2. BD

  • NARDELLA/BIZZARRI : LA CITE DES TROIS SAINTS. PROCESSIONS MORTELLES.

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    la cité des trois saints, éditions sarbacane, vincenzo bizzarri, stefano nardella, mafiaPeut-être que les éditions Sarbacane, qui ont fêté leurs dix ans d’existence, incarnent cette nouvelle désignation de la bande dessinée en nous offrant ce que l’on appelle désormais des romans graphiques à l’instar du fabuleux album A Love Supreme de Paolo Parisi retraçant la vie de Coltrane ou de la splendide version de Moby Dick illustrée par Anton Lomaev. Des auteurs aux lignes graphiques fortes et originales tout comme les thèmes abordés et les scénarios d’ailleurs, vous découvrirez un catalogue d’une impressionnante richesse avec une belle diversité d’ouvrages de qualités dont certains sont reliés comme La Cité Des Trois Saints, de Stefano Nardella pour le scénario et de Vincenzo Bizzarri pour le dessin. Une première œuvre de toute beauté se déroulant dans une banlieue italienne en empruntant tous les codes du roman noir sur fond de mafia locale et de processions religieuses célébrants les trois saints de la cité.

     

    Durant trois jours les habitants célèbrent avec ferveur l’archange Saint Michel, Saint Nicandre et Saint Marcien qui veillent depuis toujours sur la cité. Mais la mafia locale a également une certaine emprise sur la population et il est difficile d’y échapper. Ainsi, sur fond de processions religieuses, les destinées de Nicandro, petit dealer de la cité, de Michele, boxeur déchu désormais junkie et homme de main féroce et de Marciano, mafieux repenti tenant un stand de paninis, vont l’apprendre à leurs dépends. Nicandro amoureux de la belle Titti pourra-t-il échapper aux deux tarés de frangins qui la surveillent en permanence ? Michele va-t-il accepter de truquer le prochain combat de boxe opposant deux espoirs prometteurs ? Et Marciano pourra-t-il résister à la pression de ceux qui sont venus lui réclamer le pizzo ? De tensions latentes en éclats tragiques, les événements se succèdent dans l’effervescence des festivités où tout peut arriver. Car le drame inéluctable se met en place sous l’œil impavide des trois saints.

     

    D’entrée de jeu, on ressent l’influence du cinéma dans le travail de découpage du scénariste Stefano Nardella qui laisse une grande place au visuel avec des planches exemptes de la moindre ligne de dialogue à l’exemple de cet épilogue extraordinaire intégrant un pointe de surréalisme pouvant rappeler l’œuvre cinématographique de Fellini. En ce qui concerne l’aspect graphique, on décèle une certaine naïveté dans le trait de Vincenzo Bizzari amplifiant la violence des personnages qui évoluent dans une mise en scène à la fois brutale et poétique. Parce qu’il émane tout au long de ce récit noir une sensation de lyrisme que l’on devine dans la confrontation de personnages aux caractères affirmés qui peuvent receler toute une part d’humanité, notamment dans leur relations avec leurs proches que les deux auteurs prennent soin de mettre en valeur dans de belles scènes empruntes d’émotions et de tensions.

     

    La Cité Des Trois Saints c’est avant tout le destin croisé de trois protagonistes qui vont tenter de s’extraire d’une logique implacable de violence régissant leur quotidien sur fond de mafia locale qui imprime sa volonté farouche de contrôler l’ensemble du tissu social de la cité. Nous faisons la connaissance de personnages ambivalents, portant le nom des trois saints qui protègent la ville, comme Nicandro, un jeune homme déscolarisé qui s’adonne au deal tout en plaçant ses espoirs dans l’amour qu’il porte pour la belle Titti, ceci en dépit des menaces des deux frères reprouvant cette liaison. Dans le même registre, il y a Marciano, le vendeur de paninis qui a renoncé à son ancienne vie de truand pour l’amour de sa femme et de son fils mais qui doit affronter ses comparses d’autrefois bien décidés à lui extorquer le fameux pizzo, une forme de racket des gangs mafieux offrant leur « protection » aux commerçants. Comme une ombre malsaine rôdant dans les alentours de la cité, Michele promène sa carcasse de junkie en ressassant les souvenirs d’une gloire déchue du boxeur qu’il a été autrefois avant de se compromettre dans des combats truqués. Brutal, dénué de tout scrupule il ne lui reste plus que cette terreur qu’il impose à tous en devenant son unique raison de vivre et son ultime gagne-pain en tant qu’homme de main, même si l’on entrevoit un petite lueur d’humanité lorsqu’il rend visite à sa mère. Sur des schémas assez convenus, les deux auteurs mettent en place une intrigue qui va rapidement sortir des sentiers battus avec un dénouement tout en nuance n’offrant que peu d’espoir quant au devenir de ces protagonistes broyés par la cruauté d’un environnement régit par la violence.

     

    Une ambiance crépusculaire, mise en valeur avec un jeu de couleurs somptueuses, La Cité Des Trois Saints devient un conte obscur avec cette légende des trois saints qui plane sur la ville et à laquelle les habitants se raccrochent avec cette lueur d’espoir qui brillent dans leurs yeux à l’image de cette bougie que le prêtre allume au début du récit et dont il pince la mèche au terme d’une intrigue s’achevant sur une case noire, ultime écho d’un univers accablant.

     

    Stefano Nardella (Scénario) / Vincezo Bizzarri  (Dessin) : La Cité Des Trois Saints (Il Paese Dei Tre Santi). Traduit de l’italien par Didier Zanon. Editions Sarbacane 2017.

     

    A lire en écoutant : Perché (STO Freestyle) de NTÒ. Album : single (feat. Samouraï Jay). 2017 Stirpe Nova/NoMusic.

     

  • MIGUELANXO PRADO : PROIES FACILES. RIEN A PERDRE.

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    miguelanxo prado, proies faciles, éditions rue de sèvres, Espagne, crise économiqueA l’heure où l’on évoque la réforme des retraites, les politiques, économistes et autres spécialistes en tout genre se penchent sur les aspects techniques de ces enjeux en se focalisant sur les taux de conversion, l’augmentation de la durée d’activité, la primauté des prestations ou la primauté des cotisations. Tous les prétextes sont bons pour justifier la baisse des rentes en évoquant un marasme économique et des intérêts négatifs. On oublie bien trop souvent la part de l’humain derrière toutes ces réformes qui se font, bien trop souvent, au détriment des seniors qui deviennent de plus en plus vulnérables. Des aînés qui souffrent en silence et dont la misère quotidienne ne suscite qu’une parfaite indifférence comme l’évoque Miguelanxo Prado avec Proies Faciles, une bande dessinée mettant en scène un polar social dénonçant le cynisme ambiant qui prévaut autour de cette population de plus en plus précarisée.

     

    En Espagne, dans une ville de la Galice où elle est affectée, l’inspectrice Tabares et son adjoint Sottilo enquêtent sur la mort suspecte d’un directeur commercial de la banque Ovejro. L’autopsie révèle rapidement une mort par empoisonnement et relève donc de leurs compétences. Mais l’affaire prend une tournure inquiétante, lorsque qu’un vague de crimes similaires secoue toute la communauté qui redoute ce mystérieux tueur en série qui semble se focaliser sur les cadres des établissements bancaires de la région. La crise financière qui ravage le pays n’a pas fini de faire des victimes qui ne sont pas celles que l’on croit.

     

    Proies Faciles est avant tout un réquisitoire très engagé visant à dénoncer toutes les dérives d’une économie complètement débridée qui a mis à genoux toute une population, parfois dépouillée des épargnes de toute une vie. Au fil d’une enquête aussi surprenante que trépidante, on découvre un système cynique qui broie les plus faibles tout en les rendant responsables de leur situation. Richement documenté tant sur le plan des procédures policières que sur les mécanismes économiques qui ont mis à mal la nation, Miguelanxo Prado met en place une machination savamment orchestrée où les faiblesses des anciens deviennent des atouts maîtres pour engager tout un processus de représailles machiavéliques révélant ainsi un profond sentiment de désarroi.

     

    Un graphisme soigné, en noir et blanc, réalisé au pinceau et à la peinture acrylique, permet de diffuser toute une palette de tons grisâtres afin de mettre en exergue les contours sombres de cette fable sociale résolument ancrée dans un réalisme sans fard. En guise de préambule, quelques cases distillant une atmosphère lourde pour afficher la tragédie silencieuse qui initiera tout le récit et cette froide logique de vengeance où les victimes deviennent bourreaux. Malgré la pesanteur de la thématique, Miguelanxo Prado parvient à installer une dynamique assez désopilante entre les deux policiers tout en instaurant une certaine gravité que l’on décèle notamment lors des briefings avec l’équipe en charge de l’enquête, des échanges avec la hiérarchie policière et des réunions avec le juge, garant de la procédure judiciaire. C’est par l’entremise de ces échanges que l’auteur décortique tous les processus d’emprunts et de placements hasardeux que les milieux financier ont mis en place durant les années fastes. Mais c’est également en dressant les portraits poignants de ces retraités floués qui témoignent de leur détresse, que l’auteur rend compte de toute l’abjection d’un système financier inique qui spolie les plus faibles et le plus naïfs. Si la trame narrative reste assez classique, le lecteur sera constamment déstabilisé par les rebondissement d’une enquête qui se révèle moins convenue qu’il n’y paraît.

     

    Engagé dans le cadre d’une enquête surprenante, contestataire dans les thématiques qu’il aborde, Miguelanxo Prado s’emploie à dénoncer, avec Proies Faciles, les dérives d’un univers économique sans foi ni loi qui lamine le cœur des hommes tout en broyant leur conscience. Dès lors, dans ce monde sans pitié, les proies dociles se rebellent pour devenir de féroces prédateurs. Tristement et tragiquement édifiant.

     

    Miguelanxo Prado : Proies Faciles (Presas Fáciles). Traduit de l’espagnol par Sophie Hofnung. Editions Rue de Sèvres 2016.

     

    A lire en écoutant : Suite Espagnole, Op. 47: N° 5: Asturias interprété par Andrés Segovia. Album : The Art of Segovia. 2002 Deutsche Grammophon GmbH, Berlin.

  • Cycle grands détectives de la BD : 3. Larcenet - Claudel : Le Rapport de Brodeck.

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    Capture d’écran 2016-07-04 à 02.02.57.pngIl ne s’agit pas de savoir si le Rapport de Brodeck est un roman noir, ou si le personnage éponyme du roman est un enquêteur digne d’intégrer le cycle des grands détectives de la BD. Mais tous les prétextes sont bons, y compris les raccourcis les plus audacieux, pour évoquer une magistrale BD de Manu Larcenet dont le scénario est une adaptation du roman de Philippe Claudel évoquant cette période obscure autour d’une guerre qui n’a désormais plus de nom.

     

    Que s’est-il passé dans cette auberge de ce petit village isolé dans la montagne ? L’Anderer, comme le nommait les habitants, n’est plus. Une nuit de fracas, de fureur pour accomplir L’Ereigniës (l’exécution collective). Puis toutes traces de son passage ont désormais été effacées. Il ne reste plus qu’un souvenir tenu que Brodeck va devoir consigner dans un rapport relatant les événements. Il n’a pas d’autre choix, lui le paria tout juste toléré, que de faire ce que les villageois lui demandent, s’il ne veut pas disparaître à son tour. De plus, il est le seul à savoir manier les mots. Alors Brodeck écrit la venue des soldats, son retour des camps, sa femme enfermée dans le silence d’une folie quotidienne et surtout la venue de L’Anderer qui perturbe cette logique de l’oubli auxquels tous les habitants aspirent. Il raconte la lâcheté, la compromission, la collaboration. Consigner l’indicible horreur afin de pouvoir l’oublier à tout jamais. Alors Brodeck écrit surtout la peur.

     

    On est tout d’abord saisi par la beauté des deux objets composant l’ensemble de l’adaptation du roman de Philippe Claudel. Un fourreau cartonné, composé d’un assemblage de quelques cases tirées de la bande dessinée, protège un album relié au format italien qui n’est pas sans rappeler un de ces carnets d’antan sur lequel on rédigeait notes et récits.

     

    Capture d’écran 2016-07-04 à 02.03.42.pngAprès la quadrilogie crépusculaire de Blast, Manu Larcenet décline une fresque obscure et poétique au service de ce terrible conte de Philippe Claudel. La force évocatrice du dessin de Manu Larcenet permet de composer des séries de planches dépourvues du moindre texte. Une puissance tragique que l’on décèle dans ces paysages ravagés par les tempêtes, le froid et la peur ou dans l’obscurité de ces intérieurs dans lesquels les protagonistes confient leurs terribles manquements. Puis c’est à nouveau cette faune silencieuse et ces paysages figés par le gel qui deviennent les témoins muets de ces exactions que les hommes veulent oublier. Le trait est posé, précis presque sage, lorsque tout d’un coup, une explosion d’images aussi muettes que cauchemardesques évoquant l’atrocité des camps ou l’occupation du village par des soldats aux facies bestiaux, mettent en abîme la fragile humanité des protagonistes dans un contexte devenu intemporel. Car peu importe l’époque, seules persistent les dynamiques sordides et abjectes des relations entre victimes et oppresseurs, décortiquées jusqu’à l’os dans le silence d’illustrations singulières et oppressantes.

     

    Mais on ne saurait faire abstraction du texte mettant en perspective la déliquescence des trois institutions composant un village. Il y a ce curé qui a cessé de croire en dieu, cet instituteur couard, broyé par le remord et ce maire infâme qui n’aspire qu’à l’oubli. Des confidences froides et sincères mises en scène dans de terrifiants cadres clairs obscurs où la lumière semble quasiment absente hormis la faible lueur d’une bougie ou d’un foyer achevant de se consumer. Dans des confrontations parfois tendues Brodeck consigne ainsi la culpabilité de ces villageois sacrifiant sur l’autel de l’oubli cet Anderer venu raviver les remords enfouis aux tréfonds des âmes. Un personnage étrange qui suscite l’inquiétude et la méfiance au sein d’une communauté repliée sur elle-même peinant à accepter la différence qu’il distille par le biais de l’art et de la connaissance comme pour défier cet éternel obscurantisme. Comme pour éclairer ce sombre récit, on perçoit sur deux planches somptueuses, toute l’ouverture d’esprit d’un personnage atypique, ouvert au monde, qui parvient à sonder l’âme et l’esprit des personnes qui l’entoure.

     

    L’intensité sombre d’un roman transcendé dans l’indicible beauté de planches en noir et blanc, Manu Larcenet transpose ainsi avec Le Rapport de Brodeck toute la noirceur de l’âme humaine dans une incandescente et intense œuvre graphique bouleversante.

     

    Manu Larcenet /Philippe Claudel : Le Rapport de Brodeck. Tome 1 : L’Autre. Editions Dargaud 2015. Le Rapport de Brodeck. Tome 2 : L’Indicible. Editions Dargaud 2016.

     

    A lire en écoutant : Piano Quartet N° 1 in G Minor, Op. 25 I Allegro. Johannes Brahms interprété par The Villiers Quartet Piano. Etcetera 1989.