4. Roman noir

  • Ron Rash: Un Silence Brutal. L’écho des larmes.

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    ron cash, un silence brutal, la noire, gallimardA une époque où les clivages littéraires étaient bien marqués, Patrick Reynal, alors directeur de la Série Noire, créait en 1992 La Noire, pendant de l’emblématique collection Blanche de Gallimard en empruntant la maquette, version négative, de la fameuse couverture épurée au double liseré rouge, estampillée du sigle nrf. Outre l’habillage, c’est bien évidemment dans le contenu littéraire, se situant à la lisère des genres, que réside la volonté de nous faire découvrir des textes dont l’ambition est de transgresser aussi bien les codes de l’écriture que ceux de l’intrigue qui se situe parfois bien au-delà de la résolution d’une enquête ou de la critique sociale pour nous entraîner sur des thématiques plus vastes que peuvent offrir les littératures de genre avec un rapport plus ou moins marqué avec la violence, reflet d’un monde déliquescent. Succédant à Harry Crews, James Crumley, Manchette, Larry Brown ou Jérôme Charyn, pour n’en citer que quelques uns, c’est Ron Rash qui incarne, avec son nouveau roman Un Silence Brutal,  le retour de La Noire dont l’aventure éditoriale s’éteignait il y a de cela quatorze ans avec le départ de Patrick Reynal et dont la renaissance ne peut que nous réjouir.

     

    Shérif d’un comté reculé de la Caroline du Nord, dans les Appalaches, Les aspire à clôturer ses dossiers alors qu’il ne lui reste plus que trois semaines avant la retraite. Mais il lui faut encore effectuer une descente dans une de ces caravanes croulantes abritant un laboratoire de méthamphétamine et régler un conflit entre Gérald, un vieux fermier irascible et son voisin Tucker, riche propriétaire d’un relais de pêche destiné aux citadins fortunés en quête de nature. Mais la rupture est consommée lorsque l’on découvre que du kérosène a été déversé dans la rivière et que tout accuse Gérald d’avoir commis le forfait. Les n’en demeure pas moins sceptique tout comme Becky, directrice du Locart Creek Park, qui croit en l’innocence du vieillard. Imprégnée par la nature qui l’entoure, éprise de poésie et appréciant le caractère brut de Gérald, la garde-faune ne peut concevoir le geste malintentionné du vieillard qui ne peut faire de mal aux truites qu’il apprécie tant. Dans cette région perdue, la confrontation avec cette volonté du profit se heurtant à la préservation de l’héritage d’une faune qu’il faut respecter ne peut que tourner court. Une confrontation qui devient l’incarnation de deux univers que tout oppose.

     

    Capter l’instant de la lumière d’un soleil couchant nimbant une prairie au pied des montagnes ou saisir les ravages de cette violence sociale incarnée par la consommation de crystal meth qui touche les membres des communautés les plus reculées, Ron Rash possède cette capacité à restituer la beauté et les douleurs d’une nation avec des textes sensibles, imprégnés d’émotions et de poésie. L’importance des mots choisis, la subtilité des phrases soignées, il faut donc saluer la rigueur du travail de traduction qu’a effectué Isabelle Reinharez en traduisant l’ensemble de l’œuvre de Ron Rash pour restituer toute la quintessence d’une écriture au style épuré qui se concentre sur l’essentiel.

     

    Avec Un Silence Brutal, Ron Rash décline sur le mode de l’intrigue policière les intrications entre les différents membres d’une petite communauté des Appalaches en se concentrant sur la posture de Les ce shérif ambivalent, doté d’une certaine sagesse, qui arrondit ses fins de mois en fermant les yeux sur les trafics des cultivateurs de marijuana mais qui a à cœur de préserver la quiétude des habitants en œuvrant avec circonspection. Un portrait tout en nuance comme celui de Becky cette garde-faune qui porte en elle le souvenir d’une tuerie de masse dont son institutrice et ses camarades ont été victimes et que l’auteur évoque avec une belle retenue qui ne fait que renforcer la tension et l’horreur de la situation. Il en va de même pour cette descente dans une caravane sordide abritant un laboratoire de méthamphétamine qui aura des répercussions sur certains membres de l’équipe du shérif. Ainsi donc Ron Rash décline toute une galerie de personnages faillibles surmontant du mieux qu’ils le peuvent les épreuves auxquelles ils doivent faire face avec en ligne de mire cette soif de rédemption ou de pardon pour les uns ou plus simplement ce droit à l’oubli ou cette velléité de passer à autre chose pour les autres afin de se débarrasser de cette culpabilité qui les encombre.

     

    Un Silence Brutal, c’est également l’occasion pour l’auteur de mettre en scène cette confrontation brutale avec cette Amérique clinquante incarnée par Tucker, propriétaire d’un lodge destiné aux pêcheurs fortunés, qui se frotte à un voisinage modeste personnifié par Gérald qui n’entend pas subir le dictat des plus riches n’aspirant qu’au profit. Ainsi, même dans la quiétude de ces grands espaces sauvages, Ron Rash met en exergue le tumulte du conflit des classes sociales qui atteignent l’ensemble de protagonistes en révélant la face sombre de certains d’entre eux prêts à tout pour obtenir une part des bénéfices. Roman noir, imprégné d’une force poétique fascinante, Un Silence Brutal évoque avec une rare intensité toute la beauté d’une région où la communauté doit subir les avanies d’une nation qui l'a reléguée à la marge de la société.

     

    Ron Rash : Un Silence Brutal (Above The Waterfall). Editions Gallimard/La Noir 2019. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Isabelle Reinharez.

     

    A lire en écoutant : Sullen Girl de Fiona Apple. Album : Tidal. 1996 Sony Entertainment Inc.

  • Magdalena Parys : Le Magicien. Tout disparaît.

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    magdalena parys, le magicien, éditions agulloService de presse.

    Interroger l’histoire pour en retracer les contours sous la forme d’un roman noir afin de nous permettre d’appréhender, à hauteur d’homme, la perception que l’on peut avoir des événements historiques qui ont marqué un pays tout en aiguisant notre curiosité. Interroger l’histoire, c’est également l’occasion de faire en sorte de se remémorer les scories d’époques révolues qui paraissent si lointaines à un point tel qu’on en oublie les enseignements que l’on a pu en tirer à l’instar de ce mur de Berlin dont l’effondrement survenu il y a de cela presque trente ans, fait cruellement écho à cette velléité d’en ériger un nouveau, dans une autre contrée du monde. Des raisons idéologiques d’autrefois aux préoccupations économiques d’aujourd’hui, rien ne change puisque les victimes tentant de franchir cet obstacle sont sacrifiées au nom de volontés politiques complètement absurdes comme l’a évoqué Magdalena Parys avec 188 Mètres Sous Berlin (Agullo 2017) en mettant en lumière les enjeux stratégiques et les manipulations des différents services secrets des deux blocs séparant le monde et plus particulièrement l’Europe. Mais il n’existe pas de mur sans gardien et Magdalena Parys consacre son second roman, intitulé Le Magicien, aux opérations secrètes misent en place par les membres de la police politique de la Stasi contribuant au bon fonctionnement de la surveillance du rideau de fer avec pour conséquence l‘incarcération ou la disparition pure et simple de plusieurs milliers de citoyens tentant de fuir le régime communiste.

     

    En 2011, du côté Sofia, personne ne connaît les circonstances exactes de l’assassinat de Gerhard Samuel, photoreporter, qui enquêtait sur un ami disparu en 1980 à la frontière bulgare. Peut-être s’agit-il des mêmes personnes qui ne souhaitent pas que l’on fasse la lumière sur l’exécution des frères Seidel essayant de fuir le régime communiste de l’époque. Leur père, Burkhard Seidel en est persuadé, car depuis la mort de ses enfant, il n’a eu cesse de vouloir traduire les commanditaires politiques en justice en récoltant une impressionnante masse de documents et de photographies qui alimentent désormais son musée à la mémoire des victimes disparues en tentant de fuir les pays du bloc de l’est. Plus inquiétant encore, le corps de son principal pourvoyeur, Frank Derbach, est retrouvé sauvagement mutilé dans un immeuble abandonné à Berlin. Arrivé sur place, le commissaire Kowalski est rapidement écarté de cette enquête jugée bien trop sensible. Néanmoins, le policier tenace va poursuivre ses investigations en comptant sur l’aide de la belle fille de Gerhard, une journaliste désireuse de faire toute la lumière sur des événements douloureux de son passé. Ancien haut gradé de la Stasi et désormais politicien bien en vue, Christian Schlangenberger est également inquiet depuis qu’un expéditeur anonyme lui fait parvenir des photos où on le voit exécuter un opposant politique dans le cadre de l’opération secrète « Le Magicien » visant à éliminer les dissidents du régime communiste.

     

    Vengeance et culpabilité, sur fond de chantages et d’intimidations, animent l’ensemble des personnages de cet impressionnant roman où la réalité des opérations secrètes de la Stasi s’entremêle à la fiction d’une intrigue policière plus surprenante qu’il n’y paraît. Car en dépit des apparences, le terrible meurtre de Frank Derbach va révéler en toute fin de récit d’autres éléments permettant d’entrevoir tout un pan de la pâle humanité de personnages finalement bien plus vulnérables qu’on ne le croit. Extrêmement fouillée et extrêmement dense l’étude de caractère des différents protagonistes permet également de distinguer les péripéties des événements historiques qui ont marqué les différentes nations évoquées, que ce soit l’Allemagne bien sûr, et plus particulièrement Berlin, mais également la Pologne avec les révoltes ouvrières de Solidarność et la Bulgarie dans une moindre de mesure, théâtre d’un grand nombre d’exécutions de dissidents. C’est donc sur cette trame habile que Magdalena Parys tisse une intrigue solide imprégnée d’un fond historique passionnant quant à son impact sur la kyrielle de personnages animant ce roman politique au sens littéral du terme, qui ne manquera pas d’interpeller le lecteur. On prendra également plaisir à superposer le parcours de l’auteure sur quelques uns des protagonistes du roman à l’instar de Dragiwa, journaliste polonaise résidant à Berlin tout comme Magdalena Parys ce qui confère au récit une sensation de réalisme encore bien plus bouleversant.

     

    Mais outre l’intrigue et les personnages, on appréciera également l’atmosphère singulière émanant de ce roman complexe nous permettant de découvrir quelques lieux insolites et méconnus d’une ville de Berlin qui va se révéler toute aussi envoûtante que les protagonistes qui traversent le récit. Un immeuble décati du quartier populaire de Neukölln, squatté par la communauté Rom, abrite une scène de crime sordide tandis que l’appartement luxueux de la maîtresse de Christian Schlangenberger donne sur l’élégante Gendarmenplatz. L’opulent quartier de Zehlendorf abrite le somptueux restaurant Hertz situé au bord du lac Wannsee non loin de la villa du peintre Max Lieberman et de la villa Marlier où se déroula la conférence de Wannsee portant sur les modalités de la solution finale. Pourtant, loin d’être une espèce de catalogue touristique, ces lieux chargés d’histoire deviennent les décors pertinents de cette histoire alambiquée et originale à la fois, empruntant quelques tonalités mélancoliques en adoptant un rythme paisible qui pourra déconcerter les lecteurs en quête de récits trépidants.

     

    Diatribe politique imprégnée d’une intrigue policière employant quelques éléments propres aux romans d’espionnage, Le Magicien est un roman détonant qui s’emploie à dénoncer les exactions d’une effrayante institution policière dissoute en 1990 sans que leurs membres éminents ne soient réellement inquiétés puisque bon nombre d’entre eux détiennent, aujourd’hui encore, des responsabilités importantes au sein de l’appareil étatique allemand. Pertinent et édifiant.

     

    Magdalena Parys : Le Magicien (Magik). Editions Agullo 2019. Traduit du polonais par Magot Carlier et Caroline Raszka-Dewez.

    A lire en écoutant : Debussy & Ravel : String Quartets interprétés par le Orlando Quartet. 1983 Universal International Music. B.V.

     

  • Franck Bouysse : Né D’aucune Femme. La raison d’être.

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    Capture d’écran 2019-01-28 à 22.57.59.pngService de presse.

    Sur une déclinaison des quatre saisons, Franck Bouysse entamait un cycle avec Grossir Le Ciel (La Manufacture de livres 2014) où l’on découvrait deux vieux paysans reclus dans un hameau isolé par les rigueurs de l’hiver, tandis que Plateau (La Manufacture de livres 2016) prenait pour cadre une vallée perdue baignant dans une atmosphère automnale alors que Glaise (La Manufacture de livres 2017) se déroulait dans un contexte estival imprégné des tourments de la première guerre mondiale résonnant dans le lointain. Pour achever ce cycle des quatre saisons, il fallait donc un roman aux accents printaniers afin que l’auteur puisse donner la pleine mesure de ses talents de conteur pour incarner cette période de renouveau où la maternité et la naissance prennent la forme d’une intrigue romanesque aux consonances tragiques. Parce qu’il y a toujours la promesse d’un texte richement travaillé au service d’une intrigue forte, les romans de Franck Bouysse sont désormais précédés d’une réputation parfois outrancière comme c’est le cas avec Né D’aucune Femme présenté comme le roman de l’année alors que celle-ci est à peine entamée. Mais s’il est question d’outrance, il faut bien admettre que l’ouvrage suscite une indiscutable émotion en découvrant sous une forme narrative, nouvel exercice pour l’auteur, le terrible destin d’une jeune femme subissant les avanies d’un entourage cruel.

     

    Au crépuscule de sa vie, Gabriel, un curé de campagne tourmenté, se remémore ces cahiers découverts dans les replis de la robe d’une défunte qu’il devait inhumer. Il se souvient de la parole de Rose, couchée sur le papier. Une destinée tragique débutant sur les marchés où l’on peut vendre bêtes et autres victuailles, mais où il arrive parfois que l’on y cède sa propre fille afin de s’extirper de la misère, comme l’a fait Onésime en marchandant, son aînée qui se retrouve aux prises avec le maître du Domaine des Forges. Ainsi livrée à la cruauté d’un homme odieux, Rose devient l’enjeu d’un leurre abject destiné à couvrir l’abominable convoitise d’une famille sans scrupule. Une succession de drames innommables où le courage d’une fille perdue résonne dans le vide en se répercutant contre la muraille de silence et de résignation érigée par un entourage écrasé par la lâcheté et la soumission que leur impose leur condition.

     

    Un curé de campagne troublé, une jeune fille subissant les pires outrages, on retrouve avec Né D’aucune Femme quelques personnages qui ont hanté l’œuvre de Bernanos auquel on a prêté une certaine influence imprégnant les romans de Franck Bouysse et plus particulièrement ce dernier opus se déroulant durant une période imprécise que l’on situera au terme du 19èmesiècle ou à l’orée du 20èmesiècle. Ainsi les réminiscences du curé d’Ambricourt ou de Mouchette planent donc sur ce roman au souffle romanesque se conjuguant à la noirceur d’une intrigue qui bascule vers une atmosphère gothique imprégnant l’ensemble d’un texte terrible et poignant qui ne manquera pas de bouleverser le lecteur. Comme une pièce centrale, le roman s’articule autour du journal de Rose se déclinant sous une forme narrative en nous immergeant dans le sillage de son calvaire. Avec une langue à la fois spontanée et sincère mettant en exergue les infamies dont elle est victime, on ne peut rester insensible au texte de cette jeune fille dont on perçoit toute la force et le courage. Complétant la perception tronquée de Rose, on découvre les points de vue de son père Onésime, de « Elle » désignant sa mère, du régisseur du Domaine des Forges prénommé Edmond et bien évidemment du curé Gabriel qui introduit et conclut ce récit ample, aux entournures parfois extrêmement convenues mais recelant tout de même quelques rebondissements surprenants. Dans cette série de portraits, c’est bien évidemment la bravoure de ces femmes meurtries que l’auteur met en évidence au regard de la veulerie des hommes qui les entoure. Tout au long de cet obscur conte gothique où le méchant seigneur règne sur un sombre domaine isolé et où la raison d’une jeune fille vacille à l’ombre des murs d’un monastère converti en hôpital psychiatrique, il est donc essentiellement question de conditions sociales, celles régissant les rapports entre hommes et femmes mais également celles qui asservissent l’individu en fonction de sa condition.

     

    Et puis, comme à l’accoutumée avec les textes de Franck Bouysse, il y a ce rendez-vous avec une langue riche et généreuse qui habille les décors et enrobe les personnages d’une subtile et délicate dentelle composée de mots et de phrases magnifiant un texte équilibré emprunt d’une force émotionnelle peu commune. Ainsi Né D’aucune Femme marque l’achèvement d’un cycle des saisons avec un récit intimiste obéissant aux sombres mécanismes d’une tragédie intemporelle véhiculant un déferlement de sensations et de sentiments qui ne manqueront pas de saisir le lecteur jusqu’au bouleversement final.

     

    Franck Bouysse : Né D’aucune Femme. Editions La Manufacture de livres 2019.

    A lire en écoutant : La Cathédrale Engloutie de Ravel. Album : Arthur Rubinstein At Carnegie Hall. 2012 Marathon Media International Ltd.

     

     

  • KENT ANDERSON : UN SOLEIL SANS ESPOIR. CHEVALIER URBAIN.

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    kent anderson, un soleil sans espoir, éditions Calmann-LévySi l’on me demandait de citer une préférence parmi tous les policiers qui se sont lancés dans l’écriture, je mentionnerais sans hésiter Kent Anderson, un auteur peu prolifique qui, après une vingtaine d’années de silence, fait son retour en nous proposant, avec Un Soleil Sans Espoir, un roman où l’on retrouve Hanson, double de papier de l’auteur. Intrinsèquement lié au parcours de Kent Anderson, on rencontre Hanson dans Sympathy For The Devil (Gallimard 1993), un brûlot virulent retraçant l’expérience hallucinante d’un membre des forces spéciales engagé au Vietnam dans ce qui apparaît désormais, ni plus ni moins, comme l’ouvrage de référence pour tout ce qui a trait à cette période de conflit qui a ravagé le cœur de toute une génération de soldats embarqués dans les tréfonds d’un enfer meurtrier au cœur du sud-est asiatique. L’adrénaline de la violence, l’antagonisme avec la hiérarchie, on retrouve ces sensations et ces thématiques avec Chiens De La Nuit (Calmann-Levy 1998) où Hanson revient dans un récit relatant la période durant laquelle l’auteur, après sa démobilisation, a travaillé pour les forces de police de Portland (Oregon) en tant qu’agent en uniforme patrouillant à North Precinct, un quartier défavorisé de la ville. Une remarquable mise en perspective des difficultés inhérentes au travail d’un flic de rue confronté à une inextricable misère sociale que l’auteur dépeint avec une authenticité bouleversante.  Autre lieu, mais même contexte professionnel, Un Soleil Sans Espoir permet donc à l’auteur de mettre une nouvelle fois en scène Hanson afin d’évoquer son expérience de policier, toujours en uniforme, durant la période où il a été engagé au sein de la police d’Oakland (Californie).

     

    Après le Vietnam et la police de Portland, la pause en tant qu’enseignant dans une université de l’Idaho a été de courte de durée pour Hanson toujours en quête d’adrénaline et de sensations fortes. A 38 ans, il entame donc une formation de cinq mois pour intégrer les forces de police d’Oakland et se retrouve déjà en butte avec la hiérarchie qui n’apprécie pas cette recrue trop expérimentée à qui on ne peut pas raconter n’importe quoi. C’est probablement pour cette raison qu’Hanson est affecté dans le quartier difficile d’East Oakland en tant que patrouilleur. Un quotidien sous tension où il exerce son métier « d’assistant social armé » en se moquant bien du danger et des risques au sein d’une communauté pauvre composée essentiellement d’afro-américains marginalisés qui a tout du ghetto conformément à cette politique d’endiguement prônée par les autorités. Privilégiant  le dialogue plutôt que la confrontation, Hanson fait figure de flic original et suscite l’intérêt de quelques figures du quartier dont Felix Maxwell, caïd de la drogue qui approvisionne tout le secteur.

     

    On ne s’attendait pas du tout à retrouver Hanson et le moins que l’on puisse dire c’est que l’on prend toujours autant de plaisir à suivre les aventures de ce jeune vétéran fracassé par les réminiscences des combats en pensant pourtant qu’au terme de son engagement à la police de Portland, Hanson se serait rangé en trouvant une certaine forme d’apaisement dans l’enseignement. Mais on sent bien que le personnage est toujours perturbé et ne trouve de sens dans sa vie que lorsqu’il est confronté au danger en se gardant pourtant bien d’agir comme une tête brûlée avide de sensation. Parce qu’il est toujours en quête de sens dans sa vie, Hanson ne manque pas de s’interroger et d’observer avec une rare acuité son environnement et de relever avec pertinence les disfonctionnements au sein des forces de police. Inadapté socialement, et très souvent imbibé d’alcool, Hanson est loin d’être un chantre des bonnes pratiques professionnelles mais il se révèle suffisamment lucide pour percevoir quelques similitudes auprès des gens qu’il côtoie dans le cadre de ses interventions avec ce sentiment de rejet qui prévaut au sein de la communauté afro-américaine. Et c’est parce qu’il est dénué de tout sentiment de peur, que le policier peut privilégier le dialogue en dépit de toutes les règles de sécurité qu’on lui a inculqué durant sa formation et dont il se moque bien. Chance, inconscience ou volonté de comprendre les mécanismes sociaux qui régissent le quartier, Hanson parvient à côtoyer quelques membres attachants de la communauté comme Weege, ce jeune garçon qui arpente les rues au guidon de son vélo ou Libya, cette jeune femme farouche avec qui il noue une relation fragile.

     

    Dans ce qui apparaît désormais comme la trilogie Hanson, Un Soleil Sans Espoir présente quelques similitudes avec Chiens De La Nuit puisque l’intrigue se décline sous la forme d’une main courante où l’auteur dépeint toutes sortes d’interventions qu’Hanson est amené à gérer. Le lecteur se plaira à imaginer la part du réel qui agrémente ces réquisitions prenant parfois une tournure complètement ahurissante emprunte d’une violence singulière, voire déroutante. Loin de se présenter comme une succession de scènes sans lien, le lecteur trouvera un fil conducteur au travers des personnages de Weege et de Libya qui apportent une certaine forme de fraîcheur et d’optimisme à l’image de cette scène où Hanson emmène son jeune protégé dans une librairie où il a ses habitude afin de lui acheter quelques livres. Mais c’est sans doute dans les relations troubles qu’entretien Hanson avec Felix Maxwell, un des caïds du trafic de drogue de la cité, que le récit va prendre une tournure tragique au fur et à mesure des règlements de compte qui secouent le quartier.

     

    Une nouvelle fois, Kent Anderson se livre avec une sincérité confondante en nous proposant un texte saisissant, d’une rare beauté où l’ombre de la violence et du désespoir de la rue se dissipe parfois à la lumière de cette humanité qui parvient également à éclairer le cœur d’un homme souhaitant retrouver sa place dans un monde qui ne lui correspond plus. Une quête aussi vaine que bouleversante.

     

    Kent Anderson : Un Soleil Sans Espoir (Green Sun). Editions Calmann-Lévy 2018. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Elsa Maggion.

    A lire en écoutant : Under The Bridge de Red Hot Chili Peppers. Album : Blood Sugar Sex Magic. 1991 Warner Bros. Records Inc.

  • Carlos Zanón : Taxi. Nuits d’errance.

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    Carlos Zanón, taxi, éditions asphalteParfois, on ne peut s’empêcher d’éprouver un sentiment de frustration lorsqu’un livre que l’on apprécie ne trouve pas son public et l’on se retrouve même à regretter que l’ouvrage n’ait pas fait l’objet d’un écho plus conséquent auprès des chroniqueurs qui semblent avoir boudé le roman. Pourtant après le succès critique de J’ai Été Johnny Thunder qualifié, à juste titre, de roman culte, Carlos Zanón ne s’est pas reposé sur ses lauriers et a fait preuve d’audace en nous proposant de suivre avec Taxi, les pérégrinations de José que tout le monde surnomme Sandino, chauffeur de taxi insomniaque et volage, cherchant à fuir toutes formes de confrontation. Et si l’esprit de la légende maudite du rock’n roll du précédent ouvrage a disparu des thèmes principaux, on en trouve quelques réminiscences, notamment au rythme des chapitres qui portent le nom des 36 titres composant Sandinista!, le triple album emblématique des Clash donnant son surnom au personnage principal. Une somme d’errances et d’incertitudes dans la mélancolie des rues de Barcelone compose ce portrait d’un monde désenchanté qui prend parfois l’allure d’une odyssée aussi burlesque qu’hallucinante.

     

    Sandino connaît déjà la tournure de la discussion qu’il va avoir avec sa femme Lola. « Il faut qu’on parle » lui a-t-elle dit. Ne souhaitant pas évoquer ses trop nombreuses incartades, préférant fuir à tout prix l’issue fatidique, il entame donc, au volant de son taxi, une errance de sept jours et six nuits dans les rues de Barcelone. Tous les prétextes sont bons pour retarder l’échéance. Il faut dire que les histoires s’enchaînent avec un défilé de clients qui se confient à lui pour l’entraîner, parfois à son corps défendant, dans de drôles d’aventures. Et si cela ne suffisait pas, il y a ses collègues dont il faut se soucier comme Ahmed s’inquiétant pour son petit frère Emad qui a bien changé depuis qu’il fréquente un entourage d’individus douteux ou Sofia qui s’est bien gardée de restituer tout le contenu d’un sac oublié dans son taxi, en se retrouvant ainsi embringuée dans une sombre histoire de trafic de stupéfiants avec des propriétaires désireux de récupérer l’intégralité de leurs biens. Sans relâche, les événements se succèdent en entraînant Sandino dans une espèce de fuite en avant qui risque de lui porter de bien plus graves préjudices que la confrontation qu’il doit avoir avec Lola.

     

    Insomniaque, irresponsable et emprunt d’une certaine forme de spleen l’empêchant de prendre la pleine mesure de ses actes, on suit cette lente déliquescence d’un individu qui ne trouve plus aucun sens dans sa vie au point de vouloir la fuir ou d’endosser quelques éléments épars de celles de son entourage, ennuis y compris, afin de recouvrer l’espoir d’un changement radical lui permettant de se dérober à ses responsabilités et de s’engouffrer dans une perspective de rêves et de désirs inassouvis. Il émane donc du texte une sensation de torpeur et de lenteur, bien loin des rythmes trépidants auxquels le lecteur est habitué, permettant à Carlos Zanón de décliner en détail tous les aspects de la vie de Sandino pour mettre en scène un récit d’une profonde humanité où l’on découvre toute une kyrielle de protagonistes s’entrecroisant dans une succession de rencontres insolites, de virées improbables et de quelques confrontations d’une violence aussi surprenante qu’épique comme cet impressionnant règlement de compte  entre Sandino et Hector, un ancien flic véreux devenu tenancier d’un rade où le taxi à ses habitudes. 

     

    Imprégné d’une multitude de références littéraires, musicales et cinématographiques, Taxi est un récit glissant parfois vers une dimension chargée de poésie nous permettant d’appréhender tout ce petit monde gravitant dans les différents quartiers de Barcelone avec un texte tout en maîtrise mettant en exergue la difficulté et la complexité des rapport sociaux qui régissent l’ensemble des protagonistes. Il en résulte un sentiment de chaos, parfois de maladresse et surtout d’incompréhension qui donnent lieu à des situations insolites pouvant prendre une tournure parfois cocasse comme le remplissage d’une urne funéraire ou plus inquiétante comme cette allusion du jeune Emad évoquant quelques amis devant passer au Bataclan. On se surprend donc à rire ou à tressaillir de surprise au gré d’un roman très dense où l’amour et ses désillusions, l’amitié et ses trahisons ponctuent cette errance confuse qui laisse poindre une lueur d’espoir à l’image de quelques scènes poétiques mettant en lumière une ville de Barcelone bien éloignée des clichés touristiques.

     

    Surprenant périple aux entournures mélancoliques et oniriques, Taxi est un roman noir tourmenté qui traduit l’incertitude et la fragilité d’un monde dont on distingue toute la complexité au travers du regard trouble d’un homme dont l’esprit, embrumé par une succession de nuits sans sommeil, lui fait perdre tout sens de la mesure. Un récit chaotique et flamboyant.

     

    Carlos Zanon : Taxi (Taxi). Asphalte éditions 2018. Traduit de l’espagnol par Olivier Hamilton.

    A lire en écoutant : Tourmento de Mon Laferte. Album : Mon Laferte, Vol. 1. 2015 Universal Music Mexico, S.A. de C.V.

     

  • Bastien Fournier : La Cagoule. Objets du désir.

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    bastien fournier, la cagoule, éditions de l'aireNouvelles, novellas, microromans, peu importe leurs désignations, le jour viendra où les chroniques, critiques et autres retours de lecture seront plus longs que les récits que l’on commente. Non pas qu’il ne faille pas apprécier le format court en matière de littérature, bien au contraire, ceci d’autant plus qu’il se prête parfaitement pour tout ce qui a trait aux polars et aux romans noirs alors que l’on nous assène régulièrement de gros pavés assommants aux couvertures sombres, parfois criardes et sanguinolentes. Une typographie noire des plus classiques, posée sur une jaquette gaufrée grise pour mettre en valeur un titre inquiétant, La Cagoule de Bastien Fournier n’a pas pour vocation de devenir un succès commercial, ceci d’autant plus que son format, sa brièveté et sa sobriété ne s’y prête guère ce qui est plus que regrettable car il s’agit d’un texte singulier évoquant, sous une forme romancée et avec une belle maîtrise, les pérégrinations d’un violeur cagoulé ayant commis ses forfaits sur plus d’une dizaine d’années dans le canton du Valais, ceci sans que l’on ne parvienne à l’appréhender.

     

    Dissimulant ses traits sous une cagoule, un mystérieux prédateur sexuel sévit dans cette région montagneuse. Il prend son mal en patience afin d’observer les habitudes de ses victimes dont on ne saurait déterminer le nombre car certaines d’entre elles ont préféré se taire. Christine Hiltbrunner est moins chanceuse puisque l’on découvre son corps sans vie gisant sur une piste forestière. Morte étranglée. En charge de l’enquête, Arthur Millet et Amandine Copt vont découvrir, peu à peu, toute l’ampleur d’une affaire qui tourne au fiasco en dépit des profileurs et autres enquêteurs qui se sont attelés à la tâche afin de débusquer ce criminel en série. Alors que les investigations piétinent, corbeaux, dénonciateurs anonymes et presse à sensation s’en donnent à cœur joie pour alimenter les rumeurs les plus folles. Mais rien n’y fait, le violeur continue à sévir et dans l’ombre, il épie les faits en geste des deux policiers.

     

    Une fois encore, c'est au travers du fait divers que l’on passe en revue les carences sociales d’une région qui n’a pas de nom car Bastien Fournier n’avait pas pour vocation de se livrer à un exercice de polar ethnique évitant ainsi de s’inscrire dans une définition géographique de la littérature noire suisse. Paradoxalement, dès les premières lignes du récit on ressent immédiatement cette atmosphère rurale helvétique que l’on peut retrouver d’ailleurs dans les romans de Friedrich Glauser et plus particulièrement dans ceux de Friedrich Dürrenmatt d’où émane une certaine forme de quiétude soudainement perturbée par la commission d’un acte abject avec cette incertitude latente quant à l’indentification de l‘auteur du crime. Et c’est en cela qu’un roman tel que La Cagoule présente tout son intérêt puisque le hasard et la chance penchent, cette fois-ci, en faveur du criminel en lui permettant de poursuivre ses funestes activités. C’est particulièrement flagrant lorsque l’une des victimes ayant pu déchiffrer le numéro d’immatriculation de la voiture du violeur, renonce à témoigner ou à informer la police de l’agression dont elle a été victime. Il s’agit donc d’un récit terrible mettant en exergue l’enlisement d’une enquête policière dont la résolution apparaît comme des plus incertaines en générant une frustration qui touche l’ensemble des personnages en les poussant à agir de manière obsessionnelle et en les contraignant ainsi à prendre des risques inconsidérés. Ces caractéristiques on les discerne aussi bien du côté des enquêteurs que du côté des victimes ou même du violeur dont on perçoit toute la froide cruauté au travers de ses actes sordides. De ces obsessions, le lecteur distinguera également la grande part de solitude et de non-dit émanant des différents protagonistes et plus particulièrement avec un personnage tel que le policier Arthur Millet présentant une certaine ambivalence avec le criminel qu’il pourchasse à un point tel que le lecteur pourra se demander s’ils ne sont pas une seule et même personne. Ainsi outre l’incertitude, l’auteur distille un doute permanent en suscitant un sentiment de malaise et d’inconfort qui cadre parfaitement avec le contexte de l’intrigue.

     

    Sur l’espace de 80 courtes pages, le texte se présente sous la forme de chapitres extrêmement concis permettant d’appréhender les points de vue des différents protagonistes par le prisme d’une écriture épurée distillant une tension sous-jacente au fur et à mesure de l’avancée d’une intrigue aux allures incertaines. Intelligemment construit et sans faire preuve du moindre effet sensationnaliste en abordant un sujet aussi délicat, il faut bien admettre que Bastien Fournier parvient à restituer, avec une certaine aisance, un ensemble de scènes parfois sordides qui ne sombrent pourtant jamais dans une espèce de voyeurisme malsain. C’est ainsi que l’on assiste à des conversations complètement surréalistes entre cet étrange et inquiétant prédateur et ses nombreuses victimes pour laisser place à une succession d’actes odieux que l’auteur dépeint avec retenue sans pour autant vouloir nous épargner. Mais on ne saurait se focaliser uniquement sur les péripéties d’une enquête incertaine pour s’attarder sur l’environnement de ce décor montagneux dans lequel nous nous retrouvons complètement immergé. Au détour de ces forêts humides, de ces auberges isolées et de ces vallées encaissées on assiste aux vaines démarches d’individus en quête de consécration, d’absolution, de pardon ou tout simplement d’oubli qu’ils ne pourront jamais obtenir. Ainsi, c’est au détour de cette frustration, et parfois de cette colère insidieuse, de ne jamais parvenir à atteindre l’idéal souhaité que réside tout le désespoir de protagonistes égarés et toute la terrible noirceur d’un récit angoissant, diffusant une atmosphère à la fois pesante et mélancolique.

     

    Chronique romancée d’une tragique succession de faits divers chamboulant la torpeur de cette paisible région alpestre, La Cagoule est un roman saisissant qui se distancie résolument de l’archétype du criminel excentrique ou du monstre sanguinaire peuplant une trop grande multitude de récits rocambolesques. Et parce que cette intrigue met en scène avec une froide sobriété, un individu déséquilibré s’intégrant parfaitement dans l’indolente quiétude de son environnement, elle n’en est que plus terrifiante. Un remarquable concentré de noirceur.

     

    Bastien Fournier : La Cagoule. Editions de L’Aire 2018.

    A lire en écoutant : Tel d’Alain Bashung. Album : L’imprudence. 2002 Barclay.

     

     

  • DAVID JOY : LE POIDS DU MONDE. MADE IN USA.

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    Capture d’écran 2018-12-19 à 21.02.23.pngEncore une histoire de bouseux, de « redneck » évoluants au sein de cette Amérique de la marge dont on entend de plus en plus parler. En dépit d’une floraison d’ouvrages traitant le sujet, on aurait tord d’éprouver une certaine lassitude qui nous pousserait à passer à côté de quelques textes superbes reflétant le talent d’auteurs qui sont parvenus à capter toute la douleur et toute la violence d’une classe sociale défavorisée que l’on a dissimulée derrière le lourd rideau du rêve américain. Pourtant le phénomène ne date pas d’hier et l’on pense bien évidemment à quelques romanciers emblématiques comme Jack London,  John Steinbeck, Horace Mc Coy ou Earl Thompson pour n’en citer que quelques uns qui se sont employés à dépeindre cette Amérique profonde peu reluisante. C’est avec Daniel Woodrell qu’est apparu l‘expression country noir pour désigner un genre prenant pour cadre quelques villes méconnues ou quelques régions reculées, comme Denver, Cincinnati, la région des Appalaches ou des monts Orzacks, sur fond de violences et de détresses sociales en partie dues au trafic et à la consommation de crystal meth quand ce n’est pas tout simplement l’alcool qui ravage ces populations précarisées. De ce courant ont émergé quelques grands auteurs à l’instar de Ron Rash, Donald Ray Pollock et Benjamin Whitmer qui décrivent sans fard cette fureur, cette marginalité et cette souffrance imprégnant l’ensemble de leurs récits. Une liste loin d’être exhaustive puisque l’on peut y intégrer David Joy qui nous livre avec son second roman, Le Poids Du Monde, un sublime récit emprunt d’une noirceur terrible, se déroulant dans l’univers déliquescent de paumés toxicomanes évoluant sur les contreforts des Appalaches, du côté de Jackon county, terre d’élection de l’auteur.   

     

    Après avoir abattu sa mère, son père lui a lancé un dernier je t’aime et avant de se tirer une balle dans la tête. Puis Aiden McCall s’est empressé de fuir son foyer d’accueil pour trouver refuge dans une caravane dans laquelle Thad Broom a été relégué par son beau-père qui ne le supportait plus tandis que sa mère April hantée par le viol qu’elle a subit dans sa jeunesse, semble incapable de lui manifester la moindre preuve d’affection. Les années passent et depuis sa démobilisation, après avoir été engagé dans les combats en Afghanistan, Thad peine à se réinsérer dans la vie civile. Ainsi les deux garçons vivent d’expédients avec, à la clé, un avenir incertain, ponctué de journées festives à base d’alcool et de drogue. Mais avec la mort accidentelle de leur dealer, les choses pourraient changer en raflant une quantité de drogue et d’argent qui constituent un butin inespéré. Mais en matière de stupéfiants les choses peuvent rapidement mal tourner. Thad et Aiden vont l’apprendre à leurs dépens.

     

    Pour les lecteurs en quête de fusillades enragées et de délinquants déjantés possédants un certain charisme dans la nature de leurs actions sadiques, Le Poids Du Monde ne répondra pas à leurs attentes puisque l'auteur s'est focalisé sur l'ordinaire d'individus que la vie n'a pas épargné en les dotant d’un passif pesant trop lourd sur leurs épaules. Le souvenir du drame familial pour Aiden, La réminiscence des combats pour Thad et la résurgence du viol dont a été victime April dans sa jeunesse, on perçoit à chaque instant, cette charge écrasante fixant ainsi la destinée précaire de ces personnages qui sont privés de l'essentiel et qui trouvent quelques échappatoires dans la consommation de méthamphétamine. Avec une tension latente qui émane principalement de Thad, tout en colère contenue, le destin bascule subitement avec la mort accidentelle de ce dealer permettant à l'auteur de donner son point de vue quant à la détention et au maniement irresponsable d'armes à feu. On devine déjà que la découverte providentielle d'argent et d'un stock de drogue ne résoudra pas les problèmes de Thad et d'Aiden, bien au contraire. Un enchaînement de circonstances sordides, de règlement de comptes tragiques contribuera à mettre en exergue toute la rage et toute la douleur de ces trois marginaux en quête d'une vie meilleure sans pouvoir s'accorder sur les moyens d'y parvenir.

     

    Avec un texte à la fois sobre et puissant, David Joy parvient à mettre en scène la chronique d'une vie ordinaire qui tourne à la débâcle, en mettant en évidence les failles d'un système qui n'apporte aucun secours à ces petites gens qui n'ont pas d'autre choix que de s'entraider, même si parfois ce soutient tourne court en laissant des stigmates qu'ils ne parviennent plus à effacer. De victimes, certains d'entre eux deviennent bourreaux pour infliger la somme de douleur qu'ils ne peuvent plus supporter et qui découle pourtant le plus souvent des choix qu’ils font que du courant d'un destin incertain qu'ils ne sauraient maîtriser. Vengeance, fuite en avant et désespoir, l'auteur parvient à insuffler, sans excès, une tension permanente, entrecoupée de quelques éclats de violence émaillant ce terrible récit, tout en nous offrant par moment, de beaux instants lumineux qui éclairent la noirceur d'un roman dressant le portrait acéré d'une Amérique perdue, sans rêve et sans espoir.

     

    David Joy : Le Poids Du Monde (The Weight Of This World). Editions Sonatine 2018. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Fabrice Pointeau.

    A lire en écoutant : Black de Pearl Jam. Album : Ten. 1991 Sony Music Entertainment Inc.

     

  • NICOLAS MATHIEU : LEURS ENFANTS APRES EUX. Y A PEUT-ÊTRE UN AILLEURS.

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    nicolas mathieu,les enfants après eux,actes sud,prix goncourtA bien y réfléchir, je pense que c’est la première fois, et probablement la dernière fois, que j’achève un roman, le jour même où celui-ci obtient le prix Goncourt et à la lecture des communiqués de presse locaux annonçant le triomphe de Nicolas Mathieu pour Leurs Enfants Après Eux, je ne peux m’empêcher de sourire en devinant, entre les lignes, l’embarras de quelques journalistes se demandant qui peut donc bien être ce romancier sorti de nulle part. Pourtant, sans pressentir une telle consécration, on décelait déjà avec Les Animaux La Guerre (Actes Noirs 2014), l’immense talent d’un auteur évoquant cette France périphérique engluée dans une lente agonie industrielle, en utilisant, avec une belle intelligence, les codes du roman noir. Un ouvrage intense qui a d’ailleurs fait l’objet d’une adaptation pour une série télévisée interprétée, entre autre, par Roshdy Zem et Tcheky Karyo. Avec ce second livre abordant les mêmes thématiques sur un registre beaucoup moins sombre mais tout de même emprunt d’une certaine violence, et même si le genre littéraire importe peu, tant la qualité du texte est indéniable, on regrettera le fait que Leurs Enfants Après Eux ne figure pas dans la même collection Actes Noirs ce qui nous aurait sans doute épargné cette couverture improbable, un peu kitch,  nous rappelant les grandes heures du roman-photo. Pourtant il convient de découvrir ce regard vif d’une France dont on parle peu en suivant les destins croisés de trois adolescents tentant de s’extirper du marasme d’une région qui n’a plus rien à leur offrir.

     

    Août 1992, dans cette vallée perdue de l’est de la France où les hauts fourneaux ne sont plus que de lourdes silhouettes muettes, emblèmes d’un monde qui a définitivement disparu et incarnant un héritage dont on ne sait plus quoi faire, il ne reste plus que des hommes et des femmes marqués par cette désindustrialisation. Mais Anthony, Hacine et Stéphanie se moquent bien de cet encombrant fardeau, tournés qu’ils sont vers l’instant présent. Parce qu’à quatorze ans on ne se soucie guère des affres parentales pour se consacrer aux conneries d’adolescent en sillonnant la région au guidon de scooters et de mobylettes trafiquées afin de se retrouver lors de soirées estivales où l’on picole tout en faisant tourner quelques joints. Premiers émois amoureux, règlements de compte foireux tout comme les petits trafics de haschich prenant plus d’ampleur, sur l’espace de quatre étés, Hacine, Anthony ainsi que la belle Stéphanie vont apprendre à leur dépend que l’on ne brise pas aussi facilement les codes sociaux qui dessinent leurs destinées.

     

    Sur quatre périodes estivales, couvrant la dernière décennie du siècle passé, qui prennent le nom des succès de l’époque avec Smell Like Teen Spirit de Nirvana pour l’été 1992, You Could Be Mine de Guns N’ Roses pour l’été 1994, La Fièvre de NTM pour l’été 1996  et I Will Survive de Gloria Gaynor pour l’été 1998, Nicolas Mathieu décline sans pathos et sans lyrisme le parcours de trois adolescents qui vont tenter, chacun à leur manière de ne pas reproduire les schémas de leurs parents respectifs que ce soit l’alcoolisme et la violence d’un père frustré pour Anthony, l’ennui d’une bourgeoisie étriquée pour Stéphanie ou les difficultés sur des enjeux d’immigration et d’intégration pour Hacine. Des protagonistes tentant, parfois de manière bien maladroite et quelque fois sans même s’en rendre compte,  d’échapper à leur destin qui semble pourtant tout tracé avec à la clé, pour les deux garçons, des boulots minables se transformant en CDI qui font office de graal. Pour Stéphanie, l’échappée peut résider dans l’utilisation efficiente des filières scolaires qui font plutôt office de tamis social. Le tableau est plutôt féroce, terriblement lucide en ne laissant aucune place aux illusions. Et pourtant au gré d’un quotidien pétrit de petites tragédies, Nicolas Mathieu nous laisse entrevoir quelques lueurs d’espoir aux travers de ces petits instants de joie qui ponctuent l’ensemble d’un récit solidement ancré dans le réalisme social d’une région qu’il connaît parfaitement. Outre les dialogues qui sonnent toujours juste et une intrigue qui se dessine parfaitement, l’auteur parvient également à restituer l’ambiance de cette décennie en instillant tout au long du récit des produits de consommation de l’époque ainsi que des références musicales et cinématographiques qui font office de madeleines proustiennes en procurant pour beaucoup de lecteurs, quelle que soit la génération d’ailleurs, une charge émotionnelle supplémentaire.

     

    Tout au long du récit, malgré cette soif de vivre qui exsude de chacun des personnages, on devine cette lourde sensation de malédiction accablant l’ensemble des protagonistes pour lesquelles, on n’en doute pas un seul instant, Nicolas Mathieu a injecté une part de lui-même leur conférant ainsi un supplément d’humanité et de justesse. C’est également dans la pertinence des propos ainsi que dans l’adéquation des mises en situation, ne laissant aucune place au jugement ou au misérabilisme, que l’on appréciera ce regard plein d’affection, mais pourtant sans concession, que l’auteur porte sur la région de son enfance. Chronique sociale chargée d’une émotion latente pour évoquer cette France de l’entre-deux dont on ne connaît finalement pas grand-chose, Leurs Enfants Après Eux exprime toute la frustration, la rancœur et parfois la colère rentrée d’une population qui ne se retrouve tout simplement pas dans ce monde que l’on dit nouveau. Un livre brillant et marquant.

     

    Nicolas Mathieu : Leurs Enfants Après Eux. Editions Actes Sud 2018.

    A lire en écoutant : About A Girl de Nirvana. Album : Nirvana – MTV Unplugged in New York (Live). 1994 UMG Recordings, Inc.

  • Nicolas Verdan : La Coach. Tyrannie interne.

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    Capture d’écran 2018-10-28 à 23.03.57.pngLa troisième édition du festival du polar Lausan’noir aura lieu le samedi 3 et le dimanche 4 novembre 2018 et accueillera 20 auteurs du genre noir dans les murs du Lausanne Palace. Cocktail, brunch et tables rondes se dérouleront dans ce cadre prestigieux et si le programme ne manquera pas de susciter quelques intérêts avec des animateurs qui, souhaitons-le, auront pris le temps, cette année, de lire les livres des auteurs qu’ils interviewent, on ne peut s’empêcher de penser que la voilure a été quelque peu réduite, laissant présager d’une fin prochaine du festival, comme ça été le cas pour la Scène du crime du salon du livre de Genève. A moins qu’il ne s’agisse d’une stratégie pour mettre en valeur les romanciers du polar de la région romande ce qui est une bonne chose si le public est au rendez-vous. Espérons également qu’Olivier Norek, parrain de cette édition, se satisfera de ce titre honorifique en ne faisant pas faux-bond au dernier moment, comme ça été le cas lors de l’édition précédente, peu satisfait, semble-t-il, du temps consacré aux dédicaces.  Quoiqu’il en soit, en guise de préambule, avant de s’ébaudir dans les fastes d’un luxueux palace, vous pourrez déjà rencontrer Marie-Christine Horn et Gilles de Montmollin, deux auteurs de la littérature noire chez BSN Press, le vendredi 2 novembre 2018 dès 1700 à la librairie d’occasion Molly & Bloom tenue par Nicolas Verdan qui dédicacera également son dernier ouvrage (on n’est jamais aussi bien servi que par soi-même), La Coach, un roman noir social, figurant parmi les trois finalistes en lice pour le Prix du Polar Romand 2018.

     

    Rendement, rationalisation, plus de six cents offices postaux doivent fermer dans le pays. Une tâche qui a été confiée à Alain Esposito, cadre dynamique de Swiss Post, devant établir une stratégie afin de faire passer la pilule d’une décision aussi impopulaire. Surmené, sous pression et fragilisé par des difficultés au sein de son couple, ce manager s’adjoint les compétences de Coraline Salamin, une coach charismatique qu’on lui a recommandé. Mais s’agit-il vraiment d’une rencontre fortuite ? Car sous l’influence de cette femme redoutable, Alain Esposito  pourrait perdre complètement pied. Et c’est probablement ce que souhaite Coraline, désireuse de venger la mort de son frère qui s’est jeté sous un train après la fermeture de l’office postal dont il était l’administrateur. Sur fond de libéralisme débridé et de cynisme entrepreneurial, les plus froides vengeances peuvent se mettre en place.

     

    Subjectivité et mauvaise foi, ceci d’autant plus que je n’ai pas lu La Séquence de Stefan Catsicas (Favre 2018) et Le Casseur d’Os de Sebastien Meier (Fleuve Noir 2018), les deux autres romans en final,  il va de soi que l’on se prend à espérer que Nicolas Verdan obtienne avec La Coach le Prix du Polar Romand, puisqu’il s’agit d’un récit s’inscrivant dans l’actualité du pays lorsque sa parution coïncidait avec le scandale des manipulations comptables de Car Postal. Récompenser un tel ouvrage deviendrait donc un geste politique dans le sens étymologique du terme avec un roman noir dénonçant les dérives de cette ancienne régie de la Confédération qui s’inscrit désormais dans une exigence de rationalisation au détriment de tous les usagers. On aurait donc tord d’invoquer le hasard ou la coïncidence à la lecture de La Coach, car l’auteur, à la fois journaliste indépendant et romancier, parvient tout simplement à capter cette lente dissolution du service public qui s’opère dans le pays, au profit d’une logique de rentabilité se déclinant au rythme d’objectifs managériaux qui mettent la pression sur l’ensemble des acteurs de l’entreprise.

     

    Il va de soi que dans un tel contexte, Nicolas Verdan peut mettre en scène une tragédie touchant l’ensemble de ses personnages. Car au-delà de ses certitudes et de son assurance, on décèle chez Coraline Salamin, La Coach, quelques failles, voire même une détresse certaine qui la rend probablement plus humaine, mais guère plus sympathique. Cette détresse on la retrouve au travers d’un individu comme Alain Esposito, ce manager quelque peu dépassé, souhaitant trouver une assise et une légitimité en intégrant un groupe de cadres supérieurs à la fois odieux et cyniques qui deviennent de véritables références dans un monde ultra libéral. Dans un tel univers où l’efficacité se traduit dans la rapidité de décisions parfois terribles, le parcours de David, le frère de La Coach, apparaît comme le véritable martyre d’un drame social qui met en exergue toute l’inhumanité de l’entreprise.

     

    Avec une écriture à la fois précise et incisive, dénonçant, entre autre, l’individualisme exacerbé par la culture du moi et du coaching personnalisé, Nicolas Verdan met en situation une femme dynamique et charismatique sillonnant le pays à toute vitesse au volant de sa Mini Cooper ou en emprutant des trains express qui transitent dans des gares où fourmille une cohorte d’usagers pressés par le temps. De son espace et de son temps, dans ce pays où les noms des anciennes régies fédérales prennent des consonances anglo-saxonnes, l’auteur interpelle le lecteur au gré d’un récit peu ordinaire et terriblement lucide avec un fait divers terrible, résultant de ces pressions insupportables qui pèsent sur l’ensemble d’une population vivant au rythme d’une croissance effrénée et complètement débridée.

     

    Dans le paysage de la littérature Suisse romande, un roman noir tel que La Coach fait indéniablement figure d’exception en mettant en exergue, au travers du fait divers, les défaillances sociales d’un pays où la détresse et la solitude deviennent les pendants d’une société basée sur le résultat et le profit à n’importe quel prix, en laissant sur le carreau toutes celles et ceux qui ne supporteraient pas la pression d’un tel modèle social. Inquétant et clairvoyant, La Coach est un roman noir terrible, projetant un éclairage pertinent sur ce climat  cruel et impitoyable qui règne au sein de ces grandes régies d’état que l’on a désormais privatisées.

     

    Nicolas Verdan : La Coach. Editions BSN Press 2018.

    A lire en écoutant : My Life Is Going On de Cecilia Krull. Singles : La Casa De Papel. 2018 Atresmedia Mūsica S.L.U.

  • Benjamin Whitmer : Evasion. "Sang issue".

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    éditions gallmeister,évasion,benjamin whitmerL’ennui avec les écrivains que l’on adule et dont on a vanté plusieurs ouvrages, c’est qu’au bout du compte, on peine à trouver de nouveaux arguments pour vous convaincre de les lire, ceci d’autant plus qu’il est parfois bien difficile d’expliquer le talent que l’on décèle dans cette sensation de spontanéité émanant de certains textes comme ceux de Benjamin Whitmer qui fait partie de ces auteurs américains s’employant à dépeindre sans artifice cette Amérique de la marge au sein de laquelle il est complètement immergé ce qui explique peut-être, du moins en partie, cette sensation de réalisme qui ressort notamment lors des échanges entre les différents personnages qui hantent ses romans. Bien évidemment Pike, premier ouvrage de l’auteur, a suscité un enthousiasme sans précédent auprès des lecteurs, mais il ne faudrait pas sous-estimer Cry Father dont le succès est sans doute moins important, mais qui n’en demeure pas moins un roman absolument exceptionnel ne faisant que confirmer le talent de Benjamin Whitmer que l’on compare désormais à Donald Ray Pollock, Ron Rash ou même Cormac McCarthy. C’est une erreur. S’il peut s’inscrire dans un courant similaire à ces immenses écrivains, Benjamin Whitmer a la particularité de posséder une voix, « une musique », bien particulière qui en fait un auteur à nul autre pareil. Il convient donc également saluer le travail du traducteur Jacques Mailhos qui parvient à restituer toute la quintessence de cette musique, dans sa version française. Que ce soit avec Pike ou Cry Father, Benjamin Whitmer nous avait habitué à des récits mettant en scène une petite poignée de personnages évoluant dans un cadre très contemporain au cœur de ces grands espaces américains. Se déroulant en 1968, dans une petite ville de l’état du Colorado, il en va tout autrement avec Evasion, un grand récit choral dont l’un des thèmes majeurs aborde la question de l’enfermement aussi bien social que carcéral.

     

    En 1968, à Old Lonesome, petite ville perdue du Colorado, il n’est guère question de profiter du réveillon pour ses habitants qui peuvent entendre la sirène de la prison d’état résonnant dans les rues désertes. Douze prisonniers sont parvenus à s’échapper pour entamer une cavale chaotique en se dispersant dans la tourmente d’un blizzard impitoyable. Pour Jugg, le directeur de la prison, il est absolument hors de question que les détenus puissent s’en tirer. Régnant en despote sur la ville, il mobilise gardiens et habitants pour mettre en place une implacable chasse à l’homme dont la violence va rapidement devenir incontrôlable. Mais peu importe, les gardiens de prison conduits par un traqueur hors pair et accompagnés de deux journalistes locaux, croyant tenir un bon article, vont se lancer à la poursuite des évadés qu’ils sont bien décidés à capturer plus morts que vifs. Tous aussi déterminés que leurs poursuivants, il est absolument hors de question pour les prisonniers de retrouver leur enfer carcéral quotidien. C’est donc dans la désolation d’une nuit hivernale sans fin, que les confrontations sanglantes vont se succéder. Déferlement de sauvagerie et de cruauté, cette quête de la liberté à un prix : La mort.

     

    Il fallait bien toute la maîtrise d’un auteur comme Benjamin Whitmer pour faire en sorte que l’on ne se perde pas dans l’impressionnante succession de points de vue d’une multitude de personnages que l’on découvre au gré de chapitres rythmés et dont les titres désignent les rôles des principaux protagonistes que sont Mopar le détenu, Dayton la hors-la-loi, Stanley et Garret les journalistes, Jim le traqueur, Shitrick et Grace les gardiens et Cyprus Jugg le directeur de la prison. Autour de ces individus gravitent toute une kyrielle d’acteurs secondaires qui donnent encore davantage d’ampleur à cette traque se déroulant sur toute une nuit hivernale au sein d’une région isolée par le blizzard. Isolation, solitude, ainsi apparaissent les différentes prisons que sont bien évidemment l’institution carcérale, mais également la ville de Old Lonesome avec des habitants assujettis au tissu économique et à la manne financière provenant de la prison d’état où règne ce directeur omnipotent. Et c’est ainsi que le lecteur perçoit subtilement la déclinaison de toutes ces notions d’enfermement qu’il soit aussi bien social que carcéral au travers de la multitude de personnages habilement campés et dont les caractères révèlent toutes les failles de l’âme humaine. Le désespoir et la noirceur éclatent bien évidemment au détour des scènes de confrontations, entre poursuivants et évadés, se déroulant dans un climat de violence âpre sans pour autant sombrer dans une débauche de brutalités gratuites. Mais il ne faudrait pas s’arrêter uniquement sur ces scènes d’action pour s’attarder sur toute l’ambivalence des différents acteurs qui traduisent, outre cette noirceur et ce désespoir, une certaine forme de lâcheté et de résignation. Ainsi, même une femme comme Dayton, cette fermière trafiquante de marijuana, accrochée à sa ferme qu’elle tient à conserver, incarne une certaine forme de soumission devant l’ordre établi. C’est encore plus flagrant avec un individu comme Jim, possédant un véritable don pour retrouver la trace des hommes qu’il pourchasse mais qui fait l’objet d’un constant mépris de la part de ses proches et de tous les habitants de la ville et qui ne parvient donc pas à s’extraire de sa condition. Outre des thèmes soigneusement déclinés tout au long de l’intrigue, l’autre force des récits de Benjamin Whitmer réside dans ces échanges parfois vifs et ces dialogues acérés qui donnent au récit cette tonalité à la fois spontanée et dynamique qui est encore plus flagrante avec ce roman choral où l’interaction entre les différents personnages devient l’enjeu central de l’histoire.  

     

    Bien plus qu’une simple affaire de traque, Evasion est un roman à la fois prenant et poignant, d’une noirceur terrible parce que l’on s’aperçoit, à mesure que l’on progresse dans les méandres d’une poursuite impitoyable, que les échappatoires, quels qu’ils soient, deviennent complètement vains et qu’il est impossible de briser les carcans sociaux de la ville de Old Lonesome. Un récit sans aucune concession qui vous submergera en vous entraînant dans le sillage de cette déferlante de rage et de haine contenue qui finira éclater en gangrenant les rares lueurs d’espoir et ses dérisoires tentatives d’échapper à son destin.

     

    Benjamin Whitmer : Evasion (Old Lonesome).Editions Gallmeister 2018. Traduit de l’anglais (USA) par Jacques Mailhos.

    A lire en écoutant : Amen Corner de Jay Munly. Album : Munly & The Lee Lewis Harlots. Alternative Tentacles 2004.