Allemagne

  • Simone Buchholz : Nuit Bleue. Poudre de cristal.

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    Service de presse.

    Dans nos contrées francophones, je crois que l'on sous-estime beaucoup trop l'importance de la littérature noire en provenance des pays germanophones que l'on désigne sous le nom de Krimi (Krimalroman) et qui reste un genre extrêmement populaire que ce soit bien évidemment en Allemagne et en Autriche mais également en Suisse-allemande où seul Sunil Man, romancier zurichois, a bénéficié d'une traduction en français avec son détective Vijay Kumar qui se débat entre ses origines indiennes et sa nationalité helvétique. En France, on constate le même phénomène où les traductions restent dans le domaine de l'anecdotique. Mais pour en savoir plus sur le sujet du Krimi, il est possible de consulter le site Fondu au noir qui consacre tout un chapitre aux chroniques des polars en provenance de ces contrées germanophones ainsi qu'une exposition dédiée au thème. Si l'on observe d'ailleurs l'affiche consacrée à cette exposition, on découvrira qu'il s'agit du Davidwache, célèbre poste de police se situant à Hambourg. bleu nuit,éditions de l'atalanta,collection fusion,krimi,chastity rileyUne sacrée "coïncidence" lorsque l'on pense que Caroline de Benedetti et Emeric Cloche, composant une partie de l'équipe Fondu Au Noir, dirigent la nouvelle collection Fusion de la maison d'éditions L'Atalante qui est consacrée au polar en nous proposant en guise d'inauguration, Nuit Bleue, un roman de Simone Buchholz mettant en scène la procureure Chastity Riley officiant justement à Hambourg et plus particulièrement dans le quartier populaire de Sankt Pauli. Davantage orientée vers les genres de la SF et de la Fantaisy, la maison d'éditions renouvelle donc l'expérience du roman policier en succédant ainsi à Insomniaque et ferrovière qui était en sommeil depuis 2016.

     

    Trouvant le réconfort dans les bars de son quartier de Sankt Pauli à Hambourg, la procureure Chastity Riley partage ses déboires avec Carla, Rocco, Klatsche, Faller et Calabretta, ses amis de toujours, qui ne seront pas de trop pour l'aider à affronter ce monde du crime extrêmement glauque. Après avoir dénoncé son supérieur hiérarchique corrompu, on aurait pu s'attendre à ce qu'elle obtienne une promotion, mais dans la ville portuaire de Hambourg, les choses se passent autrement. Désormais reléguée dans un placard, la tempétueuse magistrate est affectée à la protection des victimes. Femme de caractère, elle préfère donc arpenter les rues de la ville et fréquenter ses partenaires policiers plutôt que ses collègues juristes, ceci d'autant plus qu'elle doit se rendre à l'hôpital pour traiter l'étrange dossier d'un inconnu laissé pour mort qui refuse de collaborer avec la police. A grand renfort de bières, de cigarettes et de currywurst, Chastity Riley va en apprendre plus sur cet étrange individu qui va l'entrainer sur la piste d'un truand albanais souhaitant inonder la ville avec de nouvelles drogues de synthèse particulièrement nocives. 

     

    En Allemagne, Simone Buchholz fait partie des grands noms de la littérature noire avec sa série de dix polars mettant en scène l'atypique procureure Chastity Riley officiant à Hambourg et vivant au coeur du quartier chaud de la cité où elle croise bon nombre de ses amis dont Faller, un vieux flic bourru et Klatsche, amant occasionnel de la magistrate et ancien délinquant qui s'est reconverti comme patron du Blaue Nacht où elle a ses habitudes en éclusant un nombre conséquent de bières avant de se rendre au stade pour soutenir son équipe favorite, le FC Sankt Pauli. Sixième roman de la série, Nuit Bleue marque le changement de maison d'éditions pour intégrer la prestigieuse Suhrkamp Verlag qui correspond à un éditeur tel que Gallimard, et dont la lecture pourra se révéler quelque peu déstabilisante avec une forme d'écriture à la fois audacieuse et originale à l'instar de ces rétrospectives de 1982 jusqu'à nos jours où l'on découvre par petites touches, par petites notes, les parcours des différents protagonistes du récit et même, sur la fin, le point de vue des truands sur qui Chastity Riley enquête. Loin d'être conventionnelle, l'intrigue s'articule donc autour de cette mystérieuse victime mutique que la magistrate doit apprivoiser afin de découvrir les raison qui l'ont conduite à l'hôpital pour s'orienter ensuite vers un trafic de drogue s'opérant entre la Tchéquie et Hambourg qui nous donne à voir un autre visage de l'Allemagne réunifiée. Ne s'embarrassant pas de détails superflus, ne s'accrochant pas au réalisme d'une enquête débridée, Simone Buchholz va donc à l'essentiel en captant brillamment le caractère de ses personnages mais en déclinant également une superbe ambiance à la fois glauque et attachante de sa ville de Hambourg qu'elle sait dépeindre avec la force de métaphores bien élaborées qui nous éloigne de la carte postale touristique pour nous livrer les recoins méconnus de la ville des autochtones dont le fameux port où se déroule la confrontation finale et le stade du quartier où l'on assiste à l'épilogue d'un récit fulgurant (le mot n'est pas galvaudé, bien au contraire). 

     

    Avec Nuit Bleue on appréciera donc cette nouvelle voix détonante et originale de Simone Buchholz qui est parvenue à créer une héroïne à la fois atypique et complexe qui officie dans la non moins détonante ville de Hambourg que l'on prend plaisir à parcourir en compagnie de la cohorte de personnages attachants qui accompagnent la procureure Chastity Riley. Une belle découverte.

     

     

    Simone Buchholz : Nuit Bleue (Blaue Nacht). Editions L'Atalante, collection Fusion 2021. Traduit de l'allemand par Claudine Layre.

     

    A lire en écoutant : Loreleï de Nina Hagen. Album : Angstlost. CBS Records 1983.

  • Magdalena Parys : Le Magicien. Tout disparaît.

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    magdalena parys, le magicien, éditions agulloService de presse.

    Interroger l’histoire pour en retracer les contours sous la forme d’un roman noir afin de nous permettre d’appréhender, à hauteur d’homme, la perception que l’on peut avoir des événements historiques qui ont marqué un pays tout en aiguisant notre curiosité. Interroger l’histoire, c’est également l’occasion de faire en sorte de se remémorer les scories d’époques révolues qui paraissent si lointaines à un point tel qu’on en oublie les enseignements que l’on a pu en tirer à l’instar de ce mur de Berlin dont l’effondrement survenu il y a de cela presque trente ans, fait cruellement écho à cette velléité d’en ériger un nouveau, dans une autre contrée du monde. Des raisons idéologiques d’autrefois aux préoccupations économiques d’aujourd’hui, rien ne change puisque les victimes tentant de franchir cet obstacle sont sacrifiées au nom de volontés politiques complètement absurdes comme l’a évoqué Magdalena Parys avec 188 Mètres Sous Berlin (Agullo 2017) en mettant en lumière les enjeux stratégiques et les manipulations des différents services secrets des deux blocs séparant le monde et plus particulièrement l’Europe. Mais il n’existe pas de mur sans gardien et Magdalena Parys consacre son second roman, intitulé Le Magicien, aux opérations secrètes misent en place par les membres de la police politique de la Stasi contribuant au bon fonctionnement de la surveillance du rideau de fer avec pour conséquence l‘incarcération ou la disparition pure et simple de plusieurs milliers de citoyens tentant de fuir le régime communiste.

     

    En 2011, du côté Sofia, personne ne connaît les circonstances exactes de l’assassinat de Gerhard Samuel, photoreporter, qui enquêtait sur un ami disparu en 1980 à la frontière bulgare. Peut-être s’agit-il des mêmes personnes qui ne souhaitent pas que l’on fasse la lumière sur l’exécution des frères Seidel essayant de fuir le régime communiste de l’époque. Leur père, Burkhard Seidel en est persuadé, car depuis la mort de ses enfant, il n’a eu cesse de vouloir traduire les commanditaires politiques en justice en récoltant une impressionnante masse de documents et de photographies qui alimentent désormais son musée à la mémoire des victimes disparues en tentant de fuir les pays du bloc de l’est. Plus inquiétant encore, le corps de son principal pourvoyeur, Frank Derbach, est retrouvé sauvagement mutilé dans un immeuble abandonné à Berlin. Arrivé sur place, le commissaire Kowalski est rapidement écarté de cette enquête jugée bien trop sensible. Néanmoins, le policier tenace va poursuivre ses investigations en comptant sur l’aide de la belle fille de Gerhard, une journaliste désireuse de faire toute la lumière sur des événements douloureux de son passé. Ancien haut gradé de la Stasi et désormais politicien bien en vue, Christian Schlangenberger est également inquiet depuis qu’un expéditeur anonyme lui fait parvenir des photos où on le voit exécuter un opposant politique dans le cadre de l’opération secrète « Le Magicien » visant à éliminer les dissidents du régime communiste.

     

    Vengeance et culpabilité, sur fond de chantages et d’intimidations, animent l’ensemble des personnages de cet impressionnant roman où la réalité des opérations secrètes de la Stasi s’entremêle à la fiction d’une intrigue policière plus surprenante qu’il n’y paraît. Car en dépit des apparences, le terrible meurtre de Frank Derbach va révéler en toute fin de récit d’autres éléments permettant d’entrevoir tout un pan de la pâle humanité de personnages finalement bien plus vulnérables qu’on ne le croit. Extrêmement fouillée et extrêmement dense l’étude de caractère des différents protagonistes permet également de distinguer les péripéties des événements historiques qui ont marqué les différentes nations évoquées, que ce soit l’Allemagne bien sûr, et plus particulièrement Berlin, mais également la Pologne avec les révoltes ouvrières de Solidarność et la Bulgarie dans une moindre de mesure, théâtre d’un grand nombre d’exécutions de dissidents. C’est donc sur cette trame habile que Magdalena Parys tisse une intrigue solide imprégnée d’un fond historique passionnant quant à son impact sur la kyrielle de personnages animant ce roman politique au sens littéral du terme, qui ne manquera pas d’interpeller le lecteur. On prendra également plaisir à superposer le parcours de l’auteure sur quelques uns des protagonistes du roman à l’instar de Dragiwa, journaliste polonaise résidant à Berlin tout comme Magdalena Parys ce qui confère au récit une sensation de réalisme encore bien plus bouleversant.

     

    Mais outre l’intrigue et les personnages, on appréciera également l’atmosphère singulière émanant de ce roman complexe nous permettant de découvrir quelques lieux insolites et méconnus d’une ville de Berlin qui va se révéler toute aussi envoûtante que les protagonistes qui traversent le récit. Un immeuble décati du quartier populaire de Neukölln, squatté par la communauté Rom, abrite une scène de crime sordide tandis que l’appartement luxueux de la maîtresse de Christian Schlangenberger donne sur l’élégante Gendarmenplatz. L’opulent quartier de Zehlendorf abrite le somptueux restaurant Hertz situé au bord du lac Wannsee non loin de la villa du peintre Max Lieberman et de la villa Marlier où se déroula la conférence de Wannsee portant sur les modalités de la solution finale. Pourtant, loin d’être une espèce de catalogue touristique, ces lieux chargés d’histoire deviennent les décors pertinents de cette histoire alambiquée et originale à la fois, empruntant quelques tonalités mélancoliques en adoptant un rythme paisible qui pourra déconcerter les lecteurs en quête de récits trépidants.

     

    Diatribe politique imprégnée d’une intrigue policière employant quelques éléments propres aux romans d’espionnage, Le Magicien est un roman détonant qui s’emploie à dénoncer les exactions d’une effrayante institution policière dissoute en 1990 sans que leurs membres éminents ne soient réellement inquiétés puisque bon nombre d’entre eux détiennent, aujourd’hui encore, des responsabilités importantes au sein de l’appareil étatique allemand. Pertinent et édifiant.

     

    Magdalena Parys : Le Magicien (Magik). Editions Agullo 2019. Traduit du polonais par Magot Carlier et Caroline Raszka-Dewez.

    A lire en écoutant : Debussy & Ravel : String Quartets interprétés par le Orlando Quartet. 1983 Universal International Music. B.V.

     

  • ANDREA MARIA SCHENKEL : LA FERME DU CRIME. CHRONIQUE VILLAGEOISE D’UNE MORT ANNONCEE.

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    C’est avec un fait divers se déroulant dans l’Allemagne rurale des années 50 que j’achèverai cette année 2014. Certes, la Ferme du Crime d’Andréa Maria Schenkel a été publié en 2008, mais ne suivant pas toujours l’actualité littéraire et ne subissant pas les contraintes des services de presse, je peux me permettre de farfouiller dans les rayonnages des librairies pour extraire quelques petites pépites qui sortent un peu de l’ordinaire. A bien des égards, l’ouvrage est emblématique des objectifs de ce blog qui tente, avec un succès relatif, de s’extraire des productions scandinaves ou américaines sur lesquels se concentrent les maisons d’éditions francophones. Pourtant, à l’instar des pays asiatiques ou hispaniques, l’Allemagne nous offre une palette d’auteurs de polars encore bien trop méconnus qui mériteraient d’avantage d’attention.

     

    La ferme isolée des Danner est le théâtre d’une tragédie qui secoue ce petit village d’Allemagne. Sous le choc, ce sont les voix des voisins, du curé, de l’instituteur et du maire qui témoigneront pour tenter de comprendre les raisons de l’horreur qui s’est déroulée au sein de leur communauté pourtant si dévote, marquée par les stigmates d’une guerre qui laisse encore la place à de coupables rancœurs.

     

    La Ferme du Crime est un roman très court qui alterne, au fil des pages, la narration d’un crime odieux et la dissection sociale d’un village allemand encore figé par les certitudes dogmatiques de la religion, de l’instruction et de l’autorité politique. Dans une ambiance oppressante, mais avec beaucoup de retenue Maria Andrea Schenkel nous décrit par bribe, le déroulement du drame en instaurant un certain suspense pour savoir qui seront les membres de la famille victimes de la tragédie. A mesure que l’on avance dans le récit, on décèle un malaise ambiant qui règne autour de ces protagonistes. Les non-dits inquiétants soulèvent des interrogations auprès de cette jeune fille de ferme qui vient de s’installer au cœur de cette famille taciturne. En contrepoint, l’auteur nous présente les différents témoignages des habitants du village qui tentent de dresser les circonstances du drame qui a frappé ce village d’apparence si tranquille. C’est par ce biais que Maria Andréa Schenkel nous brosse le portrait d’une Allemagne renaissante, mais encore fragilisée par les affres d’une guerre dont elle peine à se remettre. Par petites touches on découvrira cette industrialisation balbutiante qui dégarnit la campagne de sa jeunesse ainsi que les stigmates encore très présents laissés par les occupants. Les affects sentimentaux, sont également un des ressorts principaux qui alimente le roman notamment par le biais de la présence de ces travailleurs obligatoires français et des liaisons qui en ont découlées alors que les maris étaient partis au front.

     

    Comparé à De Sang Froid de Truman Capote, la Ferme du Crime ne s’intéresse que très peu à l’auteur du crime pour se focaliser, avec maestria, sur le tissu social qui compose ce village d’Allemagne qui, derrière un aspect communautaire très soudé, recèle son lot d’amertumes que le silence ne fait que renforcer au fil du temps qui passe en distillant ainsi tout une vague de frustration qui se transforme en haine.

     

    La Ferme du Crime est le premier ouvrage, que l’on peut considérer comme un coup de maître, d’Andréa Maria Schenkel qui a écrit trois autres romans, tous parus chez Babel Noir, que je vous ferai découvrir durant l’année 2015.

     

     

    Andrea Maria Schenkel : La Ferme du Crime. Editions Babel Noir 2008. Traduit de l’allemand par Stéphanie Lux.

     

    A lire en écoutant : Brahms. Piano Quartet Movement In a Minor. Album : The Villiers Piano Quartet. Etcetera 1989.