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  • ARPAD SOLTESZ : IL ETAIT UNE FOIS DANS L’EST. OUTLAW.

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    arpad soltesz, il était une fois dans l'est, éditions agulloService de presse

     

     « Une partie de cette histoire s’est vraiment produite, mais d’une autre manière. Les personnages sont fictifs.
    Si vous vous êtes tout de même reconnu dans l’un d’eux, soyez raisonnable et ne l’avouez pas.
    Les gens n’ont pas à savoir quel salopard vous êtes. »

     

    Avec un tel avant-propos, on comprend d’entrée de jeu que Il Etait Une Fois Dans L’Est, premier roman noir slovaque traduit en français par l’audacieuse maison d’éditions Agullo, ne va pas s’aventurer sur le terrain du polar ethno pour nous décliner une série de clichés folkloriques d’un pays méconnu, perdu dans les confins de l’Europe centrale. Journaliste d’investigation, son auteur, Árpád Soltész, dirige une agence journalistique portant le nom d’un de ses confrères, abattu dans la périphérie de Bratislava après avoir enquêté sur des affaires de corruptions et de fraudes fiscales. Ainsi, dans le contexte d’un pays miné par les affaires, où l’effondrement du communisme a fait place à une espèce de pseudo démocratie au libéralisme sans foi ni loi avec une corruption institutionnalisée et des détournements de fonds endémiques alimentant les rouages d’un état dévoyé, Árpád Soltész signe une fiction débridée autour d'un terrible fait divers qui nous permet d’entrevoir toutes les arcanes des institutions étatiques noyautées par les mafias et autres organisations occultes.

     

    A Košice, dans l’est de la Slovaquie, il ne fait pas bon pour une jeune fille d’être larguée sur le bord de la route par son petit ami. Alors qu’elle fait du stop pour rentrer chez elle, Veronika, à peine âgée de 17 ans, va l’apprendre à ses dépends en se faisant enlever par deux truands qui, après l’avoir violée sauvagement, prévoient de la céder à un souteneur albanais qui l’emploiera dans un sordide bordel du Kosovo. Mais pleine de ressources, la jeune fille parvient à échapper à ses tortionnaires en espérant trouver la protection de la police locale chez qui elle va déposer plainte. Pourtant les choses ne se déroulent pas comme la victime et sa famille l’escomptaient puisque les truands bénéficient d’un réseau de protection composé de membres des services secrets, de juges, de procureurs et même de hauts fonctionnaires de police qui vont s’efforcer de se débarrasser de ce témoin gênant. Il reste pourtant quelques individus intègres comme Miko et Valent le Barge, deux flics violents ne craignant absolument personne tout comme Schlesinger, un journaliste valeureux qui n’hésite pas à dénoncer les accointements entre officines étatiques et groupuscules mafieux. Tous vont s’employer à protéger la jeune fille planquée dans un palace désert, situé à la frontière de l’Ukraine et tenu par le mystérieux Robo possédant quelques compétences meurtrières. Entourée de ce staff étrange, Véronika a la certitude de vouloir bien plus que la justice. Elle souhaite désormais se venger de ses bourreaux et de tous ceux qui ont tenté de les protéger.

     

    La tonalité de l’avant-propos vous donne également une idée de l’ironie mordante qui imprègne l’ensemble d’un texte sans concession, doté d’une terrible énergie qui va sonner le lecteur au rythme d’une intrigue échevelée, presque foutraque qui va se révéler pourtant d’une incroyable maîtrise. Mais il va tout de même falloir s’accrocher pour suivre cette imposante galerie de personnages évoluant dans un univers où les valeurs morales sont quasiment inexistantes tout en se demandant à quels instants la réalité rejoint la fiction. Son auteur répondrait probablement : Tout le temps. D'ailleurs on se doute bien, par exemple, que le personnage du journaliste Pali Schlesinger nous renvoie au vécu d’Árpád Soltész ou de son collègue assassiné, Jan Kuciak. Véritable exutoire, Il Etait Une Fois dans L’Est n’est donc pas qu’une simple compilation des scandales qui ont émaillé le pays sur l’espace d’une décennie qui a suivi l’effondrement du bloc soviétique car Árpád Soltész parvient, avec une virtuosité confondante, à mettre en scène, autour du viol d’une jeune fille de 17 ans, un cinglant concentré de noirceur où l’on distingue les accointances entre le crime organisé et les multiples institutions d’un état complètement corrompu dont les services secrets deviennent la terrible incarnation de dérives meurtrières. Ce sont la contrebande et les trafics de migrants transitant entre l’Ukraine et l'Autriche, les détournements de fonds européens destinés à la communauté tsigane, les magouilles financières et immobilières avec les instances politiques que l’auteur dépeint au gré des points de vue de toute une panoplie de salopards dénués de tout scrupule.

     

    En se focalisant sur l’effroyable destinée de Véronika, cette jeune femme issue de la communauté tsigane, Árpád Soltész se dispense de toute forme d’emphase en lien avec une victimisation larmoyante pour se concentrer sur l’aspect social d’une population discriminée qui n’attend plus rien d’un état de droit inexistant. Ainsi, dans un tel contexte, c’est l’occasion pour l’auteur de décrire ces mécanismes hallucinants d’une fausse immigration de Roms vers les pays de l’Ouest afin de toucher quelques subsides mensuels permettant d’alimenter les caisses de chefs mafieux qui ont intégré les règles, ou plutôt l’absence de règles, d’une société capitaliste complètement effrénée où la corruption, les meurtres et les détournements en tout genre deviennent un véritable art de vivre. Violentée, traquée, on suit donc le parcours de cette fille à la beauté décomplexée qui va d’ailleurs en faire une arme lui permettant de se retourner contre ses ravisseurs avec l’aide d’un entourage à la probité douteuse à l’instar de Miko et Valent le Barge, ces deux flics borderline qui se dispensent de suivre les directives d’une institution policière dévoyée pour instaurer leurs propres lois leur permettant ainsi de survivre dans un univers régis par des politiciens et des magistrats à la solde de clans mafieux et autres truands en tout genre. D’une extrême noirceur et dépourvu de toute forme d’espoir, comme en atteste un épilogue sordide démontrant l’immuable sort des victimes, Il Etait Une Fois Dans L’Est prête parfois à rire (un rire jaune, il faut bien le concéder) au gré d’échanges savoureux, épicés d’idiomes percutants, entre des protagonistes complètement déjantés insufflant une espèce de dynamisme à la fois insensé et hallucinant de réalisme pour nourrir un récit effrayant qui prend l’allure d’un réquisitoire désespéré.

     

    Véritable brûlot politique à l’encontre d’un état sans foi ni loi, Árpád Soltész nous livre, avec Il Etait Une Fois Dans L’Est, un sombre western où les  règlements de compte sauvages deviennent les seuls actes valables pour lutter contre une corruption institutionnalisée que l’on ne saurait enrayer que par la force. En attendant, il ne reste plus qu’à compter le nombre de victimes sacrifiées sur l'autel du profit. Un roman noir effrayant à nul autre pareil.

     

    Árpád Soltész : Il Etait Une Fois Dans L’Est. Editions Agullo Noir 2019. Traduit du slovaque par Barbora Faure.

     

    A lire en écoutant : Sex On Fire de King Of Leon. Album : Only By the Night. 2008 RCA Records.

  • Magdalena Parys : Le Magicien. Tout disparaît.

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    magdalena parys, le magicien, éditions agulloService de presse.

    Interroger l’histoire pour en retracer les contours sous la forme d’un roman noir afin de nous permettre d’appréhender, à hauteur d’homme, la perception que l’on peut avoir des événements historiques qui ont marqué un pays tout en aiguisant notre curiosité. Interroger l’histoire, c’est également l’occasion de faire en sorte de se remémorer les scories d’époques révolues qui paraissent si lointaines à un point tel qu’on en oublie les enseignements que l’on a pu en tirer à l’instar de ce mur de Berlin dont l’effondrement survenu il y a de cela presque trente ans, fait cruellement écho à cette velléité d’en ériger un nouveau, dans une autre contrée du monde. Des raisons idéologiques d’autrefois aux préoccupations économiques d’aujourd’hui, rien ne change puisque les victimes tentant de franchir cet obstacle sont sacrifiées au nom de volontés politiques complètement absurdes comme l’a évoqué Magdalena Parys avec 188 Mètres Sous Berlin (Agullo 2017) en mettant en lumière les enjeux stratégiques et les manipulations des différents services secrets des deux blocs séparant le monde et plus particulièrement l’Europe. Mais il n’existe pas de mur sans gardien et Magdalena Parys consacre son second roman, intitulé Le Magicien, aux opérations secrètes misent en place par les membres de la police politique de la Stasi contribuant au bon fonctionnement de la surveillance du rideau de fer avec pour conséquence l‘incarcération ou la disparition pure et simple de plusieurs milliers de citoyens tentant de fuir le régime communiste.

     

    En 2011, du côté Sofia, personne ne connaît les circonstances exactes de l’assassinat de Gerhard Samuel, photoreporter, qui enquêtait sur un ami disparu en 1980 à la frontière bulgare. Peut-être s’agit-il des mêmes personnes qui ne souhaitent pas que l’on fasse la lumière sur l’exécution des frères Seidel essayant de fuir le régime communiste de l’époque. Leur père, Burkhard Seidel en est persuadé, car depuis la mort de ses enfant, il n’a eu cesse de vouloir traduire les commanditaires politiques en justice en récoltant une impressionnante masse de documents et de photographies qui alimentent désormais son musée à la mémoire des victimes disparues en tentant de fuir les pays du bloc de l’est. Plus inquiétant encore, le corps de son principal pourvoyeur, Frank Derbach, est retrouvé sauvagement mutilé dans un immeuble abandonné à Berlin. Arrivé sur place, le commissaire Kowalski est rapidement écarté de cette enquête jugée bien trop sensible. Néanmoins, le policier tenace va poursuivre ses investigations en comptant sur l’aide de la belle fille de Gerhard, une journaliste désireuse de faire toute la lumière sur des événements douloureux de son passé. Ancien haut gradé de la Stasi et désormais politicien bien en vue, Christian Schlangenberger est également inquiet depuis qu’un expéditeur anonyme lui fait parvenir des photos où on le voit exécuter un opposant politique dans le cadre de l’opération secrète « Le Magicien » visant à éliminer les dissidents du régime communiste.

     

    Vengeance et culpabilité, sur fond de chantages et d’intimidations, animent l’ensemble des personnages de cet impressionnant roman où la réalité des opérations secrètes de la Stasi s’entremêle à la fiction d’une intrigue policière plus surprenante qu’il n’y paraît. Car en dépit des apparences, le terrible meurtre de Frank Derbach va révéler en toute fin de récit d’autres éléments permettant d’entrevoir tout un pan de la pâle humanité de personnages finalement bien plus vulnérables qu’on ne le croit. Extrêmement fouillée et extrêmement dense l’étude de caractère des différents protagonistes permet également de distinguer les péripéties des événements historiques qui ont marqué les différentes nations évoquées, que ce soit l’Allemagne bien sûr, et plus particulièrement Berlin, mais également la Pologne avec les révoltes ouvrières de Solidarność et la Bulgarie dans une moindre de mesure, théâtre d’un grand nombre d’exécutions de dissidents. C’est donc sur cette trame habile que Magdalena Parys tisse une intrigue solide imprégnée d’un fond historique passionnant quant à son impact sur la kyrielle de personnages animant ce roman politique au sens littéral du terme, qui ne manquera pas d’interpeller le lecteur. On prendra également plaisir à superposer le parcours de l’auteure sur quelques uns des protagonistes du roman à l’instar de Dragiwa, journaliste polonaise résidant à Berlin tout comme Magdalena Parys ce qui confère au récit une sensation de réalisme encore bien plus bouleversant.

     

    Mais outre l’intrigue et les personnages, on appréciera également l’atmosphère singulière émanant de ce roman complexe nous permettant de découvrir quelques lieux insolites et méconnus d’une ville de Berlin qui va se révéler toute aussi envoûtante que les protagonistes qui traversent le récit. Un immeuble décati du quartier populaire de Neukölln, squatté par la communauté Rom, abrite une scène de crime sordide tandis que l’appartement luxueux de la maîtresse de Christian Schlangenberger donne sur l’élégante Gendarmenplatz. L’opulent quartier de Zehlendorf abrite le somptueux restaurant Hertz situé au bord du lac Wannsee non loin de la villa du peintre Max Lieberman et de la villa Marlier où se déroula la conférence de Wannsee portant sur les modalités de la solution finale. Pourtant, loin d’être une espèce de catalogue touristique, ces lieux chargés d’histoire deviennent les décors pertinents de cette histoire alambiquée et originale à la fois, empruntant quelques tonalités mélancoliques en adoptant un rythme paisible qui pourra déconcerter les lecteurs en quête de récits trépidants.

     

    Diatribe politique imprégnée d’une intrigue policière employant quelques éléments propres aux romans d’espionnage, Le Magicien est un roman détonant qui s’emploie à dénoncer les exactions d’une effrayante institution policière dissoute en 1990 sans que leurs membres éminents ne soient réellement inquiétés puisque bon nombre d’entre eux détiennent, aujourd’hui encore, des responsabilités importantes au sein de l’appareil étatique allemand. Pertinent et édifiant.

     

    Magdalena Parys : Le Magicien (Magik). Editions Agullo 2019. Traduit du polonais par Magot Carlier et Caroline Raszka-Dewez.

    A lire en écoutant : Debussy & Ravel : String Quartets interprétés par le Orlando Quartet. 1983 Universal International Music. B.V.

     

  • Wojciech Chmielarz : La Ferme Aux Poupées. Marchandise humaine.

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    Capture d’écran 2018-12-17 à 16.55.17.pngPolar rural ou plus récemment polar des périphéries, voici quelques désignations pour évoquer la littérature noire se déroulant hors des grands centres urbains. Il ne reste plus qu’à s’en arroger la paternité à l’instar d’Aurélien Masson, ancien directeur de la Série Noire, estimant être l’origine de cet engouement pour le genre alors que l’on sait bien que ce sont des maisons d’éditions indépendantes qui se sont intéressées aux romans noirs se déroulant dans les contrées campagnardes. Toujours quête d’originalité, ce sont également ces même éditeurs indépendants qui mettent en avant des polars provenant de nations périphériques méconnues, comme les pays de l’est et plus particulièrement la Pologne suscitant un intérêt particulier depuis le succès des trois romans de Zygmunt Miloszewski mettant en scène les enquêtes du procureur Teodore Szacki débutant avec Les Impliqués (Mirobole éditions 2013) se poursuivant avec Un Fond De Vérité (Mirobole éditions 2014) et s’achevant avec Rage (Fleuve Noir 2016). Toujours en Pologne et inaugurant une nouvelle série de romans policiers, c’est désormais par l’entremise d’Agullo éditions que l’on poursuit notre exploration du pays avec Pyromane (Agullo 2017) de Wojciech Chmierlarz. On découvrait alors l’inspecteur Jakub Mortka, surnommé le Kub, officiant à Varsovie avant de le retrouver dans un dernier opus, La Ferme Aux Poupées, se déroulant dans une région minière de la voïvovide de Silésie.

     

    Après une enquête éprouvante dans la banlieue de Varsovie, l’inspecteur Jakub Mortka, que tout le monde surnomme le Kub, se retrouve muté à Kretowice dans une province montagneuse de la Pologne afin de dispenser aux policiers locaux le nouvelles méthodes d’investigations. Mais dans cette ancienne région minière les affaires reprennent avec la disparition d’une petite fille. L’affaire est d’autant plus délicate qu’elle met en évidence une série d’enlèvements dont certains touchent la communauté Rom. Mais un pédophile récidiviste est rapidement interpellé. Tout irait donc pour le mieux si l’on ne découvrait pas dans les entrailles de la montagne quelques cadavres étrangement conservés qui entraînent le Kub dans des investigations qui vont mettre en évidence un inquiétant trafic d’êtres humains.

     

    On prend énormément de plaisir à retrouver le Kub, ceci d’autant plus que Wojciech Chmierlarz a étoffé son personnage en mettant en évidence quelques failles sans pour autant sombrer dans les stéréotypes propre au genre. Ainsi le Kub se révèle être un policier plus ou moins intègre, ceci en fonction de l’avancée de ses enquêtes qui prennent évidemment un place trop importante dans sa vie. Mais intuitif et assez claivoyant dans le cadre des investigations, le policier est à la peine lorsqu’il s’agit de son entourage auquel il ne prête pas suffisement d’attention, ce qui peut le conduire à certaines déceptions. Prompt à la colère, loin d’être exemplaire et pouvant parfois se fourvoyer, Jakub Mortka, dont la vie privée reste en friche, échappe à la banalité de son quotidien en s’investissant pleinement dans une profession qui devient une espèce d’échappatoire. On retrouve cette ambivalence et ces failles pour l’ensemble des personnages récurrents  de la série à l’exemple de l’ex femme du Kub ou de ses anciens partenaires de Varsovie qui mettent en exergue les faiblesses du Kub mais également toute sa détermination lorsqu’il s’agit d’exercer son métier.

     

    Après Varsovie, le Kub se retrouve donc affecté dans une petite ville de province de seconde zone donnant ainsi l’occasion de découvrir un nouvel environnement. Ancienne cité minière, l’intrigue permet d’appréhender le contexte sociale d’une communauté  aux prises avec les difficultés inhérentes au déclin économique de la région. C’est dans cet univers pesant que La Ferme Aux Poupées, titre aussi glaçant que la couverture,  prend toute sa dimension en mettant en exergue une détresse sociale permettant de mettre en place les trafics les plus odieux. On décèle déjà ce milieu difficile lorsque le Kub interroge les parents d’une petite fille qui vient d’être enlevée. Violence, alcoolisme l’auteur parvient à saisir une scène en quelques mots sans s’apesantir sur le misérabilisme de la situation. Il en va d’ailleurs de même lorsqu’il nous dépeint sans fard les affres d’une communauté Rom méfiante et parfois hostile vis à vis des autochtones qui le leur rendent bien. Une tension latente au service d’une intrigue dont on perd parfois le fil tant les interactions sont parfois complexes et surprenantes à l’instar de cette ferme aux poupèes qui révèle l’odieuse ingniosité de trafiquants sans scrupules.

     

    Une série d’enlèvement d’enfants, des cadavres démembrés, un trafic d’être humain et des malfaiteurs cruels et violents, nul doute que La Ferme Aux Poupées prend parfois l’allure d’un thriller incisif qui se garde pourtant bien de sombrer dans les dérives narratives souvent liées à ce genre, pour s’intéresser davantage aux causes sociales de situations sordides qui se suffisent à elles-mêmes. Un bel équilibre de tensions et de réflexions pour une intrigue qui fait froid dans le dos.

     

    Wojciech Chmielarz : La Ferme Aux Poupées. Editions Agullo 2018. Traduit du polonais par Erik Vaux.

    A lire en écoutant : So Nice de Tomasz Stanko. Album : Dark Eyes – Tomasz Stanko Quintet. 2009 ECM Records GmbH.

     

  • FREDERIC PAULIN : LA GUERRE EST UNE RUSE. FRENCH UNDERWORLD.

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    éditions agullo, la guerre est une ruse, frédéric paulinOn recense près de six cent ouvrages publiés qui se bousculent sur les présentoirs des librairies, à l’occasion de la rentrée littéraire où la logique de diversité cède peu à peu le pas à un constat plutôt effrayant où l’on s’aperçoit que le livre est en train de tuer le livre. Difficile, dans un tel contexte, qu’un ouvrage puisse émerger ou que l’on soit capable de le désigner comme étant le grand roman de cette rentrée à moins d’avoir lu l’ensemble des livres parus. Pourtant il convient d’affirmer haut et fort que La Guerre Est Une Ruse de Frédéric Paulin figure justement parmi les romans qui vont compter dans ce paysage littéraire encombré et qu’il faut impérativement découvrir ce récit remarquable qui couvre la période trouble des événements méconnus de la guerre civile d’Algérie des années 90 jusqu’au terrible attentat du RER à la station Saint-Michel. Première partie d’une trilogie annoncée, les éditions Agullo ne se sont pas trompées en accueillant dans leur collection leur premier roman français intégrant, avec une rare intelligence, une intrigue prenante où les faits historiques s’enchevêtrent à la fiction permettant d’appréhender avec une belle clairvoyance les contours d’une situation géopolitique complexe mais ô combien passionnante.

     

    En 1992, l’Algérie entre dans une phase sanglante de répression avec l’armée prenant le contrôle du pays en interrompant le processus législatif qui voit la victoire des partis islamistes. Ce sont désormais quelques généraux, les «janvieristes», qui tiennent les rênes du pouvoir. Dans ce contexte de guerre civile, Tedj Benlazar, agent du DGSE, observe les rapports troubles et les liens étranges qui s’opèrent entre le DRS, puissant Département du Renseignement et de la Sécurité et les combattants du Groupe Islamique Armé. Manipulations, infiltrations, tous les moyens sont bons pour ces militaires s’accrochant au pouvoir afin de faire en sorte d’obtenir le soutien de la France pour poursuivre leur combat acharné contre les groupuscules terroristes, quitte à exporter le conflit du côté de l’ancienne métropole. Localisation d’un camp de concentration, évasion massive d’un pénitencier et autres rafles féroces dans la casbah, Tedj amasse les preuves et les renseignements sans parvenir à convaincre sa hiérarchie. Il y a pourtant urgence, car des hommes déterminés comme Khaled Kelkal sont prêts à déverser leur haine et leur folie destructrice dans les rues de Paris.

     

    Perspicacité et efficacité, à n’en pas douter le lecteur se retrouve rapidement embarqué dans ce contexte historique intense où l’on découvre cette décennie noire de guerre civile qui ensanglanta l’Algérie au début des années 90. En débutant son récit par la localisation d’un « camp de sûreté » à Aïn M’guel, une région désolée subsaharienne où la France effectua des essais nucléaires sans prendre la moindre précaution vis à vis des habitants victimes, aujourd’hui encore, des effets radioactifs dévastateurs, l’auteur parvient en quelques chapitres à saisir aussi bien les effets pernicieux de la colonisation que les exactions des autorités algériennes tenant à tout prix à éviter que le pays ne devienne un république islamique. Partant de ce principe, tous les moyens sont bons pour y parvenir. Tortures, infiltrations, manipulations et déportations massives, dans un climat de violence institutionnalisée, Frédéric Paulin dresse un panorama sans concession et absolument captivant des officines qui contribuèrent à maintenir au pouvoir une clique de militaires détenant une légitimité imparable en se proclamant « sauveurs de l’Algérie ».

     

    Parce qu’il parvient à concilier un souffle romanesque dans une dimension historique où les personnages fictifs côtoient les acteurs réels qui ont joué des rôles importants durant cette période meurtrière à l’instar de Khaled Kelkal ou du général Toufik ; parce qu’il parvient également à mettre en scène des faits tangibles, mais méconnus, qui ont marqué l’actualité algérienne à l’exemple de ces 1'200 prisonniers qui se sont évadés du pénitencier de Tazoult, Frédéric Paulin entraîne le lecteur dans le tumulte de cette guerre civile en mettant en perspective l’attentisme des autorités françaises soucieuses de préserver leurs intérêts économiques sans trop vouloir s’impliquer dans cette lutte armée qui pourrait ressurgir sur leur territoire. Et c’est bien évidemment tout ce basculement du conflit d’un pays à l’autre que l’auteur décrit avec une précision minutieuse tout au long de cette fresque dantesque qui prend l’allure d’un réquisitoire sévère ne versant pourtant jamais dans la diatribe vaine et inutile.

     

    Avec un texte précis dont l’énergie folle nous rappelle les meilleurs romans d’Ellroy, Frédéric Paulin, en conteur hors pair, parvient à saisir, avec une acuité déconcertante, toute la densité d’une situation géopolitique complexe sans pour autant perdre le lecteur dans la multiplicité des intentions parfois contradictoires des diverses factions rivales. C’est en partie dû au fait que l’on suit, avec constance, les pérégrinations de Tedj Benlazar, cet agent du DGSE qui devient le témoin de ces circonvolutions historiques d’une époque trouble en bénéficiant de l’aide et du regard avisé de son mentor vieillissant, le commandant  Bellevue, vieux briscard des renseignements français. Plongé au cœur de l’action, le personnage de Tedj Benlazar ramène constamment le lecteur vers une dimension plus humaine des terribles événements qui ponctuent cette intrigue au souffle à la fois dense et épique. Et pour compléter ce regard plus terre à terre, on appréciera également, dans le registre des personnages fictifs, ces portraits de femmes que l’on croise au cours du récit en apportant toute une palette d’émotions salutaires permettant d’entrevoir tout l’aspect tragique des victimes collatérales à l’instar de Gh’zala fille de la Casbah ou de Fadoul, la maîtresse de Bellevue. Bien plus que des faire-valoir, ces femmes de caractère contrent les velléités des bourreaux tout en faisant face à leur destin en incarnant une certaine forme de résistance qui prendra probablement plus d’importance dans la suite de cette trilogie annoncée.

     

    Vision saisissante d’une guerre civile à la fois méconnue et monstrueuse basculant imperceptiblement sur la thématique anxiogène du terrorisme frappant les nations occidentales La Guerre Est Une Ruse est un roman essentiel nous permettant de poser un regard lucide sur ce personnage du terroriste que l’on aurait tendance à nous présenter comme un monstre sorti de nulle part à l’image de ce que l’on a pu faire avec le phénomène des sérial killers. Exactions, radicalisations et manipulations, ce constat clairvoyant n’en est pas moins effrayant car Frédéric Paulin place l’humain au cœur du récit avec tout ce qu’il y a de plus terrible pour qu’il puisse parvenir à ses fins, quitte à employer la ruse comme moyen ultime. Un roman époustouflant qui laisse présager une suite dont la force d’impact ne manquera pas de heurter le lecteur de plein fouet.

     

    Frédéric Paulin : La Guerre Est Une Ruse. Editions Agullo 2018.

    A lire en écoutant : Rock El Casbah de Rachid Taha. Album : Tékitoi. Barclay 2004.

     

  • S. G. Browne : Héros Secondaires. Effets primaires.

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    Capture d’écran 2017-12-24 à 14.33.07.pngOutre des voyages dans quelques contrées atypiques comme la Roumanie avec Spada de Bogdan Teodorescu (Agullo 2016), l’Allemagne et la Pologne avec 188 Mètres Sous Berlin de Magdalana Parys (Agullo 2017) ou l’Irak avec Bagdad, La Grande Evasion ! de Saad Z. Hossein(Agullo 2017) les éditions Agullo ont toujours eu la particularité de nous offrir des textes originaux remettant en cause le cadre sociétal normé au sein duquel évolue une population. Une définition au sens large de la politique au milieu de laquelle l’individu doit se positionner en fonction de son rapport avec la cité et des règles qui la régissent. Quelle que soit la thématique abordée, l’ensemble des auteurs intégrant cette jeune maison d’édition se caractérisent également par leur ton irrévérencieux et leur regard très incisif qu’ils adoptent en nous proposant des récits se déclinant sur un registre résolument décalés. Ainsi, à propos de la surconsommation de médicaments et des essais cliniques orchestrés par des grands groupes pharmaceutiques, S. G. Browne nous propose, avec Héros Secondaires, une vision grinçante du phénomène, teintée d’un humour à la fois acide et pertinent pour un récit satyrique empruntant les bases de la littérature fantastique en mettant en scène une bande de losers se découvrant quelques pouvoirs paranormaux.

     

    Analgésiques, antidépresseurs et autres substances chimiques, Llyod Prescott croque les médicaments comme des bonbons. C’est son métier : Cobaye humain. Il est rémunéré au gré des essais cliniques qu’on lui propose par l’entremise des petites annonces et du réseau qu’il s’est constitué avec sa bande de potes qui, comme lui, gravite dans les circuits des laboratoires pharmaceutiques et des établissements hospitaliers, à la recherche de tests rémunérateurs. Une équipe de braves loosers sympathiques, vivotant du mieux qu’ils peuvent dans l’anonymat des rues new-yorkaises. Mais à force d’ingérer quelques cocktails médicamenteux il fallait bien que les effets secondaires apparaissent. Llyod est le premier à déceler une capacité hors-norme à endormir les gens lorsqu’il baille. Mais bien vite ses camarades se découvrent, tout comme lui, quelques super-pouvoirs atypiques. On assiste ainsi à l’apparition d’une ligue de justicier qui déferle sur la cité. Ils ont pour nom Dr L’Enfant-Do, Capitaine Vomito, Spasmo Boy, Eczéman et Super Gros-Tas. Tous sont bien décidés à protéger la population des caïds et petites frappes en tout genre. Mais pourront-ils faire face à Mr Black Out et Illusion Man qui utilisent leurs facultés paranormales à des fins peu louables ?

     

    Pour une comédie douce amère saupoudrée de quelques traits d’un humour sarcastique, S. G. Browne ne s’éloigne pourtant jamais de la thématique centrale de son roman en mettant en lumière avec une redoutable acuité tous les excès d’une industrie pharmaceutique peu scrupuleuse agissant avec la complicité des gouvernements pour mettre sur le marché des médicaments dont les effets secondaires se révèlent bien pire que le mal initial dont souffre le patient. Un processus infernal où la surmédication obéit à une redoutable logique commerciale de rentabilité comme on peut le constater avec Llyod Prescott qui, pour se remettre de toutes ses aventures, doit absorber toute une série de médicaments censés, avant tout, annihiler leurs effets secondaires respectifs. Héros Secondaires est donc un récit à charge qui met en exergue toute l’absurdité d’une économie médicale davantage préoccupée par le rendement que par un raisonnement thérapeutique bénéfique et cohérent.

     

    Au travers du roman on peut également déceler une allégorie sur ce que sera l’homme de demain que l’ont prédit augmenté voire même immortel, avec ce groupe de losers touchants et attachants que l’auteur décline tout au long d’une intrigue à la fois originale et surprenante qui recèle quelques rebondissements imprévisibles. Perdu dans l’immensité d’une mégapole comme New York et dotés de pouvoirs extraordinaires, il s’agit donc pour Llyod Prescott et ses congénères de trouver leur place au sein de l’anonymat d’une grande cité et de faire face à leurs responsabilités sans qu’ils ne soient d’ailleurs capables de les appréhender. Avec ce récit qui emprunte les standards du fantastique propre aux ouvrages de DC Comics ou de Marvel, S. G. Browne évoque également les sujets de la solitude, du rejet et de la frustration notamment par le prisme de ses deux « super-vilains » que sont Illusion Man et Mr Black Out et dont les motifs méprisables ne font finalement que faire rejaillir leur profonde aversion pour ce monde injuste qui les entoure. Car dans un contexte économique laborieux, l’ensemble des protagonistes se situent à la marge de la précarité en révélant ainsi toute la fragilité d’une classe moyenne à la lisière du seuil de pauvreté et dont la situation peut basculer à tout instant. Ainsi, mêmes nantis de leurs pouvoirs extraordinaires si atypiques Llyod Prescott et ses camarades n’en demeurent pas moins profondément humains avec leurs failles mais également leurs vertus qu’ils mettent au service des autres, plus particulièrement pour les plus démunis qu’eux. Outre les personnages, c’est cette ville de New-York que l’on découvrira au ras du sol, bien éloignée des visions de la skyline auquel nous sommes accoutumés, en arpentant quelques quartiers méconnus de la Grosse Pomme, tout aussi chaleureux que leurs habitants.

     

    Récit enjoué, dynamique, plein de mordant et de générosité Héros Secondaires aborde le sujet grave des dérives pharmaceutiques sans se prendre au sérieux tout en instillant dans l’esprit du lecteur une regard plus nuancé et peut-être plus avisé vis à vis des ordonnances médicales et surtout des longues listes d’effets secondaires des médicaments que nous consommons. Incisif et pertinent.

     

    S. G. Browne : Héros Secondaires. Editions Agullo 2017. Traduit de l’anglais par Morgane Saysana.

    A lire en écoutant : Walk On The Wild Side de Lou Reed. Album : Transformer. RCA Records 1972.

  • Saad Z. Hossain : Bagdad, La Grande Evasion. ! A feu et à sang.

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    Capture d’écran 2017-05-29 à 00.16.26.pngAu cœur d’une actualité littéraire en constant déséquilibre où l’on évoque sans grande surprise et avec une belle constance les romans destinés à cartonner comme c’est le cas actuellement avec la reine du polar français, il serait pourtant dommage de passer à côté d’un indéfinissable et brillant roman tel que Bagdad, La Grande Evasion, de Saad Z. Hossain. Un récit qui se déroule à Bagdad durant la guerre du Golfe, un auteur originaire du Bangladesh, une fois encore, c’est la maison d’édition Agullo qui nous propose une texte qui sort résolument de l’ordinaire en poursuivant ainsi sa démarche visant à nous faire entendre la voix d’auteurs provenant d’autres horizons afin de nous faire partager leurs cultures et leurs perceptions du monde qui nous entoure.

     

    En 2004, on survit comme on peut à Bagdad. La ville, occupée par les forces de la Coalition, est également aux mains des différentes factions qui se partagent les quartiers dans un équilibre précaire. Tirs de missiles, ripostes à l’arme automatique, engins explosifs, la cité devient un véritable piège pour Dagr et Kinza qui sont désormais en quête d’un trésor enterré dans le désert comme le prétend Hamid. Mais peut-on faire confiance à cet ancien tortionnaire du régime qui veut sauver sa peau? Peu importe, les trois compères doivent prendre la route en comptant sur l’aide d’un GI un peu barré. Mais rien n’est simple à Bagdad, d’autant plus qu’il faut se soustraire à la vengeance d’une imam sanguinaire tout en s’extirpant d’un conflit millénaire ayant pour origine une antique légende druze dont les secrets sont peut-être dissimulés dans les rouages de cette montre étrange qui ne donne pas l’heure. Pourtant le temps est compté.

     

    Pamphlet visant à dénoncer une guerre aussi vaine qu’absurde avec ces forces US en quête d’armes de destruction massive qui paraissent inexistantes, Saad Z. Hossain emploie un ton emprunt d’un humour corrosif qui permet d’appréhender toute l’aberration d’un système qui s’effondre dans une succession de combats meurtriers qu’il dépeint dans des scènes d’un réalisme extrêmement violent. Précis, documenté, l’auteur parvient également à vulgariser la complexité des différentes milices et factions qui composent la diaspora occupant la capitale irakienne en mettant en exergue ce gigantesque entrelacs de rues et de ruelles qui deviennent une véritable toile d’araignée où sont piégés les différents personnages d’un roman qui oscille entre le récit de guerre et d’aventure. Qu’ils soient irakiens ou américains les protagonistes se croisent dans une succession d’événements trépidants, parfois burlesques qui donnent à l’histoire un rythme effréné qui ne manque jamais de souffle.

     

    Mais Saad Z. Hossain, ne se contente pas de dépeindre une ville ravagée par les multiples affrontements pour souligner, au travers d’une vieille légende issue de la communauté druze, tous les aspects culturels que dissimulent les stigmates de cette cité de la Mésopotamie qui porte en elle plusieurs siècles d’histoires. Le récit devient ainsi un magnifique conte érudit où les légendes côtoient des quêtes éternelles qui trouveront quelques épilogues burlesques dans une série de confrontations explosives où les comptes se règlent sur une somme d’actions époustouflantes et originales.

     

    Opérant ainsi sur des registres variés, Bagdad, La Grande Evasion emporte le lecteur dans une atmosphère surchauffée et survoltée pour croiser les destins d’une galerie de personnages hauts en couleur qui portent en eux tous les antagonismes d’une ville livrée à elle-même qui s’est débarrassée des carcans d’une dictature oppressante pour décompenser dans la fureur de conflits quotidiens où les alliances les plus surréalistes prennent le pas sur la raison. D’ailleurs il n’y a rien de raisonnable dans ce récit riche en excès où l’émotion côtoie l’humour grinçant et les considérations philosophiques s’enchaînant sur des scènes d’actions déjantées. Bagdad, La Grande Evasion est roman que l’on peut considérer comme un ovni littéraire tout simplement extraordinaire. Une grande réussite. Indispensable.

     

    Saad Z. Hossain : Bagdad, La Grande Evasion (Escape From Baghdad). Editions Agullo 2017. Traduit de l’anglais (Bangladesh) par Jean-François Le Ruyet.

     

    A lire en écoutant : Good Thing de Fine Young Cannibals. Album : The Raw & The Cooked. 1989 London/Sire Records.

  • VALERIO VARESI : LA PENSION DE LA VIA SAFFI. AU BOUT DES EXTREMES.

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    Capture d’écran 2017-04-02 à 20.43.33.pngBien plus épaisse que son manteau Montgomery, la brume semble suivre les pas du commissaire Soneri en se cramponnant aux rives mystérieuses du Pô dans Le Fleuve Des Brumes puis en s’insinuant dans les rues tortueuses de cette ville provinciale de Parme où l’on rencontre, pour la seconde fois, ce policier solitaire chargé de l’enquête du meurtre de la tenancière de La Pension De La Via Saffi. L’occasion de faire plus ample connaissance avec un personnage familier que l’on prend plaisir à retrouver et dont on va découvrir les affres d’un passé tourmenté. Ainsi, en l’espace de deux volumes, Valerio Varesi parvient à entraîner le lecteur francophone dans la jubilation de la découverte d’une nouvelle série aussi dense que prometteuse.

     

    A quelques jours de Noël, Ghitta Tavgliavini, la vieille tenancière de la pension de la via Saffi, ne répond plus. Et pour cause, on retrouve son corps sans vie, étendu dans la cuisine de son appartement. En charge de l’enquête, le commissaire Soneri parcourt les rues de la ville en mettant à jour, au fil de ses pérégrinations, tout un réseau de corruption dont les connections transitent par la pension. Mais au-delà des accointances et des compromissions, le commissaire Soneri se replonge dans les dédales troubles des souvenirs douloureux de sa jeunesse. Car c’est à la pension de la via Saffi qu’il a rencontré sa femme Ada, décédée en accouchant d’un enfant mort-né. Le brouillard trouble la mémoire mais n’atténue pas la douleur et le désir de vengeance.

     

    C’est sur une succession des portraits dressés dans l’atmosphère déliquescente d’une ville embrumée, troublée par le passé de combats idéologiques d’autrefois et dont les réminiscences n’ont de cesse de vouloir s’inviter dans un présent idéalisé que le commissaire Soneri va se charger de résoudre l’énigme que représente ce meurtre oscillant entre les mobiles crapuleux d’une constellation d’édiles corrompus ou le désir de vengeance d’hommes et de femmes en proie aux regrets lancinants et destructeurs d’une insupportable compromission.

     

    En se confrontant au passé d’une épouse disparue tragiquement, idéalisée par la somme d’un chagrin aveugle qu’il porte en lui, le commissaire Soneri va devoir remettre en question ses certitudes et s’impliquer plus qu’il ne le voudrait dans les tréfonds sordides des secrets que détenait la vieille Ghitta Tavgliavini. Montagnarde honnie par les habitants de son village d’origine, cette redoutable rebouteuse n’a eu de cesse, toute sa vie durant, de mettre en place un réseau tentaculaire, constitué de secrets d’alcôve et de biens immobiliers dont la fortune devient l’unique source de respectabilité. Une quête aussi vaine qu’inassouvie puisque la vieille dame ne fait qu’attiser rancœur et haine qui causeront sa perte. Une succession de portraits peu flatteurs mais foncièrement humains hantent ainsi les rues de cette cité rongée par la brume incarnant la nostalgie, les faux-fuyants et les regrets qui assèchent les cœurs de ses habitants. Dans un jeu de filatures nocturnes, le commissaire Soneri arpente les rues d’une ville animée par les rencontres occultes de protagonistes sournois dont les idéaux paraissent avoir été relégué aux oubliettes. L’enquête devient incertaine, presque trouble et vaporeuse au point tel que le policier semble parfois vouloir s’en détacher complètement. Pour ne pas perdre pied, le commissaire Soreni pourra compter sur Angela qui s’extirpe du rôle volage qu’elle endossait dans Le Fleuve de Brumes pour incarner une femme bien plus consistante et bien plus ensorcelante que dans l’opus précédent.

     

    La ville de Parme prend également une place importante dans le cœur du récit en alimentant les thématiques liées aux idéologies d’un passé qui ne restitue désormais plus qu’une succession de monuments à la gloire des rouges et des noirs alors que les convictions d’autrefois se sont délitées dans la convoitise d’un pouvoir qui a laissé place à la compromission. Elle permet également d’appréhender ces quartiers populaires du centre-ville qui se sont désertifiés avant que les vagues d’immigrés prennent possession des lieux pour être délogés à leur tour par la convoitise des promoteurs immobiliers. Un lieu incertain où ne subsistent plus que quelques vagues souvenirs et que quelques petits commerçants qui entretiennent le mythe à l’exemple du barbier Bettati. D’autres personnages originaux vont agrémenter ce récit qui prend quelques consonances chaleureuses par le biais des plats mitonnés par Alceste, le restaurateur du Milord où le commissaire Soneri a ses habitudes en dégustant les recettes typiques d’une région qu’il affectionne et qu’il arrose avec quelques bonnes bouteilles de vin.

     

    Souvent comparé à l’illustre commissaire Maigret, Soneri présente davantage de similitudes avec Duca Lamberti le personnage emblématique du romancier Giorgio Scerbanenco. En effet, ce sont des événements personnels dramatiques qui donnent cette stature si particulière à ces deux enquêteurs qui sortent résolument de l’ordinaire. Néanmoins, les récits de Valerio Varesi empruntent quelques tonalités poétiques pour mettre en scène une vision nostalgique et désenchantée d’un pays embrumé par les remords et les regrets à l’instar des locataires de La Pension De la Via Saffi. Envoûtante et maîtrisée, la série mettant en scène le commissaire Soneri se révèle être l’un des très belles découvertes de la maison d’édition Agullo.

     

    Valerio Varesio : La Pension De La Via Saffi (L’Affittacamere). Editions Agullo 2017. Traduit de l’italien par Florence Rigollet.

     

    A lire en écoutant : Una Notte Disperata de Musica Nuda. Album : Complici. Bonsaï Music 2011.

  • VALERIO VARESI : LE FLEUVE DES BRUMES. ET VOGUE LE NAVIRE.

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    éditions agullo, le fleuve des brumes, valerio varesi, polar italienNouvelle venue dans le monde littéraire, Agullo Editions porte le nom de Nadège Agullo, ancienne cofondatrice de Mirobole Editions, une maison publiant des romans noirs issus de terres étrangères méconnues. Pour ce nouveau voyage elle est accompagnée de Sébastien Wespiser, libraire avisé, passionné et amateur de beaux textes qu’il n’a de cesse de faire partager et parmi lesquels figure le prodigieux roman Les Noirs et les Rouges d’Alberto Garlini. Une belle association donc pour cette maison d’éditions prometteuse qui s’embarque sur le registre des publications atypiques. Et puisque j’ai évoqué l’Italie et le fascisme par le biais du roman de Garlini, restons-y pour découvrir Le Fleuve des Brumes de Valerio Varesi qui inaugure une série mettant en scène le commissaire Soneri.

     

    Puisqu’il s’agit d’une nouvelle maison d’édition il faut tout d’abord dire un mot sur le superbe concept de la maquette du livre composée d’un couverture légèrement rugueuse et d’un bandeau mettant en exergue le titre du livre ainsi que les différents vins servis durant le récit dans l’auberge d’Il Surdo comme pour prolonger l’ambiance d’un roman où le plaisir de la table fait partie des instants chaleureux d’un récit se déroulant durant une période hivernale froide et humide.

     

    Rien ne va plus au cercle nautique. Le Pô est en crue et a emporté dans son sillage indolent une énorme barge antique, mystérieusement libérée de ses amarres. Dans la brume nocturne, l’embarcation vogue telle un navire fantôme avant de s’échouer à l’aube sur une berge sablonneuse. Son capitaine semble avoir disparu et le cas est d’autant plus troublant que son frère est retrouvé, le jour même, mort défenestré. En charge de la levée de corps, le commissaire Soneri va rapidement découvrir que les deux frères ont servi, cinquante ans plus tôt, dans une milice fasciste qui a sévi dans la région. Au rythme de la crue et de la décrue, le Pô met en scène les terribles révélations d’un passé s’étiolant inexorablement dans les brumes de l’oubli. Les rancœurs peuvent-elles survivre à l’usure du temps ?

     

    L’incarnation du fleuve donne tout son sens à ce roman dont l’intrigue se noue et se dénoue au lent rythme d’une crue et d’une décrue inexorable dévoilant des pans d’une histoire que l’on pensait enfouie dans les brumes de l’oubli. Des histoires anciennes qui refont surface au travers d’un texte envoûtant dégageant une atmosphère trouble et prenante dans laquelle le lecteur installera son imaginaire en arpentant une région mystérieuse empreinte d’une certaine générosité qui s’incarne par le biais des vins et des plats typiques servis dans l’auberge d'Il Sourdo où le commissaire Soneri installe ses quartiers afin de résoudre cette affaire tortueuse.

     

    Il y a cette brume qui s’insinue partout, tout comme l’eau qui ronge les berges d’un paysage hivernal qui, peu à peu, se fige sous l’assaut du givre. Deux éléments omniprésents qui rappellent la mémoire et le remord rongeant les cœurs de protagonistes figés dans un passé qui n’inspire plus qu’une mélancolie teintée de regrets. C’est dans ces décors sublimes, emprunts d’une troublante poésie nostalgique, que le commissaire Soreni explore le passé obscur de ces anciens qui se sont affrontés autrefois dans des combats sanglants évoquant ainsi cette période peu glorieuse de la République de Salò. L’auteur installe donc son personnage sur le registre de l’enquêteur solitaire à l’écoute des autres en s’immergeant dans le contexte du crime qu’il doit résoudre. Dans une atmosphère de méfiance, voire même de défiance le commissaire Soreni dénoue peu à peu les nœuds d’une intrigue sombre qui trouve sa résolution dans un passé historique qui secoue encore la conscience de ses habitants.

     

    Malgré son côté individualiste le commissaire Soneri s’adjoint la collaboration de plusieurs collègues tout en bénéficiant de toutes les ressources judiciaires nécessaires à la résolution d’une enquête qui pourrait aisément s’avérer insoluble et qui bénéficie parfois de hasards bien trop circonstanciés pour être tout à fait crédibles. Défauts mineurs qui ne nuisent nullement les qualités indéniables d’une intrigue bien ficelées, mettant en exergue les rivalités entre la police judiciaire et les carabiniers ainsi que les trafics d’êtres humains liés à l’immigration clandestine. Et puis il y a la belle Angela, compagne du commissaire, dont la sensualité quelque peu débridée donne droit à quelques scènes à la fois cocasses et surprenantes conférant au commissaire Soreni un supplément d’humanité.

     

    Avec Le Fleuve des Brumes, Valerio Varesi nous entraîne donc dans le cadre peu commun de cette belle région de Parme, endroit propice pour mettre en place quelques belles scènes se déroulant dans la zone d’inondation d’un fleuve impassible qui renferme au creux de son lit de troubles secrets inavouables. Mystérieux et envoûtant.

     

    Valerio Varesi : Le Fleuve des Brumes (Il Fiume Delle Nebbie). Editions Agullo Noir 2016. Traduit de l’italien par Sarah Amrani.

     

    A lire en écoutant : Alle Prese Con Una Verde Milonga de Paolo Conte. Album : Concerti. CGD East West 1985.