France

  • COLIN NIEL : CE QUI RESTE EN FORET. SILENCE COUPABLE.

    Imprimer

    Capture d’écran 2020-08-08 à 22.10.32.pngSecond volet du recueil de La Série Guyanaise de Colin Niel, on retrouve donc dans Ce Qui Reste En Forêt, le capitaine de gendarmerie André Anato toujours en quête de ses origines, lui le natif de la Guyane qui n’y a jamais vécu jusqu’à son affectation à la Section de recherches de Cayenne. L’identité était d’ailleurs le thème central du premier volume de la série, Les Hamacs De Carton où l’on découvrait les différentes ethnies des Noirs-Marrons, peuple autochtone de la Guyane qui constitue l’une des communautés de ce département français de l’Amazonie dont la population bigarrée fait le charme de cette région hors-norme. Jouxtant le Suriname et le Brésil, on percevait les enjeux de l’immigration et les difficultés qui en découlent, ceci particulièrement pour les autochtones qui doivent affronter un casse-tête administratif en vue de l’obtention de papiers français, une espèce de graal pour accéder au marché de l’emploi déjà saturé par un chômage endémique. Au-delà du décor exotique que Colin Niel dépeint avec beaucoup de soins, La Série Guyanaise à la particularité d’évoquer, sans fard, les problèmes sociaux de la région au travers du genre policier en abordant les difficultés auxquels font face cette population multiculturelle, bien éloignée des préoccupations de la métropole. Mais loin d’être un faire-valoir, la faune, tout autant que la végétation devient l’enjeu majeur de Ce Qui Reste En Forêt dont le titre fait référence à cette expression consacrée : Ce qui se passe en forêt, reste en forêt. Un thème qui tourne donc autour de cette forêt équatoriale recouvrant 96 % du territoire guyanais, objet de convoitise aussi bien des scientifiques souhaitant la préserver que des garimperos qui rôdent dans la région en quête de l’or que renferme les sous-sols de cette région boisée qu'ils défrichent sans vergogne.

     

    Capture d’écran 2020-08-15 à 14.00.44.pngLes membres de la station scientifique de Japigny, située en plein coeur de la forêt amazonienne, ont signalé la disparition d’un des leurs aux services de la gendarmerie qui entreprennent immédiatement d’importantes recherches. En effet, dans ce milieu hostile la survie n’est qu’une question d’heure, même pour un homme expérimenté comme Serge Feuerstein, scientifique de renom. On retrouve d’ailleurs son corps enfoui dans une fosse en pleine forêt avec les poumons gorgés d’eau comme le révélera l’autopsie. En charge de l’enquête, le capitaine Anato et le lieutenant Vacaresse doivent répondre à de nombreuses interrogations alors que l’on soupçonne des orpailleurs, installés non loin de la station, d’avoir tué la victime qui devenait gênante par rapport à leurs activités illégales. Mais pourquoi avoir noyé le naturaliste pour ensuite jeter son corps dans une fosse ? Et que vient faire cette histoire énigmatique d’Albatros découvert sur une plage de Cayenne, bien loin des terres australes où il vit ? Autant de questions que ces gendarmes chevronnés vont devoir résoudre alors qu’un nouveau drame survient dans la station qui va bouleverser toutes leurs investigations.

     

    Avec Ce Qui Reste En Forêt, la majeure partie de l’intrigue tourne autour de la station fictive de Japigny fortement inspirée de la station CNRS des Nouragues, située en plein coeur de la forêt amazonienne, donnant ainsi l’occasion à Colin Niel de nous entrainer dans une ambiance extraordinaire ponctuée de tensions en lien avec le meurtre qui a été perpétré et la proximité des orpailleurs rôdant dans la région. On apprécie donc cette atmosphère tendue, rendue plus oppressante à mesure que l’on se familiarise avec les bruits, les senteurs et bien évidemment les paysages somptueux de cette forêt humide que l’auteur nous restitue parfaitement au gré des pérégrinations de ses personnages dont le lieutenant Vacaresse qui peine toujours à s’adapter à cet environnement guyanais mais qui s’obstine à vouloir résoudre ces dossiers quoi qu’il lui en coûte. On découvre ainsi les dessous de la communauté scientifique, ses dysfonctionnements, ses jalousies et la concurrence féroce entre naturalistes en quête de reconnaissances au gré de leurs publications ou de leurs thèses coûteuses dans lesquelles ils s’investissent sans compter. Tout cela nous est restitué avec talent dans un texte fluide derrière lequel on devine pourtant une documentation conséquente. Et pourtant rien d’ennuyeux avec ce second roman qui fonctionne parfaitement avec des enquêtes qui se déroulent en parallèles et qui nous égarent quelque peu pour mieux se recentrer au terme d’un récit passionnant tant par l’intrigue policière que par les thèmes qu’il aborde notamment avec cette histoire étonnante d’albatros, échoué sur la côte guyanaise, s’intégrant parfaitement dans l’ensemble d’une histoire se révélant bien plus surprenante qu’il n’y paraît. On découvre également des personnalités atypiques comme les personnages de Serge Feuerstein et de son adjoint Luc Job qui a une façon bien particulière de parcourir la jungle qui va dérouter le lieutenant Vacaresse qui semble se lier d'amitié avec cet individu un peu particulier dont le parcours professionnel se révèle tout aussi déroutant que son caractère. 

     

    Si le lieutenant Pierre Vacaresse peine toujours à s’adapter à son environnement, il n’en va pas de même pour le capitaine André Anato qui se familiarise peu à peu avec la culture Ndjuka dont il est originaire. Néanmoins en rendant visite aux membres de la famille qu’il lui reste, il apprend par une aïeule qu’il aurait un frère qu’il n’a jamais connu. Une nouvelle qui le perturbe d’autant plus qu’il pense le reconnaître dans la personne d’un consommateur de crack qui a le même regard que lui. Solide lorsqu’il dirige les investigations de sa Section de recherches, séducteur dans l’âme, on s'aperçoit peu à peu que l'on a affaire à un personnage beaucoup plus fragile et donc plus humain qu’il ne veut bien le montrer à son entourage. Peu à peu, Colin Niel va donc lever le voile autour du capitaine Anato et plus particulièrement autour du décès de ses parents, même si l’on devine déjà qu’il y aura d’autres révélations dans les opus à venir d’une Série Guyanaise passionnante dont on se réjouit de découvrir la suite.

     

    Colin Niel : Ce Qui Reste En Forêt. Recueil La Série Guyanaise. Editions du Rouergue Noir 2018.

     

    A lire en écoutant : Fora da Memória de Tribalistas. Album : Tribalistas. 2017 Monte Criação Produção Ltda.

  • Colin Niel : Les Hamacs De Carton. La Série Guyanaise.

    Imprimer

    Capture d’écran 2020-08-08 à 22.10.32.pngIngénieur agronome et en génie rural des eaux et forêts, Colin Niel a séjourné durant plusieurs années en Guyane française en participant notamment à la création du parc amazonien de la Guyane en tant que chef de mission. De ce territoire méconnu, multiculturel, abritant une biodiversité à nulle autre pareille l’homme s’est mis en tête de raconter les dérives qui en découle telles que l’immigration clandestine, l’orpaillage abusif par des garimperos sans scrupule et cette drogue qui ravage la jeunesse de la région. Tout un registre de dérives sociales qu’il décline par le biais du polar en mettant en scène, dans ce que l’on appelle désormais la Série Guyanaise, le capitaine de gendarmerie André Anato, un noir-marron en quête de ses origines. Edité depuis 2012 chez Rouerge Noir, la maison d’éditions a eu la bonne idée de composer un recueil des trois premiers romans de la série qui en compte désormais quatre et qu’il convient de lire dans l’ordre sans que cela ne soit vraiment
    indispensable. Néanmoins il faut prendre conscience que la quête du capitaine Anato quant à ses origines et aux événements tragiques qui ont frappé ses parents devient une espèce d’arche narrative qui relie l’ensemble des ouvrages ce qui explique que les trois premiers d’entre eux sont désormais publiés sous la forme de ce superbe recueil débutant avec Les Hamacs De Carton.

     

    Capture d’écran 2020-08-08 à 22.15.49.pngEn Guyane, les habitants d’un village niché sur les rives françaises du fleuve Maroni sont bouleversés en découvrant les corps sans vie d’une femme et de ses deux enfants qui semblent endormis dans leurs hamacs. Débutent alors les rites funéraires de ce peuple noir marron, tandis que le capitaine de gendarmerie André Anato, un « originaire », guyanais de naissance, doit composer avec les procédures policières qui se heurtent aux traditions que le chef du village doit faire perdurer afin de laisser la parole aux défunts. L’enquête entraîne le capitaine et son équipe de Cayenne au Suriname sur un territoire où les ethnies et les communautés se brassent en quête de leurs origines et d’un destin meilleurs qui passe peut-être par l’obtention de papiers d’identité permettant d’accéder à leurs rêves les plus fous, comme cette métropole lointaine qui devient l’eldorado tant convoité. Mais le parcours est semé d’embuches et de désillusions comme en témoigne ces dossiers suspendus s'accumulant depuis des années dans les tiroirs de l’administration française et que les fonctionnaires surnomment les hamacs de carton.Quand la folie des rêves devient meurtrière.

     

    Avec ce premier roman de la série, le lecteur va donc faire connaissance avec le capitaine de gendarmerie André Anato, premier officier « originaire » de Guyane qui ne connaît pourtant absolument rien de la région puisqu’il a toujours vécu dans la banlieue parisienne. Ayant perdu ses parents qui ont péri deux ans plus tôt dans un accident de voiture, il lui importe donc de renouer les liens avec les membres d’une famille qu’il n’a jamais connue. Ainsi se pose au travers de ce personnage central la question des origines qui devient l’un des thèmes du récit se déroulant au coeur d’un territoire où le brassage des ethnies et l’absence d’une frontière bien déterminée entre le Suriname et le Brésil jouxtant ce département d’outre-mer recouvert à 96 % d’une forêt équatoriale extrêmement dense, favorise une immigration clandestine assez intense. Le capitaine Anato est secondé dans ses enquêtes de deux officiers au profil diamétralement opposé que sont les lieutenants Pierre Vacaresse et Stéphane Girbal. Si le premier peine à s’acclimater, le second a fait de la Guyane une espèce de terrain de jeu qu’il apprécie et c’est sur cet antagonisme que se déroule les enquêtes de la Série Guyanais en mettant en scène ces trois enquêteurs aux profils si différents qui vont pourtant se compléter en fonction des affaires dont ils ont la charge. Il faut dire que Colin Niel développe ses intrigues de manière déconcertante en déroutant le lecteur avec des faits divers en apparence disparates qui vont pourtant révéler des liens parfois singuliers comme c’est le cas avec ce premier opus où les trois gendarmes semblent enquêter sur des affaires bien différentes comme la mort de cette famille dans un petit village reculé, niché au bord du fleuve Maroni, le décès accidentelle d’une joggeuse du côté de Cayenne et le meurtre crapuleux d'une jeune fille détroussée de son téléphone portable.

     

    Outre les investigations des gendarmes, Colin Niel développe avec Les Hamacs De Carton tout l’aspect des us et coutumes du peuple noir-marron en s’attardant particulièrement sur ce qui a trait aux funérailles d’une femme et de ses deux enfants que l’on a retrouvé morts dans leur carbet. On découvre ces rites par le biais du lieutenant Vacaresse contraint de rester dans ce village reculé de la Guyane, ceci pour les besoins de l’enquête afin d’interroger les habitants de la petite communauté qui semblaient marquer une distance à l’égard de cette famille. Loin d’être anecdotiques, ces éléments vont s’intégrer parfaitement dans le développement de l’intrigue tout comme le parcours de ce couple guyanais qui fait écho à l’enquête des gendarmes à mesure qu’ils avancent dans leurs investigations, nous permettant de prendre la mesure du casse-tête administratif pour l’obtention de papier d’identité qui devient ainsi l’enjeu central du récit. Et puis il y a cette nature luxuriante, cette atmosphère indéfinissable d’un pays hors norme que Colin Neil dépeint à la perfection ceci sans ostentation puisque ces paysages exotiques et cette ambiance métissée d’une Guyane lointaine qui devient pourtant si proche du lecteur, se suffisent à eux-mêmes.

     

    Premier roman à la fois rythmé et très émouvant d’une série prometteuse, Les Hamacs De Carton ne manquera pas d’époustoufler le lecteur avec ce cadre exceptionnel dont l’auteur sait tirer le meilleur parti pour nous immerger dans le contexte méconnu de cette région d’outre-mer dont il décline les travers par le prisme d’une intrigue policière singulière. Une réussite.

     

     

    Colin Niel : Les Hamacs De Carton. Recueil La Série Guyanaise. Editions du Rouergue Noir 2018.


    A lire en écoutant : Depois Dos Temporais de Ivan Lins. Album : Depois Dos Temporais. 1983 Universal Music Ltda.

     

     

     

  • Cyril Herry : Nos Secrets Jamais. Couleur sépia.

    Imprimer

    Capture d’écran 2020-07-14 à 19.10.58.pngCe qu'il y a de réjouissant en évoquant le parcours de Cyril Herry c'est de voir l'influence de son environnement, de ses passions et de ses rencontres avec des auteurs autrefois méconnus qu'il a croisé alors qu'il dirigeait sa petite maison d'éditions Ecorce et la collection Territori de la Manufacture de Livre. Centré sur la région du Limousin où il vit, l'éditeur publiait les récits de Frank Bouysse et d'Antonin Varenne que l'on ne présente plus, ainsi que ceux de Patrick K Dewney (Crocs, Manufacture de livres 2016) et Séverine Chevalier (Clouer L'Ouest, Manufacture de livres 2015) que je vous recommande de découvrir si cela n'est pas déjà fait. Mais à force de parcourir les forêts et de bâtir des cabanes, il fallait bien un jour que Cyril Herry se lance dans l'écriture d'un roman, ce qu'il fit en 2018 en publiant Scalp (Seuil/Cadre Noir 2018) où il est justement question de forêts et de campements avec un récit lumineux qui prend tout de même quelques entournures noires comme on les apprécie dans ce contexte rural. De ruralité, il est encore question avec Nos Secrets Jamais qui fait la part belle à une autre passion de l'auteur, la photographie qui devient le point central d'un texte nous entrainant dans les méandres d'un petit village perdu dans la campagne qui recèle de bien trop lourds secrets.

     

    Elona connait bien cette vieille maison familiale qu'elle a dessinée tant de fois lorsqu'elle était enfant. Pourtant elle n'y a jamais mis les pieds jusqu'à ce jour où elle se découvre héritière de la demeure que sa grand-mère maternelle, qu'elle pensait disparue depuis bien longtemps, vient de lui léguer. La jeune femme s'installe donc dans cette vieille bâtisse qui ploie sous les secrets et dont le silence est troublé par quelques craquements, manifestations de vieux fantômes erratiques qui semblent prêts à livrer tous leurs secrets. Et c'est au travers des photographies de ses ancêtres qu'elle découvre dans les pièces de la maison, qu'Elona met à jour un drame familial tout en essayant de recueillir les témoignages de villageois plutôt méfiants et mutiques qui ne souhaitent pas évoquer les vieilles histoires d'autrefois.

     

    C'est avant tout dans l'écriture en tant que telle que l'on apprécie les romans de Cyril Herry, avec cette précision d'orfèvre qui nous offre un texte à la fois intense et marquant se focalisant sur cet ancien café abandonné devenant le point névralgique d'une intrigue délicate prenant la forme d'un labyrinthe à l'image du bâtiment recelant couloirs et pièce secrètes dans lesquels évolue Elona cette héroïne atypique qui s'imprègne de l'atmosphère des lieux. L'autre aspect du récit tourne bien évidemment autour de la photographie, avec cette jeune femme qui a embrassé la profession tout comme l'un de ses aïeuls qui a laissé un nombre conséquent de clichés devenant les pièces d'un puzzle complexe dans lequel on évolue sans trop savoir où tout cela va bien nous mener. Il émane donc de l'ensemble une sensation de huis-clos assez inquiétant agrémenté d'une impression d'étrangeté avec les ancêtres d'Elona qui imprègnent cet endroit silencieux. Des ascendants qui semblent influencer le comportement d'une jeune héroïne plutôt solide mais révélant tout de même quelques fragilités au fil de l'intrigue à l'exemple de sa propension à consommer de l'alcool avec excès.

     

    Dans cette exploration du passé, Elona va s'interroger sur le comportement de sa mère qui n'a jamais voulu revenir dans son village natal et qui s'est suicidée en se tirant une balle dans la tête, mais également sur d'autres membres de sa famille comme sa grand-mère qu'elle n'a jamais connue. Mais outre l'exploration de la maison familiale, c'est en interrogeant les habitants du village qu'elle trouvera des réponses dans l'ensemble de mystères qui entourent les membres de sa famille. C'est l'occasion pour l'auteur de nous offrir une galerie de personnages mutiques comme Emilien ce vieux paysan renfrogné qui observe le comportement de sa nouvelle jeune voisine, ou John, un vieillard étrange, passionné de western, qui en sait plus long qu'il ne veut bien le dire sur les drames qui ont marqué le village, particulièrement durant la seconde guerre mondiale et bien évidemment Annie, la patronne de l'unique bar du village, possédant une télé étrange bloquée sur une chaîne musicale diffusant des clips des années 80.

     

    Oscillant entre le huis-clos d'une maison sombre et cette évasion dans une nature foisonnante entourant le village, on apprécie avec Nos Secrets Jamais, le juste équilibre d'un récit subtil, intelligemment mené nous conduisant vers la découverte de drames qui ont marqué cette famille qu'Elona apprend à connaître afin de s'émanciper d'un passé qui semble l'avoir marquée plus qu'elle ne saurait l'admettre.  Tout en délicatesse et en puissance, un récit envoûtant.

     

     

    Cyril Herry : Nos Secrets Jamais. Editions du Seuil/Cadre Noir 2020.

     

    A lire en écoutant : Les Nuits Blanches de Daran & Les Chaises. Album : Huit Barré. 1994 WEA Music.