11/06/2017

Sunil Mann : Poker En Famille. Enfants perdus.

sunil mann, poker en famille, éditions des furieux sauvages, Zürich, oberland bernois, madridRésolument ancré dans une dimension locale, le polar suisse, à quelques rares exceptions, peine à s’exporter au-delà de nos frontières et à franchir cette fameuse barrière du « Röstigraben » expliquant, du moins en partie, le succès très relatif en Suisse Romande, de la série des aventures du détective privé Vijay Kumar, résidant et officiant dans le quartier populaire du Kreis 4 de la ville de Zürich. Pratiquement passée inaperçue, il s’agit une nouvelle fois de signaler, pour les amateurs du genre, cette superbe série qui aborde, avec un humour décalé, les problèmes sociaux du pays sur fond d’enquêtes policières à la fois sensibles et émouvantes. On découvrait l’œuvre de Sunil Mann avec La Fête des Lumières (Furieux Sauvages 2013) où l’on faisait la connaissance de ce jeune détective aux origines indiennes qui déjouait de sinistres magouilles immobilières en lien avec des mouvement d’extrême-droite au sein d’une ville cosmopolite. Le second roman, L’Autre Rive (Furieux Sauvages 2015) nous plongeait au cœur de la communauté gay tout en évoquant la situation des migrants clandestins. Pour ce troisième opus, intitulé Poker en Famille, Vijay Kumar, qui semble vouloir remettre en cause les perspectives de son avenir professionnel, va nous entraîner dans les dérives de l’adoption abusive.

Malgré quelques succès, le détective privé Vijay Kumar peine à joindre les deux bouts. Il faut dire que les petites missions de surveillance et autres filatures quelconques ne suffisent pas à régler les factures qui s’accumulent. Tout en cherchant un emploi plus stable pour faire face aux dépenses, il rend quelques menus services à sa petite amie Manju qui développe un service de traiteur de cuisine indienne. Mais lorsque Noemi, une jeune adolescente perturbée débarque dans son bureau pour lui confier la recherche de ses parents biologiques, Vijay se laisse convaincre et reprend du service. Une enquête bien plus dangereuse qu’il n’y paraît qui entraîne notre détective de Madrid jusqu’aux contrées de l’Oberland bernois, sur les traces d’un inquiétant médecin.

Une nouvelle fois, Sunil Mann évoque un sujet sensible avec cette pointe d’ironie qui caractérise l’ensemble de ses romans en se démarquant ainsi des productions parfois tristounettes de ses confrères helvétiques qui se prennent bien trop au sérieux. Ce mordant qui caractérise le personnage principal nous rappelle des détectives tels que Philip Marlowe que Sunil Mann cite d’ailleurs parmi toutes ses influences littéraires qui l’ont poussé vers l’écriture de romans policiers. Mais à l’inverse du héros solitaire, Vijay Kumar est bien entouré avec sa famille est quelques compères atypiques qui prennent une place prépondérante dans l’ensemble des récits. Tous dotés de quelques traits de caractères saillants, l’ensemble des personnages permet d’aborder les intrigues avec des points de vues plutôt divergents et parfois rafraîchissants à l’instar de Miranda, cette prostituée transsexuelle qui apporte une dimension décalée en oscillant sur les registres du burlesque et de l’émotion. C’est probablement l’une des grandes qualités de la série où chaque acteur occupe une place bien précise dans l’ensemble des intrigues en reléguant parfois Vijay Kumar dans un rôle d’observateur qui lui convient d’ailleurs parfaitement. Doté d’une certaine acuité, le détective privé nous entraîne dans le champ de ses introspections en nous livrant ses réflexions sur des thèmes variés tels que l’immigration et les enjeux liées à l’intégration en relevant les similitudes et les dissonances de deux cultures diamétralement opposées dans lesquels les natifs sur sol helvétiques doivent trouver leur place à l’image d’un Vijay Kumar tiraillé entre le poids des traditions incarné par une mère aussi aimante que possessive et l’attrait d’un certain goût d’indépendance le dispensant de tout compte à rendre auprès des siens.

Poker en Famille évoque, comme son nom l’indique, les apparences trompeuses de la famille idéale qui se révèle bien plus bancale qu’il n’y paraît et dans laquelle une jeune fille refuse désormais de poursuivre ce jeu de dupe. Lubie d’une adolescente perturbée ou intuition avérée, Noémi ressent depuis toujours une certaine distance avec les membres de sa famille à un point tel qu’elle éprouve la certitude d’avoir été adoptée. Dubitatif, Vijay Kumar entame tout de même quelques investigations qui vont confirmer les doutes de la jeune fille. Pour mener à bien cette enquête délicate, Vijay Kumar va devoir se rendre à Madrid en compagnie de son ami José, journaliste d’investigation. Les deux compères vont rapidement mettre à jour un odieux trafic d’enfants mis en place par des nones bénéficiant de la complicité d’obstétriciens douteux s’arrogeant le droit de décider qui mérite un enfant. Une sélection qui s’avère d’autant plus abjecte qu’elle se base essentiellement sur des notions pécuniaires. Toujours très bien documenté, Sunil Mann nous permet d’appréhender tous les ressorts de cette traite de bébés en mettant en exergue toute l’émotion de ces familles brisées qui n’ont jamais renoncé à la garde de leur progéniture. Mais au-delà de cette détermination, l’auteur développe toute une intrigue basée sur le ressentiment et l’esprit de vengeance dont l’épilogue déroutant se déroule dans un coin reculé de l’Oberland bernois, terre d’origine de l’écrivain.

Madrid, l’Oberland bernois, avec Poker en Famille, Sunil Mann délaisse quelque peu la ville de Zürich pour entraîner son personnage fétiche vers d’autres horizons tout en abordant les thèmes liés à la famille qui deviennent l’un des grands enjeux des nombreux personnages qui peuplent cette série helvétique que l’on doit découvrir impérativement. Une belle réussite pour cet ensemble de polars plus que convaincants.

Sunil Mann : Poker En Famille (Familienpoker). Editions des Furieux Sauvages 2016. Traduit de l’allemand par Ann Dürr.

A lire en écoutant : Lorelei de Nina Hagen. Album : Angstlos. CBS International 1983.

 

03/11/2015

Martin Suter : Montecristo. Impair et banque.

Capture d’écran 2015-11-03 à 19.40.21.pngC’est toujours une tâche délicate que d’explorer, par le biais du polar, la face trouble des établissements bancaires, l’univers occulte de la finance et d’en dénoncer les disfonctionnements sans pour autant tomber dans l’exposé économique aride virant parfois au pamphlet politique. Avec Montecristo, Martin Suter s’est employé à mettre en lumière la collusion entre les banques, les institutions financières et le monde politique. Il faut dire qu’à la lecture des scandales qui ont émaillé le monde financier helvétique ces dernières années, l’auteur avait de quoi alimenter son ouvrage.

A Zurich, Jonas Brand est un réalisateur en mal de devenir. Depuis bien longtemps il a mis de côté son scénario Montecristo pour se consacrer désormais au tournage de reportages pour une émission people de la télévision. Lorsqu’il découvre fortuitement qu’il est en possession de deux billets de banque de cent francs suisses portant le même numéro de série, Jonas Brand pense détenir le reportage original qui lui permettra de s’extraire du marigot people dans lequel il végète. Reportage d’autant plus intéressant que les deux billets sont vrais. Tout cela a-t-il un rapport avec le suicide d’un trader qui s’est jeté d’un train à bord duquel se trouvait Jonas ? D’incidents en accidents suspects, l’enquête de Jonas Brand ne va pas être de tout repos.

L’amorce du récit débute sur une convergence d’incidents bien trop hasardeux pour être crédible. Hormis Jonas Brand, lequel d’entre nous examine ses billets de banque pour se rendre compte que deux d’entre eux possèdent des numéros de série parfaitement identiques ? Si l’on ajoute le fait que notre reporter people est également témoin de la mort d’un trader probablement en lien avec le premier événement, cela réduit le taux de probabilité à un niveau proche de zéro. On fera donc abstraction de cette invraisemblable succession d’incidents pour apprécier ce roman dynamique mettant en évidence, de manière suffisamment convaincante, les accointances entre les différentes institutions financières. En décrivant notamment le processus d’impression de billets bancaires, on sent chez Martin Suter le souci du détail et du réalisme qui compense parfois ce « trop heureux » hasard de circonstance frappant le personnage principal. Thriller financier, sur fond de paranoïa, Montecristo devient donc un conte amoral où l’auteur restitue sa colère et sa désillusion face à ce monde trouble de la finance.

Il faut sauver la bulle financière à tout prix, c’est ce que comprendra Jonas Brand au travers des mésaventures qu’il subit. A mesure que l’on progresse dans le récit, l’auteur installe une dimension dramatique de plus en plus inquiétante sur fond de complots sordides et parfois meurtriers. L’histoire est d’autant plus prenante qu’elle touche des personnages solidement bâtis que l’on appréciera au travers de leurs parcours de vie et d’une histoire d’amour qui pimente le roman. Dans un fourmillement de petits détails, le lecteur découvrira le quotidien des habitants de la bonne ville de Zurich et de ses environs ainsi que les arcanes du pouvoir à Berne, dans un climat hivernal parfois inquiétant.

Martin Suter dresse également un portrait touchant de Max Gantman, personnage secondaire, mais ô combien important du récit car c’est par le biais de ce journaliste financier désabusé, fumeur invétéré et quelque peu alcoolique, que Jonas Brand appréhendera tous les rouages financiers dans une somme d’explications intéressantes, même si elles enfoncent parfois des portes ouvertes en nous décrivant un système économique déficient et corrompu. Néanmoins dans un pays où le monde bancaire s’est implanté dans toutes les structures, aussi bien politiques que culturelles, le roman de Martin Suter résonne comme un cri d’alarme qui finit par se transformer en soupir de dépit.

Suspense, colère et désillusion tels sont les ingrédients de ce polar financier qui ne manque pas de mordant.

Sega

Martin Suter : Montecristo. Christian Bourgeois éditeur 2015. Traduit de l’allemand par Olivier Mannoni.

A lire en écoutant : Last Dance de The Cure. Album : Disintegration. Fiction Records Ltd 1989.

31/12/2013

Sunil Mann : Fête des Lumières. Zurich ethnique.


Capture d’écran 2013-12-31 à 19.56.57.pngEn Suisse, il n’y a guère que Dürrenmatt qui se soit essayé au polar et c’est sous le prétexte d’une déconstruction du genre camouflant des besoins alimentaires que le célèbre dramaturge helvétique nous a livré, entre autre, La Promesse avec comme sous-titre évocateur « requiem pour le roman policier ». Il semble que cette oraison funèbre ait eu raison des velléités d’autres auteurs à se lancer dans un genre qui pourrait déparer l’ensemble de l’œuvre littéraire du bon écrivain suisse. A l’exception de Corinne Jaquet qui, dans une série de romans policiers, nous livre, quartier par quartier, un catalogue touristique de la ville de Genève et de Jean-Jacques Busino qui se fait bien trop rare après avoir confectionné cinq perles noires aux éditions Rivages, le paysage romand en matière de polar reste dramatiquement désert.

C’est donc pour palier à ce manque chronique que mon amie Valérie Solano a décidé de mettre sur pied une collection luxueuse de polars helvétiques afin de fusiller les sempiternelles clichés dont ce pays fait régulièrement l’objet. Car au delà de l’aspect propret et lissé d’une contrée aux paysages pittoresques vous allez découvrir avec les éditions des Furieux Sauvages le visage sombre d’une Suisse en proie aux conflits culturels, aux magouilles financières, aux combines foncières et aux problèmes d’immigration et d’intégration.

Pour découvrir ces auteurs vous vous rendrez en librairie (la collection n’est pas  disponible sur A…) pour faire l’acquisition d’un ouvrage relié, imprimé sur un papier de qualité. Un polar relié c’est une première et c’est ce qui explique peut-être l’utilisation du marque page pour me défaire de la détestable habitude de corner les pages. L’avenir du livre réside aussi dans l’excellence de sa conception et la cohérence de diffusion.

Première salve avec la Fête des Lumière de Sunil Mann qui nous entraîne dans les méandres de la ville de Zürich. Oubliez la Paradeplatz et ses « vénérables » établissements bancaires et bienvenue au Kreis 4, quartier multiculturel truffé de bars à champagne, de sex-shops, de restaurants indiens et de kebabs douteux où gravitent les filles faciles. Au cœur de ce quartier animé, vous allez suivre les tribulations du détective privé Vijay  Kumar qui est chargé par un magnat de la presse zurichoise de retrouver sa femme de ménage sud-américaine mystérieusement disparue. Lorsque Vijay réalise que cette même femme de ménage travaillait également pour le politicien de droite, Walter Graf, récemment trouvé mort à son domicile l’affaire prend une autre tournure d’autant plus que l’agression d’un jeune homme dont le jeune détective a été le témoin la veille n’est pas sans lien avec cette sombre affaire. Aidé de Miranda, sublime transsexuelle et de son meilleur ami journaliste José, Vijay devra faire preuve de toute sa sagacité pour parvenir à résoudre cette première enquête tout en complexité. Une lampée d’Amrut (single malt indien) pour la route et c’est parti !

Loyers exorbitants, corruption immobilière (problèmes majeurs des principales villes helvétiques) vont nous permettre de découvrir les différents Kreis (arrondissement) d’une ville plus animée qu’il n’y paraît. Vijay en sera le guide au travers de description teintée d’un humour ironique qui donne beaucoup de fraicheur à un récit qui pourrait s’avérer assez classique. On y décèle tout l’amour que l’auteur voue aux quartiers populaires de Zürich en déclinant toute une série de bars, d’épiceries et de restaurants que vous pourrez découvrir en visitant la ville.

L’immigration et l’intégration des migrants et de leurs enfants nés en Suisse et sont les principaux thèmes que Sunil Mann traite tout en subtilité et en légèreté comme par exemple la relation entre Vijay et sa mère qui au travers de dialogues aussi drôles que caustiques nous déclinent les incompréhensions de deux générations qui ne sont pas nées dans le même pays. Au delà de cette légèreté il y a en arrière plan, cette inquiétude permanente de se voir stigmatiser par des partis qui tentent par tous les moyens de diaboliser la venue de ces populations migrantes. Inquiétude que l’on retrouve notamment dans l’entourage de Rosie, la femme de ménage disparue.

On regrettera peut-être le fait que des personnages hauts en couleur et forts originaux  comme Miranda soient exploités de manière superficielle et gageons que nous les retrouverons dans les prochaines enquêtes de Vijay Kumar, détective privé zurichois !

Friedrich Dürrenmatt – Sunil Mann, tout un parcours !!

Sega

Sunil Mann : Fête des Lumières. Editions des Furieux Sauvages 2013. Traduit de l’allemand par Ann Dürr.

A lire en écoutant : Lake of Udaïpur de Le Tone. Album : En Inde. Label : Cantos 2008.

 

 

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