02/04/2017

VALERIO VARESI : LA PENSION DE LA VIA SAFFI. AU BOUT DES EXTREMES.

Capture d’écran 2017-04-02 à 20.43.33.pngBien plus épaisse que son manteau Montgomery, la brume semble suivre les pas du commissaire Soneri en se cramponnant aux rives mystérieuses du Pô dans Le Fleuve Des Brumes puis en s’insinuant dans les rues tortueuses de cette ville provinciale de Parme où l’on rencontre, pour la seconde fois, ce policier solitaire chargé de l’enquête du meurtre de la tenancière de La Pension De La Via Saffi. L’occasion de faire plus ample connaissance avec un personnage familier que l’on prend plaisir à retrouver et dont on va découvrir les affres d’un passé tourmenté. Ainsi, en l’espace de deux volumes, Valerio Varesi parvient à entraîner le lecteur francophone dans la jubilation de la découverte d’une nouvelle série aussi dense que prometteuse.

A quelques jours de Noël, Ghitta Tavgliavini, la vieille tenancière de la pension de la via Saffi, ne répond plus. Et pour cause, on retrouve son corps sans vie, étendu dans la cuisine de son appartement. En charge de l’enquête, le commissaire Soneri parcourt les rues de la ville en mettant à jour, au fil de ses pérégrinations, tout un réseau de corruption dont les connections transitent par la pension. Mais au-delà des accointances et des compromissions, le commissaire Soneri se replonge dans les dédales troubles des souvenirs douloureux de sa jeunesse. Car c’est à la pension de la via Saffi qu’il a rencontré sa femme Ada, décédée en accouchant d’un enfant mort-né. Le brouillard trouble la mémoire mais n’atténue pas la douleur et le désir de vengeance.

C’est sur une succession des portraits dressés dans l’atmosphère déliquescente d’une ville embrumée, troublée par le passé de combats idéologiques d’autrefois et dont les réminiscences n’ont de cesse de vouloir s’inviter dans un présent idéalisé que le commissaire Soneri va se charger de résoudre l’énigme que représente ce meurtre oscillant entre les mobiles crapuleux d’une constellation d’édiles corrompus ou le désir de vengeance d’hommes et de femmes en proie aux regrets lancinants et destructeurs d’une insupportable compromission.

En se confrontant au passé d’une épouse disparue tragiquement, idéalisée par la somme d’un chagrin aveugle qu’il porte en lui, le commissaire Soneri va devoir remettre en question ses certitudes et s’impliquer plus qu’il ne le voudrait dans les tréfonds sordides des secrets que détenait la vieille Ghitta Tavgliavini. Montagnarde honnie par les habitants de son village d’origine, cette redoutable rebouteuse n’a eu de cesse, toute sa vie durant, de mettre en place un réseau tentaculaire, constitué de secrets d’alcôve et de biens immobiliers dont la fortune devient l’unique source de respectabilité. Une quête aussi vaine qu’inassouvie puisque la vieille dame ne fait qu’attiser rancœur et haine qui causeront sa perte. Une succession de portraits peu flatteurs mais foncièrement humains hantent ainsi les rues de cette cité rongée par la brume incarnant la nostalgie, les faux-fuyants et les regrets qui assèchent les cœurs de ses habitants. Dans un jeu de filatures nocturnes, le commissaire Soneri arpente les rues d’une ville animée par les rencontres occultes de protagonistes sournois dont les idéaux paraissent avoir été relégué aux oubliettes. L’enquête devient incertaine, presque trouble et vaporeuse au point tel que le policier semble parfois vouloir s’en détacher complètement. Pour ne pas perdre pied, le commissaire Soreni pourra compter sur Angela qui s’extirpe du rôle volage qu’elle endossait dans Le Fleuve de Brumes pour incarner une femme bien plus consistante et bien plus ensorcelante que dans l’opus précédent.

La ville de Parme prend également une place importante dans le cœur du récit en alimentant les thématiques liées aux idéologies d’un passé qui ne restitue désormais plus qu’une succession de monuments à la gloire des rouges et des noirs alors que les convictions d’autrefois se sont délitées dans la convoitise d’un pouvoir qui a laissé place à la compromission. Elle permet également d’appréhender ces quartiers populaires du centre-ville qui se sont désertifiés avant que les vagues d’immigrés prennent possession des lieux pour être délogés à leur tour par la convoitise des promoteurs immobiliers. Un lieu incertain où ne subsistent plus que quelques vagues souvenirs et que quelques petits commerçants qui entretiennent le mythe à l’exemple du barbier Bettati. D’autres personnages originaux vont agrémenter ce récit qui prend quelques consonances chaleureuses par le biais des plats mitonnés par Alceste, le restaurateur du Milord où le commissaire Soneri a ses habitudes en dégustant les recettes typiques d’une région qu’il affectionne et qu’il arrose avec quelques bonnes bouteilles de vin.

Souvent comparé à l’illustre commissaire Maigret, Soneri présente davantage de similitudes avec Duca Lamberti le personnage emblématique du romancier Giorgio Scerbanenco. En effet, ce sont des événements personnels dramatiques qui donnent cette stature si particulière à ces deux enquêteurs qui sortent résolument de l’ordinaire. Néanmoins, les récits de Valerio Varesi empruntent quelques tonalités poétiques pour mettre en scène une vision nostalgique et désenchantée d’un pays embrumé par les remords et les regrets à l’instar des locataires de La Pension De la Via Saffi. Envoûtante et maîtrisée, la série mettant en scène le commissaire Soneri se révèle être l’un des très belles découvertes de la maison d’édition Agullo.

 

Valerio Varesio : La Pension De La Via Saffi (L’Affittacamere). Editions Agullo 2017. Traduit de l’italien par Florence Rigollet.

A lire en écoutant : Una Notte Disperata de Musica Nuda. Album : Complici. Bonsaï Music 2011.

20/08/2016

VALERIO VARESI : LE FLEUVE DES BRUMES. ET VOGUE LE NAVIRE.

éditions agullo, le fleuve des brumes, valerio varesi, polar italienNouvelle venue dans le monde littéraire, Agullo Editions porte le nom de Nadège Agullo, ancienne cofondatrice de Mirobole Editions, une maison publiant des romans noirs issus de terres étrangères méconnues. Pour ce nouveau voyage elle est accompagnée de Sébastien Wespiser, libraire avisé, passionné et amateur de beaux textes qu’il n’a de cesse de faire partager et parmi lesquels figure le prodigieux roman Les Noirs et les Rouges d’Alberto Garlini. Une belle association donc pour cette maison d’éditions prometteuse qui s’embarque sur le registre des publications atypiques. Et puisque j’ai évoqué l’Italie et le fascisme par le biais du roman de Garlini, restons-y pour découvrir Le Fleuve des Brumes de Valerio Varesi qui inaugure une série mettant en scène le commissaire Soreni.

Puisqu’il s’agit d’une nouvelle maison d’édition il faut tout d’abord dire un mot sur le superbe concept de la maquette du livre composée d’un couverture légèrement rugueuse et d’un bandeau mettant en exergue le titre du livre ainsi que les différents vins servis durant le récit dans l’auberge d’Il Surdo comme pour prolonger l’ambiance d’un roman où le plaisir de la table fait partie des instants chaleureux d’un récit se déroulant durant une période hivernale froide et humide.

Rien ne va plus au cercle nautique. Le Pô est en crue et a emporté dans son sillage indolent une énorme barge antique, mystérieusement libérée de ses amarres. Dans la brume nocturne, l’embarcation vogue telle un navire fantôme avant de s’échouer à l’aube sur une berge sablonneuse. Son capitaine semble avoir disparu et le cas est d’autant plus troublant que son frère est retrouvé, le jour même, mort défenestré. En charge de la levée de corps, le commissaire Soneri va rapidement découvrir que les deux frères ont servi, cinquante ans plus tôt, dans une milice fasciste qui a sévi dans la région. Au rythme de la crue et de la décrue, le Pô met en scène les terribles révélations d’un passé s’étiolant inexorablement dans les brumes de l’oubli. Les rancœurs peuvent-elles survivre à l’usure du temps ?

L’incarnation du fleuve donne tout son sens à ce roman dont l’intrigue se noue et se dénoue au lent rythme d’une crue et d’une décrue inexorable dévoilant des pans d’une histoire que l’on pensait enfouie dans les brumes de l’oubli. Des histoires anciennes qui refont surface au travers d’un texte envoûtant dégageant une atmosphère trouble et prenante dans laquelle le lecteur installera son imaginaire en arpentant une région mystérieuse empreinte d’une certaine générosité qui s’incarne par le biais des vins et des plats typiques servis dans l’auberge d'Il Sourdo où le commissaire Soreni installe ses quartiers afin de résoudre cette affaire tortueuse.

Il y a la brume qui s’insinue partout tout comme l’eau qui ronge les berges d’un paysage hivernal qui peu à peu se fige sous l’assaut du givre. Deux éléments omniprésents qui rappellent la mémoire et le remord rongeant les cœurs de protagonistes figés dans un passé qui n’inspire plus qu’une mélancolie teintée de regrets. C’est dans ces décors sublimes, emprunts d’une troublante poésie nostalgique, que le commissaire Soreni explore le passé obscur de ces anciens qui se sont affrontés autrefois dans des combats sanglants évoquant ainsi cette période peu glorieuse de la République de Salò. L’auteur installe donc son personnage sur le registre de l’enquêteur solitaire à l’écoute des autres en s’immergeant dans le contexte du crime qu’il doit résoudre. Dans une atmosphère de méfiance, voire même de défiance le commissaire Soreni dénoue peu à peu les nœuds d’une intrigue sombre qui trouve sa résolution dans un passé historique qui secoue encore la conscience de ses habitants.

Malgré son côté individualiste le commissaire Soreni s’adjoint la collaboration de plusieurs collègues ainsi que de toutes les ressources judiciaires nécessaires à la résolution d’une enquête qui pourrait aisément s’avérer insoluble et qui bénéficie parfois de hasards bien trop circonstanciés pour être tout à fait crédibles. Défauts mineurs qui ne nuisent nullement les qualités indéniables d’une intrigue bien ficelées, mettant en exergue les rivalités entre la police judiciaire et les carabiniers ainsi que les trafics d’êtres humains liés à l’immigration clandestine. Et puis il y a la belle Angela, compagne du commissaire, dont la sensualité quelque peu débridée donne droit à quelques scènes à la fois cocasses et surprenantes conférant au commissaire Soreni un supplément d’humanité.

Avec Le Fleuve des Brumes, Valerio Varesi nous entraîne donc dans le cadre peu commun de cette belle région de Parme propice à de belles scènes se déroulant dans le lit d’inondation d’un fleuve impassible qui renferme au creux de son lit de troubles secrets inavouables. Mystérieux et envoûtant.

Sega

Valerio Varesi : Le Fleuve des Brumes (Il Fiume Delle Nebbie). Editions Agullo Noir 2016. Traduit de l’italien par Sarah Amrani.

A lire en écoutant : Alle Prese Con Una Verde Milonga de Paolo Conte. Album : Concerti. CGD East West 1985.