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  • ANTONIO ALBANESE : 1, RUE DE RIVOLI. PHILOSOPHIE NOIRE.

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    Capture d’écran 2019-05-05 à 18.39.15.pngPour celles et ceux qui en douteraient encore, il va de soi que l’on apprécie la maison d’éditions BSN Press et plus particulièrement la ligne éditoriale de son directeur, Giuseppe Merrone, notamment en ce qui concerne la littérature noire romande sur laquelle il porte un regard décalé par rapport aux critères des grands succès commerciaux du polar helvétique en tablant davantage sur l’intelligence du lecteur que sur le consumérisme de masse, ce qui vous donne une idée de son ambition et de son optimisme au regard du classement hebdomadaire des meilleurs ventes d’une des grandes chaînes de librairie de la Suisse romande. Dans un tel contexte, il sera difficile pour Antonio Albanese de figurer dans un tel palmarès, ceci d’autant plus s’il persiste à invectiver les lecteurs par le biais de Matteo Di Genaro, oisif fortuné qui se plaît à bousculer les codes d’une société bien-pensante au gré d’enquêtes expéditives prenant la forme d’une critique sociale plutôt corsées, teintée de quelques traits d’humour corrosif. Dans ce qui apparaît désormais comme une série, on avait rencontré cet enquêteur atypique séjournant à Paris, dans Une Brute Au Grand Cœur (BSN Press 2014) qui abordait la thématique de la prostitution tandis que Voir Venise Et Vomir (BSN Press 2016) nous entraînait dans les méandres de l’obscurantisme religieux et de l’intolérance. De retour à Paris, du coté du 1, Rue De Rivoli, on retrouve donc avec une certaine jubilation Matteo Di Genaro qui persiste à aborder les questions existentielles sous l’angle d’une éthique plus que minimale, prétexte aux digressions les plus provocantes qui ne manqueront pas d’interpeller le lecteur à défaut de le faire rire aux éclats.

     

    De retour à Paris, Matteo Di Genaro a la désagréable surprise de constater que l’immeuble qu’il possède au 1, rue de Rivoli n’a toujours pas été vendu. Ce n’est pas tant le fait que ce bien immobilier, dont il n’a que faire, soit devenu un squat qui le dérange, mais plutôt que l’on vienne de découvrir un cadavre dans l’un des appartements occupés. Toujours prompt à se mêler des affaires des autres, ceci d’autant plus qu’il reste propriétaire des lieux, Matteo se lance dans une enquête où il lui faudra surmonter les préjugés, ceci d’autant plus que tout accuse un africain plus ou moins sdf qui rôdait dans les environs. Une aubaine, pour le père de la victime, François De Fidos, chef de file d’un parti nationaliste qui voit la possibilité d’une récupération politique lui permettant de se profiler pour les élections à venir. Mais en s’immisçant dans la communauté du squat Matteo va rapidement mettre à jour des affaires de famille peu ragoûtantes en rencontrant Cécile De Fidos, membre active du collectif, tout à l’opposé de son père dont elle n’apprécie guère les orientations politiques.

     

    Il s’agit avant tout d’une question d’équilibre pour ce format court abordant avec autant d’esprit et de concision, les thématiques de l’inceste, de la propriété, de l’héritage que l’auteur aborde sous la forme d’une intrigue policière qui demeure secondaire en renvoyant dos à dos les courants politiques qui ne sont guères épargnés. Plus que les entournures d’une enquête plutôt convenue, on se délectera des diatribes enflammées d’un personnage qui se plait à provoquer les lecteurs qui ne manqueront pas d’apprécier cette liberté de ton, teintée d’un humour acide pouvant parfois nous faire grimacer. Roman satirique, tout comme les précédents, 1, Rue De Rivoli a surtout pour vocation de nous interpeller sur des notions de patrimoine qui prennent un tout autre sens lorsqu’elles sont évoquées par l’entremise d’un personnage de fiction richissime qui peut se permettre de nous invectiver du haut de sa colossale fortune. Une mise en abîme d’autant plus vertigineuse qu’elle ne fait que renforcer le sentiment d’arrogance qui émane de ce personnage ambivalent que l’on se surprend à estimer malgré tout.

     

    Ponctué de petites phrases mordantes et de répliques assassines, sans pour autant sombrer dans le pamphlet pontifiant ou lénifiant, on savourera donc la brièveté d’un texte à la fois drôle et irrévérencieux, dont les apartés sont désormais la marque de fabrique d’un auteur qui a pour ambition de secouer le lecteur afin de le pousser dans ses retranchement pour l’inciter à la réflexion. Et puis il y a cette écriture vive, ce regard affûté mettant en exergue toutes les carences sociales évoquées et cette intensité dans le rythme de l’intrigue qui font de 1, Rue De Rivoli un roman noir satirique qui sort résolument de l’ordinaire.

     

     

    Antonio Albanese : 1, Rue De Rivoli. BSN Press 2019.

     

    A lire en écoutant : Beyond The Mirage interprété par Paco de Lucia, John Mc Laughlin & Al Di Meola. Album : Paco de Lucia, John Mc Laughlin & Al Di Meola. 1996 Deca Records France.

  • Antonio Albanese : Voir Venise Et Vomir. Lagune noire.

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    voir venise et vomir,antonio albanese,bsn pressAinsi donc le polar serait un genre sérieux qui ne souffrirait pas les incartades humoristiques sous peine de se voir parfois affubler du titre de pastiche n’ayant rien à voir avec la littérature noire. C’est faire bien peu de cas de tous ces auteurs comme Donald Westlake, Frédéric Dard ou Charles Exbrayat, pour n’en citer que quelques un, dont l’exercice de style à la fois drôle et percutant ne cessera de marquer les amateurs de romans policiers souhaitant évoluer dans un registre un peu différent. Pourtant il semble que ce soit l’une des considérations expliquant le fait que Voir Venise Et Vomir, polar féroce d’Antonio Albanese, n’ait pas été retenu par le jury pour figurer dans la sélection finale des auteur en lice pour le premier prix du polar romand. Difficile de comprendre l’éviction d’un ouvrage dont le style, l’intrigue et ces traits d’esprit incisifs constituent un remarquable récit se démarquant radicalement de la médiocre production de polars helvétiques que les médias romands ne cessent de mettre en avant.

     

    Milliardaire aussi excentrique qu’irrévérencieux, Matteo Di Gennaro dégueule tripes et boyaux dans un canal de la belle Sérénissime où flotte une odeur d’algue pourrie qui n’est pas sans lui rappeler celle émanant du corps de son amant, le beau Fabrizio, qui repose désormais à la morgue après avoir mariné dans les eaux de la lagune. Un instant de faiblesse passager, puisqu’il découvre rapidement que la thèse du suicide est aussi vraisemblable que la légende de saint Georges terrassant le dragon. Bien décidé à débusquer l’enfoiré qui a trucidé son amant, Matteo va rapidement mettre à jour les turpitudes de quelques moines bibliothécaires ainsi que les petites combines d’un taulard séjournant dans l’une des prisons de la Giudecca jouxtant sa propriété tout en assenant ses quatre vérités au lecteur qui n’en demandait pas tant.

     

    Frédéric Dard pour l’humour, Hugo Pratt pour les balades sur la lagune, on ne peut guère s’empêcher de penser également au fameux roman Le Nom De La Rose d’Umberto Eco au gré de ces quelques scènes se déroulant notamment dans la bibliothèque d’un monastère recelant des ouvrages anciens, ceci d’autant plus qu’un des livres devient la clé d’une énigme qui n’épargne guère l’obscurantisme religieux.

     

    Point d’ancrage fondateur du récit, l’eau devient l’élément commun d’une ville qui se désagrège et d’un homme qui se décompose. La beauté s’efface tout comme le souvenir. Matteo Di Gennaro ne peut se résoudre à l’accepter quitte à dégueuler sa colère et sa révolte. Ainsi Voir Venise Et Vomir, brève et fulgurante farce noire nous entraîne dans le sillage d’un narrateur qui s’érige en justicier pourfendeur de la bêtise et de l’ignorance tout en sillonnant avec son motoscafo la région de l’île de la Giudecca dont le nom prédestiné servira de conclusion à ce brillant récit célébrant l’amour dans tous ses genres, bien loin des baisers chastes et des légères caresses édulcorées.

     

    Au moyen d’une écriture vive et acérée, Antonio Albanese adopte un style détonant avec ces diatribes hilarantes que son insolent héros adresse à tout va au lecteur qu’il prend à partie au fil de considérations à la fois acides et arbitraires. Mais au-delà de ces instants cocasses, il faut distinguer avec Voir Venise Et Vomir, un roman érudit qui se distancie de la ville musée qu’est devenue Venise pour nous inviter dans la périphérie d’une envoûtante région qui recèle quelques trésors cachés. Ainsi, loin d’être des digressions, les apartés du narrateur concernant les jardins et l’architecture sont une forme d’hommage que l‘auteur tient à rendre en évoquant la beauté insoupçonnée de ces îles méconnues, tout en s’affranchissant des clichés et des décors maintes fois évoqués au gré des œuvres célébrant Venise.

     

    Trop licencieux, trop amoral et finalement trop immoral, un roman comme Voir Venise Et Vomir ne peut guère susciter l’adhésion de tout un jury mais parviendra à séduire, sans nul doute, le lecteur averti désireux de s’offrir un voyage atypique sur les eaux troubles de la lagune.

     

    Antonio Albanese sera présent lors du festival Lausan'noir qui aura lieu du vendredi 27 octobre au dimanche 29 octobre 2017. Il dédicacera ses romans le samedi 28 octobre de 16h00 à 17h30.

     

    Antonio Albanese : Voir Venise Et Vomir. Editions BSN PRESS 2016.

     

    A lire en écoutant : The Sky Is Crying de Gary B.B. Coleman. Album : Too Much Week End. Ichiban 1992.