14/08/2016

Bill Beverly: Dodgers. Au bout de la route.

Editions Seuil, Bill Beverly, Dodgers, richard price, clockersEmployés dans des fonctions subalternes, souvent ingrates, les enfants font office de guetteurs avant de gravir les échelons de l’univers impitoyable des gangs. Des enfants soldats qui opèrent au cœur de nos cités dites civilisées en renonçant rapidement aux notions de l’enfance pour s’insinuer dans un monde d’adulte dénué de toutes valeurs morales. Avec Dodgers de Bill Beverly nous allons suivre le destin de deux jeune frères devant accomplir un périple à travers tous les Etat-Unis afin d’éliminer un adversaire acharné du gang auquel ils sont affiliés.

A Los Angeles, East, quinze ans, dirige déjà une équipe de gamins chargés de surveiller les Boîtes, petits univers interlopes de la dope, où officient dealers et toxicos déjantés. Mais leur vigilance est mise à mal, les flics débarquent et une fusillade éclate avec la mort d’une fillette au compteur. La Boîte est fermée et East doit se racheter auprès de son oncle. Il faut dire que ce dernier, dans le collimateur de la justice, est aux abois. Pour s’en sortir, il faut éliminer un juge, témoin dans une procédure impliquant les caïds du gang. Et c’est à East de s’en charger. Mais le travail est plus complexe qu’il n’y paraît car la cible se trouve dans le Wisconsin. Et puis il y a Ty pour l’accompagner, son petit frère complètement déjanté ainsi qu’un étudiant bidon et un faussaire obèse plus malin qu’il n’y paraît. Sans arme, munie de papiers bidons et d’un peu de liquide, l’équipe quitte L.A. à bord d’un monospace lambda pour traverser discrètement tout le territoire. Au fil des kilomètres qui défilent, l’ambiance devient de plus en plus tendue. Et le plan est loin de se dérouler comme prévu.

Avec Dodgers de Bill Beverly, on pense immédiatement à Clockers, grand roman de Richard Price, car outre la résonance similaire dans le titre, on y retrouve le même univers de gangs impitoyables où les enfants n’en sont déjà plus et auxquels les adultes leurs attribuent des responsabilités qui scellent à tout jamais leur destinée. Il y avait Strike, le dealer amateur de trains miniatures, il y a désormais East, quinze ans, guetteur pour le compte de son oncle qui dirige toute une série de taules où viennent se défoncer une horde de toxicos. On baigne dans cette incertitude d’un destin mutilé où la mort survient à tout moment dans une équation étriquée qui ne laisse place à aucune porte de sortie. Par le biais du portrait poignant de East on perçoit, tout au long du récit, cette notion d’enfermement. Que ce soit dans l’univers de la Boîte qu’il surveille, dans ses obligations vis à vis du gang, dans la boîte en carton où il dort ou dans cet habitacle au travers duquel il entrevoit toute l’immensité d’un pays dans lequel il ne se reconnaît pas.

Une fois sorti du ghetto, on s’engage dans un voyage qui n’a rien d’initiatique, puisqu’au bout de la route, la mort d’un homme est déjà programmée. Une certitude qui taraude les membres de l’équipe effectuant ce périple morbide au bout duquel personne ne sortira grandit. Pourtant la majesté des paysages touche le gamin en proie aux doutes. Mais pour contrecarrer son incertitude quant au bien-fondé de sa mission, son oncle lui a adjoint, comme une ombre mortelle et silencieuse, son petit frère Ty. Tout à l’opposé de l’aîné, Ty possède cette froide détermination d’un tueur qui ne se pose aucune question. Son univers oscille entre la virtualité violente des jeux vidéo et la réalité de la rue. De la console au pistolet, il n’y plus de frontière et plus aucune règle. Dès lors, la confrontation entre les deux frères semble inéluctable, comme une éternelle et tragique malédiction fratricide à l’image de Caïn et Abel. En arbitres instables et nerveux, les deux autre membres du groupe alimentent encore davantage cette tension narrative que l’on perçoit tout au long d’un périple jalonné de péripéties singulières et parfois brutales.

Road trip funèbre, roman noir oscillant parfois sur le registre du thriller le lecteur sera déconcerté par les trames d’un récit qui se révélera plus surprenant qu’il n’y paraît. Du voyage à la fuite, de la fuite au vagabondage il n’y a qu’un pas jusqu’à l’oubli. Et l’on se prend à espérer une espèce de rédemption qui pourrait s’opérer dans la désagrégation d’un personnage touchant que l’on se surprend à apprécier. Car East perçoit dans la désincarnation de ces territoires fantomatiques qu’il a traversé, l’éventualité d’une régénération possible.

Une écriture classique empreinte d’un certain lyrisme poétique marquant parfaitement les affres de personnages tourmentés et les désenchantements d’un pays où une once de ce rêve américain réside peut-être au détour des routes empruntées, dans un bled paumé de l’Ohio.

Singulier, impitoyable, Dodgers est un premier roman brillant et marquant.

Sega

 

Bill Beverly : Dodgers. Editions Seuil/Policier 2016. Traduit de l’anglais (USA) par Samuel Todd.

A lire en écoutant : People in Search of a Life de Marc Dorsey : Album : BO de Clockers. MCA Records 1995

29/05/2011

Michael Connelly : Les 9 Dragons. Les affres du marketing !

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Un flic portant le même nom qu'un célèbre peintre néerlandais, ça avait de quoi séduire ! Hyeronimus Bosch, détective au LAPD faisait sa première apparition dans « Les Egouts de Los Angeles » où l'on percevait cette ville tentaculaire d'une autre manière.

Le talent de Michael Connelly, c'était d'avoir donné, tout comme à ses personnages, une épaisseur à cette cité que l'on a trop souvent jugée sommairement comme dépourvue d'âme. Grâce à lui, Cienega blvd, Woodrow Wilson drive, Wonderland ave, Sunset blvd et Echo Park résonnaient différemment et devenaient des lieux mythiques et l'on se plaisait à imaginer notre héro se mouvant dans les labyrinthes de ces voies rapides sur fond de soleil couchant ou contemplant de sa maison accrochée à une colline, le tapis de lumière de la Cité des Anges qui apparaissait dans le crépuscule naissant. C'était en 1993, un roman culte était né. 14 enquêtes plus tard il devient difficile d'éviter le dernier opus de Michael Connelly « Les 9 Dragons » car les exemplaires sont alignés dans les grandes librairies comme une muraille infranchissable. Du marketing à grande échelle auquel l'auteur a cédé depuis quelques années déjà, bradant son talent au service de la vente et du formatage. On sent également la patte d'assistants et documentalistes en tout genre qui sont parvenus à extirper tout le jus et le sel des personnages pour nous restituer des protagonistes aux profils psychologiques aussi épais que du papier de cigarette. Des rebondissements à profusion bien sûr, mais seulement pour masquer les faiblesses d'une histoire bourrée de clichés dont le passage du héro à Hong Kong en est un illustre exemple. Bref pas grand chose à dire de ce livre de Michael Connelly qui n'est pas le seul auteur prometteur à avoir flanché en nous livrant des récits aseptisés, censés plaire au plus grand nombre de lecteurs, ce qui est loin d'être gagné !

On retrouve le premier livre de Michael Connelly, « Les égouts de Los Angeles » dans le « Guide du Polar, 40 livres pour se faire9782757818107_1_75.jpg peur ». Un petit ouvrage, extrêmement bien fichu et sans prétention qui vous guidera dans la collection des polars de l'édition Points. Il ne s'agit pas d'un guide académique loin de là, mais juste d'un florilège d'excellents polars classés par thème, par région et par genre. Des extraits tirés des ouvrages principaux, pour nous faire saliver et quelques interviews des auteurs, agrémentés de commentaires pertinents c'est ce qu'il faut pour se repérer dans les méandres du polar et s'extirper du matraquage publicitaire qu'affectionnent certaines librairies et maisons d'édition. L'autre moyen est également de vous référer aux blogs et sites spécialisés dans le genre. Vous en trouverez quelques un dans la liste qui figure dans la colonne de droite. Une liste qui est loin d'être exhaustive et que je ne manquerai pas de compléter. Mais la meilleure méthode restera de flâner dans les rayons des librairies, de farfouiller dans les rayonnages, de vous fier à votre instinct et à votre intuition et d'écouter les conseils avisés des quelques libraires passionnés qui prendront le temps de vous faire partager leurs découvertes. Il s'agit là d'une espèce en voie d'extinction qu'il faut à tout prix préserver en achetant et lisant des livres à profusion !

SEGA

 

Michael Connelly : Les 9 Dragons. Editions du Seuil 2011. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Robert Pépin.

A lire en écoutant : Titre : You wanted to travel blind - Auteur : East Troublemaker - Album : BOF de 13 Tzameti.

Louise Austin et Amélie Petit : Le guide du polar, 40 livres pour se faire peur. Editions Points 2010.