Rechercher : le pendu de la treille

  • CORINNE JAQUET : LE PENDU DE LA TREILLE. PASSE SIMPLE.

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    Capture d’écran 2018-01-14 à 15.14.12.pngTout comme Jean-Jacques Busino, Corinne Jaquet fait figure, en Suisse, de précurseur dans le domaine de la littérature noire, à une époque où le polar ne suscitait que bien peu d’intérêt auprès d’un milieu littéraire romand se refusant à frayer avec le mauvais genre. Ce fut la France avec Rivages/noir qui édita les romans noirs de Busino tandis que la maison d’édition belge Luce Wilquin publiait les romans policiers de Corinne Jaquet. Historienne, journaliste spécialisée dans les chroniques judiciaires, cette auteure genevoise choisissait de concilier ses deux passions par le prisme d’une série de polars prenant pour thème les différents quartiers de Genève à l’instar de Léo Malet et ses arrondissements de Paris. Ainsi, au gré de faits divers ancrés dans l’histoire et les milieux sociaux-culturels des quartiers de Genève, l’aventure débutait en 1997 avec la parution d’un premier opus intitulé Le Pendu De La Treille mettant en scène la journaliste Alix Beauchamps et le commissaire Simon et que l’on trouve dans toutes les librairies romandes puisque l’ouvrage a fait l’objet, en 2017, d’une réédition dans La Collection Du Chien Jaune célébrant ainsi les vingt ans de la naissance de cet emblématique duo d’enquêteurs genevois.

     

    Georges Bertin crée une double surprise en étant élu au gouvernement genevois et, au lendemain de son élection, en étant retrouvé mort, pendu à un marronnier de la promenade de la Treille, à deux pas de l’exécutif où il devait siéger. En charge de cette délicate enquête, le commissaire Simon doit trouver le mobile de ce crime odieux. Une vengeance de l’opposition frustrée par cet échec surprenant, une punition d’une des anciennes conquêtes de ce séducteur ou doit-on explorer dans la jeunesse tumultueuse de ce politicien sulfureux ? La médiatisation de l’événement rend les investigations difficiles car les journalistes sont sur la brèche pour obtenir quelques éléments croustillants afin d’alimenter leurs articles. Jeune et ambitieuse, la chroniqueuse judiciaire Alix Beauchamp n’est pas en reste pour percer les secrets et les travers d’une bourgeoise calviniste peu encline aux confidences. Derrière les honorables façades patriciennes des rues de la vieille ville, les rancœurs sont parfois meurtrières.

     

    A une époque où les polars ne faisaient pas l’objet de pavés de plus de 600 pages, ce qui frappe avec Le Pendu De La Treille, c’est la brièveté d’un récit concentrant une intrigue policière à la fois classique et efficace, agrémentée de cette atmosphère délicieusement surannée d’une cité de Calvin dont on se plait à se remémorer quelques lieux emblématiques aujourd’hui disparus tandis que d’autres demeurent toujours d’actualité à l’instar du café Papon ou du Consulat où se déroulent de nombreuses scènes du roman. Avec une économie et une précision redoutable dans l’usage des mots, le texte est ponctué de brefs chapitres conciliant l’aspect historique du quartier de la vieille ville où se situe l’ensemble d’un récit tout en mettant en exergue les coulisses du pouvoir ainsi que les rouages du monde politique genevois. On appréhende ainsi la vie d’un quartier bourgeois recelant quelques éléments d’histoires méconnus comme ses affrontements entre jeunes issus des mouvances fascistes et anarchistes.

     

    Du fait de ses connaissances du milieu de la justice et du monde policier en tant que chroniqueuse judiciaire,Corinne Jaquet nous entraîne dans les méandres d’une enquête réaliste permettant de comprendre les interactions entre les différentes institutions étatiques, mais également de découvrir la complexité des liens régissant la police et la presse. Bien évidemment avec Alix Beauchamps, c’est un peu de l’auteure qui s’est glissée dans cette jeune journaliste intrépide, sensible, dotée d’un caractère fort et pouvant parfois se montrer maladroite mais toujours déterminée à faire la lumière sur les affaires dont elle doit chroniquer les faits. En ce qui concerne le commissaire Simon, l’homme est un individu taciturne parfois colérique qui sort des archétypes du personnage torturé pour emprunter des caractéristiques plus classiques pouvant rappeler un certain Jules Maigret, se révélant tout de même beaucoup plus dynamique, à l’image du récit. Car tout va très vite dans Le Pendu De La Treille avec un dénouement quelque peu abrupt qui aurait mérité un épilogue permettant de mieux saisir l’impact de l’affaire sur les deux personnages principaux qui vont apprendre à se découvrir au fil des enquêtes à venir.

     

    Malgré un meurtre peu commun, Corinne Jaquet ne s’attarde jamais sur les aspects racoleurs du crime pour s’intéresser aux dimensions psychologiques de protagonistes parfois atypiques qui donnent leurs tonalités au quartier visité et dont on aime à découvrir les lourds secrets au travers d’interactions maîtrisées et de dialogues pertinents. Un concentré de polar sur fond d’Histoire genevoise.

     

     

    Corinne Jaquet : Le Pendu De La Treille. La Collection Du Chien Jaune 2017.

    A lire en écoutant : Expedition Impossible de Hooverphonic. Album : With Orchestra. 2012 Sony Music Entertainment Belgium.

  • MARIE-CHRISTINE HORN : DANS L'ETANG DE FEU ET DE SOUFFRE. RETOUR DE FLAMME.

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    Capture.PNGApparaissant en 1936, par l'entremise de la plume de Friedrich Glauser, l'inspecteur Studer devient l'ancêtre des enquêteurs de la littérature noire helvétique et obtient un succès retentissant avec des investigations criminelles qui mettent en exergue les défaillances d'une société opulente. Il faudra attendre un certain temps pour qu'apparaisse en Suisse romande un personnage similaire. C'est en 1995 que Michel Bory publie Le Barbare Et Les Jonquilles mettant en scène la première enquête de l'inspecteur Perrin qui officie dans le canton de Vaud, du côté de Lausanne et dont les investigations se déclineront sur une série de 13 romans que BSN Press a eu la bonne idée de rassembler en un seul volume. Du côté de Genève, Corinne Jaquet publie en 1997 Le Pendu De La Treille (La collection du chien jaune 2017), début d'une déclinaison de huit romans mettant en valeur les différents quartiers de la cité de Calvin avec un duo d'enquêteur atypique que sont la journaliste Alix Beauchamps et le commissaire Simon. Dans un registre similaire, l'inspecteur Charles Rouzier, travaillant à la sûreté de Lausanne, apparaît en 2006 dans La Piqûre (L'Age d'Homme 2017), premier roman policier de Marie-Christine Horn, en endossant un rôle plutôt secondaire dans une affaire mettant en lumière les affres de la migration et l'intégration au sein de la société helvétique. Son rôle prend plus d'importance avec Tout Ce Qui Est Rouge (L'Age d'Homme 2015), second opus de la série, dont l'intrigue se déroule au sein d'une unité carcérale psychiatrique où les patients s'adonnent à l'art brut à des fins thérapeutiques. Dans L'Etang De Feu Et De Souffre, on retrouve donc l'inspecteur Rouzier qui va mener une enquête dans le canton de Fribourg, en dehors de son cadre de juridiction, sur une étrange affaire de meurtre, mettant en cause le fiancé de sa fille Valérie.

     

    Tout le monde est bouleversé au village depuis que l'on a appris la mort de Marcel Tinguely dans d'étranges circonstances. On raconte qu'à l'exception des mains, des pieds et de la tête, son corps a complètement disparu. Pour le Dr Laurence Kleber, médecin légiste à Fribourg, il peut s'agir d'un phénomène très rare de combustion humaine. Mais pour l'inspecteur Georges Dubas, de la police de sûreté de Fribourg, il ne fait aucun doute qu'il s'agit d'un meurtre. Il tient même un suspect en la personne de Fabien, fils de la victime, ceci au grand désarroi de sa compagne, Valérie qui n'a pas d'autre choix que de faire appel à son père Charles Rouzier, inspecteur de police à Lausanne. Une occasion pour ce père, qui a davantage privilégié sa carrière que sa famille, de renouer avec sa fille, qu'il n'a plus revue depuis bien longtemps, au risque de provoquer une guéguerre de juridictions entre la police lausannoise et fribourgeoise. Rumeurs de village, secrets de famille bien gardés, l'inspecteur Rouzier se rend bien compte qu'il marche sur des braises en enquêtant sur ces terres fribourgeoises qui vont l'amener à faire face à ses propres démons.

     

    Avec Marie-Christine Horn, il suffit d'un bref chapitre pour poser le contexte en captant l'atmosphère d'un café de village autour des conversations de comptoir et des échanges lors d'une partie de cartes nous permettant ainsi de saisir les particularismes et l'ambiance d'une localité de l'arrière-pays fribourgeois, soudainement ébranlée par l'annonce du décès à la fois étrange et suspect d'un de ses habitants. Une plume limpide, incisive teintée parfois d'une ironie mordante, ce sont les caractéristiques de l'écriture d'une romancière qui maîtrise parfaitement les rouages du roman policier pour nous livrer une intrigue rythmée tournant autour de l'enjeu du phénomène singulier de la combustion humaine qu'elle dépeint avec force de précisions par le biais du personnage fort de la médecin légiste Laurence Kleber qui va investiguer aux côtés de l'inspecteur Charles Rouzier dont on découvre les aspects de sa vie familiale quelque peu bancale, ce qui lui donne davantage d'envergure. Un victime consumée de l'intérieur, un incendie criminel, le feu est omniprésent Dans L'Etang De Feu Et De Souffre tandis que le souffre réside dans les aspects sulfureux que l'enquête parallèle du policier lausannois va mettre à jour au détour des révélations de quelques habitants bien informés qui vont faire ressurgir quelques affaires du passé que l'on croyait enterrées à tout jamais. C'est toute l'habilité de Marie-Christine Horn de dresser des portraits caustiques de villageois auxquels on s'attache et dont on regrette même qu'il n'ait pas pris plus d'importance au cours du récit à l'instar de nos joueurs de carte, employés dans une scierie. Une scierie ? un protagoniste surnommé Kéké ? Il n'en faut pas plus pour imaginer que la romancière s'est inspirée du sulfureux promoteur immobilier Jean-Marie Clerc, justement surnommé Kéké, accusé d'escroquerie et d'avoir commandité l'incendie de sa scierie, à La Roche, dans le canton de Fribourg. Quoiqu'il en soit, le lecteur se retrouve littéralement immergé au coeur de ce petit village recelant des secrets de famille peu avouables mettant en exergue les tabous autour de l'homosexualité qui devient l'un des thèmes du récit avec cette difficulté pesant sur les épaules de celles et ceux qui ne correspondraient pas aux critères moraux imposés par des dogmes dépassés dont le titre aux connotations apocalyptiques fait écho.

     

    Regard acide et lucide d'une communauté villageoise, Dans L'Etang De Feu Et De Souffre nous offre, par le prisme d'une enquête policière parfaitement maîtrisée, un beau panorama d'une région typique du canton de Fribourg, pleine de caractère, dont les thèmes abordent des enjeux universels que Marie-Christine Horn décline avec une belle humanité. 

     

    Marie-Christine Horn : Dans L'Etang De Feu Et De Souffre. Editions BSN Press 2021.

    A lire en écoutant Downstream de Supertramp. Album : Even In the Quietest Moments. 1977 UMG Recording Inc.

  • Morgan Audic : De Bonnes Raisons De Mourir. Tchernobyl mon amour.

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    morgan audio, de bonnes raisons de mourir, albin michel

    Tourisme macabre, on pose désormais fièrement à côté de la grande roue ou des auto-tamponeuses de la place centrale de Prypiat, ville fantôme d’Ukraine située à moins de trois kilomètres de la centrale nucléaire de Tchernobyl. C’est dans cette sinistre zone d’exclusion que Morgan Audic a choisi de mettre en scène De Bonnes Raisons De Mourir, un thriller singulier qui n’est pas sans rappeler l’étrange atmosphère émanant de Stalker, un roman d’Arcardi et Boris Strougatski (Denoël 1981) et plus particulièrement de son adaptation cinématographique réalisée en 1979 par Andreï Tarkovski. Stalker c’est d’ailleurs le nom dont s’affuble ces individus en quête d’aventures et de sensations qui s’introduisent illégalement dans le territoire contaminé de Tchernobyl et que l’on va croiser tout au long d’un périple qui emprunte tous les codes du thriller, sans trop en abuser, tout en nous livrant un bel éclairage géopolitique de l’Ukraine et des conflits auxquels elle doit faire face notamment après la révolution de Maïden en 2014, de la guerre civile qui s’ensuivit dans le Donbass et qui perdure de nos jours. Reflétant le chaos qui prévaut dans un tel environnement, Morgan Audic nous invite donc à suivre les investigations divergentes d’un inspecteur de la milice de Moscou et d’un officier de police ukrainien affecté dans le secteur de Tchernobyl et qui vont peu à peu mettre en commun leurs ressources pour contrecarrer les plans d’un tueur en quête de vengeance.

     

     

    Affecté bien malgré lui dans le secteur de Tchernobyl, Le capitaine Joseph Melnyk est amené à se rendre dans la ville de Prypiat où l’on a trouvé un cadavre pendu, les bras en croix, à l’une des tours de la cité. La découverte est d’autant plus macabre que le policier repère à proximité des lieux, toute une faune d’animaux naturalisés dont une hirondelle qui semble être la signature du meurtrier. A Moscou, le meurtre suscite bien des émois puisque la victime n’est autre que le fils de Vektor Sokolov, ancien ministre de l’Énergie de l’ex URSS, qui a fait fortune dans le pétrole. Craignant que l’affaire ne soit enterrée par les autorités ukrainiennes, l’oligarque russe mandate Alexandre Rybalko, enquêteur au sein de la milice de Moscou, afin d’investiguer sur les circonstances de ce crime. Ancien soldat engagé en Tchétchénie, quelque peu borderline suite à son récent divorce, Alexandre Rybalko va donc retourner à Prypiat, la ville de son enfance qu’il a du quitter précipitamment un certain 26 avril 1986, quant le coeur du réacteur numéro 4 de la centrale entrait en fusion. Malgré les circonstances d’une guerre qui n’a pas vraiment de nom et qui secoue un pays qui sombre dans le chaos, l’inspecteur russe et l’officier de police ukrainien vont devoir unir leurs forces pour comprendre les étranges aspirations d’un tueur en série déterminé.  

     

    Obéissant à une trame narrative éprouvée, De Bonnes Raisons De Mourir n’en demeure pas moins un thriller étonnant qui répond aux attentes d’un lectorat en quête de sensation sans pour autant surjouer avec les codes du genre. La traque d’un tueur en série, des enquêteurs aux motivations dissonantes, un enchaînement de crimes spectaculaires, au-delà de ces ressorts maintes fois évoqués dans le domaine du thriller, on s’achemine pourtant sur une intrigue solide qui ne va pas forcément nous surprendre puisque l’auteur prend soin de rester sur le registre d’une enquête rationnelle tout en nous présentant une galerie de personnages aux profils à la fois fascinants et réalistes. On s’attache ainsi au capitaine Joseph Malnyk dont l’affectation à Tchernobyl, alors qu'il réside à Kiev, pose quelques problèmes relationnels tant avec son épouse terrorisée à l’idée d’être contaminée, qu’avec son fils parti se battre contre les séparatistes pro-russes dans le bassin houiller du Donbass. Une manière à la fois détournées et plutôt subtile d’appréhender tout l’aspect géopolitique complexe de cette guerre civile qui lamine le pays et qui ne fait qu’accentuer cette atmosphère déliquescente que l’on perçoit tout au long du récit. Dans un contexte aussi instable on prend également conscience de toutes les difficultés d’Alexandre Rybalko, ancien résident de Prypiat, qui doit évoluer dans un environnement hostile à plus d’un titre pour un policier russe se heurtant à l’hostilité des résidents ukrainiens tout en menant ses investigations sur une scène du crime saturée d’éléments radioactifs. A l’exemple de l’examen médico-légal de la première victime, on prend la pleine mesure des difficultés inhérentes aux dangers sournois de la contamination que l’auteur aborde au détour d’un récit à l’atmosphère à la fois captivante et singulière dès lors que l’on s’aventure dans les confins de cette zone d’exclusion fantomatique où l’on croise toute une kyrielle de curieux personnages secondaires hantant ces territoires dévastés.

     

    Exploitant avec une belle justesse tous les aspects d’une guerre civile opposant l’Ukraine à la Russie, tout en nous entraînant dans cet univers à la fois morbide et fascinant qui entoure la zone d’exclusion de Tchernobyl, Morgan Audic nous livre avec De Bonnes Raisons De Mourir, un thriller de très bonne facture qui ne manquera pas de nous réconcilier avec le genre. Une réussite.

     

    Morgan Audic : De Bonnes Raisons De Mourir. Albin Michel 2019.

     

    A lire en écoutant : Inshe Misto de Dakh Daughters. Album : Air. 2019 Dakh Daughters.

  • Wojciech Chmielarz : La Colombienne. Traînée de poudre.

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    Capture d’écran 2019-08-01 à 12.05.07.pngMême s’il ne s’agit pas à proprement parler d’un phénomène, on assiste à une recrudescence de publications de polars et de romans noirs en provenance des pays de l’est, et plus particulièrement de Pologne dont la série à succès composée de trois romans de Zygmunt Miloszewski mettant en scène le procureur Teodore Szacki débutant avec Les Impliqués (Mirobole 2013) puis se poursuivant avec Un Fond De Vérité (Mirobole 2014) pour s’achever avec La Rage (Fleuve Noir 2016). Toujours en provenance de Pologne, mais se situant dans un autre registre, on découvrait deux romans de Magdalena Parys 188 Mètres Sous Berlin (Agullo Noir 2017) et Le Magicien (Agullo Noir 2019) dont les intrigues se déroulant en Allemagne, évoquaient les résurgences et les vieilles rancœurs trouvant leurs origines durant cette période trouble de la guerre froide. Un ensemble de romans incisifs, imprégnés d’une critique sociale mettant en lumière les carences du pays, tout comme cette nouvelle série de Wojciech Chmielarz où l’on suit les enquêtes de l’inspecteur Jakub Morkta surnommé Le Kub dont les investigations nous ont conduit tout d’abord à Varsovie avec Pyromane (Agullo Noir 2017) pour nous entraîner ensuite du côté de Kretowic avec La Ferme Aux Poupées (Agullo Noir 2018). La Colombienne, troisième opus de la série, marque donc le retour de ce flic atypique à nouveau affecté à Varsovie après son exil dans une province perdue qui l’aura marqué à plus d’un titre.

     

    En échange de quelques jours de tournages publicitaires sur les plages paradisiaques de Colombie, un groupe de jeunes polonais profite de ces vacances à moindre frais. Mais à l’annonce de l’annulation du tournage, le séjour tourne au cauchemar alors qu’il faut rembourser les frais engagés sous la menace de narcotrafiquants qui leur proposent une solution qu’ils ne peuvent refuser. A Varsovie, on retrouve le corps éventré d’un homme pendu par les pieds sous le pond de Gdansk. Chargé de l’enquête, l’inspecteur Mortka s’intéresse rapidement à l’entreprise d’investissements pour laquelle travaillait la victime. Trafic de stupéfiants, règlements de compte et blanchiment d’argent, les investigations prennent de plus en plus d’ampleur à mesure que les crimes s’enchaînent et que le tueur déterminé devient de plus en plus audacieux.

     

    Si la lecture de l’ensemble de la série n’est pas indispensable et que l’on peut découvrir chaque ouvrage indépendamment les uns des autres, il est cependant préférable de suivre l’ordre de parution des romans pour prendre la pleine mesure d’un personnage dont les contours et les caractéristiques se dévoilent au fur et à mesure des événements auxquels il a du faire face lors de ses différentes investigations. L’inspecteur Jakub Mokta plus, communément désigné sous le sobriquet du Kub, détonne dans le paysage du roman policier, parce qu’au delà des failles qu’il peut présenter, notamment au travers du naufrage de son mariage, l’homme reste résolument ordinaire et mène une vie plutôt ennuyeuse. Pas de vice, pas de passion, Le Kub s’investit complètement pour ses enquêtes sans pour autant posséder de quelconques facultés de déduction exceptionnelles, hormis son acharnement et son implication pour mener à bien ses investigations. On appréciera également l’entourage du Kub qui présente des caractéristiques similaires, particulièrement en ce qui concerne leur évolution, à l’instar de son partenaire, l’inspecteur Kochan, dont les problèmes domestiques prennent une tournure dramatique, permettant à l’auteur de mettre une nouvelle fois en avant toutes les dérives des violences conjugales, aux entournures d’une enquête dévoilant les aspects inquiétants d’individus dont les femmes ont la caractéristique de s’être suicidées dans des pièces closes de l’intérieur.

     

    Mais il va de soi qu'avec un titre et une illustration assez explicites ornant la couverture, La Colombienne tourne principalement autour de la thématique du trafic de stupéfiants en découvrant "Polaco", mystérieux personnage inquiétant, contraignant de jeunes polonais à endosser le rôle de mule pour le compte de narcotrafiquants colombiens et qui prend une tournure dramatique pour l'une de ces jeunes victimes tentant vainement de s'y opposer. Découvrir l'identité de ce "Polaco", traquer un tueur déterminé donnant ainsi prétexte à toute une série de règlements de compte qui prennent la forme d'une vengeance plutôt sanglante, tels sont les enjeux de l'enquête dont Le Kub a la charge et qu'il devra résoudre avec l'aide d'une jeune policière débutante surnommée La Sèche, dont la force de caractère donne l'occasion à quelques échanges savoureux avec son mentor qui n'est pas en reste de répliques cinglantes. Il en résulte un récit dynamique partant parfois dans toutes les directions, sans pour autant se disperser, qui met en lumière les arcanes de cette nouvelle économie d'investisseurs audacieux n'hésitant pas à intégrer d'ingénieux systèmes de blanchiment d'argent dans le circuit économique de la Pologne. Un portrait du pays qui demeure toujours sans concession au détour d'un texte précis et prenant, on apprécie toujours autant ces enquêtes du Kub que Wojciech Chmielarz met en scène avec une redoutable efficacité pour nous révéler les dessous peu reluisants d'organisations criminelles se jouant toujours un peu plus des frontières, sur fond de spéculations boursières douteuses.

     

    Captivant récit décrivant les dérives d'un système économique gangréné par des individus peu scrupuleux, La Colombienne est un roman qui ne fait que confirmer le talent d'un auteur maitrisant parfaitement les mécanismes du suspense et les codes du polar pour nous livrer une intrigue passionnante à haute valeur sociale ajoutée.

     

     

    Wojciech Chmielarz : La Colombienne. Editions Agullo Noir 2019. Traduit du polonais par Erik Veaux.

     

    A lire en écoutant : Infidelity (Only You) de Skunk Anansie. Album : Stoosh. 1996 One Little Indian Records.

  • ALBERTO GARLINI : LES NOIRS ET LES ROUGES. LE ROMANTISME DE LA DEFAITE FASCISTE.

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    Capture d’écran 2015-08-24 à 11.24.41.pngA l'heure où l'on évoque déjà la rentrée littéraire avec sa cohorte de près de 600 ouvrages, il faut se dire que désormais l'auteur ne doit plus sa notoriété à son seul talent, mais à un service de presse efficace qui permettra peut-être à son roman d’émerger de cette déferlante saisonnière. Outre les têtes d'affiche (ou de gondole), il y a de temps à autre quelques phénomènes littéraires qui sortent du lot, parfois pour de mauvaises raisons au détriment de certains romans d'une rare intensité qui passent totalement inaperçus. Au regard de ses qualités indéniables, on peut dire que pour l'année 2014 -2015 Les Noirs et Les Rouges d'Alberto Garlini a fait les frais de cette discrétion totalement inappropriés pour un roman que l'on peut qualifier sans aucune hésitation de prodigieux. Alliant la noirceur des évènements des années de plomb à la candeur d'une romance pourtant destructrice, le roman d'Alberto Garlini se situe au-delà des catégories roman noir/roman blanc pour nous livrer une histoire flamboyante contant la lutte armée d'un jeune fasciste italien aux convictions inébranlables.

     

    Stefano Guerra est un jeune fasciste déterminé portant un nom dédié à la violence. Mais c’est en 1968 que son destin bascule lors des affrontements sur le campus universitaire de Valle Giulia entre les noirs, jeunes militants fascistes, et les rouges, jeunes militants gauchistes. Durant ces heurts violents, Stefano tue accidentellement le jeune Mauro d’un coup de couteau. Outre le fait d’être le fils d’un grand intellectuel communiste, la victime est le frère d’Antonella dont Stefano est tombé éperdument amoureux. Ignorant tout de son crime et de ses sombres activités la jeune femme est séduite par ce garçon passionné. En parallèle à cette idylle naissante, Stefano Guerra passe du militantisme à la lutte armée en formant avec ses amis d’enfance un petit groupuscule qui prendra part aux tragiques évènements qui jalonneront la sinistre période des années de plomb. Si les actions débutent par du sabotage de meeting politique, du trafic d’armes et des agressions contre des militants gauchistes, Stefano Guerra va s’engouffrer dans une spirale de violence en participant à des attentats tragiques et sanglants. Idéaliste exalté Stefano Guerra est désormais un guerrier déchaîné qui va devoir faire face aux compromissions de ses pairs. Mais qui pourra arrêter cet homme survolté élevé dans une logique de haine et de violence ?

     

    Dans une période trouble telle que l'a vécue l'Italie durant les années de plomb, il est à présent bien difficile d'appréhender le vrai du faux dans ce conglomérat de complots, compromissions, manipulations et infiltrations qui ont mis à mal la crédibilité des autorités institutionnelles du pays. Que ce soit les juges, les politiques, les chercheurs ou les historiens, aucune de ces corporations n'a été capable de faire la lumière complète sur ces tragiques évènements qui ont marqué de manière durable toute une population. L’Italie à peine remise du joug fasciste s’entredéchire à nouveau dans ce que l’on n’oserait pas désigner comme une guerre civile mais qui y ressemble furieusement. Quoiqu’il soit, après tant d'années, l'affaire est désormais du ressort de la fiction, car en s'appropriant les faits, en les déformant et en les réinterprétant un auteur peut nous livrer son point de vue exempt de manipulations, de certitudes et d'exactitudes. Mais paradoxalement il est possible que ce soit par ce biais que l'on se rapproche le plus d'une certaine forme de  vérité.  " Cette histoire est vraie puisque je l'ai inventée".  C'est donc ainsi qu'Alberto Garlini nous livre avec Les Noirs et Les Rouges, un roman exceptionnel qui dépeint les activités occultes d’un groupuscule fasciste œuvrant pour mettre en place une stratégie de la tension durant plusieurs décennies. Alberto Garlini mêle donc habilement fiction et réalité. Le personnage principal s’inspire librement des activités terroristes de l’extremiste de droite Vincenzo Vinciguerra, tandis que son père spirituel politique, prénommé Franco fait référence au parcours de Stefano Delle Chiaie, activiste néofasciste. L’auteur a d’ailleurs mixé la contraction du nom de famille de l’un au prénom de l’autre pour façonner l’identité de son héros Stefano Guerra. Outre les personnages, Alberto Garlini s’est réapproprié des évènements tragiques qui ont marqués cette triste période à l’instar de l’attentat de la Piazza Fontana à Milan qu’il déplace de quelques mètres sur la Piazza del Monumente. Cette attaque sanglante que l’auteur reconstitue avec force de tension devient le point central du roman où tout bascule. Les différents chapitres segmentent la période guerrière de Stefano Guerra de mai 1968 à avril 1971. Ils sont entrecoupés d’un procès se déroulant en 1985 qui donne quelques éclairages anticipatifs sur la suite des évènements ce qui a l’avantage d’amplifier l’appréhension du lecteur tout en démontrant la vacuité de la démarche judiciaire. Car à ce jour, les principaux instigateurs de l’attentat de la piazza Fontana restent encore impunis. 

      

    Avec Les Noirs et Les Rouges Alberto Garlini nous livre donc la version du camp des fascistes, nous qui étions habitués à un point de vue « romantique », parfois dangereusement esthétisant de la lutte armée révolutionnaire gauchiste. Rien de tout cela dans ce roman qui parvient à dresser un portrait dépourvu de stéréotype en dévoilant les liens occultes entre ces groupuscules fascistes, bénéficiant de la protection bienveillante des services de police et les services secrets italiens. Dans ce contexte trouble, Stefano Guerra est certes un fasciste violent et animé par un haine peu commune contre ses adversaires, il n’en demeure pas moins quelqu’un d’intelligent qui peut faire preuve d’une certaine sensibilité. Il aime la musique, le cinéma et apprécie la poésie, particulièrement celle d’une jeune auteure sud américaine dont les vers semblent le toucher particulièrement. Et puis il y a cet amour qu’il porte à Antonella qui lui permet, un temps seulement, de s’écarter du parcours de violent qu’il a empruté. Son périple déchaîné nous entraîne dans toute la partie nord de l’Italie, l’Autriche, l’Afghanistan pour s’achever au Chili. Sur ce chemin, l’homme révolté croisera quelques personnages réels comme le réalisateur et poète Pier Paolo Pasolini, le compositeur Luciano Bério, l’écrivain Bruce Chatwin et le sinistre philosophe Julius Evola.

     

    Guerrier sauvage et intègre, Stefano Guerra n’est finalement que le fruit de la colère qui anime les trois « pères » qui forment autour de lui un cercle de haine qui l’aveugle. Il y a tout d’abord Franco Revel, guide politique et militant qui l’entraîne sur la voie révolutionnaire tout en se compromettant avec les arcanes du gourvernement en place. Il y a également Rocco, père de substittution, guide érotomane, tout droit sorti du dernier film de Pier Paolo Pasolini, Salo ou les 120 jours de Sodome. C’est cet homme monstrueux qui abreuve et influence une partie de la jeunesse d’Udine avec ses souvenirs « glorieux » lorsqu’il était membre des commandos fascistes du Duce. Et puis il y a ce père géniteur que Stefano découvre à l’âge de huit ans pendu dans une grange. On peut donc ressentir une forme d’empathie pour ce personnage tragique, très vite contebalancée par ses actes abjectes et les propos ignobles de son entourage sur la pureté de la race à l’instar de ce comte Sperelli, jeune noble fasciste, probablement bien plus dangereux que Stefano Guerra.

      

    La violence, la passion, la fraternité et la lutte armée dans un pays où se déchire les extrémistes de tous bords durant cette période intense de la fin des sixties parfaitement reconstituée c’est ce que vous offre Alberto Garlini avec Les Noirs et Les Rouges fabuleux roman qui traduit l’audacieuse époque où il fallait tout détruire pour mieux reconstruire. A découvrir impérativement.

     

     

    Alberto Garlini : Les Noirs et Les Rouges (titre original : La Legge Dell’ Odio). Editions Gallimard – Du Monde Entier / 2014. Traduit de l’italien par Vincent Raynaud.

     

    A lire en écoutant : Sinfonia de Luciano Bério. Album : Sinfonia – Eindrücke. 1986 Erato Classic S.N.C.

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  • RICARDO ROMERO : JE SUIS L’HIVER. PERDU DANS LA PAMPA.

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    Cela fait maintenant dix ans que la maison d’éditions Asphalte publie de la littérature noire en se focalisant plus particulièrement sur les ouvrages en provenance d’Espagne et des pays d’Amérique du Sud. Nous avons pu ainsi découvrir la trilogie Santiago Quinones de Boris Quercia en nous aventurant du côté du Chili, ou les romans du brésilien Edyr Augusto qui nous entraine, à l’instar de Pssica, aux confins de la région amazonienne, ainsi que les mythiques romans de l'espagnol Carlos Zanón tels que Taxi ou J’ai Eté Johnny Thunders. On trouve également chez Asphalte un grand nombre de récits en provenance d’Argentine comme Puerto Apache de Juan Martini qui nous immergeait dans un de ces bidonvilles autogérés de Buenos Aires. A plus de 400 kilomètres de cet enfer urbain, dans le sud ouest de la province de Buenos Aires, Je Suis l’Hiver, de Ricardo Romero, est un roman policier aux connotations poétiques, voire même oniriques, se situant dans une région perdue des grandes plaines du pays qui portent le même prénom que son héros, le policier Pampa Asiain.

     

    Fraichement émoulu de l’école de police, le jeune Pampa Asiain est affecté à la petite localité de Monge, un bled perdu dans les grandes plaines du sud de Buenos Aires. Le froid mordant de l’hiver, une route unique traversant le village, des pistes de terre battue balayées par le vent qui ne mènent nulle part ou sur des fermes en ruine, il n’y a pas grand chose à faire à Monge que de s’ennuyer ou de se réfugier dans un silo à grain désaffecté pour jouer quelques morceaux avec la guitare de son père défunt. Et puis il y a cet appel téléphonique signalant des pêcheurs démunis d’autorisation qui conduit Pampa sur les rives d’un lac pour y trouver le corps d’une jeune femme pendue aux branches d’un arbre. Étonnement, le jeune agent décide de taire sa découverte afin de découvrir d’une manière peu commune l’auteur du crime. S’ensuit deux longues nuits d’attente dans le froid à observer ce cadavre pendu, oscillant doucement dans le souffle d’un vent glacial. Soudain les phares d’une voiture qui approche …

     

    Garçon effacé et mélancolique, on est avant tout séduit par la personnalité atypique de Pampa Asiain, ce jeune homme habité par la mort de ses parents et notamment de son ivrogne de père estropié qui passait ses journées à écrire des poèmes qui restent figés dans leurs cahiers qu’il a récupérés et dont le dernier contient un vers resté sans suite : Je Suis l’Hiver. Effacé, mélancolique, les caractéristiques du jeune policier qui n’a jamais rêver d’embrasser cette profession font écho au paysage de cette région désolée dans lequel il évolue avec son collègue Andrés Parra. On découvre un individu sensible, attentif aux choses qui l’entourent et qui donne l'impression de se laisser porter par les événements comme une feuille morte balayée par le vent. Ainsi on ne s’étonne pas de son comportement vis-à-vis du cadavre de la jeune femme qu'il découvre pendu à une arbre. Attendre, observer et laisser ses pensées divaguer jusqu’à ce qu’un événement se produise, Pampa Asiain va donc mener à sa manière une enquête singulière s’échelonnant sur cinq chapitres auxquels s’ajoute un nouveau personnage tel que la victime, le meurtrier, son commanditaire et, pour conclure, une vieille femme qui hante les lieux pareille à un fantôme. Un ensemble de portraits saisissants où transparaît cette solitude commune qui lamine ces âmes et ces coeurs tourmentés ainsi que les contours du drame qui se joue autour de ces protagonistes.

     

    Avec un texte aux intonations poétiques où le spleen transparaît à chaque instant tout comme ce froid hivernal qui saisit le lecteur, Ricardo Romero signe avec Je Suis l’Hiver un très beau roman policier oscillant entre le rêve éveillé et l’éclat d’actions lui conférant une terrible noirceur se déclinant au rythme lent d’un hiver qui paraît sans fin.

     

     

    Ricardo Romero : Je Suis l’Hiver ( Yo so el hiverno). Editions Asphalte 2020. Traduit de l’espagnol (Argentine) par Maïra Muchnik.

     

    A lire en écoutant : Utopía de Pedro Aznar & Ramiro Gallo. Album : Utopía. 2019 Pedro Aznar & Ramiro Gallo.

  • JOHN HARVEY : PROIE FACILE. LE SILENCE DES VICTIMES.

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    « Proie Facile » de John Harvey est un ouvrage qui a été écrit en 1996 et qui est paru en 2001 aux éditions Rivages/Noir.  L'un des sujets qu'il traite reste malheureusement d'actualité puisque les intervenants des divers reportages consacrés à la journée contre l'homophobie qui a eu lieu le 15 mai dernier, dressent toujours le même constat de silence.

     

    Il s'agit de la 8ème enquête de l'inspecteur Charlie Resnick qui doit résoudre une affaire de viols brutaux dont les victimes sont tous des hommes. Et puis il y a cette famille monoparentale composée de trois enfants qui tournent mal et dont l'un d'entre eux sera trouvé pendu dans un foyer pour jeunes délinquants ainsi que le meurtre sordide d'un policier qui mettront toute l'équipe de Resnick sur les dents.

     

    Une intrigue qui prend son temps, qui s'installe par petites touches implacables menant les divers protagonistes vers un destin qu'ils ne peuvent maîtriser. Amateur de coups d'éclats, d'actions percutantes et de violence éclaboussant chaque page, passez votre chemin car avec John Harvey, tout se passe de manière subtile et insidieuse, un peu comme ses nappes de brouillard caressant les rues de Nottingham ville reflet de la société britannique où travaille Resnick et son équipe d'enquêteurs. L'histoire n'en demeure pas moins prenante car on aime ce policier d'origine polonaise, assez solitaire, entouré de chats portant les noms des grands compositeurs de jazz dont il est amateur et qui façonne des sandwichs aussi élaborés que sa personnalité. Le réalisme de tous les récits de John Harvey réside dans le fait qu'il n'y a pas ce stéréotype de l'enquêteur solitaire. Charlie Resnick est entouré d'une équipe composée de plusieurs policiers dont Lynn Kellogs, Mark Divine et bien d'autres, auxquels l'auteur donne une réelle profondeur qui les rend encore plus attachants. Avec « Proie Facile » John Harvey aborde le sujet délicat de l'homosexualité au sein des forces de police et de tous les clichés homophobes qui en découlent et qui se cristallisent avec cette série d'agressions et de viols dont sont victimes des hommes cherchant des rencontres dans les toilettes des parcs publiques. La honte des victimes, le manque d'empathie des policiers font que l'enquête n'en est que plus ardue et cette spirale du silence et de l'indifférence ne profite qu'aux auteurs de ces agressions homophobes.  On découvre également les affres d'une jeunesse livrée à elle-même qui sombre dans la violence en devenant des bourreaux pathétiques dépourvus de tout repère. L'auteur en décrit la sombre trajectoire avec Norma cette mère célibataire dont la jeunesse brisée éclabousse désormais la vie de ses trois enfants adolescents.

     

    « Proie Facile » était un des livres sélectionnés pour sensibiliser les aspirants policiers genevois sur la problématique de l'homophobie, dans le cadre d'un cours où ils devaient présenter un ouvrage traitant d'une des nombreuses discriminations auxquels ils seraient amenés à faire face. Car c'est par la formation et la sensibilisation que la police pourra réduire le chiffre noire tragique de ces infractions. Les agressions homophobes, les violences domestiques, l'inceste et la pédophilie ont en commun le silence assourdissant des victimes. Ouverture et tolérance, c'est par exemple avec une campagne d'affichage que la police à Bruxelles s'est positionnée pour inciter les victimes à sortir de leur mutisme. Une solution parmi d'autres qui a le mérite d'exister.

     

    « Proie Facile » est le roman préféré de John Harvey. On ne peut que lui donner raison car la construction des intrigues qui s'entrecroisent pour fournir des rebondissements assez inattendus en fait une des histoires les plus abouties de la série Resnick. Après des années d'absence Charlie Resnick est de retour avec « Cold in Hand » paru aux éditions Rivage/Thriller que je me ferai une joie de commenter un de ces jours prochains.

     

     

    A lire en écoutant : Off Minor - Thelonious Monk with John Coltrane.

     

    John Harvey : Proie Facile. Edition Rivages/Noir 2001. Traduit de l'anglais par Jean-Paul Gratias.

     

     

     

  • Ben H Winters : Dernier Meurtre Avant la Fin du Monde. Savoir lâcher prise.

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    ben h winters, dernier meurtre avant la fin du monde, éditions super 8Curieux nom que celui de la maison d’édition Super 8. Mais à y regarder de plus près en examinant son catalogue, on peut constater qu’elle propose des ouvrages de genre aussi surprenants qu’acidulés avec un côté cinéma pop corn. On aurait pourtant tord de cantonner cette collection à une espèce de littérature distrayante de seconde zone parce que son aspect série B n’empêche pas de nous offrir des romans d’une qualité indiscutable à l’exemple du premier roman traduit en français de Ben H Winters, Dernier Meurtre Avant la Fin du Monde.

     

    Les scientifiques sont formels, dans moins de  six mois l’astéroïde Maia réduira la terre en poussière. Depuis cette annonce, notre civilisation s’effondre peu à peu dans le chaos. Il existe désormais trois catégories de personnes. Celles qui cherchent à survivre, celles qui s’accrochent à leur vie et leur travail et celles qui partent réaliser leurs rêves les plus fous. Hank Palace fait partie des deux dernières catégories puisqu’avec son travail il vient de réaliser son rêve, devenir inspecteur de police dans la ville de Concord au New Hampshire. Mais sa première enquête est terriblement banale puisqu’il se rend sur les lieux d’un suicide. Peter Zeller, agent d’assurance, est retrouvé pendu dans les toilettes d’un McDonald’s ce qui est loin d’être exceptionnel dans un contexte pareil. Pourtant Hank Palace, malgré les évidences, s’obstine à croire qu’il a affaire à un meurtre. C’est dans une ambiance chaotique faites d’excès et d’actes désespérés que l’inspecteur Palace persiste à résoudre une meurtre qui n’en est pas un, alors que le monde s’enfonce dans un lent désordre destructeur.

     

    Dernier Meurtre Avant la Fin du Monde débute avec une première partie dont le titre, La Ville des Pendus, reflète l’atmosphère mélancolique du livre. D’emblée, on apprécie le point de vue de Ben H Winters sur cette fin du monde qu’il nous livre sans céder au sensationnalisme ou à l’excès. Dans cette petite ville de Concord, l’apocalypse annoncée résonne d’une manière lointaine et proche tout à la fois et l’on perçoit une espèce de petite musique languissante qui alimente cette ambiance triste et poétique dans laquelle évoluent les différents personnages. Le monde s’effondre d’une manière lente et douce à la fois avec de temps à autre quelques sursauts violents qui surprennent d’avantage le lecteur. Une enquête classique dans un contexte de fin du monde, c’est bien évidemment la bonne idée de l’auteur qui installe l’intrigue sur trois niveaux. Il y a tout d’abord l’enquête en elle-même dont l’enjeu est de savoir s’il s’agit d’un suicide ou d’un meurtre. Et Ben H Winters installe avec maestria un doute tout au long de son récit avant de nous livrer une réponse surprenante. Le second niveau se situe sur l’effondrement des éléments qui constituent notre civilisation à l’instar des télécommunications qui deviennent de plus en plus difficiles alors que les gouvernements mettent en place les premières mesures d’urgence pour tenter de réguler le chaos annoncé.  On s’aperçoit ainsi que le domaine judiciaire de la police se délite au profit des forces de maintien de l’ordre. Puis d’une manière insidieuse, l’auteur installe un dernier niveau où l’on distingue les prémisses d’un complot par l’entremise, entre autre, de la sœur du personnage principale aux prises avec les forces armées du pays.

     

    Avec Dernier Meurtre Avant la Fin du Monde on assiste de manière subtile à l’effondrement d’une civilisation symbolisée par la perte des valeurs démocratiques de pays qui cèdent peu à peu  au totalitarisme pour tenter de contrer l’avilissement de ces populations qui se livrent aux actes désespérés les plus fous en délaissant leur part d’humanité pour retourner à cet état primal de sauvagerie. Une allégorie saisissante dont on découvrira la suite très prochainement car Dernier Meurtre Avant la Fin du Monde est le premier ouvrage d’une trilogie annoncée qui semble plus que prometteuse.

     

    Ben H Winters : Dernier Meurtre Avant la Fin du Monde. Editions Super 8 2015. Traduit de l’anglais (USA) par Valérie Le Plouhinec.

     

    A lire en écoutant : Boom Boom. Big Head Todd & The Monsters. Album : Beautiful World. Revolution 1997.

  • GUSTAVO MALAJOVICH : LE JARDIN DE BRONZE. LE FIL DE L’ARAIGNEE.

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    Capture d’écran 2014-05-11 à 22.16.58.pngSur les étals de nos librairies vous trouverez bien évidemment des polars français et une quantité importante de romans anglo-saxon, sans compter cette omniprésente déferlante d’ouvrages provenant des pays nordiques. Mais depuis quelques temps, c’est le roman noir ou le polar d’origine hispanique qui fait son apparition et commence à prendre une place prépondérante dans cet univers littéraire à l’instar du cinéma espagnol et argentin. Bien sûr il y avait Paco Ignacio Taibo II et Leonardo Padura deux grandes pointures du polar qui faisaient figure d’exceptions, mais désormais il faut compter avec des auteurs émergeants comme Victor del Arbol et Suso De Toro ou résurgents comme Francisco González Ledesma.

     

    L’argentin Gustavo Malajovich s’inscrit dans cette mouvance en nous livrant son premier roman Le Jardin de Bronze qui narre les affres d’un père obstiné à la recherche de sa fille disparue.

     

    A Buenos Aires, la petite Moira, âgée de 4 ans disparaît mystérieusement avec sa baby-sitter alors qu’elles se rendaient à un goûter d’anniversaire. Le père, Fabien Danubio, va devoir faire face à l’incompétence de la police tout en soutenant sa femme qui perd pied à mesure que l’enquête piétine. Sur plus d’une décennie, Fabien Danubio aidé d’un détective assez original va tenter de retrouver sa fille en comptant sur de maigres indices comme cette petite araignée de bronze dont l’alliage particulier le conduira au cœur de la province d’Entre Rios où règne un sculpteur despote à la tête d’une exploitation forestière.

     

    Dans un premier temps urbain pour devenir rural, Le Jardin de Bronze est avant tout une invitation au voyage pour découvrir une Argentine méconnue que l’auteur distille au fil d’une histoire de disparition qui sort des sentiers battus. Il y a tout d’abord cette magnifique ville de Buenos Aires que l’auteur revêt d’habits sombres et mystérieux diffusant cette atmosphère envoutante dans laquelle le personnage principal s’égard en parcourant les dédales de rues interminables et inextricables à l'image de la tragédie qui le hante. Puis le récit prends des allures de Au Cœur des Ténèbres lorsque notre héros remonte le grand fleuve Panarà pour s’aventurer sur les berges sinueuses d’un confluent dévoré par une végétation aussi étouffante que la grande ville de Buenos Aires.

     

    Capture d’écran 2014-05-11 à 22.21.26.pngMais il n’y a pas que l’aspect touristique qui entre en ligne de compte dans le cadre de ce roman envoutant où, au fils des années qui s’écoulent, l’espoir de retrouver son enfant disparu se dilue au grand désespoir de ce père qui lutte pour ne pas oublier le visage de sa fille. Car Fabien Danubio est un personnage profondément humain tout en courage et vulnérabilité qui se retrouve très fréquemment dépassé par les évènements qui le submergent. Vulnérable, dépassé, Fabien Danubio sera soutenu par Doberti, un détective privé peu ordinaire dont le bureau, véritable capharnaüm, se situe dans l’immeuble baroque du Palais Barolo, vibrant hommage architectural à l’Enfer de Dante. Capture d’écran 2014-05-11 à 22.23.03.pngLe personnage qui n’a rien de reluisant et qui peu paraître extrêmement maladroit pour exercer un métier pareil,  se révélera indispensable pour faire rebondir l’enquête avec quelques éléments qu’il découvrira grâce à un don d’observation et une obstination qui frise le cas pathologique. Et que dire de ce mystérieux sculpteur qui façonne le bronze pour créer des œuvres mécaniques aussi mystérieuses que mortels tout en ornant son jardin de statues délicates reproduisant encore et toujours la femme qu’il ne pourra jamais véritablement aimer.

     

    Le talent de Gustavo Malajovich c’est de n’épargner aucun de ces personnages, aussi attachants soient-ils, pour parsemer son récit de fausses pistes et de rebondissements qui saisissent le lecteur jusqu’à la dernière page, dans un exercice d’équilibre narratif parfaitement maîtrisé. Transgressant les structures classiques du récit de disparition, Le Jardin de Bronze est un roman aussi envoutant qu’original qu’il faut absolument découvrir afin de s’immerger au cœur d’un univers  qui saura séduire les plus blasés d’entre vous.

     

    (Photos : Palais Barolo. Buenos Aires http://www.argentour.com & http://assistanceexpatsbuenosaires.wordpress.com)

     

    Gustavo Malajovich : Le jardin de Bronze. Editions Actes Sud/Actes Noires 2014. Traduit de l’espagnol (Argentine) par Claude Fell.

     

    A lire en écoutant : Over de Portishead. Album : Roseland NYC Live. Go ! Discs/London 1998.

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  • KRIS NELSCOTT : LA ROUTE DE TOUS LES DANGERS. DE MEMPHIS A FERGUSON.

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    Capture d’écran 2015-10-21 à 10.47.16.pngLes émeutes qui se sont déroulées à Ferguson et à Saint-Louis dans le Missouri sont le reflet des profonds clivages qui imprègnent ces communautés afro-américaines continuellement stigmatisées. Elles remettent également en question des forces de police dépassées qui doivent impérativement revoir leurs techniques d’intervention afin de faire face aux défis auxquels elles sont confrontées. Il ne s’agit en rien d’une faillite de la police qui demeure l’ultime représentant de l’état pour ces populations ostracisées, mais est-elle en mesure de développer des liens avec les habitants de ces quartiers défavorisés qui n’ont plus guère d’attente vis-à-vis d’un système social qui les rejette. Il importe pourtant que les services de police parviennent à se ressaisir afin de maîtriser la situation pour éviter de céder la place à ces groupuscules armés tels les Oath Keepers qui patrouillent dans les rues de la ville. Pour tenter de comprendre la crise qui secoue le pays, la violence des discriminations, le glissement de membres de la communauté afro-américaine vers la révolte et la violence, les problématiques de drogue et de gang, il est parfois nécessaire de revenir sur ces moments de l’histoire qui ont fait que tout a basculé. Outre les manuels d'histoire, on peut se plonger dans la série des enquêtes du détective Smokey Dalton qui débutent en 1968 avec la mort du pasteur Martin Luther King et qui immerge le lecteur dans les affres des discriminations raciales auxquelles les USA sont, aujourd’hui encore, toujours confrontés.

     

    En 1968, la ville de Memphis est sous tension depuis que les éboueurs, tous issus de la communauté afro-américaine, ont fait grève suite à un accident de travail qui tua deux d’entre eux. Des revendications sur fond de misère sociale, des manifestations raciales qui tournent aux émeutes, c’est dans ce contexte de tension qu’évolue le détective noir Smokey Dalton qui se distancie de ces événements pour se consacrer à ses dossiers. Il sent pourtant que tout cela va mal tourner d’autant plus que l’on a annoncé la venue prochaine du pasteur Martin Luther King appelé à soutenir les revendications des éboueurs. Mais il faut dire que la venue de Laura Hathaway a de quoi perturber le détective. Cette jeune femme blanche, issue de la bonne société de Chicago, voudrait comprendre la raison pour laquelle sa mère a légué une partie de son héritage à un « nègre ». Smokey Dalton voudrait également comprendre, d’autant plus que le « nègre » en question c’est lui. En marge des incidents qui secouent  son quartier, Smokey Dalton va devoir explorer les tragiques souvenirs de son enfance pour découvrir les raisons de cette générosité inexpliquée.

     

    L’air de rien, La Route de Tous les Dangers s’appuie sur un grand nombre d’événements historiques que Kris Nelscott injecte dans son récit sans que l’on ne s’en rende vraiment compte. On est loin du verbiage pompeux de certains auteurs qui se croient obligés d’alourdir leurs textes avec des données parfois inutiles. Les faits réels de l’époque sont d’ailleurs au service du récit à l’instar de cette scène d’ouverture décrivant cette avant-première d’Autant en Emporte le Vent se déroulant à Atlanta en 1939. Elle devient l’un des ressorts essentiels du roman, tout en mettant en exergue l’indicible discrimination dont sont victimes les personnages principaux ainsi que leur entourage.

     

     La situation sociale de Memphis dans laquelle évoluent les personnages est décrite de manière subtile sans céder aux clichés ou à un quelconque misérabilisme outrancier. Sans être répétitives, les scènes du quotidien de Smokey Dalton apportent un éclairage aiguisé sur l’ambiance et la tension qui règnent dans le quartier. C’est d’ailleurs par les biais des dialogues entre les différents protagonistes que l’on perçoit les enjeux des nombreux groupuscules qui tentent de prendre le contrôle des manifestations.

     

    L’intrigue à proprement parler permet de poser les fondements du personnage principal en explorant son parcours au travers de ses souvenirs et de ses réflexions, tout en côtoyant les membres de sa famille adoptive. Elle met également en évidence le côté fastidieux du travail d’un détective d’avantage plongé dans ses dossiers, qu’entraîné au cœur de l’action. La Route de Tous les Dangers se démarque par son rythme lent quasiment dépourvu de scènes d’action. La violence, elle, s’inscrit de manière permanente en toile de fond dans un contexte dramatique à mesure que l’on découvre les circonstances qui relient le détective à sa jeune cliente. C’est l’enjeu majeur de cet ouvrage brillamment construit. En outre Smokey Dalton est un détective qui se dépare de ces clichés propre à ce type de personnage. Il ne boit pas et s’implique de manière active dans les activités de sa communauté tout en menant ses activités professionnelles sans émettre le moindre jugement cynique.

     

    La Route de Tous les Dangers entame donc une série composée de six ouvrages où l’on retrouvera le détective privé Smokey Dalton confronté aux contestations sociales de l’époque qui s’inscriront parfois de manière sanglante dans la destinée d’un pays qui n’a pas encore résolu ses contentieux liés à la discrimination.

     

    Kris Nelscott : La Route de Tous les Dangers. Editions Points 2005. Traduit de l’anglais (USA) par Luc Baranger.

     

    A lire en écoutant : Home Is Where The Hatred Is de Gil Scott-Heron. Album : The Revolution Begins - The Flying Dutchman Masters. Ace Records 2012

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