09/09/2018

Louise Anne Bouchard : Tiercé Dans L’Ordre. La malédiction des gagnants.

 

louise anne bouchard, tiercé dans l'ordre, bsn press, collection uppercutLa présente chronique prend une toute autre tournure à l'occasion du dernier ouvrage de Louise Anne Bouchard, Tiercé dans l'ordre, publié dans la collection Uppercut des éditions BSN Press dont j'ai eu l'occasion de vous parler à maintes reprises. Plutôt que de vous faire un retour de lecture, je vais me contenter de reproduire la préface que j'ai rédigé pour évoquer l'oeuvre de cette romancière en me permettant ainsi d'exprimer toute l'admiration et l'intérêt que je lui porte, ceci depuis plusieurs années, et plus particulièrement pour ce Tiercé dans l'ordre, une nouvelle à la fois subtile et délicate dont la mise en abîme reflète une belle maîtrise de la littérature noire.

Préface*

La brièveté n’enlève rien à la force d’un texte, bien au contraire, comme le démontre Louise Anne Bouchard avec ce cinglant Tiercé dans l’ordre, où se juxtaposent deux univers sans pitié, celui du sport équestre et celui de la course d’endurance. Photographe et romancière, Louise Anne Bouchard possède une capacité singulière à conserver la spontanéité et l’authenticité des hommes et des femmes sur sa pellicule ou des personnages dont elle peuple ses fictions. Dans celle-ci, les figures esquissées (un microroman exige qu’on aille vite), aux nuances troubles, à la limite de la fêlure, de la rupture, évoluent dans le monde très particulier de la course hippique. Le dépassement de soi est ici de mise, avec un rapport au corps aussi violent qu’inquiétant. C’est ainsi que l’on glisse, presque imperceptiblement, vers un espace propre à la littérature noire, dans un contexte où le crime demeure à la périphérie de l’intrigue, à l’affût des parcours de vie qui détonnent.

Avec Tiercé dans l’ordre, la course ne tarde pas à être lancée pour passer en revue les favoris comme Anna qui, à moins de seize ans, est déjà pétrie de certitudes sur son avenir de jockey, ou comme Thomas, trader trentenaire accro aux gains mais aussi à « l’entraînement extrême », qui enchaîne les marathons pour mieux échapper au poids de son quotidien. Une rencontre improbable entre ces deux êtres fait croître le malaise dans les rapports étranges qu’ils entretiennent alors que tout les sépare. Et puis il y en a d’autres, comme cette outsider que devient Iris, l’épouse de Thomas, ou comme la journa- liste Maggie endossant un rôle d’arbitre ambigu, témoin de cet amour qui ne l’est pas moins. La compétition peut donc commencer, et l’on se doute que la course sera semée d’embûches, truffée de coups fourrés et que ni les gagnants ni les perdants ne se feront de cadeau.

Tout l’enjeu de chacun des protagonistes se décline sur fond d’ambitions assumées, de pulsions érotiques, de conflits larvés et d’obscures désillusions. Grâce à son écriture toute en nuances, émaillée de sous-entendus, parfois terriblement mordante, Louise Anne Bouchard conjugue avec brio les affres du sport dont les aléas polarisent les antagonismes sociaux entre les divers protagonistes. L’auteure montre une habileté saisissante à dresser des convergences et des parallèles, parfois non sans cynisme, entre la dureté du milieu équestre, la fragilité des rapports amoureux et la rancœur des rêves déchus, afin de souligner l’ambivalence de ses personnages, susceptibles de vaciller à tout instant en fonction de l’enthousiasme des victoires à digérer ou de la déception des défaites à encaisser. Il n’y a que deux options : faire partie de ceux qui foncent bille en tête quoi qu’il arrive ou de ceux qui restent en rade, avec la rage au ventre.

L’obsession d’Anna, la désinvolture de Thomas, l’ambiguïté d’Iris et les désillusions de Maggie, tous sont à même de trébucher. Mais seront-ils capables de se relever et de figurer dans le tiercé gagnant ? Les paris sont ouverts...

 

Louise Anne Bouchard : Tiercé Dans L’Ordre. Editions BSN Press. Collection Uppercut 2018.

A lire en écoutant : Jockey Full Of Bourbon de Tom Waits. Album : Rain Dogs. Island Records 1985.

 *Préface reproduite avec l'aimable autorisation de Giuseppe Merrone.

 

16/02/2018

LOUISE ANNE BOUCHARD : NORA. LA DISPARUE.

Capture d’écran 2018-02-16 à 16.28.35.pngC’est officiel, La Scène du Crime du salon du livre à Genève passe à la trappe et très honnêtement que pouvait-on attendre d’autre de la part d’organisateurs qui mettent en avant des auteurs citant comme références les films de James Bond ou les ouvrages de Camilla Läckberg, limitant ainsi fortement les propos qu’ils pourraient tenir durant une animation littéraire dédiée aux romans policiers, ceci d’autant plus que leurs interventions se rapportent de manière quasiment exclusive à leurs écrits. On cantonnera donc ces stars du polar romand à ce qu’ils savent faire de mieux, à savoir vendre, dédicacer et surtout se taire pour notre plus grand plaisir. Et tant pis pour les écrivains qui n’entreraient pas dans cette catégorie ou qui ne seraient pas adeptes de cette fameuse écriture formatée, faisandée de petites phrases courtes mal rédigées que les médias affectionnent et encensent avec un enthousiasme consternant. Isolés, quand ils ne sont pas tout bonnement ignorés, ces auteurs souhaitant évoquer autre chose que les thrillers à la mode seront priés d’aller voir ailleurs. Dans un tel contexte, on ne s’étonnera pas que Nora de Louise Anne Bouchard, un troublant polar se rapportant à la disparition d’une jeune fille donnant son titre au roman, ne fasse l’objet que d’une maigre couverture médiatique régionale. On considérera ce silence des critiques comme un signe de bon augure pour cet unique polar romand publié en ce début d’année et qu’il faut d’ores et déjà compter parmi les excellents ouvrages de la littérature noire helvétique, capable de capter l’atmosphère du pays, ceci d’autant plus qu’il se déroule à Lucerne, au cœur même des contrées alémaniques, où cette auteure canado-suisse séjourna plusieurs années.

La jeune journaliste Helen Weber déambule dans la moiteur de son studio avant d’arpenter les rues tranquilles de la ville de Lucerne, en quête d’un scoop qui devrait confirmer son engagement au sein du Luzerner Press. Mais dans la torpeur de cette nuit estivale, il est difficile de dégotter un sujet pertinent à même de contenter son rédacteur en chef qui devient de plus en plus pressant. Il suffit pourtant d’une transaction qui tourne mal pour qu’elle s’intéresse à la mort de Paul Mutter, un escroc minable dont tout le monde se moque. Dans sa quête du meurtrier, Helen Weber va croiser la route de Jackson, un flic zurichois démis de ses fonctions qui demeure l’une des rares personnes à s’intéresser aux circonstances du décès de celui qui fut son ami. S’ensuit une enquête étrange qui va conduire ce duo bancal dans l’entourage des von Pfyffer, une famille de notables dont le patriarche reste encore marqué par le souvenir de la disparition tragique de son unique enfant. Une jeune fille qui se prénommait Nora.

Avec ce bref roman d’à peine 150 pages, on est tout d’abord surpris par l’équilibre d’un texte dense, fourmillant de détails, contenu dans de courts chapitres cinglants qui rythment cette intrigue déroutante avec cette sensation tenace de traverser la fulgurance d’un songe qui s’enliserait dans la langueur de cette chaleur estivale. Car tout est flou, imprécis dans ce récit prenant pour cadre une ville de Lucerne plutôt déroutante où le meurtre de Paul Mutter résonne comme un lointain écho, ou plutôt comme un prétexte pour découvrir de singuliers personnages arpentant les rues de cette cité alémanique à mille lieues des clichés usuels. Ainsi, que ce soit l’ombre inquiétante du Pilate qui masque l’horizon ou les messages funestes des fresques qui ornent la voûte du fameux Kapellbrücke, l’ensemble du décor distille une ambiance déplaisante pour nourrir la sensation de malaise qui pèse sur l’ensemble du récit.

Nora nécessitera une lecture attentive pour appréhender les détails qui se nichent au cœur d’un texte se dispensant d’explications ou de précisions superflues. Ce sont, par exemple, quelques éléments anodins comme les télégrammes ou le crépitement des télescripteurs qui font que l’on se rend subitement compte que le roman se déroule au début des années 90, durant la période des scènes ouvertes de la drogues qui fleurissaient dans les cantons suisses alémaniques, notamment au Letten à Zürich. Sans qu’elle l’évoque ouvertement, Louise Anne Bouchard installe ces éléments dramatiques dans le cours de l’intrigue où l’on distingue les silhouettes des toxicomanes qui hantent les bords de la Reuss. C’est également avec la mort de l’épouse de Jackson Clark, cet ex-flic zurichois, que l’on peut prendre la mesure du phénomène qui touchait toutes les couches de la population. Mais loin d’être des moteurs essentiels, tous ces éléments épars ne servent qu’à contextualiser une époque trouble et ambivalente à l’image de cette intrigue déroutante.

Avec Helen Weber, étrange héroïne déjantée qui dissimule ses traits sous une multitude de perruques différentes, avec un thème se rapportant à la disparition de cette mystérieuse Nora on pense aux romans de Boileau-Narcejac ou à l’ambiguïté des personnages de Marc Behm avec tout de même beaucoup plus de mesure, caractéristique toute helvétique. Il n’empêche, par petites touches subtiles, Louise Anne Bouchard décline toute une série de portraits équivoques avec le savoir-faire d’une écriture éclairée, saupoudrée d’une ironie parfois mordante. L’intrigue tourne donc autour de tous ces protagonistes aux personnalités fortes et ambivalentes, qui dissimulent leurs fêlures dans un ensemble de non-dits les vouant immanquablement à leur perte avec la surprise d’une scène finale quelque peu alambiquée mais qui trouve finalement parfaitement sa place dans ce polar aux tonalités résolument décalées.

Nora constitue donc une excellente surprise pour un récit parfaitement orchestré dans sa brièveté et dans son ambiance trouble où l’émotion et les souvenirs de l’auteure affleurent à chacune des pages de ce roman policier singulier. Une belle découverte helvétique.

Louise Anne Bouchard : Nora. Editions Slatkine 2018.

A lire en écoutant : Laura interprété par Eric Dolphy. Album : Eric Dolphy in Europe vol 2. Original Jazz Classics 1990.