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  • Tetsuya Honda : Invisible Est La Pluie. Yakuza love story.

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    Invisible est la pluie, tetsuya honda, atelier akatomboC'est à la fin des années quatre-vingt que l'on découvre la littérature en provenance d'Extrême-Orient avec les éditions Picquier, du nom de son fondateur Philippe Picquier, qui nous permettait d'accéder aux œuvres d'auteurs méconnus, qu'ils soient japonais, chinois ou coréens. Sans s'attacher à un domaine spécifique, la maison d'éditions publie ainsi des essais, des romans, des ouvrages de sciences humaines et bien évidemment de la littérature noire. Dans ce domaine, d'autres maisons d'éditions se sont lancées dans l'aventure à l'instar des éditions Liana Levi publiant l'œuvre de l'auteur chinois Qiu Xiaolong relatant les enquêtes de l'inspecteur Chen, officiant à Shanghai ou d'Acte Sud /Actes noirs qui nous a permis de découvrir l'œuvre originale de Keigo Higashino, auteur emblématique de la littérature noire japonaise. Du Japon, il est exclusivement question avec Atelier Akatombo qui publie, depuis 2018, sous la direction de Dominique et Frank Sylvain, des romans en provenance du Pays du Soleil Levant avec un catalogue essentiellement composé de polars et romans noirs, même si l'on trouve également de la science-fiction, des mangas et de la littérature érotique. L'intérêt d'une telle maison d'éditions réside dans le fait qu'elle nous offre un bel éventail de la littérature noire japonaise avec notamment une série de référence de Tetsuya Honda qui met en scène les investigations de la lieutenante Reiko Himekawa, à la tête d'un groupe de la brigade criminelle de Tokyo et que l'on retrouve dans Invisible Est La Pluie, troisième opus de ladite série.

     

    A Tokyo, dans l'arrondissement de Nagano, on retrouve le cadavre de Kobayashi, un yakuza de seconde envergure, qui a été lardé de coups de couteau à l'intérieur même de son appartement. L'enquête échoit au DPMT, le département de la police métropolitaine, et plus particulièrement au deuxième groupe de la division d'enquête criminelle dirigé par la lieutenante Reiko Himekawa, ceci au grand dam de l'antigang qui veut récupérer l'affaire. Une rivalité au sein des forces de police qui fait écho à la guerre de succession qui ravage le gang de l'Ishidō auquel appartenait la victime. Dans ce climat délétère, il y a également cet appel anonyme évoquant une ancienne affaire qui a mal tourné en entachant la réputation du DPMT. Ne souhaitant pas que cette bavure policière ressurgisse dans l'actualité, la hiérarchie va interdire à Reiko Himekawa de creuser cette piste. Mais la policière obstinée va s'empresser de désobéir et mener seule, une enquête parallèle qui risque de la compromettre ainsi que ses supérieurs. Des investigations prenant une drôle de tournure avec la rencontre d'un agent immobilier séduisant s'avérant être un membre important des yakuzas. S'engage ainsi un troublant et dangereux jeu de séduction qui risque bien de mettre en péril la carrière de Reiko.

     

    Dans la littérature noire japonaise, rares sont les héroïnes exerçant la fonction de policière, qui plus est en occupant un poste de chef de groupe au sein de la brigade criminelle de Tokyo. En créant le personnage de la lieutenante Reiko Himekawa, son auteur Tetsuya Honda nous permet d'évoluer au cœur de l'univers très machiste du siège du Département de la Police Métropolitaine de Tokyo (DPMT) et de prendre la mesure des réflexions déplacées que subit la jeune policière au quotidien avec son lot défiance quant à ses capacités professionnelles ou remarques sexistes quant à son physique. Femme de caractère, déterminée dans ses actions, Reiko adopte une attitude plutôt résiliente notamment en ce qui concerne les tentatives de drague pitoyable qu'elle subit notamment avec un subordonné dépourvu de limite. Paradoxalement, c'est même parfois l'attitude protectrice des membres de son groupe qui peut poser problème en estimant qu'elle ne pourrait faire face à certaines situations en tant que femme. Ainsi Tetsuya Honda dresse un portrait peu flatteur de la société japonaise dans le contexte d'un sexisme exacerbé qui semble particulièrement prégnant au sein des forces de police. Mais avec Invisible Est La Pluie, Tetsuya Honda s'attarde plus particulièrement sur les manoeuvres de la hiérarchie policière qui essaie de se couvrir suite à une bavure qui risque d'entacher ses services en contraignant la lieutenante Reiko Himekawa à enquêter en solitaire, tandis que les différentes brigades s'écharpent pour récupérer une affaire mettant en cause un gang de yakuzas en pleine guerre de succession. On peut ainsi faire le parallèle entre les manoeuvres policières pour éviter la résurgence d'une vieille affaire embarrassante et les manoeuvres de yakuzas déterminés à reprendre les rênes du gang que l'auteur dépeint avec force de détails qui donnent une tonalité réaliste qui prévaut pour l'ensemble d'un récit nous dévoilant les contours d'une enquête qui va se révéler bien moins classique qu'il n'y parait. Dans le cadre de cette enquête solitaire dans le milieu de la pègre, on appréciera l'audace d'une enquêtrice déterminée faisant preuve d'une certaine fougue lorsqu'elle tombe sous le charme d'un yakuza séduisant qui pourrait bien être l'auteur du meurtre sur lequel elle enquête. Tout l'enjeu du suspense tourne donc autour de cette probabilité qui risque de compromettre la carrière de la lieutenante Reiko Himekawa.


    Ainsi, au détour d'une intrigue complexe, aux tonalités poétiques, Tetsuya Honda nous offre avec Invisible Est La Pluie, une balade exotique dans les rues de Tokyo en compagnie d'une policière au charme indéniable que l'on se réjouit de retrouver.

     

    Tetsuya Honda : Invisible Est La Pluie (Invisible Rain). Atelier Akatombo 2021. Traduit du japonais par Alice Hureau.

    A lire en écoutant : WARP de Clammbon. Album : モメント l.p. 2019 Tropical Company Limited.

  • Tetsuya Honda : Cruel Est Le Ciel. Chute libre.

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    Capture d’écran 2020-08-16 à 18.00.05.pngDans la littérature noire japonaise traduite en français, rares sont les séries de romans policiers mettant en scène un personnage récurrent qui plus est une femme ayant intégré les forces de police comme c’est le cas avec la lieutenante Reiko Himekawa, responsable d’une sous-section de la brigade criminelle de Tokyo et dont on découvrait les premières investigations dans Rouge Est La Nuit. Publiée au Japon entre 2006 et 2016, la série compte 8 volumes qui ont rencontré un grand succès au point tel que le premier roman a bénéficié d’une adaptation cinématographique qui n’a pour le moment encore jamais été diffusée dans nos régions francophones. Alors que les maisons d’éditions publient parfois les auteurs japonais selon leur bon vouloir sans vraiment se focaliser sur les dates de parution dans la version originale, on apprécie donc la démarche des Ateliers Akatombo de publier cette série policière en respectant l’ordre des publications ceci d’autant plus que ladite série comprend une arche narrative qui relie l’ensemble des récits en évoquant notamment l’agression dont la lieutenante Himekawa a été victime dans sa jeunesse. Second volet des enquêtes de cette officière de police atypique qui se fie davantage à son instinct qu’aux faits, ceci au grand dam des ses homologues des autres sections, Cruel Est Le Ciel se focalise sur le milieu de la construction et de l’immobilier dont certaines sociétés semblent contrôlées par les yakuzas.

     

    Malgré un hiver lumineux qui imprègne la ville de Tokyo d’une belle lumière, la lieutenante Reiko Himekawa n’a pas le moral et peine à se remettre de cette série de meurtres qui a défrayé la chronique durant tout l’été et au terme de laquelle l’un de ses hommes trouvait la mort dans des circonstances tragiques. Mais les affaires reprennent avec la découverte d’une main que l’on retrouve dans une fourgonnette stationnée à proximité d’une rivière. Au même moment, un jeune menuisier signale la disparition de son patron Kenichi Takaoka en constatant que le sol de l’atelier est recouvert de sang. Le lien est rapidement fait entre les deux affaires et au vu de la quantité de sang retrouvée, l’affaire est considérée comme un homicide en dépit du fait que le corps reste introuvable. Mais y aurait-il également un lien avec l’étrange suicide d’un ouvrier qui s’est jeté de l’échafaudage d’un immeuble. A la tête de son équipe d’enquêteurs, la lieutenante Himekawa va mettre à jour quelques pratiques troubles dans le milieu de la construction qui semble en main de yakuzas particulièrement retords. Mais c’est en fouinant dans le passé de la victime que Reiko Himekawa va découvrir que les drames du passé peuvent ressurgir à tout moment et qu’il faut parfois payer le prix fort afin de protéger ses proches.

     

    Probablement moins spectaculaire que l’enquête du premier opus, on appréciera davantage l’intrigue de Cruel Est Le Ciel qui se focalise sur monde de la construction en mettant en exergue les pratiques de yakuzas qui nous sortent des clichés véhiculés autant par la littérature de genre que par la cinéma avec son lot de gangsters tatoués s’entretuant à coup de katanas. Rien de tout cela dans cet ouvrage où l’on découvre des voyous combinards qui vivent d’expédients et passent une partie de leurs journées à consommer alcool et stupéfiants en fréquentant les hôtesses des bars à champagne. C’est d’ailleurs la particularité de la série que de s’attarder sur le quotidien des personnages et plus particulièrement celui des policiers qui composent la brigade de la lieutenante Reiko Himekawa. Que ce soit dans leurs déplacements dans la mégalopole de Tokyo, souvent en train, la fréquentation des restaurants ou cafétérias ou leurs rapports avec la mission qui leur a été confiée on découvre ainsi les éléments du quotidien qui rythment leur longue journée en les contraignant à dormir parfois sur le lieux du commissariat auxquels il sont rattachés pendant toute la durée de l’enquête. Enquêtes de voisinage, recueil des témoignages, investigations dans le passé des victimes et des témoins, Tetsuya Honda décline avec perfection les différents aspects des investigations policière tandis qu’en contrepoint nous découvrons les confidences de la victime et de son fils adoptif qui font écho aux avancées de l’enquête. On prend ainsi la pleine mesure de l’ambition des officiers de police et de la concurrence féroce qui se joue entre les différentes équipes d’enquêteurs incarnée notamment par celle dirigée par le lieutenant Mamoru Kusaka posant un regard défiant sur la manière d’enquêter de son homologue féminine. Devant faire ses preuves à chaque instant vis-à-vis d’un environnement essentiellement composé d’hommes, Reiko Himekawa doit constamment faire face aux réflexions misogynes de certains de ses collaborateurs et particulièrement d’un ahuri qui s’est mis en tête de la séduire.

     

    Avec une kyrielle de personnages intervenants sur toute la durée du récit, il importe de s’imprégner de la listes de protagonistes figurant au début de l’ouvrage afin de ne pas se perdre dans une intrigue qui va nous révéler quelques changements d’identité qui peuvent achever de décontenancer le lecteur peu coutumier aux noms et prénoms japonais. Hormis cette difficulté on appréciera les contours assez complexes d’une histoire qui tourne autour d’un charpentier qui s’est pris d’affection pour un jeune qu’il a pris sous son aile en le formant au métier. Autour de ces deux personnages, il se dégage une certaine émotion ainsi que ce sens du devoir et surtout du sacrifice qui semble marquer l’ensemble de la société japonaise. C’est d’ailleurs autour de ce charpentier que l’on prend la mesure du sacrifice d’un homme qui va faire preuve d’un certain courage afin de protéger son entourage. Tout repose donc sur la rigueur des enquêteurs qui vont mettre à jours des éléments du passé en découvrant des escroqueries à l’assurance qui se font au détriment d’ouvriers sacrifiés sur l’autel du devoir. Outre la rigueur des policiers, il y a cette sensibilité d’une femme tel que la lieutenante Reiko Himekawa, pleine d’empathie qui se fie également à son intuition lui permettant de progresser dans l’enquête dont elle a la charge.

     

    Avec une intrigue chargée d’émotions, sortant toujours de l’ordinaire, Cruel Est La Nuit est un second roman solide confirmant l’excellente qualité d’une série policière déroutante qui met en scène une héroïne à la personnalité complexe et attachante que l’on se réjouit de retrouver d’ores et déjà dans un troisième volume à venir. Une superbe découverte.

     

    Tetsuya Honda : Cruel Est Le Ciel (Soul Cage). Atelier Akatombo 2020. Traduit du japonais par Alice Hureau et Dominique Sylvain.

     

    A lire en écoutant : Otemoyan de Yano et Agatsuma. Album : Asteroid and Butterfly. 2020 JVCKENWOOD VICTOR Entertainment.

  • Cyril Herry : Nos Secrets Jamais. Couleur sépia.

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    Capture d’écran 2020-07-14 à 19.10.58.pngCe qu'il y a de réjouissant en évoquant le parcours de Cyril Herry c'est de voir l'influence de son environnement, de ses passions et de ses rencontres avec des auteurs autrefois méconnus qu'il a croisé alors qu'il dirigeait sa petite maison d'éditions Ecorce et la collection Territori de la Manufacture de Livre. Centré sur la région du Limousin où il vit, l'éditeur publiait les récits de Frank Bouysse et d'Antonin Varenne que l'on ne présente plus, ainsi que ceux de Patrick K Dewney (Crocs, Manufacture de livres 2016) et Séverine Chevalier (Clouer L'Ouest, Manufacture de livres 2015) que je vous recommande de découvrir si cela n'est pas déjà fait. Mais à force de parcourir les forêts et de bâtir des cabanes, il fallait bien un jour que Cyril Herry se lance dans l'écriture d'un roman, ce qu'il fit en 2018 en publiant Scalp (Seuil/Cadre Noir 2018) où il est justement question de forêts et de campements avec un récit lumineux qui prend tout de même quelques entournures noires comme on les apprécie dans ce contexte rural. De ruralité, il est encore question avec Nos Secrets Jamais qui fait la part belle à une autre passion de l'auteur, la photographie qui devient le point central d'un texte nous entrainant dans les méandres d'un petit village perdu dans la campagne qui recèle de bien trop lourds secrets.

     

    Elona connait bien cette vieille maison familiale qu'elle a dessinée tant de fois lorsqu'elle était enfant. Pourtant elle n'y a jamais mis les pieds jusqu'à ce jour où elle se découvre héritière de la demeure que sa grand-mère maternelle, qu'elle pensait disparue depuis bien longtemps, vient de lui léguer. La jeune femme s'installe donc dans cette vieille bâtisse qui ploie sous les secrets et dont le silence est troublé par quelques craquements, manifestations de vieux fantômes erratiques qui semblent prêts à livrer tous leurs secrets. Et c'est au travers des photographies de ses ancêtres qu'elle découvre dans les pièces de la maison, qu'Elona met à jour un drame familial tout en essayant de recueillir les témoignages de villageois plutôt méfiants et mutiques qui ne souhaitent pas évoquer les vieilles histoires d'autrefois.

     

    C'est avant tout dans l'écriture en tant que telle que l'on apprécie les romans de Cyril Herry, avec cette précision d'orfèvre qui nous offre un texte à la fois intense et marquant se focalisant sur cet ancien café abandonné devenant le point névralgique d'une intrigue délicate prenant la forme d'un labyrinthe à l'image du bâtiment recelant couloirs et pièce secrètes dans lesquels évolue Elona cette héroïne atypique qui s'imprègne de l'atmosphère des lieux. L'autre aspect du récit tourne bien évidemment autour de la photographie, avec cette jeune femme qui a embrassé la profession tout comme l'un de ses aïeuls qui a laissé un nombre conséquent de clichés devenant les pièces d'un puzzle complexe dans lequel on évolue sans trop savoir où tout cela va bien nous mener. Il émane donc de l'ensemble une sensation de huis-clos assez inquiétant agrémenté d'une impression d'étrangeté avec les ancêtres d'Elona qui imprègnent cet endroit silencieux. Des ascendants qui semblent influencer le comportement d'une jeune héroïne plutôt solide mais révélant tout de même quelques fragilités au fil de l'intrigue à l'exemple de sa propension à consommer de l'alcool avec excès.

     

    Dans cette exploration du passé, Elona va s'interroger sur le comportement de sa mère qui n'a jamais voulu revenir dans son village natal et qui s'est suicidée en se tirant une balle dans la tête, mais également sur d'autres membres de sa famille comme sa grand-mère qu'elle n'a jamais connue. Mais outre l'exploration de la maison familiale, c'est en interrogeant les habitants du village qu'elle trouvera des réponses dans l'ensemble de mystères qui entourent les membres de sa famille. C'est l'occasion pour l'auteur de nous offrir une galerie de personnages mutiques comme Emilien ce vieux paysan renfrogné qui observe le comportement de sa nouvelle jeune voisine, ou John, un vieillard étrange, passionné de western, qui en sait plus long qu'il ne veut bien le dire sur les drames qui ont marqué le village, particulièrement durant la seconde guerre mondiale et bien évidemment Annie, la patronne de l'unique bar du village, possédant une télé étrange bloquée sur une chaîne musicale diffusant des clips des années 80.

     

    Oscillant entre le huis-clos d'une maison sombre et cette évasion dans une nature foisonnante entourant le village, on apprécie avec Nos Secrets Jamais, le juste équilibre d'un récit subtil, intelligemment mené nous conduisant vers la découverte de drames qui ont marqué cette famille qu'Elona apprend à connaître afin de s'émanciper d'un passé qui semble l'avoir marquée plus qu'elle ne saurait l'admettre.  Tout en délicatesse et en puissance, un récit envoûtant.

     

     

    Cyril Herry : Nos Secrets Jamais. Editions du Seuil/Cadre Noir 2020.

     

    A lire en écoutant : Les Nuits Blanches de Daran & Les Chaises. Album : Huit Barré. 1994 WEA Music.

  • Dorothy B. Hugues : Un Homme Dans La Brume. Voile déchiré.

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    dorothy b. hugues,un homme dans la brume,rivages noirMême si l’on n’est pas forcément un adepte de mouvements sociaux comme #MeeToo, il importe tout de même de se questionner sur la représentativité des femmes, ceci notamment dans le domaine de la littérature noire pour débuter cette année 2020 en évoquant l’œuvre de Dorothy B. Hugues, romancière méconnue dans nos contrée francophones, qui fut une contemporaine d’auteurs tels que Hammett, Chandler et Goodis. A une époque où le pulp était une affaire exclusivement d’hommes et où l’on célèbrait les détectives privés désabusés, Dorothy B. Hugues se distingue avec des récits centrés sur des individus tourmentés dont la destinée vire au tragique comme c’est le cas avec Un Homme Dans La Brume qui fait l’objet d’une nouvelle traduction nous permettant de découvrir ce qui apparaît comme l’un des premiers thriller psychologique en nous confrontant aux réflexions d’un tueur psychopathe sévissant dans les rues de Los Angeles, alors que la seconde guerre mondiale est à peine achevée.

     

    Ancien pilote de chasse démobilisé au terme de la seconde guerre mondiale, Dix Steele est un homme solitaire qui arpente les rues de Los Angeles. En quête d’inspiration pour l’élaboration d’un roman policier, l’homme apparaît comme désœuvré en profitant de l’appartement de Berverly Hills que son ami Mel lui a prêté avant d’entamer un long séjour au Brésil. Au cours de ses pérégrinations nocturnes, Dix se rend à Santa Monica pour retrouver son ancien camarade de combat Brub Nicolai qui a intégré le LAPD en tant qu’inspecteur à la brigade criminelle et qui semble avoir trouvé le bonheur en épousant Sylvia. Mais avec un prédateur rôdant dans les rues de la ville en étranglant des jeunes femmes, Dix perçoit l’inquiétude qui ronge le couple. Les victimes se succèdent sans que l’on ne parvienne à identifier le tueur. Des victimes que Dix a croisées sur son chemin.


    Porté à l’écran en 1950 par Nicholas Ray, avec Humphrey Bogart en vedette, Le Violent est une adaptation du roman de Dorothy B. Hugues qui s'intéresse davantage sur l’envers du décor des studios hollywoodiens avec un scénariste en proie à des accès de violence incontrôlable. Le récit de la romancière s’articule sur un tout autre registre en se focalisant sur la confrontation des genres à une période où l’homme, après des années de conflit, doit retrouver sa place au sein d’une société où les femmes se sont émancipées en occupant des emplois habituellement destinés à la gent masculine. Personnage central de l’intrigue, Dix Steele incarne ce ressentiment larvé à l’égard des femmes qui vire à la folie furieuse au gré de réflexions et de préjugés misogynes. Alors qu’il côtoie Sylvia, l’épouse de son ami Brub Nicolai ou sa voisine Laurel qu’il veut séduire à tout prix, on perçoit cette colère et cette frustration vis à vis de femmes émancipées qui n’entrent clairement pas dans l’idée qu’il se fait d’une caste féminine qu’il juge forcément à un niveau inférieur. Il faut dire que Dix Steele apparaît comme un individu égocentrique et antipathique qui devient franchement inquiétant tandis que l’on retrouve des jeunes femmes étranglées dans les rues de Los Angeles. Mais tout en suggestion, notamment pour tout ce qui a trait aux meurtres, Dorothy B. Hugues prend soin d’entretenir le doute avec cet individu ambivalent dont on perçoit les fêlures et même le désarroi à mesure que les soupçons convergent vers lui. C’est une espèce de voile qui se déchire lentement pour distinguer la véritable personnalité d’un homme solitaire qui a perdu tous ses repères sans vouloir réellement l’admettre en se complaisant dans le costume d’un personnage idéal qu’il a façonné de toute pièce.

     

    Ainsi, dans cette inquiétante comédie de mœurs hollywoodienne, le lecteur découvre donc un individu qui entretient les apparences derrière une façade de faux-semblant au delà de laquelle on distingue les affres de la solitude et de la rancœur dans une ville de Los Angeles rutilante qui prend la forme d’un labyrinthe dantesque et étouffant où proies et bourreaux se rencontrent dans la lumière des néons des dîners et autres clubs selects pour disparaître dans cette brume qui emporte tout.

     

    Bénéficiant d’une nouvelle traduction de Simon Baril, on ne peut que saluer l’initiative des éditions Rivages qui ont su mettre au goût du jour Un Homme Dans la Brume, un roman à la fois saisissant et subtil qui n’a pas pris une ride et qui résonne même curieusement dans l’actualité évoquant la parité entre hommes et femmes.

     

     

    Dorothy B. Hugues : Un Homme Dans La Brume (In A Lonely Place, 1947). Rivages/Noir 2019. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Simon Baril.

     

    A lire en écoutant : Ruby My Dear de Thelonius Monk. Album : Thelonius Monk with John Coltrane. 2016 Concord Music Group, Inc.

  • Tetsuya Honda : Rouge Est La Nuit. Mortel spectacle.

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    tetsuda honda, rouge est la nuit, atelier akatomboOn trouve de nombreux éditeurs francophones qui se sont lancés occasionnellement dans la traduction de romans policiers japonais, mais c’est essentiellement avec des éditeurs comme Philippe Picquier et Actes Sud que l’on découvrait ce pan de la littérature noire qui reste encore bien trop méconnu. Aussi, depuis un peu plus d’un an, il est réjouissant de savoir que l’on peut compter sur la toute jeune maison d’éditions Atelier Akatombo, pour compléter l’offre dans ce domaine si particulier du polar nippon avec un catalogue comprenant déjà quatre romans policier traduits par Dominique et Frank Sylvain qui mènent à bien ce beau projet éditorial qui doit impérativement perdurer. D’ailleurs il suffit de s’attarder sur les somptueuses couvertures de la collection ainsi que sur le travail soigné de la maquette afin de déceler toute la passion du couple Sylvain pour tout ce qui a trait à la culture japonaise, eux qui ont séjourné durant de nombreuses années dans ce pays avant de revenir en France pour ramener dans leurs bagages une belle sélection de polars qui n’ont jamais été traduit jusqu’à présent. Ainsi a-t-on pu lire un roman de Seichô Matsumoto, Le Point Zéro (Atelier Akatombo 2018), publié dans sa version originale en 1958, qui mettait en scène une jeune femme à la recherche de son mari disparu. Beaucoup plus récent, mais toujours avec une héroïne occupant la place centrale d’une série policière comptant déjà cinq romans, on pourra ainsi mesurer, avec Rouge Est La Nuit de Tetsuya Honda, l’évolution de la place qu’occupe les femmes au sein de la société nipponne en suivant les investigations de Reiko Himekawa une des rares policières élevée au grade de lieutenant.

     

    A la périphérie de Tokyo, sur les bords d’un étang du parc Mitzumoto, on retrouve un corps emballé dans une bâche de chantier, comme prêt à être immergé dans l’eau. Au vu des multiples lacérations, la victime semble avoir été torturée avant d’être égorgée ceci sans que le voisinage ou les éventuels promeneurs ne remarquent quoi que ce soit. L’enquête échoit à la lieutenante Reiko Himekawa, unique officière de la division criminelle du département de la police métropolitaine de Tokyo, qui développe une approche intuitive lui permettant de comprendre la logique des meurtriers sur lesquels elle est amenée à enquêter. A la tête d’une brigade composée exclusivement d’hommes, la jeune policière, ne bénéficie guère d’appui au sein d’une institution policière plutôt machiste. Et à mesure que l’enquête progresse, révélant d’autres crimes similaires, elle devra faire face à la concurrence, parfois déloyale, d’un autre chef de brigade ambitieux, prêt à tout pour l’évincer. Mais la série de meurtres prend de l’ampleur, et il faudra toute l’abnégation de Reiko Himekawa et de son équipe pour mettre un terme aux agissements d’un tueur sévissant dans l’ombre des quartiers chauds de la ville de Tokyo qui étouffe dans la moiteur des nuits estivales. La chasse à l’homme peut commencer.

     

    Un tueur en série sévissant dans les rues de Tokyo, une enquêtrice au lourd passé, dotée d’un sens de l’intuition aiguisé, nul doute que nous nous trouvons dans le cadre narratif d’un thriller dont on a lu maintes variations plus ou moins réussies. Il ne faudrait pourtant pas passer à côté de ce premier roman de Tetsuya Honda qui présente la spécificité de mettre en scène Reiko Himekawa, une officière de police japonaise, évoluant dans une institution étatique extrêmement hiérarchisée dont on devine la faible place laissée aux femmes, particulièrement en ce qui concerne les fonctions de haut rang. Avec Rouge Est La Nuit le lecteur découvre les débuts d’une série policière qui permet de mettre en lumière la difficulté pour cette héroïne, aussi sensible que déterminée, de pouvoir exercer sa fonction dans un environnement extrêmement machiste où la lourdeur des plans dragues de ses subordonnés laisse la place aux réflexions désobligeantes, puis à la méfiance de ses supérieurs quand elle ne doit pas contrecarrer les basses manœuvres d’un de ses homologues, le lieutenant Kensaku Katsumata, un personnage qui se révélera beaucoup plus ambivalent qu’il n’y paraît. Outre les difficultés professionnelles, Reiko Himekawa doit également faire face aux membres de sa famille qui n’approuve pas ses choix, ceci d’autant plus qu’elle n’est toujours pas mariée au grand dam de sa mère qui s’inquiète de la dangerosité de sa fonction. Une inquiétude également liée à un traumatisme suite à l’agression dont la jeune femme a été victime lorsqu’elle était adolescente. Ainsi, au sein d’une société moderne qui préserve tout de même une place importante aux traditions, on perçoit toutes les complications auxquelles les femmes doivent faire face pour accéder à certaines fonctions.

     

    Outre les discriminations de genre, Rouge Est La Nuit permet aux lecteurs peu coutumiers de la culture japonaise d’appréhender le quotidien des habitants de Tokyo et de découvrir quelques quartiers méconnus de cette immense mégalopole. On observera, un peu surpris, que les enquêteurs empruntent les transports publics pour se rendre sur les scènes de crime et qu’il dorment au bureau lorsque l’affaire est sensible comme le mentionnait d’ailleurs David Peace dans Tokyo Année Zéro (Rivages/Noir 2010). Plus déconcertant encore, on s’aperçoit que les enquêteurs, pour des raisons budgétaires, ne sont pas tous dotés d’armes de service, ce qui donne lieu à une scène surréaliste où un officier de police doit tout d’abord se rendre dans un magasin de jouets pour acquérir un pistolet factice avant d’aller prêter main forte à sa collègue en difficulté.

     

    Les trois premières parties du récit, qui en compte cinq, débutent avec le point de vue du meurtrier dont on découvre quelques épisodes marquants de sa vie qui l’ont conduit à commettre les crimes sur lesquelles la lieutenante Reiko Imekawa doit enquêter. Même si le texte n’est pas dénué de quelques détails sordides expliquant les dérives d’un tel personnage, on appréciera la retenue de l’auteur qui a fait en sorte que l’on peut tout de même éprouver une certaine forme d’empathie pour cet étrange individu qui présente quelques fêlures. Cette mesure, cette absence de surenchère sanguinolente, permet d’apprécier une intrigue cohérente qui n’est tout de même pas dénuée de quelques rebondissements plutôt surprenants tout en appréciant une galerie de personnages dont l’étude de caractère permet de distinguer leur état d’esprit nuancé, suscitant un intérêt croissant qui pimente le récit.

     

    Roman policier original et détonant, empreint d’une certaine forme d’étrangeté inquiétante, Rouge Est La Nuit nous permet d’aller à la rencontre d’une nouvelle héroïne atypique qui semble avoir séduit plusieurs millions de lecteurs japonais. Il ne reste qu’à souhaiter qu’il en soit de même dans nos contrées occidentales alors que les enquêtes de la lieutenante Reiko Imekawa ont déjà fait l’objet d’adaptations pour le cinéma et la télévision japonaise. Une série prometteuse.

     

    Tetsuya Honda : Rouge Est La Nuit (Strawberry Night). Editions Atelier Akatombo 2019. Traduit du japonais par Dominique et Frank Sylvain.

     

    A lire en écoutant : Sweet and Low de Takuya Kuroda. Album : Edge. 2011 Takuya Kuroda.

  • MARIE-CHRISTINE HORN : LE CRI DU LIEVRE. LES MACHOIRES DU PIEGE.

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    Capture d’écran 2019-07-11 à 22.34.57.pngDans le paysage de la littérature noire helvétique, Marie-Christine Horn s’est toujours distinguée en adoptant les codes du genre afin de mieux les transgresser pour surprendre le lecteur au détour d’une écriture aussi maîtrisée qu’incisive qui met davantage en lumière le thème abordé. Ainsi La Piqûre (L’Âge d’Homme 2017) et Tout Ce qui Est Rouge (L’Âge d’Homme 2015), deux romans policiers mettant en scène l’inspecteur Rozier, prennent une tournure déconcertante puisque le policier reste toujours en retrait pour laisser un espace plus important aux protagonistes impliqués dans les enquêtes, ce qui permet d’avoir un regard plus aigu et plus sensible sur les sujets évoqués, que ce soit l’immigration et les défis qui se posent en matière d’intégration ou l’univers psychiatrique et les thérapies des patients au travers de l’art brut. Avec 24 Heures (BSN Press 2018), bref roman oscillant entre le thriller et le roman noir, le lecteur découvrait le monde de la course automobile et de ses rivalités tout en s’immisçant dans l’intimité d’une famille et des secrets qui en découlent. D’ailleurs on reste dans le domaine du cercle familial puisque le dernier ouvrage de la romancière aborde le délicat sujet des violences domestiques avec un roman noir engagé, au titre mystérieux et inquiétant, Le Cri Du Lièvre.

     

    Comme à l’accoutumée, Manu est partie en forêt, à la cueillette de champignons, lui donnant ainsi l’occasion d’échapper à l’enfer de son quotidien, de laisser derrière elle, les affres d’un travail pesant et d’un chef odieux et surtout de ne plus croiser Christian son mari aussi volage que violent. Une balade incertaine qui prend la forme d’une errance volontaire de plusieurs jours. Une fuite en avant avec cette volonté de se fondre dans cette nature luxuriante. Mais la découverte d’un lièvre se débattant vainement pour s’extirper du piège qui l’entrave va déclencher toute une série d’événements qui s’enchaînent en donnant l’occasion à Manu de croiser d’autres victimes de maltraitance comme Nour la jeune infirmière fragile ou des femmes révoltées à l’instar de Pascale, une gendarme qui peine à étouffer cette colère qui gronde en elle. Les trajectoires de trois destins de femmes bafouées qui s’entremêlent pour ne former plus qu’une seule et même tragédie.

     

    Le Cri Du Lièvre met donc en lumière ce hurlement silencieux de la souffrance domestique qui s’installe dans l’intimité du cercle familial et que les proches, amis et collègues ne sauraient ou ne voudraient percevoir. Un sujet tabou que Marie-Christine Horn aborde, avec autant de force que de conviction, au travers d’un texte pertinent qui décline toutes les formes de brutalités qui s’installent parfois de manière insidieuse au sein du couple. Parce que le thème des violences conjugales a fait l’objet de récits ineptes, particulièrement dans le domaine du thriller, avec des auteurs renouvelant leur fond de commerce d’horreurs, de tortures et de violences gratuites où le sensationnalisme du récit desservait un sujet si sensible, il faut saluer toute les nuances d’un texte subtile, tout en retenue, qui aborde pourtant, de manière frontale, ce mal insidieux qui frappe tant de femmes. Une violence sous-jacente, qui n'en est que plus impactante, imprègne donc l’ensemble de ce court récit faisant l’étalage de tous les maux qui peuvent ronger un couple à l’exemple de celui que forme Christian et Manu et dont cette dernière se remémore, au gré de son errance forestière, quelques épisodes marquants qui l’ont peu à peu détruite. Mais que dire du mariage des parents de Manu dont Marie-Christine Horn dépeint le lent déclin avec une lucidité et un réalisme qui fait frémir. Bien loin de toutes mises en scène spectaculaires, la tragédie s'inscrit dans la dérive d'un quotidien qui n'en est que plus terrifiant en entraînant les protagonistes vers leurs funestes destinées.

     

    Oscillant entre son envie de fuite et sa volonté de se confronter à son agresseur, Manu, jeune femme vulnérable, s'achemine à son corps défendant vers le fait divers qui va bouleverser sa vie. Point de bascule et symbole omniprésent d'un destin auquel elle ne peut échapper, le lièvre piégé devient ainsi la représentation de cette épouse meurtrie qui ne peut supporter l'image de détresse que l'animal lui renvoie. Fuite ou confrontation voici donc pour Manu les enjeux qui sont posés en fonction des rencontres qu’elle va faire avec d’autres femmes meurtries comme Nour ou Pascale cette policière ambivalente dont on regrettera le manque de développement tant ce personnage de gendarme paraissait prometteur et dont on aurait aimé découvrir plus en détail le parcours au sein de l’institution policière qui semble avoir généré toute une partie de sa colère et de sa frustration, devenant ainsi source de danger. 

     

    Cruel et poignant éclairage d’un mal insidieux générant de terribles faits divers défrayant l’actualité, Le Cri Du Lièvre est un roman noir essentiel qui dépeint avec beaucoup de justesse et d’à propos les mécanismes de délitement et de violence rongeant des foyers à la dérive qui abandonnent leurs rôles de conjoints pour endosser désormais ceux de victimes et de bourreaux. Glaçant.

     

    Marie-Christine Horn : Le Cri Du Lièvre. BSN Press 2019.

     

    A lire en écoutant : Retourne Chez Elle de Ariane Moffat. Album : Le Cœur Dans La Tête. 2005 Les disques Audiogramm Inc.

  • MARIE-CHRISTINE HORN : 24 HEURES. COMME UNE MECANIQUE BIEN HUILEE.

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    bsn press,collection uppercut,24 heures,marie-christine hornDans le domaine de la littérature noire helvétique, on appréciera la cohérence de la maison d’édition BSN Press qui est parvenue à mettre en avant des auteurs d’horizons très variés intégrant de manière plus ou moins marquée quelques notions du roman noir, voire même du roman policier en y incorporant une dimension sociale. Dès lors, dans le cadre de sa collection Uppercut, abordant la thématique du sport sous la forme d’opuscules percutants, il n’est guère étonnant de retrouver Marie-Christine Horn qui signe son retour avec 24 Heures, un bref roman à suspense évoquant le milieu de la compétition automobile en rendant ainsi un hommage détourné à son père qui fut pilote de course.

     

    Dans la vie de Hugo Walter tout est question de compétition, de trajectoire et de timing pour cet ancien coureur de F3 qui a remporté tous les championnats. Mais les défaites ont également marqué cet homme qui a dû surmonter la terrible épreuve de la perte de sa femme Line au terme d’un long combat contre la maladie. Il ne lui reste plus que sa fille Marion qui ne donne plus signe de vie après une soirée passée avec sa meilleure amie. Une disparition inquiétante qui résonne comme une course contre la montre, contre la mort. Le chronomètre est enclenché et Hugo se lance dans la compétition la plus importante de son existence. Celle qu’il ne peut pas perdre.

     

    Avec Marie-Christine Horn, la notion du bien et du mal ne saurait se répartir sur un simple mode binaire et c’est bien cette ambivalence des personnages qui confère à l’ensemble du récit une espèce d’imprévisibilité où tout peut basculer au détour d’une quête haletante. Cette ambivalence on la perçoit également au niveau de la temporalité de l’intrigue qui s’étend sur 24 Heures tout en permettant de découvrir au gré d’analepses subtiles et savamment maîtrisées les parcours de vie de Hugo Walter et de son entourage en mettant ainsi en place tous les éléments du puzzle qui nous permettra de comprendre les tenants et aboutissants de la disparition de sa fille Marion. Mais au-delà d’un récit bien réglé, aux allures de thriller qui se déroule dans la torpeur d’un paysage hivernal, il faut s’attarder à la périphérie du roman pour en apprécier l’atmosphère et les tensions qui en émergent.

     

    C’est bien évidemment l’ambiance de ces courses de côte que Marie-Christine Horn restitue parfaitement avec 24 Heures tout en implémentant quelques réflexions au travers du personnage de Line, cette femme au caractère fort qui doit se positionner dans un univers sportif plutôt viril. Mais bien au-delà de ces apparences de femme forte et d’homme déterminé, on décèle également par le prisme de l’intimité du couple que forme Line et Hugo une certaine forme d’émotion et de vulnérabilité qui transparaît notamment dans leur volonté d’avoir un enfant à n’importe quel prix.

     

    La thématique du sport, et notamment l’esprit de compétition qui en découle, devient ainsi l’enjeu de ce récit trépident où Marie-Christine Horn s’emploie à décortiquer les pressions sociales pouvant s’exercer sur un couple qui ne saurait se résigner à accepter une quelconque défaite, ceci bien au-delà des joutes sportives. En partant de ce principe, 24 Heures distille, avec cette tonalité mordante propre à la romancière, toute l’ambiguïté de la victoire à tout prix dont on découvrira la mise en abîme au terme d’un épilogue singulier à l’impact cinglant. 

     

     Marie-Christine Horn : 24 Heures. BSN Press/Collection Uppercut 2018.

    A lire en écoutant : Blue Rondo a la Turk de Dave Brubeck. Album : Time Out.  Colombia Records 1959.

  • CYRIL HERRY : SCALP. TU SERAS UN HOMME, MON FILS.

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    cyril herry, scalp, cadre noir, éditions du Seuil

    Pour les personnes qui prennent le temps de suivre ce blog, ce dont je les remercie au passage, vous aurez remarqué qu’il y a quelques personnalités du monde de l’édition qui reviennent régulièrement sur les devants de la scène à l’instar de Cyril Herry qui créa la maison d’éditions Ecorce, puis fut directeur de la collection Territori à la Manufacture des Livres, en relayant ainsi quelques textes magnifiques comme ceux d’Antonin Varenne, de Patrick K Dewdney ou de Séverine Chevalier pour ne citer que quelques uns de ces auteurs qui ont inititié un courant au sein de la littérature noire francophone en délaissant les paysages urbains pour s’implanter sur d’autres territoires plus reculés. Avec une exigence du texte et un sens de l’intrigue, Cyril Herry a sans nul doute distillé, au travers du récit des autres, quelques éléments de son univers que ce photographe émérite nous livre également au gré des clichés qu’il publie sur les réseaux sociaux. Cabanes et bivouacs élaborés, paysages forestiers, carcasses de voitures échouées on ne sait trop comment dans la nature, après l’édition et la photographie, c’est désormais par le prisme de sa propre écriture que Cyril Herry nous invite à retrouver cet environnement insolite, qu’il parcourt quotidiennement, avec un roman intitulé Scalp, narrant le parcours initiatique d’un jeune garçon en quête de son père.

     

    Depuis un satellite, l’Etang des Froids à Layenne n’est qu’une infime pièce cadastrale d’un immense puzzle terrestre. Pour Teresa, il s'agit de l’endroit où Alex s’est retiré du monde afin de vivre en pleine forêt en installant une yourte au bord de l’étang. Pour Hans, leur fils de neuf ans, c’est un lieu étrange et mystérieux où vit ce père qu’il n’a jamais connu. Ces retrouvailles sont l’occasion pour la mère et le fils de laisser derrière eux cette communauté disloquée où les pères de substitution ont joué leur rôle un temps seulement et où la mort et la trahison ont eu raison du fragile équilibre qui y régnait. Mais une fois arrivé au campement, nulle trace d’Alex. Teresa veut repartir mais Hans est bien décidé à rencontrer son père en dépit des ombres qui se dissimulent derrière les frondaisons et des coups de fusil qui résonnent dans les alentours. Parce que pour les autochtones, l’Etang des Froids, est un lieu où les étrangers quels qu’ils soient, n’ont pas leur place, particulièrement lorsqu’il s’agit d’originaux comme Alex.

     

    Scalp s’inspire d’une chronique judiciaire opposant les habitants d’un hameau composé de yourtes, au maire d’une commune de Haute Vienne mettant ainsi en exergue un mode de vie singulier qui ne souffrirait aucune tolérance de la part des autorités. Il y est donc question de liberté à hauteur d’homme se heurtant à cette vision cadastrale régissant et réglementant chaque parcelle de terrain que l’auteur nous permet d’appréhender, dès le premier chapitre, avec cette image satellite sur laquelle Teresa superpose le plan du cadastre en gomment ainsi toutes notions d’espace et de liberté. Sur la base de cette dichotomie, Cyril Herry nous livre un roman noir emprunt d’une tension permanente qui augmente graduellement au gré d’une intrigue distillant une climat à la fois étrange et inquiétant à l’image de cet enchevêtrement de troncs et d’épaves de voiture, décor hors norme, servant de terrain de jeu mais également de refuge pour un jeune garçon entraîné, bien malgré lui, dans un rude parcours initiatique, ponctué de violences, où la forêt, mais plus particulièrement la fureur des hommes, le transformera à tout jamais sans que l’auteur ne se détermine sur sa destinée qui demeurera à tout jamais incertaine.

     

    Comme un matrice, la forêt que dépeint Cyril Herry, devient un lieu de transition, un terrain d’aventure guère éloigné des romans de Jack London, de Mark Twain ou de James Fénimore Cooper dont les récits doivent probablement imprégner l’esprit d’un jeune garçon tel que Hans qui, par étape, mais également au gré des circonstances et des confrontations parfois violentes avec des enfants de son âge, s’émancipe peu à peu de l’emprise de sa mère qui reste le seul lien qu’il lui reste avec le monde adulte et dont il se distancie comme par défiance. Dans une alternance de points de vue, Cyril Herry décrit ainsi, avec l’efficacité d’un texte précis au travers duquel ressort la force des émotions des protagonistes, toute la complexité des rapports entre une mère et son fils qui se dissolvent peu à peu au profit de cette quête du père inconnu, mais également au gré de cette volonté d’émancipation qui se dégage de cet environnement sauvage faisant, paradoxalement, l’objet d’une convoitise insensée qui contribuera à cette perte  d’innocence d’un enfant égaré, non pas dans cette forêt symbole de liberté, mais au beau milieu de la folie d’autochtones obsédés par la propriété.

     

    Manifeste des rêves perdus d’adultes et d’enfants en quête de liberté, Scalp est un roman noir atypique et envoûtant, aux tonalités parfois poétiques, qui entraînera le lecteur dans l’environnement mystérieux de ces grandes forêts sauvages où l’indépendance des uns s’oppose à la convoitise des autres dans un déluge de violence à la fois brutale et surprenante. Tout simplement superbe.

     

    Cyril Herry : Scalp. Editions du Seuil/Cadre noir 2018.

     

    A lire en écoutant : North, South, East and West de The Church. Album : Starfish. 1988 Arista Records, Inc.

  • MARIE-CHRISTINE HORN : LA PIQÛRE. CE MAL QUI VOUS RONGE.

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    Capture d’écran 2018-01-21 à 19.33.39.pngDepuis quelques années, alors qu'elles s'en désintéressaient totalement, d’emblématiques maisons d’éditions romandes, comme Zoé ou L’Âge d’Homme, se sont lancées dans le roman policier sans que l’on ne comprenne très bien le sens de cette démarche si ce n’est une volonté de saisir l’opportunité du regain d’intérêt du public suisse romand pour la littérature noire, ceci d’autant plus que les médias ne cessent d’encenser les auteurs se lançant dans le polar sur le mode local que l’on affuble désormais du qualificatif ridicule « d’ethno ». Mais bien au-delà du phénomène de mode teinté d’accents folkloriques racoleurs ou de l’aspiration à épouser les modèles des best-sellers scandinaves ou d’autres contrées, ou même de réitérer un coup d’édition à la Dicker, on peut comprendre, à la lecture de certains textes, que les éditeurs n’aient pas voulu voir échapper quelques auteurs brillants, capables de saisir l’atmosphère de nos contrées helvétiques par le prisme du genre policier. Ainsi en compulsant le catalogue de l’Âge d’Homme on découvre une collection Poche Suisse Noir comportant un titre de Marie-Christine Horn, intitulé La Piqûre que l’auteure avait publié en 2006 et dont elle nous propose une version rémaniée pour la présente publication.

     

    Surmonter le deuil n’est pas une chose aisée pour Lou, surtout lorsqu’il s’agit de Carlos, son amant brésilien qu’elle a retrouvé mort dans sa baignoire, les veines tranchées. Une image sordide qui ne cesse de la hanter, ceci d’autant plus qu’elle ne peut admettre la thèse du suicide. Fantasque, mythomane, alternant les moments joyeux et quelques humeurs plus mélancoliques, Carlos était un homme secret ne parlant que très peu de son pays d’origine. Mais pour faire la lumière sur sa mort et à mesure qu’elle découvre le passé de son compagnon, Lou met à jour un parcours de vie insoupçonné qui se dévoile peu à peu laissant entrevoir toute la détresse de ces immigrés clandestins devant tout abandonner dans l’espoir de trouver une vie meilleure dans de lointaines contrées. Et comme cette piqûre qui la démange, Lou n’aura de cesse de trouver la vérité, tout comme l’inspecteur Charles Rouzier en charge d’une enquête se révélant moins routinière qu’il n’y paraît.

     

    Sur une trame narrative plutôt classique, où l’héroïne, envers et contre tous, découvre dans le passé de la victime quelques obscurs secrets en lien avec le crime, Marie-Christine Horn met en place une dramaturgie originale, un peu décalée, notamment au niveau de l’introduction avec cette piqûre nous renvoyant au souvenir du crime dans une redoutable et efficace mise en perspective permettant de percevoir toute la détresse d’une femme désemparée. Outre l’efficience d’un schéma narratif maîtrisé, on appréciera avec Marie-Christine Horn la convergence des genres pour une intrigue oscillant entre le polar et le roman noir. Ainsi l’enquête policière se met en place par l’entremise de l’inspecteur Charles Rouzier dont le profil s’apparente à celui d’un policier comme Jules Maigret ou Martin Beck tout en occupant un rôle plutôt secondaire pour mettre en exergue les carences des institutions cantonales révélant une corruption ne tournant pas forcément autour d’une simple question d’argent. Mais La Piqûre emprunte davantage de thèmes afférents aux romans noirs en mettent en scène cette dichotomie entre l’insouciance de Lou, représentation d’une classe moyenne aisée, et l’angoisse de Carlos dont le statut de séjour précaire le contraindra à quelques compromissions dont il ne peut révéler les tenants et les aboutissants. Parce qu’elle ne peut se départir du cliché du brésilien séducteur, Lou ne voit, dans les dissimulations de son amant, que de vagues petites histoires d’infidélité la conduisant sur le seuil de la rupture. Bien évidemment, rongée par le remord, ce n’est qu’à la mort de son amant que Lou va découvrir une réalité beaucoup moins glamour en se rendant dans un bidonville de Rio de Janeiro où vivait Carlos. Dans le cadre de cette dynamique de rédemption bien trop tardive, on appréciera également les personnages secondaires composant l’entourage de l’héroïne à l’instar de sa sœur Nicole, incarnation de la mère de famille modèle et de Daniel, son ami d’enfance dévoué, qui voit dans la quête de Lou, l’occasion de conquérir son cœur. L’ensemble se décline dans une atmosphère lausannoise que Marie-Christine Horn restitue par petites touches et avec beaucoup de justesse tout comme la ville de Rio de Janeiro et ses bidonvilles, dépeints avec beaucoup de pudeur en évitant tous les clichés sordides.

     

    On l’aura deviné, l’ensemble du récit, dépourvu d’éléments gores ou de scènes d’actions trépidantes, tourne autour d’une tension psychologique continue que l’auteure entretient au gré de rebondissements surprenants qui alimentent une intrigue à la fois subtile et prenante. Avec une écriture précise et dynamique, sans abuser d’artifices narratifs propres au genre et avec une logique implacable, l’intrigue baigne dans une atmosphère de suspense se déclinant au rythme des nombreuses péripéties jalonnant le roman et dont l’issue ultime révélera encore quelques surprises que l’on découvrira sous la forme d’un épilogue à l’ironie mordante.

     

    Pertinente dans le choix des thèmes qu’elle aborde avec beaucoup de finesse au travers de la belle énergie de cette figure héroïque d’une femme forte mais désemparée devant surmonter les obstacles de la disparition suspecte de son amant, Marie-Christine Horn nous offre, avec La Piqûre, un excellent polar dynamique conciliant la veine populaire du genre tout en abordant les multiples disfonctionnements sociétaux pouvant pousser l’individu à la commission d’un crime. Dans le paysage de la littérature noire helvétique il faut compter sur Marie-Christine Horn.

     

    Marie-Christine Horn : La Piqûre. Editions L’Âge d’Homme 2017.

     

    A lire en écoutant : O Caminho de Bebel Gilberto. Album : Bebel Gilberto. Crammed Disc 2004.

  • Saad Z. Hossain : Bagdad, La Grande Evasion. ! A feu et à sang.

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    Capture d’écran 2017-05-29 à 00.16.26.pngAu cœur d’une actualité littéraire en constant déséquilibre où l’on évoque sans grande surprise et avec une belle constance les romans destinés à cartonner comme c’est le cas actuellement avec la reine du polar français, il serait pourtant dommage de passer à côté d’un indéfinissable et brillant roman tel que Bagdad, La Grande Evasion, de Saad Z. Hossain. Un récit qui se déroule à Bagdad durant la guerre du Golfe, un auteur originaire du Bangladesh, une fois encore, c’est la maison d’édition Agullo qui nous propose une texte qui sort résolument de l’ordinaire en poursuivant ainsi sa démarche visant à nous faire entendre la voix d’auteurs provenant d’autres horizons afin de nous faire partager leurs cultures et leurs perceptions du monde qui nous entoure.

     

    En 2004, on survit comme on peut à Bagdad. La ville, occupée par les forces de la Coalition, est également aux mains des différentes factions qui se partagent les quartiers dans un équilibre précaire. Tirs de missiles, ripostes à l’arme automatique, engins explosifs, la cité devient un véritable piège pour Dagr et Kinza qui sont désormais en quête d’un trésor enterré dans le désert comme le prétend Hamid. Mais peut-on faire confiance à cet ancien tortionnaire du régime qui veut sauver sa peau? Peu importe, les trois compères doivent prendre la route en comptant sur l’aide d’un GI un peu barré. Mais rien n’est simple à Bagdad, d’autant plus qu’il faut se soustraire à la vengeance d’une imam sanguinaire tout en s’extirpant d’un conflit millénaire ayant pour origine une antique légende druze dont les secrets sont peut-être dissimulés dans les rouages de cette montre étrange qui ne donne pas l’heure. Pourtant le temps est compté.

     

    Pamphlet visant à dénoncer une guerre aussi vaine qu’absurde avec ces forces US en quête d’armes de destruction massive qui paraissent inexistantes, Saad Z. Hossain emploie un ton emprunt d’un humour corrosif qui permet d’appréhender toute l’aberration d’un système qui s’effondre dans une succession de combats meurtriers qu’il dépeint dans des scènes d’un réalisme extrêmement violent. Précis, documenté, l’auteur parvient également à vulgariser la complexité des différentes milices et factions qui composent la diaspora occupant la capitale irakienne en mettant en exergue ce gigantesque entrelacs de rues et de ruelles qui deviennent une véritable toile d’araignée où sont piégés les différents personnages d’un roman qui oscille entre le récit de guerre et d’aventure. Qu’ils soient irakiens ou américains les protagonistes se croisent dans une succession d’événements trépidants, parfois burlesques qui donnent à l’histoire un rythme effréné qui ne manque jamais de souffle.

     

    Mais Saad Z. Hossain, ne se contente pas de dépeindre une ville ravagée par les multiples affrontements pour souligner, au travers d’une vieille légende issue de la communauté druze, tous les aspects culturels que dissimulent les stigmates de cette cité de la Mésopotamie qui porte en elle plusieurs siècles d’histoires. Le récit devient ainsi un magnifique conte érudit où les légendes côtoient des quêtes éternelles qui trouveront quelques épilogues burlesques dans une série de confrontations explosives où les comptes se règlent sur une somme d’actions époustouflantes et originales.

     

    Opérant ainsi sur des registres variés, Bagdad, La Grande Evasion emporte le lecteur dans une atmosphère surchauffée et survoltée pour croiser les destins d’une galerie de personnages hauts en couleur qui portent en eux tous les antagonismes d’une ville livrée à elle-même qui s’est débarrassée des carcans d’une dictature oppressante pour décompenser dans la fureur de conflits quotidiens où les alliances les plus surréalistes prennent le pas sur la raison. D’ailleurs il n’y a rien de raisonnable dans ce récit riche en excès où l’émotion côtoie l’humour grinçant et les considérations philosophiques s’enchaînant sur des scènes d’actions déjantées. Bagdad, La Grande Evasion est roman que l’on peut considérer comme un ovni littéraire tout simplement extraordinaire. Une grande réussite. Indispensable.

     

    Saad Z. Hossain : Bagdad, La Grande Evasion (Escape From Baghdad). Editions Agullo 2017. Traduit de l’anglais (Bangladesh) par Jean-François Le Ruyet.

     

    A lire en écoutant : Good Thing de Fine Young Cannibals. Album : The Raw & The Cooked. 1989 London/Sire Records.