénéficient pas toujours d’un éclairage médiatique aussi important qu’elles seraient en droit de mériter, mais également des personnalités qui ont contribuées, bien avant son avènement, au rayonnement du roman policier à l’instar d’une figure comme Jean-Bernard Pouy créateur, avec Serge Quadrupanni et Patrick Raynal, de la série Le Poulpe qui a la particularité d’être rédigée pour chaque épisode par un auteur différent. Mais outre ce personnage emblématique du polar français, Jean-Bernard Pouy, conteur hors-pair, est l’auteur d’une cinquantaine de romans et d’un nombre incalculable de nouvelles et d’essais qui revient sur le devant de la scène avec Ma ZAD, un roman noir qui colle à l’actualité du moment dans le contexte de l’abandon du projet aéroportuaire de Notre-Dame-des-Landes et des évacuations qui s’ensuivent.

Ca ne va pas fort pour Camille Destroit, responsable des achats du rayon frais d’un grand supermarché, qui a trop fricoté avec les zadistes occupant le site de Zavenghem où se situe la ferme héritée de ses parents. Lors de l’évacuation de la ZAD, ce quadragénaire, plutôt rangé, est interpellé par les forces de l’ordre pour être placé en garde à vue. Et comme si cela ne suffisait, pas, Camille constate, à sa sortie de détention, que sa grange où il sotckait du matériel, destiné aux activistes a été incendiée, que son employeur l’a licencié et que sa copine l’a quitté. Pour couronner le tout, il est agressé par une équipe de crânes rasés n’appréciant guère son engagement. Blessé, le moral en berne, Camille peut compter sur les sympathisants qui logent chez lui. Parmi eux, Claire, une fille superbe qui le persuade peu à peu de reprendre la lutte et de faire face aux Valter, initiateurs du projet industriel de Zavenghem. Mais les intérêts de Claire sont-ils bien similaires aux convictions de Camille ?

Roman libertaire à l’image de son auteur, Ma ZAD prend l’apparence d’un récit foutraque, émaillé de traits d’humour, où les digressions en tout genre côtoient quelques répliques saillantes et jeux de mots plus ou moins foireux, finissant même par devenir parfois un peu agaçants. Emprunt d’une grande culture au sens populaire du terme, Jean-Bernard Pouy peut intégrer dans son texte des références telles que Philipe K Dick, Manet, les Rolling Stone, et même de Daniel de Roulet, puisqu'une partie l’intrigue, dont quelques péripéties se déroulent d’ailleurs en Suisse, s’inspire du parcours de l’écrivain genevois, responsable de l’incendie d’un chalet inhabité, appartenant à un magnat de la presse allemand, et dont il a révélé les circonstances dans un roman intitulé Un Dimanche A La Montagne (Buchet-Castel 2006). Voici donc un bel inventaire à la Prévert auquel l’auteur rend également hommage.  Mais il ne faut pas s’y tromper, car au-delà de cette apparence chaotique, Jean-Bernard Pouy possède un solide sens de la narration nous permettant de suivre, au gré d’un texte vif et acéré, la fuite en avant de Camille, un homme aveuglé par une sourde colère qu’alimente une femme qui va se révéler fatale, mais également un environnement qui se disloque peu à peu sous les coups de boutoir d’une société de plus en plus avide. Mais loin d’être pompeux ou moraliste, Ma ZAD se révèle être un pur roman noir qui emprunte les codes classiques du genre pour le transposer à la périphérie du thème qu’il aborde, car acculé, dans ses derniers retranchements, la ZAD de Camille Destroit va s’incarner dans sa personnalité et ses convictions qu’il tente de préserver à tout prix.

Magnifique roman déjanté et fulgurant, à la fois grave et joyeux, Ma ZAD nous offre, sans jamais se prendre trop au sérieux, une vision aiguisée et pertinente d’une société alternative que les gaz lacrymogènes ne sauraient faire disparaître.

 

Jean-Bernard Pouy : Ma ZAD. Editions Galimard/Serie Noire 2018.

A lire en écoutant : One Way Or Another de Blondie. Album : Parallel Lines. Capitol Records 1978.

07/03/2018

Nicolas Verdan : La Coach. La chronique de Stéphanie Berg.

NICOLAS VERDAN, LA COACH, EDITIONS BSN PRESSLa Coach est un roman noir comme on les aime. Un de ceux qui, nous prenant par les émotions, nous replacent au coeur de la réalité en nous questionnant sur nos responsabilités. Un de ceux qui racontent une histoire qui nous ressemble.

Coraline veut la peau d’Esposito. Il est son client, sa cible, sa proie. Il est surtout celui qu’elle tient pour responsable du suicide de son frère suite à une restructuration massive de SwissPost. Incarnation parfaite de sa profession de coach par sa détermination froide et inébranlable, elle traverse la Suisse de train en train mue par un seul objectif. Elle ne vit que pour sa vengeance. La Coach est donc l’histoire d’une femme qui souffre et qui trouve un exutoire dans son sens personnel de la justice. Il est aussi le roman d’un homme qui souffre et qui voit en cette femme un espoir de remède à son supplice.

Quand la parution d’un roman résonne autant avec l’actualité, nous sommes obligés de nous poser des questions. Hasard ou inspiration prémonitoire ? Nicolas Verdan n’est pas plus visionnaire que vous et moi. Mais son double regard de journaliste et romancier lui permet de sonder notre pays de l’intérieur et rendre en mots la rage sourde des acteurs du drame qui s’y joue. Il nous rappelle qu’au-delà des scandales politiques et des désastres économiques, ce sont des tragédies humaines qui forment le canevas d’une nation, que les faillites naissent d’abord dans les tripes d’individus dépassés par un système qui leur est hostile. Que nous sommes tous partie de ce système. Et in fine tous impactés.

Il n’est pas de drame sociétal sans souffrance individuelle. Les heures difficiles que vit La Poste suisse aujourd’hui ne sont pas les préoccupations des seuls dirigeants, employés et journalistes. La colère de Coraline répond à la violence que de trop nombreuses familles subissent au quotidien, transposable à d’autres entreprises, d’autres pays.

Nicolas Verdan nous captive avant tout avec un récit de vengeance personnelle, certes, mais il nous offre une réflexion avertie sur un quotidien qu’il sait placer dans des décors si familiers que nous accompagnons Coraline les yeux fermés dans son tourbillon funèbre.

Stéphanie Berg, libraire, responsable de la littérature noire à Payot Lausanne.

 

Nicolas Verdan : La Coach. Editions BSN Press 2018.

À lire en écoutant : Hélène et le sang de Bérurier Noir. Album : Concerto pour détraqués. Bondage records 1985.

 

Dédicaces de Nicolas Verdan :

• Dédicace-Vernissage, Payot Genève Rive Gauche, 8 mars 2018, 17h30-19h (avec Joseph Incardona).
• Dédicace, Payot Lausanne, 9 mars 2018, 16h30-18h (avec Joseph Incardona).
• Dédicace, Librairie La Fontaine (Vevey), 15 mars 2018, 17h-19h (avec Joseph Incardona).
• Rencontre, Salon du livre et de la presse de Genève, Place suisse, 28 avril 2018, 16h-17h (avec Virgile Elias Gehrig).

 

04/03/2018

NARDELLA/BIZZARRI : LA CITE DES TROIS SAINTS. PROCESSIONS MORTELLES.

la cité des trois saints, éditions sarbacane, vincenzo bizzarri, stefano nardella, mafiaPeut-être que les éditions Sarbacane, qui ont fêté leurs dix ans d’existence, incarnent cette nouvelle désignation de la bande dessinée en nous offrant ce que l’on appelle désormais des romans graphiques à l’instar du fabuleux album A Love Supreme de Paolo Parisi retraçant la vie de Coltrane ou de la splendide version de Moby Dick illustrée par Anton Lomaev. Des auteurs aux lignes graphiques fortes et originales tout comme les thèmes abordés et les scénarios d’ailleurs, vous découvrirez un catalogue d’une impressionnante richesse avec une belle diversité d’ouvrages de qualités dont certains sont reliés comme La Cité Des Trois Saints, de Stefano Nardella pour le scénario et de Vincenzo Bizzarri pour le dessin. Une première œuvre de toute beauté se déroulant dans une banlieue italienne en empruntant tous les codes du roman noir sur fond de mafia locale et de processions religieuses célébrants les trois saints de la cité.

Durant trois jours les habitants célèbrent avec ferveur l’archange Saint Michel, Saint Nicandre et Saint Marcien qui veillent depuis toujours sur la cité. Mais la mafia locale a également une certaine emprise sur la population et il est difficile d’y échapper. Ainsi, sur fond de processions religieuses, les destinées de Nicandro, petit dealer de la cité, de Michele, boxeur déchu désormais junkie et homme de main féroce et de Marciano, mafieux repenti tenant un stand de paninis, vont l’apprendre à leurs dépends. Nicandro amoureux de la belle Titti pourra-t-il échapper aux deux tarés de frangins qui la surveillent en permanence ? Michele va-t-il accepter de truquer le prochain combat de boxe opposant deux espoirs prometteurs ? Et Marciano pourra-t-il résister à la pression de ceux qui sont venus lui réclamer le pizzo ? De tensions latentes en éclats tragiques, les événements se succèdent dans l’effervescence des festivités où tout peut arriver. Car le drame inéluctable se met en place sous l’œil impavide des trois saints.

D’entrée de jeu, on ressent l’influence du cinéma dans le travail de découpage du scénariste Stefano Nardella qui laisse une grande place au visuel avec des planches exemptes de la moindre ligne de dialogue à l’exemple de cet épilogue extraordinaire intégrant un pointe de surréalisme pouvant rappeler l’œuvre cinématographique de Fellini. En ce qui concerne l’aspect graphique, on décèle une certaine naïveté dans le trait de Vincenzo Bizzari amplifiant la violence des personnages qui évoluent dans une mise en scène à la fois brutale et poétique. Parce qu’il émane tout au long de ce récit noir une sensation de lyrisme que l’on devine dans la confrontation de personnages aux caractères affirmés qui peuvent receler toute une part d’humanité, notamment dans leur relations avec leurs proches que les deux auteurs prennent soin de mettre en valeur dans de belles scènes empruntes d’émotions et de tensions.

La Cité Des Trois Saints c’est avant tout le destin croisé de trois protagonistes qui vont tenter de s’extraire d’une logique implacable de violence régissant leur quotidien sur fond de mafia locale qui imprime sa volonté farouche de contrôler l’ensemble du tissu social de la cité. Nous faisons la connaissance de personnages ambivalents, portant le nom des trois saints qui protègent la ville, comme Nicandro, un jeune homme déscolarisé qui s’adonne au deal tout en plaçant ses espoirs dans l’amour qu’il porte pour la belle Titti, ceci en dépit des menaces des deux frères reprouvant cette liaison. Dans le même registre, il y a Marciano, le vendeur de paninis qui a renoncé à son ancienne vie de truand pour l’amour de sa femme et de son fils mais qui doit affronter ses comparses d’autrefois bien décidés à lui extorquer le fameux pizzo, une forme de racket des gangs mafieux offrant leur « protection » aux commerçants. Comme une ombre malsaine rôdant dans les alentours de la cité, Michele promène sa carcasse de junkie en ressassant les souvenirs d’une gloire déchue du boxeur qu’il a été autrefois avant de se compromettre dans des combats truqués. Brutal, dénué de tout scrupule il ne lui reste plus que cette terreur qu’il impose à tous en devenant son unique raison de vivre et son ultime gagne-pain en tant qu’homme de main, même si l’on entrevoit un petite lueur d’humanité lorsqu’il rend visite à sa mère. Sur des schémas assez convenus, les deux auteurs mettent en place une intrigue qui va rapidement sortir des sentiers battus avec un dénouement tout en nuance n’offrant que peu d’espoir quant au devenir de ces protagonistes broyés par la cruauté d’un environnement régit par la violence.

Une ambiance crépusculaire, mise en valeur avec un jeu de couleurs somptueuses, La Cité Des Trois Saints devient un conte obscur avec cette légende des trois saints qui plane sur la ville et à laquelle les habitants se raccrochent avec cette lueur d’espoir qui brillent dans leurs yeux à l’image de cette bougie que le prêtre allume au début du récit et dont il pince la mèche au terme d’une intrigue s’achevant sur une case noire, ultime écho d’un univers accablant.

 

Stefano Nardella (Scénario) / Vincezo Bizzarri  (Dessin) : La Cité Des Trois Saints (Il Paese Dei Tre Santi). Traduit de l’italien par Didier Zanon. Editions Sarbacane 2017.

A lire en écoutant : Perché (STO Freestyle) de NTÒ. Album : single (feat. Samouraï Jay). 2017 Stirpe Nova/NoMusic.