26/10/2017

NICOLAS FEUZ : EUNOTO, LES NOCES DE SANG. L’INCOHERENCE AU SERVICE DE L’INDIGENCE.

Capture d’écran 2017-10-26 à 18.22.42.pngLes ouvrages de Nicolas Feuz me font penser à ces fameux concepts de télé réalité que l’on désigne sous le terme péjoratif de « télé poubelle » qui nous fascine et nous rebute à la fois au vu de l’indigence du contenu. Et il faut donc avouer que c’est avec une curiosité presque coupable que j’ai lu Eunoto, dernier roman en date du procureur neuchâtelois bien décidé à publier un livre par année. Nous voilà prévenus. Difficile d’ailleurs de passer à côté de cet ouvrage ornant les étalages des grandes librairies romandes et faisant l’objet d’une importante couverture médiatique. Alors bien sûr, j’ai débuté cette lecture avec quelques réticences, tout en me disant, avec l'optimisme qui me caractérise, qu’il était difficile pour l’auteur de faire pire que Horrora Borealis, son précédent ouvrage. Mais force est de constater que je me suis trompé et qu’il ne faut jamais sous-estimer les capacités du "Maxime CHATTAM suisse". Pourtant il y avait des indices quant à la qualité du roman et il faut admettre que l’on partait déjà un peu perdant avec cet article du Journal du Jura où la journaliste nous livre ses considérations à propos d’Eunoto : « Même s’il ne s’agit pas là de grande littérature ou d’une intrigue nimbée de critique sociale … Eunoto se classe indubitablement dans le genre de récit qui accroche »[1]. Propos qui font écho à ceux que tient Nicolas Feuz en affirmant que « les polars c’est pas forcément de la grande littérature »[2]. Il faudra donc bien que l’on m’explique un jour ce qu’est cette fameuse littérature que l’on dit grande. Mais si la définition inclut, entre autre, des notions faisant état de récits cohérents et de textes convenablement rédigés, l’œuvre de Nicolas Feuz n’entre effectivement pas dans cette catégorie.

Brent Wenger est-il bien le terrible psychopathe que l’on surnomme le Monstre de Saint-Ursanne ou s’agit-il d’un homme innocent, victime d’un coup monté ? C’est ce que devrait établir la révision de son procès qui s’apprête à débuter. Au même moment les polices cantonales neuchâteloises et fribourgeoises sont sur les dents avec la découverte de jeunes filles décapitées sur leurs territoires respectifs. A Genève, les forces de l’ordre ne sont pas en reste puisque l’un des leurs est sauvagement assassiné devant l’hôpital cantonal. Qui sont ces jeunes filles et quel est le lien entre ces trois affaires ? Jeune inspecteur de police Michaël Donner est rapidement impliqué dans une spectaculaire enquête intercantonale qui le conduira notamment du côté de Lausanne et du domaine skiable des Quatre Vallées. Un périple romand qui va se révéler sanglant.

Difficile de venir à bout de ce thriller qui ne manque pas d’actions et de rebondissements racoleurs mais dont l’écriture insipide et approximative, au service d’un texte bancal, suscite l’ennui, parfois l’agacement et de temps à autre quelques éclats de rire. Mais Nicolas Feuz s’affranchit de ces problèmes d’écriture en expliquant sur les réseaux sociaux : « pondre de belles phrases pour pondre de belles phrases ne m’intéresse pas ». Absence d’intérêt ou manque de capacité, peu importe. Il convient toutefois de signaler que les belles phrases ne servent pas seulement à faire joli mais permettent de mettre en place un décor ou une atmosphère sans que l’on ait l’impression de lire l’extrait d’un dépliant touristique ou de doter les personnages d’une stature et d’un caractère sans que l’on ait la sensation d’avoir à faire à des protagonistes stéréotypés jusqu’à la caricature, comme on le constate tout au long de ce récit laborieux. Il faut également préciser que les belles phrases ne sont pas forcément incompréhensibles et que l’auteur doit faire confiance à son lectorat qui n’aura donc pas nécessairement besoin de les relire à quatre reprises pour en saisir le sens. Par contre il n’est pas exclu que le lecteur soit contraint de se creuser la tête pour déchiffrer la syntaxe lacunaire de Nicolas Feuz. En voici un petit florilège amusant, loin d’être exhaustif :

Michaël Donner possède la capacité de s’extraire de son corps (page 30) :« L’espace dégagé entre deux autre filins était désormais suffisant pour y passer mon corps.»

L’arme sans maître (page 41) : « Son conducteur craignit de l’arme sans maître un second coup de feu accidentel, qui ne vint pas. »

On découvre les pavés gigantesques de La Gruyère  (page 154): « Même en hiver, les pavés de la cité grouillaient de monde.»

Dialogue confus (page 270) :« - Etes-vous innocent ? Le provoqua Lara. - Ca dépend, ne se laissa-t-il pas décontenancer. Qu’en pensez-vous sergent Pittet ? »

Mais comme le recommande l’auteur, lorsqu’il est égratigné sur la forme, il importe de se concentrer sur le « fond du livre » (sic) qui recèle « tant de choses intéressantes à dire », notamment sur les déficiences de la justice, sur le sort de victimes devenant bourreaux et sur les problèmes immobiliers en lien avec une loi controversée. Mais en guise de fond, le lecteur devra se contenter de considérations et de réflexions dignes des conversations du café du commerce, dont certaines pourraient figurer dans un recueil de Brèves De Comptoir. Rapidement, on comprendra que le roman se concentre principalement sur une succession d’événements et de rebondissements tous plus spectaculaires les uns que les autres mais manquants singulièrement de cohérence. En voici quelques exemples qui restent le plus vague possible mais qui dévoilent tout de même des éléments de l’intrigue.

Tout d’abord on s’interrogera sur le rôle de Michaël Donner dans la prise d’otages de l’hôtel de police à Neuchâtel et l’on se demandera pourquoi il manque d’énuquer un de ses collègues alors qu'il s'agit d'un exercice ! Toujours en lien avec ce même contexte, on peinera à comprendre le sens de la conversation entre le responsable de l’intervention policière et le conseiller d’état qui ne semble pas avoir compris qu'il s'agit d'un entraînement. On prend peur quant au type de munition qu’emploie la police dans le cadre de cet exercice.

Pour l’épisode genevois il paraît étrange que le meurtrier enduise la plaque d’un verni afin de dissimuler l’immatriculation de la voiture qu’il doit avoir volé (à moins qu'il ait pris le risque insensé de prendre son automobile). Et une fois son forfait accompli (le meurtre d’un policier tout de même) il est étonnant que l’auteur du crime ne se débarrasse pas du véhicule qu'il réutilisera dans la région du Jura où il sera repéré (un hasard absolument extraordinaire).

A Lausanne, en plein centre-ville, aux alentours de 21h00, on se demande comment le meurtrier parvient à forcer discrètement la porte de la cathédrale tout en maîtrisant une jeune fille qu'il a enlevée et en transportant un appareil de dialyse afin de commettre son forfait tranquillement sur l’autel de l’édifice religieux. Et au niveau de l’intervention policière on s’étonnera que les deux policiers neuchâtelois (ils sont présents au bon moment et au bon endroit grâce à une histoire fumeuse de chocolat chaud) ou que les collègues vaudois ne fassent pas appel à la police municipale lausannoise pour boucler le périmètre.

Dès le chapitre 12, on détecte un sérieux problème de temporalité puisque le meurtrier et son complice se retrouvent simultanément impliqués dans une course poursuite entre Porrentruy et Bienne puis subitement occupés à torturer leur victime à Nendaz en faisant ainsi l’impasse sur un trajet de plus de deux heures[3].

Prélèvements de moyens de preuve totalement farfelus, histoire d'ADN complètement abracadabrante, évasion rocambolesque, écoute illégale, interventions et coordinations policières complètement foireuses, il y aurait encore beaucoup à dire sur cette enquête bancale qui se dispense de toute vraisemblance contrairement à ce qu’affirme Nicolas Feuz dans une interview de l’Express[4]. Outre un nombre impressionnant d’invraisemblances, l’intrigue ne doit son salut qu’à une somme de hasards circonstanciés absolument extraordinaires achevant de décrédibiliser un auteur qui, en définitive, nous livre un travail bâclé mettant en exergue les limites de l’auto-édition.

 

Nicolas Feuz sera présent au festival Lausan’noir et dédicacera ses superbes romans le vendredi 27 octobre de 14h00 à 17h30, le samedi 28 octobre de 11h00 à 14h00 et de 16h00 à 18h30 et le dimanche 29 octobre de 13h00 à 16h30. 


Nicolas Feuz : Eunoto, Les Noces De Sang. The BookEdition 2017.

A lire en écoutant : Mad About You de Hooverphonic. Album : Hooverphonic With Orchestra. Sony Music Entertainment 2012.

 

[1] Journal du Jura, 28.09.2017

[2] RSR La Première, Les Beaux Parleurs, 04.12.2016

[3] Reconstitution de la journée du meurtrier et de son complice : 10h00 : procès à Porrentruy – 13h00 : fin du tour de parole de 3 heures (page 283) – 14h00 environ : fin des délibérations (au minimum 1 heure) – 14h30 environ : fin des formalités et des interviews – exécution d’une avocate et enlèvement d’un individu. 14h35 – 14h45 environ : course-poursuite. 14h55 – 15h15 : abandon du véhicule sur les hauts de Bienne – vol d’un autre véhicule – transfert de la victime. Vingt minutes plus tard soit à 15h35 le complice sort de son travail à Nendaz pour se rendre à son appartement où il retrouve le meurtrier et leur victime.

[4] L’Express du 16.10.2017

 

11/12/2016

Nicolas Feuz : Horrora Borealis. Au fond de l'abîme.

Capture d’écran 2016-12-11 à 22.09.13.pngAinsi Nicolas Feuz est devenu un auteur incontournable de la scène littéraire du polar en Suisse romande et nous le fait savoir par l’entremise des réseaux sociaux où il affiche les titres de noblesse que lui octroient de nombreux médias enthousiastes : « Le roi du polar helvétique » (France 3) ; « Le Maxime Chattam suisse » (L’Express). La presse régionale n’est pas en reste avec des articles dithyrambiques qui n’évoquent que très rarement le contenu du livre pour se focaliser sur un portrait faisant état de son parcours professionnel, de son statut de procureur de la république et canton de Neuchâtel et de son succès dans le domaine de l’autoédition où l’on rappelle son tirage de 50'000 exemplaires pour l’ensemble des sept ouvrages déjà publiés. Finalement il s’agit là d’un phénomène similaire à celui du Dragon du Muveran de Mark Voltenauer où l’absence d’une critique du roman faisait que l’on pouvait douter parfois que le journaliste ait pris la peine de lire l’ouvrage qu’il vantait. Avec Horrora Borealis, dernier opus de Nicolas Feuz, ce doute s’en retrouve soudainement renforcé lorsque l’on prend connaissance d’un article comme celui du mensuel Générations[1] qui nous parle d’une action située en Islande alors qu’elle se déroule en Laponie.

La chaleur, le vacarme du festival open’ air qui bat son plein sur les bords du lac de Neuchâtel, cela fait deux jours que Walker ne dort plus. Il est à cran, d’autant plus que cette sensation d’être suivi, voire traqué, ne le quitte plus tandis qu’il chemine dans le quartier des Beaux-Arts. La sensation devient réalité et Walker tente de trouver refuge dans l’anonymat de la foule fréquentant le festival. Mais confronté à ses poursuivants, Walker réagit en déclenchant une successions d’événements virant au tragique. Au cœur de cette éruption de violence, Walker, complètement désemparé, n’a plus qu’une seule question qui le taraude : Que s’est-il donc passé en Laponie ?

Nicolas Feuz n’est pas un écrivain comme il l’explique lui-même, sous forme de boutade, sur les ondes de la RSR[2]. Et très franchement, au terme de la lecture d’un livre comme Horrora Borealis je suis sérieusement d’accord avec lui. Dans la foulée, l’auteur neuchâtelois s’inquiète du fait que ses ouvrages sont étudiés dans les lycées en estimant que le genre policier ne se prête pas à ce type d’activités scolaires tout en ajoutant que les polars c’est pas forcément de la grande littérature[3]. L’inquiétude, que je partage en ce qui concerne l'étude de sa production littéraire, et la confusion proviennent probablement du fait que Nicolas Feuz, doté d’un important ego conjugué avec une tendance narcissique à l’autocélébration, semble ne porter que très peu d'intérêt pour l’ensemble de la littérature noire. Aussi convient-il de le rassurer en affirmant haut et fort que tous les auteurs de romans noirs, policiers ou thrillers en tout genre n’écrivent pas aussi mal que lui. Un collégien genevois de 16 ans peut se pencher sur un roman policier comme Le Chien Jaune de Georges Simenon pour mettre en exergue les caractères des personnages, leurs motivations, l’atmosphère et le climat d’une ville provinciale ainsi que les différents aspects d’une intrigue fort bien pourvue en tensions narratives cohérentes; bref tout ce dont est dépourvu un roman tel que Horrora Borealis.

Pour expliquer le "succès" régional, il faut comprendre que, tout comme son camarade Mark Voltenauer, Nicolas Feuz, à défaut d’être un écrivain, est un excellent VRP qui parvient à écouler sa production au travers d’un réseau aussi performant qu’intrusif, notamment par le biais d’une plateforme sociale où il possède pas moins de cinq pages consacrées à sa personne, sans compter les soi-disant administrateurs dont les publications personnelles ne mentionnent que des événements liés aux activités de l’auteur. Pour compléter l’offre, la page Polar Suisse est également, de manière quasi exclusive, consacrée à la gloire du romancier neuchâtelois qui se défend d’en être l’administrateur. Nicolas Feuz ne pratique pas l’autopromotion. Tout juste dissémine-t-il quelques flyers dans les différents festivals littéraires qu’il fréquente afin de promouvoir sa récente publication. Et puis il faut saluer la capacité du romancier à s’entourer des bonnes personnes dont quelques journalistes et blogueurs qui lui assurent un soutien indéfectible lui permettant d’obtenir une belle mise en lumière dans le paysage littéraire romand.

Horrora Borealis est destiné pour les gens qui partent en vacances qui ont envie d’avoir un cocktail au bord de la plage et un bon polar pour décompresser[4]. Il convient donc de se pencher sur l’ouvrage pour savoir de quoi il en retourne avec ce bon polar dont la couverture est dotée d’un bandeau faisant état du « prix du meilleur polar » pour Emorata, attribué en 2015 lors du salon du livre de Paris. La très discrète mention « indépendant » dissimule le fait qu’il s’agit du prix du polar autoédité, sponsorisé, entre autre, par TheBookEdition.com, responsable de l’impression des ouvrages de Nicolas Feuz qui est également l’un des partenaires de cette récompense littéraire pour l’édition 2016.

La lecture du texte ornant le quatrième de couverture de Horrora Borealis suscite déjà une certaine appréhension quant à la qualité du récit :

Tout ce sang qui coule aux pieds de Walker. La question n’est pas de savoir qui est ce cadavre avec une balle dans la tête. Non … La bonne question est : Qu’est-ce qui s’est passé en Laponie. Les souvenirs sont flous, mais ce qui est sûr, c’est que de longue date, Walker ne croit plus au Père Noël. Et vous ? Vous y croyez encore ?

D’entrée de jeu, on est tout d’abord déconcerté par cette succession de phrases bancales, dont la syntaxe laisse parfois sérieusement à désirer, qui jalonnent un récit dépourvu de style avec un texte oscillant entre le guide touristique et le manuel d’intervention policière à l’instar du descriptif du groupe d’intervention COUGAR en page 147. Le lecteur sera ainsi constamment désorienté par ces digressions explicatives que l’auteur ne parvient pas à insérer dans le cours du récit. Pour couronner le tout, il y a cette désagréable sensation de répétitions qui soulignent la faible capacité de l’auteur à se réinventer. Deux exemples :

Le flot de sang trouvait sa source dans un orifice béant au milieu du front, comme un troisième œil. L’œil du Mal. Les chairs déchiquetées dévoilaient des éclats d’os et de matière cérébrale. La balle de 9mm ne lui avait laissé aucune chance (page 15).

Ce troisième œil était presque noir. De cet orifice s’échappaient encore un filet de sang et de la matière cérébrale mêlée d’éclats d’os. Les dégâts qu’une balle de 9mm pouvait causer à un être humain paraissaient simplement… inhumains (page 36).

Sandra avait revêtu sa combinaison bleue, moulante au niveau de la taille. Son capuchon à bord d’hermine cachait ses longs cheveux blonds (page 25).

Elle était belle, avec ses grands yeux bleus et ses longs cheveux blonds tombant sur son capuchon bordé d’hermine et sa doudoune bleue cintrée à la taille (page 58).

Et puis au détour du texte, quelques phrases comiques qui ne sont pas forcément une volonté de l’auteur :

Sous ses airs faussement paisibles, Sandra Walker cachait mal une terrible angoisse. Le froid envahissait son corps de la tête aux pieds, violant la moindre parcelle d’intimité. Elle frissonna (page 21).

Dès lors, on comprendra qu’il ne faut pas s’attarder sur les qualités d’écriture de Nicolas Feuz pour tabler sur une intrigue dont l’enjeu est de surprendre le lecteur. Encore faudrait-il qu’il y ait un peu de cohérence et de réalisme ce qui est loin d’être le cas.

Attention cette partie de la critique dévoile des éléments importants de l’intrigue.

Le roman s’articule autour d’une prise d’otage au festival open’ air de Neuchâtel et un séjour en Laponie qui vire au cauchemar. Lors d’un des multiples rebondissements du récit, on retrouve la jeune Ilia Walker complètement hagarde dans une vallée isolée de la Laponie. Sa combinaison est maculée de sang. On pense qu’elle a été enlevée et violée. Conduite à l’hôpital, on assiste à cet examen médical déconcertant où le praticien constate que la jeune jeune fille mineure a mis au monde un enfant qu’elle a abandonné on ne sait où (un déni de grossesse explique comment Ilia est parvenue à dissimuler sont état aux membres de sa famille). L’interne informe les parents que l’adolescente a souffert d’hypothermie, qu’on a dû lui amputer deux doigts mais qu’elle peut sortir le jour même. Curieusement, il se garde bien de mentionner l’accouchement et ne semble visiblement pas s’inquiéter du sort du nouveau-né ! La probabilité d’un infanticide (ce qui s’avère être le cas) ne l’effleure même pas. Pour couronner le tout, ce médecin ne juge pas utile d’informer immédiatement le policier présent à l’hôpital. Ainsi les membres de la famille Walker peuvent tranquillement retourner au chalet où ils séjournent. Cette incohérence narrative permet à l’auteur de mettre en scène une confrontation finale sanglante dans les alentours dudit chalet. Il s’avère que le père de l’enfant n’est autre que le frère d’Ilia. Ainsi, après avoir massacré ses parents à coup de hache, le jeune homme tue un policier qui débarque, comme par hasard, seul au chalet. Son forfait accompli, il rejoint sa sœur dans le sauna pour la sodomiser consciencieusement avant qu’elle ne parvienne à s’échapper. S’ensuit une poursuite surréaliste où la jeune fille, complètement nue, parvient à parcourir une distance conséquente dans les contrées glacées de la Laponie alors que la température oscille autour des -20°. Finalement rattrapée sur l’étendue d’un lac gelé, Ilia trouve encore la force de sauter à pieds joints pour briser la glace dans le but d’entraîner son agresseur dans une noyade commune. Rien que ça. Et il ne s’agit là que d’un petit florilège des nombreuses incohérences jalonnant un récit alambiqué semblant pourtant avoir convaincu des blogueurs qui se prétendent paradoxalement en quête de réalisme policier et de cohérence et qui ne supportent pas les incongruités techniques[5].

Des personnages totalement désincarnés, stéréotypés et dépourvus du moindre caractère permettent à l’auteur de mettre en place un twist final boiteux où la succession de « hasards circonstanciés » ne fait que souligner l’indigence d’un texte laborieux que l’on aura tôt fait d’oublier. Finalement Horrora Borealis n’est que l’incarnation de ces thrillers aux rebondissements rocambolesques qui se dispensent d’une intrigue cohérente en misant sur un lectorat peu exigeant. Navrant.

Nicolas Feuz : Horrora Borealis. TheBookEdition.com 2016.

A lire en écoutant : Pixies : Where Is My Mind. Album : Surfer Rosa. 4AD 1988.

 

[1] Mensuel Générations, novembre 2016

[2] RSR La Première, Les beaux parleurs, 04.12.2016

[3] RSR La Première, Les beaux parleurs, 04.12.2016

[4] RSR La Première, Les beaux parleurs, 04.12.2016

[5] L’Hebdo : Le blogueur, meilleur ami du polar. 17.11.2016

16/05/2016

MARC VOLTENAUER : LE DRAGON DU MUVERAN. PRESSE-MOUTON.

Capture d’écran 2016-05-16 à 22.58.40.pngEn ce moment, il y a quelque chose de pourri au royaume du polar suisse romand avec cette propension à mettre dans la lumière de piètres auteurs qui consacrent davantage d’énergie à vendre leurs œuvres qu’ils n’en dispensent pour rédiger leurs textes. A chaque instant, ils trustent les réseaux sociaux en affichant régulièrement leurs classements respectifs, leurs pseudos tirages/ventes d’ouvrages parfois auto-édités dans l’espoir pathétique d’attirer davantage de lecteurs. Ils auraient tord de s’en priver puisque cela fonctionne dans une certaine mesure et que la presse prend désormais le relais pour mettre en avant le phénomène. Au nombre d’exemplaires vendus, qui n’est pas si mirobolant que ça et qui peut être très certainement sujet à caution, Nicolas Feuz, Mark Zellweger et Marc Voltenaueur ont désormais acquis une certaine notoriété par l’entremise de journalistes qui se contentent de dresser leurs portraits et de conter leurs « success story ». Néanmoins aucun d’entre eux ne s’est risqué à rédiger une critique ce qui laisse peut-être supposer qu’ils n’ont pas lu ou fini les livres de ces illustres auteurs, ce qui est compréhensible, ou qu’ils n’osent s’aliéner une partie de leur lectorat en fustigeant ces romans impérissables. Je mets de côté la supposition d’une critique positive tant leur crédibilité en prendrait un coup. Il n’empêche, que l’on a retrouvé, au salon du livre à Genève, ce trio infernal qui n’a pas manqué de décrédibiliser l'image du polar helvétique avec cette tendance narcissique à parler davantage de tirages, de chiffres, de classements et de diffusion plutôt que de célébrer le genre littéraire dont ils ne connaissent finalement pas grand chose. Il en est d’ailleurs de même pour leurs éditeurs, quand ils en ont un, qui semblent afficher une certaine volonté à renouveler un coup d’édition à la Dickers au détriment de l’envie de publier une bonne histoire.

Ce qui est navrant dans tout cela, c’est que cette médiocrité éditoriale conforte une certaine intelligentsia culturelle qui affiche ouvertement son mépris pour le polar. Il faut entendre ces critiques littéraires sur Espace 2 (Zone Critique : 25' 40), évoquant les romans policiers par le biais du Dragon du Muveran de Marc Voltenaueur. Pour l’une, il s’agit d’un plaisir vaguement honteux pour un genre littéraire qui, quand il est bon, est vraiment très bien (sic), tandis que l’autre renchérit en se drapant dans les prestigieuses pages bibles des ouvrages de Simenon. Et c’est ainsi, entre deux gloussements condescendants, que les chroniqueurs malmènent l’ouvrage, en concédant paradoxalement quelques qualités dont il est totalement dépourvu. Au terme de ces considérations on peut mettre en perspective les propos de François Guérif, rapportés dans une longue interview accordée au mensuel Marianne, où il déplore le fait que le polar, aujourd’hui encore, est totalement discriminé.

Pour mieux illustrer mes propos, je vous recommande de passer en revue les articles de presse consacrés au Dragon du Muveran afin de constater qu’il n’y a aucune critique dédiée à ce premier roman de Marc Voltenauer. On se contente de faire état du succès et du fait qu’il se déroule en Suisse, dans un petit village des alpes vaudoises.

La quiétude de Gryon, petit village niché au cœur des Alpes Vaudoises est bien mise à mal lorsque l’on découvre sur l’autel du temple, le cadavre d’un promoteur immobilier. Corps dénudé, messages et codes bibliques, le rituel macabre suscite la peur et l’inquiétude. S’agirait-il de l’amorce d’une série de meurtres atroces ? C’est ce que semble craindre l’inspecteur Auer de la police criminelle lausannoise, chargé de l’enquête. Avec son équipe, il va mettre à jour les sordides petits secrets des villageois afin de contrer les noirs desseins du meurtrier. Mais va-t-il parvenir à enrayer cette machination infernale. Rien n’est moins sûr, car à l’ombre du massif du Grand Muveran, se cache le terrible dragon qui n’a pas fini de faire parler de lui.

Ce n’est pas souvent que je compte les pages d’un ouvrage, mais il faut avouer que venir à bout des 660 pages de l’ouvrage, tient de la gageure. Une intrigue bancale, mal ficelée et qui au final ne tient absolument pas la route, voici ce que vous aurez droit avec Le Dragon du Muveran.

On déplorera tout d’abord une absence totale de style et un vocabulaire fort limité qui ne permet pas de mettre en valeur le cadre où se déroule l’histoire, ce qui est fort regrettable. Gryon, le massif des Diablerets, le Grand Muveran ne vous seront restitués que par l’entremise de qualificatifs banals tels que magnifique, grandiose et splendide. Même le tableau de Hodler représentant le Grand Muveran, qui est la bonne idée du roman, est dépourvu du moindre descriptif et ne semble susciter aucune émotion auprès des protagonistes, notamment le tueur. L’auteur passe donc ainsi à côté de cette ambiance villageoise et de ce climat montagnard en se contentant de nous citer une liste d’établissements publics et quelques lieux-dits sans s’attarder sur les liens et les habitudes des habitants. Même si les crimes s’enchaînent, on ne perçoit pas ce climat de suspicion et de peur qui pourrait pourtant assaillir l’ensemble des habitants. Une fois les éléments cités, Marc Voltenauer estime que c’est l’imaginaire du lecteur qui fera le travail. La démarche pourrait être louable s’il n’y avait pas 660 pages. Ainsi nous aurons droit aux détails de la préparation des pâtes carbonara et petits plats en tout genre concoctés par Mickaël ainsi qu’aux différents pinards que les enquêteurs s’enfilent à longueur de soirée tandis que le tueur trucide allégement les villageois (je parie sur la publication d'un livre des recettes de Mickaël). Un moyen comme un autre de donner de l’épaisseur à des personnages complètement stéréotypés à l’exemple de l’inspecteur viril qui fume des cigares et de son compagnon fan de Breakfast at Tiffany’s. On aurait pu tout de même trouver mieux pour illustrer un couple gay qui semble vivre dans une espèce de bulle où les problèmes liés à l’homophobie, par exemple, se seraient arrêtés à la frontière helvétique.

Il y a une certaine ambivalence tout au long du texte, où l’auteur nous assène, avec force de précisions académiques ampoulées, tous les aspects liés à la médecine légale (inutiles, au demeurant, pour la résolution de l’intrigue) et à la théologie alors qu’il se désintéresse totalement de tout ce qui touche aux procédures policières, pour nous livrer une pseudo enquête bancale et maladroite. On se demande tout d’abord pourquoi Andreas Auer, l’inspecteur qui dirige les investigations, est affecté à la police municipale de Lausanne. En effet, en partant de ce principe, le policier, même s’il vit à Gryon, ne peut se voir attribuer l’enquête car la commune ne fait absolument pas partie de sa juridiction et doit donc échoir à un enquêteur de la police cantonale vaudoise. Et il en est ainsi tout au long de l’intrigue où l’auteur nous restitue tous les poncifs policiers à l’instar de l’avertissement Miranda qui semble avoir désormais traversé l’océan Atlantique. On passe sur tous les aspects du secret de fonction, puisque l’inspecteur Auer a intégré au sein de son équipe, son compagnon Mickaël qui est journaliste indépendant. S’ensuit des démarches illogiques où le journaliste active ses contacts pour passer en revue le casier judiciaire d’une victime alors que les policiers qui ont accès au fichier peuvent aisément se charger de cette recherche. Et même lorsqu’il est précis sur la marque et le modèle d’une arme de service, Marc Voltenaueur ne semble pas faire la distinction entre un revolver et un pistolet ce qui est tout de même fâcheux dans un contexte de roman policier.

Le récit est construit sur une alternance entre l’enquête et le passé du tueur dont on découvre le profil avec une succession de scènes assez insignifiantes afin de laisser le lecteur dans l’expectative le plus longtemps possible. Une démarche inutile puisque du fait d’un manque d’imagination au niveau des noms on découvre rapidement qui est le meurtrier. Puis soudainement tout s’accélère avec une cascade de découvertes et d’informations arrivant fortuitement par l’entremise de personnages qui débarquent soudainement dans le village en livrant des informations plus ou moins pertinentes. On constate dès lors que l’enquêteur ne fait que subir les événements qu’il n’est absolument pas en mesure de maîtriser malgré la montagne d’indices et d’éléments à sa disposition lui permettant de résoudre l’affaire. Mais il peut tout de même compter sur son flair infaillible, son instinct et son amitié avec un agent du FBI qui, ô comble du hasard, a enquêté sur une affaire similaire. Un coup de chance quand on pense que l’agence gouvernementale compte environ 35'000 employés, dont plus de 15'000 agents spéciaux.

Des personnages qui ne tiennent pas la route, à l’exemple de la pasteure Erica Ferraud, un enquêteur qui compare sa vie à celle de James Bond, un tueur qui trouve du sens dans ses actes avec la lecture de la bible et la découverte du film Un Justicier dans la Ville, un petit hommage à la mafia new-yorkaise, un tueur en série US doté d’un surnom ridicule, le récit s’achèvera sur une succession de scènes indigestes qui frisent le grotesque en outrepassant parfois allègrement toutes les règles de vraisemblance. Bref, vous allez suivre avec Le Dragon du Muveran l’enquête objectivement foireuse de l’inspecteur Auer qui est finalement à l’image du livre. Je me garderai d’en dire plus afin de ne pas spoiler le livre au cas où de courageux lecteurs désireraient connaître la trame de cet édifiant thriller, ceci d’autant plus qu’il va être diffusé en France et en Belgique. Bande de veinards !

Pour finir sur une image positive : Le Grand Muveran de Ferdinand Hodler. (source wikipedia)

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Sega

Marc Voltenauer : Le Dragon du Muveran. Editions Plaisir de Lire/Collection Frisson 2016.

A lire en écoutant : Governement de No Money Kids. Album : I Don’t Trust You. Roy Music 2015.