14/09/2015

NURY/BRÜNO : ANGOLA. DANS LA CAGE A SUEE.

Capture d’écran 2015-09-14 à 23.04.28.pngAngola c’est un nom aux consonances inquiétantes qui désigne la prison d’état de la Louisiane et qui demeure l’un des établissements les plus emblématiques de l’univers carcéral tout comme les sinistres pénitenciers d’Alcatraz ou de Sing Sing. Ancienne plantation de canne à sucre, située au bord du Mississipi elle est rapidement devenue une ferme pénitentiaire qui continue aujourd’hui encore à accueillir des prisonniers condamnés aux travaux forcés. C’est dans ce cadre hors du commun que l’on retrouve Tyler Cross personnage désormais culte du 9ème art  qui s’impose avec deux albums seulement, comme l’une des nouvelles  grandes séries de la bande dessinée.

C’est à l’isolement, plus communément appelé cage à suée, que Tyler Cross prend la peine de revenir sur le braquage foireux qui l’a conduit à purger une peine de 20 ans à la ferme pénitentiaire d’Angola. Il a eu plus de chance que son complice Neville descendu par les flics. Mais c’est à la belle et sulfureuse  Iris qu’il pense alors qu’elle s’est enfuie sans l’attendre avec le butin qu’elle doit remettre au bijoutier aussi foireux qu’endetté qui a organisé le braquage. S’échapper d’une prison où toutes les tentatives d’évasions ont échouées c’est aussi à cela que songe Tyler Cross afin de récupérer le butin. Mais avant toute chose il devra s’employer à déjouer les combines du gros Carmine, mafieux obèse qui a mis un contrat sur sa tête. Angola c’est loin d’être un camps de vacances et Tyler Cross n’a pas l’intention de s’y attarder plus que de raison.

Dans ce second opus des aventures de Tyler Cross, Nury et Brüno puisent, avec une véritable jubilation, dans le vivier de références lié au monde pénitentiaire. Luke la Main Froide, Brubacker et Les Evadés, ce sont quelques un des films auxquels on pense lorsque l’on s’immerge dans ce magnifique second album qui rend également un hommage appuyé à l’univers de James Lee Burke. Le scénario est solide et n’évite aucun cliché, bien au contraire. C’est ce qui fait le charme de cette bande dessinée où l’on retrouve avec un certain plaisir tous les archétypes des intrigues carcérales à l’exemple du gardien chef sadique et de sa femme frivole, des rivalités sanglantes entre détenus, des sévices infligés aux détenus et bien évidemment de l’évasion dans les bayous qui reste l’un des plus beaux passages au niveau graphique. Il faut avouer que l’on est complètement séduit par le dessin de Brüno et le découpage de scènes extrêmement bien élaborées qui mettent en exergue des actions saisissantes. Le succès de la série réside dans cette alliance du trait « naïf » de Brüno conjuguée à la violence crue de l’histoire élaborée par Nury avec une mise en couleur tout simplement somptueuse.

Avec Angola, c’est également de manière très subtile que Nury met en lumière tout le système de « management » d’une prison avec une déclinaison comptable qui fait froid dans le dos. On découvre ainsi tout un système d’exploitation des prisonniers, de corruptions et de détournements en tout genre au profit de la mafia locale de la Nouvelle-Orléans.

En deux épisodes Tyler Cross, personnage amoral par excellence, devient l’une des séries les plus emblématiques de la BD faisant honneur à l’univers du polar et du roman noir.  

Tyler Cross – Angola. Dessin Brüno /Scénario Fabien Nury / Couleurs Laurence Croix. Editions Dargaud 2015. 

A lire en écoutant : Cross Road Blues de Robert Johnson. Album : Robert Johnson The Complete Recordings. Sony Music Entertainment 1990.

23:08 Publié dans 2. BD, Auteurs B, Auteurs N, France | Tags : tyler cross, angola, louisiane, dargaud, prison | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | |

18/05/2011

James Lee Burke : La nuit la plus longue ou le souffle de Katerina.

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"Tandis que le vent se lève et que l'eau devient plus noire, il voit des centaines, sinon des milliers de lumières qui nagent sous la surface. Puis il se rend compte qu'il ne s'agit pas du tout de lumières. Elles ont la forme d'hosties brisées, et la luminosité qu'elles irradient réside précisément dans le fait qu'elles ont été rejetées et brisées. Mais, sans comprendre pourquoi, Bertrand sait que toutes sont maintenant en sécurité, y compris lui-même, dans un gobelet d'étain aussi grand que la main de Dieu."

Dans le monde du polar, il est des rendez-vous que l'on ne peut pas manquer comme par exemple les retrouvailles avec Dave Robicheaux, policier de New Ibéria en Louisiane. C'est un peu comme cette connaissance lointaine que l'on perd régulièrement de vue mais qui lorsqu'elle réapparaît vous procure une émotion et une excitation que l'on ne saurait totalement expliquer. Il faut bien l'admettre, depuis quelques années avec James Lee Burke, le schéma narratif est loin d'être une surprise. En effet,  vous trouverez des mafieux ou personnage puissants qui déchainent leur puissance maléfiques en lâchant  un pervers psychopathe qui s'en prendra régulièrement à l'entourage de Dave et de son acolyte Clete Purcel, ce qui se confirme avec « La nuit la plus longue » traduction déplorable du titre originale « The Tin Roof Blowdown » qui fait référence à un standard de jazz composé à la Nouvelle Orléans (Tin Roof Blues).

Nous sommes en août 2005, date à laquelle, l'ouragan Katerina déferle sur les côtes de la Louisiane, ravageant, entre autre, la ville de la Nouvelle Orléans. Cette toile de fond cataclysmique relègue l'intrigue de ce 16ème opus des enquêtes de Dave Robicheaux au second plan. En effet, James Lee Burke nous décrit de façon particulièrement saisissante les affres de cette population mise à genou par la force des intempéries mais plus dramatiquement encore, par l'abandon de tout un système étatique à la dérive. Au travers de ces pages on assiste à la déshumanisation d'une société dite civilisée qui, noyée sous les flots, plonge dans le chaos le plus absolu.

Dave Robicheaux est amené à enquêter sur la mort de deux jeunes pillards issus du Lower Ninth Ward, quartier le plus pauvre de la Nouvelle Orléans et le plus durement touché par le cataclysme. Les deux jeunes noirs rôdaient dans un quartier aisé de la ville. Auto-défense, crime raciste ou règlement de compte mystérieux ? Dave Robicheaux devra trouver des réponses à ces questions en menant une enquête dans un milieu en pleine décomposition où les repères sociaux n'ont plus aucun sens. Pour résoudre ces meurtres, le policier au grand cœur de New Ibéria sera accompagné de son fidèle acolyte, l'inénarrable Clete Purcel. On retrouvera également les personnages récurrents de la série, avec le retour d'Alafair, fille adoptive de Dave. On regrettera par contre l'absence de Batist employé du magasin de pêche et de location de bateau que tenait notre héro. Ce personnage atypique apportait une note de sagesse toute terrienne à ces récits flamboyants.

L'histoire de la Louisiane a toujours été l'une des pierres angulaires des récits de James Lee Burke. Une histoire riche et chargée qui donne à cet état une dimension si particulière. Et puis il y a ces paysages magnifiques que l'auteur décrit avec un tel soin que l'on peut sentir au travers des pages le parfum des bougainvilliers et des chênes verts chauffés par le soleil. On devine également les effluves de cette cuisine créole composée de Jambalaya, de po-boy et de gumbo. Le Café du Monde, le Vieux Carré, le lac Pontchartrain et les marais. Des clichés bien sûr mais toujours contrebalancés par une vision plus sombre car, sans jamais sombrer dans le voyeurisme gratuit, James Lee Burke nous dépeint la misère sociale dans laquelle vit une grande partie d'une population continuellement discriminée. Avec « La Nuit la Plus Longue » on devine par le biais des personnages la colère froide et les désillusions de l'auteur qui dénonce la tragédie d'une Louisiane qui restera toujours le rebut d'un pays qui a décidé de lui tourner le dos. Et puis il y a ce constat implacable qui démontre que malgré la peine de mort, la dureté des peines et l'augmentation des effectifs policiers, la sécurité ne sera jamais qu'un vœu pieu tant que l'injustice sociale demeurera le fondement d'une société en pleine déroute et dont la délinquance et la violence des gangs ne sont qu'un symptôme parmi d'autres.

"Mais, ainsi que je me le répète tous les jours, la plupart des gens auxquels j'ai affaire n'ont pas choisi le monde dans lequel ils vivent. Certains essaient de lui échapper, certains y adhèrent, la plupart sont dépassés et submergés par lui."

 

SEGA

 

A lire en écoutant : Tin Roof Blues - Heritage Hall Jazz Band - New Orleans

James Lee Burke : La Nuit la Plus Longue (The Tin Roof Blowdown). Edition Rivages/Thriller 2011. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Christophe Mercier.