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  • Frédéric Jaccaud : Glory Hole. Derrière le mur.

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    Capture d’écran 2019-11-08 à 15.14.30.pngCultivant la discrétion comme credo, à l’extrême inverse de ces écrivains 2.0 occupant le devant de la scène, Frédéric Jaccaud est devenu, bon gré mal gré, l’une des voix dissonantes de la littérature noire helvétique en interpellant le lecteur avec des romans singuliers et dérangeants tout en s’interrogeant sur le monde qui nous entoure. Probablement s’agit-il d’une démarche similaire à sa fonction de conservateur qu’il occupe à la Maison d’Ailleurs à Yverdon qui explore les univers de la science fiction, des mondes utopiques et des voyages extraordinaires. Ne cherchant pas forcément à plaire, bien au contraire, Frédéric Jaccaud a pu heurter, voire même diviser son lectorat avec des ouvrages comme Hecate  (Série Noire 2014) dont la structure narrative s’articule autour d’un fait divers terrible, ou comme Exil (Série Noire 2016) récit paranoïaque baignant dans les méandres du silicium alimentant une technologie numérique débridée. En suivant Aurélien Masson, l’ancien directeur de la collection Série Noire, chez Equinox – Les Arènes, Frédéric Jaccaud revient une nouvelle fois, là où l’on ne l’attendait pas, en explorant le monde de la pornographie des eighties avec Glory Hole, en lice pour le prix du Polar romand 2019 et qui risque bien de décontenancer quelques membres du jury et quelques lecteurs avertis, en découvrant un roman noir troublant et poignant à la fois, suscitant un certain malaise.

     

    Il y a des promesses qui sont faites pour ne pas être tenues, comme celle de ces trois enfants qui ont juré, sous l’arbre de l’orphelinat, de ne jamais se quitter. Mais bien des années plus tard il ne reste de tout cela plus qu’un vague souvenir qui rejaillit à la vue d’une photographie de Claire étalant ses charmes dans une revue pornographique. Échoués dans une ville portuaire sans nom, Jean veut la retrouver à tout prix en entraînant Michel avec lui pour se rendre à Los Angeles, nouvel Eldorado du sexe qui se décline en format VHS. N’ayant plus rien à perdre, ces deux compères d'infortune vont franchir toutes les limites afin de découvrir ce qu’il est advenu de leur amie qui semble s’être volatilisée dans un environnement de perversions de plus en plus sordides. Quand les promesses deviennent chimères, les espoirs se fracassent aux pieds du Glory Hole. Jean et Michel vont l'apprendre à leurs dépens.

     

    Sujet infiniment casse-gueule, l’exploration du monde pornographique peut donner lieu à une espèce de voyeurisme malsain couplé d’une violence complaisante pour faire frémir de dégoût quelques lecteurs en quête de sensation. Il n’en sera rien avec Glory Hole qui passe en revue, de manière parfois glaçante, cette frénésie du porno des années 80 que l’on consomme désormais sur cassettes VHS en nous interrogeant sur notre rapport avec l’écran avec un parallèle sur l'émergence du monde des jeux vidéos qui nous projette vers le repli et la solitude de l’individu, comme si les eighties incarnaient les prémisses de l'individualisme qui prévaut à notre époque. Une dissolution dans un nuage de pixels. Dans un tel environnement désincarné, bien loin du flash des néons et du scintillement des paillettes, on observe l'envers du décors avec ce coté sordide d’une industrie décomplexée qui laisse place aux pires dérives pour satisfaire les exigences de consommateurs pouvant désormais assouvir quelques ersatz de fantasmes en se dissimulant derrière l’écran de leur téléviseur.

     

    Débutant comme un roman noir, on suit le parcours de deux paumés, Jean et Michel, dont la vie part à la dérive, dans l'indolence d'une cité sans nom qui semble les absorber jusqu'à la découverte de cette photo de Claire, leur amie qu'ils ont perdue de vue depuis tant d'années, malgré cette promesse d'enfant qui devient désormais un nouvel enjeu de retrouvailles. Une obsession apparaissant comme une étincelle dans le morne cours de leur existence qui les poussera au crime afin de financer leurs recherches. Une dérive qui se poursuit à Los Angeles, bien loin du rêve américain que l'auteur enterre définitivement au détour de scènes glauques où ses personnages évoluent à la marge d'un monde clinquant qu'ils ne distinguent que partiellement en côtoyant toute une galerie de laissés-pour-compte et d'individus douteux dont Frédéric Jaccaud dresse un portrait saisissant. Point de bascule du récit, les événements qui se produisent autour d'une séquence ultra violente du Glory Hole, symbole de l'obstacle qu'il faut surmonter, nous entraînent dans une autre dimension qui n’est pas sans rappeler l’univers déliquescent de J. G Ballard autour de sa trilogie de béton avec Crash ! (Folio 2007) son roman emblématique auquel Frédéric Jaccaud rend un hommage appuyé. Même la dynamique des personnages change puisque c’est désormais Michel qui prend l’ascendant sur Jean pour explorer cet univers dérangeant d’une démarche artistique morbide et obsessionnelle aux contours pornographiques meurtriers.

     

    Il en résulte un récit désenchanté où l’amitié sera sacrifiée sur l’autel de l’émancipation pour se départir de vaines illusions faisant de Glory Hole un roman noir éprouvant et émouvant qui vous fera frémir jusqu’à la dernière ligne.

     

    Frédéric Jaccaud : Glory Hole. Editions des Arènes/Equinox 2019.

     

    A lire en écoutant : King Of Sorrow de Sade. Album : Lovers Rock. 2000 Sony Music Entertainment (UK) Ltd.

  • FREDERIC JACCAUD : EXIL. L’OMBRE ET LA LUMIERE.

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    Capture d’écran 2016-11-12 à 19.13.05.pngChronique publiée pour le journal littéraire Le Persil, numéro spécial polars romands.

     

    Le lien entre l’homme et la technologie devient de plus en plus complexe au regard de l’évolution et du perfectionnement de ces outils désormais indispensables que sont les téléphones portables, tablettes, ordinateurs et autres appareils électroniques qui investissent chaque jour un peu plus notre quotidien, sans que l’on ne s’en rende vraiment compte. C’est par le biais de nos données que l’on diffuse journellement sur les canaux numériques, et qui sont rassemblées sous la fameuse dénomination floue de « big data » que l’on commence à se poser quelques questions sur notre capacité à prendre la pleine mesure de la puissance de ces instruments et de ceux qui savent en exploiter tous les éléments. Dans ce contexte, au travers d’un polar anxiogène flirtant sur le genre du thriller, Exil de Frédéric Jaccaud pose le postulat effrayant de savoir si l’homme peut encore maîtriser cette technologie qu’il a créée.

     

    A l’exception de vagues souvenirs d’enfance, il n’a plus de passé, plus d’avenir, plus de nom. Il est en exil. Déconnecté du monde numérique, il est chauffeur pour une agence d’escort girls et surfe sur les routes de Los Angeles en conduisant les filles au gré de leurs différents rendez-vous. La lecture comble l’attente, l’ennui, la vacuité d’une vie sans relief jusqu’à ce que Peggy Sue revienne de son rendez-vous tarifié en lui remettant une carte magnétique avant de succomber à ses blessures. Poursuivi par des tueurs déterminés il échoue dans l’étrange petite ville de Grey Lake. Quels secrets renferment cette agglomération et cette mystérieuse carte magnétique ? Et que recèle ces étranges messages codés qu’il retrouve sur les cadavres qui jalonnent sa route ? D’un exil à l’autre, il est des errances sans fin.

     

    De l’imaginaire à l’utopie jusqu’à sa concrétisation, du rêve bricolé dans un garage jusqu’à la réalité d’un consumérisme aussi aveugle qu’effréné, Frédéric Jaccaud pose un regard désenchanté, presque amer, sur ce parcours numérique qu’il questionne. Exil est un roman étrange qui s’installe sur la vague du polar en oscillant sur les rivages du thriller pour nous conduire subtilement sur la bordure de l’anticipation en faisant la part belle aux références, comme Burrough, Philip K. Dick et Gibson dont l’un des romans accompagne cet énigmatique protagoniste sans nom. On pense aussi au regretté Dantec qui nous a quitté récemment. Une abondance d’influences donc, qui émanent probablement de la Maison d’Ailleurs à Yverdon, musée de la science fiction et des voyages extraordinaires dont l’auteur est le conservateur et dont on perçoit une infime richesse avec cet abécédaire que l’on découvre en fin d’ouvrage permettant ainsi au lecteur de prolonger ses réflexions ou d’appréhender l’histoire sous des prismes différents.

     

    L’intrigue débute avec une scène d’action qui se déroule sur un très court instant, mais qui jalonnera tout le récit comme pour incarner cette relativité du temps ou cette métrique logicielle que l’on perçoit au travers des lignes mystérieuses de ces étranges codes qui émaillent la narration. Une interruption brutale puis l’auteur nous invite dans l’environnement de cet homme sans nom qui circule dans les artères de Los Angeles dont l’urbanisme présente toutes les similitudes avec ce circuit imprimé qui illustre la couverture de l’ouvrage, évoquant le souvenir lointain d’un film comme Tron où l’homme se glisse au cœur de cette architecture numérique. L’individu semble posséder des compétences dans le hacking, mais a désormais retiré la prise de la machine qu’il possède et qui le relie à ce passé comme un cordon ombilical. Un homme éteint, un programme en latence ou incarne-t-il Sadziak, étudiant surdoué, pionnier de cette ère numérique où l’on met au point des machines capables de communiquer avec d’autres machines sans percevoir les implications qu’elles peuvent engendrer par le biais d’un langage codé ? Ainsi, sur un rythme nonchalant, Jaccaud dépeint cette évolution désenchantée d’un environnement désincarné. Puis, de poursuites trépidantes en fusillades percutantes, tout s’accélère jusqu’à ce que l’on découvre la ville de Grey Lake, incarnation parfaite de ces agglomérations servant de décor pour la Quatrième Dimension. Dans cet univers baigné de quiétude, notre héros aspire à nouveau à l’oubli, malgré un climat étrange teinté d’une certaine paranoïa.

     

    Finalement, Exil peut se présenter comme un immense code que le lecteur déchiffrera au gré de ses propres connaissances et de ses propres références ; il déchiffrera aussi, à sa manière, ce roman érudit, à l’écriture maîtrisée, fluide, tout en élégance, et où le visuel omniprésent permet de s’immerger dans les méandres d’un récit énigmatique. Ainsi la réalité côtoie le virtuel dans une oscillation entre les délires paranoïaques et la lucidité troublée d’un homme qui ne parvient plus à définir la périphérie entre le réel et l’imaginaire dans laquelle il se situe.

     

    Dans un registre différent par rapport à Hécate (Gallimard, 2014), on ressent ce même malaise et ce trouble, qui s’invite dans un climat délirant propice à toutes les interprétations que susciteront notamment ce mystérieux portrait qui achève un récit où les questions se heurtent au silence obstiné d’un monde numérique que l’on ne comprend plus.

     

    Frédéric Jaccaud : Exil. Editions Gallimard/Série Noire 2016.

     

    A lire en écoutant : Broken de Gorillaz. Album : Plastic Beach. EMI Group 2010.

     

     

  • FREDERIC JACCAUD : HECATE. AU COEUR DE L’INSOUTENABLE.

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    dominique jaccaud, hecate, serie noire, fait diversDerrière le fait divers insoutenable, il y a cette abîme de la raison, égarée dans les quelques lignes froides d’un article du Monde paru en 2010, relatant la mort d’un médecin dévoré par ses trois chiens. Folie, incompréhension, Hécate nous entraîne au-delà de ces rassurantes considérations rationnelles au travers de ce titre à la fois énigmatique et inquiétant qui illustre l’indicible basculement entre le rationnel et la démence par le prisme déroutant d’un poignant roman crépusculaire.

     

    A Ljubljana en Slovénie c’est l’effervescence car on a découvert le corps sans vie de Sacha X. médecin reconnu de la ville. L’homme a été retrouvé nu, partiellement dévoré par ses trois bullmastiffs. Au-delà de l’horreur, il y a cette espèce de fascination qui s’empare d’Anton Pavlov, obscur petit agent de la circulation parvenant à se faufiler sur la scène du crime alors qu’il n’a rien à y faire. Dépassé par cette attraction morbide pour des actes auxquels il devient impérieux de donner du sens, le jeune policier s’emploie à définir la beauté intrinsèque qui se dissimulerait au coeur de cette douleur absurde que la victime s’est infligée à elle-même. Transcender l’obscène et la violence, lever ce voile de folie pour entrapercevoir le chemin mortel qui mène vers Hécate cette déesse lunaire du désespoir.

     

    Mettre des mots sur l’innommable, apaiser cette inextinguible besoin de comprendre,  c’est ce à quoi s’est employé Frédéric Jaccaud avec Hécate en déclinant le souffle du réel sur la lame tranchante de l’imaginaire afin de nous livrer un roman déroutant et détonnant qui n’épargnera pas le lecteur. En guise d’introduction contextuelle aux six chapitres ponctuant ce récit, il y a tout d’abord ces extraits du fait divers du Monde qui donnent la voie à l’imaginaire de l’auteur. Des éléments sur lesquels on passerait rapidement en frissonnant légèrement de dégoût à la lecture simple de l’article. Mais l’auteur nous rappelle qu’au-delà de cet enchaînement factuel il y a tout un univers sombre qu’il développe en disséquant le parcours tragique de Sacha X. Un parcours parsemé d’actes insensés, de dépravations insoutenables ce sont sur des thématiques sulfureuses parfois insupportables que Frédéric Jaccaud installe son intrigue dans une atmosphère licencieuse où le symbolisme d’un tableau de William Blake illustrant la déesse Hécate permet au lecteur d’appréhender la vaine quête d’une rédemption chimérique. Dans ce roman, il y a également ce personnage fictif d’Anton Pavlov, témoin dérisoire qui dissimule sa malsaine fascination derrière cette absurde quête du savoir pour tenter de donner du sens à cet acte d’une démentielle violence. Effrayé, envouté, il apprendra à son corps défendant que témoins, victimes et bourreaux sont parfois une seule et même personne à l’image de Hécate, cette déesse tricéphale.

     

    dominique jaccaud, hecate, serie noire, fait divers

    Avec Hécate, on aurait tord de s’arrêter sur la violence parfois insoutenable de ces scènes pernicieuses car au-delà de la violence, de l’abjection, Frédéric Jaccaud élabore un texte sophisitiqué et intelligent totalement dépourvu de jugement ou de sensationnalisme sans être pour autant dénué d’une émotion intense parfois poignante. Le mauvais genre à l’état pur.

     

     
    "Et l’homme pleure de rage en jouissant.
    Et dehors, la lune rouge éclabousse le monde et les chiens hurlent à mort.
    Milena demande pardon en silence."
                           
                                                    Frédéric Jaccaud - Hécate
     

     Lire Hécate. Etouffer l’horreur qui vous brûle. Souffler quelques instants. Puis pleurer … Peut-être.

     

     

    Frédéric Jaccaud : Hécate. Editions Gallimard/Série Noire 2013.

     

    A lire en écoutant : Quand C’est ? de Stromae. Album : Racine Carrée (Mosaert 2013).

  • Prix du Polar romand 2019.

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    prix du polar romand 2019Après Joseph Incardona en 2017 pour Chaleur (Finitude 2017) et Nicolas Verdan en 2018 pour La Coach (BSN Press 2018) qui sera le prochain récipiendaire du prix du polar romand 2019 ? La sélection finale dévoilée à la fin du mois de septembre présente quelques changements par rapport à la présélection du mois de juillet 2019. Ce ne sont pas moins de cinq romans qui ont été éliminés et, chose moins courante, deux nouveaux ouvrages qui ont fait leur apparition. La liste des trois finalistes révélera-t-elle également quelques surprises en dévoilant des ouvrages ne figurant pas dans cette sélection finale ? Le suspense demeure. Quoiqu'il en soit voici la liste des ouvrages retenus :

     

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    L’Oracle Des Loups, d’Olivier Beetschen. Editions L'Age d'homme.

     

     

     

     

     

     

     

     

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    De Fiel et de fleurs, de Guy Chevalley. Editions L'Age d'homme.

     

     

     

     

     

     

     

     

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    1, Rue De Rivoli, de Antonio Albanese. Editions BSN Press.

     

     

     

     

     

     

     

     

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    Confidences Assassines, de Stéphanie Glassey. Editions Plaisir de lire.

     

     

     

     

     

     

     


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    Onirine, de Davide Giglioli. Editions Cousu Mouche.

     

     

     

     

     

     

     

     

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    L’Aigle De Sang, de Marc Voltenauer. Editions Slatkine & Cie.

     

     

     

     

     

     

     

     

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    L’Ombre Du Renard, de Nicolas Feuz. Editions Slatkine & Cie.

     

     

     

     

     

     

     

     

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    Le Cri Du Lièvre, de Marie-Christine Horn. Editions BSN Press.

     

     

     

     

     

     

     

     

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    Glory Hole, de Frédéric Jaccaud. Editions Les Arènes.

     

     

     

     

     

     

     

     

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    Le livre, de Christophe Meyer. Editions Slatkine.

     

     

     

     

     

     

     

     

    Quelques commentaires sur cette sélection dont certains ouvrages ont fait l’objet d’un retour de lecture disponible sur ce blog :

     

    Une belle surprise avec l'apparition de 1, Rue De Rivoli d'Antonio Albanese.
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  • NOELLE RENAUDE : LES ABATTUS. MURMURES ET RUMEURS.

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    Capture d’écran 2020-04-12 à 09.46.40.pngQuel que soit le genre littéraire dans lequel on se cantonne et bien au-delà du fait de lire une quantité astronomique de romans, ce qu’il y a de réjouissant avec la lecture c’est d’être constamment surpris aussi bien par l’intrigue, notamment dans le domaine de la littérature noire, mais également par le style ce qui se révèle bien plus ardu avec cette sensation que tout a été créé dans le domaine et qu’il ne reste guère de possibilités innovantes en matière d’écriture. Pourtant on ne compte plus les voix dissonantes qui nous interpellent et qui nous dérangent parfois en nous sortant de notre zone de confort à l’exemple de James Ellroy (Le Dahlia Noir, Rivages/Noir 1988) ou de David Peace (1974, Rivages/Noir 2002) pour ne citer que quelques exemples emblématiques contemporains qui ont marqué le roman noir. Bien moins médiatisés et probablement moins excessifs, des auteurs comme Andrée A. Michaud (Bondrée, Rivages/Noir 2016), Pierre Pelot (Braves Gens Du Purgatoire, éditions Eloïse d’Ormesson 2019), Eric Plamondon (Taqawan, éditions Quidam 2018), Gilles Sebhan (Cirque Mort, éditions du Rouergue 2019), Kent Wascom (Le Sang Des Cieux, éditions Christian Bourgeois 2013)  ou Frédéric Jaccaud (Hécate, Série Noire 2014) ont également contribué à cette diversité en matière de style avec une écriture à la fois dissonante et surprenante, s’accordant à merveille avec les sujets parfois dérangeants qu’ils abordent au gré de leurs sombres récits. Loin d’être exhaustive, on pourra désormais ajouter à cette liste le nom de Noëlle Renaude, dramaturge française, qui nous livre avec son premier roman noir, Les Abattus, un récit déroutant qui s’articule autour d’un individu étrange dont la vie terne est ponctuée d’une singulière somme de faits divers frappant son entourage.

     

    De 1960 à 1983, dans une petite ville de province, un jeune homme désincarné chronique dans son journal une vie sans fard au sein d’une famille aussi pauvre que dysfonctionnelle. Pourtant à mesure qu’il se raconte, on décèle quelques événements morbides qui ponctuent son existence comme le braquage dans lequel son frère est impliqué ou le meurtre de ses voisins. Et puis il y a ces flics et ces malfrats qui rôdent en se demandant s’il n’est pas en possession du butin que son frère lui aurait confié. Mais indifférent au monde qui l’entoure, le narrateur poursuit une existence morne tout en côtoyant une étrange journaliste qui s’interroge sur ces faits divers jusqu’à ce que qu’elle finisse par être victime d’une noyade. Et puis soudainement, le journal s’interrompt marquant la disparition brutale de celui que son entourage considère tour à tour comme une victime ou un suspect. Mais sait-on seulement s'il y a un lien entre tous ces faits divers ? 

     

    Avec cette chronique d’une France ordinaire, Noëlle Renaude décline une succession de faits divers qui vont survenir dans le cours de la vie de ce personnage désincarné dont on ne connaît ni le nom, ni même le prénom en insufflant au texte ce sentiment d’étrangeté qui contrebalance avec la banalité de cette vie morne, presque déprimante au sein d’une famille frappée durement par la pauvreté dont on découvre toute la panoplie de dysfonctionnements sociaux qui vont avec. En parcourant cette première partie qui se décline sous la forme d’une espèce de journal où le jeune narrateur relate, avec une froideur qui fait frémir, tous les événements qui ponctuent son existence, on ne peut s’empêcher d’éprouver une espèce de fascination pour cet individu dont on ne sait pas vraiment quoi penser. Simple spectateur des faits divers qui frappent son entourage, ou manipulateur machiavélique, tout l’enjeu de l’intrigue réside dans le rôle que joue cet étrange narrateur qui semble totalement dépourvu de sentiment. Avec le regard distant de ce singulier protagoniste, le lecteur découvre cette dichotomie propre au roman noir au moment où la banalité du quotidien est soudainement bousculée par l’impact du fait divers en tentant vainement de faire le lien entre les multiples événements qui jalonnent son existence à l’instar du meurtre sanglant de ses voisins ou du braquage dont son frère est l’instigateur et avec lequel il entretient d’ailleurs des rapports ambigus. Au cours de cette chronique du quotidien, on découvre également les petites veuleries et les petites trahisons de toute une galerie de personnages qui gravitent autour du narrateur avec cette impression de mesquinerie et de secrets dérisoires que chacun d’entre eux semblent détenir et vouloir préserver à tout prix, comme une espèce de bien précieux comme cela semble être le cas avec Max, le beau-père de l’auteur du journal, ou Rachel, cette journaliste énigmatique qui s’acharne à vouloir éclaircir les zones d’ombre du meurtre des voisins du narrateur qui semble être un témoin-clé. 

     

    Avec le décès de la journaliste que l’on retrouve noyée et la disparition soudaine du narrateur, Noëlle Renaude entraîne le lecteur dans une seconde partie qui apporte autant de confusions que de réponses en adoptant le point du vue des différents protagonistes qui ont fréquenté cet étrange jeune homme que tous s’accordent à définir comme refermé sur lui-même. Comme une toile d’araignée savamment élaborée, on découvre ainsi bon nombre d’interactions et de liens surprenants entres plusieurs personnages au gré de certaines interprétations qui se révéleront, pour quelques unes d’entre elles, complètement biaisées. On navigue ainsi toujours dans le doute quant au déroulement des multiples faits divers qui ont marqué certains des protagonistes, ceci d’autant plus que flics et enquêteurs amateurs ne parviennent pas à trouver d’explications au sujet de la disparition du jeune homme et de corrélations entre les multiples événements qui ont jalonné sa vie. Il faut dire que l’on côtoie des femmes et des hommes résolument ordinaires qui n’ont absolument pas le profil d’enquêteurs chevronnés qui seraient dotés de facultés hors norme en matière d’investigation. C’est bien le coup de génie de Noëlle Renaude de faire en sorte que le quotidien, que l’ordinaire reprennent le dessus au détriment de toute velléité de résoudre ces singulières affaires qui sombrent dans l’oubli.

     

    On baigne ainsi dans un environnement glauque et déprimant où la résignation semble être le mot d’ordre qui frappe l’ensemble de protagonistes choisissant de reprendre le banal cours de leur triste existence tandis que dans une troisième partie prenant la forme d’un épilogue, Noëlle Renaude donne la parole aux morts ou plutôt aux fantômes qui vont finalement nous éclairer sur le destin de certains des personnages principaux. En adoptant cette dimension surréaliste, la romancière met ainsi en lumière quelques quiproquos et quelques éléments surprenants qui vont nous permettre d’avoir un vision saisissante sur l’ensemble d’un récit se révélant finalement bien plus terrible qu’il ne le laissait paraître.

     

    Nouvelle voix originale, sortant du registre habituel du roman noir à caractère social, Noëlle Renaude nous livre avec Les Abattus un récit âpre à l’atmosphère à la fois poisseuse et cafardeuse qui s’inscrit dans le quotidien ordinaire d’individus troublants qu’elle met en scène avec un indéniable talent autour d’une succession de faits divers singuliers. Une réussite.

     

    Noëlle Renaude : Les Abattus. Rivages/Noir 2020.

     

    A lire en écoutant : Les Souvenirs de Léo Ferre. Album : L’Espoir. 1974 Barclay.

  • Laurence Voïta : Au Point 1230. Ticket perdant.

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    laurence voïta,au point 1230,éditions  romannSi l'on fait un état de lieu de la littérature noire en Suisse romande on ne pourra pas s'empêcher de penser à une espèce de ruée vers l'or chaotique avec ce déferlement de polars qui atterrissent sur les étals des librairies en découvrant des romanciers débutants et des auteurs plus confirmés dans le domaine de la littérature blanche qui s'essaient au mauvais genre. Les maisons d'éditions romandes ne sont d'ailleurs pas en reste en créant des collections noires demeurant parfois sans suite avec un roman au compteur. Parmi ces auteurs, on trouve même quelques policiers qui se lancent dans l'exercice pour des résultats mitigés avec cette désagréable sensation de lire un rapport de police ou un manuel des procédures de l'ISP (Institut Suisse de Police). La chasse au bon filon, au succès à la Feuz ou à la Voltenaueur où la notoriété se construit au détriment de l'écriture, c'est ainsi que se définit la littérature noire helvétique en éprouvant la sensation d'une foire d'empoigne autour de l'ambition affichée du plus grand nombre d'exemplaires vendus qui trouverait sa raison d'être dans le sillon fertile du polar. Un triste tableau qui laisse présager le pire, même si l'on trouvera quelques réconforts à lire les références du polar helvétique que ce soit Jean-Jacques Busino, Corinne Jaquet ou Michel Bory dont les 13 enquêtes du commissaire Perrin viennent d'être rééditées chez BSN Press. On espère également retrouver très prochainement les récits de Joseph Incardona, de Louise-Anne Bouchard, de Marie-Christine Horn ou de Frédéric Jaccaud pour ne citer que quelques-uns des auteurs suisses nous gratifiant de romans noirs ou de polars de qualité. Nouvelle venue dans le paysage de la littérature noire helvétique, on accueille désormais Laurence Voïta nous proposant Au Point 1230, titre d'un polar détonant autour d'un ticket gagnant de la loterie. Une romancière comblée, puisqu'elle décroche, avec ce premier roman policier, le prix du polar romand 2021, vitrine du festival Lausan'noir qui n'a finalement pas eu lieu cette années pour les raisons que l'on connaît.

     

    On découvre sur une petite plage du Lac Léman le corps sans vie d'une joggeuse chaussée de baskets roses. Les premiers constats ne laissent planer aucun doute, il s'agit bien d'un meurtre et c'est l'inspecteur Bruno Schneider et son équipe qui se voient attribuer une enquête difficile où il faut définir les mobiles du crime. Mais qui pouvait bien en vouloir à Nathalie Galic, une prof sans histoire qui enseignait la biologie au gymnase ? Les fausses pistes s'enchaînent et les soupçons se portent rapidement sur Grégory Manz, conjoint de Nathalie, dont l'attitude défiante trouble les enquêteurs. Trouveront-ils la réponse sur ce sentier de montagne, au point 1230, l'endroit où Jacques Banier a abandonné volontairement son billet de loterie gagnant ? Que ne ferait-on pas pour encaisser un gros lot de plus de 3 millions de francs ? L'inspecteur Schneider devra compter sur la perspicacité de tous ses collaborateurs pour dompter ce fameux hasard ou ce destin qui ont poussé un individu à devenir un meurtrier.

     

    Que ferait-on de l'argent d'un gros lot de la loterie ? C'est autour de cette question que Laurence Voïta construit son intrigue policière aux entournures originales en dressant une série de portraits à la fois saisissants et réalistes qui nous interpelle par la finesse de leurs réflexions. La romancière, également dramaturge, sait distiller l'introspection des différents personnages en nous conduisant aux conclusions d'une enquête qui va nous livrer son lot de révélations surprenantes. Avec Au Point 1230, on se penchera tout d'abord sur l'étrange triangulation que forme Jacques Banier, l'homme qui renonce à son gain du loto et Nathalie Galic qui retrouve le ticket abandonné et tente d'identifier son propriétaire pour partager les gains alors que son compagnon Grégory Manz tente de la dissuader d'effectuer une telle démarche. Autour de cette joute entre les trois protagonistes, Laurence Voïta nous convie dans l'intimité de la classe moyenne helvétique aux détours de leurs hésitations, contradictions et autres attitudes déconcertantes face à l'attrait du gain bouleversant la quiétude d'un quotidien bien ordonné. L'autre intérêt du roman réside dans l'alternance que constitue l'enquête que mène l'inspecteur Schneider accompagné d'une équipe d'enquêteurs intéressants à l'instar de Sophie Costa sa jeune et impétueuse collaboratrice qui doit faire face à Gérald, son imposant collègue, flic aigri aux opinions régressives tandis que le jeune Jean-Loup Blanchard tente de s'imposer dans l'équipe avec des idées sortant de l'ordinaire. Subtilement, au gré d'échanges parfois vifs et de réflexions originales, on suit ainsi la progression d'investigations aboutissant à quelques retournements de situations qui ne manqueront pas de surprendre le lecteur jusqu'au terme d'un dénouement tout en nuance, teinté de regrets que Julie, la petite fille de l'inspecteur Schneider, mettra en exergue du haut de la naïveté de son jeune âge.

     

    Sans révolutionner le genre, Au Point 1230 est un roman policier plaisant, équilibré et brillamment construit se lisant d'une traite tant Laurence Voïta parvient à susciter de l'intérêt jusqu'à la dernière page ce qui n'est pas une mince affaire pour un récit dépourvu de la moindre goutte de sang.

     

    Laurence Voïta : Au Point 1230. Editions Romann/collection MystER 2020.

    A lire en écoutant : La mer n'existe pas de Art Mengo. Album : Live au Mandala 1997 Sony Music.

  • NICOLAS FEUZ : L’OMBRE DU RENARD. L’IMPOSTURE.

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    nicolas feuz,l'ombre du renard,éditions slatkine & cie« Tels sont surtout les comédiens, les musiciens, les orateurs et les poètes. Moins ils ont de talent, plus ils ont d’orgueil, de vanité, d’arrogance. Tous ces fous trouvent cependant d’autres fous qui les applaudissent. »

     

    Erasme ; Eloge de la Folie. 1509.

     

     

     

    Ce retour de lecture dévoile des éléments importants de l’intrigue.

     

     

    A n’en pas douter, Nicolas Feuz peut désormais revêtir son manteau de gloire, lui qui caracole en tête des ventes en Suisse romande en partageant cette consécration avec son camarade Marc Voltenauer, tout deux endossant ainsi dans la région le concept de l'écrivain 2.0 emprunté à Camilla Läckberg, Bernard Minier, Maxime Chattam, Franck Thilliez et autres auteurs à succès dont le marketing éprouvé devient un modèle du genre. Mais il en aura fallu du travail et des efforts pour parvenir à une telle consécration au rythme d’un agenda surchargé pour aller à la rencontre de ses lecteurs afin d’écouler sa marchandise en alternant des dédicaces dans les supermarchés, les librairies indépendantes, les chaînes de librairie, les kiosques à journaux et les salons de littérature noire où il se tient debout derrière des piles de livre en haranguant le passant tel un camelot de foire. Toutes les techniques de vente sont bonnes à prendre en occupant bien évidemment les réseaux sociaux où il peut s’afficher fièrement, bras croisés, à coté de son nouvel ouvrage en vente ou en alimentant l’actualité avec du matériel promotionnel, comme un roman policier pour jeunes adolescents ou une nouvelle fantastique, ce qui lui permet de poursuivre la promotion de son dernier opus, L’Ombre Du Renard paru à la fin de l’été. Succession de rencontres, séances interminables de dédicace, on aurait tort de croire qu’il s’agit là d’une corvée incontournable pour Nicolas Feuz qui confiait à une journaliste de la radio romande qu’il « kiffait » ce type d’activité. On décelait d’ailleurs dans la voix une certaine jubilation à l’idée d’étancher cette importante soif d’ego au gré des retours d’une horde de fans émerveillés. Ainsi Nicolas Feuz et Marc Voltenauer sillonnent désormais toute la Romandie en enquillant une impressionnante série de rencontres au rythme d’un agenda de ministre, ce qui explique d’ailleurs leur absence lors de la remise du prix du Polar romand 2019 pour lequel leurs derniers romans avaient été sélectionnés. Fuite des organisateurs ou constat lucide de la qualité de leurs œuvres respectives au regard de celles des autres concurrents en lice, sans doute ont-ils jugé qu’il n’était pas nécessaire de se déplacer pour regarder ce prix leur passer une nouvelle fois sous le nez et devoir applaudir le discret Frédéric Jaccaud récipiendaire de la récompense avec Glory Hole (Equinox - Les Arènes 2019), ceci au terme d’une sélection finale de qualité où figurait également Le Cri Du Lièvre (BSN Press 2019) de Marie-Christine Horn et L’Oracle Des Loups d’Olivier Beetschen (L'Âge d'Homme 2019). Mais au-delà de toutes ces activités promotionnelles, de ces classements et autres considérations mercantiles, de cette mise en scène de l’auteur posant avec son livre qu’en est-il de la créativité, du travail d’écriture et de la démarche artistique ? Pour Nicolas Feuz, il faut bien l’avouer, il s’agit là d’activités secondaires, presque d’un mal nécessaire pour atteindre les sphères de la notoriété dont il est si friand. Une tâche qu’il faut expédier au plus vite afin de répondre aux exigences commerciales en nous restituant des romans bâclés aux intrigues invraisemblables confinant parfois à l’absurde, ceci pour notre plus grand amusement à l’exemple de son dernier ouvrage, L’Ombre Du Renard, dont le récit tourne autour de la légende du trésor perdu du feldmarschall Rommel.

     

    Le 16 septembre 1943, alors que la Corse vit les dernières heures de l’occupation allemande, un convoi SS quitte précipitamment Bastia en emportant une étrange cargaison composée de six caisses contenant le trésor accumulé par Rommel au gré de ses campagnes militaires dans le nord de l’Afrique. Mais lors du transfert sur une barge, un chasseur américain bombarde l’embarcation qui coule à pic au large du Cap Corse. Les recherches restant vaines, l’histoire devient légende jusqu’à ce que l’on retrouve en 2018, du côté de Neuchâtel, à proximité du cadavre d’un bijoutier, un lingot d’or estampillé de la croix gammée dont la provenance ne laisse planer aucun doute. Il s’agit bien là d’une partie du trésor du Renard du Désert. Chargé de l’affaire, le procureur Norbert Jemsen, secondé de sa greffière Flavie Keller et de l’impétueuse inspectrice fédérale Tanja Stojkaj, va faire face à un groupuscule néo-nazi qui n’hésite pas à exécuter tous les individus qui se mettraient en travers de son chemin. S’enchaîne ainsi une succession de meurtres dont la piste sanglante mènera le trio suisse du côté d’un étrange monastère corse recelant bien des secrets. 

     

    Tout aussi condensé que Le Miroir Des Ames, premier roman de la série Jemsen, Nicolas Feuz obéit désormais aux critères commerciaux de sa maison d’éditions sans trop se soucier d’absurdes considérations artistiques. Avec 216 pages, l’ouvrage entre ainsi dans le moule afin de permettre à l’éditeur, qui a compris qu’il ne fallait pas miser sur un texte de qualité, de l’écouler plus facilement sur le marché des traductions ou, soyons fous, pour une éventuelle adaptation cinématographique. On souhaite d’ores et déjà bonne chance au scénariste chargé de l’adaptation. D’ailleurs, lorsqu’il parle de ses romans, Nicolas Feuz, qui ne lit quasiment pas, fait davantage référence au cinéma en évoquant notamment les films de James Bond, même si l’on pense plutôt aux adaptations d’OSS 117 de Michel Hazanavicius avec ce côté décalé, parfois absurde et ces intonations humoristiques qui ne sont pas forcément une volonté du romancier. Mais devant tant de complaisance au niveau de la violence et de vulgarité au niveau de certains échanges mieux vaut rire que pleurer. On appréciera donc ces tortures élaborées visant à émasculer les victimes (prologue) ou ces réparties recherchées à l'instar de cette tueuse psychopathe déclarant froidement : On va voir comme tu couineras quand je mettrai le feu à ta foufoune (chapitre 64). Pour le reste, on s'achemine sur le standard du thriller avec des phrases courtes qui ne sont pas toujours exemptes de quelques distorsions au niveau de la syntaxe que Nicolas Feuz adapte à sa guise.

     

    Ce conflit n’avait que trop duré et tué de soldats et de gens innocents (page 30).

     

    Son sang giclait noirâtre et par saccades entre ses doigts fripés (page 93).

     

    Au fond de la cuvette, il y avait le lac du Sanetsch, sa couleur glaciaire, et la station supérieure du téléphérique qui reliait le col à la vallée de Gstaad (page 192)

     

    Des yeux baladeurs :

    Les yeux de Beaussant quittèrent les jumelles et se focalisèrent sur l’écran de l’ordinateur portable posé à côté de lui (page 82).

     

    Ce constat sans appel après avoir découvert une victime émasculée, ligotée sur une chaise :

    À l’évidence, c’est un crime. Cet homme a été torturé à mort. Vous devriez ouvrir une information et me saisir du dossier (page 36). 

     

    De petites scories salutaires nous tirant de l'ennui d'un texte ponctué de formules toutes faites à l'instar des gerbes de sang qui giclent ou des rayons du soleil qui baigne les décors que l'auteur évoque tout au long de son intrigue. 

     

    Un peu comme lorsque l’on joue au jeu des sept erreurs, c’est bien au niveau des anomalies en terme de cohérence que l’on prend plaisir à lire un ouvrage de Nicolas Feuz qui ne nous déçoit jamais, ceci d’autant plus lorsqu’il affirme sérieusement que ses récits sont tirés de la réalité de sa profession de Procureur de la République comme il se plaît à le souligner régulièrement lors de ses entretiens avec les médias. Avec L’Ombre Du Renard, tout débute relativement normalement avec un thème intéressant issu de l’histoire de la seconde guerre mondiale jusqu’à ce que l’on arrive en Corse où tout part en vrille. Il y a tout d’abord Beaussant, ce gendarme, certes borderline, qui exécute froidement une tueuse à l’aéroport de Bastia avant de planquer le corps dans le coffre de sa voiture, ceci devant le procureur Jemsen et sa greffière qui ne semblent pas plus perturbés que ça. On se demande même, au terme du récit, ce qu’il est advenu du corps. Puis survient cette scène complètement absurde du tournage de film virant au massacre et dont on découvre les sombres desseins qui ne font que souligner l’indigence d’un plan qui n’a rien de machiavélique et dont on se demande encore comment il a pu fonctionner, hormis si l’on peut compter sur la bêtise crasse des protagonistes, ce qui n’est pas totalement exclu. D’ailleurs il faut bien s’interroger sur la pertinence des choix du gendarme Beaussant qui a cru bon de dissimuler le trésor dans une ancienne mine d’amiante, dont tout le monde connaît les dangers, et qui est désormais atteint d’un cancer incurable. Bien moins spectaculaires que celles relevées dans Le Miroir Des Ames (Slatkine & Cie 2018), Eunoto (The BookEdition 2017) ou Horrora Borealis (The BookEdition 2016), on décèle tout de même un lot  d’invraisemblances soutenues au gré d’un récit alambiqué où par ailleurs l’auteur peine toujours à développer le profil de son personnage central qui reste bien trop en retrait et dont on essaie encore de discerner les motivations qui le poussent à endosser son rôle de magistrat. Il faut dire qu’avec un récit aussi bref, Nicolas Feuz ne parvient pas à trouver l’équilibre entre digressions inutiles comme les considérations sur l’état de la presse romande ou la fiche technique d’un ancien site d’extraction d’amiante et le fil d’une intrigue décousue manquant singulièrement de tenue.

     

     

    Ainsi, en bon commercial qu’il est devenu, Nicolas Feuz répond donc aux attentes d’une maison d’éditions aux concepts éditoriaux formatés dans le domaine du thriller avec pour ambition d’atteindre des objectifs de vente plus conséquents et de plaire au plus grand nombre de lecteurs possible car l'auteur ressemble furieusement à Prosper Bouillon, hilarant personnage d’Eric Chevillard qui évoque les dérives du monde littéraire.

     

    « Prosper Bouillon n’écrit pas pour lui. Il ne pense qu’à son lecteur, il pense à lui obsessionnellement, avec passion, à chaque nouveau livre inventer la torture nouvelle qui obligera ce rat cupide à cracher ses vingt euros. »