03/09/2017

BSN PRESS : COLLECTION UPPERCUT. DEBARQUEMENT SUR LES QUAIS.

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"Et je m'isole

Je cherche quelque chose

Qui résonne"

                      Raisonne d'Aston Villa

 

S’il fallait parler de coup littéraire pour la rentrée romande il conviendrait peut-être d’évoquer la collection Uppercut chez BSN Press qui rassemble au sein de cette nouvelle ligne éditoriale deux grandes figures du polar helvétique que sont Joseph Incardona et Daniel Abimi qui s’essayent au micro-roman en développant des intrigues courtes et percutantes sur la thématique du sport. En éditeur passionné par le noir Giuseppe Merrone a confié les rênes de la collection à Pierre Fankhauser, lui-même auteur, traducteur et animateur sur les scènes littéraires, qui s’ingénie, depuis le mois d’avril, à convier quelques auteurs romands afin de les entraîner dans l’exercice ardu du bref récit à l’impact saisissant. Une démarche qui n’est pas sans rappeler Léman Noir (BSN Press 2012), une anthologie, hélas épuisée, qui réunissait, sous la bannière du roman noir, vingt auteurs de Suisse romande dont certains n’étaient, de loin pas, des familiers du mauvais genre.


Capture d’écran 2017-09-03 à 05.04.19.pngLes Poings
de Joseph Incardona c’est l’instrument de travail de Frankie Malone qui souhaite faire son come back sur un ring après avoir raccroché les gants il y a de cela plusieurs années. Tout l’enjeu du récit consiste à savoir si l’on va s’offrir un retour à la Rocky ou s’enfoncer dans une tragédie à la Million Dollar Baby. Mais comme à l’accoutumée, l’auteur nous surprend encore avec ce dénouement déroutant, inspiré d’un événement pugilistique réel. En quelques phrases courtes et bien senties, Joseph Incardona capture les ambiances que ce soit dans les contrées froides du Nebraska ou dans la chaleur étouffante d’un ring à Los Angeles pour nous plonger dans cet univers où la douleur et la peur sont omniprésentes. Il y a les néons des dîners et des clubs de striptease. Il y a l’odeur du camphre et de la sueur dans la salle d’entraînement. Il y a les doutes et les convictions qui oscillent dans le cœur d’un homme qui tente de soulever sa carcasse. Et comme le poids d’un boxeur, l’auteur semble avoir pesé et soupesé chaque mot afin de saisir toute l’intensité d'un parcours chaotique et chancelant. Springsteen et Dylan ne sont pas loin.

Capture d’écran 2017-09-03 à 05.04.34.pngOn cultive les rêves et les apparences dans Bora Bora Dream, récit à quatre mains d’Emilie Boré et de Daniel Abimi qui interprètent, dans une alternance de chapitres aussi vifs que mordants, cette femme et cet homme qui s’observent dans le reflet trompeur des miroirs d’un fitness. Et si l’on persiste à se mentir, on persiste également à entretenir l’illusion et le paraître tout en distillant les rancœurs et les déceptions qui vous rongent le cœur. Un redoutable cocktail acide, bourré d’humour et d’aigreur avec cette fine observation d’un couple qui se construit sur une succession de déconvenues et des rêves brisés. Un texte incisif et drôle, un peu cruel bien sûr, qui nous renvoie à nos propres illusions.

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Sport cérébral avec Les Parricides de Sabine Dormond qui nous entraîne dans l’univers des échecs qui devient le refuge de Vincent ce jeune garçon surdoué, élevé par une mère angoissée basculant doucement dans la folie. L’absence du père, le délitement d’un cadre familial, l’auteure dépeint brillamment le parcours chaotique d’une femme qui a toujours manqué d’assurance, mais qui essaie d’élever du mieux qu’elle peut un enfant qui lui échappe tout en faisant face aux visions qui l’assaillent. On assiste donc à la lutte d’une mère qui tente de renouer une relation avec son fils et au combat que livre un enfant qui joue 40 parties d’échec simultanées. Il y a des batailles qu’il faut remporter impérativement. Un récit poignant.

Capture d’écran 2017-09-03 à 05.05.27.pngUne piscine municipale le soir après la fermeture, voici le cadre original dans lequel se déroule Eaux Troubles, un thriller de haute volée de Philippe Laffite. Jeune femme vulnérable, Mélanie a toujours fréquenté les bassins jusqu’à ce qu’un accident mette un terme à sa carrière de plongeuse. Mais qu’à cela ne tienne, elle est désormais employée à la piscine et profite du départ de derniers clients pour faire quelques longueurs. Mais est-elle vraiment bien seule ? D’une redoutable efficacité, conjuguée au cadre particulier des lieux, l’auteur diffuse un climat anxiogène tout au long d’un récit brillant qui aborde également la thématique du harcèlement au travail. Un texte dense, ramassé qui s’accroche aux éléments essentiels de l’intrigue en permettant ainsi aux lecteurs de se laisser emporter dans le jeu perfide des apparences pour apprécier un dénouement des plus singulier.

JCapture d’écran 2017-09-03 à 05.05.06.pngoute épistolaire déclinée au gré de chapitres portant les nom de chacune des phase d’un combat d’escrime, S’escrimer A L’aimer de Laure Hyung Croset dépeint l’évolution d’une délicate et désuète romance qu’entretient une femme passionnée avec un mystérieux correspondant. On assiste à une espèce d’emportement déchaîné où l’héroïne projette tous ses phantasmes et tout ses désirs dans un échange qui semble combler toutes ses attentes. Mais la machine se grippe dès l’instant où son interlocuteur se dérobe dès qu’il s’agit de se rencontrer. S’ensuit alors un combat au fleuret où la frustration se conjugue à cette volonté de séduire celui qui vous échappe jusqu’à l’assaut final qui mettra à mal toute la trame illusoire patiemment bâtie au fil d’une correspondance enfiévrée.

Joseph Incardona, Emilie Boré, Sabine Dormond et Laure Mi Hyun Croset seront présents ce dimanche à Morges pour Le Livre Sur les Quais.

 

 

Joseph Incardona : Les Poings. BSN Press/Collection Uppercut 2017.

Emilie Boré et Daniel Abimi : Bora Bora Dream. BSN Press/Collection Uppercut 2017.

Sabine Dormond : Les Parricides. BSN Press/Collection Uppercut 2017.

Philippe Lafitte : Eaux Troubles. BSN Press/Collection Uppercut 2017.

Laure Mi Hyun Croset : S’escrimer A L’aimer. BSN Press/Collection Uppercut 2017.

 

A lire en écoutant : Raisonne d’Aston Villa. Album : Raisonne. 1996 BMG France.

 

 

09/08/2016

OLIVIER CHAPUIS : LE PARC. LE PRIX DU SANG.

bsn press,giuseppe merrone,olivier chapuis,le parMême si je ne suis pas un aficionado des rencontres avec auteurs et éditeurs en tout genre, même si je ne fréquente que très rarement les salons et autres festivals du livre, il est immanquable, au fil des années, de faire quelques agréables rencontres dans le monde littéraire à l’instar de Giuseppe Merrone, directeur de la maison d’éditions BSN Press, dont la connaissance en matière de romans noirs et policiers semble incommensurable. C’est peu dire que j’apprécie la sensibilité du personnage qui possède cette particularité, désormais presque exceptionnelle, de travailler avec les auteurs sur les textes qu’il publie au sein de cette belle maison d’édition. Alors bien sûr on pourra arguer le fait que la présente chronique est teintée d’un certain parti pris, ceci d’autant plus que l’on peut qualifier Le Parc d’Olivier Chapuis de parfaite illustration de ce que peut être un excellent roman noir helvétique.

Tout est si calme du côté de Lausanne. La quiétude de la neige recouvrant doucement l’étendue morose d’un parc figé par la froidure hivernale. Un homme étendu sur le côté, sa main encore accrochée à la serviette en cuir. Le sang qui se répand lentement sous sa tête. Un photographe saisissant silencieusement la scène du crime. L’art et le sang peuvent-ils avoir un prix ? « Si l’art ne possède pas le pouvoir de conjurer la mort, il peut cependant la magnifier. » Mais que s’est-il vraiment passé du côté du parc Mon-Repos ?

Lorsqu’ils sont de qualité, on dit souvent des romans très courts qu’ils génèrent un sentiment de frustration ce qui n’est pas le cas avec cet excellent texte d’Olivier Chapuis. En effet, Le Parc bénéficie d’un bel équilibre pour ce roman choral où l’auteur examine les points de vues des différents acteurs ayant pris part à ce fait divers sans pour autant s’appesantir sur une myriade de détails inutiles. Ici on va à l’essentiel et en quelques phrases bien senties, l’auteur parvient à dresser un portrait et surtout à capter une ambiance dans ce quotidien lausannois presque banal et ennuyeux. Mais le crime survient et alimente tout le récit en générant son lot de suspense avec une belle poursuite palpitante fourvoyant rapidement le lecteur qui ne peut se dépêtrer de certains à priori. Pourtant les apparences sont trompeuses et la résultante de l’intrigue s’avère des plus surprenantes. C’est la force de ce roman où Olivier Chapuis parvient à manipuler le lecteur et à le conduire là où il le souhaite en jouant avec la temporalité des multiples points de vue des personnages dont les noms titrent les différents chapitres.

Le portrait de la victime est particulièrement poignant. Ce quotidien ordinaire d’une vie bien rangée « agrémenté » de son lot de petites trahisons familiales et de regrets que le fait divers balaiera définitivement. Mais tout se détraque déjà légèrement avec ce rendez-vous reporté et cette rencontre surprenante dans une ancienne orangerie où officie un artiste peintre orientant ainsi toute une partie du récit vers une autre thématique où l’auteur nous interroge subtilement sur la définition de l’art et sur son prix. C’est finalement dans la réunion du fait divers et de l’art qu’Olivier Chapuis donnera une réponse teintée d’une certaine ironie morbide. Car le quotidien devient soudainement extraordinaire, le sang prend désormais une valeur artistique et l’art magnifie le crime tout en le rendant immortel.

Court et percutant, Le Parc d’Olivier Chapuis est un roman incisif dont le souffle mortel de cette balle perdue n’a pas encore fini de vous faire frémir. De la belle ouvrage comme on l’aime.

Sega

Olivier Chapuis : Le Parc. Editions BSN Press 2015.

A lire en écoutant : The Other Side of Town de Curtis Mayfield. Album : Soul Masters : Get Down. Warner Strategic Marketing 2004.