12/10/2018

Benjamin Whitmer : Evasion. "Sang issue".

éditions gallmeister,évasion,benjamin whitmerL’ennui avec les écrivains que l’on adule et dont on a vanté plusieurs ouvrages, c’est qu’au bout du compte, on peine à trouver de nouveaux arguments pour vous convaincre de les lire, ceci d’autant plus qu’il est parfois bien difficile d’expliquer le talent que l’on décèle dans cette sensation de spontanéité émanant de certains textes comme ceux de Benjamin Whitmer qui fait partie de ces auteurs américains s’employant à dépeindre sans artifice cette Amérique de la marge au sein de laquelle il est complètement immergé ce qui explique peut-être, du moins en partie, cette sensation de réalisme qui ressort notamment lors des échanges entre les différents personnages qui hantent ses romans. Bien évidemment Pike, premier ouvrage de l’auteur, a suscité un enthousiasme sans précédent auprès des lecteurs, mais il ne faudrait pas sous-estimer Cry Father dont le succès est sans doute moins important, mais qui n’en demeure pas moins un roman absolument exceptionnel ne faisant que confirmer le talent de Benjamin Whitmer que l’on compare désormais à Daniel Ray Pollock, Ron Rash ou même Cormac McCarthy. C’est une erreur. S’il peut s’inscrire dans un courant similaire à ces immenses écrivains, Benjamin Whitmer a la particularité de posséder une voix, « une musique », bien particulière qui en fait un auteur à nul autre pareil. Il convient donc également saluer le travail du traducteur Jacques Mailhos qui parvient à restituer toute la quintessence de cette musique, dans sa version française. Que ce soit avec Pike ou Cry Father, Benjamin Whitmer nous avait habitué à des récits mettant en scène une petite poignée de personnages évoluant dans un cadre très contemporain au cœur de ces grands espaces américains. Se déroulant en 1968, dans une petite ville de l’état du Colorado, il en va tout autrement avec Evasion, un grand récit choral dont l’un des thèmes majeurs aborde la question de l’enfermement aussi bien social que carcéral.

En 1968, à Old Lonesome, petite ville perdue du Colorado, il n’est guère question de profiter du réveillon pour ses habitants qui peuvent entendre la sirène de la prison d’état résonnant dans les rues désertes. Douze prisonniers sont parvenus à s’échapper pour entamer une cavale chaotique en se dispersant dans la tourmente d’un blizzard impitoyable. Pour Jugg, le directeur de la prison, il est absolument hors de question que les détenus puissent s’en tirer. Régnant en despote sur la ville, il mobilise gardiens et habitants pour mettre en place une implacable chasse à l’homme dont la violence va rapidement devenir incontrôlable. Mais peu importe, les gardiens de prison conduits par un traqueur hors pair et accompagnés de deux journalistes locaux, croyant tenir un bon article, vont se lancer à la poursuite des évadés qu’ils sont bien décidés à capturer plus morts que vifs. Tous aussi déterminés que leurs poursuivants, il est absolument hors de question pour les prisonniers de retrouver leur enfer carcéral quotidien. C’est donc dans la désolation d’une nuit hivernale sans fin, que les confrontations sanglantes vont se succéder. Déferlement de sauvagerie et de cruauté, cette quête de la liberté à un prix : La mort.

Il fallait bien toute la maîtrise d’un auteur comme Benjamin Whitmer pour faire en sorte que l’on ne se perde pas dans l’impressionnante succession de points de vue d’une multitude de personnages que l’on découvre au gré de chapitres rythmés et dont les titres désignent les rôles des principaux protagonistes que sont Mopar le détenu, Dayton la hors-la-loi, Stanley et Garret les journalistes, Jim le traqueur, Shitrick et Grace les gardiens et Cyprus Jugg le directeur de la prison. Autour de ces individus gravitent toute une kyrielle d’acteurs secondaires qui donnent encore davantage d’ampleur à cette traque se déroulant sur toute une nuit hivernale au sein d’une région isolée par le blizzard. Isolation, solitude, ainsi apparaissent les différentes prisons que sont bien évidemment l’institution carcérale, mais également la ville de Old Lonesome avec des habitants assujettis au tissu économique et à la manne financière provenant de la prison d’état où règne ce directeur omnipotent. Et c’est ainsi que le lecteur perçoit subtilement la déclinaison de toutes ces notions d’enfermement qu’il soit aussi bien social que carcéral au travers de la multitude de personnages habilement campés et dont les caractères révèlent toutes les failles de l’âme humaine. Le désespoir et la noirceur éclatent bien évidemment au détour des scènes de confrontations, entre poursuivants et évadés, se déroulant dans un climat de violence âpre sans pour autant sombrer dans une débauche de brutalités gratuites. Mais il ne faudrait pas s’arrêter uniquement sur ces scènes d’action pour s’attarder sur toute l’ambivalence des différents acteurs qui traduisent, outre cette noirceur et ce désespoir, une certaine forme de lâcheté et de résignation. Ainsi, même une femme comme Dayton, cette fermière trafiquante de marijuana, accrochée à sa ferme qu’elle tient à conserver, incarne une certaine forme de soumission devant l’ordre établi. C’est encore plus flagrant avec un individu comme Jim, possédant un véritable don pour retrouver la trace des hommes qu’il pourchasse mais qui fait l’objet d’un constant mépris de la part de ses proches et de tous les habitants de la ville et qui ne parvient donc pas à s’extraire de sa condition. Outre des thèmes soigneusement déclinés tout au long de l’intrigue, l’autre force des récits de Benjamin Whitmer réside dans ces échanges parfois vifs et ces dialogues acérés qui donnent au récit cette tonalité à la fois spontanée et dynamique qui est encore plus flagrante avec ce roman choral où l’interaction entre les différents personnages devient l’enjeu central de l’histoire.  

Bien plus qu’une simple affaire de traque, Evasion est un roman à la fois prenant et poignant, d’une noirceur terrible parce que l’on s’aperçoit, à mesure que l’on progresse dans les méandres d’une poursuite impitoyable, que les échappatoires, quels qu’ils soient, deviennent complètement vains et qu’il est impossible de briser les carcans sociaux de la ville de Old Lonesome. Un récit sans aucune concession qui vous submergera en vous entraînant dans le sillage de cette déferlante de rage et de haine contenue qui finira éclater en gangrenant les rares lueurs d’espoir et ses dérisoires tentatives d’échapper à son destin.

 

Benjamin Whitmer : Evasion (Old Lonesome).Editions Gallmeister 2018. Traduit de l’anglais (USA) par Jacques Mailhos.

A lire en écoutant : Amen Corner de Jay Munly. Album : Munly & The Lee Lewis Harlots. Alternative Tentacles 2004.

 

31/07/2018

ELIZABETH BRUNDAGE : DANS LES ANGLES MORTS. PASSE COMPOSE.

elizabeth brundage, dans les angles morts, éditions quai voltaireIl suffit parfois d’une simple introduction d’à peine deux pages pour se dire que l’on tient entre ses mains un texte saisissant teinté d’une étrange poésie qui ne manquera pas de nous interpeller avec, en point de mire, cette maison abandonnée dans laquelle on décèle une apparition se nichant dans l’interstice d’un jeu d’ombre et de lumière. Dans la légèreté du mouvement d’une brise, on distingue cette présence fantomatique, devenant le témoin muet des occupants qui se sont succédés dans la demeure à présent vide. Roman noir, oscillant délicatement et de manière subtile sur la veine du fantastique, Dans Les Angles Morts, premier roman traduit en français de la romancière Elizabeth Brundage, plante son décor au cœur d’une région rurale de l’Etat de New-York où se dresse cette maison isolée distillant un sentiment de malaise et d’étrangeté qui n’est pas sans rappeler les paysages inquiétants des peintres Edward Hooper et  Andrew Wyeth comme le suggère d’ailleurs la photo ornant le bandeau de la couverture.

En 1978, la communauté de Chosen, Etat de New York, est secouée par un drame terrible. En revenant de l’université où il enseigne Georges Clare découvre sa femme assassinée tandis que sa fille de trois ans est abandonnée dans sa chambre. Nouvellement installé dans cette ancienne ferme la famille Clare incarnait le changement qui s’opère dans la région où les fermiers disparaissent pour laisser place à une classe tertiaire plus aisée. Acquise pour une somme dérisoire, Georges s’était pourtant bien gardé d’informer sa femme que les Hale, anciens propriétaires de la ferme, y avaient mis fin à leur jour en laissant trois orphelins. Pour le sheriff du comté, Georges Clare est le premier suspect, mais les secrets restent bien enfouis d’autant plus que la culpabilité n’est pas l’apanage des sociopathes. Ainsi s’entremêlent les réminiscences du passé et les failles du présent en observant l’intimité de deux familles dont les destins basculent vers l’inéluctable tragédie qui se joue à l’abri des regards hormis celui de cette présence fantomatique qui se tient, silencieuse, dans l’ombre des angles morts.           

Même s’il en présente quelques aspects, Dans Les Angles Morts va rapidement s’éloigner de l’enquête policière classique pour explorer, sur deux périodes différentes, l’intimité des familles ayant occupé successivement la ferme qui devient le point central du récit. Il y a tout d’abord cette écriture à la fois précise et généreuse qui permet à Elizabeth Brundage de dresser des portraits saisissants de réalisme et de pertinence des différents membres de la famille Hale, fermiers criblés de dettes, et de la famille Clare, jeune couple de citadin, mariés sans amour, qui ne trouvent de points communs qu’au travers de leur petite fille Franny, âgée de trois ans. Outre l’écriture incisive, c’est également avec un schéma narratif à la fois subtil et élaboré que l’on appréhendera les contours des faits divers qui vont bouleverser ces deux familles respectives. Car en oscillant entre passé et présent, le lecteur se retrouve placé dans l’angle mort des différents personnages afin de de percevoir leurs failles et leurs détresses.

Pour la famille Hale, ce sont les affres de l’économie primaire qui conduisent ce fermier obstiné, criblé de dettes dans une spirale infernale le conduisant inexorablement vers la faillite. Saisie des vaches laitières, puis de la ferme, sa femme Ella assiste, impuissante, à cette lente déchéance en fermant les yeux sur les incartades de son époux. Il ne lui reste que ses trois enfants qu’elle tente de protéger du mieux qu’elle peut avant de mettre fin à ses jours avec son mari. Un portrait de femme extrêmement poignant et bouleversant qui fait écho à celui de Catherine Hale. Car au-delà des apparences que Georges Clare tente de préserver à tout prix, on perçoit tout le mal insidieux que cette femme subit avec ce mari froid, parfois méprisant et qui empoisonne son quotidien, ceci d'autant plus qu'elle se retrouve isolée et prisonnière dans cette maison qu’elle n’aime pas. Ce sont également les mensonges, les duperies d’un homme présentant toute les caractéristiques d’un pervers narcissique ne pouvant accepter les échecs quels qu’ils soient qui vont entraîner ce personnage odieux dans une espèce de fuite en avant sordide qui bouleversera tous les membres de la famille.

Avec une prose à la fois belle et délicate, parfois lyrique, Elizabeth Brundage explore, au-delà des contextes sociaux, la lente désagrégation de ces deux couples qui ne trouveront d’issue que dans la tragédie de faits divers terribles. Ainsi, Dans Les Angles Morts nous interpelle également sur le sort de celles et ceux qui survivent, victime ou bourreau, avec cette somme de douleur et de tristesse qu’ils portent en eux et dans laquelle on décèle ce sentiment de culpabilité qui vous brise le cœur. Un extraordinaire roman d’une terrible humanité avec ce qu'il y a de plus beau mais parfois de plus abject.

Elizabeth Brundage : Dans Les Angles Morts (All Things Cease to Appear). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Cécile Arnaud. Editions Quai Voltaire 2018.

A lire en écoutant : Elégie op. 24 de Gabriel Fauré. Album : Requiem (Kathleen Battle, Andreas Schmidt, Carlo Maria Giulini & Philarmonica Orchestra). Deutsche Grammophon GmbH, Berlin 2003.

21/07/2018

Gabriel Tallent : My Absolute Darling. La belle et la bête.


gabriel tallent,my absolute darling,éditions gallmeisterIl est également important de parler des livres qui ont du succès, qui bénéficient d’une belle mise en lumière, d’évoquer un ouvrage admirable que l’on ne  saurait classifier mais qui suscite l’unanimité. D’ailleurs c’est important d’oublier de temps à autre ces étiquettes et autres classifications car parfois, devant la beauté d’un texte conjugué à l’impact émotionnel d’un récit bouleversant il n’est pas indispensable de se déterminer pour savoir s’il s’agit d’un roman noir ou de littérature blanche, d’un récit d’aventure ou d’une intrigue à suspense. C’est d’autant plus important d’évoquer un tel ouvrage lorsque celui-ci a été publié par une maison d’éditions indépendante comme Gallmeister qui ne cesse de prouver que la qualité a encore de l’importance dans un monde littéraire où tout est galvaudé. Peu importe que ce soit Stephen King, les critiques de Harper’s Bazar, du New York Times ou de Marie-Claire qui encensent le roman. D’ailleurs peu importe qu’ils l’aient lu ou qu’il ne s’agisse là que d’une démarche publicitaire destinée à attirer le chaland. Peu importe que sa sortie date déjà de plusieurs mois ou qu’il ait obtenu récemment quelques prix littéraires. Il convient juste de souligner, voire de marteler que My Absolute Darling, premier roman de Gabriel Tallent, ne manquera pas de faire partie des livres incontournables du paysage littéraire américain contemporain qu’il faut lire impérativement.

Julia Alverston a quatorze ans et tout le monde la surnomme Turtle. Âme solitaire, extrêmement farouche, la jeune fille parcourt depuis son plus jeune âge les bois du comté de Mendecino, sur la côte nord de la Californie. Au sein de cet univers sauvage, Turtle est capable de surmonter toutes les difficultés et de faire face à tous les périls. Mais ce n’est qu’une fois de retour dans la petite maison délabrée, nichée au bord de l’océan où elle vit avec son père, un survivaliste charismatique, qu’elle doit affronter le véritable danger. Car dans un rapport amour-haine complexe et extrême, ce père abusif ne cesse de la dévaloriser ou de l’encenser au gré de son humeur versatile. C’est lors d’une de ses escapades dans une forêt des environs qu’elle rencontre Jakob et son camarade Brett qui se sont égarés. Ainsi Turtle noue quelques liens d’amitié avec ces deux jeunes lycéens, ceci d’autant plus qu’elle perçoit dans leurs regards l’estime et l’admiration qui lui ont tant fait défaut. Lui donneront-ils le courage et la force de défier son père afin de se soustraire à sa terrible emprise ?

Il n’est pas seulement question de simple volonté ou de dons innés en littérature pour aboutir à l’excellence d’un tel ouvrage comme My Absolute Darling que Gabriel Tallent a mis huit ans à rédiger. Et c’est avant tout cette notion de travail acharné que l’on perçoit tout au long de ce récit maîtrisé abordant la thématique à la fois délicate et sensible de l’inceste au travers de la domination d’un père tout-puissant qui a bâti tout un univers de survivaliste aguerri pour isoler sa fille du monde extérieur. Même s’il n’épargne guère le lecteur au gré de scènes parfois difficilement soutenables, Gabriel Tallent ne cède jamais aux affres d’une écriture complaisante en évitant ainsi les écueils du voyeurisme et de la vulgarité. Avec My Absolute Darling tout est question d’équilibre dans une mise en scène à la fois délicate et subtile permettant de distinguer les terribles mécanismes que met en œuvre ce père déboussolé qui fait de sa fille une espèce d’égérie qu’il place au centre de son univers disloqué afin de la soumettre aux diverses épreuves qui lui permettront de survivre à cette fameuse apocalypse qui ne manquera pas de dévaster ce monde décadent.

My Absolute Darling c’est donc cet amour absolu que Martin éprouve pour sa fille Turtle qu’il rabaisse constamment pour mieux asseoir son autorité. C’est également cette admiration sans borne que ressent cette jeune fille dépréciée pour un père emblématique et charismatique qu’elle adule, même si elle commence à percevoir quelques failles dans cette armure paternelle. Une relation dévastatrice qui font de Turtle une adolescente perturbée peinant à s’insérer dans le monde qui l’entoure. Maniement des armes, exercices d’entraînement extrêmes et autres sévices abjects, plus qu’une hypothétique apocalypse auquel il faudrait faire face, on perçoit dans la démarche insensée du père la volonté de préparer sa fille à cette confrontation inéluctable en vue de s’affranchir de l’autorité paternelle.

Le choix du comté de Mendocino dans lequel se déroule l’ensemble du récit n’a rien d’anodin puisque l’auteur y a séjourné durant toute une partie de sa jeunesse ce qui lui permet de restituer au travers de ses personnages quelques souvenirs chargés d’émotion à l’instar des escapades que Turtle et ses camarades effectuent sur cette côte boisée, déchiquetée par l’océan Pacifique. Mais outre le décor somptueux que l’auteur détaille avec passion dans la pure tradition de ce courant nature writing, il faut souligner l’aspect social de cette riche contrée du nord de la Californie, peuplée de personnes bien intentionnées à l’esprit plutôt libéral. Il n’empêche que Gabriel Tallent met en lumière, dans un tel contexte, les veuleries et autres petites lâchetés de celles et ceux qui ne veulent pas prendre conscience de la triste situation de Turtle, ceci au nom de la sacro-sainte intimité familiale que l’on ne saurait violer quitte à ce qu’une gamine subisse les pires sévices. Mais avec My Absolute Darling il est surtout question de courage et de volonté avec le portrait saisissant de réalisme de cette enfant à la conquête de son émancipation non pas pour voler de ses propres ailes mais pour protéger ceux qu’elle aime de la fureur d’un père possessif qui a fait de l’amour de sa fille un enjeu meurtrier.

Bien plus que pour la violence des scènes que Gabriel Tallent dépeint sans ambages, My Absolute Darling est un roman âpre parce qu’il explore, avec une rare intelligence et surtout beaucoup de sensibilité, les thèmes de la douleur et de la souffrance d’une jeune fille malmenée dont il restitue le cri intérieur avec une justesse saisissante.

Gabriel Tallent : My Absolute Darling (My Absolute Darling). Editions Gallmeister 2018. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Laura Derajinski.

A lire en écoutant : Fast Car de Tracy Chapman. Album : Tracy Chapman. Elektra Records/Asylum Records 1988.

 

08/07/2018

Daniel Woodrell : La Mort Du Petit Cœur. Famille modèle.

La mort du petit coeur, daniel woodrell, éditions rivagesLes éditions Rivages ont la bonne idée de mettre régulièrement au goût du jour quelques grands romans de leur collection dont quelques-uns figurent dans « lecture sur ordonnance » une sélection non exhaustive, dont je ne saurais que trop vous conseiller la consultation, destinée aussi bien aux néophytes que pour les amateurs de littérature noire en quête de découvertes. Dans la liste vous trouverez, La Mort Du Petit Cœur de Daniel Woodrell, un auteur qui a bénéficié d’une certaine notoriété avec son roman Un Hiver De Glace adapté pour le cinéma et que l’on trouve également dans une version BD. Outre le fait de se dérouler dans les Orzaks, région natale de l’auteur, ces deux romans noirs possèdent la particularité de mettre en scène, sur fond de sombres tragédies, des adolescents confrontés à un monde des adultes plutôt déliquescent.

Morris Shuggie Akins, jeune adolescent de treize ans un peu obèse, vaguement solitaire, supplée au travail de sa mère chargée de l’entretien du cimetière. Il faut dire que Glenda, est une femme fatale jouant de ses charmes dans n’importe quelle circonstance, ceci même avec son fils, tout en étant quelque peu portée sur sa «tisane» qu’elle absorbe à longueur de journée. Mais peu importe, Shug ferait n’importe quoi pour cette mère qui l’appelle son « petit cœur » quitte à supporter Red, celui qu’il suppose être son père et qui le traite de gros lard lorsqu’il ne le tabasse pas. Entre deux virées avec son pote Basil, Red revient de temps à autre au foyer pour faire le plein de drogue en chargeant son fils de cambrioler les domiciles des grands malades afin de subtiliser leurs médicaments. Tout irait donc pour le mieux au sein de cette famille modèle jusqu’au jour où surgit une magnifique T-Bird conduite par Jimmy Vin Pearce qui va bouleverser l’ordre des choses.

Parce qu’il est emprunt d’une certaine sobriété et d’une certaine forme de pudeur, le lecteur ne manquera pas d’être bouleversé à la lecture de La Mort Du Petit Cœur qui dépeint d’une manière à la fois magistrale et brutale l’anéantissement programmé d’un enfant dont tous les repères volent en éclat au sein de cette famille dysfonctionnelle. Que ce soit au travers des actes de violence perpétrés par Red ou par le prisme de cet amour toxique qui s’instaure peu à peu entre Glenda et son fils Shuggie, Daniel Woodrell met en place les élément d’une impitoyable tragédie dont il va déployer les terribles effets avec l’arrivée d’un protagoniste qui brouillera les cartes en mettant à mal le terrible « équilibre » qui régnait au sein de la famille Akins. Avec l’économie des mots et de la mise en scène, l’auteur instille, tout au long de ce bref récit, une tension latente dont on devinera l’impact de quelques coups d’éclat qu’il se garde bien de nous décrire à l’instar de cette confrontation entre Red et l’amant de Glenda dont on perçoit le dénouement  au travers du regard de  Shuggie qui se charge de nettoyer la maison en effaçant toutes les traces du drame. Et c’est désormais sur la base de ce déséquilibre, de ce bouleversement de la situation, que va se jouer une espèce de poker menteur où celui qui emportera la mise précipitera les perdants, tout comme le gagnant d’ailleurs, vers un destin tragique en observant ainsi la disparition définitive de tous les reliquats d’humanité que l’on pouvait encore percevoir dans cet ensemble de personnages paumés.

La nature sordide et parfois violente de l’intrigue est contrebalancée par cette écriture à la fois abrupte et poétique qui nous permet d’entrevoir cet univers des Orzaks et de cette Amérique de la marge que Daniel Woodrell sait si bien décrire en se gardant bien de céder à un quelconque misérabilisme, notamment lorsqu’il dépeint les quelques demeures que Shuggie cambriole pour le compte de son père. Car de la maison la plus modeste à la demeure la plus clinquante, c’est à nouveau au travers du regard de ce jeune adolescent perdu que l’on peut percevoir toutes les strates d’un monde qu’il souhaite intégrer et qui lui semble pourtant inaccessible.

Finalement, sur la base d’archétypes convenus que sont la femme fatale, le héros désemparé et l’odieuse crapule déclinés dans un contexte familial, La Mort Du Petit Cœur témoigne du grand savoir-faire d’un écrivain qui parvient mettre en scène, avec beaucoup de nuance, la poignante mise à mort de l’innocence de l’enfance.

 

Daniel Woodrell : La Mort Du Petit Cœur (The Death of Sweet Mister). Editions Rivages/Noir 2018. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Frank Reichert.

A lire en écoutant : I’m On Fire de Bruce Springsteen. Album : Born In The USA. 1984 Colombia Records.

18/06/2018

Kent Wascom : Le Sang Des Cieux. Empire de poussière.

kent wascom, le sang de cieux, christian bourgeois éditeur           Depuis quelques années on observe une résurgence du western, genre littéraire populaire par excellence, dont les premiers récits de conquête et de bravoure ont contribué à l’essor du rêve américain avant que ne débarquent dans les années 70, des auteurs s’ingéniant à démystifier cette épopée sanglante en révélant un contexte historique beaucoup moins glorieux. Ainsi par le biais d’une ligne éditoriale davantage orientée sur le réalisme de cette époque, on découvre avec les éditions Gallmeister des auteurs comme Glendon Swarthout (Homesman ; Le Tireur), Bruce Holbert (Animaux Solitaires) et Lance Weller (Wilderness ; Les Marches De l’Amérique) qui participent à ce que l’on désigne désormais comme étant des western crépusculaires dépeignant avec force, la douleur d’un nouveau monde qui se bâtit dans un flot de sang et fureur. Dans ce même registre, à la fois sombre, sauvage et emprunt d’une terrible brutalité, Kent Wascom  nous livre avec Le Sang Des Cieux un texte puissant, mais passé totalement inaperçu, narrant la période trouble de la cession de la Louisiane au début du XIXème siècle, un territoire qui englobait un quart des Etats-Unis actuelle en s’étendant de la Nouvelle-Orléans jusqu’au confins des états du Montana et du Dakota du nord, sur fond de spéculation foncière et de conflits féroces avec le gouvernement espagnol.

En 1861 Angel Woolsack se tient sur le balcon de sa demeure de la Nouvelle-Orléans en observant l’effervescence d’un peuple prêt à en découdre en faisant sécession avec les états confédérés. Mais l’homme vieillissant n’a cure de ces velléités guerrières car il sait bien que cet enthousiasme ne durera pas et se désagrégera dans la fureur des combats à venir. Au crépuscule de sa vie il ne lui reste que l’écho furieux de ses souvenirs, d’une jeunesse tumultueuse où le jeune prédicateur endossera le rôle de bandit pour devenir fermier tout en menant des campagnes belliqueuses contre les espagnols. Une existence jalonnée de drames et de coups d’éclat sanglants où les fantômes de ceux qu’il a aimé et de ceux qu’il a honnis, hantent encore sa mémoire. Car dans le fracas de cette sarabande belliciste, Angel Woolsack, le vieil esclavagiste dévoyé, se souvient de chaque instant de cette vie dissolue.

Les dés sont jetés et les jeux sont faits au détour de ce prologue somptueux où chacune des phrases savamment travaillées scellent les destins de celles et ceux qui ont composé l’entourage d’Angel Woolsack tout en enveloppant le lecteur dans l’étouffante épaisseur d’un linceul poisseux et sanguinolent au travers duquel on perçoit cette rage guerrière et cette ferveur religieuse qui a animé la destinée d’un personnage hors du commun. Ponctué de chapitres aux consonances bibliques, Kent Wascom nous entraîne, au terme de ce prologue crépusculaire, dans une longue analepse où la fiction côtoie les faits historiques pour mettre en scène l’effervescence d’un monde qui reste à conquérir. Car dans le fracas des armes, l’incertitude des combats à mener on observe la rude vie de ces pionniers évoluant dans un contexte à la fois sauvage et mystique. Dans un tel univers, c’est avec une certitude sans faille qu’il puise dans une foi inébranlable qu’Angel Woolsack va donc façonner son destin au gré de d’amitiés fraternelles et de trahisons parfois meurtrières en maniant aussi bien le Verbe que le sabre pour parvenir à ses fins en s’associant aux frères Kemper dont il empruntera le nom. Du Missouri où il officie comme prêcheur aux rives du Mississippi où il travaille comme batelier, du côté de Natchez où il devient bandit c’est finalement dans les aléas de la conquête de la Floride occidentale convoitée tour à tour par les espagnols et les colons américains qu’Angel Woolsack et les deux frères Kemper vont tenter de s’arroger quelques territoires au gré de négociations hasardeuses et de campagnes féroces permettant d’entrevoir la complexité des rapports régissant les différentes nations se disputant l’immensité des terres composant la Louisiane de l’époque.

Mais au-delà de la férocité des enjeux et des conquêtes d’un pays en devenir, de cet impressionnant tableau d’une contrée sauvage qui se bâtit dans la douleur des sacrifices et la cruauté des exactions, Kent Wascom parvient à mettre en scène un récit épique emprunt de fureur mais également d’une terrible humanité que l’on distingue notamment au travers de cette relation amoureuse qu’entretiennent Angel Woolsack et Red Kate, jeune prostituée farouche qui devient épouse et mère d’un enfant mentalement déficient tout en assistant son mari dans sa soif de conquête.

Il émerge du texte de Kent Wascom une force bouleversante, presque organique, où la cruauté et la violence côtoient la douleur des désillusions en accompagnant le lecteur au fil des pérégrinations de ce prêcheur mystique devenu marchand d’esclaves sans illusion, de cette jeune proie fragile basculant dans la défiance d’un redoutable prédateur vieillissant qui n’aura cesse de vouloir asservir le monde à sa portée. Le Sang Des Cieux devient ainsi la terrible parabole d’un monde en mutation qui broie les âmes vertueuses pour mettre en avant celles et ceux qui vont façonner l’Amérique de demain. Un premier livre, un tour de force, une véritable démonstration.

Kent Wascom : Le Sang Des Cieux (The Blood Of Heaven). Christian Bourgeois éditeur 2014. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Eric Chedaille.

A lire en écoutant : Hurt interprété par Johnny Cash. Album : American IV: The Man Comes Around. American Recording Compagny 2002.

 

24/12/2017

S. G. Browne : Héros Secondaires. Effets primaires.

Capture d’écran 2017-12-24 à 14.33.07.pngOutre des voyages dans quelques contrées atypiques comme la Roumanie avec Spada de Bogdan Teodorescu (Agullo 2016), l’Allemagne et la Pologne avec 188 Mètres Sous Berlin de Magdalana Parys (Agullo 2017) ou l’Irak avec Bagdad, La Grande Evasion ! de Saad Z. Hossein(Agullo 2017) les éditions Agullo ont toujours eu la particularité de nous offrir des textes originaux remettant en cause le cadre sociétal normé au sein duquel évolue une population. Une définition au sens large de la politique au milieu de laquelle l’individu doit se positionner en fonction de son rapport avec la cité et des règles qui la régissent. Quelle que soit la thématique abordée, l’ensemble des auteurs intégrant cette jeune maison d’édition se caractérisent également par leur ton irrévérencieux et leur regard très incisif qu’ils adoptent en nous proposant des récits se déclinant sur un registre résolument décalés. Ainsi, à propos de la surconsommation de médicaments et des essais cliniques orchestrés par des grands groupes pharmaceutiques, S. G. Browne nous propose, avec Héros Secondaires, une vision grinçante du phénomène, teintée d’un humour à la fois acide et pertinent pour un récit satyrique empruntant les bases de la littérature fantastique en mettant en scène une bande de losers se découvrant quelques pouvoirs paranormaux.

Analgésiques, antidépresseurs et autres substances chimiques, Llyod Prescott croque les médicaments comme des bonbons. C’est son métier : Cobaye humain. Il est rémunéré au gré des essais cliniques qu’on lui propose par l’entremise des petites annonces et du réseau qu’il s’est constitué avec sa bande de potes qui, comme lui, gravite dans les circuits des laboratoires pharmaceutiques et des établissements hospitaliers, à la recherche de tests rémunérateurs. Une équipe de braves loosers sympathiques, vivotant du mieux qu’ils peuvent dans l’anonymat des rues new-yorkaises. Mais à force d’ingérer quelques cocktails médicamenteux il fallait bien que les effets secondaires apparaissent. Llyod est le premier à déceler une capacité hors-norme à endormir les gens lorsqu’il baille. Mais bien vite ses camarades se découvrent, tout comme lui, quelques super-pouvoirs atypiques. On assiste ainsi à l’apparition d’une ligue de justicier qui déferle sur la cité. Ils ont pour nom Dr L’Enfant-Do, Capitaine Vomito, Spasmo Boy, Eczéman et Super Gros-Tas. Tous sont bien décidés à protéger la population des caïds et petites frappes en tout genre. Mais pourront-ils faire face à Mr Black Out et Illusion Man qui utilisent leurs facultés paranormales à des fins peu louables ?

Pour une comédie douce amère saupoudrée de quelques traits d’un humour sarcastique, S. G. Browne ne s’éloigne pourtant jamais de la thématique centrale de son roman en mettant en lumière avec une redoutable acuité tous les excès d’une industrie pharmaceutique peu scrupuleuse agissant avec la complicité des gouvernements pour mettre sur le marché des médicaments dont les effets secondaires se révèlent bien pire que le mal initial dont souffre le patient. Un processus infernal où la surmédication obéit à une redoutable logique commerciale de rentabilité comme on peut le constater avec Llyod Prescott qui, pour se remettre de toutes ses aventures, doit absorber toute une série de médicaments censés, avant tout, annihiler leurs effets secondaires respectifs. Héros Secondaires est donc un récit à charge qui met en exergue toute l’absurdité d’une économie médicale davantage préoccupée par le rendement que par un raisonnement thérapeutique bénéfique et cohérent.

Au travers du roman on peut également déceler une allégorie sur ce que sera l’homme de demain que l’ont prédit augmenté voire même immortel, avec ce groupe de losers touchants et attachants que l’auteur décline tout au long d’une intrigue à la fois originale et surprenante qui recèle quelques rebondissements imprévisibles. Perdu dans l’immensité d’une mégapole comme New York et dotés de pouvoirs extraordinaires, il s’agit donc pour Llyod Prescott et ses congénères de trouver leur place au sein de l’anonymat d’une grande cité et de faire face à leurs responsabilités sans qu’ils ne soient d’ailleurs capables de les appréhender. Avec ce récit qui emprunte les standards du fantastique propre aux ouvrages de DC Comics ou de Marvel, S. G. Browne évoque également les sujets de la solitude, du rejet et de la frustration notamment par le prisme de ses deux « super-vilains » que sont Illusion Man et Mr Black Out et dont les motifs méprisables ne font finalement que faire rejaillir leur profonde aversion pour ce monde injuste qui les entoure. Car dans un contexte économique laborieux, l’ensemble des protagonistes se situent à la marge de la précarité en révélant ainsi toute la fragilité d’une classe moyenne à la lisière du seuil de pauvreté et dont la situation peut basculer à tout instant. Ainsi, mêmes nantis de leurs pouvoirs extraordinaires si atypiques Llyod Prescott et ses camarades n’en demeurent pas moins profondément humains avec leurs failles mais également leurs vertus qu’ils mettent au service des autres, plus particulièrement pour les plus démunis qu’eux. Outre les personnages, c’est cette ville de New-York que l’on découvrira au ras du sol, bien éloignée des visions de la skyline auquel nous sommes accoutumés, en arpentant quelques quartiers méconnus de la Grosse Pomme, tout aussi chaleureux que leurs habitants.

Récit enjoué, dynamique, plein de mordant et de générosité Héros Secondaires aborde le sujet grave des dérives pharmaceutiques sans se prendre au sérieux tout en instillant dans l’esprit du lecteur une regard plus nuancé et peut-être plus avisé vis à vis des ordonnances médicales et surtout des longues listes d’effets secondaires des médicaments que nous consommons. Incisif et pertinent.

S. G. Browne : Héros Secondaires. Editions Agullo 2017. Traduit de l’anglais par Morgane Saysana.

A lire en écoutant : Walk On The Wild Side de Lou Reed. Album : Transformer. RCA Records 1972.

13/10/2017

MICHAEL FARRIS SMITH : NULLE PART SUR LA TERRE. A LA CROISEE DES CHEMINS.

nulle part sur terre, michael farris smith, editions sonatineA l’époque de la sortie de son premier roman, Une Pluie Sans Fin (Editions Super 8 / 2015), un récit post apocalyptique où l’on découvrait une région du sud des Etats-Unis ravagée par une succession sans fin de tempêtes et d’ouragans, on comparaît déjà son auteur, Michael Farris Smith, à l’illustre Cormac McCarthy en évoquant notamment son fameux roman La Route. Référence réitérée à l'occasion de la parution de son second ouvrage, Nulle Part Sur La Terre, où figure également en quatrième de couverture un rapprochement avec l’œuvre de William Faulkner qui devient la "valeur refuge" dès qu'il s'agit de citer un auteur originaire du sud des Etat-Unis, plus particulièrement du Mississipi, lieu où se déroule l'ensemble d’un roman noir dont l’indubitable maîtrise ne nécessite pas ces comparaison outrancières.

Après une errance de plus de dix ans, Maben reste toujours aussi paumée et trimbale son mal de vivre en longeant cette autoroute surchauffée du Mississipi qui la ramène vers sa ville natale. Sa petite fille peine à la suivre et il lui faut trouver un endroit pour dormir quitte à dépenser ses derniers dollars pour une chambre dans un motel miteux. Et puis elle trouvera bien le moyen de se refaire en monnayant ses charmes auprès des routiers stationnés sur le parking. Mais rien ne se passe comme prévu et la nuit vire au cauchemar.

Russel s’apprête également à retourner chez lui après avoir purgé une peine de prison de onze ans. Mais à peine arrivé, il se rend rapidement compte que rien n’a été oublié et que sa dette, pour certains, n’a toujours pas été réglée. Dans une logique de fuite éperdue et de vengeance ces deux âmes perdues vont être amenées à se retrouver au milieu de nulle part pour tenter de s’extraire de cette tragédie qui semble leur coller à la peau.

Ce qu’il y a de saisissant avec un ouvrage comme Nulle Part Sur La Terre, c’est cette notion d’équilibre émanant d’un texte sobre au service d’une narration simple mettant en scène toute une série de personnages nuancés, presque ordinaires se retrouvant liés par les réminescences d’un drame qui les a projetés, pour certains d’entre eux, à la marge d’une Amérique ne faisant que peu de cas de ces âmes cabossées par la vie. Sur une partition d’évènements qui s’enchainent avec une belle cohérence nous assistons aux cheminements chaotiques de Maben et de Russel tentant de refaire surface et de s’extraire de la somme d’ennuis qui les éloignent toujours un peu plus de cette rédemption à laquelle ils aspirent sans être vraiment certains de pouvoir être en mesure de l’obtenir ou même d’être en droit de la mériter. Comme repris de justice, Russel doit faire face à la violence de ceux qui n’ont pas oublié et qui ne peuvent pardonner. Des victimes collatérales qui deviennent bourreaux en s’enferrant dans une logique de haine viscérale. Comme mère paumée, Mabel doit assurer la survie de sa fille quitte à sacrifier la sienne car marquée par les affres d’un événement tragique dont elle ne peut se remettre, le sort continue à s’acharner sur elle. Dès lors, sur la jonction de ces deux destinées, Michael John Farris met en place une belle intrigue bien maitrisée en évitant toute forme d’excès que ce soit aussi bien lors des confrontations que lors des instants plus boulversants d’un récit teinté d’une noirceur savamment élaborée.

De situations presque communes, l’auteur parvient à extraire des instants poignants à l’exemple des retrouvailles entre Russel et son ex fiancée ou lors des échanges entre ce même Russel et Boyd, son ami d’enfance désormais adjoint du shériff de la localité où ils ont passé leur enfance. Ainsi, du quotidien et des rapports ordinaires qu’entretiennent les protagonistes du roman, Michael Farris Smith bâtit une intrigue solide et prenante qui emmène le lecteur dans les circonvolutions de ces destinées presque banales devenant soudainement les moteurs des péripéties qui animent un récit baignant dans le réalisme de cette petite ville du sud des Etats-Unis et dont on peut appréhender l’atmosphère au travers d’une écriture limpide, dépourvue de toutes fioritures, également emprunte d’une certaine forme de rudesse et de sincérité qui habille l’ensemble des personnages peuplant un roman qui, au-delà de sa noirceur, revèle quelques beaux moments lumineux d’amours et d’amitiés.

 

Michael Farris Smith : Nulle Part Sur La Terre (Desperation Road). Editions Sonatine 2017. Traduit de l’anglais (USA) par Pierre Dumarthy.

A lire en écoutant : The Sun Is Shining Down de JJ Grey & Mofro. Album Country Ghetto. 2007 Alligator Records.

 

13/09/2017

JOSEPH WAMBAUGH : SOLEILS NOIRS. FLICS DE RUE.

Capture d’écran 2017-09-13 à 18.32.17.pngLorsque les policiers se lancent dans l’écriture pour partager les aléas de leur profession, c’est bien souvent par le biais d’une main-courante romancée qu’ils restituent les vicissitudes d’un quotidien qui laisse entrevoir la pénibilité d’un métier résolument tourné vers l’humain avec tout ce que cela implique en matière de détresse sociale souvent insoupçonnée. Une compilation tragi-comique d’anecdotes qui nous permettent d’appréhender un univers plutôt sombre dans lequel évolue des agents en uniforme proche de la rupture à force de se confronter à une misère sociale bouleversante. On pense par exemple à Kent Anderson avec Chiens De La Nuit qui nous entraîne dans un quartier défavorisé de Portland où il a exercé comme patrouilleur durant plusieurs années. Dans un contexte similaire il convient également de s’intéresser à James Wambaugh qui a été officier de police durant 14 ans au sein du LAPD avant d'écrire des scénarios et des romans dont Soleils Noirs, publié en 1983, qui présente la particularité de concilier cette fameuse main-courante de policiers uniformés avec une enquête policière qui sort résolument de l’ordinaire.

A Los Angeles en 1981, les flics de la Rampart Division ont pris l’habitude de se réunir tous les soirs dans un bar obscur du quartier qu’ils ont baptisé La Maison des Souffrances et qui est devenu une annexe du commissariat. Une sorte d’exutoire dantesque où l’on picole sec tout en se remémorant, dans une atmosphère débridée, les interventions de la journée. Mais les lendemains de cuite sont difficiles et il faut retourner patrouiller en parcourant les rues du secteur pour régler des affaires plus sordides les unes que les autres tout en tabassant les petits délinquants les plus récalcitrants. Mais parfois on peut tomber sur une affaire qui sort de l’ordinaire comme cette prostituée camée que l’on a balancé du toit d'un hôtel sordide. Qu’a-t-elle à voir avec ce vieux détective privé que l’on a retrouvé mort dans un motel ? C’est le sergent Mario Villalobos qui est en charge de l’enquête. Il pourra compter sur une belle équipe de bras cassé dont Le Tchèque, le plus gros, le plus grand et le plus mauvais des flics du LAPD.

Voici le portrait acide d’une bande de policiers dégénérés qui se sont parfaitement adaptés au contexte d’un quartier misérable qu’ils parcourent à longueur de journée en se coltinant toute la misère du monde qu’ils doivent absorber du mieux qu’ils peuvent. Alors bien sûr Joseph Wambaugh évoque la corruption, les petites combines foireuses et les tabassages en règle pour des flics en rupture soignant leur mal de vivre à coup de cuites carabinées. Le tableau n’est donc guère flatteur et serait même plutôt sombre s’il n’y avait pas cet humour grinçant qui traverse le roman d’un bout à l’autre. L’auteur nous transporte ainsi dans un univers à la MASH version police avec une intrigue habile et surprenante à la fois puisqu’elle intègre des scientifiques en lisse pour le prix Nobel et des espions russes. Et il faut toute l’habilité de James Wambaugh pour faire en sorte que tous ces éléments tiennent la route dans un récit d’une étonnante cohérence.

Sans concession, sans jugement et surtout sans justification, Joseph Wambaugh parvient à capter avec beaucoup de justesse les personnages ainsi que l'ambiance particulière qui règne au sein de cette brigade de Los Angeles. Mais au-delà des excès et des frasques de ces policiers hauts en couleur, l'auteur s'emploie à dépeindre leur quotidien qui est loin d'être une sinécure avec son lot de réquisitions rocambolesques, parfois démentes qui virent souvent au tragique. Ainsi, par le biais d'une écriture toute en retenue, mais extrêmement précise qui s'abstient de tout sentimentalisme, on perçoit d'ailleurs tout l'attachement et l'affection que l'auteur porte pour ceux dont il a partagé l'expérience durant tant d'années. Avec un texte qui reste encore très actuel, Joseph Wambaugh s'attache également à rendre hommage aux femmes qui ont embrassé une carrière dans les forces de l'ordre en s'arrêtant sur deux fortes personnalités féminines qui se révèlent toutes aussi efficientes, si ce n'est plus, que leurs collègues masculins tout en subissant leurs réflexions oiseuses voir misogynes.

Bien plus lumineux que son titre ne le laisse paraître, Soleils Noirs est un roman qui concentre noirceur et éclats de rire dans le cours d’un récit dynamique fichtrement bien écrit.

 

Joseph Wambaugh : Soleils Noirs (The Delta Star). Editions Archipoche 2016. Traduit de l’anglais par Jacques Martinache.

A lire en écoutant : Riot Van de Arctic Monkeys. Album : Whatever People Say I Am, That's What I'm Not. Domino Records 2016

 

26/08/2017

Bob Shacochis : La Femme Qui Avait Perdu Son Âme. Mourir un petit peu plus.

Capture d’écran 2017-08-26 à 17.40.49.pngLe moins que l’on puisse dire c’est que Bob Shacochis est peu prodigue dans sa production littéraire puisque sur l’espace de trois décennies l’on compte à son actif deux romans, deux recueils de nouvelles et quelques essais, tous encensés par la critique. Ecrire peu mais bien et prendre surtout son temps pour ce journaliste baroudeur, correspondant de guerre, membre du Peace Corps qui a mis une dizaine d’année pour rédiger La Femme Qui Avait Perdu Son Âme publié en 2013 et qui figura parmi les finalistes du prix Pulitzer 2014 dont la récipiendaire fut Donna Tartt pour son roman Le Chardonneret ce qui confirme le fait qu’il faut davantage s’intéresser aux ouvrages qui ne sont pas parvenus fédérer un jury plutôt qu’à ceux qui ont pu générer un consensus de circonstance. Fresque historique, essai géopolitique, drame familial, aventure romanesque ou récit d’espionnage, La Femme Qui Avait Perdu Son Âme est avant tout un grand et somptueux roman qui parvient à concilier toutes ces formes de narration pour nous dépeindre le cheminement trouble qui a entraîné une nation en perpétuel conflit, tout d’abord sur le plan idéologique, à se retrouver sur le seuil d’un champ de bataille où les belligérants affichent désormais leurs antagonismes confessionnels.

Qui pouvait bien être Dorothy Chambers que l’on a retrouvée morte d’une balle dans la tête au bord d’une route en Haïti ? Avec une alternance de fougue inconsciente et de spleen, la jeune femme aux identités multiples, fascinait et envoûtait les hommes qui croisaient son chemin. On trouvera peut-être la réponse avec Tom Harrington, avocat idéaliste, intrigué par la quête de cette fille étrange qui prétend avoir perdu son âme. Il faudra également chercher du côté d’Eville Burnette, membre des forces spéciales américaines qui a côtoyé cette citoyenne américaine lors d’une échauffourée qu’elle avait déclenchée avec des rebelles autochtones. Difficile de cerner la personnalité de cette fille de diplomate qui a vécu dans l’ombre de ce père mystérieux, tout en séduction, forgeant, dans l’ombre des puissants, la destinée d’une nation.

La Femme Qui Avait Perdu son Âme est tout d’abord le portrait d’une incroyable acuité, sans concession d’une Amérique que l’on distingue au travers du prisme des zones d’influence sur lesquelles elle a déployé son combat idéologique que ce soit en Haïti bien sûr, mais du côté de la Turquie et des conflits dans les Balkans. Comme marqueur des événements qui secoueront ces différentes régions, le lecteur tente de cerner la personnalité mystérieuse de Dorothy Chambers, personnage central du roman autour de laquelle gravitent tous les autres protagonistes. De faux semblant en temporalités disloquées, la tâche n’est pas aisée et nécessitera une attention de tous les instants pour appréhender les différents enjeux qui se mettent en place au fur et à mesure de l’avancée du récit. Outre la destinée d’une nation dont les contours géopolitiques se dévoilent peu à peu sur une cinquantaine d’années, on découvrira les machinations mystérieuses qui vont hanter l’ensemble des protagonistes qui n’ont qu’une vision très tronquée de la situation dans laquelle ils évoluent à l’exception d’un maître du jeu qui n’hésite pas à sacrifier les pièces le plus importantes et les plus chères à ses yeux pour influer sur l’ensemble des événements historiques qui ponctuent le récit tout en échafaudant ses funestes projets de vengeance.

Avec ce roman ambitieux qui se déploie sur cinq parties en adoptant chaque fois le point de vue d’un des protagonistes du roman, ceci sur différentes époques, Bob Shacochis tisse une intrigue complexe qui n’est pas sans rappeler les ouvrages de John Le Carré auquel il rend d’ailleurs un hommage appuyé. On y retrouve bien évidemment tous les ingrédients d’un roman d’espionnage sophistiqué et subtil qui se joue dans l’intimité des personnages jusqu’au moment de la mise en œuvre où le lecteur peut enfin distinguer les implications et conséquences de l’opération qui résonne dans l’ombre des tragédies qui ont secoué les diverses périodes et lieux que l’auteur dépeint avec force de précisions et minuties, soulignant ainsi cette capacité confondante à intégrer la fiction dans le contexte historique des faits. On partage ainsi les aléas des forces onusiennes et américaines dépassées par le chaos de la misère en Haïti avec le retour au pouvoir d’Aristide pour se retrouver en Croatie, au terme de la seconde guerre mondiale pour suivre le parcours de ces réfugiés fuyant les purges des partisans du maréchal Tito. La Turquie et plus particulièrement la ville d’Istanbul des années 80 devient l’échiquier sur lequel se déroule la guerre froide entre les deux blocs qui influençaient l’ordre mondial et quelques épisodes durant la guerre des Balkans et sur le sol américain achèveront le lecteur décontenancé par ce tourbillon de lieux atypiques que Bob Shacochis parvient à décliner dans l’ambiance et l’atmosphère du moment au gré d’un texte dense qui nécessite toute notre attention pour décortiquer ces longues phrases soignées et sophistiquées permettant également de saisir toutes les subtilités de personnages d’une incroyable intensité que l’on découvre au fil de leurs réflexions et de leurs introspections d’une richesse peu commune.

Maelström géopolitique sur fond de romance dévastatrice et de vengeance transgénérationnelle destructrice, La Femme Qui Avait Perdu Son Âme est un roman flamboyant et bouleversant qui au travers de l’émotion d’une jeune femme sacrifiée renvoie, comme le reflet d’un miroir, l’image tragique d’une nation qui a peut-être également perdu son âme dans les marasmes d’un monde bien plus complexe qu’il n’y paraît.

Bob Shacochis : La Femme Qui Avait Perdu Son Âme (The Woman Who Lost Her Soul). Editions Gallmeister 2015. Traduit de l’anglais USA par François Happe.

A lire en écoutant : Footprints de Terence Blanchard. Album : Bounce. Blue Note Records 2003.

 

09/07/2017

ALEX TAYLOR : LE VERGER DE MARBRE. J’IRAI CREVER SUR TA TOMBE.

le verger de marbre, alex taylor, éditions gallmeister,Néo Noir chez Gallmeister c’est un peu le rendez-vous des mauvais garçons de l’Amérique qui vous balancent des textes avec cet air nonchalant propre à ceux qui vous jetteraient un mégot à la figure. Ca brûle et ça surprend à l’image des romans qui hantent la collection. Pas vraiment des enfants de cœur, mais bourrés de talents vous ne rencontrerez pas ces écrivains dans les salons littéraires, mais plutôt au détour de bars enfumés, occupés qu’ils sont à écluser quelques verres pour se remettre des cours qu’ils dispensent dans des petites facultés de seconde zone. Et c’est dans ce vivier d’hommes et de femmes atypiques que l’on déniche des textes d’une cinglante beauté à l’instar du premier roman d’Alex Taylor intitulé Le Verger de Marbre.

Au Kentucky du côté de la Gasping River ce sont les Sheetmire, père et fils qui conduisent le ferry pour franchir la rivière. Un boulot plutôt peinard qui ne rapporte pas grand-chose si ce n’est quelques ennuis avec des passagers irascibles. Mais quand l’un d’entre eux tente de le détrousser, le jeune Beam Sheetmire parvient à s’en sortir en le trucidant. Un acte qui ne va pas rester sans conséquence puisque la victime n’est autre que le fils de Loat Duncan, un puissant caïd extrêmement dangereux. S’ensuit une traque sans pitié où le chasseur, détenteur d’un lourd secret concernant sa proie, va tout mettre en œuvre pour capturer Beam. Pour Loat Duncan qui se fout de l’honneur, il s’agit tout simplement d’une question de vie ou de mort.

Pour ceux qui éprouveraient une certaine lassitude vis à vis des aventures se déroulant dans l’Amérique rurale, il leur est recommandé de surmonter leurs appréhensions pour se plonger dans un récit qui figure parmi les plus aboutis dans le genre. Et puisqu’il s’agit d’une affaire de traque dont les codes ont été définitivement entérinés avec des films tels que La Nuit du Chasseur de Charles Laughton ou des ouvrages comme Non Ce Pays N’est Pas Pour le Vieil Homme de Cormac McCarthy, Alex Taylor s’est employé à détourner les règles du genre en nous soumettant un texte aux entournures lyriques plutôt surprenant où l’on décèle quelques influences gothiques, diffusant ainsi une atmosphère crépusculaire pas forcément glauque. Il y a un véritable souffle poétique qui se dégage de ce récit inquiétant truffé de métaphores et de périphrases à l’image du titre de l’ouvrage désignant sous une forme plus lyrique, le cimetière où débute et se conclut l’intrigue.

Le Verger de Marbre se distingue également au niveau des protagonistes qui habitent le roman. Ainsi Beam Sheetmire, jeune homme plutôt maladroit et irréfléchi, n‘inspire aucun sentiment d’empathie tant il sème le chaos et la désolation auprès des proches qui tentent de lui venir en aide. De ses maladresses ne résultent qu’une succession de tragédies à la fois déroutantes et violentes qui ne cessent de heurter le lecteur. Quant à son adversaire, Loat Duncan, une espèce de Némésis démoniaque, flanqué de ses chiens féroces, il apparaît bien plus vulnérable qu’il n’y paraît, particulièrement lorsqu’il côtoie cet étrange routier vêtu d’un costume noir. Avec ce personnage au symbolisme exacerbé, on perçoit une aura étrange, presque fantastique qui plane au-dessus de cette histoire intrigante. Au-delà d’une thématique basée sur la vengeance, Alex Taylor pimente l’intrigue en intégrant d’autres enjeux qui se révèlent plutôt originaux pour un roman riche en péripétie. Abruptes, singulière et très souvent cruelles, les confrontations permettent de révéler les caractères de protagonistes dont le côté manichéen est atténué par les veuleries des uns et le courage des autres que l’on ne retrouve pas forcément là où l’on pourrait les déceler.

Les rivières écumantes charrient leurs lots de déchets et autres objets hétéroclites, tandis que les terrains instables s’affaissent alors que l’eau prend une étrange couleur orangée dans ce comté du Kentucky parsemé de maisons abandonnées. Alex Taylor dépeint ainsi d’une manière plus subtile, notamment par le biais de brillantes plages descriptives, les affres d’une région rongée par les maux insidieux de la pollution. Allégorie sur le mal qui se décline sur tous les plans, Le Verger de Marbre exhale les relents malsains d’individus qui n’ont plus grand-chose à perdre dans cette lente agonie silencieuse et inquiétante émanant d’un obscur territoire dépourvu d’avenir.

Alex Taylor : Le Verger de Marbre (The Marble Orchard). Editions Gallmeister 2016. Traduit de l’anglais par Anatole Pons.

A lire en écoutant : Love de G. Love & Special Sauce. Album : Philadelphonic. Sony Music Entertainement Inc. 1999.